• Près d’une Française sur deux victime de violences sexistes ou sexuelles

    https://www.liberation.fr/france/2020/11/25/pres-d-une-francaise-sur-deux-victime-de-violences-sexistes-ou-sexuelles_

    Le chiffre fait frémir. Près d’une Française sur deux (45%) déclare avoir déjà été victime de violences sexistes ou sexuelles, selon un sondage commandé par le ministère charge de l’Egalité entre les femmes et les hommes et publié ce mercredi, à l’occasion de la journée internationale de lutte pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Dans le détail, c’est le harcèlement dans l’espace public (dans la rue ou les transports) qui revient le plus souvent chez les sondées : 27% d’entre elles disent en avoir déjà été victimes, taux qui caracole à 42% chez les moins de 35 ans. Pour près de quatre Françaises sur dix, ce type de harcèlement est même plus fréquent qu’auparavant. C’est en tout cas ce qu’estiment 39% des femmes concernant les outrages sexistes dans la rue, et 37% d’entre elles concernant les transports. Résultat : elles sont 42% à dire avoir souvent peur dans la rue, et 40% dans les transports en commun.

    Viennent ensuite les violences conjugales, physiques ou psychologiques, dont 19% des Françaises se disent victimes, soit près d’une sur cinq. 77% des interrogées (et 67% des hommes) estiment également que le confinement est un terreau propice à l’aggravation de ces violences, comme le pointent de nombreux professionnels de terrain depuis le début de la pandémie. 15% des Françaises ont quant à elles fait état d’une ou plusieurs agressions sexuelles. Signe de l’impact du mouvement #MeToo : près des trois quarts des interrogés (72%) estiment toutefois que la libération de la parole est désormais plus aisée, et que la société prend mieux en considération l’importance de ces violences.

    Enfin, les sondés ont été interrogés sur ce qui devrait être prioritaire à l’avenir dans la lutte contre les violences. Plus de la moitié d’entre eux (52%) évoquent la nécessité d’améliorer la prise en charge et l’écoute des victimes, revendication portée de longue date par nombre d’associations, 49% ont cité une accentuation des politiques éducatives et de lutte contre les stéréotypes sexistes.

    Dans un rapport publié mardi sur la prise en charge des femmes victimes de violences dans l’Hexagone, la Fondation des femmes dresse le même constat, estimant que « force est de constater que les volets "protection" et "répression" ont été plus investis que le volet formation et sensibilisation » lors du Grenelle des violences conjugales, et fustige au passage « le décalage entre les mesures annoncées et les moyens associés à leur mise en œuvre ». Dans un entretien à Libération paru ce mercredi, Elisabeth Moreno, la ministre chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, estime pour sa part que la France « n’a pas à rougir » du budget investi en la matière.

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    En 2020, ce n’est pas un milliard d’euros qui sera alloué à la lutte contre les violences faites aux femmes, mais 557 millions d’euros, estime le Sénat.

    https://www.lexpress.fr/actualite/societe/egalite-femmes-hommes-le-senat-dement-le-budget-d-un-milliard-annonce-par-l
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    en 2020 le budget à en fait augmenté de seulement 5 millions ce qui représente +13% de celui de l’an dernier

    https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/cp-le-budget-du-seefh-augmente-de-plus-de-5-millions-deur

    Si j’ai bien calculé ca signifie que le budget de 2019 était en fait de 38 millions d’euros et en 2020 ca fait environ 51 millions. Face au milliard annoncé ca fait pas lourd, et si Moreno ne rougie pas c’est que cette bande ne rougie pas, elle vire au brun.

    Ce que recouvre le milliard d’euros alloué au budget à l’égalité entre les femmes et les hommes

    https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/17/ce-que-recouvre-le-milliard-d-euros-alloue-au-budget-a-l-egalite-entre-les-f

  • « Il fait ça depuis quand papa ? » : avec la brigade de protection des mineurs, qui aide les victimes d’inceste
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/11/23/a-la-brigade-de-protection-des-mineurs-la-parole-pour-faire-emerger-les-affa

    « L’intra » de la brigade, là où se traitent les cas d’enfants battus, agressés, violés à l’intérieur de la famille, a accepté d’ouvrir ses portes au « Monde ».

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    • « L’intra » de la brigade, là où se traitent les cas d’enfants battus, agressés, violés à l’intérieur de la famille, a accepté d’ouvrir ses portes au « Monde ».

      Elle a de longs cheveux bruns attachés par un élastique, remontés par des barrettes roses. Une veste beige, une robe, des collants violets et des baskets blanches. Ce jour de septembre, la caméra de la salle d’audition de la brigade de protection des mineurs (BPM) de la police judiciaire de Paris filme Louise (tous les prénoms des victimes ont été modifiés) en gros plan. Elle a 5 ans. Sa mère, qui soupçonne des agressions sur sa fille, l’a accompagnée. L’enquêtrice commence : « Tu sais pourquoi on est là Louise ? » « Non, je ne sais pas », répond-elle, un peu évanescente. « On est là pour avoir une discussion, pour que tu dises la vérité. Tu sais ce que c’est la vérité ? », poursuit la policière. « C’est dire ce qui est vrai, et le mensonge ce n’est pas vrai », explique Louise. « Qu’est-ce que tu fais comme activités Louise ? » « Du cirque, de l’escalade, de la danse, de la chorale », énumère l’élève de grande section de maternelle, presque souriante. Ses mains cherchent le mur auquel elle est adossée. Ses jambes se croisent et se décroisent.

      « Comment c’est ta chambre à Paris ? », continue l’enquêtrice. « J’ai ma chambre, et il y a un tapis multicolore, comme ici », décrit-elle en montrant le tapis chatoyant qui tente de réchauffer une pièce où des faits si traumatisants sont verbalisés. « Est-ce que tu t’entends bien avec maman ? » « Oui. » « Et avec papa ? Tu peux me dire des choses. S’il y a des choses qui te dérangent ?… », esquisse la policière. La petite fille se cambre, puis se balance sur le banc. Elle dit : « Tu vois les chaises là, eh bien j’ai les mêmes à la maison. » Premier changement de sujet de Louise.

      L’enquêtrice tente de contrer les stratégies de diversion de l’enfant : « Je me demande si tu as des choses à dire, s’il y a un secret que tu n’arriverais pas à dire, quelque chose de pas normal à la maison ? », relance-t-elle d’une voix calme et maternante. « Non, il n’y a rien », persiste l’enfant, en basculant sa tête dans ses mains. « Et quand maman n’est pas là, ça se passe comment avec papa ? » « Tu sais, dimanche, c’est l’anniversaire de ma copine Anna, on va lui acheter un porte-clés et un livre de princesses », esquive Louise. « Pour en revenir à notre discussion, j’ai une question indiscrète, insiste doucement la policière, est-ce que quelqu’un touche tes parties intimes ? Tes fesses ? Ta nénette ? »

      « Il me caresse sur la nénette pour m’endormir »

      Louise regarde ses chaussures. Ses doigts s’entortillent dans ses chaussettes. D’un coup, son petit corps, qui parle plus qu’elle depuis le début de l’audition, lâche. Sa tête s’échappe contre le mur : « Il me caresse sur la nénette pour m’endormir. » « Qui il ? » « Papa. » « Il met la main sur ou dans le pyjama ? » « Dans le pyjama. Papa, il m’a dit qu’il ne faut pas le dire, que c’est qu’entre nous deux. » Louise tente d’enfouir son visage dans la table blanche de la salle d’audition. « Je n’aime pas trop parler de ça. Il me demande de toucher ma partie intime mais moi je ne veux pas. Il me demande de monter et de descendre », exprime-t-elle en mimant avec sa main un geste de masturbation.

      Le pied de Louise tape contre la table. « Quand il le fait, le pipi sur moi il est blanc. Alors que dans les toilettes, il est jaune. Parfois, il me met le doigt dans la nénette, ça fait mal. » Elle se retourne à nouveau contre le mur, comme si elle voulait s’y cacher. « Il fait ça depuis quand papa ? », continue l’enquêtrice. « Depuis la petite section. Il veut que je suce son zizi, mais j’ai dit non. » « Tu as très bien parlé Louise », termine la policière, pendant que la fillette enroule son pull autour de sa tête.

      « J’ai eu des frissons quand je l’ai vue faire ce geste, ça a été déterminant dans l’enquête. Ça ne s’invente pas ça à 5 ans, un geste masturbatoire, comme le pipi jaune et le pipi blanc », décode Guy Bertrand, chef de la section « intra » de la BPM qui a accepté d’ouvrir ses portes durant plusieurs jours au Monde. L’intra, en opposition à l’extra, là où se traitent les atteintes aux enfants commises à l’intérieur de la famille. Enfants battus, agressés, violés, derrière les portes fermées des chambres à coucher, sous le sceau du secret. L’inceste est un interdit anthropologique universel, pourtant, la prévalence du phénomène est massive : les spécialistes estiment que ce qui est arrivé à Louise concerne deux à trois enfants par classe de CM2. Derrière les figures repoussoirs des grands prédateurs pédocriminels, de Marc Dutroux, d’Emile Louis ou de Michel Fourniret, les atteintes sexuelles sur mineurs sont perpétrées à 80 % par des proches.

      « On plonge dans l’horreur, mais on se sent utile »

      « Les vraies bombes atomiques de l’avenir, elles sont chez nous, si on ne s’en occupe pas maintenant, il faudra le faire dans vingt ans, on n’échappe pas à l’inceste », défend le commandant divisionnaire Guy Bertrand, qui dirige l’intra depuis sept ans. « On plonge dans l’horreur, mais on se sent utile. Quand je faisais du “stup”, je ne me rendais pas compte de ce à quoi je servais, j’avais l’impression de vider l’océan à la petite cuillère. »

      Travailler à l’intra de la BPM, c’est arpenter ces couloirs du troisième étage du siège de la police judiciaire (PJ) parisienne, décorés d’affiches de super-héros, et « pointer là où ça fait très mal », déclare Mylène, une enquêtrice de 38 ans. La matière dérange. Chaque année, lors du repas de la brigade, les « stups » remplacent le temps d’une soirée la BPM pour leurs permanences, et « ils n’aiment pas ça, ils ont tout de suite envie d’aller interpeller les auteurs », décrit Vianney Dyèvre, le commissaire divisionnaire de la brigade. « Les policiers qui postulent en nous disant qu’ils adorent les enfants, on ne les prend pas, ils ne supportent pas après. »

      Au fil de ces textes administratifs, les mêmes trajectoires percutées par la prédation sexuelle.

      Les 264 enquêtes menées pour viol et agression sexuelle en 2019 de l’intra sont résumées dans des synthèses, rédigées à l’imparfait et en lettres capitales. Le Monde a pu en lire certaines. Au fil de ces textes administratifs, les mêmes trajectoires percutées par la prédation sexuelle. Le dossier de Cécile, 23 ans, qui « déposait plainte contre son père pour viol. Il reconnaissait les agressions sexuelles sur sa fille précisant qu’il s’agissait d’une erreur et qu’il était normal que sa fille remplace le manque d’affection de sa femme à l’époque, niant les fellations et les tentatives de pénétration. Monsieur déclarait que si sa fille le disait c’est que tout cela devait être vrai, mais qu’il ne s’en souvenait plus ».

      La page d’après, Marine, 22 ans, victime de son beau-père : « Selon lui, il ne faisait que subir le jeu qu’elle avait instauré, la considérant comme une nymphomane qui prenait l’initiative de pratiquer les fellations. »

      La suivante, Justine, 15 ans, « expliquait avec difficulté qu’elle avait été victime d’agression sexuelle et d’une vingtaine de viols par son père. Placé en garde à vue, le mis en cause niait l’intégralité des faits évoquant une vengeance de sa fille à qui il avait interdit une sortie ».

      Chloé, 15 ans, témoigne que son père, qu’elle voit en garde alternée, « lui caresse les fesses, les seins et le sexe et la force à garder la porte de la salle de bains ouverte quand elle se lave ».

      Le service de communication de la PJ parisienne ne sait lui-même pas quoi faire de ces notes produites par les vingt-cinq enquêteurs de l’intra. Parfois, quand les « stups », la « crim » ou la brigade de répression du banditisme (BRB) qui s’occupe des braqueurs font de belles affaires, les informations contenues dans de telles synthèses peuvent être communiquées à la presse. Pour l’inceste et la BPM, il y a rarement une ligne dans les journaux sur les enquêtes concernant Cécile, Marine, Justine ou Chloé.

      Ce crime prospère sur cette gêne, sur ce silence. « C’est le seul où l’auteur se déclare innocent et la victime se sent coupable », expose Guy Bertrand. Aussi parce qu’il est commis sans traces, sans aucune preuve pour l’objectiver. Dans les dossiers d’inceste, il n’y a presque jamais ces éléments qui permettent aux policiers de résoudre leurs autres affaires. Pas d’ADN, de blessures, de vidéosurveillance, de relevés téléphoniques ou de témoins qui attesteraient de quoi que ce soit. Comment alors documenter ces faits ? Comment les sortir de l’ornière judiciaire du parole contre parole et permettre le passage de la justice dans ces histoires douloureuses, ou la reconnaissance par les institutions est l’une des seules voies de guérison ?

      « C’est le seul crime où l’auteur se déclare innocent et la victime se sent coupable », expose Guy Bertrand, chef de la section « intra » de la BPM

      De toute la police française, l’intra de la BPM est le lieu où les dossiers reposent le plus sur la parole, cette parole si fragile des victimes, trop jeunes, ou trop traumatisées pour que les enquêteurs puissent y adosser des procédures qui tiennent devant les tribunaux. D’où une certaine frustration. Le taux de classement des plaintes recueillies y est plus élevé qu’ailleurs : dans la majorité des cas, le parquet des mineurs de Paris, la section P4, classe sans suite.

      Mais ces policiers ont développé une vraie technicité dans le recueil de la parole. Vianney Dyèvre, le patron de la BPM, l’affirme : « Mes équipes ne sont peut-être pas les meilleures pour interpeller un dealeur au milieu d’une cité, mais pour faire parler les victimes, oui. » Et de citer les nombreuses affaires où ils ont été sollicités par leurs collègues d’autres services pour interroger des enfants projetés dans des affaires criminelles, comme la fille de Mickaël Harpon, l’auteur de l’attentat de la Préfecture de police de Paris en octobre 2019, ou ce frère et cette sœur seuls témoins de l’étranglement de leur mère par leur père.

      Le séisme d’Outreau

      A 31 ans, Sophie entend des victimes d’inceste depuis sept ans déjà. Dans son bureau avec vue sur la porte de Clichy du Bastion, ce grand bâtiment bleu et métallique de la police judiciaire, elle parle de cette matière qui a fait bouger ses « curseurs » personnels : « Mon mari, policier comme moi, me dit souvent que je ne me rends plus compte de ce que je raconte, de ce qui est grave ou pas. »

      Elle poursuit sur ces « bouts de chou » pour lesquels elle veut se battre, même si cela implique d’affronter la sacralité de l’institution familiale, en libérant la parole. « Je me sens briseuse de familles, et ça me travaille parfois le soir quand je rentre en métro. » Mais c’est surtout pour cela qu’elle est devenue policière, pour faire émerger ces crimes. « Un enfant qui se fait sodomiser par son père, il ne voit pas le mal puisque ça vient de ses parents. Pour lui, ça peut être aussi normal que d’aller acheter des bonbons. » Sophie note autant les déclarations des victimes que le non-verbal, les changements de faciès, les mains qui se crispent sur les vêtements, les pieds qui tapent contre les chaises, les ongles qui d’un coup sont rongés.

      Le recueil de la parole a été « protocolisé » pour tenter de répondre aux exigences probatoires plus fortes des tribunaux.

      Depuis le séisme d’Outreau, le « Léviathan » des affaires d’inceste, et la baisse d’un quart des condamnations judiciaires pour violences sexuelles sur mineurs en une décennie qui s’en est suivie, le recueil de la parole a été « protocolisé » pour tenter de répondre aux exigences probatoires plus fortes des tribunaux. Signalés par l’école ou par leurs proches, les enfants arrivent à la BPM. A chaque début d’audition, les policiers de l’intra font le test du mensonge. Ils demandent aux petits « comment s’appelle mon chat ? » ou si leur pantalon est jaune alors qu’il est bleu. Il s’agit de mesurer le niveau d’induction de la victime, s’il répond que le chat s’appelle « Polo » ou que le pantalon est jaune, au lieu de dire « je ne sais pas » pour le nom du chat, ou bleu pour le pantalon, cela montre que l’enfant est « induit », c’est-à-dire qu’il fait primer la parole de l’adulte sur la vérité.

      L’enjeu, c’est d’avoir accès à une parole de victime la moins contaminée possible par d’autres récits, explique Sophie :

      « Quand j’entends un enfant, je fais comme si je ne sais pas pourquoi il est là. Et je suis seule avec lui, il n’y a aucun autre adulte, parce que sinon il va dire ce qui fait plaisir à l’adulte référent. Je le rassure, je le félicite quand il parle. S’il change de sujet, ce qu’ils font souvent, je ne le suis pas, je reviens ».

      Ces auditions sont d’autant plus cruciales qu’elles ne peuvent n’avoir lieu qu’une fois – après le témoignage risque d’être contaminé justement – et ne durent en général que quarante minutes maximum, durée au-delà de laquelle l’attention des enfants se dissipe. D’autres règles empiriques existent : ne pas laisser jouer l’enfant pendant des heures dans la salle d’attente, parce qu’au moment de l’audition, il ne pensera qu’à y retourner et ne se concentrera donc pas. Eviter de l’interroger le soir, il est fatigué, ou le mercredi après-midi, moment habituel de son activité préférée.

      Mylène, une autre enquêtrice de l’intra, a entendu Malia, une fillette de 5 ans, comme Louise. Elle a une robe jaune avec des papillons multicolores dessus. Dans la salle d’audition de la BPM, elle boit sa brique de jus de pomme à la paille et joue avec son sac à main turquoise. Pour la policière, comme pour les autres, il y a une autre règle absolue : ne jamais évoquer l’auteur. « On ne doit surtout pas dire “raconte-moi ce que ton cousin a fait”, il doit y aller tout seul. » Ce qui est le cas pour Malia. A la question : « Est-ce que tu sais pour quelle raison tu es là ? », elle a répondu :

      « Tonton Fred, il m’a montré son zizi et ses fesses et il ne m’a même pas dit pardon. »

      Mylène a ensuite convoqué « tonton Fred » pour le faire avouer et consolider la parole de Malia. « C’est très long, je lui fais parler de sa relation aux enfants, de sa vie sexuelle, de ses pratiques et ses rencontres, et je me rapproche doucement des faits, je cherche les failles », explique l’enquêtrice :

      « Je l’interroge sur sa relation à sa nièce, comment il la considère. Il me répond qu’il l’aime, et je m’en sers comme point d’entrée : “Si vous l’aimez, elle a besoin de la vérité.” Ça prend souvent des heures pour que les auteurs assument. Malia avait raison sur toute la ligne : son oncle lui avait bien touché le sexe. »

      « Papa, il me viole »

      D’autres auteurs d’inceste sont plus retors. Il a fallu une garde à vue et trois interrogatoires pour que le père de Roxane reconnaisse avoir violé sa fille de 12 ans. D’origine chinoise, Roxane est au collège et vit à Belleville. Un jour, elle veut sortir avec ses copines. Sa mère lui répond que c’est dangereux dehors, il faut faire attention aux garçons, elle peut tomber enceinte. Roxane est pétrifiée et raconte à sa mère que son père, ouvrier dans le bâtiment, a mal au dos et lui réclame des massages le matin quand tout le monde dort. Il en profite pour l’agresser. La mère de Roxane l’emmène en urgence à l’hôpital, pour « vérifier son corps ». L’adolescente est signalée à la BPM. Elle confirme ses propos :

      « Papa, il me viole

      – C’est quoi un viol Roxane ?

      – C’est toucher au corps de quelqu’un sans qu’il soit d’accord. Papa me prend dans ses bras, me met sous la couette et fait ses actes.

      – Tu ressens quoi Roxane ?

      – C’est dégueulasse. Il y a du liquide blanc dans ma zézette.

      – Tu es en colère ? » La jeune fille pleure, et fait oui de la tête.

      Son père nie d’abord farouchement. « Je suis père, comment je pourrais faire ce genre de gestes ? » « Ici, c’est la brigade des mineurs et nous voyons des pères faire ça. » « Je suis père, je ne peux pas faire ce genre de choses. Je ne peux pas faire perdre la face à mes parents. » Troisième audition, le père de Roxane est acculé par les détails réunis par les policiers. « Votre fille a un récit précis, papa met son zizi dans sa zézette, elle parle de la couette mouillée, du blanc sur la couette, comment est-ce qu’elle connaît ça ? Elle ment ? » « Non, c’est moi qui mens », finit-il par craquer. « J’ai un tout petit peu essayé, je n’ai pas réussi. Je voulais juste me masturber et pas rentrer complètement, je ne suis pas aussi cruel. »

      Les auteurs d’inceste n’ont pas forcément une inclinaison sexuelle pour les mineurs, comme ceux qui regardent compulsivement des vidéos pédopornographiques. Ils peuvent aussi être des violeurs d’opportunité, qui revendiquent une possession et une toute-puissance sur les corps des membres de leur famille. Par exemple, le père de Roxane se justifie avec cet argument mentionné dans plusieurs dossiers de l’intra :

      « Si je demande à ma femme, elle ne va pas accepter tout de suite. C’est pour ça que j’ai fait des choses pas bien avec ma fille. »

      La difficulté de « sortir » les vieilles affaires

      Dans les affaires d’inceste, l’écrasante majorité des auteurs de l’intra sont des hommes : 96,5 % en 2019. Les victimes sont à 75 % des filles, 25 % des garçons. Le mouvement #metoo a entraîné une inflation des plaintes pour violences sexuelles à la BPM. Surtout celles de mineurs devenus majeurs. En 2019, il y a eu 408 saisines du service pour agressions sexuelles et viols, un chiffre en progression. « La parole se libère, les déclarations augmentent, mais pas les interpellations, car les vieilles affaires sont très difficiles à sortir », indique Guy Bertrand.

      Qu’est-ce qu’une vieille affaire ? « Des jeunes filles qui rencontrent leur premier amour et qui se rendent compte que ce n’est pas normal ce qui leur est arrivé, quelque chose se déclenche. Ou la première maternité. Ou quand son propre enfant atteint l’âge où ont eu lieu les agressions. Parfois même les victimes viennent à la veille de leurs 38 ans et de la prescription », liste dans son confortable bureau de la BPM, agrémenté d’un canapé et de bonbons, Corinne Bertrand, la psychologue de la brigade. Depuis la nouvelle loi de 2018 et le rallongement de la prescription, une victime peut porter plainte jusqu’à ses 48 ans pour des atteintes survenues pendant l’enfance.

      D’un point de vue policier, ces procédures sont compliquées : les faits sont anciens, les victimes débarquent à la BPM après des années d’amnésie traumatique et de conduites à risque, avec des flashs de viol ou des hallucinations olfactives de sperme. Il s’est passé quelque chose, mais comment le prouver et le « judiciariser » ? « Les vieilles affaires sont toutes vraies », certifie Mylène. « Les victimes sont toutes brisées, elles n’arrêtent pas de pleurer, comme un enfant qui aurait un gros chagrin. Il n’y a pas de fausses affaires dans ces cas-là, mais beaucoup de boulot pour nous », corrobore sa collègue Sophie.

      Parfois, le dossier tient à une gourmette à grosses mailles. Celle dont Stéphanie se souvient, attachée au poignet de son agresseur

      Les enquêteurs se lancent alors dans un travail d’archéologie familiale. Photos jaunies, journaux intimes, témoignage de la nourrice de l’époque, notes sur les bulletins scolaires qui auraient décroché d’un coup, hospitalisations en psychiatrie, tentatives de suicide, fugues, ils ramassent tout pour documenter l’inceste.

      Parfois, le dossier tient à une gourmette à grosses mailles. Celle dont Stéphanie se souvient, attachée au poignet de son agresseur dont elle a oublié le visage, lorsqu’elle était contrainte de pratiquer des fellations à l’âge de 5 ans. Trente ans plus tard, Stéphanie tombe enceinte et décompense : « J’étais effondrée en apprenant que j’allais avoir une fille car les filles, elles se font agresser », décrit cette infirmière en maison de retraite. Elle porte plainte et raconte ses réminiscences à la BPM, incriminant son beau-père de l’époque. Elle fait l’objet d’un examen psychiatrique, qui établit qu’elle souffre d’un « état fragile dépressif » et que « la grande part de reconstruction de son récit ne permet pas d’exclure l’affabulation ».

      Auditionné, son ancien beau-père avoue spontanément « s’être fait pratiquer des fellations par la petite Stéphanie. Il n’était pas en mesure de dire combien de fois il l’avait contrainte à ces actes sexuels mais donnait une fréquence d’environ deux à trois fois par semaine », écrit l’enquêteur. L’agresseur explique avoir été attiré par son côté petite enfant « blonde » et portait « effectivement une gourmette en argent au poignet, offerte par la mère de la victime ». Confronté à Stéphanie, il ne cesse de répéter qu’il a fait « une grosse bêtise », exprime ses regrets, mais ne parvient pas à fournir d’explications malgré les demandes insistantes de la jeune femme.

      Parole coconstruite

      Ouvriers, cadres, généraux de l’armée, instituteurs ou encore patrons de start-up, tous les milieux sociaux défilent à l’intra. « J’ai plus d’empathie pour le toxicomane du coin, le pauvre hère qui fait ça. Je ne plains pas celui qui vit bien, qui a les armes intellectuelles et qui sait qu’on ne touche pas aux enfants », indique Guy Bertrand, le chef de section.

      Florence a grandi derrière les hauts murs des beaux immeubles haussmanniens d’un quartier huppé de Paris. A 34 ans, elle écrit au procureur de la République de Paris, et dénonce des viols imposés par son grand frère de 1985 à 1997. Ses deux parents sont médecins, ses deux frères le sont devenus, sa sœur est religieuse, elle institutrice. Dans ses souvenirs, il y a un livre de physique de 2de, qu’elle lisait quand son frère serait venu lui faire réviser son contrôle et en aurait profité pour l’agresser. Il y a les draps d’une chambre qui sont défaits et qu’elle regarde avec honte le lendemain matin. Il y a surtout des années passées dans les arcanes des services de psychiatrie, à affronter les ressacs de son traumatisme à coups de dépressions et de tentatives de suicide. Avant la plainte, son frère lui a bien écrit une lettre :

      « Florence, je me permets de t’écrire simplement pour te dire que je regrette très profondément les actes ignobles que je t’avais fait subir il y a quelques années. J’ai conscience de tout le mal que je t’ai fait. Je voulais que tu saches que j’étais prêt à reconnaître mes actes devant qui tu le souhaiterais et à faire face aux conséquences. Je te demande pardon, même si je sais que cela est impossible. »

      Dans les locaux de la BPM, Florence et son frère sont confrontés. Comme souvent, l’auteur d’inceste avoue les agressions sexuelles mais pas les viols, plus condamnés. « Mais on sait que quand les faits minimaux sont reconnus, la suite de ce que dit la victime a eu lieu aussi », relate Guy Bertrand. Toutes ces affaires, ces spécialistes du recueil de la parole les débriefent entre eux, réfléchissent à chaque fois à ce qui aurait pu être amélioré. Ils le savent : la parole est coconstruite. Il y a la victime qui réussit à parler et l’enquêteur qui installe des conditions propices pour l’entendre. Tous pointent la nécessité vitale de porter plainte, « même si c’est prescrit, même si c’est flou », car, selon le chef de l’intra :

      « Un violeur ne viole jamais qu’une fois, c’est comme un carnivore, le goût du sang reste. Si ça ne marche pas cette fois-là, ça servira pour la prochaine victime. »

    • 20 ans de délai pour les délits, 30 ans pour les crimes, c’est ce que j’ai retenu...
      https://www.franceinter.fr/justice/atteinte-sexuelle-viol-age-et-consentement-de-quoi-parle-t-on

      atteinte sexuelle : Elle est définie par l’article 227-25 du code pénal : « le fait, par un majeur, d’exercer sans violence, contrainte, menace ni surprise, une atteinte sexuelle sur la personne d’un mineur de 15 ans, est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. »

      C’est un délit, l’auteur est donc jugé devant un tribunal correctionnel.

    • Chez Médiapart on parle aussi de cette brigade mais c’est pas un communiqué du gouvernement contrairement au papier de l’e-monde.fr

      Pédocriminalité : fiasco policier dans une école parisienne
      23 novembre 2020 Par Marine Turchi et Patricia Neves

      Treize enfants d’une école maternelle parisienne ont été auditionnés dans une enquête pour « agression sexuelle et viol sur mineurs » visant un animateur. Classé sans suite après seulement trois mois d’investigation, ce dossier a été rouvert et confié à une juge d’instruction. Notre enquête révèle des dysfonctionnements majeurs et des refus d’enregistrement de plaintes.


      Mise en garde : cet article fait état de faits présumés de pédocriminalité, sa lecture peut être particulièrement difficile et choquante.

      « Pour l’instant non, cela ne m’intéresse pas. » Ce 24 avril 2019, la policière de la brigade de protection des mineurs (BPM) de Paris est claire au téléphone. À ce stade de la procédure, elle ne souhaite pas recevoir les autres familles de victimes présumées. À l’autre bout du fil, l’avocate Marie Grimaud est interloquée. Elle vient de lui dire qu’elle était désormais mandatée par « sept autres familles », et proposait une rencontre pour enregistrer « quatre » nouvelles plaintes. Dans ce dossier, trois plaintes pour « agression sexuelle sur mineur de 15 ans » ont déjà été déposées contre un animateur d’une école maternelle, à Paris. Au téléphone, le ton monte. « Madame, vous n’allez pas nous apprendre notre travail », s’agace la policière, qui rappelle la nécessité de respecter « la présomption d’innocence » et d’enquêter « à charge et à décharge ».

      Ces nouveaux témoignages n’arriveront pas jusqu’à la justice : moins de deux semaines plus tard, les policiers bouclent leur enquête. Une investigation close deux heures après la fin de la garde à vue de l’animateur, et au terme de seulement trois mois d’enquête. Le parquet de Paris classe l’affaire sans suite le 7 juin 2019, au motif d’une « infraction insuffisamment caractérisée ». Sans savoir que les policiers ont refusé de nouvelles plaintes.

      Aujourd’hui rouvert pour « agression sexuelle et viol sur mineurs de 15 ans », sous l’égide d’une juge d’instruction, grâce à la persévérance de parents et de leurs avocats, ce dossier est devenu synonyme de fiasco policier et judiciaire. Il compte aujourd’hui quatorze signalements, dont deux faisant état de lésions anale et vaginale sur deux enfants. Deux autres signalements vont être transmis prochainement. Le 15 septembre dernier, treize enfants ont été entendus par un nouveau service d’enquête. L’animateur, lui, conteste les faits et est présumé innocent.

      Mediapart a commencé à enquêter il y a un an sur cette affaire de pédocriminalité qui affole des dizaines de familles en plein cœur de la capitale, et a rassemblé un ensemble de documents, enregistrements et témoignages. Une partie des familles a accepté de nous rencontrer, une autre a refusé ; certaines se sont ravisées au cours de notre enquête pour différentes raisons. Pour respecter leur choix de ne pas apparaître et éviter que cet article ne soit vécu comme une deuxième violence, nous n’avons pas évoqué de situation personnelle et retiré des détails dégradants pour les enfants. Mais nous avons jugé nécessaire de ne pas écarter des éléments importants figurant dans les signalements, obtenus auprès de différentes sources.

      Sans préjuger de la culpabilité ou non de l’animateur mis en cause, l’enquête de la brigade des mineurs – qui a refusé de nous répondre, invoquant le « secret de l’enquête » – laisse à ce stade apparaître de nombreuses défaillances : refus d’enregistrement de plaintes, donc, mais aussi procès-verbal orienté à décharge, omissions, actes d’enquête non réalisés, pistes inexplorées.

      L’affaire révèle également les défaillances d’institutions comme la mairie et l’école, qu’on imagine préparées à gérer ce type de situation mais qui, selon les parents, n’ont pas su assurer leur mission d’information, d’accompagnement des familles et de remontée de la parole des enfants, suscitant désarroi et colère (lire notre enquête).

      Une affaire classée après trois mois d’enquête

      L’affaire commence fin janvier 2019. Elle part des déclarations d’un enfant de 3 ans et demi, scolarisé à l’école maternelle Paul-Dubois, dans un quartier favorisé du IIIe arrondissement de Paris, à quelques pas de la place de la République. Un soir, le garçon demande à sa mère de lui faire des « bisous sur les poches ». Cette remarque, qui s’avèrera un malentendu (il s’agit d’une histoire lue à l’école), ouvre la voie à des déclarations inquiétantes de l’enfant. Questionné par sa mère, il affirme notamment s’être fait pincer les fesses et touché « le zizi » dans les toilettes de l’école par H. F., un animateur périscolaire de 37 ans, en poste depuis la rentrée de septembre 2018. Le petit garçon développe un langage sur la sexualité qui, bientôt, inquiète les parents. Il commence à associer le sexe à la douleur.

      Deux autres familles, mises au courant, questionnent à leur tour leurs enfants scolarisés dans la même classe, en prenant soin de le faire sur chaque animateur. Une petite fille déclare à sa mère que H. F. est « méchant » car il a touché sa « pépette » et celle de trois autres enfants, dans les toilettes de la cantine ; ce qu’elle redira spontanément à sa grand-mère. Une autre affirme à ses parents, en mimant la scène, que l’animateur lui a « montr[é] son zizi », qui a « saigné » du sang « rose ». Ces trois familles portent plainte. Le 14 février, H. F. est suspendu. Une semaine plus tard, les familles de l’école, informées de la situation par un courriel des représentants des parents d’élèves, plongent dans l’inquiétude.

      Dans les semaines et mois qui suivent, les déclarations des enfants, dans des cercles différents et toutes classes confondues, se multiplient, auprès de leurs proches, à l’école ou durant les consultations avec différents pédopsychiatres. Mais durant son enquête de trois mois, la brigade des mineurs n’auditionnera, elle, qu’une partie du personnel de l’école et six des cent soixante-huit enfants de l’établissement.

      Deux signalements font basculer le dossier

      Au mois de juin 2019, deux semaines seulement après le classement sans suite de l’affaire, deux signalements de médecins font tout basculer. Adressés au procureur de la République de Paris, les 21 juin et 2 juillet 2019, ils concernent deux enfants âgés de 4 et 5 ans, scolarisés à l’école Paul-Dubois. La famille est en grande difficulté sociale et les parents, marocains, ne maîtrisent pas le français. À deux reprises en juin 2019, la mère dit s’être rendue à la brigade des mineurs (accompagnée la seconde fois d’une interprète) pour déposer plainte. À deux reprises, elle affirme s’être vu refuser l’enregistrement de sa plainte, ainsi qu’un examen dans une unité médico-judiciaire. Ce qu’a confirmé, dans une attestation écrite versée au dossier, l’assistante sociale qui suit la famille.

      C’est donc par ses propres moyens, et avec une interprète, qu’elle va faire examiner ses enfants fin juin 2019, auprès du centre médico-psychologique petite enfance (CMPP) à l’hôpital, puis auprès d’une pédiatre. Dans son signalement, la pédiatre a constaté « l’absence d’hymen » de la petite fille, qui lui a fait part de douleurs en désignant sa vulve, et chez le garçon, « une discrète béance anale » (c’est-à-dire un orifice élargi), ainsi qu’une « petite inflammation périanale ».

      Aux pédopsychiatres, à la pédiatre et aux avocats qu’ils mandatent, les parents de ces deux enfants font le même récit. Ils détaillent les « perturbations comportementales » qu’ils disent avoir observées, « fin janvier-février 2019 », chez leurs enfants, mais aussi des « lésions physiques » constatées au niveau génital et anal.

      Face à la persistance des douleurs physiques de sa fille, la mère lui aurait demandé si on lui avait fait du mal. La fillette n’aurait « accepté de s’exprimer qu’après avoir été rassurée du fait que sa mère la protégeait et qu’elle ne retournerait pas à l’école ». « Elle a alors raconté à sa mère des attouchements de nature sexuelle, réalisés par un homme à l’école », indique la pédiatre dans son signalement. Même chose pour son fils, qui, questionné, a révélé des faits, « avec peur ».

      Aux médecins, les enfants ont répété les récits qu’ils avaient livrés à leur mère. D’après les signalements, la fillette, s’exprimant « de manière claire, avec ses mots d’enfant », a détaillé des faits qui auraient eu lieu « à l’école », « dans les toilettes ». Un « monsieur » lui aurait fait « mal aux fesses » en lui faisant, à plusieurs reprises, « une grosse piqûre dans les fesses », qu’elle a décrite comme « toute blanche, avec un gant ». Il aurait aussi « mis son doigt dans son pipi », a-t-elle dit en désignant son vagin. « Elle précise qu’elle a pleuré, qu’elle a eu mal, qu’il y avait du sang “rouge comme de la tomate” et que le monsieur l’a nettoyée avec du papier », écrit la pédiatre dans son signalement. « Et il m’a embrassée sur ma bouche et m’a dit que j’étais son amoureuse, je n’ai pas aimé », a indiqué l’enfant, ajoutant que l’animateur aurait fait « pipi sur ses fesses ».

      Elle dit avoir vu cet adulte faire « la même chose à son frère, devant elle ». Se mettant « à quatre pattes », elle a mimé la scène à la pédiatre et déclaré : « Il a fait une grosse piqure à mon frère, avec quelque chose de blanc, dans les fesses, il a fait beaucoup, beaucoup ça. » Son frère aurait « pleuré beaucoup ». « Le monsieur m’a fait mal aux fesses. J’ai crié “mais arrête, arrête de me faire mal”, j’ai dit “arrête de rigoler” », a expliqué à la médecin le garçon de 4 ans, « fatigué » lors de l’examen. À sa mère, il avait raconté « qu’un grand monsieur l’aurait mis dans une cage au fond de l’école et lui aurait fait une grosse piqûre », qu’il « lui aurait baissé le pantalon et lui aurait fait bobo et lui aurait dit de ne pas le dire ».

      À l’appui de son témoignage, la mère a fourni quatre photographies des parties intimes de ses enfants, versées au dossier. Dans leur signalement, daté du 2 juillet 2019, les médecins estiment que ces clichés « appellent à un examen médico-judiciaire rapide ». Le lendemain, les avocats, Mes Marie Grimaud et Rodolphe Costantino, font état, dans un courrier à la vice-procureure chargée de la section mineurs du parquet de Paris, de la situation de treize enfants : outre les trois figurant déjà dans l’enquête préliminaire, ils évoquent sept élèves qui auraient révélé à leurs parents des faits susceptibles d’être qualifiés de « viols » ou d’« agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans par une personne ayant autorité », et trois autres qui présenteraient des « troubles majeurs du comportement […] évocateurs d’une exposition grave à la sexualité adulte » et imposant des « évaluations pédopsychiatriques ».

      Quatorze signalements entre les mains de la justice

      Les deux signalements concernant la famille marocaine entraînent la réouverture du dossier. Le 10 septembre 2019, le parquet de Paris ouvre une information judiciaire contre X des chefs d’« agression sexuelle sur mineurs de 15 ans », confiée à une juge d’instruction. Un nouveau service d’enquête est saisi pour réaliser les auditions : l’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes), chargé des dossiers de pédocriminalité sensibles.

      En août 2020, l’information judiciaire a été élargie à des faits présumés de viols. Le 15 septembre, treize enfants ont été auditionnés (le quatorzième ne s’est pas présenté) par les policiers de l’OCRVP, avant de faire l’objet d’examens cliniques et psychologiques par les unités médico-judiciaires (UMJ) de l’Hôtel-Dieu. Interroger des enfants dans ce type d’affaires est toujours délicat. Mais que dire d’une audition et d’examens médicaux deux ans après le début des faits présumés ? Certains ont aujourd’hui cinq ou sept ans, un âge où le langage est bien mieux maîtrisé, mais où les souvenirs ont pu s’effacer, s’altérer ou bien être influencés dans un sens ou dans un autre. Certaines lésions corporelles éventuelles ont, elles aussi, pu disparaître. Même relancée, l’affaire ne restera-t-elle pas affectée par le fiasco initial ?

      Actuellement, le dossier compte, outre les trois plaintes initiales, quatorze signalements de pédopsychiatres ou psychologues (lire à ce sujet notre onglet Prolonger). Des propos similaires et explicites ont émergé de ces consultations, avec leurs mots d’enfants (« zizi », « pépette », « zézette », « ventre », « fesses », « choses méchantes »), accompagnés parfois de gestes clairs : l’animateur aurait « touché » ou « joué » avec leur sexe ou leurs fesses, aux « toilettes » le plus souvent, mais aussi à la « sieste », sous la cabane de la cour de l’école ou encore « dans le préau ».

      Chez certains, il est aussi question d’H. F. faisant « pipi » sur eux, ou bien de « jeux méchants », comme le « jeu du docteur » : « H. me disait qu’il avait mal là (l’enfant montre son sexe)… je devais lui donner un médicament… H. me demandait de mettre ma bouche sur son zizi », a déclaré un enfant. Une petite fille a décrit une possible agression sexuelle le jour de « la photo de classe » où elle avait « mis [sa] robe rose ». Sa mère a assuré que, depuis ce jour, elle n’a plus voulu porter de robe.

      Les « symptômes » constatés chez les enfants présentent également des similitudes. Après la révélation de l’affaire, la plupart des parents ont affirmé aux pédopsychiatres avoir observé un changement de comportement de leurs enfants à l’automne 2018, alors que leur développement était « normal » avant la rentrée scolaire de 2018, date de l’arrivée de H. F.

      Plusieurs enfants ont manifesté, d’après les signalements, des « colères » – parfois « intenses et violentes » –, de l’« anxiété », des « crises de pleurs », de l’incontinence fécale ou urinaire, des « attitudes et jeux sexualisés », des « conduites et équivalents masturbatoires » fréquents, qui ne correspondraient pas à « l’activité exploratoire » propre aux enfants de leur âge, et qui ont, souvent, envahi le « quotidien » de l’enfant et « pollu[é] la vie familiale ».

      Dans ces signalements, les exemples sont nombreux et précis. C’est un petit garçon qui aurait réclamé à plusieurs reprises à sa mère « un doigt dans les fesses » et cherché à l’embrasser sur la bouche. Un autre qui aurait tenté de « lécher l’anus de son frère » après lui avoir touché le sexe. Une petite fille, diagnostiquée en état de « stress post-traumatique », qui a développé des troubles obsessionnels compulsifs et des « angoisses de type phobique au moment de la douche ». Etc.

      Chez certains est apparue une peur d’aller à l’école, aux toilettes ou de se dénuder ; mais aussi des « lésions dermatologiques » au niveau des parties génitales, du bas-ventre, des fesses, parfois attestées, avant la révélation de l’affaire, par des certificats médicaux.

      Les dessins et « cauchemars répétitifs » de certains enfants interrogent aussi. L’une a, à partir de l’automne 2018, répété le même cauchemar – un personnage qui pique les fesses de Blanche-Neige avec un bâton et lui met une pomme empoisonnée dans la bouche. Un autre a dessiné un personnage masculin avec « un pénis proéminent », qui prenait « les enfants » pour « les emmener vers son zizi… et ses boules », a-t-il expliqué au pédopsychiatre en parlant de « secret ». « Je pensais à H. quand j’ai dessiné le zizi. H. m’a montré son zizi. Il l’a rentré vite dans son slip, il y avait [la responsable des animateurs] qui arrivait… »

      En consultation, les pédopsychiatres ont souvent constaté l’expression d’une « gêne », de « honte », de « colère » et une grande « émotion » au moment de ces récits, ainsi que, chez certains, une dimension de « secret » qui pourrait suggérer « l’existence d’un lien d’emprise » avec un adulte ayant « un ascendant ». Plusieurs ont exprimé des douleurs ou leur malaise : « C’était pas bien » ; « Ça m’a fait mal » ; « Ça ne m’a pas fait mal… ça a fait bizarre ». Pour ces psychiatres, les enfants semblent avoir été « exposés à la sexualité adulte » ou à un « vécu d’agressions de type sexuel ».

      Ces récits sont-ils le fait d’agressions subies ou d’une contamination de la parole ? Les parents ont-ils réinterprété l’attitude de leurs enfants a posteriori ou ont-ils au contraire détecté des signaux alarmants ? Il reviendra à la justice d’établir les faits. Mais deux certitudes demeurent : les conséquences de cette affaire sur les enfants et leurs proches sont considérables ; plusieurs points demandaient une enquête policière approfondie et adaptée à la gravité des faits prétendus et signalés. Celle-ci n’a, semble-t-il, pas eu lieu, comme en témoigne le dossier d’enquête préliminaire, que Mediapart s’est efforcé de décrypter et qui laisse apparaître des dysfonctionnements et pistes inexplorées.

      Une enquête préliminaire à trous

      Une première défaillance apparaît dès le démarrage de la procédure : aucun enfant n’a fait l’objet d’examens médicaux et psychologiques par les unités médico-judiciaires (UMJ). Quant aux auditions des six enfants, elles semblent avoir été expéditives. Trois ont duré autour d’un quart d’heure ou moins, les deux autres autour de 30 minutes, alors que le protocole NICHD – qui fait désormais référence dans les affaires de violences sexuelles – prévoit des auditions en trois phases, dont une première de mise en confiance pour faciliter la parole. Deux sont résumées en une dizaine de lignes à peine dans le dossier, sans retranscription des questions et réponses. L’une n’a pas été réalisée car l’enfant a refusé de suivre les policiers.

      Aucun questionnaire n’a par ailleurs été distribué à l’école Paul-Dubois – ni dans le centre de loisirs où l’animateur travaillait également. Cela aurait permis de récupérer d’autres témoignages rapidement.

      Plus grave : plusieurs familles ont affirmé avoir été découragées par la brigade des mineurs lorsqu’elles ont envisagé de porter plainte. C’est le cas de la famille marocaine qui prétend avoir essuyé deux refus d’enregistrement de plainte, comme évoqué plus haut. Ou encore d’un père joint par Mediapart, qui assure avoir contacté, après la révélation de l’affaire, la brigade des mineurs afin d’évoquer les symptômes observés chez son enfant. « Pas besoin de venir. Ça ne sert à rien », lui aurait répondu la policière, selon son récit à Mediapart. Et la policière aurait poursuivi en indiquant qu’il s’agissait « sûrement d’un malentendu » dans cette affaire, le suspect n’ayant pas d’antécédents et les enfants ayant vraisemblablement « exagéré ». Dans une attestation écrite à ses avocats et dans le signalement du pédopsychiatre au parquet, ce père a livré le même récit de cet échange avec la BPM. Sept mois plus tard, le signalement du pédopsychiatre fera état de propos de cet enfant décrivant des faits susceptibles d’être qualifiés de « viol ».

      Ce n’est pas tout : le 24 avril 2019, lorsque la policière de la brigade des mineurs a refusé d’enregistrer quatre nouvelles plaintes, elle n’en a pas fait état dans son PV rendant compte de cette conversation de sept minutes. La policière y évoque seulement la demande de l’avocate d’être reçue pour « pouvoir discuter de la procédure » et son « ton » (« Madame prétend expliquer aux policiers spécialisés la façon dont ils doivent travailler. »). Mais elle omet l’information capitale des quatre nouvelles plaintes.

      Ce que la policière ne sait pas, c’est que l’avocate a enregistré la conversation téléphonique, dont elle a transmis la retranscription à la juge d’instruction. Dans son courrier à la magistrate, le 4 octobre 2019, Me Grimaud dénonce la version « inexacte et fallacieuse » donnée de la conversation par la brigade des mineurs et estime que cela peut constituer un possible délit pénal de « faux en écriture publique ». À Mediapart, l’avocate explique avoir réalisé cet enregistrement en raison « des propos » qui auraient été tenus à leurs clients « par des enquêteurs de la BPM » et de « l’évidente inertie de l’enquête », qui fait « écho », selon elle, « à des situations déjà éprouvées dans d’autres dossiers gérés par ce même service ».

      Cet enregistrement, que Mediapart a pu écouter, montre aussi que la brigade des mineurs prête à l’avocate des propos qu’elle n’a pas tenus. Par exemple concernant « la présomption d’innocence » : dans son rapport de synthèse, la brigade écrit que l’avocate « semblait laisser entendre que dans ce type de procédure, ce principe fondamental du droit n’y avait pas forcément sa place ». Dans l’enregistrement, l’avocate indique au contraire : « Ah ! mais c’est pas à l’avocat que je suis que vous allez le rappeler [ce principe – ndlr], Madame. J’en ai bien conscience. »

      Résultat : les parents de l’école Paul-Dubois qui se sont manifestés par la suite n’ont pas souhaité se rendre à la brigade des mineurs. Cinq des familles que nous avons interviewées ont indiqué qu’elles avaient perdu « confiance » dans les policiers chargés de l’enquête, après avoir entendu les récits des « auditions » des autres parents ou de « refus d’enregistrement de plainte ».

      Quant aux familles auditionnées, elles ont confié à leurs avocats n’avoir pas toujours reconnu leurs propos dans les procès-verbaux. Certaines déclarations auraient même été déformées. Dans deux longs courriers adressés à la vice-procureure puis à la juge d’instruction, leurs avocats dénoncent un « manque absolu d’objectivité » des policiers, des « insuffisances » et « errements indignes d’un service d’enquête », « une synthèse tronquée, orientée », et une « volonté patente de décrédibiliser la parole des plaignants ».

      Sur 25 pages, ils comparent les auditions des enfants et de leurs parents au compte rendu que les policiers en font dans leur rapport de synthèse, et pointent un « décalage ». Un exemple parmi d’autres : lorsqu’une mère demande, en audition, si « un enfant peut mentir de la sorte », la policière lui répond qu’« à cet âge-là », cela peut être « l’imagination de l’enfant ». Une remarque que le rapport de synthèse attribuera à… la mère, en indiquant qu’elle « concluait son audition en disant qu’“à cet âge-là, ça peut être l’imagination de l’enfant” ». Les avocats estiment que peu d’éléments ont été retenus des dépositions, que les « éléments à décharge » ont été mis « en exergue » et « présentés comme avérés ». En partie « vidé de sa substance », le dossier était « inéluctablement voué au classement sans suite », jugent-ils.

      Des pistes inexplorées

      Parmi les griefs, également, des actes d’enquête non diligentés ou diligentés tardivement. Comme les cantinières de l’école, qui n’ont pas été auditionnées, alors qu’une partie des faits présumés se serait déroulée à la cantine, d’après plusieurs enfants. Comme la perquisition et le placement en garde à vue de l’animateur le 6 mai 2019, soit près de trois mois après sa suspension. Pourquoi une perquisition si tardive, dans ces dossiers où les policiers agissent traditionnellement en fonction du risque de dépérissement des preuves éventuelles (lire notre article) ?

      Les fils à tirer étaient nombreux pour la brigade des mineurs. Certains sont restés inexplorés, en particulier en ce qui concerne l’emploi du temps de l’animateur. Quand, exactement, était-il en contact avec la classe de petite section, celle d’où est partie l’affaire ? À la cantine ? Non, laissent entendre les policiers dans leur PV de synthèse. Ils savent pourtant, contrairement à ce qu’ils indiquent, que l’animateur a été en contact avec la classe de petite section à la cantine, à l’heure du goûter. La responsable éducatif ville (REV), chargée des animateurs de l’école, a elle-même apporté des précisions à cet égard. Pourquoi alors n’avoir pas évoqué le goûter dans le PV de synthèse ?

      Pourquoi avoir écarté d’autres pistes, comme celle du « jeu du loup » assimilé par les policiers à l’exercice antiterroriste réalisé dans toutes les écoles. Or le « jeu du loup » a bel et bien existé. L’animateur mis en cause y jouait lui-même avec les enfants, comme l’ont confirmé aux policiers la REV et une animatrice. Une petite fille a détaillé les règles du jeu à sa maman : pour ne pas être mangé par le loup « on [faisait] des bisous sur la bouche », y compris, a-t-elle précisé, à l’animateur, mais c’est un « secret ».

      Interrogé sur ce « jeu du loup » lors de sa garde à vue, l’animateur invoquera quant à lui un trou de mémoire : « Ça ne me dit rien. » Des trous de mémoire, il en aura plusieurs (sur sa présence à la bibliothèque, par exemple). Pourquoi les policiers ne l’ont-ils pas mis face à ses possibles contradictions ?

      Outre la bibliothèque, combien de fois l’animateur s’est-il par ailleurs occupé de la sieste ? Plusieurs enfants ont exprimé le souhait de ne plus y retourner. Dans l’enquête préliminaire, la question de la sieste est à peine abordée. Il y aurait eu, selon la REV, trois siestes surveillées par H. F. Sauf que l’animateur semble lui-même évoquer la possibilité d’une quatrième sieste lors de sa garde à vue. Y en aurait-il eu davantage ?

      Un élément de son audition devant les policiers est par ailleurs contredit par les récits de deux mères. Lors de son audition, l’animateur a répété qu’il se tenait « tout le temps à distance » des enfants et qu’il n’était pas « du tout » tactile. Il a notamment affirmé qu’à la bibliothèque, les enfants étaient assis « en face de [lui] » : « Si un enfant vient à poser sa tête sur mes genoux, je l’enlève tout de suite. De plus, je suis avec un livre, les coudes posés sur mes cuisses et le livre dans la main », a-t-il déclaré. Deux mères, dont l’une auditionnée par les policiers, ont indiqué à Mediapart avoir été mal à l’aise du comportement de l’animateur avec les enfants, avant l’affaire. La première a déclaré avoir vu, un « lundi soir », H. F. dans la « bibliothèque », « allongé sur un matelas » et deux enfants « allongés » de chaque côté de lui, sur ses « flancs ». La seconde a assuré avoir aperçu « deux fois » l’animateur « sous le préau, en fin de journée » lisant une histoire aux enfants en étant « littéralement collé à [eux] », qui étaient « à côté » de lui ou « sur ses genoux ».

      La réouverture de l’enquête permettra sans doute d’éclaircir les points restés en suspens. Comme elle permettra peut-être d’approfondir les investigations sur l’animateur lui-même. Car si les recherches réalisées montrent que H. F. a travaillé dans plusieurs structures de la Ville de Paris depuis 2005 sans jamais faire l’objet de signalement, le personnel de ces écoles n’a, lui, pas été questionné.

      De même, si les policiers n’ont constaté aucune « image » ou « séquence vidéo pédopornographique » dans le matériel informatique de l’animateur, ils n’évoquent pas ses comptes Facebook et Instagram, où il figure sous le pseudonyme de « Sale Doudou ». Sur sa page Facebook publique, où aucun contenu n’apparaît entre 2012 et août 2019, ses publications depuis le classement de l’affaire sont en majorité à caractère sexuel, crues. À visée « humoristique », elles interrogent par leur quantité. Elles mettent parfois en scène des personnages de dessin animé, comme Bambi et Pan Pan, pratiquant la sodomie ou d’autres actes sexuels ; parfois l’animateur lui-même.

      Contacté par Mediapart, l’animateur n’a pas souhaité nous répondre, préférant « laisser la justice faire son travail, les policiers travailler et apporter des réponses comme ils l’ont fait ». « Ils ont fait des investigations, ils ont fait tout le nécessaire », a-t-il ajouté. Son avocate, Sonia Ben Younès, souligne qu’il est « présumé innocent » et qu’il « conteste l’ensemble des faits qui lui sont reprochés » (lire notre Boîte noire). Durant son audition, il avait dénoncé un « acharnement » et assuré avoir eu « un langage et un comportement plus que corrects » : « Je ne sors pas mon sexe, je ne montre pas mon sexe, et je ne touche pas les enfants. […] Ce truc-là, ça me dégoute. »

      Le dossier a-t-il reçu toute l’attention qu’il méritait ? Une énième scène permet d’en douter. Fin mars 2019, deux agents de la BPM se déplacent à l’école Paul-Dubois, pour effectuer « des constatations ». Dans leur compte rendu, ils se tromperont en situant l’enfant à l’origine de la procédure dans la mauvaise classe, au mauvais étage avec la mauvaise enseignante.

      Ce traitement de l’affaire s’explique-t-il par un manque de temps et de moyens des policiers ? Il intervient en tout cas dans un contexte où les services policiers chargé des dossiers de violences sexuelles sont surchargés, en manque d’effectifs et de ressources, notamment pour former leurs agents.

      Des interférences dans le dossier

      Une dernière bizarrerie apparaît cependant dans cette affaire : l’interférence d’un policier de la brigade des stupéfiants de Paris, extérieur au dossier. Informé de l’inquiétude des familles par la tante d’un enfant de l’école, ce policier, Thierry C., s’est renseigné auprès de la brigade des mineurs sur cette enquête. Puis il a rencontré, le 14 mai 2019, pendant près de trois heures, les trois familles plaignantes, en se présentant comme « un médiateur bienveillant » pouvant faire remonter « anonymement » des éléments à la brigade des mineurs.

      D’après le récit des familles (transmis dans le courrier des avocats à la vice-procureure), ce policier aurait expliqué avoir informé sa hiérarchie et la BPM de cette rencontre, par l’intermédiaire de son « chef copain avec le numéro 1 de la BPM ». Toujours selon les familles, Thierry C. leur aurait longuement fait part du sentiment supposé de la brigade des mineurs sur le dossier (« [Ils] pensent qu’il n’y a pas d’affaire »), sur les familles (des « bobos » dominés par un « sentiment anti-flic ») et sur leur avocate. Quelle était l’intention de ce policier ? Dans quel cadre agissait-il ? Questionné par Mediapart, il n’a pas répondu.

      Dans sa réponse à la vice-procureure, le chef de la brigade des mineurs, Vianney Dyevre, reconnaît quelques mois plus tard un échange de « quelques minutes » entre la BPM et ce policier au sujet de l’affaire, mais assure qu’« aucun élément d’enquête précis » n’a été divulgué et parle d’une « démarche très personnelle ». Pourtant, l’agent des stups a bien mentionné plusieurs éléments de l’enquête inconnus des parents (notamment le placement en garde à vue de l’animateur). Selon nos informations, une enquête pour « violation du secret professionnel » a été ouverte par le parquet de Paris, puis classée sans suite le 16 septembre 2019.

      Le rôle d’un autre agent – de la mairie celui-ci – suscite également des interrogations. Ancien capitaine de la brigade des mineurs détaché à la direction des affaires scolaires de la Ville de Paris (Dasco), Frédéric Régnier est chargé de mener les auditions dans le cadre de l’enquête administrative et de faire remonter les informations en sa possession vers l’enquête judiciaire.

      Plusieurs éléments dont il a eu connaissance ne figurent pourtant pas dans l’enquête préliminaire de la brigade des mineurs. C’est le cas d’un signalement qui lui a été fait par l’école, début avril 2019, concernant les propos tenus en classe par un enfant au sujet de l’animateur : « [Il] a joué avec le zizi de [prénom d’un enfant] et il lui a mis un doigt dans les fesses. » C’est le cas aussi du témoignage de la mère, qui a indiqué, lors d’une réunion avec la mairie, le 15 mars 2019, avoir vu plusieurs fois l’animateur « collé aux enfants », « ne s’exprim[ant] pas d’une façon adaptée » et avoir demandé à son fils « de ne pas s’approcher de [lui] ». Ce à quoi Frédéric Régnier avait répondu qu’il pouvait « éventuellement faire le lien avec la brigade des mineurs » pour transmettre cet élément, selon un enregistrement de la réunion que Mediapart s’est procuré.

      L’agent aurait aussi demandé à certains parents de venir avec leurs dépositions judiciaires lors de leur audition dans l’enquête administrative. Une famille a précisé à Mediapart avoir accepté « en confiance » et précise qu’il a même « fait la photocopie de [leur] audition ». Un élément problématique, selon les avocats, qui affirment que le mis en cause a pu avoir accès, comme c’est la règle, au dossier de l’enquête administrative, et donc à des éléments des dépositions judiciaires, avant sa garde à vue…

      Dans leur courrier à la vice-procureure, les avocats Mes Grimaud et Costantino se questionnent sur « l’ambiguïté de la fonction » de Frédéric Régnier et sa double casquette, qui a suscité « de l’incompréhension » chez une partie de leurs clients. Ils dénoncent aussi « l’inertie totale » de l’agent « dans le traitement de ces informations ».

      Sollicité par Mediapart, Frédéric Régnier n’a pas répondu. Le chef de la brigade des mineurs indique, lui, dans sa réponse à la vice-procureure, que sa brigade « n’intervient pas dans ce domaine » et que « l’organisation de réunions publiques au sein des écoles, la façon de mener les enquêtes administratives, les propos que M. Régnier tient aux parents et la façon dont il se présente relève de sa seule compétence ».

      Contactés par Mediapart, le parquet de Paris, la vice-procureure chargée de la section mineurs et le chef de la brigade des mineurs, Vianney Dyevre, n’ont pas répondu à nos questions précises, invoquant le « secret de l’enquête » (lire notre Boîte noire).

      Le 20 mai 2019, les deux avocats des familles avaient rencontré le commissaire Dyevre pour lui faire part des éléments récoltés, mais aussi de la série d’« incidents » avec la BPM. Dans leur courrier à la vice-procureure, Mes Grimaud et Costantino assurent que le numéro un de la BPM aurait remis en cause la crédibilité de la parole des enfants auditionnés, « contaminée par leurs parents » et donc ne « vala[nt] rien ». D’après eux, Vianney Dyevre aurait insisté sur sa conviction profonde quant à « l’innocence » de l’animateur et leur aurait demandé de faire preuve d’« empathie » à l’égard de cet homme « anéanti » par cette affaire, « à la carrière démolie ». Il serait regrettable qu’il se « suicide » du fait de « l’acharnement des familles », aurait ajouté le commissaire, concluant, selon les avocats : « À force d’auditions de centaines et centaines d’enfants, on finit bien par trouver une ou des victimes. »

    • Au fil des mois, ce sont les parents délégués qui ont continué, dans des points d’information réguliers par courriels, de répondre aux interrogations des familles, alors même que plusieurs d’entre eux découvraient que leurs propres enfants étaient potentiellement concernés.

      Plusieurs familles nous ont déclaré ne pas s’être rendues à la police après avoir entendu les récits d’autres parents ayant eu affaire à la brigade des mineurs dans ce dossier (récits des auditions ou de « refus d’enregistrer une plainte »). Ils ont préféré se tourner vers des psychologues ou pédopsychiatres, qui ont adressé des signalements directement au parquet. Au fil des mois, plusieurs médecins ont établi un « trauma » « considérable » et préconisé un « suivi », voire davantage.

      Au sein du collectif de parents, la question se pose, dès la rentrée 2019, de médiatiser l’affaire. Les familles sont divisées. Les uns disent ne plus faire confiance à la brigade des mineurs et à la justice, et souhaitent qu’un coup de projecteur soit donné sur les dysfonctionnements des institutions dans ce dossier. Les autres pensent au contraire qu’il faut laisser travailler la justice, qui vient enfin de rouvrir le dossier, cette fois confié à une juge d’instruction.

      En septembre 2019, une mère prend cependant l’initiative d’écrire à Mediapart au sujet de cette « affaire assez sensible », expliquant avoir pris contact avec la brigade des mineurs de Paris au « lendemain » de la révélation de l’affaire à l’école. « J’ai rapidement compris que cette affaire ne ferait pas l’objet d’une véritable enquête de la brigade », nous indique-t-elle, en accusant la mairie de vouloir « étouffer » le dossier. « C’est absolument l’horreur », se désespère-t-elle. En février 2020, ce sont deux autres familles qui, sans se concerter, alertent Mediapart sur ce même dossier.

      Pour l’avocate Marie Grimaud, ce sont aussi les leviers des familles – des CSP+ favorisées, pour beaucoup –, qui ont permis la réouverture du dossier par la justice en septembre 2019, alors qu’il avait été classé sans suite après trois mois d’enquête. « D’habitude, les services policiers et judiciaires sont face à moins d’esprit critique. Là, on a des gens à fort potentiel financier et intellectuel pour réagir. »

      Aujourd’hui, près de deux ans après le début des faits présumés, beaucoup de familles sont à bout de nerfs. Certaines ont implosé (séparations ou tensions conjugales, burn-out, dépressions, difficultés dans leur travail) ; d’autres tentent de rebondir avec un suivi psychologique ; d’autres encore ont choisi de partir à des centaines de kilomètres de Paris pour s’éloigner de ce huis clos infernal. Beaucoup ont changé leur enfant d’école. Plusieurs, potentiellement concernées par l’affaire, ont décidé de ne pas se constituer parties civiles ou bien de ne pas aller plus loin dans le dévoilement d’éventuels faits, pour se dégager d’une procédure qui devenait trop pesante.

      Pour l’avocat Rodolphe Costantino, « les parents font montre de beaucoup de résistances avec l’idée que leurs enfants sont peut-être victimes, à rebours du préjugé selon lequel il y aurait une hystérie collective dans cette affaire. Certains ne veulent pas être dans le dossier malgré les déclarations de leurs enfants. Si les élèves de toutes les classes avaient été auditionnés, les paroles de ces enfants-là auraient pu émerger dans le dossier ».

      L’école et les services de la mairie ont-ils pris la mesure des premières alertes, en janvier 2019 ? Pourquoi n’ont-ils pas informé plus rapidement les parents de la suspension de l’animateur ? Les moyens destinés à la gestion de cette crise et à l’accompagnement des familles ont-ils été suffisants ?

      Contactés par Mediapart, les ex-élus Pierre Aidenbaum et Yves Peschet, les agents de la Ville Catherine Hascoet et Frédéric Régnier, le directeur de l’école Dubois, Claude Monier, la REV, une enseignante et six animatrices, n’ont pas donné suite (lire notre Boîte noire).

      Questionnés, le rectorat et la Ville de Paris ont souligné la difficulté d’informer les parents étant donné que la demande « de la brigade des mineurs », après les réunions, était « de cesser de communiquer publiquement pour leur permettre de mener leur enquête » sans « interférence ». Ce qui a « génér[é] incompréhension, colère et frustration chez les parents », reconnaît le rectorat. Tous deux indiquent également que tous les directeurs d’école et les REV de Paris Centre ont bénéficié d’une formation sur le « recueil de la parole de l’enfant en danger » dispensée par le Centre ressources pour intervenants auprès d’auteurs de violences sexuelles (CRIAVS), mais un an après le déclenchement de l’affaire.

      Le rectorat assure que ses services « se sont fortement et immédiatement mobilisés », en proposant « un accompagnement psychologique » et en réalisant « un travail important d’accueil de la parole des enfants ». « La crainte de tous les parents [a été] prise en compte », estime-t-il.

      La Ville de Paris nous indique avoir suspendu l’animateur dès le lendemain du signalement de l’école à la Dasco. Elle assure que Catherine Hascoet « a systématiquement répondu aux sollicitations des parents » et estime avoir délivré une « communication la plus transparente possible eu égard aux contraintes d’une enquête judiciaire pour répondre au mieux aux craintes et interrogations des parents » (lire leurs réponses intégrales ici).

      Après quatre mois de suspension, l’animateur mis en cause a été réintégré administrativement « dans l’attente de la conclusion de la procédure judiciaire », mais n’est « actuellement affecté à aucun poste à la Ville de Paris », précise celle-ci. Joint par Mediapart, il n’a pas souhaité nous répondre, préférant « laisser la justice faire son travail » (lire notre Boîte noire). Face aux enquêteurs, il avait contesté les accusations et il est présumé innocent. L’équipe pédagogique de l’école l’avait décrit aux policiers comme quelqu’un de « très professionnel », à la fois « autoritaire » et multipliant les « blagues ».

      Quelle que soit l’issue judiciaire du dossier, « cela laissera des marques aux enfants, aux parents », nous confie une mère. « Même en termes d’éducation, c’est difficile de savoir, dans le comportement de ma fille, ce qui est lié à cette affaire, ce qui relève d’un caprice ou d’une vraie peur. »

      « Certains parents arrivent à voir la vérité en face. Nous, ça nous a demandé un peu plus de temps, ajoute-t-elle. Je ne pouvais pas l’accepter, j’étais un peu dans le déni. Je n’ai pas dormi pendant six mois. Mon mari ne voulait pas y croire, il s’est réfugié dans le travail, ça lui a pris six mois de plus que moi. Aujourd’hui, il en pleure. Les parents sont pris en charge aussi par les psys, parce que c’est tellement difficile de garder les pieds sur terre. Parce que si on tombe tous en dépression, les enfants vont en pâtir. »

    • Pour une amie proche, ça c’est arrêté vite, la directrice de l’école de Clichy la garenne l’a tout de suite prévenue que si elle portait plainte pour l’agression sexuelle subit par sa fille dans son école « cela la suivrait toute sa scolarité » même chose pour le président de la FCPE qui s’est moqué d’elle et lui a dit que les jeunes agresseurs étaient déjà en difficulté sociale et que porter plainte ne mènerait à rien. Le résultat : départ de la fillette et de sa mère pour un autre département sans aucun suivi, pire, avec le sentiment d’être indésirables. Certes, c’était en 2002, mais ce principe de toujours accuser les victimes perdurent dans cette tenace #culture_du_viol et j’en suis toujours en colère.
      #sans_réparation

    • Au regard de ce qui est sorti hier sur Mediapart il est frappant de voire à quel point le papier paru le même jour sur l’e-monde est un communiqué gouvernemental pour essayé de rétablir une image positive de leurs force de l’ordre phallique.

      « À force d’auditions de centaines et centaines d’enfants, on finit bien par trouver une ou des victimes. »

      dixit les poulets de la brigade de « protection » des mineurs...

  • Une enquête pour traite des êtres humains expose les pratiques de l’industrie du porno - Page 2 | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/france/231120/une-enquete-pour-traite-des-etres-humains-expose-les-pratiques-de-l-indust

    Il s’est choisi un pseudonyme féminin passe-partout. Sa photo de profil est tout aussi sobre. Une jeune femme brune aux traits fins et légèrement maquillée, vêtue d’un manteau noir, dans l’habitacle d’une voiture. Le cliché est sans artifices, presque intime. En réalité, ce compte Facebook est utilisé par J. D., 39 ans, marié et père de deux enfants

    #paywall hélas.

    #porcs.

    • Deux importants producteurs français, et deux collaborateurs, ont été mis en examen pour « viols », « proxénétisme aggravé » et « traite d’êtres humains aggravée ». Dans leur ombre, les deux leaders du secteur : Dorcel et Jacquie & Michel. Mediapart révèle le contenu des réquisitions du parquet.

      Il s’est choisi un pseudonyme féminin passe-partout. Sa photo de profil est tout aussi sobre. Une jeune femme brune aux traits fins et légèrement maquillée, vêtue d’un manteau noir, dans l’habitacle d’une voiture. Le cliché est sans artifices, presque intime. En réalité, ce compte Facebook est utilisé par J. D., 39 ans, marié et père de deux enfants. Durant sa garde à vue, il a reconnu s’en servir pour engager la conversation avec des jeunes femmes. Son but : les convaincre de se prostituer, puis de tourner des films porno avec le producteur Pascal O., connu sous le surnom de « Pascal OP ».

      Depuis samedi 17 octobre, les deux hommes sont en détention provisoire, accusés notamment de « viols », « proxénétisme aggravé » et « traite d’êtres humains aggravée ». Deux autres personnes, le producteur porno Mathieu L., dit « Mat Hadix », ainsi que N. T. T., un assistant de Pascal O., ont également été mis en examen et placés sous contrôle judiciaire, pour les mêmes chefs d’accusation. Tous bénéficient de la présomption d’innocence et, pour la plupart, nient les faits qui leur sont reprochés.

      Dans ses réquisitions, consultées par Mediapart, le parquet de Paris décrit les méthodes de ce qu’il présente comme un petit groupe informel, impliqué à divers degrés dans la production de films porno, et gravitant autour de Pascal OP. Les accusations sont graves : viols répétés ; actrices alcoolisées ou droguées, parfois à leur insu ; mensonges et intimidations pour les inciter à tourner ; présentation de faux tests VIH ; racket quand elles souhaitent faire retirer les vidéos… Elles reposent sur les plaintes de cinq femmes, déposées entre 2016 et 2020, dont quatre impliquent directement les producteurs.

      À chaque fois, le même profil de plaignantes. Des femmes, nées dans les années 1990, avec des parcours de vie abîmés ou une vulnérabilité à un moment de leur existence. Et toujours le même système pour les inciter à faire du porno, comme J. D. l’a reconnu dans son interrogatoire de première comparution, en marge de sa garde à vue du 13 octobre 2020.

      Derrière son écran d’ordinateur, caché sous son pseudonyme, il raconte prendre contact avec elles sur les réseaux sociaux, en les complimentant sur leurs photos de profil. La prétendue jeune femme s’épanche sur de supposés problèmes familiaux ou financiers afin de gagner leur confiance. La relation d’amitié dure plusieurs mois, jusqu’à ce que l’appât virtuel confesse se prostituer occasionnellement et propose de les mettre, elles aussi, en relation avec des clients. Ses interlocutrices déclinent toutes, puis cèdent devant son insistance et les sommes proposées, entre 1 500 et 3 000 euros pour une soirée.

      Lorsqu’elles se présentent au lieu de rendez-vous, un hôtel de l’est de la France, payé par leurs soins, J. D. les retrouve, avec un autre pseudonyme, et se présente comme leur client. À l’une d’elles, il aurait imposé un rapport « marqué par la violence », ayant laissé la plaignante prostrée dans la chambre, selon les réquisitions du parquet. À son départ, il indique à ses proies qu’un coursier va arriver dans quelques minutes pour leur remettre une enveloppe avec la somme convenue. Un mensonge, qu’il a reconnu.

      Le stratagème est, d’après sa déposition, la première étape d’une manipulation au long cours qui vise à rabattre ces femmes vers des producteurs porno. Quand les victimes recontactent l’avatar Facebook pour lui faire part de leur détresse et de leurs difficultés financières, celui-ci leur promet d’arranger les choses. Il propose de leur présenter « son ami Pascal », un réalisateur de film X à la recherche de nouvelles actrices, pour des vidéos exclusivement diffusées au Canada. Les cachets sont alléchants.

      Dans son interrogatoire devant les gendarmes, J. D. indique avoir recruté une cinquantaine de jeunes femmes pour Pascal OP, ainsi que pour le producteur Mat Hadix. « Sans lui, ces femmes ne seraient pas entrées dans le monde de la pornographie », écrivent les enquêteurs, rapportant ses déclarations. A-t-il été rémunéré pour ce service ? Le rabatteur assure que non, ni même avoir rencontré les deux producteurs en personne. En contrepartie, cet éducateur spécialisé auprès de handicapés mentaux aurait bénéficié de vidéos sur mesure, produites par les deux hommes, ainsi qu’un abonnement gratuit au site de Pascal OP. Sollicité par Mediapart, l’avocat de J. D. n’a pas souhaité faire de déclaration.

      Des viols, de faux tests HIV et des somnifères

      Sur les tournages, un autre cycle d’abus commence, racontent les plaignantes. Au motif que son site internet est géré depuis le Québec, Pascal OP leur aurait assuré, à toutes, que leurs vidéos seraient inaccessibles depuis la France. Selon plusieurs témoignages, il promettait également de les payer entre 1 000 et 2 500 euros. En réalité, les cachets sont dérisoires, ce que certaines plaignantes assurent avoir découvert seulement après avoir tourné leur scène.

      L’une d’entre elles s’offusque de ne recevoir que 250 euros, alors que le producteur lui en avait promis 1 000. Elle raconte qu’il l’aurait contrainte à accepter la somme et à parapher un contrat de cession de droit à l’image, en la menaçant de ne plus la payer du tout, et de diffuser sa vidéo en France.

      Parfois, Pascal OP est accusé d’utiliser un autre moyen de pression. Il ne remettrait qu’une partie du cachet à ses actrices. Une manœuvre pour les obliger à une nouvelle rencontre, le lendemain, et leur imposer de nouvelles scènes qui conditionnent le versement du total de la somme.

      Les descriptions des tournages faites par les plaignantes sont glaçantes. Malgré leur refus exprimé, des pénétrations anales ou des éjaculations faciales sont systématiquement imposées aux jeunes femmes, qui s’effondrent parfois en larmes. Un matin de l’année 2017, à 8 heures, Pascal OP arrive sur le lieu d’un tournage, un appartement Airbnb où il loge également une plaignante. Il est accompagné de plusieurs hommes pour réaliser un gang-bang, une pratique mettant en scène une femme avec au moins trois hommes. La jeune femme aurait été prise au dépourvu.

      À chaque fois, les victimes déclarent céder, ne voyant pas d’autre issue. Subir est « la seule manière que cela s’arrête », dit l’une d’elles dans sa déposition aux gendarmes. Certaines « s’éteignent » ou s’obligent à sourire pour qu’on ne leur demande pas de refaire les scènes.

      Prise dans un engrenage où l’argent avait pris une place excessive et où son corps n’avait plus d’importance, une plaignante indique aux policiers avoir accepté de tourner un bukkake, malgré ses réticences. Cette pratique extrême désigne l’éjaculation de plusieurs hommes sur le visage d’une femme. La scène a lieu dans un hangar de Seine-Saint-Denis. En guise de lit, un caisson recouvert d’un drap. La plaignante a « envie de fuir ». Les participants cagoulés – une vingtaine – la tirent vers eux alors que son corps se rigidifie. Elle se décrit comme « anesthésiée », s’étant « mise en off pour ne pas craquer ».

      Dans son dépôt de plainte, elle raconte avoir découvert après le tournage qu’elle ne sera payée que 450 euros, à la place des 600 euros initialement prévus. Puis le producteur Mat Hadix, présent lors de la scène, lui administre une pilule d’azithromycine, un antibiotique contre les infections sexuellement transmissibles (IST), ce qu’il reconnaît lors de son interrogatoire de première comparution, en marge de sa garde à vue du 13 octobre 2020.

      Pour supporter les tournages, les plaignantes s’alcoolisent, parfois jusqu’à se sentir « détachées » de leur corps. Le producteur leur aurait également fourni de la cocaïne. Dans son interrogatoire, N. T. T., un des abonnés de Pascal OP devenu son assistant, reconnaît avoir acquis un générateur de faux tests sérologiques. Ce subterfuge devait permettre à ses acteurs, et au producteur, de tourner sans préservatifs, tout en n’ayant pas à réaliser de dépistages de maladies sexuellement transmissibles (MST).

      Le témoignage d’une des plaignantes est particulièrement éprouvant. Maintenue sous pression par le reliquat d’argent qu’il lui doit et le contrat qu’il lui a fait signer lors d’un précédent tournage, elle raconte que Pascal OP lui aurait imposé plusieurs nouvelles scènes. Lors de l’une d’entre elles, courant juin 2020, il lui aurait appris, une fois sur place, qu’une soixantaine d’hommes l’attendaient pour un bukkake. Face à son refus, elle raconte que le producteur lui aurait crié dessus, puis proposé un verre de jus de fruit, l’invitant à se détendre.

      Une analyse capillaire effectuée par les gendarmes révélera la présence de Zolpidem dans son organisme, un puissant somnifère détourné à des fins de soumission chimique, sans que la date d’ingestion ne soit néanmoins précisément déterminée. Pendant un précédent tournage où il lui avait également fait boire une boisson, elle s’était sentie dans « un état second » et Pascal OP aurait essayé d’en profiter pour lui demander d’avoir un rapport sexuel avec son chien, avant de réaliser une scène avec le producteur Mat Hadix.

      Lors du bukkake de juin 2020, la tête de la jeune femme est maintenue fermement par une autre actrice, qui lui impose de garder les yeux ouverts. « Pour la soulager, et non pour la bloquer », assure N. T. T., l’assistant de Pascal OP, dans son audition. La jeune femme est en sanglots puis entre en état de sidération, note le parquet dans son réquisitoire. Son beau-frère parviendra à faire retirer la vidéo du site web de Pascal OP, après lui avoir remis la somme de 4 500 euros, comme il l’indique dans sa déposition aux gendarmes de la section recherche.

      Dans son interrogatoire en marge de sa garde à vue, Pascal O. accuse les plaignantes de mentir, affirmant que certaines sont des « escorts ». Il assure qu’elles connaissaient à l’avance toutes les conditions de tournage, qu’elles n’étaient ni menacées, ni isolées, ni contraintes, que des dépistages de MST étaient systématiquement réalisés par tous et que les actrices recevaient un bonus pour simuler les pleurs ou le refus d’un acte sexuel.

      À chaque question susceptible de lui porter préjudice, « il se retranche derrière son droit au silence », ajoutent les enquêteurs. Sollicité par Mediapart, son avocat n’a pas souhaité faire de déclaration.
      Des accusations qui éclaboussent le porno français

      Les vidéos de Pascal OP sont principalement commercialisées sur son propre site web, French Bukkake. Ses abonnés peuvent participer aux scènes contre le versement de 29,90 euros par mois. Ce procédé alerte les gendarmes de la section Recherche de Paris, dans le cadre de leur activité de veille du réseau internet, qui ouvrent une enquête en mars 2020 pour des faits de proxénétisme. L’exploitation des centaines de vidéos du site suggère que des pratiques sexuelles sont régulièrement imposées aux femmes qui y participent.

      Ces constatations amènent les enquêteurs à verser à la procédure les cinq plaintes des plaignantes, déposées entre 2016 et 2020 indépendamment de cette nouvelle enquête. Trois d’entre elles avaient été initialement classées sans suite, comme à Bobigny en 2017, le parquet invoquant un « litige commercial » entre la plaignante et le producteur.

      Bien qu’il en tire des revenus confortables – 240 000 euros de bénéfice depuis 2015, d’après les gendarmes –, l’audience du site de Pascal OP reste confidentielle, avec 280 000 visiteurs par mois. Le producteur n’en est pas moins inséré dans le circuit du porno français. Jusqu’à peu, il bénéficiait de sa propre fiche sur le site Dorcelvision, la plateforme de VOD de Dorcel, le leader français du secteur.

      Dans un entretien réalisé en juillet 2018 (voir notre Boîte noire), un responsable du groupe reconnaissait d’ailleurs être en discussion avec lui pour distribuer ses productions. « Pour le moment, il n’est pas revenu vers nous mais s’il m’envoie un projet et que tout est aux normes, moi, je n’ai aucun problème à lui dire OK. »

      Des propos qui font écho à ceux du directeur général du groupe, Grégory Dorcel, à qui l’on demandait au printemps 2018 s’il s’intéressait aux conditions de tournage des films qu’il distribue : « Absolument pas », répondait-il.

      Marc Dorcel, un des leaders du porno en France, au festival de Cannes le 20 mai 2015. © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP Marc Dorcel, un des leaders du porno en France, au festival de Cannes le 20 mai 2015. © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

      Pascal OP a également collaboré avec le site Jacquie & Michel (J&M), l’autre locomotive du secteur. Il bénéficie même de son propre personnage récurrent, « l’abominable David Grumeau », camouflé sous une perruque années 1980 et ses lunettes de soleil aux verres polarisés. En toute discrétion, il leur a produit également des dizaines de vidéos, comme l’attestent ses échanges par écrit avec Michel Piron, le fondateur de J&M, que Mediapart a pu consulter.

      Son fils Thibault Piron, directeur général de J&M, minimisait maladroitement cette collaboration lors d’un entretien réalisé en mai 2018. « Ça fait plus d’un an que Pascal OP n’est pas apparu dans nos vidéos, admettait-il. Par contre, ce qui est vrai, c’est que s’il trouve une nana, il peut faire le tournage mais ce n’est pas lui qui dirige, ni ne joue l’acteur. On n’en veut pas pour notre image. Nous aussi, on évolue. Ça n’a aucun sens, après tout ce qui s’est passé récemment. » Une allusion à #MeToo et #BalanceTonPorc.

      Le profil du quatrième mis en examen, Mathieu L., dit « Mat Hadix », éclabousse aussi les deux leaders du secteur. Depuis 2013, il est l’un des principaux producteurs pour Jacquie & Michel, ses vidéos se comptant par centaines. Au point qu’en 2015, le groupe lui confie l’organisation de ses lucratives soirées en discothèque, puis le présente en 2017 comme « l’incontournable ambassadeur de la marque » dans un article de Jacquie & Michel Le Mag.

      En mai 2018, Thibault Piron, en disait plus sur son rôle. « On a toujours cinq ou six producteurs qui bossent en même temps mais Mat est vraiment le seul régulier qui n’arrête jamais, précisait-il. Les trois quarts du temps, ça se passe comme ça : il dégote une nouvelle nana, il nous envoie les photos en nous demandant combien de scènes on veut. Puis après, on fait une avance et une fois qu’il a filmé, la vidéo arrive chez nous et le monteur s’en occupe. »

      Mathieu L. est aussi l’un des principaux prestataires français de Dorcel, chez qui il dispose de ses propres labels. Des productions réalisées pour la marque « Porno chic », sur lesquelles n’apparaît jamais le nom Dorcel, pour des questions d’image. « Mais en théorie, et même en pratique, Dorcel est le producteur à 100 % de ses films », concédait, en juillet 2018, un responsable du groupe.

      Les enquêteurs estiment que le producteur mutualisait ses tournages avec Pascal OP, les deux hommes se partageant recrues, décors et caméras, depuis les années 2015-2016. « Mathieu L. était présent sur toutes les scènes qualifiées de casting et gang-bang et, de façon plus occasionnelle, sur les bukkake », indique le réquisitoire, rapportant des propos de Pascal O. Dans leurs témoignages, certaines plaignantes déclarent ainsi ne pas savoir si elles tournaient pour l’un ou pour l’autre, Mat Hadix déléguant parfois la production de ses scènes à Pascal OP, ce dernier le prenant à son tour comme cadreur ou acteur.

      Le chef d’accusation de viol à l’encontre de Mat Hadix a été retenu pour une plaignante, contre quatre pour Pascal OP. Les deux producteurs sont également accusés de « diffusion de l’enregistrement d’images relatives à la commission d’une atteinte volontaire à l’intégrité de la personne » et « d’exécution d’un travail dissimulé », en plus des chefs de « proxénétisme aggravé » et « traite d’êtres humains aggravée ». Pascal OP doit également répondre des chefs de « blanchiment d’un délit de proxénétisme » et « blanchiment d’un délit de fraude fiscale ».

      « Il n’est pas le seul qui mutualisait des dépenses avec Pascal O. et pour une raison qui m’échappe, lui seul est accusé, s’offusque Me Wilner, l’avocat de Mathieu L. Mon client est une victime collatérale. Il n’a jamais participé de près ou de loin à la production ou à la commercialisation des films de Pascal OP. »

      De son côté, Me Mugerin, l’avocat de N. T. T., opticien de profession et assistant informel de Pascal OP, indique que son client « a été extrêmement naïf en se rendant à ces tournages ». « Il n’avait pas pris la mesure de ce qu’il y avait derrière, et s’est rendu compte de la gravité pendant sa garde à vue. »

      Depuis septembre 2020, et l’ouverture concomitante d’une autre enquête du parquet de Paris impliquant Jacquie & Michel pour « viols » et « proxénétisme », les labels de Mat Hadix ont disparu de la plateforme VOD de Dorcel. Désormais, ce sont tous les films où il apparaît en tant qu’acteur, ainsi que ceux avec Pascal OP, qui ont été rayés du catalogue.

      « Depuis juin 2019, nous avons enquêté et commencé à stopper la distribution de plusieurs producteurs français dont les conditions de travail semblaient troubles, précise Dorcel, dans un communiqué adressé à Mediapart (à lire en intégralité sous l’onglet Prolonger). Ce travail est long et délicat, car tous ces producteurs ont des sociétés établies, sont diffusés historiquement par de nombreux diffuseurs français réputés et n’ont, à notre connaissance, jamais fait l’objet de décision de justice qui auraient pu justifier une rupture de contrat. »

      #viol #pornographie #prostitution #proxenetisme #violences_sexuelles

    • « le courage c’est la cocaïne » disait Traci lords, en racontant presque mot pour mot les mêmes histoires, les mêmes stratégies à l’oeuvre chez les mêmes gros porcs d’ordures, il y a... 40 ans.

  • Consentement : le Haut Conseil à l’égalité exhorte à la fixation d’un seuil d’âge dans la loi
    https://www.liberation.fr/france/2020/11/20/consentement-le-haut-conseil-a-l-egalite-exhorte-a-la-fixation-d-un-seuil

    Dans un appel publié ce vendredi, le HCE plaide une nouvelle fois pour que la loi soit modifiée, afin que tout acte sexuel entre un adulte et un enfant de moins de 13 ans soit considéré comme contraint.


    En matière de violences sexuelles, il faut « aller plus loin » et « renforcer la protection des mineurs de 13 ans ». C’est le sens de l’appel lancé ce vendredi par le Haut Conseil à l’égalité (HCE), à l’occasion de la Journée internationale des droits de l’enfant. Une nouvelle fois, l’instance nationale consultative indépendante exhorte à ce que soit fixé dans la loi française un seuil d’âge (13 ans), en dessous duquel tout acte sexuel entre un adulte et un mineur serait forcément considéré comme contraint, sans qu’il soit possible d’apporter de preuve contraire.

    Concrètement, en cas de pénétration d’un adulte sur un enfant de moins de 13 ans, il s’agirait d’un viol au regard de la loi, passible de vingt ans de prison et jugé aux assises. En l’absence de pénétration (en cas de caresses forcées par exemple), il s’agirait forcément d’une agression sexuelle, passible de dix ans de prison, et non d’une « atteinte sexuelle sur mineure », qualification juridique fréquemment retenue, passible de sept ans de prison en correctionnelle, mais qui ne « permet pas la représentation de la gravité de l’acte commis et imposé à l’enfant », estime le HCE.
    « Qu’à un âge donné, il soit impossible de se questionner sur le consentement »

    Mercredi soir, une centaine de personnes se sont rassemblées à Paris pour réclamer l’instauration d’un seuil d’âge dans la loi. Elles protestaient contre la décision récente prise par la cour d’appel de Versailles de confirmer le renvoi de trois pompiers devant la justice pour « atteinte sexuelle », alors qu’ils sont accusés par une jeune femme de viols lorsqu’elle avait 14 ans. « On voudrait qu’à un âge donné, il soit impossible de se questionner sur le consentement », a argué Suzy Rojtman, porte-parole du Collectif national pour les droits des femmes.

    La question d’instaurer pareil seuil d’âge avait émergé fin 2017, dans le sillage du mouvement #MeToo. Plusieurs décisions de justice avaient alors suscité une vague d’indignation au sein des associations féministes et de protection de l’enfance, à l’image de la décision du parquet de Pontoise (Val-d’Oise) de poursuivre un homme de 28 ans pour « atteinte sexuelle sur mineure » sur une fille de 11 ans, alors que celle-ci avait déposé plainte pour viol. Le parquet avait estimé que les éléments juridiquement caractéristiques du viol, à savoir « la menace, la contrainte ou la surprise », n’étaient pas établis. Plusieurs associations étaient alors montées au créneau, réclamant que soit instauré un seuil d’âge de non-consentement dans la loi, comme c’est le cas en Belgique (14 ans), au Royaume-Uni (13 ans), ou encore en Espagne et aux Pays-Bas (12 ans).

    Dans un avis pour « une juste condamnation sociétale et judiciaire du viol », publié dès 2016, le HCE estimait déjà nécessaire d’instaurer clairement un seuil d’âge dans la loi. Sans parvenir à un accord sur cette barrière d’âge (13 ou 15 ans), le gouvernement s’était dans un premier temps dit favorable à une telle mesure lors de l’élaboration de la loi contre les violences sexistes et sexuelles, dite « loi Schiappa », avant de rétropédaler au moment de son adoption, en 2018. En cause : un risque d’inconstitutionnalité, pointé par le Conseil d’Etat, pour qui une telle modification législative aurait pu être contraire à la présomption d’innocence. La version du texte finalement adoptée dispose que, s’agissant de faits commis sur un mineur de 15 ans, la contrainte morale ou la surprise, nécessaires pour qualifier un viol, sont caractérisées par « l’abus de la vulnérabilité de la victime ne disposant pas du discernement nécessaire pour ces actes » ou par une « autorité de droit ou de fait » exercée sur la victime et pouvant être liée à une « différence d’âge significative ».
    Il appartient toujours à la victime de démontrer qu’elle a été contrainte

    Telle que votée en 2018, la loi est « insuffisamment claire et protectrice pour l’enfant », estime le HCE dans son avis de vendredi. Et d’arguer qu’il appartient toujours à la victime de démontrer qu’elle a été contrainte : « L’attention des professionnels de la protection, et particulièrement les policiers, gendarmes et magistrats au cours des enquêtes et procès, est dirigée non pas d’abord sur les moyens mis en œuvre par l’agresseur pour obtenir l’acte sexuel, mais sur la personnalité, les réactions de l’enfant et la façon dont elle ou il les a exprimées », relève le HCE.

    En début d’année, la parution du livre de Vanessa Springora, le Consentement, dans lequel elle évoque sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff et les rapports sexuels eus avec lui alors qu’elle n’était qu’une adolescente, avait relancé le débat autour de la nécessité d’instaurer un seuil d’âge dans la loi. Fin janvier, la députée LREM de Marseille Alexandra Louis a été chargée d’une mission d’évaluation de la loi contre les violences sexistes et sexuelles d’août 2018. L’ex-secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa s’était alors engagée à revoir la loi si besoin. Prévue pour fin octobre, la remise des conclusions de ces travaux au gouvernement a été décalée en raison de la situation sanitaire.
    Virginie Ballet

    #viol #culture_du_viol #pédocriminalité #inceste #consentement #violences_sexuelles

  • La #RTS, #Darius_Rochebin et la loi du silence

    Gestes déplacés, propos salaces, utilisation de fausses identités sur les réseaux sociaux : de nombreux témoignages font état de dysfonctionnements au sein de la RTS. Parmi les figures épinglées, l’ancien présentateur phare Darius Rochebin

    Genève, décembre 2017. A l’intérieur de la tour de verre qui abrite la RTS, il est environ 20h. Dans un enregistrement transmis au Temps, deux journalistes discutent hors antenne de la bombe médiatique du moment : l’affaire Yannick Buttet (PDC/VS). En pleine vague #MeToo, le politicien valaisan quitte le parlement à la suite de l’ouverture d’une procédure pénale à son encontre après le dépôt d’une plainte pour harcèlement sexuel. La polémique est nationale.

    « Je trouve que c’est l’arbre qui cache la forêt, dit une première voix, celle d’une présentatrice du service public. En tant que nana… on est là, on s’étonne. Tu te dis, excusez-moi, mais ici, c’est quand qu’on la fait, l’enquête ? » Son collègue rebondit : « C’est un autre débat, ça. Qui c’est qui plaque contre les murs ici ? » Elle rétorque : « Darius, il fait ça. »

    En une phrase, le mythe vacille. Darius Rochebin aurait-il outrepassé ses droits ? La suite de l’enregistrement laisse par ailleurs entendre qu’il n’est pas le seul. Le Temps a mené l’enquête. Fruits de plusieurs mois de travail, nos recherches ont permis de lever le voile sur des comportements pour le moins problématiques de la part de plusieurs collaborateurs du service public. Survenus à partir du début des années 2000, certains de ces faits étaient connus à l’interne mais n’ont jamais été révélés publiquement.

    Connivence entre cadres, personnalités influentes, taille de l’entreprise publique permettant à certains départements de déplacer les personnes mises en cause plutôt que de les sanctionner, crainte d’un dégât d’image dans le cadre de la votation « No Billag », peur de représailles professionnelles : les raisons du silence sont nombreuses.

    Pourquoi le briser maintenant ? A la faveur d’une libération historique de la parole ces dernières années et à la suite du départ en France de Darius Rochebin, une chape de plomb semble progressivement se lever à la RTS. A une exception près, les personnes qui apparaissent dans l’article ont toutefois souhaité que leur nom soit modifié. Certaines d’entre elles sont en effet encore en poste, tout comme celles qu’elles désignent.

    Lire aussi : Harcèlement sexuel au travail : de quoi parle-t-on ?
    1. Des dysfonctionnements depuis le début des années 2000

    Trois cas emblématiques témoignent de l’inaction aujourd’hui dénoncée. Le premier concerne un cadre toujours en poste – appelons-le Robert*. « Cette affaire représente environ dix ans de dysfonctionnement de la part d’un manager envers ses subordonnés en position de faiblesse et autant d’alertes ignorées par la direction », témoigne Pierre*, un collaborateur de la RTS.

    Entre 2005 et 2015, une quinzaine d’employés du service public se plaignent tour à tour de ce dernier : mobbing, harcèlement sexuel, envoi intempestif de lettres « vicieuses », SMS suggestifs pendant et en dehors des heures de bureau. Des subalternes affirment sortir « abîmés » de séances d’évaluation en sa compagnie. Le climat de travail est si mauvais qu’un collaborateur en vient presque aux mains avec lui au bureau. L’idée d’une plainte collective auprès de la police est même évoquée, avant que le front commun ne se délite. Pierre l’affirme : Robert est à l’origine de plusieurs burn-out et d’au moins deux démissions. « Il sait se rendre aimable avec ses égaux et ses supérieurs, dit-il. Mais une fois dans son pré carré, il réduit les gens en bouillie. »
    « Dans un placard doré »

    Pendant plusieurs années, la gravité de la situation est régulièrement signalée à la direction, sans effet. Au milieu des années 2010, un mail explosif parvient aux ressources humaines : une employée a récolté toutes les preuves (lettres, SMS) du harcèlement sur plus d’un an de la part de Robert à son encontre et demande des actes. La RTS tente de la raisonner et propose une médiation aux deux collaborateurs. Elle refuse. A sa demande, elle sera finalement mutée dans une autre ville. Selon une source proche du dossier, la RTS lui signifie en outre de « respecter la confidentialité la plus stricte » sur la situation. Robert aurait quant à lui reçu un simple avertissement.

    Quatre mois plus tard, il refait parler de lui : une autre de ses subalternes est mise en arrêt maladie à la suite de ce qu’elle estime être du mobbing. La direction est de nouveau interpellée et traite le problème à sa façon : en 2015, Robert est promu. « Placé dans un placard doré. » L’expression revient chez la demi-douzaine de personnes qui ont témoigné à son sujet. « Il n’a plus le droit d’avoir de subordonnés directs, mais jouit d’un statut confortable au sein de la hiérarchie, souligne Pierre. C’est malheureusement trop souvent ainsi que fonctionne la gestion des ressources humaines à la RTS. Tant qu’il n’y a pas de scandale public, les problèmes sont étouffés. »

    « De manière générale, il n’y a pas de prévention du harcèlement à la RTS, corrobore une autre de ses anciennes subalternes, qui a, depuis, changé d’employeur. J’ai essayé d’alerter mes supérieurs, mais personne n’a voulu m’écouter. Robert a été couvert et défendu par la hiérarchie. J’ai eu l’impression que le même profil du mâle alpha quinquagénaire se retrouvait à tous les échelons de la direction. La politique de management est rétrograde et ce type de comportement est protégé. »
    « La main baladeuse »

    L’enregistrement évoquant Darius Rochebin en début d’article mentionne un deuxième cas problématique : celui de Georges*, employé de longue date à la télévision romande, connu à l’interne pour avoir « la main baladeuse ». Son comportement est cependant allé plus loin. Selon nos informations, il a embrassé plusieurs fois l’une de ses anciennes subalternes sans son accord, avant d’insister par SMS à de nombreuses reprises. Cette dernière a confié son histoire au Temps, tout en souhaitant limiter l’exposé des détails afin de se préserver autant que possible.

    « J’aurais dû lui foutre une claque plus tôt, dit-elle. Mais il y avait une relation de pouvoir et j’avais honte. » Elle n’osera pas en informer ses supérieurs. Ceux-ci étaient-ils au courant ? Sans pouvoir le confirmer, cette ancienne employée de la RTS répond qu’après avoir raconté ce qu’il lui était arrivé à ses collègues, on l’avait avisée qu’il « avait déjà fait ce genre de choses auparavant ». Si ce n’est de la direction, l’affaire était connue d’un bon nombre d’employés. « La RTS est une maison où les collaborateurs se cramponnent à leur siège, juge cette ancienne collaboratrice. Certains sont là depuis trois décennies et se soutiennent les uns les autres. » Comme Robert, Georges est toujours en poste.

    Contactée par Le Temps, au sujet de ces deux collaborateurs, la direction de la RTS a fourni la réponse suivante : « Nous ne pouvons pas commenter les cas particuliers en raison de la protection de la personnalité. Lorsqu’un cas survient, nous le traitons toujours avec diligence et fermeté. »

    Les personnes qui se confient aujourd’hui sont nombreuses à évoquer la honte et la crainte que leur vécu ne soit ramené à une simple affaire de « drague lourde ». Pourtant, la loi est claire, comme le rappelle Sylvie Durrer, la directrice du Bureau fédéral de l’égalité : « Tout comportement importun de caractère sexuel ou tout autre comportement fondé sur l’appartenance sexuelle, qui porte atteinte à la dignité de la personne sur son lieu de travail, relève du harcèlement sexuel, selon l’article 4 de la loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes. » Il n’existe pas de définition exhaustive dudit harcèlement, qui peut se manifester sous diverses formes : « contacts physiques, attouchements non souhaités, avances ou encore pressions ». « Les comportements qui contribuent à créer un climat de travail hostile, par exemple des plaisanteries déplacées, peuvent aussi représenter du harcèlement sexuel », précise la directrice.

    Les responsabilités de l’employeur sont également encadrées par la loi, souligne-t-elle : « En plus de son obligation d’instaurer des mesures de prévention contre le harcèlement sexuel, l’entreprise est tenue de prendre au sérieux les signalements de tels harcèlements et doit établir les faits. Les rumeurs et allusions doivent aussi donner lieu à une enquête. »

    Autour de Darius Rochebin, un silence assourdissant

    Des bruits de comportements déplacés, il en existe depuis des années au sujet d’un autre employé du service public : Darius Rochebin, présentateur phare de la RTS jusqu’à l’été 2020. Au-delà de ses compétences professionnelles incontestables, sa réputation, à l’interne, le précède : mains glissées sous les chemises de collègues masculins, allusions salaces récurrentes ou encore proximité avec de jeunes hommes sont régulièrement évoquées. Au sein de la chaîne publique, on raille volontiers sa conduite, sans toujours en mesurer les conséquences.

    Depuis que le présentateur a quitté la chaîne nationale pour LCI, plusieurs témoins commencent à évoquer ce qu’ils ont vécu, même si des craintes demeurent. Comme deux faces d’une même médaille, Darius Rochebin renvoie une image assurée à l’écran mais peut se comporter de manière inadéquate une fois les caméras éteintes. D’anciens ou d’actuels collaborateurs de la RTS rapportent ainsi le malaise, la sidération même, ressentis lors de conversations banales qui dérapent subitement sur le terrain sexuel ou intime. La parole a même fait place aux actes, comme en témoignent Aurore* et Clémence*.

    Un comportement « ahurissant et totalement déplacé »

    Avant l’incident, Aurore, employée de la RTS depuis une dizaine d’années, n’avait eu que des contacts épisodiques et toujours strictement professionnels, avec Darius Rochebin. « On se croisait dans les couloirs, parfois dans des séances, on s’échangeait un ou deux e-mails par année », précise la quinquagénaire. Un soir de 2014, elle quitte son bureau pour se rendre à une réunion. « J’ai croisé Darius Rochebin qui sortait de l’ascenseur, raconte-t-elle. On a fait quelques pas ensemble dans un couloir vide en discutant du boulot. Subitement, il a pris mon visage dans ses mains et a essayé de m’embrasser. Je l’ai immédiatement repoussé. Il est parti de manière furtive, sans me regarder ni présenter d’excuses. » Sous le choc, Aurore arrive « décalquée » à sa séance. « J’étais interloquée par son comportement que je jugeais ahurissant et totalement déplacé. J’ai pris ça pour un coup de folie. » Par la suite, leurs rares échanges professionnels se sont déroulés comme si de rien n’était. « J’ai voulu oublier cet épisode, confie Aurore, qui n’a jamais averti sa hiérarchie. Si ça s’était répété, j’aurais sans doute réagi différemment. »

    Collaboratrice de la RTS, Clémence relate des faits analogues. Au cours de sa carrière, cette mère de famille côtoie régulièrement Darius Rochebin. Peu après le Nouvel An 2006, à quelques heures du journal télévisé, c’est l’effervescence en salle de maquillage. « Tout le monde s’embrassait et s’échangeait des vœux pour la nouvelle année », se souvient Clémence. Darius Rochebin est là, aux côtés d’autres collègues. « Il s’est approché de moi, je l’ai pris par l’épaule pour lui faire la bise, il a saisi ma main libre et l’a fermement posée sur ses parties génitales », raconte Clémence. Les autres personnes présentes dans la salle ne réagissent pas. « Je ne sais pas si elles ont vu la scène », souligne la journaliste, qui relate l’incident à des collègues proches et à son mari, mais pas à sa hiérarchie de l’époque. C’est seulement à l’automne 2017, en pleine vague #MeToo, qu’elle en informe son supérieur. « Il est tombé des nues et a dit qu’il allait lui parler. Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite, je n’ai plus jamais eu de nouvelles. Je crois que c’est allé plus haut, mais je n’ai pas eu d’écho direct, je n’ai plus voulu me mêler de cette histoire.
    Un « malaise » apparaît

    Un autre témoignage illustre la marge de manœuvre dont bénéficiait Darius Rochebin au sein de la RTS : celui d’Antoine*, 22 ans au moment des faits. En mai 2012, Darius Rochebin entame une conversation privée avec le jeune homme sur le réseau social Twitter. A l’époque, le Genevois est un étudiant en lettres qui tente de percer dans le journalisme et voit en Darius Rochebin « un mentor inespéré » dans un milieu très compétitif. « Les conversations ont commencé de manière anodine, raconte Antoine. J’étais flatté qu’une telle star s’adresse à moi. Le ton était ambigu et est rapidement devenu aguicheur. J’étais surpris, mais intrigué. »

    Quelques jours plus tard, Darius Rochebin propose à Antoine un café, puis un dîner. « Il me disait qu’il devait tester de grands restaurants pour des articles et payait à chaque fois pour nous deux, précise l’étudiant. J’étais impressionné par ce faste, et évidemment par son statut. Lors de notre troisième rencontre, quelques semaines après notre première conversation, nous sommes allés en voiture dans la campagne genevoise. Au restaurant, il m’a présenté comme un jeune journaliste prometteur. »

    C’est sur le trajet du retour qu’Antoine raconte avoir eu « de premières appréhensions », termes qu’il utilise pour retranscrire son malaise dans un journal intime. « Il s’est arrêté au bord de la route. Il a initié un rapport sexuel, je ne l’ai pas repoussé. Je n’avais pas envie d’aller plus loin, mais j’avais l’impression de ne plus pouvoir revenir en arrière. En partant, il a dit qu’il m’enverrait le contact d’un rédacteur en chef qui pourrait m’offrir un stage. Son mentorat prenait implicitement une dimension transactionnelle, et je m’y suis plié. » Peu après, le présentateur met comme promis l’étudiant en relation avec un éminent producteur de la RTS et lui propose une visite des locaux de la télévision publique.
    « Une mission sur mesure »

    Quelques mois après leur premier échange sur Twitter, Darius Rochebin intervient directement auprès de la direction de la RTS pour mettre en place une collaboration avec Antoine : « Il m’a créé une mission sur mesure en tant que photographe. Il m’emmenait partout, du Festival de Cannes aux conférences du dalaï-lama », se souvient l’étudiant.

    Interrogée au sujet de cette mission, la direction de la RTS répond qu’en 2012, « Darius Rochebin a collaboré avec un photographe free-lance. Cette collaboration ponctuelle n’était pas effectuée dans le cadre du mandat de production de l’émission Pardonnez-moi, mais a eu lieu à l’occasion d’un événement pour le 10e anniversaire de l’émission. Pour cette exposition uniquement, la RTS a rémunéré le photographe sur la base des tarifs de droits d’auteur. »

    Des documents en notre possession laissent pourtant supposer qu’Antoine n’a pas été rémunéré uniquement sur la base des droits d’auteur. Selon la facture adressée par le jeune homme à la direction de la RTS, la rémunération est par ailleurs arrêtée à 800 francs, avec mention « forfait indiqué par M. Darius Rochebin ».

    Au fil des mois, la relation entre la star et l’étudiant se tend. « Plus j’étais distant, plus il devenait jaloux, inquisiteur, raconte ce dernier. Je redoutais les conséquences de mes refus sur ma situation professionnelle. Je ne savais plus comment mettre fin à cette relation. C’était une lutte continuelle. J’ai pris peur. » Antoine finit par couper les ponts et ignorer les relances du présentateur, avec qui il n’a aujourd’hui plus aucun lien.

    Des aspirants journalistes fascinés

    Alexandre* et Hugo*, deux jeunes hommes qui ont travaillé directement avec le présentateur, racontent eux aussi ses multiples tentatives d’immixtion dans leur vie privée : allusions déplacées, questions lubriques pendant et en dehors des heures de bureau, rapports de pouvoir ambigus. Fascinés, les jeunes journalistes peinent à réagir.

    Le premier, Alexandre, 24 ans au moment des faits, a travaillé à la RTS lorsqu’il était étudiant. En 2014, Darius Rochebin lui propose un soir d’aller manger. « Au restaurant, on discutait de choses et d’autres, et puis, soudain, il m’a demandé : « Mais toi Alexandre, tu te branles souvent ? » Choqué, le jeune étudiant élude. « Sur le moment, j’ai paniqué, j’ai fait une petite crise d’angoisse », raconte-t-il. Par la suite, Alexandre reçoit régulièrement des messages de Darius Rochebin sur Facebook : « ah, mais tu es tellement beau », « tu m’avais manqué », « ta bizarrerie brillante est trop attachante », « on se refait un dîner ? » Des sollicitations auxquelles le jeune homme répond peu, tentant de contenir les rapports au niveau strictement professionnel.

    Le deuxième, Hugo, a également travaillé à la RTS durant ses études entre 2011 et 2015. Dès leur premier contact, Darius Rochebin l’ajoute sur Facebook. « Lorsque l’on est stagiaire et qu’il s’agit de la star de la rédaction, c’est flatteur », souligne Hugo, 22 ans à l’époque. Darius Rochebin lui envoie ensuite des messages privés ambigus puis à caractère sexuel sur les réseaux sociaux. Le jeune étudiant décrit un malaise : « C’est comme s’il avait une double personnalité : l’une brillante, l’autre pas assumée, perverse. Plusieurs autres journalistes m’ont parlé de leur gêne lorsqu’ils étaient seuls avec lui en plateau et qu’ils ne pouvaient plus vraiment le côtoyer sans y penser. J’ai été surpris de voir à quel point cette facette du présentateur était connue dans son environnement professionnel, mais pas hors de la RTS. Une omerta à la mesure de l’épaisseur du personnage. »
    2. De fausses identités sur les réseaux sociaux

    Des alertes, la direction de la RTS en a pourtant reçu. « Tout le monde sait, mais personne ne fait rien » : c’est l’intuition qui anime Thomas Wiesel en 2017 lorsque le mouvement #MeToo libère la parole des victimes d’abus. Le jeune humoriste a rencontré Darius Rochebin en 2015 alors qu’il débutait dans le métier. « Quand il m’a contacté professionnellement, il faisait des remarques sur mon physique, me proposait de se voir pour une émission ou un verre, voulait mon numéro de téléphone plutôt que mon e-mail. Plusieurs personnes m’avaient mis en garde. J’ai immédiatement mis des barrières et il n’a pas insisté. »

    S’il ne s’est pas senti lui-même en danger, Thomas Wiesel craint que d’autres personnes ne restent silencieuses par peur des conséquences ou par honte de s’être laissé amadouer. D’autant que le Vaudois s’interroge depuis longtemps sur l’utilisation des réseaux sociaux par Darius Rochebin : alerté par plusieurs personnes, il soupçonne le présentateur d’avoir créé de faux comptes de femmes sur Facebook pour entrer en contact avec de jeunes hommes, dont certains de ses amis. Pour en avoir le cœur net, l’humoriste commence à enquêter.
    Une campagne « No Billag » très sensible

    A l’automne 2017, peu avant la votation sur l’initiative « No Billag » qui visait à supprimer la redevance radio-TV, Thomas Wiesel contacte le nouveau directeur de la RTS, Pascal Crittin, en poste depuis quelques mois seulement, afin de l’interpeller sur le sujet. Que savait la direction de la réputation de Darius Rochebin et de l’alerte formelle lancée par Clémence ? « Affirmant n’être au courant de rien, Pascal Crittin a fait part de son étonnement, raconte l’humoriste. Il m’a toutefois assuré qu’il ferait toute la lumière sur l’affaire et que Darius Rochebin serait suspendu si une plainte contre lui était déposée. »

    La direction de la RTS confirme aujourd’hui ces échanges. « Nous avons pris très au sérieux les propos de Thomas Wiesel et l’avons invité à nous fournir des éléments concrets, ainsi qu’à inciter les personnes concernées à prendre contact avec la justice, souligne Pascal Crittin. Toutefois et à ce jour, nous n’avons reçu aucune preuve, aucun document, ni aucun témoignage direct. » Pour Thomas Wiesel, il est « surprenant que l’entreprise n’ait jamais cherché à enquêter elle-même en profondeur, suite aux rumeurs qui circulaient depuis des années et encore plus suite à ce signalement ».

    Après l’intervention de l’humoriste, le nouveau directeur convoque néanmoins Darius Rochebin, une information confirmée par la direction de la RTS : « Nous lui avons fermement et formellement rappelé nos règles professionnelles concernant la présence sur les réseaux sociaux. » Selon nos informations, l’intéressé aurait reconnu, lors de l’entretien, l’existence de ces comptes Facebook mais affirmé qu’ils étaient gérés par des amis. Aujourd’hui, ces comptes Facebook ont été nettoyés.

    Si l’éventualité que les faux comptes mentionnés par Thomas Wiesel aient été gérés par des personnes voulant nuire à la réputation de Darius Rochebin a longtemps été évoquée, Le Temps a aujourd’hui la preuve qu’il n’en est rien. C’est bien l’ancien présentateur de la RTS qui a usé de fausses identités créées de toutes pièces pour entrer en contact tant avec des collègues qu’avec des inconnus. Il s’en est notamment servi pour obtenir des informations sur leur vie privée et orchestrer des rendez-vous. Une dizaine d’entre eux, contactés par Darius Rochebin entre 2009 et 2017, nous ont livré leur récit. L’un était mineur au moment des faits. Par souci de concision, tous ces témoignages n’ont pas été reproduits ici.
    Les mystérieuses Laetitia Krauer et Lea Magnin

    Sur Facebook, le présentateur a créé au moins deux fausses identités formellement identifiées : Laetitia Krauer et Lea Magnin. La première ayant de loin été la plus active. Toutes deux sont supposées être étudiantes à l’Université de Genève. Sur leur photo de profil, dont on ignore la provenance, elles semblent très jeunes.

    Dans plusieurs conversations en ligne datant de 2012 que Le Temps a pu obtenir, Darius Rochebin évoque ouvertement son stratagème. « Tu veux voir l’un de mes avatars ? » questionne le présentateur, avant d’ajouter : « Regarde Laetitia Krauer, elle t’a envoyé un message », le tout accompagné d’une capture d’écran. « Sur Facebook, si Lea Magnin poste ça va ? Ou tu la trouves faux profil ? » poursuit Darius Rochebin dans une autre conversation. « J’ai aussi le code de mon ex mais je l’utilise pas trop, écrit-il encore. Les plus malins voient qu’il n’y a pas de vraie activité normale, mais si une fois tu veux sonder des gens (...) c’est génial comme les gens se livrent... » Le compte à travers lequel il s’exprime a été créé à partir de son ancienne adresse mail professionnelle de la RTS.

    Juriste en droit des technologies, Mikhaël Salamin précise que « l’utilisation d’une photo de profil – une donnée personnelle – pourrait être considérée comme une usurpation d’identité » puisque celle-ci est définie comme « l’usage abusif de données personnelles d’une tierce personne permettant son identification ». « L’usurpation d’identité en tant que telle ne figure pour l’instant pas dans le Code pénal suisse et ne peut donc être réprimée que si elle est liée à d’autres méfaits, comme l’atteinte à l’honneur, la violation de la personnalité, voire le harcèlement, détaille le juriste. Elle devrait néanmoins être introduite d’ici deux ans à la faveur d’une révision complète de la loi sur la protection des données, en l’absence d’un référendum populaire. »

    Une systématique précise

    Le procédé mis en place par Darius Rochebin obéit à une systématique précise, tant sur l’approche que sur les personnes ciblées. Ce sont, pour la plupart, de jeunes étudiants, stagiaires journalistes ou engagés en politique. Des individus qui, un jour ou l’autre, pourraient avoir besoin des médias et qui, de prime abord, ont toutes les raisons d’être flattés que Darius Rochebin s’intéresse à eux. Les conversations avec l’animateur débouchent d’ailleurs régulièrement sur des invitations à venir visiter les locaux de la RTS, voire à intervenir sur le plateau du téléjournal.

    Le premier contact intervient souvent après une première et modeste apparition à l’antenne, un événement ou encore un débat estudiantin auquel Darius Rochebin participe en tant qu’invité de marque. La plupart du temps, les internautes contactés croient parler à deux personnes distinctes : Darius Rochebin et une jeune étudiante – soit Laetitia Krauer, soit Lea Magnin. Ils ignorent que le présentateur mène en réalité ces deux discussions en même temps. Systématiquement, le présentateur star, dissimulé sous les traits de ces jeunes femmes, invite son interlocuteur à répandre des rumeurs à son propre sujet : « tu sais que Darius a une mini-bite ? », « son mini-kiki ne dépasse pas la taille de sa main en pleine action », « un dé à coudre » – et insiste sur la nécessité d’en parler.

    Une fois le domaine de la sexualité mis en avant, les questions de Laetitia Krauer ou de Lea Magnin au sujet de l’anatomie de leurs interlocuteurs s’enchaînent. Elles sondent les pratiques et les préférences sexuelles de ces derniers, demandent leur avis au sujet de Darius Rochebin. Sous les traits de Laetitia Krauer et de Lea Magnin, le présentateur cherche même à entraîner ses interlocuteurs sur le terrain de la critique insultante envers lui-même. Dans quel dessein tente-t-il de susciter de telles accusations ? Que fait-il des informations ainsi récoltées ? Ces questions restent ouvertes.

    Au fil des années, le procédé commence à éveiller des soupçons. Certaines cibles, alertées par d’autres, font rapidement le rapprochement entre Lea Magnin, Laetitia Krauer et Darius Rochebin et mettent un terme à la discussion. Pensant parler à une vraie femme, d’autres poursuivent en revanche l’échange et « se livrent ».

    A noter qu’une certaine Laetitia Krauer intervient également dans les médias pour saluer les performances de Darius Rochebin. Dans Télétop Matin en 2007 : « Merci à Darius Rochebin pour le merveilleux moment de « Pardonnez-moi » avec Mimie Mathy. A la fois drôle, piquant, émouvant à certains moments. » Idem en 2013, dans le guide TV et cinéma encarté dans La Liberté : « Sympa, l’initiative. J’adore Darius Rochebin qui est classe avec une pointe d’humour. »
    Un mineur trompé par un faux profil

    Plusieurs jeunes hommes révèlent avoir été visés par ces doubles approches en ligne. Samuel* a 16 ans lorsqu’il rencontre pour la première fois Darius Rochebin. Le collégien genevois s’intéresse à la politique, aux médias, et milite dans la section jeune d’un parti. A ses yeux, l’animateur est un modèle de réussite, une icône. En avril 2012, il est contacté sur Facebook par une certaine Laetitia Krauer qui lui parle immédiatement du petit pénis de Darius Rochebin, cherche à savoir ce qu’il pense de lui et lui demande son âge. Samuel répond qu’il a 17 ans – arrondissant son âge à la hausse, à quelques mois de son anniversaire. Le lendemain, l’adolescent reçoit une invitation Facebook de Darius Rochebin lui-même. Troublé par cette coïncidence, il en fait état au présentateur. Ce dernier lui répond que Laetitia Krauer est une « copine de son ex », « chaude comme la braise » et l’incite à tenter sa chance.

    Par la suite – la conversation durera plus d’un an – Darius Rochebin s’intéresse à la vie de Samuel, lui propose de visiter les coulisses de la RTS avec des camarades, promet de lui donner des conseils professionnels. « Il a instauré une forme de camaraderie entre nous, il adoptait le langage d’un pote, me donnait des conseils de drague », souligne Samuel, alors mis en confiance. En parallèle, Laetitia Krauer lui suggère de répandre les rumeurs précitées quant à l’anatomie de Darius Rochebin et s’évertue par tous les moyens à connaître la taille du sexe de Samuel, ce qu’elle n’obtiendra pas. Au fil du temps, Samuel commence à douter de l’identité de Laetitia Krauer qui l’inonde de messages, et s’en ouvre à Darius Rochebin. Le présentateur rassure immédiatement le collégien, tout en se distanciant de Laetitia Krauer : « Je pense qu’elle existe, mais elle est instrumentalisée par mon ex », dit-il.

    Samuel ne répondra plus aux sollicitations de Laetitia Krauer, mais acceptera trois rendez-vous avec Darius Rochebin. A deux reprises, le présentateur le convie au pied de la tour RTS. Le jour du premier rendez-vous, l’adolescent est impatient de partager un moment privilégié avec une star de l’audiovisuel. S’attendant à retrouver le présentateur pour un café à la RTS, il est étonné d’être invité à monter dans sa voiture garée dans un parking souterrain, après avoir marché quelques minutes dans la rue. « Je l’ai suivi mécaniquement sans poser de questions, raconte Samuel. J’étais intimidé, mais exalté. Avec le recul, je me dis que des alertes auraient dû sonner. » Ils roulent pendant quinze minutes avant que Darius Rochebin ne le dépose devant un hôtel proche de la gare. En rentrant chez lui, Samuel, « interloqué et un peu honteux », esquive les questions de ses parents, curieux de savoir comment s’est déroulée la rencontre avec celui qu’ils voient comme un modèle pour leur jeune fils.

    Le lendemain, Darius Rochebin s’excuse pour la brièveté du rendez-vous et lui propose un café. Lors de cette rencontre et de la suivante, le présentateur tient des propos salaces au jeune homme toujours mineur : « C’est vrai que les collégiennes sucent de bon cœur ? » « Tu baises qui en ce moment ? » Des questions qui achèvent de dérouter Samuel, au stade de ses premières expériences sexuelles. Avec le recul, il peine encore à mettre des mots sur ce qu’il a ressenti : un mélange de dégoût, de gêne, mais surtout le sentiment d’avoir été piégé.
    « J’ai l’impression d’avoir été manipulé »

    Dylan* et Sébastien* ont eux aussi été contactés par Darius Rochebin et son avatar Laetitia Krauer, respectivement en 2009 et 2011. Pour Dylan, 18 ans à l’époque, qui rêve de devenir journaliste, Darius Rochebin est un « modèle de réussite ». Lorsque le présentateur entame la discussion, l’adolescent déchante : « J’ai immédiatement senti une ambiguïté dans sa manière de me parler, il n’avait pas l’air détaché, mais au contraire très intéressé. » Très vite, Darius Rochebin lui propose un rendez-vous, que Dylan annule au dernier moment, prétextant une grippe. « Une star de son envergure qui invite un jeune étudiant à boire un verre, je ne le sentais pas, j’avais peur. J’en avais parlé à mes parents qui avaient aussi été intrigués par l’invitation et m’avaient conseillé de décliner. » A l’époque, un autre indice avait aussi alerté Dylan : les étranges conversations avec Laetitia Krauer qui ne cesse d’évoquer l’anatomie de Darius Rochebin. « J’ai discuté avec elle durant des mois, sans jamais la voir. Lorsque je proposais un rendez-vous, elle esquivait toujours, elle jouait à un jeu malsain. J’ai vraiment l’impression d’avoir été manipulé. »

    Avec Sébastien, Darius Rochebin évoque d’emblée Laetitia Krauer, « amie commune » sur Facebook, dont il se sert pour justifier un premier échange. « Il m’a dit qu’il avait appris que cette fille me parlait et qu’il ne fallait pas que je rentre dans son jeu. J’ai trouvé cette approche très bizarre. J’étais agacé par ces histoires qui ne me regardaient pas. » Alors qu’ils se connaissent à peine, Darius Rochebin lui propose d’intervenir dans le cadre d’un débat à la RTS. « Ça m’a semblé étrange comme proposition, se souvient Sébastien. Comme s’il mélangeait les casquettes privée et professionnelle. Par la suite, il m’écrivait souvent pour me proposer de boire des cafés. Il m’a recontacté quand j’ai commencé dans le métier, pour me reparler de Laetitia Krauer, parfois jusqu’à 3h ou 4h du matin. Au point que ma copine de l’époque l’a remarqué. J’ai fini par couper les ponts. En en parlant autour de moi, j’ai réalisé que d’autres jeunes étaient concernés, à Genève et au-delà. »
    Les médias, un monde comme les autres

    Entre les personnes contactées, le mot circule en effet largement. A tel point qu’à l’aube de la votation sur l’initiative « No Billag », en 2018, plusieurs médias romands s’intéressent de près aux mystérieux avatars de Darius Rochebin. Selon plusieurs sources concordantes, la direction va alors jusqu’à mettre en place une stratégie de communication de crise pour parer à l’éventualité d’un scandale. Sans que celle-ci doive, pour finir, être actionnée.

    Contacté, Darius Rochebin a répondu par l’intermédiaire de son avocat. Il « conteste fermement s’être livré à des actes pénalement répréhensibles » et précise n’avoir « jamais fait l’objet d’une plainte pénale, ni a fortiori d’une quelconque condamnation pénale ».

    Baiser de force, main placée sur les parties génitales, propos déplacés, allusions sexuelles : la direction de la RTS était-elle au courant de tels comportements ? « Tout comportement déplacé et blessant dans le cadre professionnel, de quelque nature que ce soit, est incompatible avec les valeurs de notre entreprise et la RTS les condamne avec force, précise Pascal Crittin. Lorsque des cas sont portés à notre connaissance, ils sont immédiatement traités, le cas échéant avec une enquête externe indépendante. Selon les conclusions de l’enquête, des sanctions sont prises allant jusqu’au licenciement immédiat. »

    En novembre 2017, Darius Rochebin saluait lui-même la « libération de la parole » liée au mouvement #MeToo. Née dans le monde du cinéma, la vague de dénonciations s’est étendue à tous les secteurs. Dans l’univers médiatique toutefois, certains tabous continuent de persister, mais comme partout ailleurs, des voix commencent à s’élever.

    https://www.letemps.ch/suisse/rts-darius-rochebin-loi-silence
    #Suisse #sexisme #me_too #harcèlement_sexuel #MeToo #silence #omerta #dysfonctionnement #mobbing #plainte_collective #harcèlement #confidentialité #main_baladeuse #Laetitia_Krauer #fausse_identité #Lea_Magnin #avatars

    • #MeToo : mis en cause dans une enquête, Darius Rochebin se met en retrait de #LCI « quelques jours »

      L’ex-présentateur phare du journal télévisé suisse est accusé de comportements déplacés par une enquête du Temps.

      Trois ans après l’affaire #MeToo, une enquête du média suisse Le Temps vient ébranler une nouvelle icône médiatique. Ce samedi 31 octobre, un article du quotidien a mis en lumière des comportements sexistes et troublants au sein de RTS, la Radio télévision suisse. Après plusieurs mois de recherches, les trois auteurs de l’enquête dénoncent « des comportements pour le moins problématiques de la part de plusieurs collaborateurs du service public ». Ces actions sont survenues « à partir du début des années 2000 » et certaines étaient connues par les équipes de RTS, ajoutent les journalistes.

      Le cas le plus frappant concerne une « star » du petit écran helvétique, Darius Rochebin. Le journaliste, ancien présentateur du journal télévisé de RTS et désormais sur LCI est soupçonné de comportements « inadéquats », dont des « mains glissées sous les chemises de collègues masculins, allusions salaces récurrentes ou encore proximité avec de jeunes hommes ».

      Une collaboratrice l’ayant croisé dans un couloir raconte : « subitement, il a pris mon visage dans ses mains et a essayé de m’embrasser. Je l’ai immédiatement repoussé. Il est parti de manière furtive, sans me regarder ni présenter d’excuses ». Une autre se souvient d’un moment survenu peu après le Nouvel an 2006 : « Il s’est approché de moi, je l’ai pris par l’épaule pour lui faire la bise, il a saisi ma main libre et l’a fermement posée sur ses parties génitales ».

      Le présentateur est aussi accusé d’utiliser son influence pour rencontrer des étudiants d’une vingtaine d’années, avec lesquels il a des relations ambiguës. Il aurait également créé de faux profils de jeunes femmes sur Facebook pour « entrer en contact avec de jeunes hommes ». Il se serait servi de ces profils pour « obtenir des informations sur leur vie privée et orchestrer des rendez-vous », révèle Le Temps. Les conversations pouvaient aussi prendre une autre tournure : « Sous les traits de [ces faux comptes], le présentateur cherche même à entraîner ses interlocuteurs sur le terrain de la critique insultante envers lui-même », ajoute l’enquête.
      Darius Rochebin se met à l’écart « quelques jours » de LCI

      Visé par ces accusations, Darius Rochebin a répondu aux journalistes par l’intermédiaire de son avocat, contestant « fermement s’être livré à des actes pénalement répréhensibles ». « Jamais je n’ai fait l’objet d’une plainte. Jamais je n’ai eu de relation non consentie ou illicite. Je me battrai donc contre les amalgames, les ragots ou les insinuations dont je suis victime et j’examine avec mon avocat la suite judiciaire que je donnerai », a-t-il réagi, se disant « choqué par le récit malveillant » du Temps, qu’il juge « émaillé de propos anonymes ». « Jamais je n’en ai fait une position de pouvoir. Je n’ai d’ailleurs jamais exercé d’autorité hiérarchique. C’est dire combien il est faux que j’ai pu obtenir des échanges de faveurs et imposer une loi du silence pour couvrir des comportements illicites, s’ils avaient existé », conteste-t-il.

      Actuellement présentateur d’une émission sur LCI, Le 20h de Darius Rochebin, diffusée du lundi au jeudi entre 20h et 21h15, le journaliste ajoute avoir « demandé à LCI de [le] libérer quelques jours pour être auprès de [sa] famille ». « L’expérience de l’actualité m’a appris que tout pathos est inutile mais je tiens à dire combien je suis blessé par des attaques injustes. J’en suis d’autant plus déterminé », conclut-il.

      De son côté, le groupe TF1 a expliqué au Figaro n’avoir eu connaissance d’« aucun incident de cette nature » signalé au sein de la rédaction de LCI à l’encontre du journaliste. Le média « rappelle être très attaché à la présomption d’innocence, suit très attentivement cette affaire et prendra les mesures qui s’imposent selon son évolution. L’entreprise, qui sensibilise régulièrement ses collaborateurs, rappelle mener une politique active contre toute forme de harcèlement ».
      La direction de RTS se dit « consternée par la gravité et l’ampleur des faits reprochés »

      Parmi les exemples repérés par les auteurs figure également « Robert », un cadre toujours en poste et accusé, entre 2005 et 2015, de nombreux actes répréhensibles par « une quinzaine d’employés du service public ». Harcèlement sexuel, SMS suggestifs, envoi de lettres « vicieuses »... Les actions de ce cadre entraînent une dégradation du cadre de travail, provoquent des burn-out d’employés et il finit par être écarté par sa direction dans un « placard doré », après qu’une employée assure avoir « récolté toutes les preuves (lettres, SMS) du harcèlement sur plus d’un an de la part de Robert à son encontre et demande des actes ».

      La direction de RTS, quant à elle, nous assure être « consternée par la gravité et l’ampleur des faits reprochés. Si ces faits sont avérés, la RTS les condamne avec la plus grande fermeté. » Elle ajoute : « La RTS rejette fermement toute accusation de laxisme dans la gestion des cas de harcèlement ou de protection de ses collaborateurs. Les cas portés à la connaissance de la direction sont toujours traités avec diligence et de manière professionnelle, y compris avec le recours à des enquêtes externes. »

      Concernant Darius Rochebin, la direction indique avoir été uniquement informée « des faux profils ». « Nous allons vérifier toutes les informations figurant dans cet article, réexaminer ses processus internes et prendre toutes les mesures nécessaires pour les améliorer le cas échéant », ajoute notre source, défendant les outils mis en place au sein de l’entreprise pour « libérer la parole (...) et signaler tous cas problématiques ».

      « Plusieurs rédactions ont travaillé ces dernières années sur les manquements de l’institution RTS au sujet d’affaires similaires, sans jamais toutefois aboutir. Si nous y parvenons aujourd’hui, c’est au prix d’un travail acharné et d’une minutieuse collecte de faits », explique Le Temps dans un édito cinglant. Le quotidien, qui défend ses « trois courageux journalistes », juge que leur enquête a un « intérêt public » : « tout a été fait pour mettre sous cloche des comportements inacceptables » au sein de RTS, et le journaliste Darius Rochebin, l’une des anciennes figures de proue du groupe, n’a « pas été à la hauteur » de sa réputation de « modèle pour la profession et le grand public ».

      https://www.lefigaro.fr/medias/plusieurs-figures-du-media-suisse-rts-accusees-de-comportements-deplaces-20

    • Entre Darius Rochebin et la France, la désillusion

      La presse française relaie avec stupéfaction l’enquête du « Temps » sur les agissements du présentateur vedette, aujourd’hui en poste à LCI. Il annonce se mettre en retrait « quelques jours »

      Après le concert de louanges, la stupéfaction. Samedi, la presse française a découvert avec effarement les révélations du Temps sur le présentateur vedette Darius Rochebin, accusé d’avoir eu des comportements déplacés pendant sa carrière à la RTS. « Il était la curiosité de la rentrée médiatique française », rappelle le quotidien Libération dans un article relatant les faits. De son côté, Le Parisien juge que cette enquête « va faire de gros remous à LCI », en référence à la chaîne française qui a réalisé le transfert surprise de l’intervieweur suisse.

      Prévue à 14 heures ce samedi, son émission de « grands entretiens » a été remplacée par une discussion entre David Pujadas et le professeur controversé Didier Raoult. LCI s’apprête-t-elle à tirer la prise ? Contacté par Le Figaro, le groupe TF1, propriétaire de la chaîne, assure n’avoir eu connaissance d’« aucun incident de cette nature » au sein de la rédaction de LCI.
      « Des attaques injustes »

      Le média français « rappelle être très attaché à la présomption d’innocence, suit très attentivement cette affaire et prendra les mesures qui s’imposent selon son évolution. L’entreprise, qui sensibilise régulièrement ses collaborateurs, rappelle mener une politique active contre toute forme de harcèlement ». Egalement sollicité par Le Figaro, Darius Rochebin indique se mettre en retrait « quelques jours ». « L’expérience de l’actualité m’a appris que tout pathos est inutile mais je tiens à dire combien je suis blessé par des attaques injustes. J’en suis d’autant plus déterminé », indique-t-il, examinant avec son avocat « la suite judiciaire » à donner.

      En septembre, son arrivée a au départ intrigué le landerneau médiatique parisien, peu habitué à intégrer de nouvelles recrues en provenance de l’étranger. L’animateur occupe la tranche du soir sur LCI. Son nom figure en majesté dans le titre de l’émission : Le 20H de Darius Rochebin. A une heure hautement concurrentielle, le journaliste reçoit des personnalités de premier plan pour commenter l’actualité. Dernier en date : l’ancien président socialiste François Hollande.
      Des compétences professionnelles reconnues

      Cette confiance, il la doit au patron de la chaîne d’information en continu, Thierry Thuillier, séduit par son intervention virale dans une émission de David Pujadas en novembre 2019. « Darius possède à la fois une immense culture politique et historique de notre pays et, en tant qu’étranger, il nous regarde avec beaucoup de décalage. On avait besoin de cette distance amusée qu’il nourrit sur nos querelles, nos passions », expliquait-il à Libération dans un portrait consacré au présentateur.

      Dans ce texte, le quotidien saluait son ton modéré, qui tranche avec le traditionnel désordre des plateaux de télévision français. Ce talent devait l’amener à suivre de près l’élection présidentielle de 2022. Libération l’imaginait alors en modérateur du débat de l’entre-deux-tours, moment décisif dans la vie démocratique du pays. L’enquête du Temps pourrait-elle mettre un coup d’arrêt à sa récente et fulgurante carrière française ?

      https://www.letemps.ch/monde/entre-darius-rochebin-france-desillusion

    • Suite aux révélations du Temps, la RTS « réfute toute accusation de laxisme »

      La direction de la chaîne publique a réagi samedi au contenu de l’enquête du jour faisant état de plusieurs comportements problématiques visant notamment l’ancien présentateur phare Darius Rochebin. Les collaborateurs ont par ailleurs été informés par un message interne

      « La RTS rejette fermement toute accusation de laxisme dans la gestion des cas de harcèlement ou de protection de ses collaborateurs. » Samedi matin, la direction du service public a réagi, par voie de communiqué, à l’enquête du Temps faisant état de comportements problématiques de la part de plusieurs collaborateurs dont l’ancien présentateur phare Darius Rochebin. Elle réfute fermement avoir eu connaissance des faits évoqués.

      Comportements déplacés, allusions salaces, utilisation de fausses identités sur les réseaux sociaux : notre article rapporte plusieurs dysfonctionnements de la part du journaliste qui travaille aujourd’hui pour la chaîne française LCI. A son propos, la direction de la RTS poursuit : « Si les témoignages concernant les comportements de Darius Rochebin sont confirmés, la RTS fait part de sa consternation et condamne avec force tout manquement ou écart de conduite. »

      Trois outils pour « libérer la parole »

      La chaîne publique insiste par ailleurs sur sa politique en matière de gestion des cas de harcèlement : « Les cas portés à la connaissance de la direction sont toujours traités avec diligence et de manière professionnelle, y compris avec le recours à des enquêtes externes. » Par quels moyens un collaborateur peut-il effectuer une dénonciation ? « Outre la communication auprès de la hiérarchie directe, la RTS dispose de trois outils efficaces propices à libérer la parole, en vigueur depuis plusieurs années. » Le communiqué de presse mentionne d’une part une « plateforme de whistleblowing », d’autre part un « groupe de médiation interne » et, enfin, une « directive précise » qui concerne tout type de harcèlement.

      Un dispositif certifié

      Enfin, la direction de la RTS rappelle que cet arsenal fait l’objet de la certification Edge (certification de standard international Edge sur les entreprises favorisant l’égalité des genres). « La RTS invite toute personne concernée à utiliser ces différents moyens, en tout temps, afin qu’elle puisse agir rapidement et fermement, dans le respect de la protection de la personnalité et améliorer encore la gestion de tels cas. »

      Un message interne

      Les collaborateurs de la chaîne publique ont par ailleurs reçu ce matin un message à propos de ces révélations, dont la teneur est proche du communiqué de presse. Pascal Crittin, directeur de la RTS, sera présent à l’émission Forum de RTS La Première (18h-19h) et au 19h30, très probablement pour revenir sur l’affaire.

      https://www.letemps.ch/suisse/suite-aux-revelations-temps-rts-refute-toute-accusation-laxisme

    • La RTS réagit après l’annonce de cas de harcèlement dans ses murs

      Le quotidien Le Temps publie samedi une enquête sur de supposés cas de harcèlement au sein de la RTS. Les faits relatés concerneraient plusieurs collaborateurs, dont l’ancien présentateur du 19h30 Darius Rochebin. La RTS a réagi en prenant acte de l’enquête et en condamnant fermement les agissements décrits s’ils sont vérifiés.

      Selon les témoignages recueillis par le quotidien, l’ex-présentateur du 19h30 aurait eu des gestes déplacés envers des collègues hommes et femmes. Des cas de harcèlement impliquant d’autres collaborateurs de la RTS sont également mentionnés dans l’article du Temps.

      La RTS a réagi samedi en rejetant fermement toute accusation de laxisme dans la gestion des cas de harcèlement ou de protection de ses collaborateurs et collaboratrices. Les cas portés à la connaissance de la direction sont toujours traités « avec diligence et de manière professionnelle, y compris avec le recours à des enquêtes externes », explique-t-elle dans un communiqué.

      Interrogé dans l’émission Forum, le directeur de la RTS, Pascal Crittin, s’est dit « consterné » par ces révélations. « Si ces faits sont avérés, ils sont graves. Ces agissements sont totalement inacceptables et contraires aux valeurs et aux pratiques de la RTS », a-t-il expliqué.

      Concernant le cas de l’ancien présentateur du 19h30, « il y a eu beaucoup de rumeurs », concède Pascal Crittin. « Le problème pour nous, c’est de pouvoir agir sur des témoignages, et pas des rumeurs. Si nous avions eu un seul des témoignages parus dans Le Temps, nous aurions pu agir avec une enquête externe », développe le directeur de la RTS.
      Améliorer les outils

      La RTS précise qu’elle va vérifier toutes les informations figurant dans l’article du Temps, réexaminer ses processus internes et prendre toutes les mesures nécessaires pour les améliorer le cas échéant.

      Outre la communication auprès de la hiérarchie directe, la RTS rappelle qu’elle dispose d’outils « propices à libérer la parole ». Ainsi, la SSR a mis en place une plateforme anonyme d’annonce de cas. En outre, la RTS dispose depuis 1998 d’un groupe de médiation paritaire à l’interne et d’une directement certifiée concernant le harcèlement.

      Mais au regard des révélations du Temps, « on voit que tout le dispositif qui est en place ne fonctionne pas encore suffisamment bien », admet Pascal Crittin dans Forum.

      Le directeur de la RTS indique que ces procédures seront réexaminées et des mesures seront prises pour les améliorer.

      https://www.rts.ch/info/suisse/11717841-la-rts-reagit-apres-lannonce-de-cas-de-harcelement-dans-ses-murs.html
      #abus_de_pouvoir

  • Les faire taire - Ronan Farrow - Babelio
    https://www.babelio.com/livres/Farrow-Les-faire-taire/1171529

    En 2017, une simple enquête pour la chaîne de télévision NBC mène Ronan Farrow à une histoire dont on n’ose parler qu’à voix basse : un des producteurs les plus puissants de Hollywood serait un prédateur sexuel, protégé car il règne par la terreur et l’argent. Ainsi démarre l’affaire Harvey Weinstein.

    Alors que Ronan Farrow se rapproche de la vérité, des hommes de l’ombre issus de prestigieux cabinets d’avocats et de cellules d’espions montent une campagne d’intimidation, menacent sa carrière, le traquent sans relâche et instrumentalisent son passé familial. Au même moment, il est confronté au sein de sa chaîne à un degré de résistance incroyable, mais il a enclenché le mouvement : partout dans le monde des femmes se lèvent pour témoigner.

    Les faire taire c’est la voix de ces femmes qui ont tout risqué pour dire la vérité. Impressionnant travail d’investigation se lisant comme un thriller, Les faire taire nous invite dans les coulisses d’une enquête qui secoue notre époque.

    Dans ce document exceptionnel, Ronan Farrow, Prix Pulitzer 2018 pour son enquête sur Harvey Weinstein, dévoile les systèmes implacables mis en place par les prédateurs pour faire taire leurs victimes et retrace les différentes étapes de son impressionnant travail d’investigation.

    Très attendu, le livre paraîtra simultanément en France, aux États-Unis et dans de nombreux pays.

    #must_read franchement

    • Ce qu’apporte le bouquin de Farrow par rapport à ses articles, c’est déjà qu’on peut avoir toute l’enquête en français, et proprement (c’est bien traduit). Ce n’est pas rien. Ses « black cubes chronicles » sont, me semble-t-il, assez hallucinantes, pour les sad many que nous sommes (pas les happy few donc)

      https://www.newyorker.com/news/annals-of-espionage/the-black-cube-chronicles-the-private-investigators

      C’est-à-dire qu’il existe un usage généralisé, commun, répandu, pas uniquement pour des histoires de violences sexuelles, de services d’espionnages (anciens agents du Mossad en l’occurrence) par des gens qui en ont les moyens, contre d’autres qui ne les ont pas. Allen a, par exemple, usé des services d’une armée de détectives privés pour salir ses accusateurs-accusatrices... C’est genre, la norme dans le monde médiatico-politique-industriel-etc, cet usage de mercenaires semi-légaux...

      Sinon, plus connu, ces armées d’avocats dont les menaces absurdes et intenables devant un jury, ont pourtant fait taire énormément de gentes et de gens mal informé.es et peu ou mal entouré.es, en les forçant à signer des clauses de confidentialité dans des contrats parfaitement délirants. Clause de confidentialité ça veut dire un contrat qui t’interdit de raconter ce que tu as vécu, en échange de plus ou moins gros chèques. Si tu rompt ce contrat, on videra ton compte en banque, voir qu’on t’endettera pour cinq générations... Dans le doute, et face à des gens très puissant, après signature sous pression, genre les chutes du niagara sur les épaules, tout le monde s’est abstenu...

      Cependant, je suis assez étonné de ne pas avoir de sympathie pour le type (Ronan). Cet espèce de premier de la classe, surdoué, blondinet, propre sur lui, du bon côté de la force, à qui, tout de même, tout réussi, a un côté agaçant. En même temps, je me rends compte qu’il semble ne rien faire pour qu’on l’aime. Bien au contraire, il décrit de manière très directe son attitude déplorable avec sa sœur, à qui il demande de ne pas reprendre ses accusations contre Allen

      https://seenthis.net/messages/224179

      à un moment où elle en a besoin (et où elle est bien seule) et pas mal d’autres choses assez médiocres qui ne le rende pas particulièrement héroïque. Son histoire d’amour avec son johnathan est à peu près aussi excitante que des salsifis vapeurs. Ça doit être un choix, de ne pas trop se mettre en avant, par rapport aux victimes, évidemment. Et on peut se demander si on a encore besoin de héros...

      En tout cas, il ne dira jamais qu’il a fait des violences sexuelles « son » sujet pour venger sa soeur des abus de Allen, tout simplement parce que plein de gens ont essayé de retourner ça contre lui (« il est aveuglé par l’émotion etc. »). Mais aussi, et ça semble honnête, parce que ce truc lui a pourri toute son adolescence, tout en n’étant pas son problème, mais celui de sa sœur, et que lui, pendant des années, il aurait préféré passer à autre chose...

      Un des trucs, plus grave, qui m’a gêné dans le livre c’est ça :

      « En février 2018, Farrow publie dans The New Yorker une enquête dans laquelle il accuse le président Trump de monnayer le silence de jeunes femmes avec qui il aurait eu une liaison alors qu’il était déjà marié à Mélania Trump » (résumé WP)

      Dans le livre, on écrit qu’une femme mannequin (dont je n’ai pas le nom sous la main) a une relation, consentie, avec Trump. Il n’y a pas de viol ni d’agression ni rien, juste que Trump est un gros abruti et ça se termine six mois plus tard. Là, on dit à cette femme qu’elle pourrait se faire de l’argent avec cette histoire en la vendant à des tabloïds.Une collègue mannequin commence au même moment à raconter cette histoire sur les réseaux. La première concernée préfère que ça vienne d’elle et commence à chercher à vendre son truc. Trump (comme énormément de monde visiblement) va donc user de ces contrats à clause de confidentialité pour que l’histoire ne sorte pas dans la presse. C’est une illustration de ce système des clauses de confidentialité, où l’on voit que Trump est de mèche avec un grand groupe de tabloïd (Amercian Media Inc. Énorme machin hein) Ok. C’est pas joli joli. Mais ça donne l’horrible envie de dire que Trump fait quand même bien ce qu’il veut avec qui il veut, tant que tout les parties sont vraiment partantes, et que c’est pas parce que c’est un homme marié qu’il doit à tout le monde , la vérité sur sa vie sexuelle.

      Je ne sais pas trop comment poser le problème mais il y a un truc qui me gêne dans cette démarche de se faire de la thune en vendant un pseudo-scandal à des tabloïds. Pour moi , on touche vraiment au « moralisme ». Je comprends parfaitement que Farrow fasse appel à notre sens moral, et la plupart du temps, c’est justifié. Mais là, je ne sais plus... L’impression qu’il faudrait déjà définir ce que c’est que la morale (moi j’en suis resté nietzche et son renversement de valeur, où le faible devient le bon et le puissant, le méchant) et là, pas le temps.

      Bref, Ronan est journaliste, blond, quand même un peu winner, mais du genre salsifi austère et très factuel. Il croit aux scandales comme armes politiques et pour moi les scandales arrivent toujours trop tard.
      Mais pour ce coup là, je dirais qu’il gagne (et large) parce qu’il a bel et bien mis à jour tout un système et fait tomber pas uniquement Weinstein, mais aussi pas mal de ceux qui ont eut recours à ces contrats pour étouffer la parole de leur victimes (dans sa propre chaîne télé (NBC)Matt Lauer, présentateur vedette, Leslies Moonves de CBS, Eric Schneiderman, le procureur général de New-york, et avec ça, tout un tas de monde collatéral qui s’occupait de protéger ces sales mecs (le directeur du service news de NBC, Noah Oppenheim, couard parmis les couards, sort du livre avec un costume trois pièces))... Et les suites de son enquête c’est quand même #metoo, aux USA, où les têtes ont valsées presque bien comme il faut, même si (et ça, c’est flippant) c’est n’est toujours pas assez, hélas.

      J’ai du mal à ne pas célébrer au moins la justice rendues à des femmes qui ont pris cher de chez très très cher. En un sens, il n’a pas fallu grand chose, juste que les paroles de victimes soit enfin prises au sérieux. Au moment de la publication de son premier article sur HW, sa boîte mail et son téléphone explosent de messages de victimes prête à parler (il y a eut, je crois, une cinquantaine de femmes pour accuser Weinstein à son procès, c’est dire).
      C’est l’oasis qu’il a mis en place, avec la rédaction du new-yorker et une époque (plus ou moins) prête pour ça. Reste à voir ce que ça change pour le reste des mortel.le.s qui habitent le désert, ne signent pas de contrats à sept chiffres, mais sont pourtant silenciés chaque jour, tout les jours, par d’autre genre de blocages institutionalisés.

      #must_read lu, et quand même, ça vaut le détour. Je le garde un peu sous la main, voir si j’en ai besoin, mais je peux le faire tourner, il est encore à 20 balles sur amazob.

      Sur ce ce mossad personnel à dispo de ceux qui en ont les moyens :

      https://seenthis.net/messages/760734

      https://seenthis.net/messages/692358

      https://seenthis.net/messages/642810

      @rastapopoulos @touti @mad_meg @monolecte

  • Alice Coffin : « Les lesbiennes sont la plus lourde menace contre le patriarcat »
    https://www.youtube.com/watch?v=jMUB4etKle4

    Alice Coffin est journaliste, militante féministe, activiste au sein du collectif La Barbe, co-fondatrice de l’association des journalistes LGBT, de la Conférence européenne lesbienne ou encore la LIG – Lesbiennes d’intérêt général. Elle vient de publier « Le Génie Lesbien » (Éditions Grasset) et elle est l’invitée de #LaMidinale.

    http://www.regards.fr

    Sur les critiques et la violence
    « C’est dur (…). Ce qui marque, ce ne sont pas les attaques, c’est l’inhumanité de certains et je pense notamment à des journalistes. Je ne comprends pas bien la façon d’opérer entre être humains. »
    « Les sujets que j’évoque sont des sujets très durs et je comprends qu’ils fassent réagir parce que ce sont des sujets sur lesquels beaucoup de personnes n’ont pas envie de s’interroger. »
    « Ça serait bien qu’on puisse toutes et tous prendre sur nous et réfléchir deux minutes à la façon dont on agit les uns, les unes avec les autres et avoir une réflexion sur les conséquences que peuvent engendrer nos actes. »
    « Je parle beaucoup de “responsabilités” dans le livre - et notamment de la responsabilité des journalistes et des médias. Ce qui se passe ces derniers jours, c’est une absence totale de responsabilité et un oubli absolu : celui que les journalistes ont beaucoup de pouvoir, notamment celui sur les vies individuelles. »
    « Quand les journalistes choisissent de m’interroger d’une certaine manière, ça a des conséquences sur la façon dont le débat public peut s’organiser et ça a des conséquences sur moi : et pour moi, c’est incompréhensible. »
    « Le temps du combat est infini. C’est ce qui rajoute parfois du désespoir. Je vais mourrir avant que le combat soit gagné. Mais comme le dit ma compagne, Sylvia Casalino, on ne peut pas raisonner en terme de victoire. »
    « On fait face à une montagne gigantesque. »
    « Ce qui me fait tenir, c’est d’être dans l’action avec d’autres militantes. Le fait d’écrire un livre isole un peu et ça concentre les attaques à titre personnel avec des stratégies d’acharnement. »
    « Il n’y a pas de discussion possible. On ne se parle pas. Ça s’appelle une oppression, c’est-à-dire l’impossibilité d’organiser un dialogue et le refus, et presque la compétition, entre des histoires et des vies humaines différentes. »

    Sur la lesbophobie
    « C’est très compliqué pour les femmes hétérosexuelles mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de choses qui ont à voir avec le fait que je sois lesbienne. »
    « Ce qui caractérise la lesbophobie, c’est souvent une oppression pas très connue qui n’est pas juste la somme de l’homophobie et du sexisme. Il y a de l’homophobie et du sexisme mais il n’y a pas que ça. C’est un oppression à part entière et c’est pour ça qu’il existe un mot pour la qualifier : lesbophobie. C’est l’invisibilisation qui marque en particulier : le fait de ne même pas autoriser les lesbiennes d’exister. Même le mot lui-même on a du mal à l’employer. »
    « Les lesbiennes constituent la plus grande terreur du patriarcat. »

    Sur Elisabeth Moreno, les contradicteurs et le courage en politique
    « J’espère qu’elle a lu mon livre mais je ne suis pas sûre. »
    « C’est intéressant ce refus, cette incapacité, de voir d’où vient la violence et toujours la renvoyer à celles qui essayent de s’en prémunir et de s’en protéger un peu. C’est ça la force du patriarcat. »
    « Il y a une impunité totale : ça va être dur et long parce que non seulement ils déchainent leurs forces contre les femmes mais en plus ils leur interdisent de pouvoir s’épanouir si on les dénonce. »
    « Ils [Elisabeth Moreno et d’une manière générale, les contradicteurs] n’ont pas compris ce qu’il se passait dans le monde en termes d’oppressions sexistes. Parce que s’ils l’avaient compris ils ne pourraient agir comme ils le font. »
    « Il y a un problème de courage politique. Il y a un problème de pleine lucidité de ce qu’il se passe et il y a un problème de la manière dont on le dit. »
    « Ce matin [sur France Inter], Elisabeth Moreno était au bord de dire que la domination masculine est partout. »

    Sur l’affaire Girard/Mazneff et les élu-es parisiens
    « Il y a de la lâcheté et il y a une frayeur parce qu’il y a une peur en politique. Ils sont terrorisés. »
    « Je découvre qu’ils [les élu-es] sont terrorisés de faire le moindre petite geste, ou de prononcer une parole qui pourrait être réutilisée, interprétée. »
    « Il y a de la part des élus parisiens une forme de lâcheté et une peur qu’on a même essayé de m’inculquer : on m’a dit “fais attention, tu sais Christophe Girard est très puissant”. »

    La suite du VERBATIM à retrouver ici : http://www.regards.fr/la-midinale/art...

    #féminisme #femmes #homosexualité #patriarcat #lesbiennes #lesbianisme

    • Pour retrouver l’URL qui fonctionne, je suis tombé sur l’article de Valeurs Actuelles au sujet de son livre. En fait, je ne suis tombé, dans mon moteur de recherche soucieux de la vie privée, que sur des articles de journaux de droite rance. Le comble. Des articles qui te disent qu’Alice Coffin est misandre, qu’elle hait les hommes.

      Cet entretien est passionnant, et on a du mal à trouver la moindre trace de haine dans ses propos.

      Voici l’URL telle que je la retrouve sur le site de Regards.fr
      http://www.regards.fr/la-midinale/article/alice-coffin-les-lesbiennes-sont-la-plus-lourde-menace-contre-le-patriarcat

    • Et aussi :

      Sur son éviction de l’Institut Catholique de Paris
      « Quand je l’ai appris le 4 septembre, je me suis effondrée dans la rue. »
      « Je sais comment cela se passe lorsqu’une institution décide de se positionner contre un individu dans un cadre professionnel. »
      « J’enseigne à la Catho depuis huit ans et là, ils vont me chercher après un été où le combat était contre des violences pédocriminelles… Et c’est l’Eglise qui fait cela ! Le message envoyé est terrible. »
      « J’ai reçu énormément de mails d’étudiants et d’étudiantes de l’Institut Catholique qui m’ont écrit que c’était fou parce que mes cours étaient impartiaux alors qu’ils et elles ont des profs hyper racistes, hyper misogynes, hyper homophobes et que eux, on les laisse dérouler leur argumentaire. »
      « On sait comment les militantes féministes et les militantes lesbiennes finissent : dans le dénuement et la précarité. »
      « Je vais aller devant les prud’hommes [contre l’ICP]. »
      « Ce qui est dommage, c’est que j’aurais adoré discuter avec eux. Parce qu’il y a des choses que je peux comprendre : je suis devenue plus visible, ils reçoivent plein de pressions de donateurs, de parents, de l’archevêque ou que-sais-je ! Mais il faut en parler ! Je ne comprends pas ces méthodes qui consistent à mettre immédiatement la tête sous l’eau. »
      « L’interview avec Sonia Mabrouk ou mon éviction de l’Institut catholique, même combat. La seule chose qui me donne un peu d’espoir, c’est que la chose compliquée, c’est que le piège est de leur côté : leur argumentaire ne tient pas. »
      « Il y a une volonté de ne pas vraiment nous donner la parole parce qu’une féministe, c’est une femme qui dit la vérité sur la vie. »
      « Le message des colleuses féministes, c’est : vous ne voulez pas les entendre dans les micros ou à l’Elysée, et bien on va quand même les inscrire sur tous vos murs pour les voir. »

    • Les médias complices du cyberharcèlement d’Alice Coffin
      https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/151020/les-medias-complices-du-cyberharcelement-dalice-coffin

      Il y a quelques semaines, le nom d’Alice Coffin ne vous disait peut-être rien. Journaliste, militante lesbienne et féministe et élue à la mairie de Paris, son CV suffisait pourtant à justifier qu’on parle de son travail. Depuis, son nom a déferlé sur les réseaux sociaux, noyé dans un flot de propos haineux et lesbophobes. La raison de cette soudaine “notoriété” ? Pas la sortie de son premier ouvrage, Le Génie lesbien (Grasset), mais ses prétendues velléités d’éradication des hommes. Ce sont les médias qui sont à l’origine de ces grotesques accusations.

      Paris Match ouvre le bal, dans un papier daté du 2 octobre, en citant un extrait tronqué du Génie Lesbien (1) : « Il ne suffit pas de nous entraider, il faut, à notre tour, les éliminer. » L’article prend rapidement de l’écho, suite à la revue de presse de Radio Classique, le même jour. Le compte Twitter de la chaîne poste dans un désolant geste simplificateur « Alice Coffin estime qu’il faut “éliminer les hommes” ». S’ensuit un harcèlement massif de la journaliste et militante, présumée meurtrière, voire génocidaire. À noter qu’avant cela, le chef du service portrait de Libération n’avait pas hésité à provoquer sur Twitter une première vague de cyberharcèlement à l’encontre de l’autrice du Génie Lesbien, en la qualifiant d’ « identitaire peu démocrate » et de « Zemmour lesbien », étalant sa lesbophobie décomplexée.

      Alice Coffin génocidaire, vraiment ?

      « Il ne suffit pas de nous entraider, il faut, à notre tour, les éliminer. Les éliminer de nos images, de nos esprits, de nos représentations », aurait été une citation plus honnête de ce passage du livre d’Alice Coffin. Mais bien moins piège à clics, à n’en pas douter, pour Paris Match et Radio Classique. Ces médias à forte audience, comme d’autres, ont préféré susciter l’indignation pour générer de l’engagement, faisant fi de leur devoir d’informer correctement. A-t-on déjà assisté à un procédé aussi malhonnête et paresseux pour un auteur masculin ? Seuls les ouvrages féministes, que cela soit celui d’Alice Coffin ou de Pauline Harmange (Moi les hommes, je les déteste, Éditions du Seuil), semblent avoir le droit à un tel traitement.

      Pour Prenons la Une, l’Association des Journalistes LGBTI et l’association Féministes contre le cyberharcèlement, tronquer de la sorte les propos d’une autrice représente un manquement à la déontologie journalistique. En relayant en masse ces propos tronqués, sans prendre la peine de lire l’ouvrage – ou a minima le passage* – dont ils sont issus, les autres médias n’ont pas fait leur travail de vérification d’information.

      Nous souhaitons pointer la paresse avec laquelle la plupart des chaînes d’information ont fait leur choux gras de l’affaire en reprenant sans recul des poncifs vieux comme le monde servant à dénigrer et décrédibiliser la pensée féministe (les féministes sont hargneuses, laides, folles, détestent les hommes, veulent les éliminer…). Nous nous interrogeons, enfin, sur les positions contradictoires de certains médias. Par son silence complice face aux propos de son éditorialiste, Libération, pourtant signataire de la charte de l’AJL contre l’homophobie, suscite notre incompréhension.

      Ces manquements reviennent à placer une cible sur le front d’une autrice, militante féministe et lesbienne. Un risque que tout professionnel de l’information en 2020 ne peut faire semblant d’ignorer.

      Les conséquences de la légèreté journalistiques et du cyberharcèlement

      Insultes, diffamations, menaces de mort, de viols… Notre consœur avait déjà été placée sous protection policière cet été et l’est de nouveau depuis la vague de harcèlement du week-end dernier. Le cyberharcèlement, faut-il le rappeler, peut avoir de graves conséquences sur l’intégrité physique et morale de ses victimes. Plus d’un tiers d’entre elles présentent tous les symptômes du syndrome de stress post-traumatique (2).

      Le cyberharcèlement a également des impacts concrets sur la vie professionnelle. C’est le cas pour Alice Coffin qui, après huit ans à enseigner au sein de l’Institut Catholique de Paris, vient de perdre cet emploi. Motif invoqué ? Un « militantisme trop visible ». L’ICP connaissait le travail militant d’Alice Coffin lorsqu’ils l’ont recrutée. Ce n’était pas une nouveauté. La nouveauté, c’est que les sphères de pouvoir s’attaquent à son travail et à sa personne. La moindre des choses venant de son employeur serait de ne pas l’abandonner au moment même où elle a besoin de soutien.

      Les associations signataires de cette tribune proposent depuis plusieurs années que le cyberharcèlement soit reconnu comme un accident du travail, que l’employeur mette à l’abri la personne harcelée et lui propose son soutien moral et juridique.

      Le traitement des questions féministes / lesbiennes par les médias

      Le cyberharcèlement est un délit passible de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende (3). Comme pour tous les délits, le sexisme et la lesbophobie en sont des circonstances aggravantes. Alice Coffin est femme et lesbienne et les attaques qu’elle subit la renvoient directement à cette double identité. 57% des internautes lesbiennes, gays et bi déclarent s’autocensurer en ligne par peur du cyberharcèlement (4).

      Alice Coffin relaye une pensée féministe qui suscite l’intérêt et la curiosité du grand public ces deux dernières années. La crispation des médias français à s’emparer de ces questions, comme ils l’ont démontré dans le traitement de la vague #MeToo et d’autres questions comme l’ouverture de la PMA, est extrêmement inquiétante. Faut-il en conclure que les médias français font encore barrage aux idées féministes, d’autant plus lorsqu’elles sont portées par une femme lesbienne ? La situation actuelle nous pousse à penser que cette pensée militante n’est digne d’intérêt que lorsqu’elle est tamisée de polémiques et de déformations croustillantes.

      Le fait que les médias soient majoritairement détenus et dirigés par des hommes n’est pas étranger à un tel traitement. Le manque de diversité parmi les journalistes occupant des postes à responsabilité est un problème structurel de nos professions, que PLU et l’AJL appellent à faire évoluer.

      Ce traitement médiatique valide malheureusement tout le propos du livre d’Alice Coffin : la façon dont les œuvres féministes sont systématiquement détournées et déformées pour mieux être invalidées reste intacte. Particulièrement quand les autrices remettent en cause les points de vue dominants, donc ceux des hommes blancs et hétérosexuels. Et a fortiori quand celles-ci ont l’audace non seulement de s’en passer, mais en plus d’être lesbiennes.

  • François Bégaudeau : « Il n’y a jamais de désir personnel »

    « Mon texte, “L’Affaire Pauline”, est une étude de cas. Le cas Pauline. Je pars du plus simple : le conflit entre le désir (spontané) et l’ordre (répressif), ici incarnés par une adolescente et son père. Après, je complique, avec l’idée qu’il n’y a jamais de désir personnel. On est toujours sous l’emprise d’un désir. Ici, Pauline préfère l’emprise de son désir (aller danser) à l’emprise de son père. La vraie question, ce n’est pas de savoir si on est libre ou pas. C’est celle de la qualité du désir.

    Je suis un spinozien du dimanche, mais la liberté me paraît secondaire là-dessus. Le consentement au désir est quelque chose de très paradoxal et de très obscur. Le désir nous prend bien avant qu’on puisse y consentir. Quand j’ai un désir de gâteau au chocolat, le désir me prend, sans me demander mon consentement. Le désir est toujours une capture. C’est ça qui nous embête, dans nos sociétés qui croient tant au libre-arbitre.

    Il ne faut pas perdre de vue non plus qu’on est dans une société où s’exerce un “capitalisme de la séduction”, comme dit Michel Clouscard. Est-ce que les injonctions à consommer sont en train de stimuler un désir ? J’aime trop le mot désir pour l’utiliser dans ce cas. Peut-être vaudrait-il mieux dire que ce capitalisme crée des pulsions, même si je n’aime pas créer d’un côté des mots propres et de l’autre des mots sales.

    Par ailleurs, on peut constater que le désir d’aller danser est très standardisé, conditionné par une industrie du divertissement. Cela n’invalide pas forcément ce qu’il y a de beau dans ce désir : danser. L’important, je crois, ce n’est pas de chercher un désir libre, parce que ça n’existe pas, mais un désir singulier. Peut-être ce que Deleuze appelle les devenirs.

    La littérature est intéressante pour dire ça. Je me moque un peu de l’approche psychosociale, mais ça m’intéresse beaucoup en réalité. Tout ce qui se tient à la jonction entre la pscyhologie et la sociologie est intéressant, parce que nous sommes à la fois des sujets psychologiques et sociaux. Après, pour montrer que nos affects sont très largement socialisés, il faut la jouer fine. Rentrer dans le détail des micro-conditionnements sociaux de la psyché. S’intéresser aux individus. C’est bien, c’est l’échelle de la littérature, l’échelle individuelle. Nous, les romanciers, on n’est pas trop mauvais sur l’individu. Enfin, je l’espère.
    Vis ma « vie de moche » : François Bégaudeau s’attaque à la dictature de la beauté

    Bien sûr, il faut parfois surveiller ce qu’on dit publiquement, si on ne veut pas se faire lyncher sur les réseaux sociaux. J’en suis autant effrayé que quiconque. Pas par la perspective d’une censure généralisée, à laquelle je ne crois pas, mais par le déploiement de la bêtise : quand on fait primer la morale sur la pensée, quand le premier geste consiste à juger, à dire “c’est bien” ou “c’est mal” sans passer par l’élucidation. Des instances de censure se mettent en place dans le cinéma et là où il y a de l’argent. Mais pour ce qui est de la littérature, je garde le bel optimisme du minoritaire.

    Si Philip Roth s’est vu reprocher des représentations sexistes du désir, par des féministes américaines, c’est parce qu’il a le grand défaut d’avoir été très lu et exposé, mondialement. Moi, je ne me sens pas du tout surveillé dans la littérature : tout le monde s’en fout de la littérature. Donc on peut vraiment écrire ce qu’on veut. On peut explorer la notion de consentement, par exemple, sans avoir peur de se faire flinguer. D’ailleurs j’aime une certaine crudité dans les scènes de sexe, je ne suis pas pudique là-dessus.

    J’adore Bataille, Guyotat, ou le dernier livre de Guiraudie (“Ici commence la nuit”). La question, c’est l’intérêt d’en faire – pour le roman, pour le lecteur. Les métaphores lourdes me semblent poser un problème, donc pour ma part j’aime réduire le sexe à des gestes, en behaviouriste. Quand on raconte un rapport sexuel, on a intérêt à ce que ça ne soit pas génial. Et je reste toujours un peu elliptique, au bout du compte. Avec la conviction, comme le dit la dernière phrase de mon texte, qu’“on n’en a jamais fini avec le désir”. »

    Propos recueillis par Grégoire Leménager

    Bel exemple de domination masculine que ce concept de Désir en phallosophie. Ici la seule femme mentionné est une ado fictive qui n’a qu’un prénom et qui n’incarne pas l’autorité d’un paterfamillias, tandis que 100% des références littéraires sont 100% mâles.
    Ca m’épate toujours de voire la facilité avec laquelle les femmes sont comparée à des gâteaux au chocolat ou des chemisiers #objectification tandis que des (s)pinoziens du (di)manche se tripotent sur la notion du consentement en répétant comme des péroquets ce que leur dictent leurs paires.

    #phallosophie #phallosophe #manspreading #boys_club #domination_masculine #culture_du_viol #male_gaze #patriarche #consentement #désir #inversion_patriarcale

    • J’avais pas vu que l’intervention de ce phallo fait partie d’un dossier « Comment désirer après #MeToo ? » qui est un bel exemple de #backlash

      Le désir, ce « lutin espiègle qui nous joue des tours », comme disait Lacan , connaît-il ses derniers soubresauts ? En 1998, dans « les Particules élémentaires », Michel Houellebecq notait : « Pour que la société fonctionne, pour que la compétition continue, il faut que le désir croisse, s’étende et dévore la vie des hommes. » Les hommes, surtout les femmes, semblent en train d’achever cette hydre à fantasmes formatés par l’imagerie capitaliste. En guise de flèche mortelle, un hashtag : #MeToo. Les affaires Weinstein , Polanski ou Matzneff ont rebattu les cartes du Tendre et mis au cœur du jeu la notion de consentement. Retour à l’ordre moral, pour les uns ; révolution, pour les autres. Elan vital, sauvage, le désir obéit aujourd’hui à de nouvelles lois. Lui qui repose sur le manque – à l’origine, désir signifie « absence d’un astre » – se trouve confronté à la surabondance. En un clic, il peut être exaucé. Et alors qu’il s’épanouit dans la transgression, n’étouffe-t-il pas dans une société débarrassée de nombreux tabous ? Quatorze écrivains se sont penchés sur le sujet dans « les Désirs comme désordre » (Editions Pauvert), recueil de textes aux accents étrangement plus politiques qu’érotiques. Six d’entre eux évoquent pour « l’Obs » cet obscur objet de la pensée et ses métamorphoses.

      La page d’acceuil ne met en valeur que les points de vue émis par les hommes, il faut cliqué sur le dossier pour voire que 3 femmes ont été aussi invités à répondre à la question, mais celles qui ont été élus ont aussi un discours sexistes.

      Aurélien Bellanger : « Avec Houellebecq, la partouze est apparue comme un idéal démocratique »

      Blandine Rinkel : « Le désir s’éprouve dans l’ambigu »

      François Bégaudeau : « Il n’y a jamais de désir personnel »

      Camille Laurens : « Domestiquer le désir me semble l’effet d’un puritanisme excessif »

      Laurent Binet : « Le désir de désordre est un désir de justice »

      Maria Pourchet : « La guerre des sexes a périmé trop vite la guerre des classes »

      Coté femmes on a droit à la promotion de la zone grise, la comparaison #metoo = puritanisme et l’opposition de la lutte des classes et des violences sexuelles faites aux femmes sur leur lieux de travail.

  • Textes les plus consultés en septembre :

    Pornhub – Il est temps de mettre la clé sous la porte
    « La femme qui fuit »
    Bds : Le jugement historique de la Cour européenne des droits de l’homme est définitif !
    « La vraie question c’est quelle médecine veut-on : médecine commerciale “régulée” ou service public de santé ?
    Pénis partout, justice nulle part !!
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  • Violences sexuelles : deux policières racontent leur travail au quotidien - Page 1 | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/france/130920/violences-sexuelles-deux-policieres-racontent-leur-travail-au-quotidien?on

    Pour la première fois, les deux femmes à la tête de l’unité « mineurs » de l’OCRVP, en pointe dans la lutte contre la pédocriminalité et chargée de dossiers sensibles comme les affaires Matzneff, Epstein ou le témoignage d’Adèle Haenel, expliquent comment elles enquêtent sur les violences sexuelles. Et alertent sur le manque de moyens criant des services dédiés aux mineurs victimes.

    #paywall, seenthis pliiiiiiz, ne l’as tu point vu trainer sur les internet ???

    • Tataaaa !

      Elles pourraient être les héroïnes de la série Unbelievable, ce tandem de policières soudé qui ne compte pas ses heures pour traquer les violeurs en série. La commandante Véronique Béchu et son adjointe, la capitaine Katie Steel, dirigent le groupe central des mineurs victimes au sein de l’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes), spécialisé dans la lutte contre la pédocriminalité en France.

      Sur leurs bureaux, des dossiers sensibles comme les affaires Gabriel Matzneff, Jeffrey Epstein ou encore le témoignage d’Adèle Haenel. Et pléthore d’enquêtes plus « anonymes » (détention ou diffusion d’images pédopornographiques, corruption de mineurs, viols et agressions sexuelles sur mineurs, etc.), aux ramifications parfois internationales.

      Créé en 2006, l’OCRVP est, avec la brigade de protection des mineurs de Paris, le seul office de police judiciaire à enquêter sur cette thématique. Mais à ce travail d’investigation s’ajoute une dimension internationale et stratégique : participation à des groupes de travail au sein d’Europol et d’Interpol, animation de séminaires, formations, partenariats en France et à l’étranger.

      Habituées à travailler dans l’ombre, les deux policières ont accepté, pour la première fois, de raconter à Mediapart le travail au quotidien de leur unité. À une condition, que nous avons acceptée : aucune question sur le fond des procédures judiciaires en cours (lire notre Boîte noire).

      Ces deux anciennes de la brigade des mineurs évoquent leurs méthodes d’audition et d’enquête, la fierté de mener un travail aux effets concrets dans cette thématique « sacerdoce ». Mais elles alertent aussi, alors que le gouvernement organise à l’automne des états généraux sur la protection de l’enfance, sur le manque de moyens criant de leur unité, qui compte vingt fois moins d’enquêteurs que celle de leurs homologues britanniques. Ces dix-huit derniers mois, le nombre de leurs dossiers a explosé de plus de 200 %, notamment en raison de #MeToo. « On est clairement en sous-nombre. […] On est obligés de prioriser les dossiers, c’est atroce. […] Il faut une prise de conscience à tous les niveaux. »

      Mediapart : Pourquoi choisit-on de devenir policières sur ce sujet difficile de la pédocriminalité ?

      Véronique Béchu : Je suis dans la thématique depuis dix-sept ans, je n’avais pas d’appétence particulière au départ. Mais lorsque j’étais assistante de justice au cours de mes études de droit, 80 % des dossiers qui partaient aux assises et dont je m’occupais étaient des affaires de mœurs concernant des mineurs. Cela m’a plu. C’est l’une des thématiques où l’on se sent le plus utile, où l’on voit immédiatement les effets de ce que l’on fait, en matière de protection de l’enfance, de mise hors d’état de nuire d’un abuseur, d’une personne violente.

      La protection des personnes représente pour moi le métier de policier tel qu’il existe dans l’imaginaire de tous. Par ailleurs, cette thématique fait consensus. Il y a beaucoup de partenariats possibles à monter avec le milieu médical, le monde judiciaire, l’éducation nationale, Europol et Interpol, des ONG, et on travaille tous dans la même direction, ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autres thématiques.

      Katie Steel : On traite des dossiers à un niveau plus important, on contribue davantage à changer les choses, car nous sommes en contact avec les partenaires qui influencent les campagnes de prévention, les évolutions législatives, etc., alors qu’en brigade des mineurs, très beau service dont nous sommes issues, on les subit, on passe davantage d’un dossier à un autre.

      Quelle est la spécificité des enquêtes sur la pédocriminalité ?

      V. B. : Il y a une dimension psychologique à prendre en compte dans tous les dossiers de violences sur les personnes, que l’aspect « mineurs » ne fait qu’exacerber. Si on veut pouvoir recevoir des confidences qui sont extrêmement compliquées à obtenir, tant du côté des victimes, de leurs entourages, que des auteurs, il faut faire preuve de psychologie, savoir être vraiment dans l’écoute, la compréhension. Être dans l’empathie, mais pas trop, ne pas se laisser déborder, ne pas avoir de préjugés.

      Dans nos dossiers, on a l’habitude de dire qu’il n’y a pas de normalité, pour mettre à l’aise les gens, parce que c’est extrêmement important qu’ils ne se sentent pas jugés, quelle que soit la façon dont ils agissent, ou ce qu’ils ont pu faire. C’est la même chose pour les violences sexuelles à l’égard des majeurs. Une personne peut avoir une sexualité qu’on pourrait, avec nos propres référents, qualifier de « débridée » ou « d’inhabituelle », cela ne veut pas pour autant dire qu’elle a cherché à être agressée. Donc pas de jugement. On reçoit les informations brutes.

      Dans les affaires de violences sexuelles, on fait encore face au stéréotype de la « victime parfaite », dont le comportement, la vie, la tenue devraient être irréprochables. Comment luttez-vous contre ce préjugé ?

      K. S. : La « victime parfaite » n’existe évidemment pas. En tant que policiers, nous traitons toutes les victimes de la même manière. Chez les jeunes mineurs, c’est plus facile que chez les adolescents et les majeurs, où ce préjugé existe : l’enfant a moins de vécu et potentiellement un parcours davantage en ligne droite ; et on n’attend rien d’un enfant, car il est toujours vu, par tout le monde, comme une victime.

      V. B. : Cela peut être piégeux, d’ailleurs. Il est estimé actuellement qu’à partir du moment où c’est un enfant, il a toujours raison. Or, absolument pas : sa parole n’est pas d’or.

      Pourquoi un témoignage de victime peut-il mettre des décennies à surgir, et en quoi cela complique-t-il l’enquête ?

      V. B. : Quand les faits sont intervenus dans le cadre familial, on sait pertinemment que parler a des conséquences sur de nombreuses personnes, que cela fait voler en éclats l’image que toute la famille peut avoir de la personne visée par les dénonciations, que c’est déstabilisant pour la victime, qu’il y a la peur du qu’en-dira-t-on. C’est vraiment une décision extrêmement personnelle. Jamais on ne leur dira, même si cela fait des années, même s’il y a eu d’autres victimes ensuite : « Mais vous auriez dû parler avant. » Jamais.

      K. S. : Il y a le traumatisme, qui fait qu’on met de côté et que cela remonte plus tard, la honte, la culpabilité. Et, souvent, la victime aime bien la personne qui l’agresse, même si elle n’aime évidemment pas les abus. Parfois, on reçoit des gens qui ne sont pas encore prêts à porter plainte, on discute, on ne les force jamais à déposer plainte. Par contre, on les informe du délai de prescription. Il arrive qu’ils reviennent la veille de la prescription.

      Comment mène-t-on des auditions de victimes enfants – des enfants parfois si jeunes qu’ils parlent à peine ? A-t-on progressé dans ces techniques d’audition ?

      V. B. : On est formés pour cela – une formation de deux à trois semaines. Chaque audition est différente, parce que chaque enfant est différent. On applique en l’adaptant un nouveau protocole plus précis (protocole du NICHD – National Institute of Child Health and Human Development), en trois phases.

      La première phase est la mise en confiance – particulièrement important pour les tout petits. D’abord, on établit les règles de communication. On s’identifie – on n’est pas son copain, il faut toujours qu’il ait en tête que nous sommes une autorité –, tout en ayant un lien qui soit fluide avec lui. On n’est pas en tenue, on est dans une salle adaptée aux enfants, où il y a des jeux, la possibilité de faire des dessins. On essaye de voir s’il fait la différence entre la vérité et le mensonge.

      K. S. : Il faut qu’on puisse instaurer un dialogue. On donne notre attention à l’enfant. La plupart du temps, il aime être écouté. On part par exemple d’un événement récent qui lui a plu, comme son dernier goûter d’anniversaire, on lui demande de le raconter en détail, on l’entraîne à utiliser sa mémoire.

      V. B. : Cela nous permet de voir son niveau de langage, sa psychomotricité, s’il arrive à se repérer dans le temps et dans l’espace, et nous aiguille dans le type et la formulation des questions qu’on va pouvoir lui poser. La deuxième phase, on laisse l’enfant parler – comme pour les adultes, d’ailleurs. Car 80 % des éléments utiles et non pollués dans une audition sont donnés au cours de ce « récit libre ».

      Dans cette phase, on ne demande pas de précisions, même si l’enfant a du mal à tout raconter de façon chronologique et avec les détails. Parce que si l’on coupe quelqu’un dans son récit, il ne reprendra jamais là où il s’est arrêté. Le travail de mémoire est perturbé, c’est terminé. La troisième phase, ce sont les questions, qui doivent obligatoirement être ouvertes.

      K. S. : On rebondit uniquement sur les éléments qu’ils nous ont apportés dans le récit libre. Par exemple, si on pense que quelque chose s’est passé dans une voiture, mais que l’enfant ne nous a jamais parlé de voiture, on ne va pas dire : « Est-ce que ça s’est passé dans une voiture ? », on va poser des questions beaucoup plus ouvertes, pour savoir s’il nous en parle.

      V. B. : Il faut que notre question enclenche un nouveau récit. Pas juste une réponse, oui/non. Il faut proscrire les questions à choix multiples, parce que l’enfant ne retiendra que le dernier choix…

      K. S. : Même chose avec les réponses dans les questions, par exemple : « Le ciel est orange, n’est-ce pas ? » Ça, c’est catastrophique, parce que l’enfant est habitué à dire « oui » aux adultes, donc il répondra « oui ».

      Retenir l’attention d’un enfant le temps d’une audition est difficile. Comment gère-t-on et interprète-t-on ses silences, sa lassitude, ses refus de répondre ?

      V. B. : Les techniques d’évitement (par exemple quand il n’écoute pas ou est moins attentif), les silences, peuvent aussi vouloir dire des choses. Il ne faut pas essayer de combler ces silences, ils peuvent être stratégiques à un moment où les faits sont compliqués à verbaliser. On retranscrit dans nos procès-verbaux le comportement de l’enfant, s’il s’agite, se lève tout le temps, etc., et les auditions sont communiquées aux pédopsychiatres qui vont examiner les enfants aux unités médico-judiciaires. Ce double examen médical et psy est obligatoire dans les procédures d’abus sexuels sur mineurs.

      K. S. : On peut aussi utiliser les silences : si on les laisse s’installer, la personne auditionnée va vouloir d’elle-même parler au bout d’un moment pour les combler. Alors on obtiendra peut-être des informations supplémentaires.
      « On retrace le parcours de vie complet de l’auteur comme de la victime, dans tous les domaines »

      Est-ce que le fiasco judiciaire de l’affaire Outreau en 2004 a changé quelque chose dans votre travail ? Avez-vous davantage peur de témoignages biaisés, de paroles d’enfants influencées, d’un effet de contamination ?

      V. B. : Ce n’est pas une peur, mais c’est quelque chose qu’on a toujours à l’esprit. Nous n’avons pas eu besoin d’Outreau pour savoir que la parole de l’enfant ne doit pas être prise à 100 %. Cela reste une base pour une enquête, la procédure n’en reste pas moins à charge et à décharge. Et si rien ne contextualise l’audition d’un enfant, c’est extrêmement compliqué. Après Outreau, on a continué à travailler de la même façon, simplement le protocole d’audition a été adapté, parce que de nouvelles techniques (le protocole du NICHD notamment) sont arrivées. Il n’y a pas eu d’énorme révolution.

      Quel peut être le cheminement d’un enfant qui est victime de pédocriminalité ? Comment arrive-t-il jusqu’à vous ?

      V. B. : À la brigade des mineurs, la plupart du temps, on part du témoignage de l’enfant ou d’un signalement – effectué par les écoles, les infirmières scolaires, les psychologues, les médecins, les pédiatres, les mères, des proches de la famille, quelqu’un de confiance à qui l’enfant s’était confié. Nous, on fait plutôt le cheminement inverse, puisque, en dehors des dossiers spécifiques et sensibles, on constate l’infraction sur Internet. Et donc on essaie d’aller jusqu’à l’enfant, de l’identifier et de recevoir ses déclarations.

      Qu’est-ce qui peut justifier un signalement ?

      V. B. : C’est tout le problème, il n’y a pas de critère, c’est propre à chacun. Il y a actuellement des réflexions sur l’idée d’un panel de signaux faibles, sur lequel les gens pourraient s’appuyer pour faire des signalements. Les personnes ont souvent peur de faire des signalements, peur des conséquences, pour elles ou pour les protagonistes.

      Mais rappelons que toute personne qui aura fait un signalement, même s’il ne débouche pas sur des faits avérés, ne sera jamais poursuivie de quoi que ce soit. On considère qu’elle a fait son travail de citoyen. Souvent, les signaux faibles montrent un problème, pas forcément des abus sexuels, cela peut être des abus psychologiques, une carence familiale, une situation matérielle et morale défaillante.

      Quels sont ces signaux faibles ?

      K. S. : Un enfant qui travaillait très bien à l’école et qui, du jour au lendemain, lâche complètement. Un enfant qui se remet à faire pipi au lit. Un mineur dans un club de sport qui, après le match, est le seul à ne pas aller sous la douche avec les copains. C’est peut-être parce qu’il est pudique, mais ça peut aussi être parce qu’il a des hématomes ou que cela le dérange d’être nu car, pour lui, c’est le moment où il arrive quelque chose. Ces signaux ne veulent pas forcément dire qu’il y a des abus sexuels, mais ce sont des petites choses qui, cumulées, peuvent amener à s’inquiéter.

      Dans les dossiers de violences sexuelles, comment sort-on du parole contre parole et arrive-t-on à établir les faits ?

      K. S. : Tout dépend de l’ancienneté des faits et de l’existence ou non de preuves matérielles. S’il n’y en a pas, l’important est de recueillir le maximum de témoignages possibles, à charge et à décharge.

      V. B. : Ce sont d’ailleurs les dossiers les plus longs et ceux où l’on fouille le plus. Dans une affaire sur des faits anciens, j’ai entendu environ 350 personnes pour établir les faits. C’est un gros travail d’environnement, où l’on retrace le parcours de vie complet de l’auteur comme de la victime, dans tous les domaines. Après, on cherche les incohérences dans les discours, on fait des recoupements.

      K. S. : Par exemple, la victime nous dit que le mis en cause dort avec des chaussettes. Lui, il dit que non. On va questionner tout l’entourage, ses anciennes compagnes, pour savoir s’il dort avec des chaussettes ou pas. Si elles disent que oui, cela nous donne un élément pour dire que, s’il a menti sur un détail aussi insignifiant, il est donc susceptible de mentir sur des points plus cruciaux. Cela permet également de renforcer la véracité des propos de la victime : elle disait la vérité sur le fait qu’il dorme avec des chaussettes.

      Quelles peuvent être les preuves matérielles dans vos enquêtes ?

      V. B. : On peut trouver de l’ADN, des documents (mails, lettres, carnets scolaires, carnets de santé, etc.), des données téléphoniques (avec la limite de la loi et de la courte durée de conservation), des images vidéo. Par ailleurs, dans les affaires de violences sexuelles, les victimes font l’objet d’un examen médical approprié et sont aussi vues – comme les mis en cause – par des psychiatres ou des psychologues, ce qui nous donne des éléments de personnalité.

      Retrouve-t-on un profil type des pédocriminels ?

      V. B. : Psychologique, oui. Ils ont souvent au moins trois traits de caractère redondants : égocentrés, narcissiques ; immatures affectivement ; et incapables de mettre en place des relations interpersonnelles avec des gens de leur âge. Mais il n’y a pas de profil d’âge, socio-culturel, professionnel.

      Dans la cybercriminalité, ce sont des hommes. Quand il y a des femmes impliquées, c’est le plus souvent dans le cadre d’un couple, et en général les abus qu’elles commettent ne sont pas pour leur propre plaisir sexuel mais pour celui de leur conjoint. Enfin, les femmes abuseuses le font plutôt dans un cadre intra-familial.

      K. S. : Il peut y avoir des profils très différents. Ceux qui cherchent l’attention ou l’amour de l’enfant ; ceux qui l’utilisent comme un objet, peu importe son attitude, pour leur propre plaisir ; ceux qui se disent « amoureux » de lui.

      Le risque du mensonge des victimes, d’un faux témoignage, est souvent agité dans les affaires de violences sexuelles. Les études existantes évoquent des chiffres oscillant entre 0,62 % et 10 % de plaintes « infondées », selon les pays et les définitions. A-t-on des chiffres en France ?

      V. B. : Non, la thématique des violences sexuelles est celle où l’on a le moins de statistiques. On a beaucoup de témoignages dans ce sens, mais on ne peut pas appeler cela des « faux témoignages ». Cela peut être une adolescente qui a eu des relations sexuelles consenties, ne veut pas que cela se sache et pour s’extraire du courroux familial dit qu’elle a été abusée. Ou un enfant instrumentalisé par ses parents dans le cadre d’une procédure de séparation.

      K. S. : Car, dans ce cadre, des choses peuvent être suggérées ou dites par les parents, même sans vouloir faire de mal, et hors contexte… Mais on est formés à pouvoir faire la différence et on arrive à déceler assez vite ce type de déclarations, d’abord dans le récit de la personne, ensuite dans le reste de l’enquête, qui le démontre très vite.

      Dans l’un de mes dossiers, une jeune femme avait dit avoir été violée dans le métro. On a récupéré toutes les vidéos du métro. En réalité, elle avait loupé son oral d’examen et dit à ses parents que c’était parce que cela s’était passé après un viol : ils l’avaient emmenée déposer plainte. Dès le début de l’audition, on avait des doutes : son comportement, sa façon de raconter, certains éléments. Mais nous avions de toute façon enquêté sans jugement, en récoltant des éléments à charge et à décharge.

      Et du côté du mis en cause ?

      K. S. : On dresse son CV, puis on le laisse raconter, dans une phase de discours libre, sans poser de questions ou dire ce que l’on a. Cela permet de faire émerger des incohérences par rapport à ce qu’il va répondre ensuite, lors de questions plus précises.

      Comment on identifie un pédocriminel ? Quelles sont vos méthodes d’enquête ?

      V. B. : Nos techniques d’enquête doivent rester discrètes, voire secrètes. Les pédocriminels lisent beaucoup sur le sujet – y compris dans la presse –, pour s’adapter et ne pas commettre d’erreurs qui mèneraient à leur identification. Sur les forums de conseils, ils écrivent : « Je vais commencer à diffuser, je veux savoir comment me protéger. » Donc nous ne pouvons rien divulguer.

      K. S. : C’est vraiment une communauté, ils discutent entre eux de la manière de faire, sur des forums, des blogs. On a des dossiers où l’on voit des communications du type : « Je vais essayer d’agresser ma fille, elle a 5 ans, comment je fais ? » Sur le darknet, on trouve des tutos expliquant comment agresser sans laisser de traces. Ou encore des tentatives de reconstitution d’enquêtes sur des affaires médiatisées, à partir d’articles de presse.

      V. B. : C’est une communauté qui s’adapte, qui est très mobile. Europol a d’ailleurs mis en place un site, Trace an Object, consultable par tous, qui permet d’extraire le décor d’une vidéo intéressant les enquêteurs et, par l’intervention des internautes, d’identifier le lieu de production des images (par exemple via l’un des objets du décor). C’est une aide particulièrement appréciable du public, compte tenu de la charge de travail inhérente à cette thématique.

      Est-ce que le fichier des auteurs d’infractions sexuelles et violentes (Fijais) a fait avancer les choses ? À l’inverse, est-ce qu’on n’est pas trop rivés sur ce fichier dans certaines enquêtes ?

      K. S. : Cela permet un suivi régulier des personnes qui y sont inscrites, notamment de leur adresse actuelle. Quand on a un fait sur un lieu précis, ce fichier s’avère très utile. Il permet aussi d’empêcher certaines personnes d’accéder à des professions avec des enfants, même si ce contrôle devrait être impératif pour un certain nombre de professions et concerner également les bénévoles.

      V. B. : On voit aussi le parcours criminel des individus, s’il y a une escalade dans la commission des faits, qu’untel a potentiellement pu passer à l’acte avec un contact physique avec le mineur. Mais, a contrario, ce n’est pas parce qu’il n’est pas dans le fichier qu’on va se dire : « On laisse tomber. » On aura plutôt le réflexe de se dire : « Lui est toujours passé sous les radars », et on va essayer de trouver pourquoi.

      Obtenez-vous souvent des aveux en garde à vue ?

      V. B. : Oui, dans la majorité de nos procédures. Parce que souvent nous avons les preuves matérielles avant. Beaucoup ont même tendance à expliquer leur geste. Certains sont « soulagés » d’avoir été attrapés. Ceux-là ne sont pas des prédateurs, ils ont parfois de l’empathie pour les enfants qu’ils ont agressés. En jouant là-dessus, et sur l’importance pour l’enfant que l’auteur reconnaisse les faits, souvent ils viennent aux aveux. D’autres peuvent parler librement de ce qu’ils ont fait aux enfants, car ils en sont malheureusement fiers, estimant que c’est un mode de vie qui devrait être légalisé.

      Combien de dossiers sont traités chaque année par les policiers spécialisés dans les violences faites aux mineurs ?

      V. B. : Nous avons environ 250 à 300 saisines par an. Nous sommes 14 enquêteurs, on fait une moyenne de 25 à 30 gardes à vue à l’année, ce qui mobilise quatre personnes par garde à vue, le plus souvent en province, et ce qui revient à être parti une semaine sur deux. Ce sont des dossiers très souvent avec des volets internationaux, donc des missions à l’étranger. Chaque dossier est piloté par un directeur d’enquête, auquel on peut assigner un assistant, si besoin – notamment pour les dossiers complexes ou sensibles, comme Matzneff ou Epstein.

      Combien de temps passez-vous en moyenne sur un dossier ?

      V. B. : Quand on commence une enquête, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Un dossier sur lequel on peut se dire qu’en trois mois, c’est fini peut s’avérer énorme, avec un élément à l’origine de l’enquête qui n’était, en fait, que la partie émergée de l’iceberg : on peut alors y passer des années. On peut identifier rapidement l’auteur, ou parfois on peut avoir un dossier de corruption de mineurs dans lequel on a pléthore de victimes (parfois plusieurs dizaines), et cela nous prendra deux ans. Et dès qu’il y a un volet international, on multiplie par trois le temps, minimum.

      Avez-vous constaté une augmentation du nombre de dossiers dont vous êtes saisies ces deux dernières années ?

      V. B. : Oui, en dix-huit mois, nos saisines ont augmenté d’environ 200 à 250 %. Cela s’explique d’une part par l’utilisation d’outils qui nous permettent de détecter des auteurs potentiels et des victimes. Et, d’autre part, par la libération de la parole, la prise de conscience sur ces questions.

      K. S. : Il y a aussi davantage de signalements, notamment pour les faits commis à l’étranger, sur des Français qui voyagent, car les gens commencent à devenir plus vigilants.

      Donc il y a eu aussi un « effet #MeToo » sur les dossiers de pédocriminalité ?

      K. S. : Oui, pour les adolescents et pour les faits anciens. Après #MeToo, on a eu plus d’appels en brigade des mineurs pour des faits anciens.

      V. B. : Après la diffusion du film Polisse (2011) de Maïwenn aussi. Des gens de 70 ans nous appelaient pour dire qu’ils avaient été victimes. Avant, beaucoup ne savaient pas qu’il y avait des services dédiés à la lutte contre la pédocriminalité.
      « Dans notre unité, nous sommes 14 enquêteurs, quand les Britanniques sont 250 »

      Avec quels moyens enquêtez-vous ?

      V. B. : Dans notre unité, nous sommes 14, quasiment au même niveau qu’en Roumanie (10 enquêteurs), quand les Britanniques sont, pour leur part, 250 et les Néerlandais 130. Il faudrait que nous soyons dix fois plus. On est clairement en sous-nombre. Tous les services dédiés aux mineurs victimes sont engorgés, à chaque niveau. Y compris nos partenaires : la justice, les médecins, les psychologues, les experts psy. Il faut une prise de conscience à tous les niveaux.

      Avez-vous l’impression que le gouvernement prend la mesure de ce gigantesque problème de santé publique ?

      V. B. : Ça commence. On est aux balbutiements de la prise de conscience. On milite pour qu’il y ait un plus grand nombre de services spécialisés et formés dans toutes les professions concernées par les violences sexuelles envers les mineurs.

      Tous les enquêteurs ne sont pas formés spécifiquement pour les auditions d’enfants victimes ?

      V. B. : Non, c’est le souci. Il n’y a pas assez de formations, cela coûte très cher. Très souvent, les collègues sont déjà affectés avant d’être formés. Il faudrait qu’il soit obligatoire de faire une série de stages avant d’arriver dans les services, comme c’est le cas au renseignement. Quand je suis arrivée à la brigade des mineurs, j’ai d’abord assisté à des auditions derrière la glace sans tain, puis j’ai été « officiellement » formée quatre ans après. Ce n’était qu’une formalité, car je faisais déjà des auditions depuis longtemps, en utilisant des techniques que mes collègues m’avaient eux-mêmes enseignées.

      Mais maintenant, ce n’est plus possible, d’une part parce que le protocole du NICHD est très particulier et, d’autre part, parce les enquêteurs formés en poste ont trop de dossiers, et donc plus le temps de le faire. D’autant que, avant, les enquêteurs restaient très longtemps en poste, en moyenne dix, douze, voire quinze ans, ce qui n’est plus automatiquement le cas maintenant. Ce sont des services usants.

      Le gouvernement a annoncé la tenue, à l’automne, d’états généraux de la lutte contre les violences faites aux enfants. Qu’en attendez-vous ?

      V. B. : Beaucoup. Une augmentation significative des moyens humains, toutes professions confondues, et un plan national interministériel sur la thématique, permettant ainsi une cohérence d’actions entre tous les partenaires de la thématique. D’ailleurs, nous avons déjà réfléchi, à notre niveau, à un développement central et local de notre unité, un projet qui a reçu l’agrément du directeur central de la police judiciaire. Car aujourd’hui, on manque de moyens humains, on est obligés de prioriser les dossiers et ça, c’est atroce. On ne devrait pas avoir à le faire.

      K. S. : L’augmentation du nombre de dossiers et le manque de temps génèrent beaucoup de frustration et de stress chez les enquêteurs. Ils veulent faire plus et ce n’est pas possible.

      Les enquêteurs travaillant sur cette thématique difficile bénéficient-ils d’un suivi psychologique ?

      V. B. : À la différence des autres services traitant la thématique, nous avons un « suivi » psy (deux entretiens par an), mais c’est l’exception.

      K. S. : Dans notre unité, cela a été rendu obligatoire, mais ça ne l’est pas dans ce type de service, cela doit être une volonté de la hiérarchie.

      Comment se détache-t-on de ces sujets difficiles ?

      V. B. : On essaie d’avoir une cohésion, d’échanger ensemble sur nos dossiers, de déjeuner en groupe, de rire pour se libérer aussi. Et quand on voit que parfois des collègues ne sont pas capables de passer à autre chose sur un dossier, on a un débriefing psy exceptionnel. On essaye d’être très à l’écoute et vigilantes en tant que cheffes d’unité.

      Ces dossiers génèrent-ils davantage de burn-out ? Car votre responsabilité est énorme…

      V. B. : Je pense au contraire qu’il y en a moins. Parce qu’on se sent particulièrement utiles, que cette thématique est communautaire, même au sein des policiers, et qu’il y a une cohésion dans les unités qu’on retrouve peut-être moins ailleurs. Mais c’est vrai que cette thématique est un sacerdoce. On ne fait pas des heures de fonctionnaire. On est rappelables le week-end, pendant les congés. Des collègues reviennent pendant leurs congés sur des dossiers qui leur tiennent à cœur. Pour certaines techniques d’enquête comme l’enquête sous pseudonyme, ce n’est pas 9 heures-18 heures : la surveillance des réseaux, des tchats, c’est du H 24.

      Est-ce que pour vaincre la pédocriminalité, il ne faudrait pas renforcer d’autres moyens que les vôtres, en amont ?

      V. B. : Il faut absolument agir en matière de prévention : interventions en milieu scolaire, dans le milieu sportif, auprès du personnel éducatif mais aussi des enfants et des parents, comme on le fait sur la thématique des drogues. En Scandinavie, les agressions sont en baisse parce que les enfants sont vigilants. Être maintenu dans la méconnaissance et l’ignorance ne protège pas les enfants, c’est le contraire.

      K. S. : Les mineurs produisent eux-mêmes les images qui peuvent être utilisées par les pédocriminels, parce qu’ils se prennent en photo, sont derrière leurs écrans, pensent parler à des mineurs. Si on faisait davantage de prévention, on pourrait diminuer de moitié ce type de dossiers de corruption de mineurs.

      Comment jugez-vous l’accueil dans les commissariats sur le sujet des violences sexuelles ?

      V. B. : Quand on se présente dans un commissariat, on est en général reçu par une personne à l’accueil, pas nécessairement formée au recueil de la parole des victimes. Il faudrait mettre en place un système de pré-plainte, pour les dossiers qui ne sont pas des flagrants délits, qui ne nécessitent pas d’obtenir immédiatement des preuves matérielles (prélèvements, blocage de caméras), avec la possibilité de prendre rendez-vous.

      K. S. : Quand il y a un service spécialisé sur le lieu de plainte, les victimes sont généralement rapidement reçues pour être entendues par des personnes formées. Malgré cela, souvent, ce personnel formé fait défaut dans les commissariats. Mais ces dernières années, des programmes de formation ont été mis en place.

      Comment expliquez-vous que, dans certains procès-verbaux, on trouve encore des propos problématiques ou des jugements de la part des policiers, sur la tenue des victimes par exemple ?

      K. S. : C’est souvent une maladresse dans la façon de poser les questions qui sont nécessaires à l’enquête. Parfois, les enquêteurs manquent simplement de pédagogie : quand on questionne les personnes sur des détails de leur vie, ou sur la manière dont elles étaient habillées, il faut expliquer pourquoi. Dire par exemple qu’il est important qu’on connaisse la tenue vestimentaire pour notre travail d’exploitation des vidéos issues des caméras de vidéosurveillance, ou bien pour identifier d’éventuels vêtements retrouvés comme étant ceux portés par la victime au moment des faits, et donc faire des recherches d’éventuelles traces.

      Il y a, encore aujourd’hui, des refus de prendre des plaintes pour des faits de violences sexuelles. Comment l’expliquez-vous ?

      K. S. : Il y a une nouvelle charte d’accueil dans les commissariats, qui précise l’obligation de prendre les plaintes. Quand j’ai travaillé en commissariat, jamais on n’a refusé de prendre des plaintes. C’est très rare. Même si elles étaient peut-être mal prises, les plaintes étaient prises.

      V. B. : Le souci, en général, c’est que la personne se présentant au commissariat s’est dit : « C’est maintenant, je suis prête, j’y vais », après y avoir pensé pendant des jours, des mois ou des années. Et lorsqu’elle arrive, il est possible que tout le monde soit occupé, qu’on lui annonce plusieurs heures d’attente ou qu’on ne puisse pas recueillir son témoignage dans de bonnes conditions. Et c’est peut-être pour cela qu’on ne prend pas la plainte immédiatement. Mais, encore une fois, c’est certain qu’il y a quelque chose à faire en termes de moyens humains et de pédagogie auprès des victimes potentielles se présentant dans leur commissariat. D’autant que si, dès le début, la relation avec la victime est biaisée par un mauvais accueil, c’est compliqué pour le reste de la procédure.

      Vous vous heurtez souvent, dans vos enquêtes, à la prescription. En 2018, le délai est passé de vingt à trente ans pour les crimes sexuels sur mineurs. Qu’est-ce que cela change ?

      V. B. : Pour l’instant, rien, parce que la loi n’est pas rétroactive. Mais avoir gagné dix ans, c’est incomparable.

      K. S. : Trente ans pour ce type de faits [à partir de la majorité – ndlr], c’est raisonnable. Souvent, il y a un traumatisme tel que la personne n’est pas en mesure, avec le silence autour de ce type de faits, d’en parler, et ne peut le faire que lorsqu’elle est stable dans sa vie – par exemple en couple, avec une famille, donc souvent assez tard. À 38 ans, on n’est pas forcément prêt, à 48 ans davantage.

      Au Canada, l’imprescriptibilité est le principe retenu pour tous les crimes. Dans l’une de nos enquêtes, une victime s’interrogeait : « Pourquoi l’État déciderait qu’à partir de tant d’années je dois pardonner ? » Qu’est-ce que changeraient la suppression de la prescription ou un nouvel allongement des délais ?

      V. B. : À un moment donné, le temps passant, cela devient compliqué de récolter des preuves. On ne peut plus enquêter dans de bonnes conditions : tous les témoins seront décédés ou ils ne se souviendront plus d’éléments pouvant aider à la manifestation de la vérité.

      K. S. : Il faut savoir que, prescription ou pas, on travaille. Si la personne veut venir déposer plainte ou témoigner, on va la recevoir, on prend toujours sa plainte. Notamment parce qu’il y a potentiellement des risques que l’individu sévisse encore.

      V. B. : Et est-ce qu’une victime de 60 ans recherche obligatoirement que son auteur soit condamné à une peine de prison ? Il faudrait un statut un peu autre qu’une condamnation pénale, et c’est très compliqué.

      Par contre, il y a un travail de pédagogie à faire auprès de la victime sur la prescription des faits (sur le fait que cela ne doit pas la freiner dans son désir de parler de ce qu’elle a subi). Car même si les faits sont prescrits, il n’en reste pas moins que c’est extrêmement important pour elle de se retrouver un jour au sein d’un tribunal, de pouvoir témoigner et de voir que, grâce à son intervention, d’autres personnes ont révélé des faits non prescrits et que cela a permis de mettre un coup d’arrêt aux activités de l’individu. C’est gratifiant, valorisant, elle devient un maillon à part entière de la chaîne.

      Que répondez-vous à ceux qui sont surpris par les moyens mis en œuvre et la rapidité dans les enquêtes – très médiatisées autour des témoignages d’Adèle Haenel ou de Vanessa Springora ?

      V. B. : Ce n’est pas traité plus vite parce que ce sont des personnalités, c’est faux. Par exemple, si l’enquêteur chargé du dossier dit « médiatique » a un dossier d’une petite fille abusée sexuellement au même moment où il est censé faire la garde à vue du mis en cause du dossier médiatique, on laissera tomber la garde à vue pour travailler sur l’enfant en danger immédiat.

      K. S. : Pour nous, ce qui importe, c’est l’urgence actuelle : les victimes qui sont encore en danger potentiel et les flagrants délits.

      Certains soulignent en particulier la réactivité de la justice dans l’ouverture des enquêtes visant Christophe Ruggia (mis en examen après la plainte d’Adèle Haenel) et Gabriel Matzneff, ou la rapidité des investigations dans « l’affaire Ruggia » et sa mise en examen deux mois et demi après l’ouverture de la procédure.

      V. B. : L’enquête concernant les faits dénoncés par Adèle Haenel est à peine entamée. Cela prendra des mois. Le temps judiciaire est, de toute façon, toujours long. Après, on agit en fonction du risque de dépérissement des preuves. C’est tout un équilibre de données qui font qu’à l’instant T on choisit plutôt tel ou tel dossier.

      K. S. : Dans la plupart des cas, les mis en cause ne sont pas au courant de l’enquête en cours et on préfère avoir le plus d’éléments possibles avant de les interroger. Mais quand ils sont au courant, c’est important de faire la garde à vue rapidement, parce qu’ils peuvent potentiellement faire disparaître des preuves. Quant aux ouvertures d’enquêtes préliminaires par le parquet, dès qu’on est au courant des faits, on ouvre automatiquement, dans tous les dossiers, tous les jours. Sauf que ce n’est pas dans les journaux…

      Avez-vous connu des entraves sur des dossiers concernant des personnalités connues ? Notez-vous une évolution à ce niveau-là ?

      K. S. : Peu importe la personne mise en cause, je traiterai le dossier de manière identique. On aura de moins en moins de gens protégés, car les personnes aux responsabilités ne veulent plus être mêlées à des investigations dans notre thématique, même le fait d’être juste ami avec la personne mise en cause peut mettre à mal une carrière.

      Que pensez-vous du débat sémantique pédophilie/pédocriminalité ? Quel terme utilisez-vous ? Et jugez-vous, comme certains, le terme « pédocriminel » militant ou trop idéologique ?

      V. B. : « Pédocriminalité », on trouve cela très bien, ce n’est militant en rien. La pédocriminalité est une réalité, qui a plusieurs dimensions : des violeurs, des agresseurs, des diffuseurs, des détenteurs, des consultants. « Pédophile » ne regroupe pas l’intégralité des individus auxquels on a affaire. Cela veut dire « qui aime les enfants », nous estimons que ce n’est pas de l’amour, ce sont eux qui se targuent d’aimer les enfants. Et les pédophiles concernent les enfants prépubères, or, il y a de plus en plus de pédocriminels qui ont accès à des enfants tout juste pubères.

      De la même manière, l’expression « tourisme sexuel » n’a plus cours dans les instances internationales, on parle d’agresseurs d’enfants itinérants. Car le tourisme, c’est sympa, pas les agressions d’enfants…

      Dans un rapport publié le 7 septembre, auquel la France a participé, Interpol alerte sur l’accroissement de l’activité des pédocriminels sur Internet durant l’épidémie de Covid et la réduction du nombre de signalements de cas de violences ou d’exploitation sexuelles d’enfants. L’avez-vous constaté à votre niveau ?

      K. S. : Tout à fait. Le confinement a eu un impact significatif sur les téléchargements de contenus pédopornographiques (plus de téléchargements et pour des quantités plus importantes). Concernant les signalements, il y en a eu, mais, pour l’instant, nous n’avons pas le recul nécessaire pour connaître l’impact du Covid sur les faits intrafamiliaux. Au cours du confinement, nous avons participé au dispositif mis en place par l’association L’Enfant bleu dans le jeu vidéo très prisé des enfants Fortnite, qui permettait de signaler être victime d’abus : 600 signalements ont été effectués.

      #violences_sexuelles #témoignage #police #OCRVP #pédocriminalité #Véronique_Béchu #Katie_Steel

    • Comment on identifie un pédocriminel ? Quelles sont vos méthodes d’enquête ?

      V. B. : Nos techniques d’enquête doivent rester discrètes, voire secrètes. Les pédocriminels lisent beaucoup sur le sujet – y compris dans la presse –, pour s’adapter et ne pas commettre d’erreurs qui mèneraient à leur identification. Sur les forums de conseils, ils écrivent : « Je vais commencer à diffuser, je veux savoir comment me protéger. » Donc nous ne pouvons rien divulguer.

      K. S. : C’est vraiment une communauté, ils discutent entre eux de la manière de faire, sur des forums, des blogs. On a des dossiers où l’on voit des communications du type : « Je vais essayer d’agresser ma fille, elle a 5 ans, comment je fais ? » Sur le darknet, on trouve des tutos expliquant comment agresser sans laisser de traces. Ou encore des tentatives de reconstitution d’enquêtes sur des affaires médiatisées, à partir d’articles de presse.

      V. B. : C’est une communauté qui s’adapte, qui est très mobile.

      c’est ça le vrai complot pédo, que la conspiration #Qanon ridiculise, ces abrutis.

  • La sauvagerie politique de Gérald Darmanin - Page 1 | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/france/290720/la-sauvagerie-politique-de-gerald-darmanin

    Dernier avatar d’une dérive commencée sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, Gérald Darmanin est désormais le nouveau symbole d’une politique sauvage. D’une politique qui ne s’autorise que d’elle-même, s’émancipant des règles communes. D’une politique aventurière, violente et grossière. D’une politique sans autre boussole que le pouvoir, l’abus qu’il permet, le profit qu’on en tire, la protection qu’il confère. D’une politique sortie de ses gonds à la faveur de la panique grandissante d’une classe dirigeante ayant fait sécession, indifférente au sort collectif, arc-boutée sur ses avantages, aveugle aux sursauts du monde.

    alors que la catastrophe sociale, économique, écologique, etc., est déjà en cours, ce pouvoir voudrait continuer comme avant, en ne changeant (presque) rien à sa politique au service d’intérêts sociaux minoritaires.

    Dès lors, il lui faut faire diversion, en montant la société contre elle-même, en la divisant, en l’hystérisant, en la brutalisant. C’est la fonction du nouveau mantra présidentiel dont Gérald Darmanin se veut l’empressé propagandiste, cette déclaration de guerre au « séparatisme » (lire l’article d’Ellen Salvi). Sont ainsi amalgamées comme une nouvelle Anti-France, symboliquement décrétées en dehors de la communauté nationale, toutes les dissidences où s’exprime, s’invente et se renouvelle la politique comme émancipation, à partir des sursauts venus du mouvement propre de la société, de ses luttes autonomes et de ses résistances spontanées.

    Le mouvement #MeToo marque un nouvel âge du féminisme, ébranlant dans le monde entier la domination masculine ? On nommera au ministère de l’intérieur un homme politique qui ne nie pas avoir eu des relations sexuelles avec deux femmes venues lui demander d’user de son pouvoir pour les aider (pour obtenir un logement et dans un dossier judiciaire).

    La lutte contre la corruption et pour la moralisation de la vie publique est décisive afin de reconquérir la confiance d’un peuple qui déserte les urnes ? On nommera au ministère de l’intérieur un fidèle de Nicolas Sarkozy, lequel s’est empressé de le faire savoir sur TF1 : « Gérald est un ami, j’ai pu compter sur sa fidélité et sa solidité. » Or il s’agit de l’ancien président le plus cerné par la justice de toute notre histoire républicaine, multi-mis en examen sous les chefs les plus accablants, déjà renvoyé devant les tribunaux dans deux dossiers (Bismuth et Bygmalion) et personnage central de l’énorme scandale des financements libyens.

    La dénonciation des violences policières visant des populations à raison de leur couleur de peau et de leur condition sociale, discriminées et opprimées, est devenue universelle, soulevant notamment les jeunesses nord-américaine et française ? On nommera au ministère de l’intérieur un politicien qui en nie jusqu’à l’existence – « Quand j’entends le mot violences policières, personnellement, je m’étouffe » –, alors même que se multiplient les révélations sur des unités de police à la dérive, violentes, xénophobes, racistes, infiltrées par l’extrême droite, corrompues parfois.

    Les fautes d’aujourd’hui peuvent faire les crimes de demain. Il n’y a pas de frontière étanche entre une République et un régime autoritaire si celle-ci déserte ses règles démocratiques, ses solidarités sociales et ses exigences éthiques. Si l’histoire n’est jamais écrite par avance, l’indifférence aux violences faites aux femmes comme l’encouragement des violences policières, sans oublier la déclaration de guerre à une société décrétée ensauvagée, ne cessent d’ouvrir grand la porte par laquelle la catastrophe s’installera à demeure.

  • Laure Murat : « La “cancel culture”, c’est d’abord un immense ras-le-bol d’une justice à deux vitesses »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/08/01/la-cancel-culture-c-est-d-abord-un-immense-ras-le-bol-d-une-justice-a-deux-v

    Tribune. C’est une guerre culturelle. Elle est à la fois plus ancienne qu’on le croit et plus inédite qu’on le pense. Dans la cacophonie des passions et des controverses qu’elle suscite et dont la presse se fait désormais quotidiennement l’écho, elle vaut surtout pour les questions qu’elle pose. De quoi s’agit-il ? De la « cancel culture », soit littéralement la culture de l’annulation, qui consiste à pointer du doigt une personnalité ou une entreprise dont un propos, ou une action, a été considéré comme répréhensible ou « offensant » et à lui retirer son soutien via les réseaux sociaux.
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    Cette définition, assez large pour faire consensus, désigne avant tout un mode d’expression composé de discours – de la critique à l’insulte – et d’actions – du sit-in au déboulonnage de statues. Elle recouvre une multitude de pratiques, du boycott – droit politique – au cyberharcèlement – délit moderne.
    Article réservé à nos abonnés Lire aussi Thomas Chatterton Williams : « Un espace public corseté par la “cancel culture” ne sert pas les intérêts des minorités »

    Autant dire d’emblée que la « cancel culture », dont le terme remonterait à 2015, fait du neuf avec du vieux. Elle est l’outil le plus récent d’une contestation politique de plus en plus intense, issue des minorités et de la gauche radicale américaine, s’inscrivant dans le combat des droits civiques et du féminisme, excédées par l’impunité du pouvoir et la passivité des institutions face au racisme, à l’injustice sociale, au sexisme, à l’homophobie, à la transphobie, entre autres.

    Black Lives Matter et #metoo sont parmi les mouvements qui empruntent à la « cancel culture » pour dénoncer des situations iniques, exiger des institutions qu’elles prennent leurs responsabilités en cessant d’honorer des personnalités accusées d’agressions sexuelles ou d’œuvres racistes.
    « Tyrannie des minorités »

    C’est ainsi qu’on a vu nombre de journalistes harceleurs quitter leur poste, ou le Parlement américain accepter, sous la pression, de retirer du Capitole les statues des confédérés. La mort de George Floyd a imprimé une impulsion nouvelle à cette vague qui gagne l’Europe, où l’on a vu à Bristol [Royaume-Uni] la statue d’un marchand d’esclaves être jetée à l’eau par la foule, ou [l’ancien roi des Belges] Léopold II être emporté par une grue à Anvers. L’activité sur Twitter a explosé, les exigences se sont démultipliées. La machine s’emballe.
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    Dernier recours d’une population exaspérée, marginalisée et sans autre voix ni pouvoir que l’Internet, la « cancel culture » est devenue l’arme à double tranchant de « clicktivistes » sans frein qui, à force d’oukases et de menaces tous azimuts, s’attirent aujourd’hui de plus en plus de critiques. « Tyrannie des minorités », « appel à la censure », « intolérance et ostracisme », la « cancel culture » annoncerait la fin de la liberté d’expression, selon une tribune publiée dans Harper’s Magazine et dans Le Monde, et signée par 150 personnalités, plutôt classées à gauche.

    Ce délire de pureté, de transparence et d’une cohérence forcenée fait craindre,
    en France, et au prix d’un anachronisme classique, l’avènement d’une nouvelle Terreur

    Un récent sondage (Politico, 17-19 juillet) montre que 44 % de l’électorat américain désapprouvent ces pratiques, 32 % y sont favorables et 24 % se déclarent sans opinion, cependant que 55 % des 18-34 ans reconnaissent y avoir déjà pris part. Plus important, une majorité des sondés (53 %) estiment que ceux qui tiennent des propos offensants en public doivent s’attendre à des conséquences sociales. Si bien que l’on parle plus volontiers aujourd’hui d’« accountability culture » ou culture de la responsabilité. En clair : assumez vos actes et vos propos.
    Dérives inquiétantes

    Ce principe qui n’a rien d’exorbitant s’accompagne néanmoins de dérives inquiétantes et d’amalgames qui laissent perplexes. Le patron d’une chaîne alimentaire dans le Minnesota a manqué de fermer son entreprise à cause d’un tweet raciste de son adolescente de fille, qui a déchaîné une campagne sans précédent sur les réseaux sociaux.

    Sur Twitter, l’effet de concaténation des offenses confine au vertige. Si j’« annule » X et que Y le soutient, Y sera « annulé » à son tour, et s’il s’enferre, tous ses « followers » avec lui. Certains se voient reprocher des propos tenus il y a vingt ans ou des amitiés anciennes avec untel qui aurait fait une blague sexiste. Des vies sont détruites, au terme de campagnes d’exclusion dignes des plus cruels bizutages.

    Ni prescription ni seconde chance ne sont au programme dans ces mises au pilori et ces excommunications. Les êtres seraient des blocs, sommés de justifier tout acte et toute parole. Ce délire de pureté, de transparence et d’une cohérence forcenée fait craindre, en France, et au prix d’un anachronisme classique, l’avènement d’une nouvelle Terreur et d’un conformisme moral proprement frénétique.
    Nouvelle dictature de l’opinion ?

    La « cancel culture », nouvelle dictature de l’opinion ? Ce raccourci, Donald Trump, son ennemi juré, est le premier à le faire. Le 3 juillet, n’accusait-il pas ce « fascisme d’extrême gauche » d’être la « définition même du totalitarisme » ? Etrange saillie venant d’un homme qui passe son temps à humilier publiquement jusqu’à ses plus proches collaborateurs, ne supporte aucune contradiction, appelle au renvoi de certaines personnalités (notamment des journalistes) et a gagné en célébrité par une émission de télé-réalité, The Apprentice, consistant à éliminer (à « annuler » ?) les candidats à coups de : « You are fired ! » (« Vous êtes viré ! »). Etrange image en miroir aussi que ce face-à-face entre une foule en colère et un président écumant toujours de rage, dans un monde de plus en plus polarisé, clivé, qui a perdu le sens du dialogue – sans même parler de celui de la dialectique.
    La querelle de la « cancel culture » oppose de nombreux intellectuels aux Etats-Unis

    Aux Etats-Unis, la nouvelle gauche, née des mouvements #metoo et Black Lives Matter, serait à l’origine d’un phénomène qui inquiète de nombreux intellectuels américains, la « cancel culture », autrement dit une tendance à vouloir faire taire des voix jugées dissonantes, dangereuses ou haineuses. Né sur les réseaux sociaux, ce phénomène se traduit par des mobilisations qui ont fini par provoquer des démissions, renvois, annulations de conférence, etc. Cinq des auteurs de la tribune que nous publions (Mark Lilla, Thomas Chatterton Williams, George Packer, David Greenberg et Robert Worth) sont des intellectuels engagés dans la défense de la liberté d’expression. Avec les 150 personnalités qui se sont jointes à leur appel, ils estiment qu’une frange de la gauche radicale américaine pratiquerait ainsi une forme de censure. Publié sur le site du mensuel américain Harper’s, ce texte devrait l’être également en Allemagne, en Espagne et au Japon.

    Plusieurs événements récents témoignent de ces nouvelles tensions. Début juin, le directeur des pages « Opinion » du New York Times, James Bennet, a été licencié après la parution d’une tribune signée par un sénateur républicain appelant à l’envoi de l’armée contre les manifestations violentes. Tant au sein de la rédaction du quotidien new-yorkais que sur les réseaux sociaux, ce texte a suscité une vive émotion, certains estimant qu’il pouvait porter atteinte à la sécurité des personnes noires. Sans soutenir le contenu de cet article, d’autres personnalités ont estimé que James Bennet avait été limogé avec un empressement douteux, comme s’il fallait au plus vite donner satisfaction aux internautes en colère. Parmi les signataires de la présente tribune se trouvent d’ailleurs plusieurs grandes signatures du New York Times.

    Autre renvoi ayant suscité l’indignation, celui de David Shor, un analyste de données qui a été licencié début juin par son employeur, Civis Analytics, une société de conseil politique proche des démocrates. Il était reproché à M. Shor d’avoir retweeté l’étude d’un chercheur, de l’université de Princeton (New Jersey), qui tendait à démontrer que les manifestations violentes, comme il a pu y en avoir récemment aux Etats-Unis pour dénoncer les violences policières, ont un impact positif sur le vote républicain. Cette attention portée aux conséquences néfastes des manifestations violentes avait été considérée, par certains militants, comme une manière de faire taire la colère des populations noires aux Etats-Unis.

    D’autres intellectuels ne partagent pas cette vision du débat sur la « cancel culture ». Ils estiment au contraire qu’il va permettre de donner davantage la parole aux minorités généralement moins ou peu entendues. D’autres encore jugent que les dénonciateurs de la « cancel culture » font fausse route : selon eux, les menaces sur la liberté d’expression viendraient bien davantage de l’extrême droite que de la gauche radicale. Ils ajoutent que le recours à l’intimidation et à la violence pour faire taire ses opposants serait d’abord et avant tout, aux Etats-Unis, le fait des suprémacistes blancs. Ils rappellent également que Donald Trump a, lui aussi, durement attaqué la « cancel culture » le 4 juillet.

    Posons cette hypothèse. Et si la « cancel culture » n’était que l’avatar logique, inévitable, d’une démocratie à bout de souffle, dite désormais « illibérale », et de l’ère de la post-vérité ? L’enfant illégitime de la pensée occidentale et du capitalisme débridé, dans une société supposément universaliste, aveugle à ses impensés et incapable de reconnaître les crimes et les conséquences sans nombre de l’esclavage et de la colonisation ?

    Enfant illégitime, c’est-à-dire hors institution, qu’une de ces drôleries pas si paradoxales de la langue française appelle aussi : enfant naturel. N’allez pas chercher la violence de la « cancel culture » ailleurs que dans la brutalité du pouvoir. Là se loge le danger, et là l’impasse. Car, comme le rappelle la poétesse Audre Lorde, « The master’s tools will never dismantle the master’s house » (« Les outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître »).
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    Le problème de la « cancel culture » est celui de la riposte, d’une réponse politique adéquate à l’impunité. Car qui annule qui ? Du jour où le footballeur Colin Kaepernick s’est agenouillé en 2016 pendant l’hymne américain pour protester contre les violences policières envers les minorités, il n’a plus été admis à jouer dans aucune équipe de la NFL (National Football League). Et que dire de ces femmes innombrables, violées, harcelées ou qui ont été renvoyées pour avoir refusé une faveur sexuelle à leur employeur ? Annulées, elles aussi, en silence, sans autre pouvoir que de dire, un jour, sur les réseaux sociaux : Moi aussi… Celles qui sont mortes sous les coups de leur compagnon n’auront pas eu cette opportunité.
    Le racisme et le sexisme honorés

    Pendant ce temps-là, alors qu’on reproche aux féministes leur « maccarthysme », Roman Polanski est honoré par toute une profession qui se pique de distinguer l’homme de l’artiste et Gérald Darmanin, sous le coup d’une accusation de viol, décroche le portefeuille de l’intérieur dans un gouvernement qui a juré de faire de l’égalité homme-femme une priorité. Cet exquis sens de la nuance et du paradoxe qui caractérise le patriarcat finit par lasser.

    Car la « cancel culture », c’est aussi et peut-être d’abord cela : un immense ras-le-bol d’une justice à deux vitesses, une immense fatigue de voir le racisme et le sexisme honorés quand les Noirs se font tuer par la police et les statistiques de viols et de féminicides ne cessent d’augmenter. Le lien établi entre l’actualité et l’histoire, les drames du quotidien et les grands récits officiels a souvent fait polémique.

    « On ne réécrit pas l’Histoire », dit-on. Or rien n’est plus faux : on passe son temps à réviser nos jugements, à découvrir de nouveaux éléments, à fournir des interprétations inédites. La « cancel culture », à qui il est reproché de sortir les choses de leur contexte et d’imposer un regard manichéen sur le passé, braque le projecteur sur des aspects le plus souvent liés à l’histoire coloniale, dans le but de rééquilibrer un récit jugé mythique, partial, incomplet, pour mieux s’en émanciper.

    Churchill a régulièrement fait des déclarations sur l’inégalité des races, Victor Schœlcher n’a, certes, pas été le seul à abolir l’esclavage. Fallait-il pour autant tagger d’un « racist » la statue du premier à Londres et renverser celle du second en Martinique, au motif qu’il faudrait honorer en lieu et place l’esclave Romain, dont l’arrestation en 1848 pour avoir joué du tambour avait déclenché le soulèvement libérateur ? Non.

    Il est urgent en revanche d’entendre un cri d’alarme qui partout se répand et d’en comprendre les vrais enjeux, afin que la catharsis, la punition et les exactions en tout genre ne deviennent le seul mode de (non) communication entre le pouvoir et le peuple, dans un monde verrouillé par une spéculaire et mortifère logique de flics.

    Laure Murat est historienne et essayiste, professeure de littérature à l’Université de Californie, à Los Angeles.

    #Cancel_culture #Minorités #Liberté_expression #Histoire

  • MASC’OFF, Rap et masculinité(s) | Épisode 0 - Postulats - YouTube
    https://www.youtube.com/watch?v=l-J9Y-NULKU&feature=youtu.be

    [TIMING DES DIFFÉRENTS THÈMES ABORDÉS, CI-DESSOUS*]
    Podcast réalisé avec Wetu « Le Passant » Badibanga (artiste de spoken word), Kayitana « Kay Rubenz » Kagame (Dj, chroniqueur rap) et José « Geos » Tippenhauer (animateur radio, rappeur ), MASC’OFF est une discussion autour de la #masculinité dans le monde du #rap.

    Les protagonistes connaissent parfaitement ce milieu. Dans cet épisode pilote, ils partagent leurs expériences et posent les bases de l’échange, en rappelant qu’ils ne sont pas des donneurs de leçon et qu’ils veulent éviter toute stigmatisation ou récupération. La thématique ne pouvant être résumée en 45 minutes, ils proposent ici une série de questionnements plutôt que de réponses.

    ARTICLE À LIRE EN COMPLÉMENT : https://www.jetdencre.ch/le-rap-est-a...
    PODCAST EN VERSION AUDIO :
    https://soundcloud.com/jetdencre/masc...

    *TIMING DES THÈMES ABORDÉS :

    00:00 INTRODUCTION

    – PRÉSENTATIONS :
    1:05 On connaît et aime le Rap : auditeur, dj, rappeur, animateur radio, etc.
    09:36 Rap et Genre, un tabou ? Les médias spécialisés en parlent peu
    13:25 Épisode 0 : les bases, quelques questions, peu de réponses...
    13:43 Comment on en vient au Genre et à l’idée de ce podcast ?
    21:20 Masc’Off : bas les masques de la masculinité erronée

    – POSTULATS :
    23:59 Le Rap et ses codes
    25:14 Être un homme, so quoi ? (avec extrait d’Obama)
    28:13 Rap et Genre, entre c*uilles : pourquoi un boys club ?
    31:39 La masculinité entendue dans notre société comme non-féminité
    32:28 La place des alliés : des hommes qui parlent de sexisme
    33:08 Aucun leçon à donner
    33:41 Les rappeuses et le(ur) public : le manque de figures féminines, Lil’Kim, etc.
    35:14 Ne pas trahir la cause, éviter les récupérations et stigmatisations
    36:56 La société est sexiste
    37:45 Miroir grossissant : le Rap est à la société ce que le gonzo est au porno
    39:36 "C’est de l’art, le public a du recul"

    – PISTES DE RÉFLEXION :
    40:34 Familles monoparentales : quand le Rap remplace ton daron
    42:23 #MeToo dans le milieu du Rap ?
    43:03 Sapes serrées et cheveux longs : un progressisme en apparence
    44:31 Imaginaire de l’homme noir bestial et effets sur sa psychologie
    45:58 Interdictions d’être fragile, de pleurer, d’être tendre et sentimental (#NoHomo)

    46:43 OUTRO : actualités de chacun + Remerciements

  • Droits des femmes : le gouvernement de la honte
    Lénaïg Bredoux, Médiapart, le 7 juillet 2020
    https://www.mediapart.fr/journal/france/070720/droits-des-femmes-le-gouvernement-de-la-honte

    Le soir de la cérémonie des César, on avait pris une gifle. La deuxième est arrivée lundi 6 juillet, quand le secrétaire général de l’Élysée Alexis Kohler a prononcé ces mots : #Éric_Dupond-Moretti, ministre de la justice, garde des Sceaux.

    À cette nomination, il faut joindre celle de #Gérald_Darmanin à Beauvau, ainsi que celles, à un degré moindre, d’ #Élisabeth_Moreno à l’égalité entre les femmes et les hommes, et de #Barbara_Pompili à la transition écologique, pour mesurer à quel point le gouvernement de #Jean_Castex est une déclaration de guerre aux droits des femmes.

    #gouvernement #Emmanuel_Macron #Je_vous_emmerde #Foutage_de_gueule #EnMarcheVersLeFN #viol #harcèlement_sexuel #MeToo #Sexisme #Femmes

    Sur le sexisme de ce gouvernement, voir aussi :
    https://seenthis.net/messages/866783

    Et sur Darmanin, entre autres :
    https://seenthis.net/messages/867269

    • Macron et Darmanin, d’homme à homme
      15 juillet 2020
      https://www.arretsurimages.net/chroniques/le-matinaute/macron-et-darmanin-dhomme-a-homme

      Mais si ce n’est pas une provocation, c’est presque pire. Cela signifie qu’il n’a pas mesuré à quel point cette expression, « d’homme à homme », a changé de sens depuis #Metoo, et est devenue justement excluante pour la moitié de l’humanité. ""Nous avons eu une discussion de dominant à dominant, et nous en avons conclu que notre domination était juste". « Nous avons eu une discussion de Blanc à Blanc, et nous avons conclu que l’esclavage était une nécessité économique »". Comment faut-il vous l’expliquer ?

    • « Tout d’un coup, il n’est plus question de présomption d’innocence et encore moins de grande cause du quinquennat. On parle de solidarité masculine, de cet entre-soi qui est au coeur du combat pour l’égalité femmes-hommes. Et c’est tout le problème »

    • C’est de l’#entre-couillisme à l’état pur. Rappelons que Bayrou n’avait pas été condamné, que Sarnez n’avait pas été condamnée, que Goulard n’avait pas été condamnée, que Rudy n’avait pas été condamné et qu’ils et elles ont dû malgré tout rendre leur portefeuille. Parce qu’ils et elles étaient accusé·es de choses bien plus graves (abus de biens sociaux) que de baiser des femmes sous chantage, menace ou contrainte. Comme si le viol, tellement accepté, donnait des allures d’acte normal à la corruption.

      « Le gouvernement assoit l’impunité des hommes violeurs » - Page 1 | Mediapart
      https://www.mediapart.fr/journal/france/160720/le-gouvernement-assoit-l-impunite-des-hommes-violeurs

      Selon la militante féministe Valérie Rey-Robert, la formule d’Emmanuel Macron sur sa conversation « d’homme à homme » avec Gérald Darmanin renvoie à un imaginaire où les hommes sont solidaires et loyaux, et les femmes manipulatrices et vicieuses.

      Darmanin : 167 parlementaires de la majorité défendent la présomption d’innocence du ministre de l’Intérieur
      https://www.lefigaro.fr/politique/darmanin-167-parlementaires-de-la-majorite-defendent-la-presomption-d-innoc

      « Lorsqu’un individu, quel qu’il soit et quel que soit son statut, n’a jamais été condamné, il a le droit, comme tout citoyen, à la présomption d’innocence. Le ministre de l’Intérieur, qui de surcroît n’est ni mis en examen ni placé sous contrôle judiciaire, ne fait pas exception », concluent les signataires du texte. Avant de rappeler l’engagement de la majorité présidentielle pour la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, et le principe d’égalité entre les femmes et les hommes, dont Emmanuel Macron a fait la « grande cause du quinquennat ». « Dans les pays où la présomption d’innocence est bafouée, les victimes de violences sexuelles, et plus généralement les femmes, ne sont jamais mieux protégées. Au contraire », soulignent-ils.

      Interrogé sur TF1 et France 2 mardi, le président de la République avait déjà réagi à la polémique autour de la nomination de Gérald Darmanin à la Place Beauvau. « Garant de la présomption d’innocence », le chef de l’État a refusé de basculer « dans une démocratie d’opinion », où « les jugements de rue ou de réseaux sociaux » feraient la loi. Et ce même s’il « respecte » et « partage » les combats de la cause féministe.

  • Pourquoi nommer Darmanin à l’Intérieur est une faute politique
    https://www.nouvelobs.com/edito/20200714.OBS31178/pourquoi-nommer-darmanin-a-l-interieur-est-une-faute-politique.html

    En 2009, Gérald Darmanin a demandé à une femme des rapports sexuels en échange de la promesse d’intervenir auprès du ministère de la Justice pour faire effacer le casier judiciaire de celle-ci. Son avocat ne nie pas ces faits mais la qualification de « viol ».

  • Démissions au sommet à Ubisoft, emporté par la vague #MeToo
    https://www.mediapart.fr/journal/economie/120720/demissions-au-sommet-ubisoft-emporte-par-la-vague-metoo?xtor=CS7-1047

    Le groupe français, géant du secteur, mis en cause par des dizaines de témoignages qui décrivent la culture toxique envers les femmes du milieu des jeux vidéo, a annoncé la démission de son numéro 2 et de sa DRH. Au cœur d’un scandale d’agressions et de harcèlement, Ubisoft a annoncé dans un communiqué publié dimanche matin que le numéro deux du groupe, Serge Hascoët, la DRH, Cécile Cornet, et le dirigeant des studios canadiens avaient remis leur démission. Le groupe français de jeux vidéo, qui compte 18 (...)

    #Ubisoft #jeu #sexisme #violence #discrimination #femmes #harcèlement #travail #viol

  • Il me semble important de voir comment la traditionnelle manipulation raciste de la laïcité est exploitée, de manière quasiment prioritaire par le nouveau gouvernement :
    – Darmanin contre l’« islam politique »
    https://seenthis.net/messages/866319
    – Schiappa à la promotion de la laïcité :
    https://seenthis.net/messages/866779

    Dans les deux cas, en même temps, proclamation du soutien aux « forces de l’ordre ».

    S’il y a une innovation dans ce nouveau détournement de la laïcité, c’est qu’il ne s’agit plus seulement de l’usuel dog whistle pour stigmatiser les populations d’origine immigrée, mais d’une défense éhontée des flics accusés de comportements racistes et de violences policières par une part croissante de la population.

    Cet axe était devenu explicite au lendemain de la grosse manifestation du comité Adama Traoré à République, dans le prolongement du succès des manifestations « Black Lives Matter » partout en France : le 14 juin, Macron avait répondu en rendant hommage aux flics « qui méritent le soutien de la puissance publique et la reconnaissance de la nation », et en stigmatisant les manifestants en « alertant sur les risques de dévoiement du "noble combat" contre le racisme en "communautarisme", susceptible d’être "récupéré" par des "séparatistes". »

    https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/15/pour-emmanuel-macron-pas-question-de-deboulonner-les-statues_6042872_3224.ht

    Bref, la nouvelle manipulation dégueulasse du thème de la laïcité, cette fois, c’est une défense éhontée des flics fachos, au motif qu’il serait nécessaire que le gouvernement regagne « la confiance des forces de l’ordre », et du très droitier syndicat Alliance en particulier :
    https://seenthis.net/messages/865114

    Message transparent : ceux qui critiquent la police républicaine sont des séparatistes/communautaristes/islamistes qui bafouent la laïcité. Et les jeunes blancs qui, désormais, rejoignent les manifestations contre les violences policières racistes sont les idiots-utiles de l’islamisme triomphant (thème des islamo-gauchistes).

  • Manifestaciones feministas el viernes contra los nombramientos gubernamentales de Gérald Darmanin y Eric Dupond-Moretti
    https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/07/10/rassemblements-feministes-vendredi-contre-les-nominations-de-gerald-darmanin
    Las activistas feministas están ulceradas por los nombramientos de Gérald Darmanin, acusado de violación, y Eric Dupond-Moretti, quien mostró posiciones hostiles al movimiento #MeToo

  • #Iwas Corsica, la vague #metoo qui arrive en Corse
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/07/04/violences-sexuelles-iwas-corsica-la-vague-metoo-qui-secoue-la-corse_6045219_

    Laora Paoli Pandolfi est corse mais vit à Paris. Celle que ses parents surnommaient « Louise Michel » pour sa sensibilité aux sujets féministes voit le hashtag éclater sur Twitter, et décide de documenter les cas concernant sa région d’origine. Elle crée avec une amie le compte #Iwas Corsica, et ne dort pas deux nuits de suite : elle dénombre et rediffuse tous ces témoignages. « Balance ton porc n’avait jamais pris en Corse, et là d’un coup, il y a près de 150 faits qui sortent. C’était horrible, je ne pouvais pas m’arrêter, c’était trop important. » Les histoires se ressemblent : « C’est jamais un inconnu dans un parking avec un couteau, mais toujours des mecs que les filles connaissaient qui les forcent. »

    #culture_du_viol

  • Women’s Rights Groups Protest French Ministers’ Appointments - The New York Times
    https://www.nytimes.com/aponline/2020/07/07/world/europe/ap-eu-france-sexual-misconduct.html

    The #MeToo movement had a mixed reception in France, where many celebrate the art of seduction and resented what they saw as American political correctness encroaching on French society. French feminists, who have long sought to battle women’s oppression in a macho culture, welcomed the movement as a breakthrough that allowed victims to speak out at last - though no powerful French figures lost their jobs as a result.

    At Tuesday’s first protest, near the president’s Elysee Palace and the Interior Ministry, about 20 mostly masked demonstrators waved sparklers, raised their fists and chanted for the resignations of the new interior and justice ministers. A group of male police officers pushed them back.

    Several dozen protesters gathered later in front of the columned Madeleine Church near the Justice Ministry for a symbolic “burial” of Macron’s promises to fight sexism and sexist violence.

    “No rapist in the Interior Ministry, no accomplice in the Justice Ministry!” the activists shouted.

    They described age-old challenges confronting women who are raped or sexually abused: Most are afraid to report what happened out of fear of their attacker or of being stigmatized. Some women who waited years to speak out were accused of opportunism. Only a small minority of cases reported to police reach trial, and much fewer result in convictions.

    The government appointments are “a very bad message to all women,” said protester Karma Duquesne from Les Colleuses, a group that plastered the names and portraits of women killed by their partners around France and prompted Macron to order new measures against domestic violence.

    Early in his presidency, Macron replaced ministers who were targeted by corruption investigations. Responding to the protests over the new ministers, Attal said: “There are investigations, they are ongoing, and that’s normal, we’re in a state of law. We cannot take it a step farther and say that because there are investigations, it will be impossible to serve in a government.”

    #culture_du_viol_française #Darmanin #Dupont-Moretti #remaniement

  • Jeux vidéo : Ubisoft emporté par la vague #MeToo
    https://www.mediapart.fr/journal/economie/060720/jeux-video-ubisoft-emporte-par-la-vague-metoo

    Depuis fin juin, des dizaines de témoignages décrivent la culture toxique envers les femmes du milieu des jeux vidéo. Le groupe français, géant du secteur, est particulièrement mis en cause. Mediapart a eu accès à des témoignages internes révélateurs. Tout à coup, la chape de plomb a commencé à se lever dans le milieu du jeu vidéo. Depuis fin juin, des centaines de témoignages de femmes, qui ont d’abord circulé sur Twitter ou sur les boîtes mail de journalistes spécialisés, viennent attester de la culture (...)

    #Ubisoft #jeu #violence #discrimination #femmes #harcèlement #MeToo #viol

  • Mark Lilla, Margaret Atwood, Wynton Marsalis… : « Notre résistance à Donald Trump ne doit pas conduire au dogmatisme ou à la coercition »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/07/08/mark-lilla-margaret-atwood-wynton-marsalis-notre-resistance-a-donald-trump-n

    Un tel débat est intéressant, même si on peut toujours douter de l’emphase mise sur quelques cas pour les confondre avec une atmosphère de censure, ou plutôt de "gorkisme", qui n’est pas encore si prégnante que veut le dire le texte (mais le danger existe, notamment dans des cercles fermés, j’en ai fait l’expérience amère dans les groupes "soit-disant gauchistes" des années 1970). La liberté d’expression a elle-même des limites, notamment le discours de haine, la diffamation,... Mais la définition même ce ces limites est un enjeu politique. Certes, ce sont la droite et l’extrême-droite, notamment en ce qu’ils tiennent les cordons de la bourse des médias, qui sont les acteurs majeurs en ce domaine, et les revendications des minorités de vouloir "faire fermer leur g..." aux haineux sont totalement compréhensibles. Mais là encore, l’expérience du XXe siècle (réalisme socialiste, Djanov, Lin Piao, Yao Wen Yang,...) montre que sous des couleurs de "défense des opprimés" peut se mettre en place un système de censure d’autant plus sauvage qu’il fait appel aux "tribunaux populaires" et se réalise en "lynchages médiatiques". Pour autant, les signataires ne sont pas blanc bleu, car souvent ils négligent la colère des minoritaires et opprimés devant l’immobilisme de la "classe créative" face aux injustices intersectionnelles (classe, race, genre, culture,...). Un débat complexe, où tous les points de vue ont une part de justice et de réalisme. Il ne faudrait pas que cela devienne un chiffon rouge pour diviser les mouvements... ce qui est parfois présent dans des tournures "imprécises" du texte (qui a dit quoi et qui interdit quoi et quand et dans quelles circonstances,...). Comment inventer un art libre et une pensée ouverte sans sombrer dans le relativisme et ignorer les grands déséquilibres et inégalités qui percluent notre monde.

    Tribune. Nos institutions culturelles sont aujourd’hui à l’épreuve. Les puissantes manifestations en faveur de la justice raciale et sociale revendiquent une réforme de la police trop longtemps différée et font plus largement entendre des appels pour davantage d’égalité et d’inclusion dans notre société, notamment dans l’enseignement supérieur, le journalisme, la philanthropie et les arts.

    Mais cette nécessaire prise en compte a aussi renforcé tout un ensemble de postures morales et d’engagements politiques qui risquent d’affaiblir les règles du débat public et l’acceptation des différences au profit d’un conformisme idéologique. Autant nous avons salué la première phase de ce mouvement, autant nous voulons nous élever contre la seconde.

    Les forces illibérales gagnent du terrain partout dans le monde et trouvent un puissant allié en Donald Trump, qui représente une réelle menace contre la démocratie. Notre résistance ne devrait pas conduire au dogmatisme ou à la coercition. L’inclusion démocratique que nous appelons de nos vœux ne peut advenir que si nous refusons le climat d’intolérance général qui s’est installé de part et d’autre.
    Crainte des représailles

    L’échange libre des informations et des idées, qui est le moteur même des sociétés libérales, devient chaque jour plus limité. La censure, que l’on s’attendait plutôt à voir surgir du côté de la droite radicale, se répand largement aussi dans notre culture : intolérance à l’égard des opinions divergentes, goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme, tendance à dissoudre des questions politiques complexes dans une certitude morale aveuglante. Nous défendons le principe d’un contre-discours solide et même caustique de toutes parts.
    Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Non, Emmanuel Macron n’est pas l’incarnation du racisme systémique »

    Or, les appels à sanctionner rapidement et sévèrement tout ce qui est perçu comme une transgression langagière et idéologique sont devenus monnaie courante. Plus inquiétant encore, des dirigeants institutionnels, ne sachant plus où donner de la tête pour limiter les dégâts, optent pour des sanctions hâtives et disproportionnées plutôt que pour des réformes réfléchies.

    « La censure, que l’on s’attendait plutôt à voir surgir du côté de la droite radicale, se répand largement aussi dans notre culture »

    On renvoie des rédacteurs en chef pour avoir publié des articles controversés ; on retire des livres sous le prétexte d’un manque d’authenticité ; on empêche des journalistes d’écrire sur certains sujets ; on enquête sur des professeurs à cause des œuvres littéraires qu’ils citent en classe ; un chercheur est renvoyé pour avoir fait circuler un article scientifique dûment examiné par des pairs ; et on limoge des dirigeants d’organisation pour des erreurs qui ne sont parfois que des maladresses.

    Quelles que soient les raisons invoquées, la conséquence en est qu’il est de plus en plus difficile de prendre la parole sans craindre des représailles. Nous en faisons déjà les frais, à en juger par l’aversion au risque qui se développe parmi les écrivains, les artistes et les journalistes, inhibés par la peur de perdre leur gagne-pain s’ils s’écartent du consensus ou même s’ils ne font pas preuve du zèle attendu pour se conformer.
    La justice n’existe pas sans la liberté

    Cette atmosphère étouffante va finir par nuire aux causes les plus vitales de notre époque. Restreindre le débat, que ce soit le fait d’un gouvernement répressif ou d’une société intolérante, nuit immanquablement à ceux qui ne détiennent pas le pouvoir et nous rend tous moins aptes à participer à la vie démocratique.

    Pour vaincre de mauvaises idées, il faut les exposer, argumenter et convaincre, et non pas essayer de les taire ou espérer qu’elles disparaissent.
    Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le réalisateur Jean-Pascal Zadi : « Il y a autant d’identités noires en France que de Noirs »

    Nous rejetons les faux choix qu’on nous présente entre la justice et la liberté : l’une n’existe pas sans l’autre. En tant qu’écrivains, notre métier repose sur la marge que la société nous accorde pour l’expérimentation, la prise de risque et même l’erreur. Nous avons besoin de préserver la possibilité d’un désaccord de bonne foi sans conséquences professionnelles désastreuses. Si nous ne défendons pas ce qui est la condition même de notre travail, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que le public ou l’Etat le fasse pour nous. (Traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria)
    La querelle de la « cancel culture » oppose de nombreux intellectuels aux Etats-Unis

    Aux Etats-Unis, la nouvelle gauche, née des mouvements #metoo et Black Lives Matter, serait à l’origine d’un phénomène qui inquiète de nombreux intellectuels américains, la « cancel culture », autrement dit une tendance à vouloir faire taire des voix jugées dissonantes, dangereuses ou haineuses. Né sur les réseaux sociaux, ce phénomène se traduit par des mobilisations qui ont fini par provoquer des démissions, renvois, annulations de conférence, etc. Cinq des auteurs de la tribune que nous publions (Mark Lilla, Thomas Chatterton Williams, George Packer, David Greenberg et Robert Worth) sont des intellectuels engagés dans la défense de la liberté d’expression. Avec les 150 personnalités qui se sont jointes à leur appel, ils estiment qu’une frange de la gauche radicale américaine pratiquerait ainsi une forme de censure. Publié sur le site du mensuel américain Harper’s, ce texte devrait l’être également en Allemagne, en Espagne et au Japon.

    Plusieurs événements récents témoignent de ces nouvelles tensions. Début juin, le directeur des pages « Opinion » du New York Times, James Bennet, a été licencié après la parution d’une tribune signée par un sénateur républicain appelant à l’envoi de l’armée contre les manifestations violentes. Tant au sein de la rédaction du quotidien new-yorkais que sur les réseaux sociaux, ce texte a suscité une vive émotion, certains estimant qu’il pouvait porter atteinte à la sécurité des personnes noires. Sans soutenir le contenu de cet article, d’autres personnalités ont estimé que James Bennet avait été limogé avec un empressement douteux, comme s’il fallait au plus vite donner satisfaction aux internautes en colère. Parmi les signataires de la présente tribune se trouvent d’ailleurs plusieurs grandes signatures du New York Times.

    Autre renvoi ayant suscité l’indignation, celui de David Shor, un analyste de données qui a été licencié début juin par son employeur, Civis Analytics, une société de conseil politique proche des démocrates. Il était reproché à M. Shor d’avoir retweeté l’étude d’un chercheur, de l’université de Princeton (New Jersey), qui tendait à démontrer que les manifestations violentes, comme il a pu y en avoir récemment aux Etats-Unis pour dénoncer les violences policières, ont un impact positif sur le vote républicain. Cette attention portée aux conséquences néfastes des manifestations violentes avait été considérée, par certains militants, comme une manière de faire taire la colère des populations noires aux Etats-Unis.

    D’autres intellectuels ne partagent pas cette vision du débat sur la « cancel culture ». Ils estiment au contraire qu’il va permettre de donner davantage la parole aux minorités généralement moins ou peu entendues. D’autres encore jugent que les dénonciateurs de la « cancel culture » font fausse route : selon eux, les menaces sur la liberté d’expression viendraient bien davantage de l’extrême droite que de la gauche radicale. Ils ajoutent que le recours à l’intimidation et à la violence pour faire taire ses opposants serait d’abord et avant tout, aux Etats-Unis, le fait des suprémacistes blancs. Ils rappellent également que Donald Trump a, lui aussi, durement attaqué la « cancel culture » le 4 juillet.

    Sont notamment signataires de cette tribune : Martin Amis, écrivain britannique ; Anne Applebaum, historienne américaine ; Marie Arana, essayiste et éditrice américaine ; Margaret Atwood, romancière canadienne ; John Banville, romancier irlandais ; Jennifer Finney Boylan, auteure, professeure à l’université Columbia (New York) ; David Brooks, chroniqueur américain ; Ian Buruma, journaliste et essayiste néerlandais ; Noam Chomsky, professeur émérite de linguistique, Massachusetts Institute of Technology ; Roger Cohen, chroniqueur américain ; Kamel Daoud, écrivain algérien ; Gerald Early, professeur de lettres modernes, d’anglais, d’études africaines et d’études afro-américaines, université Washington de Saint-Louis (Missouri) ; Jeffrey Eugenides, romancier américain ; Richard T. Ford, professeur de droit à l’université de Stanford (Californie) et spécialiste des discriminations ; Francis Fukuyama, politiste américain ; David Greenberg, professeur d’histoire, université Rutgers (New Jersey) ; Bill T. Jones, danseur et chorégraphe américain ; Joy Ladin, poète américaine ; Mark Lilla, essayiste et professeur de sciences humaines à l’université de Columbia (New York) ; Greil Marcus, essayiste et critique musical américain ; Wynton Marsalis, musicien américain ; Mark Oppenheimer, essayiste américain ; George Packer, journaliste et essayiste américain ; Nell Irvin Painter, historienne, spécialiste de l’histoire du sud des Etats-Unis et des Afro-Américains au XIXe siècle ; Steven Pinker, professeur de psychologie cognitive, université Harvard (Massachusetts) ; J.K. Rowling, romancière britannique ; Salman Rushdie, écrivain britannique ; Gloria Steinem, essayiste et militante féministe américaine ; Michael Walzer, professeur émérite de science sociale à Princeton (New Jersey) ; Thomas Chatterton Williams, essayiste et journaliste américain ; Robert F. Worth, journaliste américain ; Fareed Zakaria, journaliste américain, spécialiste des relations internationales. La liste complète des signataires :

    Liste Signataires Tribune Cancel Culture by Le Monde on Scribd

    #Liberté_expression

  • France - Monde | Affaire Matzneff : l’adjoint à la mairie de Paris Christophe Girard entendu
    https://www.ledauphine.com/france-monde/2020/03/04/affaire-matzneff-l-adjoint-a-la-mairie-de-paris-christophe-girard-entend

    L’adjoint à la culture de la maire de Paris Anne Hidalgo était entendu ce mercredi après-midi dans le cadre de l’affaire Matzneff, rapporte Le Parisien.

    Les enquêteurs s’intéressent notamment au soutien financier dont l’écrivain a bénéficié dans les années 80 de la part de la Maison Yves-Saint Laurent, dont M. Girard a été secrétaire général entre 1986 et 1987.

    Dans un article intitulé « Un écrivain pédophile sur le banc des accusés. Et les élites françaises aussi », le New York Times a rappelé le 11 février comment M. Girard avait, en 1987, apporté une aide financière à Gabriel Matzneff.

    L’auteur lui-même a écrit dans « La prunelle des mes yeux », son journal des années 1986-1987, que M. Girard, alors Secrétaire général de la Maison Yves-Saint Laurent, lui avait annoncé que la maison de couture financerait, « aussi longtemps qu’il le souhaite », les frais de l’hôtel dans lequel il vivait à l’abri des regards dans le quartier de Saint-Germain-des-Près.

    M. Matzneff, longtemps toléré voire encensé dans le monde littéraire parisien, voyait régulièrement dans cet hôtel Vanessa Springora, alors âgée de 15 ans.

    https://twitter.com/alicecoffin/status/1278752996487200771

    La Mairie de Paris doit nommer ce vendredi, lors du 1er Conseil de Paris,au poste de maire adjoint à la culture un homme dont les liens avec Gabriel Matzneff, qui sera jugé en 2021 pour apologie de viol aggravé, ont été avérés dans plusieurs articles ou livres.

    Il a été expressément demandé à la Mairie de renoncer à ce choix. Sans succès jusqu’ici.

    Trois ans après #MeToo
    , quelques mois après publication du livre Le Consentement et les César, la mairie de la capitale française ne voit pas le problème d’un tel choix.

    C’est éloquent sur la faiblesse de l’engagement des pouvoirs politiques et culturels français contre les violences sexuelles.

    #Christophe_Girard #affaire_Matzneff