Politique migratoire : « Aux immenses transformations sociales à venir devra répondre une ambitieuse politique de l’hospitalité »
Tribune
Sébastien Thiéry, Docteur en sciences politiques et activiste
En matière de politique migratoire, l’extrême droite promet un regain de violence : en réponse à la « crise migratoire », et à une « submersion » fatale, il faudra de la police au centuple. A gauche, l’on crie alors à l’instrumentalisation par la peur et l’on finit par condamner les mots eux-mêmes : au sujet des migrations, tout synonyme de « catastrophe » est désormais proscrit, surtout en période électorale. Cette police de la langue se veut stratégique : il s’agit de ne pas faire le jeu, anxiogène, de l’extrême droite. Elle est inefficace : l’extrême droite déroule son discours, et gagne.
Cette police de la langue s’arme d’une prétention à la raison. Pour « dépassionner » le débat, l’histoire est convoquée pour prouver que « de tout temps » nous avons migré. C’est comme détourner le regard du changement climatique au motif que le climat a toujours changé. Les chiffres doivent enfoncer le clou : « ils ne sont pas si nombreux », faut-il répéter. En plus d’être scabreux, ce comptage aveugle : pointer le dernier nombre de passages de la frontière, c’est répondre par la météo à la question du climat. Ces discours sont tenus pour faire taire, non pour faire voir.
Les migrations contemporaines ne sont pas organisées par des « islamo-gauchistes » fomentant le « grand remplacement » et la ruine de l’Europe. Elles ne sont pas davantage une lubie de milliardaires cyniques et néo-fascistes réunis. Ces deux récits fabriquent une même irresponsabilité. Pour les uns, il suffirait d’enfermer les « migrationnistes » et de dresser des frontières de plus ; pour les autres, il suffirait de casser la propagande xénophobe et d’ouvrir des abris supplémentaires. Une fois l’opposant réduit au silence, cela serait donc réglé d’un simple geste, de violence ou de clémence.
Il en est des migrations comme du climat : un déni empêche de saisir l’ampleur du bouleversement en cours. Un « migratoscepticisme » s’enracine particulièrement à gauche, où l’on combat pourtant le climatoscepticisme, et où l’on devrait savoir et faire savoir que le choc climatique annonce bien un choc migratoire.
Il est alors urgent d’user de tous les synonymes du mot « catastrophe » pour, d’abord, faire entendre combien nos mers et nos rivages sont jonchés de cadavres. Il est urgent, et rationnel, d’alerter sur le nombre de personnes migrantes en citant, par exemple, les équipes de l’association SOS Méditerranée, qui parlent bien de sauvetage de masse. Il est urgent d’affirmer que cela est donc bien massif et s’aggrave, en prenant enfin la mesure, avec une extrême inquiétude, des millions de déplacés au Soudan, en République démocratique du Congo, en Somalie, au Tchad, en Ethiopie, au Liban, en Palestine, en Syrie, en Jordanie, en Afghanistan, en Birmanie, au Bangladesh, au Népal, et tout autour, et plus encore demain.
Il est aussi urgent d’assumer ce que l’art politique exige : voir venir, sans attendre que l’actualité nous y expose, trop tard. Il manque aux migrations un organisme qui lui soit consacré, à l’image du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), mais des études prospectives existent. La Banque mondiale prédit d’ici à 2050 des centaines de millions de déplacés supplémentaires. Dès 2007, le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés [2005-2015], Antonio Guterres [devenu depuis secrétaire général des Nations unies], annonçait que ce siècle serait celui du « déplacement humain ». En 2008, dans leur exposition « Terre natale » à la Fondation Cartier, à Paris, [le philosophe] Paul Virilio et [le photographe] Raymond Depardon prédisaient « une offensive migratoire sans précédent ».
Dans son ouvrage Le Futurisme de l’instant (Galilée, 2009), Paul Virilio prolongeait la démonstration en annonçant un effondrement des conditions d’habitabilité et, de facto, des migrations « sans précédent », tel un processus « de repeuplement du globe terrestre ». Cet été, 60 000 personnes fuyaient l’invivable au Maroc et 220 000 fuyaient les grands feux en Gironde, toutes chassées par la violence d’un monde ressemblant à celui modélisé, il y a vingt ans, par Virilio et Depardon.
Il ne s’agit plus de savoir combien de personnes migreront, mais comment vivre dans un monde dans lequel nous devenons toutes et tous, à des degrés divers, des déplacés. Les exodes sont et resteront régionaux davantage que mondiaux, et les destins seront bien différents entre Ceuta ou le Cap-Ferret. Mais, ici comme ailleurs, nous fuyons et fuirons l’inhabitable, en quête de territoires refuges, et d’une tout autre politique de soin et de bienveillance. Qui ne peut plus s’entendre comme « politique migratoire » de gestion de flux, plus ou moins ferme. Au bouleversement en cours, et aux immenses transformations sociales à venir, il faudra répondre par une ambitieuse politique de l’hospitalité.
Depuis des années, en haute mer comme sur les rivages, des collectifs esquissent cette politique encore manquante en créant des lieux, des outils, des langues, de l’économie, des devenirs. Il est temps de considérer l’hospitalité non seulement comme une disposition morale, mais comme un faisceau de compétences précises, à transmettre : pratiquer l’inconditionnalité de l’accueil ne consiste pas à laisser faire, mais exige une multitude de savoir-faire dans les domaines de la santé, du droit, de l’économie, de l’architecture, du design, des langues, etc. Il est alors temps de sortir ces refuges maritimes et terrestres de leur statut d’exceptions humanitaires, et de bâtir, dans leur sillage, des infrastructures d’accueil de toute beauté, à même de consolider ces pratiques qui font tenir notre humanité. Il est temps de relever au présent les traces, éparses mais vivaces, d’un avenir désirable, et de nous organiser pour le faire advenir.
Un travail colossal reste donc à faire, culturel et juridique, sanitaire et social, architectural et urbain, en suivant les actes d’une société civile qui, sans attendre, a ouvert le chantier. Car celles et ceux qui font aujourd’hui l’hospitalité ne sont pas des criminels, mais des chercheurs : leurs gestes techniques et sensibles – sauver, soigner, soutenir, réconforter, encourager, orienter, outiller, accompagner, co-construire – lèvent ce dont l’avenir pourrait être fait. Voilà qui devrait inspirer les missions d’un grand ministère de l’hospitalité, institution majeure d’une politique de gauche pour le XXIe siècle, malheureusement encore inarticulée.
Sébastien Thiéry, docteur en sciences politiques, est activiste, artiste, ancien pensionnaire de la Villa Médicis- Académie de France à Rome, coordinateur des actions du Pôle d’exploration des ressources urbaines et co-concepteur du « Navire-Avenir », premier bateau de sauvetage en mer européen