L’État-racketteur : Comment le berceau de la démocratie libérale devient son tombeau, par Ernst Lohoff - Palim Psao
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Voir dans les États-Unis un pays en train de revenir à l’isolationnisme, ou s’attendre à un retour de l’impérialisme et du fascisme, revient à manquer ce qu’il y a de nouveau dans l’évolution actuelle. Pour en saisir la spécificité, telle est ma thèse, il faut comprendre le trumpisme comme un produit de décomposition de la démocratie libérale elle-même, désormais en voie de dissolution.
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Ces évolutions ont des conséquences considérables sur la sphère politique. Dans la constellation fordiste, l’État parvenait relativement bien à concilier sa fonction de « capitaliste en idée » avec son rôle de garant des services d’intérêt général pour les larges masses. À l’ère du capitalisme inversé, ces fonctions s’éloignent cependant toujours davantage l’une de l’autre. Dans les démocraties libérales, face à ce conflit d’objectifs, l’État opte pour le primat de l’économie. D’« État-Père », il devient finalement, pour des couches toujours plus larges de la population, une sorte de « beau-père ». La démocratie libérale échoue de plus en plus dans sa capacité à concilier les intérêts — sa discipline reine d’autrefois. Cette évolution est encore aggravée par l’extrême différenciation des situations d’intérêt qui résulte du néolibéralisme et de l’individualisation. Les milieux sociaux relativement homogènes et les trajectoires de vie balisées qui existaient encore à l’époque du travail de masse se sont dissous. Plus le paysage des intérêts est fragmenté, plus l’État libéral est désespérément dépassé lorsqu’il s’agit d’en faire la synthèse.
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Depuis le XIXe siècle, trois liens ont maintenu la cohésion des sociétés occidentales : la religion du travail, l’adhésion à l’« identité nationale » respective et l’identité de genre patriarcale moderne. Les démocraties libérales de l’après-guerre en Europe et en Amérique du Nord reprirent ces trois éléments de cohésion et y ajoutèrent l’anticommunisme.
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La construction d’identités collectives passe toujours par des délimitations claires entre ceux qui appartiennent au « Nous » et les « Autres ». Dans la phase fordiste, le capital comme l’État libéral participaient activement à la privatisation des privilèges en faveur de l’homme blanc, travailleur et national, au maintien d’un « nous » national et de l’ordre patriarcal des sexes. Dans les conditions du capitalisme post-fordiste, cela est toutefois devenu dysfonctionnel pour le capital. Il est dans l’intérêt du capital transnational de s’assurer un accès libre à toutes les ressources. En ce qui concerne la force de travail, cela inclut également les femmes et les détenteurs d’un passeport étranger. Cela n’a évidemment pas fait du capital, ni des agents étatiques qui le servent, des avant-gardes de la lutte contre le racisme et le sexisme. Cette indolence a toutefois laissé une marge de manœuvre aux aspirations émancipatrices et contribué à la désagrégation de l’ordre traditionnel de la politique identitaire. Tant que le nouveau type de capitalisme fonctionna de manière à peu près fluide, l’érosion de la démocratie libérale resta un processus insidieux. Mais dans le sillage de la succession de crises qui secoue depuis quelques années l’organisation de la société mondiale, elle est devenue manifeste et l’on assiste à un puissant retour de bâton autoritaire.
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Lorsque ces schémas d’interprétation autoritaires de droite déterminent l’action politique, le rôle de la politique se transforme fondamentalement. Depuis le tournant du millénaire, son activité principale consistait à gérer les crises et à tenter désespérément de maintenir les contradictions sociales sous le couvercle. Elle apparaissait donc, non sans raison, comme une force ballottée par les événements et réduite à la réaction. L’autoritarisme de droite simule une capacité d’action en personnalisant la crise structurelle et en divisant activement la société sous le signe de la politique identitaire. Dès lors que ces courants s’emparent des commandes, la politique devient elle-même un facteur de crise supplémentaire et autonome.
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Le mouvement MAGA et Trump ont renoncé à la Pax Americana et se réfèrent volontiers, pour légitimer leur politique, à des concepts idéologiques qui avaient façonné la politique du pays avant cette époque. Cela ne signifie toutefois nullement que la politique américaine actuelle obéisse à une logique comparable à celle du « long XIXe siècle », c’est-à-dire à l’époque allant de 1789 à 1914. Le cadre de référence du capitalisme mondial s’est transformé si radicalement que des slogans similaires peuvent recouvrir, avant et après la Pax Americana, des contenus diamétralement opposés.
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Pour donner quelques chiffres : en 1986, les États-Unis sont devenus pour la première fois depuis 1914 une nation débitrice nette. À cette époque, le pays avait une dette extérieure de 107,4 milliards de dollars. En 2023, celle-ci atteignait près de 20 000 milliards de dollars, et dès l’année suivante, près de 27 000 milliards. Un démondialisateur devrait évidemment chercher à inverser cette tendance. Le gouvernement Trump fait cependant exactement le contraire. Sa politique de baisse des impôts a encore accru la dette publique et renforcé la dépendance à l’égard de l’étranger. Grâce à la bulle de l’IA, les capitaux continuent d’affluer. L’État américain, lourdement endetté, est toutefois considéré sur les marchés financiers comme un enfant à problèmes et ne peut placer de nouveaux titres de dette publique qu’en consentant d’importantes primes de taux d’intérêt. Lorsque Trump a pris ses fonctions, les États-Unis devaient payer 4,6 % d’intérêts sur leurs obligations à dix ans, contre seulement 2,5 % pour l’Allemagne. Dans l’entourage de Trump, on commence donc déjà à réfléchir à ce qu’il faudra faire lorsque le refinancement de la dette publique deviendra impayable. Stephen Miran, le principal conseiller économique de Trump, a élaboré un plan en ce sens sous le nom d’« accord de Mar-a-Lago ». Celui-ci prévoit que les banques centrales étrangères échangent leurs réserves de change libellées en dollars — soit pas moins de 7 700 milliards de dollars — contre des obligations sans intérêts d’une durée de cent ans. En clair : les banques centrales des autres États devraient servir de bad banks aux États-Unis pour leurs dettes publiques américaines en difficulté. Afin d’inciter les États concernés à jouer le jeu, les bonnes volontés seraient récompensées par des droits de douane plus avantageux. Si les Européens et les alliés d’Extrême-Orient ne se laissent pas convaincre malgré cette carotte, le bâton est prévu. Le bouclier nucléaire américain leur serait retiré. Il s’agit ni plus ni moins que d’une affaire de racket en échange d’une protection.
Si l’on garde à l’esprit ces relations, nous sommes confrontés à une logique tout autre que celle d’un retour des États-Unis à l’isolationnisme historique ou d’un démantèlement des relations économiques mondiales. L’antimondialisme des trumpistes n’en est pas un. Il représente plutôt la tentative d’externaliser les coûts consécutifs d’un capitalisme mondialisé, tout en permettant au pays de continuer à en profiter. Un tel programme est voué, en définitive, à l’échec. Les États-Unis démantèlent l’ordre qu’ils ont eux-mêmes contribué à instaurer sous leur propre direction et plongent le capitalisme mondial dans le chaos.














