Ceuta : des ONG accusent l’armée espagnole de « cruauté » à l’égard des migrants et dénoncent le non-respect de leurs droits fondamentaux
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Ceuta : des ONG accusent l’armée espagnole de « cruauté » à l’égard des migrants et dénoncent le non-respect de leurs droits fondamentaux
Par Guillaume Delacroix (Ceuta [Espagne], envoyé spécial)
Au lendemain de la visite inédite du roi Felipe VI et de la reine Letizia à Ceuta, ville autonome espagnole sur la rive africaine du détroit de Gibraltar, Abdelah Mustafa ne cachait pas son dépit, mercredi 14 octobre. « Ils sont venus dire que Ceuta est espagnole, mais ils n’ont rien vu de ce qui se passe réellement sur le terrain », note cet homme de 26 ans, dont la famille vit ici depuis six générations. Il préside l’association des habitants de Sidi Embarek, l’un des plus grands quartiers musulmans de la cité, et, depuis deux mois et demi, en raison de la crise humanitaire consécutive à l’arrivée de dizaines de milliers de gens en provenance du Maroc, il se consacre pleinement à venir en aide aux migrants restés sur place.
Il est difficile de repérer les centres d’hébergement d’urgence qui les accueillent, tant les ouvertures et les fermetures se succèdent à un rythme soutenu. « Les autorités appliquent une tactique de déplacement visant à pousser ces gens à repartir d’eux-mêmes au Maroc », affirme Abdelah Mustafa. Avec ses voisins, celui-ci essaie d’obtenir des autorités qu’elles s’occupent des migrants dans le respect des lois, ce qui est loin d’être le cas.Mardi, au moment précis où les monarques espagnols étaient applaudis par une foule en liesse, Amnesty International a accusé les pouvoirs publics espagnols de « violations des droits fondamentaux des étrangers à Ceuta » et exprimé son « inquiétude face à l’opacité entourant les retours prétendument volontaires qui se sont succédé [avant l’arrivée du roi et de la reine] ».
L’organisation a aussi annoncé qu’avec sept autres ONG elle venait de saisir le défenseur du peuple espagnol, autorité indépendante auprès de qui elle a émis « de sérieux doutes quant au respect des obligations de l’Espagne en matière de droit d’asile, de protection juridictionnelle effective et de principe de non-refoulement ». Si les ONG alertent, c’est que « de nombreux migrants ne sont pas dûment informés de leurs droits », précise Ramses Mohamed Azumik, un Espagnol de Ceuta qui travaille pour Elin, l’une des associations signataires de la saisine : « Nous savons qu’en évacuant les plages pour faire place nette avant la visite royale, la police a dit aux migrants qu’en restant à Ceuta ils risquaient d’être expulsés pour cinq ans minimum. Or, la réalité est plus complexe. »
Ramses Mohamed Azumik est particulièrement préoccupé par l’« abandon institutionnel » dont sont victimes enfants, femmes victimes de violences et personnes LGBT+, qui vivent dans la rue sans aucune prise en charge. Quant aux personnes originaires de pays en conflit ou ayant de forts besoins de protection internationale, comme le Soudan, le Yémen, le Sénégal ou le Tchad, « elles sont peu à peu refoulées vers le Maroc, pays de transit, sans avoir été informées au préalable sur leur droit à la demande d’asile », ajoute-t-il.
Les Marocains, quant à eux, s’ils acceptent d’entrer dans un centre de séjour temporaire, sont identifiés et enregistrés, ce qui déclenche automatiquement la procédure de renvoi. Sauf circonstances particulières, l’asile ne peut en effet que leur être refusé, le Maroc étant considéré par l’Union européenne comme un « pays d’origine sûr », et ce, depuis juin.
il y a par ailleurs d’autres risques à demeurer à Ceuta, insistent les ONG. « Depuis fin juillet, nous ne cessons de dénoncer les violences policières et militaires dont sont victimes les migrants, violences verbales, physiques et psychologiques », s’emporte Francesca Fusaro, coordinatrice du collectif No Name Kitchen, autre signataire de la saisine du défenseur du peuple, qui distribue des repas chauds dans la rue.Dans un rapport publié le 30 septembre, Amnesty International accuse l’armée espagnole de « tortures et [d’]actes de cruauté, inhumains et dégradants ». Fondé sur une enquête de terrain menée mi-septembre, le document énumère des exemples de maltraitance. Il rapporte aussi les propos d’un militaire avouant avoir « reçu des ordres » pour faire en sorte que les migrants « ne se sentent pas à l’aise » à Ceuta.« Beaucoup ont vu leur téléphone et leur argent saisis par des hommes en uniforme. Certains ont reçu des coups aux jambes et à la tête, d’autres ont été traînés au sol », rapporte Ahmed Endef Dal, président de l’association des habitants de Principe Alfonso, banlieue « chaude » où se côtoient une église et une mosquée. « A la moindre bagarre, c’est direction le Maroc. Dans les centres d’accueil, on fait signer des ordres d’expulsion, sous la menace, à des gens qui ne savent même pas lire notre alphabet », s’insurge ce bénévole, espagnol de quatrième génération.
Près de l’ancienne prison de la Reina, Akram, 22 ans, séjourne dans un centre de 12 tentes et seulement 37 toilettes pour plus de 800 personnes. « On est entassés les uns contre les autres, et la nourriture qu’on nous distribue est tellement mauvaise qu’on tombe régulièrement malade », raconte-t-il, en faisant signe à Moussa (tous deux n’ont pas souhaité donner leur nom), un gaillard de 26 ans arrivé du Mali, pour qu’il montre son épaule gauche blessée. « Les soldats frappent tout le monde, ils nous donnent des coups de pied dans l’entrejambe, et parfois, la nuit, ils nous aspergent de gaz lacrymogènes pour nous épuiser », rapporte Moussa. Amnesty International, qui « reconnaît les difficultés du travail des forces de l’ordre », demande aux autorités un plan d’urgence afin que soit respectée la « dignité » des migrants.
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