Le 21 Novembre 2025
7 min
Rachel Silvera Maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre
Captive, L’As de cœur, Sexy Devil… un nouveau genre littéraire sous l’étiquette de « dark romance », mettant en scène des relations toxiques, connaît un succès fulgurant. C’est un phénomène social qui divise et inquiète.
Dans le sillage de Cinquante nuances de Grey, entre romance et littérature érotique, ces livres explorent des relations amoureuses sous un angle sombre et ambigu. Des dynamiques de pouvoir, des relations obsessionnelles et bien souvent violentes et taboues, sont mises en scène autour d’une héroïne confrontée à un homme violent, torturé, dominateur ou affectivement dépendant. Autre caractéristique de ce genre littéraire : ces romans sont écrits par une majorité de femmes.
Son succès date des années 2020, grâce aux réseaux sociaux comme TikTok et son #BookTok. Les plateformes gratuites comme Wattpad ou AO3 rendent lectures et écritures gratuites et accessibles à tous et surtout toutes, avec des dizaines de milliers de romans disponibles. Les saga comme 365 jours de Blanka Lipinska ou Captive de Sarah Rivens dépassent les 7 millions de lectrices.
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Citons également la « dark romantasy », qui démarre avec le succès de la saga Twilight dans les années 2000 et met en scène des jeunes femmes (le plus souvent) avec cette fois-ci des créatures fantastiques – vampires, loups-garous ou « faes » (créatures féeriques proches des elfes) – qui reprennent les traits du héros romantique traditionnel (beau, riche, fort mais aussi jaloux et parfois violent). Ces histoires d’amour sont brutales, les personnages moralement ambigus et des scènes de sexe explicites y figurent le plus souvent. Obsessions, possessivité, abus y sont la norme.
Culture du viol…
Enfin, forme encore plus insidieuse voire dangereuse, le manga japonais Yaoi, pourtant créé par des femmes et lues par des lycéennes en France comme au Japon, illustre des relations homoérotiques masculines dominatrices, où l’un des personnages exerce son pouvoir sur l’autre, et défend des fantasmes de sexe contraint, voire de viol.
Il y a tout juste un an, Anne-Cécile Mailfert a consacré une chronique sur France inter à ce thème. Elle dénonçait les stéréotypes profondément enracinés dans notre imaginaire collectif :
« Comme le montre l’essai Désirer la violence de Chloé Thibaud, nous vivons dans une culture où la violence est érotisée, romantisée. Ces fictions exploitent ce terrain fertile en glorifiant des figures masculines toxiques et en suggérant que, comme dans La Belle et la Bête, l’amour pourrait “sauver” des relations abusives. »
Or, les conséquences de ces lectures ne sont pas anodines, selon elle, pour preuve : 15 % des filles de 15 à 18 ans subissent des violences dans leurs relations amoureuses. « Ces chiffres ne sont pas des abstractions, ils reflètent la confusion entre conflit et violence, jalousie et passion, amour et dépendance qu’entretiennent ces livres », poursuivait l’écrivaine et présidente de la Fondation des femmes.
Le risque est la normalisation des relations toxiques, où manipulation et violence seraient des preuves d’amour
Du point de vue des jeunes lectrices, le risque est effectivement la normalisation des relations toxiques, où manipulation et violence seraient des preuves d’amour. Selon la psychologue Johanna Rozenblum, on en viendrait à préférer une relation toxique plutôt que de ne rien vivre du tout.
Ce qui choque également, selon la doctorante Marine Lambolez dans The Conversation, « c’est que les abus sont explicites et revendiqués. (…) Dans une société dite « post-#MeToo », il n’est plus crédible pour un homme de jouer l’innocent. (…) La dark romance choisit alors de faire de ses héros des hommes conscients de leur violence ».
… ou renversement des dynamiques de pouvoir ?
Mais cette analyse fait débat. Tout d’abord, sur le profil de ces lectrices : le journal Libération note que selon des libraires intérrogé·es, les lectrices de Captive, titre emblématique, achètent aussi les ouvrages de Mona Chollet sur l’émancipation des femmes. Plus que jamais, à l’occasion de ces lectures, la question du consentement et du non-consentement est évoquée.
L’universitaire en sciences de l’information et de la communication Magali Bigey explique dans The Conversation que les lectrices de ces romans sont très prescriptrices, en publiant des milliers de vidéos sur leurs analyses émotionnelles des personnages via les réseaux sociaux. Et selon elle, « contrairement à l’idée selon laquelle ces romans encourageraient la violence, beaucoup de lectrices y voient une zone « safe » pour explorer des émotions fortes tout en gardant le contrôle ».
La dark romance permettrait d’explorer d’autres dynamiques de pouvoir et de soumission, tout en restant dans un cadre fictionnel. Elle compare ainsi ce genre littéraire à un film d’horreur ou à un thriller, où l’on recherche des sensations fortes, de peur et de suspense, mais qui s’arrêterait une fois le livre fermé. Toujours selon Magali Bigey, des enquêtes auprès de lycéennes montrent une mise à distance face aux rapports de domination et de violences présents dans ces romans, un moyen d’en prendre conscience.
Certaines sociologues considèrent que la dark romance pourrait même être une remise en cause des dynamiques patriarcales
Certaines sociologues considèrent que la dark romance pourrait même être une remise en cause des dynamiques patriarcales. Notamment dans la dark romantasy, les « monstres charmants » ont en réalité besoin de l’héroïne pour survivre, tant par son amour que par ses faveurs sexuelles. Marine Lambolez cite ainsi l’exemple d’un « fae » qui doit donner du plaisir à la femme aimée à chaque pleine lune, sinon ses pouvoirs disparaissent. La plupart du temps, l’héroïne finit par guérir son bourreau et par prendre le contrôle sur la relation, malgré la violence initiale.
« Ces violences renvoient à une réalité sociale, celle d’une société encore très violente à l’égard des femmes. On ne peut pas reprocher aux autrices d’écrire sur ce qu’elles connaissent et subissent au quotidien. Il me semble qu’aborder les violences sexistes et sexuelles dans les dark romances est effectivement une forme de réappropriation, une manière de traiter un fait de société en montrant qu’il est souvent possible de s’en relever et de dépasser un statut de victime, analyse Océane Ghanem, l’une des principales autrices de dark romance, qui précise toutefois : J’exclus de mon propos les livres qui idéalisent ou banalisent le viol. »
La défense de ce genre littéraire s’appuie aussi sur l’esprit critique de ces adolescentes, tout à fait capables de distinguer fantasme, romance et réalité. Elles sont pleinement conscientes de ce qu’est le consentement. Par exemple, l’une des lycéennes interrogées par Magali Bigey évoque la dark romance comme un curseur : « Si mon mec commence à se comporter comme le héros, j’arrête net ».
Mais encore faut-il pour cela un accompagnement critique de ces ados (filles et garçons) sur tous les enjeux complexes de la sexualité et du consentement, que ce soit en famille ou à l’école. Et rappelons que les programmes d’éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité (Evars) obligatoires au collège et au lycée depuis la rentrée 2025, connaissent un début difficile, du fait de fortes oppositions et de moindres moyens financiers attribués aux associations comme le Planning familial.
Rachel Silvera