Aux Etats-Unis, le dilemme des migrants vénézuéliens
Par Corine Lesnes (Denver (Colorado), envoyée spéciale )
Publié aujourd’hui à 05h28, modifié à 09h45
Après s’être réjouis de l’enlèvement de Nicolas Maduro, les demandeurs d’asile vénézuéliens s’interrogent. A Denver, dans le Colorado, où ils sont plusieurs dizaines de milliers, ils craignent de perdre sur tous les tableaux, si jamais ils étaient renvoyés dans leur pays alors que les chavistes sont toujours au pouvoir.
Il a beau être costaud, aguerri, les mains noircies par les pneus de camion qu’il œuvre à déjanter, José, migrant vénézuélien fraîchement arrivé à Denver (Colorado), a l’œil humide quand il revient sur la matinée du 3 janvier, lorsqu’il a appris la capture de Nicolas Maduro. « On attendait ça depuis tellement longtemps. »
L’ouvrier (dont le nom a été changé à sa demande) a quitté Caracas il y a dix ans. Comme la plupart des exilés, il est passé par une multitude de pays, de l’Equateur à la Colombie, avant de tenter sa chance aux Etats-Unis. Au Nebraska, d’abord, et maintenant dans le Colorado. Les services de l’immigration lui ont donné rendez-vous en mai 2027 en Floride, selon une logique bureaucratique que seul un algorithme peut probablement décrypter.
Ce mercredi 7 janvier, quatre pneus attendent d’être dépecés devant le deux-pièces en rez-de-chaussée qu’il partage avec trois amis et un bébé dans la banlieue de Denver. Daniela, une ancienne ingénieure chimiste de 36 ans, est chargée du dégonflage, quand la petite, âgée de trois mois, lui en laisse le temps. José et Roberto découpent le caoutchouc à la scie circulaire. Chaque jante leur rapporte 40 dollars (34 euros). Tous se sont improvisé ferrailleurs, en attente de l’examen de leur demande d’asile, pour ceux d’entre eux qui ont pensé à la déposer dans les délais.
L’appartement est situé dans un complexe des années 1970, dont le propriétaire n’est pas plus regardant qu’un motel sur les critères de location. L’intérieur est un capharnaüm de couvertures, de meubles de récupération et d’outils attendant de remplir leur office. La souffleuse à neige est parquée dans le salon ; les pelles, devant la porte. Cette année, la neige est en retard à Denver ; les migrants sont privés de l’un des petits boulots qu’ils peuvent assurer sans permis de travail.
La chute de Maduro a enthousiasmé les apprentis ferrailleurs, mais, vu la tournure des événements, ils sont encore loin de prendre le chemin du retour. « Rien n’a changé. C’est la même équipe qui est au pouvoir », rejette Roberto, qui tenait une épicerie dans la région de Valencia, à 160 kilomètres à l’ouest de Caracas. « On en a pour des années. » Les migrants ont eu des nouvelles du pays par leurs familles. D’où il ressort qu’il ne fait pas bon descendre dans la rue pour se réjouir du départ du dictateur. « Tout le monde a peur, tout le monde retient son souffle », dit Carmen, l’épouse de Roberto, ancienne technicienne dans un service hospitalier de cardiologie.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Venezuela : à Caracas, malgré la libération de prisonniers, des doutes sur une réelle volonté d’ouverture démocratiqueA mots couverts, les familles au pays parlent de tension, d’arrestations, de couvre-feu. « Maduro était juste une marionnette, assure Raymondo, un autre migrant qui souhaite taire son identité. Diosdado Cabello [le ministre de l’intérieur] est toujours là. » Considéré comme l’homme fort du régime, Cabello est le patron des colectivos, les groupes paramilitaires restés fidèles au régime. « Maduro, ce n’était rien. Il y en a d’autres qui sont bien pires », appuie Carlos Barrios, 34 ans, ancien sergent de l’armée vénézuélienne, qui a préféré déserter en 2022 plutôt que de réprimer par la force des manifestations pacifiques. « Il y a un risque de guerre civile. »
Pour les exilés vénézuéliens, la fête a été de courte durée. Herberth Socas, 32 ans, dentiste dans une ville située à trois heures de Caracas, a quitté son pays en 2020 après des « problèmes » avec le gouvernement. Aux Etats-Unis, il a demandé l’asile, a repris ses études pour faire homologuer son diplôme et travaille comme assistant dans un cabinet dentaire de Denver. Il a bondi de joie à la nouvelle de la chute de Maduro, pressé de voir de « nouvelles idées » s’emparer du pays après vingt-six ans de régime autoritaire.
Une semaine plus tard, il est plus circonspect. Il regrette que Donald Trump ait écarté la possibilité de tenir rapidement des élections. D’après la Constitution vénézuélienne, souligne-t-il, si le président est dans l’incapacité de gouverner, des élections doivent se tenir dans les six mois. « Comment allons-nous reconstruire le pays sans élections ? » Pour autant, le jeune dentiste n’en veut pas au président américain de chercher à s’emparer du pétrole vénézuélien. « Les Chinois ne faisaient pas autre chose », souligne-t-il.
Sur les quelque 8 millions de personnes qui ont, selon l’ONU, fui le Venezuela depuis 2014, 1 million d’entre elles ont fini par rejoindre les Etats-Unis. La diaspora s’est d’abord installée en Floride. « A Miami, les exilés sont arrivés il y a longtemps, sous Hugo Chavez. Ils sont plutôt riches et conservateurs, explique Violeta Chapin, professeure de droit de l’immigration à l’université du Colorado. A Denver, les migrants sont arrivés plus récemment. Ce sont des gens plus pauvres qui ont terriblement souffert sous Maduro. » Ceux-là sont tentés de rentrer, explique-t-elle. « Ils n’ont pas envie de vivre ici, il fait froid, personne ne parle espagnol et le président actuel est vraiment méchant. » Mais retourner au Venezuela pourrait se révéler périlleux. « Il y a encore des centaines de milliers de gens qui soutiennent le régime ou le préfèrent en tout cas aux Américains. »
En 2023-2024, la capitale du Colorado, bastion démocrate de 710 000 habitants, a été débordée par un afflux de réfugiés, quelque 40 000, principalement vénézuéliens, envoyés par bus par les gouverneurs républicains du Texas et de Floride. Depuis, certains ont profité de l’offre du département de la sécurité intérieure (une prime de 1 000 dollars, portée à 3 000 dollars en décembre 2025) pour quitter volontairement le pays. Selon des estimations basées sur les achats de titres de transport, la moitié sont restés.
Les défenseurs des migrants craignent que l’administration Trump ne profite du changement de président, à défaut de régime, pour débouter les milliers de demandeurs d’asile en attente. « Le gouvernement pourrait prendre argument de ce que les circonstances ont changé et que la peur de la violence politique n’est plus fondée », relève l’avocat Hans Meyer, spécialisé dans les questions d’immigration, interrogé par la chaîne locale 9News. Avant même le durcissement des relations avec Caracas, Donald Trump avait annulé le TPS, le statut de protection temporaire accordé aux Vénézuéliens par l’administration Biden. Plusieurs centaines de milliers d’exilés sont face au dilemme : partir ou rester, dans l’illégalité.
Ce mardi 6 janvier, dans une église dont l’association Hope Has No Borders (« l’espoir n’a pas de frontières »), qui a organisé la réunion, demande de taire le nom, l’inquiétude est perceptible parmi la trentaine de réfugiés venus demander conseil. Les migrants ont peur de perdre sur tous les tableaux. « Les chavistes sont toujours au pouvoir et on va être expulsés », craint Sabrina, une jeune femme vêtue d’un sweat-shirt Hello Kitty.
L’association a été fondée en 2024 par des mères du quartier résidentiel de Highlands, de l’autre côté de la South Platte, la rivière qui traverse Denver. Les moms ne sont pas des juristes, souligne Jenifer Kettering, l’une des bénévoles. Mais elles débroussaillent le terrain pour les migrants, remplissent les demandes d’asile, les dossiers d’obtention de passeports pour les nouveau-nés, les « demandes de révision de l’horloge » qui détermine le délai d’éligibilité du requérant et autres formulaires abscons même pour ceux dont l’anglais est la langue maternelle. « Tout est fait pour les amener à devenir clandestins, déplore Andrea Ryall, la fondatrice de l’association. On voit que le système n’a pas été conçu par des moms, ironise-t-elle. Les formalités seraient réglées en une semaine. »
L’association a aidé plus de 1 000 personnes à déposer des demandes d’asile. Mais, depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, l’étau s’est resserré sur les candidats. Le délai pour solliciter un permis de travail a été étendu à cent cinquante jours et le coût porté de 0 à 560 dollars. La validité de l’autorisation était de cinq ans. Le gouvernement l’a ramenée à dix-huit mois.
Denver est l’une des principales villes « sanctuaires » du pays. Le président américain en a fait l’une des cibles de sa vindicte antidémocrate. Pendant sa campagne électorale, en 2024, il avait profité d’une vidéo montrant une attaque commise par six malfaiteurs armés dans un immeuble d’Aurora, dans la banlieue est de la ville, pour propager l’idée d’une « occupation » de quartiers entiers par le gang vénézuélien Tren de Aragua. Trois semaines avant l’élection, il était venu sur place pour annoncer la prochaine « libération » de la localité.
Après son arrivée à la Maison Blanche, il a baptisé les premières interventions de l’ICE, la police de l’immigration, « Opération Aurora ». Et le 3 janvier, il a fait de la prétendue invasion de la ville l’un des motifs de la capture de Nicolas Maduro, accusant le dirigeant vénézuélien d’avoir envoyé « des gangs sanguinaires comme Tren de Aragua dans le Colorado » et « dans tout le pays ». Mais, selon la presse locale, rien dans les poursuites criminelles ouvertes à Denver n’a permis, à ce jour, d’établir un lien entre le gang et l’ancien homme fort de Caracas, inculpé par la justice fédérale à New York.
Ville-champignon, entre Denver et son aéroport, Aurora compte 400 000 habitants, dont un sur cinq est né hors des Etats-Unis. Depuis quatre mois, Raymondo, 28 ans, et Lucila, 25 ans, arrivés du Venezuela en avril 2024, ont pris leurs quartiers en lisière de la ville. Nous les avions rencontrés en février 2025, leur voiture avait mauvaise mine, emboutie à un feu rouge par « une Américaine » qui « n’avait pas voulu payer la réparation ». Donald Trump venait de s’installer au pouvoir, ils n’étaient pas rassurés sur leur sort.
Un quartier de Denver (Colorado), où vivent des Vénézuéliens, le 7 janvier 2026.
Près d’un an plus tard, malgré les rafles, malgré le gel des aides fédérales aux associations de défense des migrants, ils sont toujours là, toujours sur la corde, encore plus raide. Une résilience que Raymondo attribue à la providence divine et l’aide de bons samaritains américains. Lucila se réjouit du fait d’être à deux. Nombre de compatriotes sont repartis. « Ils se sentaient trop isolés », note la jeune femme.A un carrefour où ils lavaient les pare-brise, ils ont rencontré « Bob », un automobiliste qui leur a proposé des travaux de construction dans l’une de ses propriétés. L’Américain les a pris en sympathie. Il les héberge maintenant, en échange d’un loyer réduit, dans un appartement récent, l’un des milliers de logements qui ont poussé ces dernières années dans les environs de l’aéroport. On ne peut pas rêver meilleure « planque ». Chez Lucila et Raymondo, il n’y a rien dans le frigidaire, mais une cuisine tout équipée comme les aime la classe moyenne. « On préfère être au milieu des Américains », décrit le migrant.
La voiture n’a jamais été réparée. Le couple sort le moins possible. Pour eux, c’est un nouveau confinement, mais sans pandémie. Plutôt que de risquer d’être arrêtés, ils ne se sont pas présentés à leur convocation devant le juge de l’immigration. L’une de leurs sources de revenus est DoorDash, l’application de livraison de repas et de courses. Un compatriote qui a des papiers en règle leur loue voiture et code d’accès à la plateforme pour 350 dollars par semaine. Avant, ils arrivaient à engranger 400 dollars hebdomadaires de commissions et de pourboires. Avec le ralentissement de la consommation aux Etats-Unis, les livraisons diminuent, comme les revenus. Depuis la chute de Nicolas Maduro, Raymondo se prend à rêver. « Trump devrait faire du Venezuela le 51ᵉ Etat américain et nous donner nos papiers. On pourrait rester ici en toute légalité. »