• La plus grande victoire de la #mafia est d’avoir cessé de ressembler à la mafia

    Aujourd’hui, la mafia semble plus puissante que jamais – il suffit de regarder les chiffres de la #cocaïne pour s’en rendre compte –, mais aussi plus invisible. Comment en est-on arrivé là ?

    Quand j’ai écrit Extra pure en 2020, la cocaïne était déjà partout ; aujourd’hui, elle est partout et coûte moins cher. La production mondiale a plus que triplé et les saisies atteignent des niveaux records. C’est justement là le problème : saisir des tonnes sans faire grimper le prix revient à vider l’océan à la cuillère.

    La structure a changé : on n’a plus de cartels verticaux, mais un système de courtage, des cellules interchangeables, l’Équateur devenu une plaque tournante, l’Europe du Nord avec Anvers et Rotterdam comme portes d’entrée, la ‘Ndrangheta en tant que banquier du système. Et puis les drogues de synthèse, qui n’ont besoin ni de terre ni d’agriculteurs, mais seulement d’un hangar.

    Mais la véritable nouveauté se trouve là où l’on ne regarde pas.
    Quel est cet angle mort ?

    Oliver Bullough l’a baptisé « Moneyland », un pays sans frontières où l’argent sale circule librement tandis que les lois censées le traquer restent nationales. Le criminologue Michael Levi répète depuis des années que, en matière de lutte contre le blanchiment d’argent, on mesure l’activité et jamais le résultat : on compte le nombre de signalements envoyés et non la quantité de crimes qui ont été empêchés.

    Il en résulte que l’on récupère 0,05 % des produits du crime et que les coûts de mise en conformité dépassent de cent fois l’argent saisi
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    . C’est le paradoxe du réverbère : nous cherchons les clefs là où il y a de la lumière, dans les formulaires, dans les signalements des banques, dans la bureaucratie de la conformité, alors que les clefs se trouvent dans l’obscurité et que personne ne veut s’y aventurer.
    Quels signaux plus ou moins faibles voyez-vous en France où l’on parle de plus en plus d’une mexicanisation du pays ?

    Chaque fois qu’un jeune meurt à Marseille, la France regarde le cadavre et dit : « Le Mexique ». C’est là que réside l’erreur. Le mort est la seule partie du trafic de drogue qui accepte de se laisser photographier. C’est le résidu, le bilan des erreurs, le coût d’un marché qui n’a pas encore trouvé son équilibre. Un marché qui tue est un marché immature. Quand le système fonctionne vraiment, personne ne meurt : on signe un acte notarié. Le sang n’est pas le signe de la puissance criminelle, c’est le signe de son adolescence.

    Le signal grave, c’est l’autre, et par définition, on ne le voit pas, car sa réussite coïncide exactement avec son invisibilité.

    Commençons par la langue, qui trahit toujours. Les Français parlent de « blanchiment ». En Italie, nous parlons de « recyclage ». Ce sont deux philosophies opposées.
    C’est-à-dire ?

    Le blanchiment promet la purification, la tache qui disparaît, l’argent qui redevient innocent. Le recyclage admet au contraire que la substance reste et ne change que de forme. La France s’est bercée pendant des décennies de l’illusion de pouvoir « laver » ; l’Italie a appris à ses dépens que rien ne se lave, mais se transforme. Ce n’est pas un détail lexical : Tracfin appelle encore aujourd’hui « sociétés lessiveuses » les entités qui blanchissent les fonds du crime organisé. Toute la métaphore de la lessive est présente dans le vocabulaire administratif de l’État.

    Et voici la partie historique que la France refuse de lire. Le trafic qui a inondé l’Amérique d’héroïne pendant trente ans s’appelait la « French Connection ». Le mot « français » figurait dans son nom, les laboratoires se trouvaient à Marseille, et la France a tout de même réussi à considérer cela comme l’affaire des autres : d’abord des Corses, puis des Italiens, ensuite des Maghrébins, aujourd’hui des Slaves et des Albanais.

    Chaque génération a eu son étiquette ethnique, et chaque étiquette a servi à ne pas nommer la structure. Car si les laboratoires étaient marseillais, l’argent ne restait jamais dans le milieu : il passait par des banques, des biens immobiliers sur la Côte d’Azur, des casinos, des chantiers. Le trafic peut être étranger.
    Et le blanchiment ?

    Le blanchiment, non. Le blanchiment est toujours local, par nécessité technique : pour blanchir de l’argent, il faut un notaire, un expert-comptable, un établissement de crédit, un marché public, un cadastre. Il faut donc les institutions de ce pays et les professionnels de ce pays.

    Les chiffres le montrent avec une brutalité que les chroniques n’ont pas. La Cour des comptes européenne a estimé le blanchiment à 1,3 % du PIB de l’Union chaque année, soit environ 38 milliards d’euros pour la seule France. La commission d’enquête du Sénat évalue à 50 milliards le chiffre d’affaires des réseaux spécialisés dans le blanchiment de capitaux d’origine criminelle dans le pays. Le chiffre d’affaires du trafic de drogue français est estimé par les autorités entre trois et six milliards.

    Mettons ces chiffres côte à côte : la drogue n’en représente qu’une fraction. Le Sénat l’écrit sans détours dans son rapport du 18 juin 2025 : le blanchiment d’argent est aujourd’hui le trafic le plus lucratif de France, et il n’existe pas de stratégie cohérente pour le combattre ; le système n’est qu’un assemblage de dispositifs disparates. Le titre du rapport est déjà un verdict : « Ces dizaines de milliards qui gangrènent la société. »
    Qu’en est-il des chiffres sur la supposée origine étrangère du problème ?

    Nous avons un chiffre qui met fin à tout débat sur l’origine étrangère du problème. En 2024, Tracfin a reçu plus de 215 000 déclarations de soupçons, mais le secteur non financier — notaires, greffiers, maisons de jeux — ne représente que 7 % du total. Les avocats n’en ont transmis que quinze. Les agents sportifs, une catégorie à très haut risque, n’en ont jamais transmis une seule.

    Quinze signalements pour toute une profession. Ce n’est pas un problème de frontières : c’est un problème de classe professionnelle. La ligne qui sépare l’argent sale du patrimoine propre passe par les cabinets du centre de Paris, pas par les ports. Le cas le plus révélateur remonte à sept semaines.
    Que s’est-il passé ?

    Le 9 juin 2026, la JIRS de Marseille a démantelé un réseau de blanchiment d’argent en bande organisée : treize interpellations, cinq personnes mises en examen, des sommes réinvesties dans l’immobilier ou transférées à l’étranger. 2,7 millions d’euros, des lingots d’or et quatorze voitures de luxe ont été saisis. Tout avait commencé au printemps 2024 par un simple contrôle fiscal dans la banlieue de Narbonne.

    Les sociétés utilisées comme écrans étaient des entreprises de construction de Perpignan, Narbonne et Béziers, avec une activité économique réelle et un chiffre d’affaires réel. Pas de sociétés fantômes aux Seychelles : des chantiers français qui construisaient réellement. Le président de la fédération du bâtiment des Bouches-du-Rhône admet que ces entreprises remportent les appels d’offres avec des propositions inférieures de 25, 30, voire 40 % au prix du marché, et que le secteur subit des menaces et du racket concernant les embauches sur les chantiers autour de Marseille.

    Autrement dit : l’argent de la drogue remporte des marchés publics français en vendant à perte. Il élimine les entreprises légales pour cette raison même : sa rentabilité, il l’a déjà faite ailleurs. C’est la définition parfaite d’une méthode mafieuse, et personne ne l’a importée de l’extérieur.

    Le nouveau Parquet national anticriminalité organisée a saisi, en cinq mois, près de 990 millions.
    Ce n’est donc pas suffisant…

    C’est un bon début. Mais il faut le mettre en perspective avec les 38 milliards estimés chaque année. Le rapport entre ces deux chiffres résume tout le problème français.

    C’est pourquoi le terme de « mexicanisation » est réconfortant, et doit être rejeté précisément par ceux qui dénoncent ces pratiques. Parler du Mexique revient à dire : « Ils nous importent leur violence. » Cela déplace le centre de gravité vers l’extérieur, vers l’ethnie, vers l’immigration, et transforme un problème de système économique en un problème d’ordre public.

    Les mafias ne se mesurent pas au nombre de morts qu’elles causent : elles se mesurent aux patrimoines qu’elles parviennent à blanchir. Les meurtres, c’est ce que le trafic de drogue perd. Le blanchiment d’argent, c’est ce qu’il gagne. Et aucun État n’a jamais été détruit par ce que les criminels perdent.
    La déstabilisation de certains pays européens pourrait-elle atteindre les niveaux que l’on a connus en Amérique latine ?

    La différence est structurelle, et non de degré. En Amérique latine, le trafic de drogue a érodé le monopole de l’État sur la violence, avec des territoires où l’État ne pénètre pas, des taux d’homicides à deux chiffres pour 100 000 habitants, des forces de police infiltrées jusqu’aux plus hauts échelons, des candidats assassinés en pleine campagne électorale.

    En Europe, ce n’est pas le cas. Ici, les mafias ne défient pas l’État, elles le traversent. Elles achètent des marchés publics, blanchissent des capitaux, s’immiscent dans la logistique portuaire et dans le secteur du bâtiment. Peu de violence, forte pénétration économique. Un modèle opposé, et justement pour cette raison plus difficile à percevoir.
    Quelle devrait être la réponse à adopter ?

    La dérive autoritaire n’est la réponse à aucun de ces deux modèles. Les mafias n’ont jamais eu peur d’un État fort. Elles ont peur de l’État qui contrôle l’argent. Ce qui les touche, ce sont une magistrature indépendante, les enquêtes patrimoniales, les confiscations, la transparence des marchés publics, un journalisme capable d’écrire sans craindre de poursuites abusives. Ce sont les mêmes outils que tout gouvernement autoritaire s’empresse d’affaiblir en premier lieu, car ils peuvent aussi le toucher.

    Deux exemples historiques. Le fascisme s’est vanté d’avoir vaincu la mafia grâce au préfet Mori, mais il n’a frappé que la base et a laissé intacte, voire favorisée, la bourgeoisie mafieuse qui avait rejoint le régime, à tel point qu’en 1943, ce réseau était prêt à se reconstituer. Aujourd’hui, le modèle Bukele, avec ses prisons de masse et son état d’exception permanent, a fait chuter le nombre d’homicides sans toucher au trafic de drogue ni au blanchiment d’argent. On arrête la rue, on laisse le capital intact.

    L’autoritarisme produit une sécurité perçue et une impunité réelle aux échelons supérieurs. Contre les mafias, c’est le contraire qu’il faut. Moins de spectacle, plus de bilans.
    En matière de lutte contre le crime organisé, l’Italie a une certaine expérience (notamment depuis les années 1980). Pensez-vous qu’elle est assez étudiée par les autres pays européens ?

    Absolument pas. L’Europe est à la traîne, le reste du monde l’est encore plus.

    L’Italie possède le meilleur savoir-faire au monde, et c’est un savoir-faire né du sang : l’article 416-bis existe parce que Pio La Torre a été assassiné ; l’article 41-bis et le système des collaborateurs de justice existent parce que Falcone et Borsellino ont été assassinés. Derrière chaque instrument législatif italien se cache un cercueil. C’est une législation écrite dans le deuil, et c’est pour cela qu’elle fonctionne : elle n’est pas née dans un séminaire, mais de l’urgence d’un État qui était en train de perdre pied.

    Presque aucun autre pays européen ne connaît le délit d’association de type mafieux. On juge les délits individuels – le trafic, le meurtre, le blanchiment d’argent –, mais pas l’organisation en tant que telle, ni la méthode, ni la force d’intimidation que représente le lien d’appartenance. Et presque partout, l’attaque contre le patrimoine fait défaut : mesures de prévention, confiscation élargie, administration judiciaire des entreprises. Le reste de l’Europe arrête des personnes ; l’Italie a compris qu’il fallait leur retirer leur argent, car un parrain en prison dont le patrimoine reste intact continue de diriger.

    Y a-t-il à ce niveau un décalage entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud ?

    L’Europe du Nord a longtemps entretenu un malentendu : celui selon lequel la mafia serait un problème folklorique du Sud, fait de casquettes et de fusils. Pendant qu’on pensait cela, la cocaïne est entrée par Rotterdam et Anvers, la ‘ndrangheta a investi dans toute l’Allemagne (Duisbourg 2007 n’a rien enseigné) et à Marseille, la DZ Mafia a mis en place un système de violence que la France peine même à nommer. Ce n’est pas que les mafias soient arrivées en Europe : c’est que l’Europe ne disposait pas des catégories pour les percevoir.

    Car le véritable phénomène est tout autre : ce ne sont pas seulement les mafias qui se sont capitalisées, c’est le capitalisme qui s’est mafiosisé. Les organisations criminelles ne sont plus le corps étranger qui s’attaque à l’économie légale. Elles sont le fournisseur de liquidités le plus fiable du marché : elles ne demandent pas de garanties, paient en espèces, et en cas de crise, elles arrivent avant les banques. Et l’économie légale a cessé de se demander d’où vient cet argent.

    Tant que l’Europe traitera la mafia comme une question d’ordre public et non de marché, de marchés publics, de logistique portuaire, de fonds publics, elle restera structurellement sans défense, et continuera à demander conseil à l’Italie sur les morts sans en copier les lois.
    S’il ne fallait retenir qu’une seule leçon de votre travail et de vos livres, laquelle ce serait ?

    La leçon est simple. On ne peut pas changer ce qu’on ne connaît pas.

    Le capitalisme criminel existe parce qu’il reste indéchiffrable. On ne peut pas le combattre si l’on ne comprend pas son mécanisme, conçu exprès pour passer inaperçu.

    Il est très facile de dire que ce sont les immigrés qui s’en prennent aux villes. La détresse a un corps, un visage, elle est dans la rue, on peut la photographier. L’argent, non. Il passe par des virements, des sociétés écrans, des marchés publics, et ne fait pas la une des journaux télévisés. Ainsi, l’indignation se porte toujours sur le pauvre visible et jamais sur le flux invisible — ce qui est exactement ce que ce flux souhaite.

    Mon travail a consisté à mettre en lumière cette ombre. J’en ai payé le prix. Chaque jour, je me demande si cela en valait la peine.
    Comment comprendre la fascination que suscitent les narcotrafiquants ? Netflix, par exemple, semble en avoir fait son fond de commerce.

    Le trafiquant de drogue ne fascine pas parce qu’il se tient en marge du système. Il fascine parce qu’il incarne le système débarrassé de toute hypocrisie. L’entrepreneur légal doit présenter un récit moral de son enrichissement : le mérite, l’innovation, la valeur apportée au territoire, et aujourd’hui, le bilan de développement durable. Le trafiquant de drogue en est dispensé. Son capital n’a pas besoin de s’excuser. Le spectateur reconnaît une structure qu’il connaît déjà : l’ascension, le risque, le capital réinvesti, l’élimination du concurrent, débarrassée des mots qui la rendent méconnaissable lorsqu’elle revêt une veste. Ce n’est pas le revers de notre monde, c’est notre monde dont on a coupé le son de la justification.

    De là naît un plaisir que j’appellerais gnostique, et c’est le véritable moteur de la série. Celui qui regarde a le sentiment d’avoir été admis au secret, d’avoir enfin vu comment fonctionne vraiment le monde. C’est la face B. Mais c’est un plaisir épistémologique, non moral, et pour cette raison dangereusement compatible avec l’inertie. Comprendre comment fonctionne la machine procure une satisfaction qui ressemble beaucoup à la capitulation.
    Que faudrait-il faire ?

    Il y a une objection à se faire à soi-même, et c’est la partie qui fait tenir tout le reste. Le narcotrafiquant n’est pas du tout dépourvu d’hypocrisie. Il dispose d’un appareil de légitimation extrêmement raffiné : la famille, l’honneur, le terrain de foot construit dans la commune, le pauvre qui se venge de l’oligarchie, la Vierge sur le mur.

    Escobar avait un discours politique, pas seulement une fortune. Il ne dit pas la vérité sur le capital : il raconte un autre mensonge, archaïque plutôt que managérial, et justement pour cela plus séduisant, car il parle le langage du mythe et non celui du communiqué de presse.

    Et là, le piège réside dans le récit lui-même. La véritable face cachée n’est pas spectaculaire. C’est le notaire, la facture gonflée, le transporteur, la société écran à Malte. La série raconte l’exception, le parrain, la fusillade, le charisme, et finit ainsi par protéger la règle, qui est la continuité parfaite entre l’économie criminelle et l’économie légale. Le narcotrafiquant représenté comme un monstre est un alibi. Si le narcotrafiquant était présenté comme un collègue, ce serait alors vraiment insupportable.
    Qu’a pu apporter en plus du livre, selon vous, l’adaptation de Gomorra aux écrans ?

    Je ne pense pas que la série apporte quelque chose : je pense qu’elle enlève. Elle enlève le « je », elle enlève la voix off, elle enlève le témoin. Il ne reste que le monde, sans personne pour le juger à notre place.

    C’est par cette soustraction que Gomorra est devenue une grammaire visuelle mondiale — au point d’universaliser Scampia. PNL tourne le clip Le monde ou rien aux Vele parce que cette banlieue est déjà la leur : Manille, Philadelphie, Paris, Le Caire… toutes les banlieues obéissent à la même logique.
    La légalisation représente-t-elle une solution pour casser les trafics de drogue ?

    Non, la légalisation ne met pas fin au trafic de drogue. Elle en élimine une partie, et il faut préciser laquelle.

    En ce qui concerne les drogues douces, l’expérience a déjà été menée et elle a fonctionné. Après la légalisation au Colorado et dans l’État de Washington, le trafic de cannabis mexicain s’est effondré : les saisies à la frontière ont été réduites à une fraction négligeable. Aucune opération de police n’avait jamais obtenu un résultat similaire. La légalisation a accompli ce que quarante ans de guerre contre la drogue n’avaient pas réussi à faire.

    Le pire modèle est celui qui reste à mi-chemin : une demande tolérée, une offre illégale. Le backdoor problem néerlandais a alimenté pendant quarante ans la filière à partir de laquelle s’est développée la Mocro Maffia. Dépénaliser la consommation sans réglementer la production est le cadeau idéal pour le crime organisé. Les Néerlandais ont reconnu le problème et tentent d’y remédier. Depuis 2023, l’Experiment gesloten coffeeshopketen, la « chaîne fermée », est en cours : dix communes — dont Breda, Tilburg, Arnhem, Groningue, Maastricht et Nimègue — où les coffee shops ne vendent que du cannabis issu d’une production légale, provenant de cultivateurs privés agréés, sous le contrôle de l’Inspection et de l’autorité alimentaire. À partir d’avril 2025, la vente de tout autre produit est interdite. Durée prévue : quatre ans.
    Quel rapport entretenez-vous maintenant avec Naples, vos terres natales mais terres où vous êtes en permanence menacé ? Comment se manifeste chez vous cette ambivalence ?

    Naples m’a chassé. C’est la blessure la plus profonde, car elle ne vient pas de mes ennemis. De la part de mes ennemis, on s’y attend, ça fait partie du jeu. Elle vient de chez moi. D’une partie de ma ville qui a décidé que le problème n’était pas la camorra, mais ceux qui en parlaient.

    Et on m’a chassé sur la base d’une fausse accusation : celle selon laquelle parler du mal détruirait le lieu qui l’abrite. C’est exactement le contraire qui s’est produit. Après ces récits, le tourisme a explosé, les ruelles dont j’avais parlé se sont remplies. Ce n’est pas à moi qu’en revient le mérite. Mais cette théorie, selon laquelle le silence protège et la parole détruit, est le mensonge le plus ancien du pouvoir criminel. Naples en est la réfutation vivante.

    C’est là que réside le paradoxe le plus obscène : ceux qui m’accusent d’avoir diffamé Naples sont très souvent ceux qui ont tiré profit de cette transformation. Ceux qui ont acheté, ceux qui ont vu la valeur d’un bien immobilier tripler dans un quartier que personne ne voulait traverser il y a vingt ans. Ils vivent de ce changement et crachent sur ceux qui l’ont déclenché.
    Si c’était à refaire, écririez-vous et publieriez-vous de nouveau vos livres à cause desquels vous êtes aujourd’hui menacé ?

    Non. Je ne le referais pas. Non pas parce que je renie quoi que ce soit de ce que j’ai écrit, mais parce que je n’ai pas été le seul à en payer le prix. Le livre est vivant et continue son chemin ; moi, je suis resté figé depuis vingt ans et ma famille s’est effondrée.
    Les derniers mots de Gomorra (« Fils de pute, je suis encore vivant ! ») sont-ils devenus, de façon presque performative, les mots qui caractérisent votre vie ?

    Je les ai écrits à 26 ans et ils sont devenus une prophétie sur ma vie.
    Quel est le lieu le plus important pour vous à Naples ? Y avez-vous un beau souvenir ?

    Je répondrais à ces deux dernières questions en citant Dante : « Il n’est pas de plus grande douleur que de se souvenir des temps heureux dans la misère »…

    https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/02/la-plus-grande-victoire-de-la-mafia-est-davoir-cesse-de-ressembler-
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  • Perché #Cosa_Nostra è ormai cosa di tutti, il saggio di #Ryan_Gingeras

    Altro che la storia di un mondo arcaico che muore lentamente. La mafia non è una questione locale, ma un’avanguardia del capitalismo. E per questo arriva ovunque

    C’è una scena, nei primi minuti del Padrino, che spiega questo libro meglio di qualsiasi introduzione critica. Don Corleone non riceve in ufficio. Riceve in casa, il giorno del matrimonio della figlia, mentre fuori si balla. Bonasera entra, chiede vendetta per la figlia massacrata. Vito gli dice: avresti dovuto venire prima. Avresti dovuto chiamarmi «amico». È questo il punto. Non il sangue, non il colpo. La forma del rapporto. La parola amicizia che vale più di un contratto, più di un tribunale, più dello stato.

    Francis Ford Coppola lo aveva capito subito, e lo aveva detto al produttore Robert Evans, che non voleva sentirlo. Il padrino non sarà un film sulla criminalità organizzata. Sarà una metafora del capitalismo. Evans gli rispose: che vada al diavolo. Aveva torto Evans, aveva ragione Coppola, e il libro di Ryan Gingeras parte esattamente da lì. Non dalla mafia come fenomeno criminale, ma dalla mafia come grammatica del potere economico. Come modo di stare dentro il mercato quando il mercato è troppo debole per reggersi da solo, o troppo forte per tollerare regole.

    Gingeras è uno storico americano che insegna alla Naval Postgraduate School. Ha lavorato a lungo sull’eroina turca, sul tramonto dell’Impero ottomano, sui legami fra Ankara e i traffici globali. La sua mafia non è quella della tradizione, non è quella di Hess o di Arlacchi. È una mafia vista da Istanbul, da Lagos, da Marsiglia, da Pelham Bay. E parte da una scena familiare. Il nonno dell’autore, Charley Fitzpatrick, lavorava come barista in un locale del Bronx, lo Ye Olde, dove Willie Moretti – gangster del New Jersey, futuro morto ammazzato a Cliffside Park – passava le serate a bere. Da quel marciapiede, Gingeras guarda il mondo.

    Tre cose, in questo libro, sono nuove.

    La prima è l’idea che le mafie siano una costruzione economica prima che antropologica. Gingeras lo scrive a chiare lettere: aderire a una mafia, nel mondo contemporaneo, vuol dire avere una specie di impiego. I traffici più lucrativi si basano sulla compravendita di beni e servizi. Per capire la Cosa Nostra americana degli anni trenta non serve l’omertà siciliana, serve il bilancio. Luciano e Lansky non erano feudatari, erano amministratori delegati. Il Comitato – la struttura che dirimeva le controversie dopo il Proibizionismo – non era un consiglio di anziani, era un consiglio di amministrazione. Capone non era un brigante, era una versione iperviolenta di Henry Ford. Lo capì già Fred Pasley nel 1930, nella prima biografia di Capone: aveva reso il crimine efficiente. È questa la parola che fa la differenza. Efficiente.La seconda è la riscrittura della geografia. Per due secoli abbiamo letto la mafia come una storia di Sud Italia, Sud degli Stati Uniti, Sud del mondo.

    Gingeras la riscrive come una storia di traduzioni. Il padrino esce nel 1972 e diventa immediatamente intraducibile fuori dall’America; non c’era nulla di simile in Colombia, in Nigeria, in India e contemporaneamente diventa traducibilissimo: la parola padrino arriva in turco come baba, designa i boss di Ankara e Istanbul, e da lì migra ovunque. Mafia, oggi, è una parola americana che descrive cose non americane. È un’egemonia simbolica prima che criminale. Il vero capitale che la mafia americana ha esportato non è l’eroina, è il vocabolario. Il padrino ha fatto più di Cosa Nostra e Coppola ha pesato più di Luciano.La terza è la distinzione fra vecchie mafie e nuove mafie. Le vecchie Cosa Nostra siciliana e americana, yakuza, triadi erano viste come parassiti su stati altrimenti funzionanti. Anomalie da estirpare. Le nuove mafie russe, nigeriane, albanesi, messicane, turche sono qualcosa di diverso. Sono estensioni di stati deboli. Lo stato non le subisce, le produce. Il narcotrafficante curdo Hüseyin Baybaşın confessa in carcere di aver versato ad Ankara metà dei profitti di ogni affare: per noi era una tassa, e in cambio ricevevamo protezione. Da lì all’espressione «stato profondo», oggi sdoganata da Trump, il passo è breve. E da lì alla conclusione del libro – quella che Gingeras chiama «la grande diluizione» – il passo è ancora più breve. Nel XXI secolo la mafia non è più una categoria di persone, è una categoria di funzioni. Le svolgono i gangster, certo, ma le svolgono anche banchieri, avvocati, multinazionali, fondazioni filantropiche, governi. La mafia si è dissolta nel sistema, non perché abbia vinto, ma perché il sistema ha imparato a fare quello che lei già faceva.

    La mafia non è un residuo del feudalesimo siciliano sopravvissuto a Manhattan, è un’avanguardia del capitalismo americano che ha avuto il vantaggio competitivo di non dover rispettare le regole che il capitalismo legale si stava dando in quegli stessi anni. Letta così, la storia della mafia novecentesca non è la storia di un mondo arcaico che muore lentamente, ma è la storia di un laboratorio di pratiche economiche che la grande impresa legale, in molti casi, ha poi adottato e raffinato. È un’inversione di prospettiva che cambia tutto e che spiega perché l’esito a cui stiamo assistendo era inevitabile. Non era la mafia, infatti, a doversi modernizzare per sopravvivere. Era il capitalismo a doverla raggiungere. E l’ha raggiunta.

    C’è una frase di Tony Soprano, all’inizio della serie, che Gingeras mette in epigrafe alle conclusioni. «Mi sembra di essere arrivato più che altro alla fine. Che il meglio sia passato» e continua: «Mio padre, per esempio, non è mai arrivato dove sono arrivato io. In un certo senso, però, se l’è goduta di più. Aveva la sua gente. Avevano le loro regole. Avevano l’orgoglio. Oggi noi che cosa abbiamo?». Cosa abbiamo oggi? È questa la domanda giusta perché dice chiaramente come tutte le regole siano saltate, rendendoci tutti patria dell’economia mafiosa e, cosa più importante, incapaci di riconoscerlo.Resta una cosa, alla fine, e Gingeras non la dice chiaramente, ma il libro la suggerisce a ogni pagina. Le mafie hanno sempre venduto due cose insieme: una merce e un mito. L’alcol e la durezza di Capone. L’eroina e l’autenticità della French Connection. La cocaina e il romanticismo di Escobar. Il Captagon e la santità di Hezbollah. Senza il mito, la merce non si vende. Senza la merce, il mito non si finanzia. È il loro doppio bilancio, ed è anche il bilancio del capitalismo contemporaneo, che vende sempre meno cose e sempre più narrazioni intorno alle cose.

    Sotto questa luce, Mafia di Ryan Gingeras non è un libro di storia criminale, ma un libro di economia politica travestito da storia criminale e come tale va letto. Va letto pensando che i veri prìncipi al comando non sono mai stati i gangster, ma i capi nascosti, potenti e ignoti. Lo sono ancora, si chiamano in altri modi, ma il mestiere è lo stesso.

    Gingeras chiude il libro parlando di «grande diluizione» e non è un concetto consolante. Per due secoli abbiamo creduto che la lotta alle mafie fosse una lotta di confine: da una parte lo stato, dall’altra il crimine; da una parte la legge, dall’altra il sangue; da una parte il cittadino, dall’altra il gangster. Il lavoro di Gingeras è la dimostrazione storica, paziente, documentata, che quel confine non è mai esistito davvero e che oggi non esiste più nemmeno come finzione utile. Le mafie non sono state sconfitte, ma assorbite, e non perché lo stato sia diventato più debole, ma perché ha imparato il loro mestiere.

    La tesi più radicale del libro arriva in fondo, e Gingeras la consegna con una sola parola: «diluizione». Per un secolo abbiamo immaginato la mafia come una sostanza concentrata, identificabile, separabile dal resto. Un cancro su un corpo sano. Gingeras dimostra che quella sostanza si è sciolta nel solvente del mondo contemporaneo, e adesso è ovunque. Non in senso retorico ma in senso tecnico.Le funzioni che per un secolo erano state esclusive del gangster – riciclare denaro, corrompere funzionari, intimidire concorrenti, controllare territori attraverso la paura, eludere fiscalità e regolazione – oggi le svolgono soggetti perfettamente legali. Le banche svizzere e americane processate per aver lavato miliardi di narcodollari, le multinazionali farmaceutiche che hanno alimentato l’epidemia di oppioidi negli Stati Uniti uccidendo più gente di Pablo Escobar, le piattaforme digitali che mettono in contatto trafficanti e clienti meglio di qualsiasi rete fisica. I fondi sovrani che reinvestono capitali di provenienza opaca. Le società di consulenza che ottimizzano evasioni e pianificano trasferimenti offshore. Gli studi legali che scrivono i contratti di immunità.

    La mafia non è scomparsa perché lo stato l’abbia sconfitta, semplicemente (e drammaticamente) non c’è più come categoria distinguibile perché tutto il resto le si è avvicinato. Il mondo non si è ripulito, è diventato indistinguibile da essa. Per questo Gingeras chiama questa fase «la grande diluizione» e non la grande sconfitta. È un giudizio storico durissimo, quasi insopportabile, e va letto fino in fondo. Significa che la separazione fra economia legale ed economia criminale è oggi un’astrazione contabile, non un dato di realtà. Significa che dire stato-mafia non è più una metafora polemica, è una descrizione sociologica. Significa che il gangster, come figura antropologica autonoma, sta morendo e non perché abbiamo vinto, ma perché non serve più. Le sue funzioni le svolgono altri e meglio, in giacca e cravatta, con un compenso più alto e meno rischi penali.

    C’è una vecchia idea di Hannah Arendt secondo cui il male non ha profondità, ha solo estensione, si propaga come un fungo e occupa superfici. Le mafie di Gingeras funzionano così, non sono il sottosuolo del mondo, ma la sua superficie. Quando, come scrive Gingeras, «alcuni membri dell’importante famiglia Gemayel, che durante la guerra civile supervisionava numerose milizie cristiane, guadagnarono tra 1 e 5 miliardi di dollari netti in un anno vendendo hashish e altri beni di contrabbando» dai porti che controllavano, quando Hezbollah esporta captagon in tutto il Medio Oriente, quando i talebani fanno il 14 per cento del Pil afghano con l’oppio, non stiamo guardando l’eccezione di un sistema sano, stiamo guardando la regola di un sistema che ha smesso di distinguere fra legittimo e illegittimo, perché accendere un faro e marcare questa distinzione gli costa troppo.

    E qui Gingeras tocca, senza dirlo, il punto filosofico più alto del suo lavoro. La mafia è la forma che assume il capitalismo quando viene privato delle sue regole, ma è anche la forma che assumerebbe se quelle regole non fossero mai esistite. La mafia è il capitalismo senza il vestito buono dello stato di diritto, senza il maquillage delle istituzioni, è il mercato che si guarda allo specchio e si riconosce. Per questo Il padrino funziona ancora oggi, e non perché racconti una mafia, ma perché racconta una verità che la mafia ha avuto il merito storico di rendere visibile. La verità è questa: il potere è una famiglia che protegge i suoi, una violenza che si veste di codice, un debito che non si estingue mai, una parola data che vale più di un contratto.

    La differenza fra don Corleone e un consiglio di amministrazione è solo che don Corleone non finge.Il mito del gangster, quello che il cinema ci ha venduto per un secolo, ha sempre avuto una doppia funzione; da una parte demonizzava, dall’altra rassicurava. E il pensiero rassicurante era questo: il male ha un volto, un nome, un quartiere, un accento. È siciliano, è russo, è messicano, è albanese. È sempre altro, altro da noi. È sempre lontano, lontano dal nostro mondo, dalla nostra cerchia. Il libro di Gingeras ci toglie questa rassicurazione perché il gangster non è l’altro. Il gangster è la versione disinibita di quello che siamo già. Lavora con le stesse logiche di una multinazionale, finanzia gli stessi partiti, ricicla nelle stesse banche, si muove negli stessi paradisi fiscali e sfrutta gli stessi migranti. La sola differenza è che ammazza in proprio invece di farlo per procura e ammazza utilizzando guerre, sanzioni, licenziamenti di massa, riforme sanitarie. Forse il vero lascito di questo libro sta proprio nell’aver capito che la storia delle mafie non è la storia di una minaccia esterna alla civiltà, ma la storia del modo in cui la civiltà, lentamente, è diventata indistinguibile da quello che diceva di combattere. La civiltà, la guerra contro le mafie, non l’ha persa; l’ha vinta, perdendola. È un finale che non consola. Ma è l’unico onesto, ed è il motivo per cui questo libro andava scritto.

    https://infosannio.com/2026/06/27/perche-cosa-nostra-e-ormai-cosa-di-tutti-il-saggio-di-ryan-gingeras
    #mafia #amitié #capitalisme #criminalité_organisée #économie #pouvoir_économique #marché #efficacité #Roberto_Saviano #nouvelles_mafias #Etat #économie_mafieuse #mythe #grande_dilution #dilution #économie_légale #économie_criminelle #pouvoir

    • Mafia. Una storia globale

      Dalla nascita di camorra e Cosa Nostra nel Sud Italia postunitario alle triadi cinesi sorte dal collasso della dinastia Qing, fino alla proliferazione dei cartelli del narcotraffico in Messico, Mafia racconta i tre secoli di vita della criminalità organizzata come una storia unitaria e globale: la sua ascesa, il suo consolidamento, le sue metamorfosi. Una narrazione che attraversa le epoche e i continenti rivelandoci in che modo queste organizzazioni malavitose siano sempre state lo specchio delle società che le hanno generate.

      Ryan Gingeras ci mostra i meccanismi nascosti delle mafie mondiali, spiegandoci come esse non emergano mai in un vuoto storico, ma si innestino su crisi e rivolgimenti decisivi. Le mafie sfruttano le restrizioni normative, come quella del proibizionismo americano che trasformò il boss di quartiere Al Capone in un’icona globale del crimine. Talvolta, è lo stesso potere ufficiale ad alimentarle per il proprio tornaconto – è il caso della yakuza giapponese, utilizzata come pedina anticomunista nel secondo dopoguerra. La loro ambizione è sostituirsi allo stato, testarne i limiti e, nella loro espansione tentacolare, riscrivere di volta in volta i rapporti tra politica, violenza ed economia. Esaminando gangster diventati figure mitologiche – i fratelli Kray, John Gotti, Pablo Escobar, El Chapo – e film di enorme successo, Gingeras individua il fascino dell’immaginario legato alla mafia proprio nel suo dire apparentemente qualcosa di più rivelatore e vero della storia ufficiale.

      In un presente in cui le organizzazioni criminali sono diventate più fluide, diffuse e ibride, spesso intrecciate con terrorismo e mercati finanziari legali, Mafia è un invito a riconoscerne la presenza secolare come una struttura plastica e resistente, capace di adattarsi a ogni contesto: una pece nera che da sempre penetra nelle crepe del potere, colmandone i vuoti fino a essere essa stessa a dettarne le scelte.

      https://www.ilsaggiatore.com/libro/mafia

      #livre

  • Römisches Reich - Der Partherfeldzug von Kaiser Trajan

    via https://diaspora.psyco.fr/p/12394239

    116 n. Chr. erreicht das Imperium Romanum mit Kaiser Trajans Partherfeldzug seine größte Ausdehnung. So heißt es in Geschichtsbüchern. Aber stimmt das wirklich?

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    Ihr hört in dieser Folge „Eine Stunde History“:

    6:06 - Trajan-Biografin Annette Nünnerich-Asmus über das Wirken des ersten Adoptivkaisers

    14:56 - Deutschlandfunk-Nova-Reporterin Kristin Mockenhaupt über den Partherfeldzug Kaiser Trajans.

    21:14 - Historiker Armin Eich den Zustand des Imperium Romanum zur Zeit Trajans und danach. (oAnth: Eichs sehr fachkundiger und differenzierter Beitrag zum Thema des Trajanischen Partherfeldzuges!)

    31:17 - Historiker Henning Börm über den Weg des Reichs von der Teilung in West- und Ostrom bis zum Ende im Westen 476

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  • Nous sommes allé·es voir ce "blockbuster" (acte III) au cinoche (place offerte par les enfants pour quelque menu service rendu). Nous nous sommes ennuyé·es. Et je ne pense pas que la version 3D aurait pu sauver l’affaire.

    Avatar : la réincarnation néo-colonialiste du « bon sauvage » et ses impasses écologiques
    https://theconversation.com/avatar-la-reincarnation-neo-colonialiste-du-bon-sauvage-et-ses-impa

    Pandora n’est pas l’Amazonie. Pourtant, depuis plus de quinze ans, la saga Avatar entretient la confusion entre fiction et réalité, nourrissant le mythe séduisant mais problématique du « bon sauvage écologiste ».

    La sortie d’Avatar : de Feu et de Cendres le 17 décembre, donne l’occasion de revenir sur un parti pris représentationnel qui irrigue la saga : « le bon sauvage écologiste ».

    Le « bon sauvage » reste encore un important référent dans nos imaginaires occidentaux ainsi que nous le présentions dans notre récent ouvrage, L’héroïsation du bon sauvage de l’antiquité au XXIᵉ siècle : émergence de l’éco-spiritualisme. À ce titre, l’actualisation moderne de cette figure se fait autour d’une vision romantique et écologistante dominante dans notre société du spectacle. Cela représente un impensé problématique, puisque le mythe du bon sauvage lie les peuples autochtones à une norme impossible et une assignation identitaire archaïque.

    • Un peu indigent cet article. Beaucoup de répétitions, et assimilation rapide entre écologie profonde et obligatoirement mysticisme, éco-spiritualisme. Comme si ça ne pouvait pas être totalement rationnel de pas vouloir de solutionnisme scientifique, de pas vouloir l’économie de marché, et de pas vouloir du coup que des peuples qui avaient encore échappés à l’économie de marché soient happés à l’intérieur (quand bien même certains de ces membres en seraient tentés).

      Ce qui n’empêche pas Avatar d’être effectivement plus proche du côté wilderness artificielle (alors même que justement on sait que l’Amazonie n’est PAS la wilderness et est en fait le résultat de centaines/milliers d’années de travail humain… mais invisible pour l’œil occidental), et mystique/animiste. Mais l’article lui profite de ça pour un peu tout mélanger je trouve.

    • Je ne pense que ce soit aussi clivant. Je vois surtout que l’auteur pointe un regard critique par le biais du spectre #new_age Par contre, son propos risque de dépolitiser de manière caricaturale l’#écologie_politique.

      Le « bon sauvage écologiste » n’est pas une construction neutre. Il constitue un dispositif idéologique qui cristallise et légitime un discours vague de reconnexion à la nature. L’universitaire Kent H. Redford appelle à ne plus instrumentaliser cette figure, tout en valorisant les peuples premiers sans recyclage néo-colonialiste.

      Alors que l’animisme ou le mélange écologie-spiritualité devient une tendance en Occident, il convient de s’interroger sur la cohérence de cette appropriation culturelle. Selon l’anthropologue Wolfgang Kapfhammer : « La question simple est : est-il viable de penser aux cosmologies des cultures marginalisées pour réanimer la cosmologie hégémonique occidentale qui est tombée en crise ? Ou cela signifie-t-il à nouveau abuser de ces cultures indigènes comme un simple espace de projection pour compenser nos mécontentements culturels ? »

      La pensée rousseauiste imprègne encore profondément nos imaginaires. Selon le philosophe, l’homme nait bon par nature et c’est la société qui le corrompt. Ce dernier suppose l’existence d’un état naturel humain où tous les hommes seraient nés bons, purs et innocents, heureux avant de rentrer en contact avec la société et de se pervertir.

      À l’heure où règne la reconnexion à la nature et à soi, notamment dans certains milieux de l’écologie politique, les évolutions internes de cette mouvance tendent à revaloriser une « écologie profonde » et collapsologue, traditionnellement ouverte aux mysticismes. L’#éco-spiritualisme pourrait même devenir à terme majoritaire dans certains milieux de l’écologie politique.

      #mythes #wilderness

    • Quentin Béhel fait parler Serge Daney, critique chez « Les Cahiers du Cinéma » disparu en 1992 : le cinéma de Cameron trahit les promesse du cinématographe des Frères Lumières avec des images fabriquées qui imposent une vision du monde totalitaire.

      https://lundi.am/Contre-Avatar-et-son-monde

      Il est bien entendu difficile de faire parler un critique disparu. Serge Daney nous a quitté il y a plus de trente ans, en 1992. A la fin de sa vie, il voyait mourir - comme lui, le « ciné-fils » - un art, le cinéma, fondé sur un acte impur et sublime, celui de montrer. Un siècle plus tôt, pour la première fois dans l’histoire de l’art, un unique dispositif, le cinématographe Lumière, promettait la captation du réel, puis sa projection aux spectateurs.

      La trilogie Avatar, et son dernier né (Avatar : De feu et de cendres) achève, à sa façon, cet art de la monstration. Daney eut en effet le temps d’écrire sur l’image créée par ordinateur, notamment à propos de Tron, en 1982 (à l’époque pour Libération). Depuis, comme il le craignait, l’image de synthèse n’a cessé de contaminer un cinéma fait de prises de vues réelles, pour aboutir au projet terminal de James Cameron, celui d’un film entièrement numérique.

  • Oradour coloniaux français et mythologie nationale - AOC media
    https://aoc.media/analyse/2025/12/17/oradour-coloniaux-francais-et-mythologie-nationale/?loggedin=true

    Forgée pour les besoins de la très mauvaise cause défendue par les forces partisanes et médiatiques que l’on sait, « l’affaire Aphatie » doit être analysée comme un symptôme qui confirme l’influence croissante des adeptes du roman national. Et ce dernier s’impose d’autant plus que, depuis longtemps, les mêmes s’acharnent à disqualifier les sciences humaines et sociales, et les universités, toutes accusées « d’islamo-gauchisme » et de « wokisme[4] ». Relativement marginales il y a encore quelques années, ces incriminations abracadabrantesques sont désormais défendues des #extrêmes-droites jusqu’au mal nommé « bloc central » qui partage avec celles-ci nombre de représentations, d’éléments de langage et de propositions programmatiques.

    Les doctes gardiens du temple national-républicain soutiennent que la comparaison des #massacres coloniaux avec la tuerie commise par la 2e division blindée SS « Das Reich » dans le village martyr de la Haute-Vienne, serait indécente et nouvelle ; il n’en est rien et leurs affirmations péremptoires témoignent de leur ignorance crasse de l’#histoire. En décembre 1945, à l’Assemblée constituante, Pierre Fayet, député du Parti communiste algérien, dénonce les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata qui ont débuté le 8 mai de la même année. Au regard des méthodes employées, du nombre de civils exécutés sommairement – entre 30 000 et 35 000 victimes –, souvent torturés et dont les corps ont été parfois brûlés dans les fours à chaux proches d’Héliopolis pour tenter de faire disparaître les preuves des crimes commis, cet élu déclare que ces horreurs rappellent celles d’Oradour-sur-Glane[5].

    #république #mythe #massacre #colonialisme #déni

  • The myth of traditional Italian cuisine has seduced the world. The truth is very different

    The comforting tourist-brochure idea of what Italian food looks like obscures a story shaped by hunger, migration and innovation.

    Italy’s cuisine has now joined Unesco’s “intangible” heritage list, an announcement greeted within the country with the sort of collective euphoria usually reserved for surprise World Cup runs or the resignation of an unpopular prime minister. Not because the world needed permission to enjoy pizza – it clearly didn’t – but because the news soothed a longstanding national irritation: France and Japan, recognised in 2010 and 2013, had beaten us to it. For Italy’s culinary patriots, this had become a psychological pebble in the shoe: a tiny, persistent reminder that someone else had been validated first.

    Yet the strength of Italian cuisine has never rested on an ancient, coherent culinary canon. Most of what passes for ancient “regional tradition” was assembled in the late 20th century, largely for tourism and domestic reassurance. The real history of Italian food is turbulent: a saga of hunger, improvisation, migration, industrialisation and sheer survival instinct. It is not a serene lineage of grandmothers, sunlit tables and recipes carved in marble. It is closer to a national long-distance sprint from starvation – not quite the imagery Italy chose to present to Unesco.

    To make matters worse (or better, depending on your sense of humour), the “Italian” cuisine that conquered the world was not the one Italians carried with them when they emigrated. They had no such cuisine to carry. Those who left Italy did so because they were hungry. If they’d had daily access to tortellini, lasagne and bowls of spaghetti as later imagined, they would not have boarded ships for New York, Buenos Aires or São Paulo to face discrimination, exploitation and the occasional lynching. They arrived abroad with a handful of memories and a deep desire to never eat bad polenta again.

    And then something miraculous happened: they encountered abundance. Meat, cheese, wheat and tomatoes in quantities unimaginable in the villages they had fled. Presented with ingredients they’d never seen together in one place, they invented new dishes. These creations – not ancient recipes – are what later returned to Italy as “tradition”. In short: Italian cuisine did not migrate. It was invented abroad by people who had finally found something to eat – a truth that fits awkwardly with Unesco’s love of millennium-old continuity.

    But the most decisive transformation came not abroad but at home, during Italy’s astonishing economic boom between 1955 and 1965. In that decade, the country underwent the culinary equivalent of a religious conversion. Refrigerators appeared in kitchens, supermarkets replaced corner shops, meat ceased to be a luxury. Families who had long measured cheese by the gram discovered, with a mix of disbelief and guilt, that it could be bought whenever one wished. What the world interprets as Italy’s eternal culinary self-confidence is, in reality, the afterglow of that moment. Italians did not inherit abundance. They walked into it, slightly dazed, like people entering the wrong cinema screen and deciding to stay.

    This context makes Italy’s current wave of culinary sovereigntism particularly surreal. We hear stern warnings against “globalist contamination” from politicians who grew up eating industrial panettone and Kraft slices in school sandwiches. We are told that Italian cuisine must remain pure, fixed and inviolable – as if purity had anything to do with our past. Italian food is a champion of adaptation. It has always survived by stealing, assimilating and reinventing. The Darwinian logic is embarrassingly simple: the cuisines that change are the ones that survive. Yet sovereigntist rhetoric insists on freezing everything in place, as if the national menu were a snow globe.

    Of course, the British have helped. Britain has cultivated its own affectionate fantasy of Italy: eternal sunshine, tomatoes that taste like childhood holidays, families who spend hours eating together as if they were auditioning for a commercial. Television personalities such as Stanley Tucci have perfected this fantasy into a polished export brand – the loud, lovable Italian bursting into your kitchen to rescue you from beige British food. It’s fun, it sells and it has about as much to do with Italian history as Mamma Mia! has to do with the Greek economy.

    This British fantasy intersects perfectly with Italy’s own mythmaking instinct. For centuries, Italians were hungry – not poetically, not metaphorically, but literally hungry. Pellagra, starvation, malnutrition: these were the foundations of Italian “tradition”. And it is precisely because the past was so bleak that modern Italians felt compelled to build a golden myth of themselves. A myth in which the grandmother is an oracle, the tomato a sacred relic and “tradition” a serene and ancient truth rather than a post-1960s reconstruction.

    So what did Italy actually submit to Unesco? The real story of our cuisine, shaped by hunger, migration, innovation and sudden prosperity? The glossy tourist-brochure version, the one lit like a Netflix travel programme? Or – stranger still – what some promoters called “the relationship Italians have with food”, described in the breezy vocabulary of airport psychology? A heritage not of recipes, but of feelings; conveniently vague, pleasantly flattering and not entirely falsifiable.

    The first version would deserve recognition. The second trivialises it. The third turns heritage into national therapy.

    Italy did not need Unesco to feel important. It needed to shed the insecurity that a cuisine is only valuable when validated by an external referee. Instead, the country reached for the certificate, not the substance. And so we embalmed a living cuisine, fixing it into a museum frame just as it continues – thankfully – to evolve in real homes, restaurants and workplaces.

    This is the paradox worth remembering. The world already loves Italian food, but often loves a version shaped by television, tourism and decades of gentle mythmaking. Italians rarely resist the myth – it is flattering and profitable – but myths are fragile foundations for a Unesco bid. Because in the end, what Italy submitted was not its history but a postcard: beautifully composed, carefully lit, designed to please.

    And like all postcards, it risks being forgotten in a drawer, while the real story of Italian cuisine – restless, inventive and gloriously impure – carries on elsewhere.

    https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/dec/15/myth-traditional-italian-cuisine-food
    #alimentation #cuisine_italienne #cucina_italiana #mythe #tradition #nationalisme #Italie #Unesco #patrimoine_mondial #tourisme #faim #migrations #improvisation #industrialisation #émigration #émigration_italienne #invention #pauvreté #adaptation

    #géographie_culturelle

  • What Is Political Violence ?

    Pundits and politicians conceal the truth: it’s all around us, perpetrated by our political system itself.

    After Charlie Kirk was killed, commentators immediately condemned the act as “political violence.” Editorial boards and late-night shows wrung their hands about America’s overheated climate, warning that unless we “bring down the temperature,” democracy itself might begin to unravel—as if it has not already. The Trump administration and its allies condemned Kirk’s killing as an exceptional form of violence requiring an authoritarian crackdown on an amorphous “radical left” that they claim is responsible while conspicuously ignoring another near-simultaneous school shooting in Colorado. This joined over one hundred school shootings already perpetrated in the United States in 2025 alone, coming just months after Democratic lawmakers in Minnesota were targeted and shot by a far-right gunman—an event with which self-proclaimed “law and order president” Trump recently claimed to be unfamiliar.

    The selective and enforced outrage over Kirk’s murder reflects a fundamental truth: violence is never judged only on the basis of lives lost or individuals harmed. It is judged—and narrated—according to whether it sustains or threatens a particular social order. What counts as “violence,” and what counts as “order,” are always political determinations made by those in power. The fact that so many Democratic politicians and influential liberal commentators have rushed to parrot the Trump administration, without the slightest hesitation about the uses to which Kirk’s posthumous and state-sponsored sanctification is being put, underscores how little they grasp—or how insistently they deny—this most basic political truth. By uncritically accepting the Trump regime’s definition of “violence,” many Democrats are actively legitimizing and deepening the very authoritarian order they claim to oppose.

    Georges Sorel, writing in 1908, gave a very different account of violence in his classic, Reflections on Violence. Violence is not simply an act, he argued, but a myth: a story through which societies interpret force, project meaning onto it, and either mobilize or demobilize political communities around it. A strike is not just a withdrawal of labor; it is a myth of collective uprising. A riot is not just chaos in the streets; it is a myth of insubordination that terrifies elites and inspires the oppressed. Violence matters less for its immediate effects than for the imaginative horizons it opens or closes. “Myths are not a descriptions of things,” Sorel writes, “but expressions of a will to act.”

    For Sorel, the work of such myths was above all to enable the working class’s development of a story for its own emancipation. “Men who are participating in great social movements always picture their coming action in the form of images of battle in which their cause is certain to triumph,” he reflects, and that picture that in turn motivates action arises out of the myths that support it. But, as is particularly salient in our age of billionaire-controlled media that saturates nearly every aspect of our lives, political elites, too, make intensive use of myths around events like Kirk’s killing in order to shore up their authority and power. At stake is not only the working class’s capacity to articulate its own interests but also the ability of any subordinated group—immigrants, women, racial and sexual minorities, colonized people—to generate counter-myths that contest their subjection. Myths of violence compete against one another either to build or to fracture solidarities, to enable or short-circuit shared struggle against oppression and exploitation across social differences.

    Walter Benjamin sharpened this insight in his 1921 essay “Critique of Violence.” For Benjamin, a Jewish intellectual who would later take his own life as he anticipated deportation to a Nazi concentration camp, law itself is founded in violence—a primal conquest that inaugurates legal order. Once founded, law preserves itself through violence: police power, punishment, coercion. “Lawmaking is powermaking, assumption of power, and to that extent an immediate manifestation of violence,” Benjamin writes, while “law-preserving violence” maintains a given power structure. What liberal societies call “peace” or “law and order,” then, is not the absence of violence but its routinization. Whether or not one shares Benjamin’s implicit vision—that in an ethical social order, law itself might wither away—he makes a crucial observation. Violence does not disappear when order is established; it becomes diffuse or even invisible through its law-preserving functions, no matter how unjust, arbitrary, and cruel the law may be.

    If Sorel shows how violence becomes myth, and Benjamin shows how law conceals and perpetrates violence, Sigmund Freud helps explain why people cling so tightly to the most fundamental myth of every ruling order: that the operation of the law is always just. Psychoanalytically, the distinction between “order” and “violence” can function as a collective defense. It reassures us that our world—and the symbolic authority through which it coheres—is stable, that our aggression is justified, and that the cruelties carried out in the name of the law, in our name, are not really cruelties at all. In Freud’s terms, civilization builds and sustains itself through the repression and redirection of aggression. “Civilization . . . obtains mastery over the individual’s dangerous desire for aggression,” he writes, “by weakening it, disarming it, and setting up an agency within him to watch over it, like a garrison in a conquered city.” To identify as civilized requires that this aggressiveness be dissimulated or concealed.

    The most pervasive means for doing so is projection onto an excluded other. “It is always possible to bind together a considerable number of people in love,” Freud wrote just three years before Adolf Hitler became chancellor of Germany, “so long as there are other people left over to receive the manifestations of their aggressiveness.” The demonized other is marked for retribution through which one’s own mythical identity is stabilized and maintained. This is the elementary structure behind racisms, nationalisms, and xenophobias of all stripes, including the white Christian nationalism that Kirk represented and propagated so successfully. Aggression, in this form, is not repressed so much as dissimulated, conceived as the righteous reaction of civilization to an existential threat.

    But a similar process can be seen even among those who recoil from such cruel and explicit othering. Many people come to be deeply invested in condemning the disruptive act that threatens to upend order—whether it be Kirk’s killing or a protest in the streets—even as they eagerly accept the far greater violence that structures their daily lives. In this case, what is repressed is the violence of order itself; what is disavowed is our own entanglement with it and ethical responsibility to confront it. What cannot be acknowledged, because it is too incriminating or compromising to one’s identification with order, is projected outward onto the system itself. In this scheme, “political violence” can only be what threatens this system, not what the system itself does.

    Prominent reactions to Kirk’s killing appear to be operating in precisely this way, dwarfing the national reaction to the assassination of sitting Democratic lawmaker Melissa Hortman in June. From the White House to every single medium of mainstream media, it is Kirk’s death that has been narrated as singular proof that political rhetoric has gone “too far,” that democracy is collapsing under extremism, and that only “civility” can save us. The bipartisan vigils that followed—replete with solemn calls for unity, a unanimous Senate vote to make Kirk’s birthday a “National Day of Remembrance for Charlie Kirk,” and a bipartisan House vote to honor Kirk’s “life and legacy” as “a courageous American patriot”—were less acts of mourning than rituals of political stabilization, gestures designed to shore up the legitimacy of the current order. Melissa Hortman didn’t get an executive order from the president “honoring” her “memory,” a congressionally approved day of remembrance, or a New York Times column from Ezra Klein proclaiming that she was “doing politics the right way.” This across-the-aisle mythmaking turns Kirk into a martyr and the far right into a respectable vehicle of reasonable disagreement while erasing the virulence of their rhetoric and the far greater violence that Kirk himself championed.

    The flip side of this exceptionalizing is to further erase and excuse the slow and less spectacular violence of American political life itself. When ICE agents raid homes, when Medicaid is stripped from millions, and when unhoused populations are criminalized by Trump or Democrats like Gavin Newsom, both politicians and media speak of “policy,” not “violence.” The deportation bus, the eviction notice, the denied hospital bed, the forced pregnancy enforced by an abortion ban: all vanish into the myth of law and order. It is only when someone disrupts that order—whether through protest, resistance, or, in an extreme example, an attack on a public figure—that the act appears as “violence,” a breach of the civic peace and deserving of unequivocal condemnation and universal opposition. Sorel shows how such disruption becomes mythologized. Benjamin explains why the state insists on this distinction: its legitimacy depends on hiding the violence it does in its supposedly normal operation.

    As is evident throughout U.S. history, the state has always depended on myths of violence to secure order and delegitimize dissent. After Reconstruction, white elites across the South fashioned the figure of the violent Black man to justify the terrorism of the Ku Klux Klan, the stripping of Black voting rights, the imposition of Jim Crow, and the eventual development of our still-growing, intensely racist U.S. policing system. The issue at play has never been about actual violence committed by Black communities; it was and remains about rendering Black freedom itself a threat to “order.”

    The same logic animated the Red Scares of the twentieth century. Strikes, union drives, and antiracist organizing were routinely narrated as outbreaks of dangerous disorder requiring repression. COINTELPRO made this aim explicit, labeling groups from the Black Panthers to ministers like Martin Luther King Jr. as violent extremists whose mere organizing justified state surveillance, infiltration, and assassination. More recently, the bipartisan War on Terror inaugurated by George W. Bush, aggressively extended by Barack Obama, and now redoubled and repurposed under Trump, continues this tradition. The attacks of September 11 were turned into a narrative of perpetual looming threat that provided cover for torture, indefinite detention, mass surveillance, drone warfare with repeated mass murders of foreign civilians, and two decades of occupation abroad—all acts of overwhelming state violence that have never properly been counted as “violence” in official U.S. discourse.

    Instead, violence is projected onto fantasies of Muslims and Palestinians, Latino immigrants, antifascist protesters, drag queens, trans people, or anyone said to belong to the infinitely fungible category of the “terrorist”—the term of choice in J. D. Vance’s and Stephen Miller’s vows to exact vengeance in Kirk’s name. In each case, what is condemned as “violence” is not what kills or inflicts harm. It is what threatens oligarchic control or challenges national mythologies upon which established order depends. The Kirk episode belongs to this lineage, where righteous outrage secures authoritarian stability by allowing for the transfiguration of all resistance into violence and violence into order.

    King saw the same dynamic in his own time. In “Letter from Birmingham Jail,” he famously chastised white moderates who are “more devoted to order than to justice.” They prefer “a negative peace, which is the absence of tension, to a positive peace, which is the presence of justice,” he wrote. For King, as for Sorel and Benjamin, the problem was never simply violence’s existence. It was that social myths and legal categories transfigured the daily brutality of racial segregation and public abandonment of the poor into “order” while casting the struggle against them as disruptive violence. Unlike Sorel or Benjamin, King rooted his vision in nonviolence as a moral and strategic imperative. Simply suppressing conflict without addressing injustice, King argued, entrenches violence and makes future unrest inevitable.

    We can see this double standard as well in the case of the killing of UnitedHealthcare’s CEO last December. The act was instantly condemned as horrific, unacceptable violence, implicitly in contrast to the supposedly acceptable violence of the U.S. health care system. The official myth that crystallized around the event exhibited the same logic of all defenses of the liberal order in conditions of injustice: the executive became a symbol of violated order, while the industry he represented, which systematically denies lifesaving care to thousands of people every year to maximize profits, only briefly flickered into public view before vanishing again into our taken-for-granted national condition. The point is not that the killing was morally permissible. It is that one kind of violence gets portrayed as unequivocally wrong while another, far more frequent and banal kind gets condoned as simply a policy disagreement—not a form of “political violence” at all.

    The stakes of these myths are not abstract. In response to Kirk’s death, Trump announced that he would designate “antifa”—an amorphous label for loosely affiliated antifascist protesters—as a “major terrorist organization.” There is, of course, no centralized antifa to designate: no leaders, no offices, no membership lists, no budgets. The closest the administration ever comes to naming a specific target is when it refers to George Soros—an antisemitic trope evidently designed to distract from the far right’s vast network of funders, including Charles and David Koch, Richard Uihlein, and the late Bernard Marcus (the latter two among the donors to Turning Point USA, the organization that Kirk founded). The vagueness is precisely the point. By naming “antifa” as a terrorist threat, Trump invents a useful specter and authorizes the state to decide at will who counts as an enemy. Any protester, labor organizer, or anti-genocide activist can suddenly be branded a terrorist and criminalized accordingly.

    This is how the myth of political violence works: the far right elevates isolated, disruptive acts—whether Kirk’s killing or a protest that turns confrontational—into proof of radical chaos threatening the nation while simultaneously obscuring the far greater structural violence carried out daily through policy, policing, deportation, or war. To declare “antifa” a terrorist organization is not to name an entity that exists but to invent a mythological enemy whose supposed violence justifies the state’s own.

    This tactic has been especially salient during Trump’s second term. His administration has overseen massive Medicaid disenrollments, expanded ICE to unprecedented levels and authorized its agents to enact violence with near-total impunity, destroyed USAID, deployed troops against U.S. residents, ordered—in violation of international law—repeated bombings of Venezuelan boats in summary executions of supposed “narcoterrorists” without provision of evidence to even pretend to justify such acts, and—like Joe Biden before him—given a green light to Israeli genocide in Gaza and ethnic cleansing in the West Bank, where the label “terrorist” is deployed to license the systematic murder of children and the destruction of an entire people. These are acts of immense violence, with death counts almost certain to be in the hundreds of thousands, and likely millions globally.

    While competing mythologizations of violence are nothing new, those operating today are increasingly monopolized by politicians and journalists who—in their devotion to political balance, regardless of the fascist norms they accept along the way—are complicit with it. When Kirk was killed, only that act was held up as proof that “political violence” threatens democracy and that “violence has no place in this country.” For the right, Kirk becomes proof that conservatives are under siege and that the repression they are leading, styled as self-defense, must intensify. For many liberals, hostility toward the prevailing order becomes suspect, while civility and restraint are deemed the only respectable path to saving democracy. Both myths point in the same direction—back toward order, the acceptance and normalization of systemic violence as the price of stability.

    The stories we tell about violence matter immensely. When targeted, interpersonal attacks are the only acts identified as political violence, state and market violence vanish from view. The powerful kill with impunity while vulnerable populations are persecuted simply for speaking out against injustice. Political violence includes the lone gunman, yes. But it also includes the congressperson and bureaucrat who sign off on Medicaid cuts that will kill thousands. It includes the ICE officer who rips a child from her mother. It includes the president who deploys troops against civilians or signs off on yet another shipment of arms to enable genocide abroad. And it includes the corporate executive who designs insurance policies that deny lifesaving care working hand-in-hand with the politicians who allow such practices.

    In this regard, it is unsurprising that historians, social scientists, and independent journalists—and now even comedians—are high on the list of the Trump administration’s declared enemies: they all work to undermine the ruling class’s myths by exposing their hypocrisy and incoherence. When a virulent figure like Kirk is canonized as a truth-telling patriot and emblem of democratic virtue while his critics are denounced as violent extremists, we are gaslit on a massive scale; the field of political meaning-making narrows until only submission to an authoritarian order appears reasonable. Counter-myths work to widen that field, calling our attention not to the martyrs of white supremacist empire but to its victims, not to those who uphold an oppressive order but to those who are its targets. Every refusal of the dominant myth, however spectacular or mundane, tells a different story: neither law nor order are necessarily right; violence is not always what the state says it is; and justice is not reducible to the preservation of a false peace.

    If we want a democracy worth defending, we must insist upon identifying and opposing political violence everywhere it appears. To condemn it only selectively and conveniently is to align oneself with the far greater violence of our time. True peace will not come from denying where the high temperature of our political order is coming from. Nor will it come from specious appeals to civility or rational debate, as if support for fascism is built on reason and respect rather than resentment and rage. It instead requires identifying, confronting, and dismantling the ubiquitous political violence that our present order is designed to conceal. In other words, it will come from naming violence honestly and building the power—and the myths—that make justice imaginable and achievable.

    https://www.bostonreview.net/articles/what-is-political-violence
    #violence #violence_politique #Charlie_Kirk #ordre_social #ordre #Georges_Sorel #mythe #classe_ouvrière #mouvements_sociaux #Walter_Benjamin #loi #ordre_légal #pouvoir #paix #Sigmund_Freud #désordre #résistance #double_standard #injustice #ordre_libéral #antifa #extrême_droite #violence_structurelle
    #à_lire

    via @freakonometrics
    ping @karine4

  • #FramamIA. Comprendre l’IA pour la démystifier

    1. L’IA c’est #technique, donc #politique  !
    2. Mieux comprendre l’IA
    2.1 L’IA c’est quoi  ?
    2.2 Comment ça marche  ?
    2.3 Pas une IA mais des IA
    2.4 Les grandes familles d’IA
    3. Impacts d’une IA capitaliste
    3.1 L’IA, une #économie comme les autres  ?
    3.2 #Extractivisme, #pillage et #appropriation
    3.3 Une industrie écocide
    4. #Risques culturels et démocratiques
    4.1 Reconfiguration du monde du #travail
    4.2 Des bouleversements culturels
    4.3 #Confiscation des choix démocratiques
    5. Choix d’outil, choix de société
    5.1 Collectivement, exiger l’#éthique
    5.2 Individuellement, questionner l’acceptable
    5.3 L’expérimentation de #Framasoft  : #Lokas
    6. Pour aller plus loin

    https://framamia.org
    #IA #intelligence_artificielle #à_lire #démystification #mythe #démocratie #culture #écologie #impact_environnemental #inégalités #individualisme #auto-aliénation #Biais #deepfake #infopollution

    voir aussi :
    AI myths


    https://seenthis.net/messages/1103416

    • Petit manuel de #résistance aux introductions des IA dans une organisation

      De plus en plus d’organisations (entreprises, associations et services publics) ont déjà introduit les Intelligences Artificielles (IA) dans leur fonctionnement. Ou s’apprêtent à le faire. Pour diverses raisons :

      –pari sur l’optimisation de temps et la hausse de la performance
      – pari sur l’augmentation de la valeur
      – crainte de se faire déborder par la concurrence en termes « d’innovation »

      L’introduction des IA dans une organisation même réalisée de manière « raisonnée » ou « responsable » pose de nombreux problèmes. Il y a un effet cliquet : après l’introduction d’une nouvelle technologie, il est quasi-impossible de revenir en arrière. Au contraire, petit à petit, le terrain s’érode et les limites sont à chaque fois repoussées. Or, il est plus qu’urgent de résister le plus possible.

      1. Refuser les IA c’est éviter de détruire encore plus les conditions d’habitabilité de la Terre car l’empreinte environnementale et sociale directe c’est à dire le coût d’initialisation et de fonctionnement des IA est insoutenable.
      2. Résister aux IA c’est refuser leur insoutenable empreinte environnementale, sociale et sociétale indirecte c’est à dire l’accélération des processus, voire l’accélérationnisme technologique.
      3. Refuser les usages futiles ou réalisables autrement que par les IA. Mais pas de problème, nous Occidentaux avons ce privilège de nous accaparer les ressources et de réduire en esclavage les « petites mains » pour mettre en œuvre ces infrastructures et ces technologies.
      4. Résister aux IA, c’est refuser d’accentuer les biais qui existent dans nos sociétés. Ces biais, quoi qu’on en dise, sont difficilement corrigeables (car reflets de la société) à moins de tomber dans le ridicule (représenterait-on des jeunes blancs dans des banlieues / ghettos ?).
      5. Dire non à l’IA, c’est ne pas être complice du pillage des données privées voire de propriétés intellectuelles (cf. le pillage de l’œuvre des studios Ghibli)
      6. C’est refuser le coût réel des ces technologies supérieur aux prix actuels trop bas pour être vrai. Cela ne durera pas et il est difficile de croire que le couple optimisation et efficacité seront suffisants.
      7. C’est refuser un fort risque de dépendance à des algorithmes basés sur des technologies états-uniennes. Une dépendance à des entreprises complètement gangrenées par des idéologies de puissance, libertariennes et fascisantes. Utiliser des technologies dites « souveraines » ou open-source ne suffit pas compte tenu des autres points soulevés ici.
      8. C’est aussi éviter le risque de nuire à la réputation d’une organisation qui décide d’intégrer les IA malgré toute la littérature et l’actualité défavorables à l’IA. Un retour de bâton « no-IA » est en marche... On l’a vu avec les « startup packs » illustrés par les dessinateurs sans IA pour dénoncer la gabegie d’énergie et l’uniformisme des images générées.
      9. L’introduction des IA a complètement vidé le sens du travail notamment dans les services publics. Le travail est devenu morcelé, cloisonné, répétitif et déshumanisé. Il y a une perte de maitrise sur tout le « processus métier ». Pire, le service rendu au public s’est dégradé. Sans compter la privatisation ou la sous-traitance du travail au secteur privé, entraînant des suppressions de postes (peut-être était-ce l’objectif principal ?). De plus, on assiste à une gestion algorithmique de la population et à de nouvelles formes de discrimination des plus précaires.
      10. Enfin, résister à ces technologies, c’est refuser d’enrichir et rendre encore plus puissants les dominants.

      https://richardhanna.dev/blog/2025/resister-aux-introductions-des-ia.html
      #arguments #argumentaire

  • HAUNTED WATERS. THE CHEMICAL COCKTAIL BAR

    A growing collection of contaminated waters from around the world, submitted by activists, scientists, swimmers, citizens, and friends. Each water is haunted by a multitude of ‘spirits’ telling stories that speak of the past, of decisions made by those in power, of struggles, accidents, wars, greed, and action.

    Pollution, contamination, forever chemicals… What have we done?! OMG! I need a glass...

    Welcome to the Haunted Waters Bar—a growing collection of contaminated waters. Here, you’ll find a menu featuring a variety of water samples from around the world, submitted by activists, scientists, swimmers, citizens, and friends. Some samples come from lakes, rivers, and the sea, while others are filled from the tap. While they may all look similar, each water is haunted by a multitude of ‘spirits’ telling different stories—stories that speak of the past, of decisions made by those in power, of struggles, accidents, wars, greed, and action.

    Chemicals in water are not unlike ghosts – they haunt and alter beings and places, are often invisible to the naked eye, relate to historic injustice, and are trapped in places they were not meant to be. The complexity of chemical cocktails hinders research on their negative impact on health and environment. The destruction of ecosystems and disruption of communities conjures these eerie beings into existence; the spirits have awakened!

    Scientists at the JRC Water Quality Lab are on a mission to analyse the “haunted” waters through mass spectrometry & chromatography and identify specific substances and their concentrations. While the Lab focuses on analysis, the Bar offers a space for symbolism, synthesis and stories. Here, many different spirits are brought together to echo hydro-social relations taking place over space and time. Relations that are symptomatic of the post-natural era we live in. Like any bar, it’s also a space for sharing stories, socialising, and, of course, drinking. Some waters (think: spirits & chemical cocktails) are safe to consume, with concentrations of chemical substances within governmental safety limits. However, others are so contaminated that they pose serious health hazards and are forbidden to order. These waters remain trapped on the shelf for years to come.

    The contaminating substances in themselves are neither only good nor only bad. Pharmaceuticals can be life-saving, PFAS might offer unique technical possibilities and pesticides allow us to sustain our (industrialised) agricultural practices. These chemicals were never intended to end up in our water, yet a lot of them do and will continue doing that. The moment they enter the aquatic environment is when they turn into ‘contaminants’ and ‘spirits’.

    They haunt our planetary waters - seas, lakes, rivers, groundwater, and even our own bodies, as evidenced by the presence of PFAS in top EU officials’ blood (European Environmental Bureau, 2024).[i] The pollutants defy borders, hitchhiking the hydrological cycle that connects all living beings.

    These spirits have diverse origins: agriculture, industrial production, pharmaceutical industry, consumer products, mining, oil spills, and war. Their pervasive presence is a major global environmental problem because it can lead to the degradation of aquatic ecosystems, posing serious health risks to both humans and nonhumans and increasing the likelihood of diseases, including cancer, infertility and neurological impacts (Bondy & Campbell, 2018, p. 4). They are chemicals and poisons; the product of neglect, of industrialised capitalism, but they are also messengers and a feral force.

    Literary theorist Sladja Blazan (2021) notes that the sighting of a ghost exposes the entanglements of horror and history, and “the way the past makes cultural demands on us we have difficulty fulfilling.”

    They are here, and not leaving any time soon. They have come to demand attention and action.

    How do we live with haunted waters?
    Concept

    What happens when technologies and their unintended consequences become so ubiquitous that it is difficult to define what is ‘natural’ or not?
    — Nicolas Nova & Disnovation.org (2022)

    Life in our times entails an apparent dissolution of the strict separation of things; the natural is tied to the unnatural, the human to the nonhuman. As ecological processes become increasingly shaped by human activity and its deposits, the ‘natural’ emerges as an inaccurate concept to describe the world around us.[ii] At the same time, an uncanny eeriness emerges; sunbathing reminds us of global warming, breathing city air of pollution, drinking water of contamination.

    Clean water is fundamental for life on Earth. Yet every year, the chemical, physical and biological contamination of our waters continues. These unseen anthropogenic substances are haunting our experience by altering and estranging homes and bodies, creating an eerie unfamiliarity. The classical image of the unseen, uncanny haunter are the ghosts, spirits, and spectres.

    Horror is becoming the environmental norm.
    — Sara L. Crosby (2014, p. 514)

    To explore water quality, its material, cultural, political and spiritual occurrence links to an interpretation of water beyond the hydrologic cycle, in which water flows are merely objects of study and technical manipulation. For Linton et al. (2022) the approach we have towards water should rather be guided by the hydrosocial cycle “a socio- natural process by which water and society make and remake each other over space and time”. By making and remaking each other water and society are hybrids, in which the relationship is constituting rather than connecting.

    The contaminants emerge within this interplay as boundary teasing feral entities, hitchhiking the hydrosocial cycle and remaking it from within. The chemicals were made by humans, for humans, yet the moment they enter the water, ownership and control over them is lost. They turn into spirits, not passive but with an agency of their own, often at cross purposes with human ones. They turn into an obscurity between categories - less an object than an event, less a term than a relation, less an individual than a multitude.

    It is easy to demonise such spirits, especially if they cause health issues that might lead to suffering and death. And yet, they carry important lessons born of our time of looming socio-ecological catastrophes.

    The writer Avery F. Gordon (2008) examines how ghosts and haunting can be understood as expressions of unresolved social tensions, traumas, and injustices. “But haunting, unlike trauma, is distinctive for producing a something-to-be-done”(p.XVI). Drawing on the concept of haunting from Gordon, seeing the contaminants as spirits becomes a way to prompt us to look beyond chemistry and turn to history - what underlying traumas and hardships might be carried by these entities? What cycles of harm and injustice are being perpetuated by these spirits? What are their demands?

    Water contamination is not just a technical or scientific issue but a manifestation of broader social and economic inequalities embedded within our systems. The haunting presence of pollutants is a legacy of industrialisation, colonisation, and exploitation that continue to shape our contemporary world.

    There are numerous examples: the tourism industry and large-scale agriculture around the Mar Menor Lagoon in Spain led to an ecosystem collapse in 2016, when several species were pushed to the brink of extinction. In 2014, governmental officials of Flint, Michigan, decided to change the water supply from Detroit water to the Flint River to save money during a financial crisis. The dangerous levels of lead in the river though rather led to a public health crisis, killing at least 12 people. In the Central Andes of Peru, the mercury used in the illegal gold mining has serious effects on plant and animal life, causing oxidative stress in fish and retard growth in plants.

    Capitalism runs and thrives on the production of such spirits, its profit-driven motives often take precedence over environmental and human health concerns. These spectral contaminants are revealing unresolved and ongoing societal and ecological violence, which is also disproportionately affecting marginalised communities. From this perspective, addressing water contamination requires more than just technical solutions or regulatory measures; it necessitates a fundamental transformation of our socio-economic systems.

    The haunted water flows not just through rivers and oceans, but through the very veins of our interconnected world, permeating and connecting all bodies of water, linking human and non-human bodies in a web of relationality. We take a sip; it flows through us and onwards into the world - things that before felt distant and remote suddenly are close and intimate. By acknowledging how water binds us to the world and each other, we can begin to cultivate a deeper sense of responsibility and reverence for the Earth and all its inhabitants. This kind of awareness emerges when we meet the spirits. They carry a lesson of interdependence that could potentially catalyse a shift in our relationship with the waters. Through this lesson, the terrifying entities reveal their benevolent nature and their power to inspire awe.

    The ‘myth-of-the-end-of-myth’ managed to become the foundational myth of modernity.
    — Dorin Budușan (2023, p. 49)

    Numerous critiques of modernity identify the rise of science, secularisation, industrialisation, and capitalism as factors responsible for the disenchantment of the world, since these are processes that prioritise rationality, efficiency, and material gain over spiritual or mystical experiences. Yet have modern Western societies really been disenchanted by the rise of science and rationalism? These spirits, born out of modernity, are ‘un-puring’ nature/culture, while at the same time re-enchanting the world in an obscure and horrific way.

    Might the break-down of the human-nonhuman divide, which destabilises the distinction
    between humans and nature and the distinction between humans and technology, not also
    destabilise the distinction between the material and the spiritual, the natural and the supernatural,
    the sceptical and the superstitious?
    — Nils Bubandt (2018, p. 7-8)

    Could modern spirits challenge the ‘profit-driven, disenchanting & dividing’ way of thinking that gave rise to them? Could they help us (re)spiritualise science, and connect to a deeper, interconnected worldview? The world is vibrant, teeming with countless forces, each shaping and echoing the other in mysterious ways. It is full of spirits!
    Context

    Through “The gems of water” project at the JRC, the scientific project officer Caterina Cacciatori and her colleagues are sending out water monitoring tools to local citizens around the world to monitor and collect information on chemical contamination present in water.

    The starting point of our art-science collaboration with Caterina was to compare these water monitoring tools to ghost hunting tools, and the local citizens & scientists to ghost hunters. By drawing parallels between pollutants trapped in bodies of water to ghosts/spirits, we invited the hunters to reflect on what it means to live on a haunted planet. The analogy proved to be a good opening also in conversation with other scientists and policymakers during our residency at the JRC.

    Throughout the last year we were learning about chemical contamination and “The Gems of Water”. Caterina and her colleague Giulio Mariani invited us on a few occasions into the Lab, introducing us to their work and demonstrating how they use incredibly precise and weird looking liquid/gas chromatography machines and mass spectrometry tools to find out the chemical composition of water samples. We also met up virtually with the first “The gems of water” pilot partners activists from Coral Conservation in Costa Rica, who are investigating the rivers Sixaola, Estella and Carbón for content and concentrations of pesticides from surrounding banana monocultures. The activists were worried that the pesticide run-off would eventually threaten corals in the ocean and were frustrated with the banana Industry, which has been infamous for its labour conditions, violent history and chemical use. The industry has a considerable environmental impact and the used pesticides used cause health issues including sterility and cancer to the ones exposed.

    The samples collected by the activists will eventually be analysed at the JRC for around 250 compounds. Yet they contain much more than that. These samples carry with them also emotions, traumas, fear and anger which can’t be analysed scientifically. We got interested in sharing the stories behind the pollution, telling of their origin, effects, as well as, how people are coping with them.

    Therefore, together with Caterina, we came up with the idea of creating a “ghost hunting probe kit” to gather stories about contaminated bodies of water from people involved in “The Gems of Water” project. We constructed a prototype and brought it to Ispra, where feedback from Mateusz Tokarski, who coordinates projects on citizen engagement, from Adriaan Eeckels, head of JRC’s SciArt project, and Caterina gave us insights on how to revise the toolkit. Then on, the toolkit idea transformed and took two tracks - a web submission & workshop.

    Water and story collection

    Inspired by the engagement of citizens and willing to make story sharing more accessible, we created a web submission form through which anyone could (and still can!) share their ‘ghost story’ and is invited to send a water sample to us. The bottles of water and the stories form the content of the Haunted Waters Bar.

    Haunted Waters, the workshop

    In 2023, we were invited by curator Johanna Janßen to hold a workshop at Galerie Im Turm in Berlin, for the exhibition “Pole der Unzugänglichkeit” – conceptions of (extra)terrestrial worlds between reality and fiction”. We took the opportunity to develop methods of personifying (or “ghostifying”) the spectral contaminants, which was an idea originally conceived during our residency and meant to be done via the tool kit. It turned into a ‘Haunted Waters Workshop’ for exploring different contaminants through creative writing and drawing.

    In the workshop, participants were equipped with printed articles and paper excerpts detailing various chemicals found (in very low concentrations) in Berlin’s tap water, including PFAS, lead, nitrates, microplastics and pharmaceutical residues. Following this informational session and a sip of water from the tap, we underwent a hypnotic visualisation exercise. We ventured into the network of our blood vessels to encounter the spirits associated with these chemicals. We followed these ethereal entities through time, exploring both the recent past and a distant future. The hypnotic session prompted participants to imagine details of each spirit, contemplating their origins, desires, fears, and envisioning their appearances. The participants then drew the contaminants, shared their stories and reflected on what they can teach us about our own existence.

    The workshop closed with a discussion, during which the curious observation was made that a few of the stories of contaminants were actually inner self-portraits. The participants were projecting their own feelings; fears, confusions and hopes of living on a damaged planet into the spirits, giving the exercise an introspective twist.

    The event marked an inspirational turn for us, we felt drawn to the act of letting the spirits flow through our bodies and be met as mirrors of our anxieties, leading up to the idea of creating a Haunted Waters Bar. The drawings made during the workshop were later on used as a reference to create animated spirit portraits for the bar.
    Scientific Background

    The Gems of Water:

    The scientific background of the artwork is based on “The Gems of Water” activity carried out in the framework of the Blue Health project (Cacciatori et al., 2023). “The Gems of Water” supports the engagement work of the UN-World Water Quality Alliance. The activity involves citizens through a co-creative approach in the definition of a local water quality concern, design of a monitoring strategy and sample collection and extraction. Samples collected and extracted by citizen groups are processed at the JRC Water Quality Lab facility and data are shared with participants. The water quality monitoring kits use a technology (the Stir Bar Sorptive Extraction) which allows for wide-screening of around 250 compounds, which include pesticides, pharmaceuticals and industrial compounds. The method provides quantitative and qualitative information about the chemicals in bodies of water around the world, which can be used to further investigate water quality. The activity has been successfully piloted in Costa Rica, while the exercise is on-going in Kenya and Romania.

    New chemicals, cocktails and the need for stronger regulations:

    The environmental impact of chemicals is a rapidly growing concern, with approximately 10 million new compounds produced yearly (1,000 p/h) (Daley, 2017). Unfortunately, research on their impacts on human and ecosystem health lags due to underfunding, leading to the approval of chemicals for commercial use, with unknown environmental consequences.

    The “cocktail effect” occurs when seemingly harmless concentrations of single substances combine, posing health risks. A European Environment Agency report ‘Chemicals in European waters’ (EEA, 2018, p. 56) notes that the detection of several hundred chemicals at low concentrations in a single freshwater sample is common and the level of risk that that might present is insufficiently understood. Current safety assessments focus on individual substances, leaving a significant protection gap in regulations.

    As global chemical production grows (Persson et al., 2022, p. 1512) and the number of chemicals in use around the world multiplies (Wang et al., 2020, p. 2575), urgent action is needed to implement robust chemical regulations to safeguard us and the wider environment. The challenge extends to addressing the biodiversity crisis (Schneider, 2020), emphasising the critical role of more “ghost hunters”—those monitoring, modelling, and reporting—to render the world of contaminants visible. Only then can policies and regulations be appropriately targeted, ensuring a healthier and safer future for all the living.

    REFERENCES

    European Environmental Bureau & ChemSec (2024, Jan 13). High-level European Politicians Polluted by PFAS. European Environmental Bureau (accessed: 2024, May 28) https://eeb.org/high-level-european-politicians-polluted-by-pfas

    Bondy, Stephen C. & Campbell, Arezoo (2018). Water Quality and Brain Function. International Journal of Environmental Research and Public Health, 15(1) doi:10.3390/ijerph15010002

    Blazan, Sladja (ed.) (2021). Haunted Nature: Entanglements of the Human and the Nonhuman. Palgrave MacMillan.

    Nova, Nicolas & disnovation.org (2022). A Bestiary of the Anthropocene: Hybrid Plants, Animals, Minerals, Fungi, and Other Specimens. Set Margins.

    Linton, Jamie & Budds, Jessica (2014). The hydrosocial cycle: Defining and mobilizing a relational-dialectical approach to water. Geoforum, volume 57, 170-180. doi:10.1016/j.geoforum.2013.10.008

    Crosby, Sara L. (2014). Beyond Ecophilia: Edgar Allan Poe and the American Tradition of Ecohorror. ISLE: Interdisciplinary Studies in Literature and Environment, 21(3). doi:10.1093/isle/isu080

    Gordon, Avery (2008). Ghostly Matters: Haunting and the Sociological Imagination. University of Minnesota Press. New edition, Introduction to the New Edition, XV-XX.

    Budușan, Dorin (2023). It Fell From The Stars: Alternative Cosmogonies from the Second World. Amsterdam.

    Bubandt, Nils (ed.) (2018). A Non-secular Anthropocene: Spirits, Specters and Other Nonhumans in a Time of Environmental Change. More-than-Human. AURA Working Papers, Volume 3, 2-18.

    Barad, Karen (2006). Meeting the Universe Halfway: Quantum Physics and the Entanglement of Matter and Meaning. Duke University Press. doi:10.1215/9780822388128

    Viveiros de Castro, Eduardo (2007). The Crystal Forest : Notes on the Ontology of Amazonian Spirits. Inner Asia, 9(2), 153-172. doi:10.1163/146481707793646575

    European Commission, Joint Research Centre, Cacciatori, C., Mariani, G., Carollo, A. (2023). The gems of water : how to become a gem of water? : an illustrated guide for citizen engagement under the UNEP GEMS/Water programme. Publications Office of the European Union. doi:10.2760/334925

    Daley, Jason (2017, February 3). Science Is Falling Wouefully Behind in Testing New Chemicals. Smithsonian Magazine. (accessed: 2024, May 28) https://www.smithsonianmag.com/smart-news/science-falling-woefully-behind-testing-new-chemicals-180962027

    European Environment Agency (EEA) (2018). Chemicals in European waters: Knowledge developments. Publications Office of the European Union, 56. doi:10.2800/265080

    Persson, L.; Carney Almroth, B. M.; Collins, C. D.; Cornell, S.; de Wit, C. A.; Diamond, M. L.; Fantke, P.; Hassellöv, M.; MacLeod, M.; Ryberg, M. W.; Søgaard J. P.; Villarrubia-Gómez, P.; Wang, Z.; Hauschild, M. Z. (2022). Outside the Safe Operating Space of the Planetary Boundary for Novel Entities. Environmental Science & Technology, 56(3), 1510-1521. doi:10.1021/acs.est.1c04158

    Wang, Z.; Walker, G. W.; Muir, D. C. G.; Kakuko, N. (2020). Toward a Global Understanding of Chemical Pollution: A First Comprehensive Analysis of National and Regional Chemical Inventories. Environmental Science & Technology, 54(5), 2575-2584. doi:10.1021/acs.est.9b06379

    Schneider, Julie (2020, January 23). Chemical pollution, a key driver of the biodiversity crisis. Chemtrust. (accessed: 2024, May 28) https://chemtrust.org/biodiversity_strategy

    Bennet, Jane (2010). Vibrant Matter: A Political Ecology of Things. Duke University Press. doi:10.2307/j.ctv111jh6w

    [i] The European Environmental Bureau and ChemSec have identified toxic substances in the blood of top Brussels politicians — part of a campaign to push for an EU-wide ban on the chemicals despite heavy industry pushback.

    [ii] As Timothy Morton, N. Katherine Hayles and many with them have argued. Cf. Morton, Timothy (2007). Ecology without Nature: rethinking environmental aesthetics. Harvard University Press. doi:10.2307/j.ctv1n3x1c9; Hayles, N. Katherine (2023, July 10). The End of Being Human: Evolution in the age of Machines. IAI News. (accessed: 2024, May 28) https://iai.tv/articles/the-end-of-being-human-auid-2536

    https://nonhuman-nonsense.com/hauntedwatersproject
    #eau #contamination #eaux_hantées #esprits #pouvoir #luttes #guerres #accidents #chimie #récit #histoires #photographie #technologie #environnement #modernité #mythe #non-humain #nature #chimie
    #beau
    via @reka

  • #Santé_menstruelle : un tabou qui freine l’avenir des filles

    Des millions de filles et de femmes dans le monde vivent leurs règles dans la #précarité, le #silence ou l’#humiliation. Parce que les #menstruations restent taboues, elles entraînent de fortes #inégalités sociales et de #genre et génèrent des #risques pour la #santé. Pour le Planning familial et Plan international, « faire du #droit_à_la_santé_menstruelle une réalité pour tous·tes, c’est faire un pas décisif vers l’#égalité. Il est temps de le franchir. »

    Des millions de filles et de femmes dans le monde vivent leurs règles dans la précarité, le silence ou l’humiliation. Parce que les menstruations restent taboues, elles entraînent de fortes inégalités sociales et de genre et génèrent des risques pour la santé. À l’occasion de la Journée mondiale consacrée à la santé menstruelle, Plan International France et le Planning familial rappellent que la santé menstruelle est un droit fondamental qu’il faut respecter, partout dans le monde.

    En 2025, avoir ses règles reste un facteur d’#exclusion pour des millions de filles dans le monde. En France, environ 4 millions de femmes menstruées vivent dans la #précarité_menstruelle, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas les #ressources_financières pour s’acheter des #protections_périodiques. Parmi elles, 1,7 millions sont des #mères_célibataires ou des #étudiantes.

    En France, plus d’un tiers des adolescent·es ressentent un sentiment de #honte du simple fait d’avoir leurs règles, selon un sondage Opinion Way de 2022 commandé par Plan International France. 35% avouent qu’elles ou une de leurs proches ont déjà subi des #moqueries et des #humiliations en milieu scolaire. Une fille sur deux a déjà raté l’#école pendant ses règles. Ces données montrent à quel point les #tabous entourant les règles restent vivaces.

    Un enjeu mondial de #dignité, de santé et d’#éducation

    Dans le monde, au moins 500 millions de filles et de femmes n’ont pas accès à des protections périodiques en quantité suffisante. Des millions de filles manquent l’école chaque mois, faute d’infrastructures adaptées ou simplement d’un endroit sécurisé pour pouvoir se changer.

    D’après l’Unicef, en 2022, 15% des filles au Burkina Faso, 20% en Côte d’Ivoire et 23% au Nigeria ont été contraintes de manquer l’école tout au long de l’année en raison de leurs règles.

    Au Népal, la pratique traditionnelle du chhaupadi contraint les femmes à vivre isolées dans des huttes pendant toute la durée de leurs règles.

    En situation de crise – conflits, catastrophes climatiques -, l’accès à la santé menstruelle est encore plus restreint.

    Ce manque entraîne des conséquences directes sur la santé des femmes, comme des #infections, des #douleurs_chroniques, un #mal-être psychologique. La #désinformation liée aux règles, les #mythes, les #préjugés sexistes empêchent les jeunes de comprendre leur propre corps, de poser des questions et prendre de soin de leur santé.

    Un #droit_humain trop ignoré

    La santé menstruelle ne peut plus être un sujet oublié ou relégué au second plan, surtout au moment où les #droits_sexuels_et_reproductifs sont remis en cause. Elle est une composante essentielle de la santé sexuelle et reproductive. Elle doit être pensée comme un droit humain à part entière, condition de la dignité, de l’#autonomie et de la pleine participation des filles et des femmes à la société.

    Accéder à une information fiable, des protections, à de l’#eau, disposer d’un lieu sûr, comprendre son cycle, tout cela fait partie du droit fondamental à la santé. Et pourtant, ce droit reste trop souvent ignoré, nié.

    Un levier en faveur de l’égalité de genre

    Une personne qui peut gérer ses règles dans de bonnes conditions a plus de chances de poursuivre sa #scolarité. Une personne qui vit ses règles sans honte ni obstacle peut participer pleinement à la vie sociale, économique et citoyenne.

    À l’inverse, tant que les règles seront entourées de silence et de stigmatisation, elles resteront un facteur d’exclusion. C’est un enjeu d’égalité de genre et de justice sociale.

    Nous agissons pour faire de la santé menstruelle un droit effectif

    Au Planning familial comme à Plan International France, nous agissons pour faire du droit à la santé menstruelle une réalité. Chacun·e à notre échelle, nous distribuons des protections périodiques, sensibilisons les jeunes à la question des règles, aux préjugés qui les entourent. Nous luttons contre les mythes et la désinformation.

    Mais ces actions doivent s’inscrire dans une dynamique plus large. Nous appelons les pouvoirs publics à garantir à chaque jeune un accès à une éducation complète à la sexualité, qui doit mieux inclure la question des règles. Il faut également assurer à tous·tes les adolescent·e un accès universel, continu à l’information, aux soins, aux protections, y compris en situation d’urgence. Nous exigeons également des produits menstruels sans risques pour la santé ainsi que la formation des professionnel·les de la santé ! Il est essentiel d’éviter l’errance médicale par une meilleure prise en compte de la douleur, une meilleure orientation des personnes et une sensibilisation aux diagnostics possibles.

    En parler, c’est déjà agir

    Chacun et chacune peut agir à son niveau. En parlant ouvertement des menstruations, en s’informant, en sensibilisant les plus jeunes. Ensemble, déconstruisons les stéréotypes, levons les tabous et exigeons des #politiques_publiques ambitieuses en faveur de la santé menstruelle. Faire du droit à la santé menstruelle une réalité pour tous·tes, c’est faire un pas décisif vers l’égalité. Il est temps de le franchir.

    https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/06/01/sante-menstruelle-un-tabou-qui-freine-lavenir-des-filles/#more-94458
    #femmes #menstruation

  • Les #parcs africains ou l’histoire d’un #colonialisme_vert

    Derrière le mythe d’une Afrique #sauvage et fascinante se cache une histoire méconnue : celle de la mise sous cloche de la #nature au mépris des populations, orchestrée par des experts occidentaux. L’historien #Guillaume_Blanc raconte.

    Vous avez longuement enquêté sur les politiques de #protection_de_la_nature mises en place en #Afrique depuis la fin du XIXe siècle. Comment, dans l’esprit des experts occidentaux de la conservation de la nature, a germé cette idée que le continent africain constituait le dernier éden sauvage de la planète, qu’il s’agissait de préserver à tout prix ?

    Guillaume Blanc1 Mon enquête historique s’appuie en effet sur plus de 130 000 pages de documents issus de 8 fonds d’archives répartis entre l’Europe et l’Afrique. Pour comprendre ce mythe de la nature sauvage, il faut se mettre à la place des #botanistes et des #forestiers qui partent tenter l’aventure dans les #colonies à la fin du XIXe siècle, et laissent derrière eux une Europe radicalement transformée par l’industrialisation et l’urbanisation. En arrivant en Afrique, ils sont persuadés d’y retrouver la nature qu’ils ont perdue chez eux.

    Cette vision est en outre soutenue par un ensemble d’œuvres relayées par la grande presse. C’est par exemple #Winston_Churchill qui, en 1907, publie Mon voyage en Afrique, dans lequel il décrit le continent africain comme un « vaste jardin naturel » malheureusement peuplé d’« êtres malhabiles ». Dans les années 1930, c’est ensuite #Ernest_Hemingway qui évoque, dans Les Neiges du Kilimandjaro, un continent où les #big_five – ces mammifères emblématiques de l’Afrique que sont le #lion, le #léopard, l’#éléphant, le #rhinocéros noir et le #buffle – régneraient en maîtres. Depuis, le #mythe de cette Afrique édénique a perduré à travers les reportages du #National_Geographic et de la BBC ou, plus récemment, avec la sortie du célèbre film d’animation #Le_Roi_Lion.

    Qui sont les principaux acteurs des politiques de protection de la nature en Afrique, depuis les premières réserves de faune sauvage jusqu’à la création des parcs nationaux ?
    G. B. En Afrique, la création des #réserves_de_chasse à la fin du XIXe siècle par les colonisateurs européens vise surtout à protéger le commerce des troupeaux d’éléphants, déjà largement décimés par la #chasse. À partir des années 1940, ces #réserves deviennent ensuite des espaces dédiés presque exclusivement à la contemplation de la #faune_sauvage – une évolution qui témoigne d’une prise de conscience de l’opinion publique, qui considère comme immoral le massacre de la grande #faune.

    Les principaux acteurs de cette transformation sont des écologues administrateurs, à l’image de #Julian_Huxley, le tout premier directeur de l’#Unesco, nommé en 1946. On peut également citer #Edgar_Worthington, qui fut directeur scientifique adjoint du #Nature_Conservancy (une orga­ni­sa­tion gouvernementale britannique), ou l’ornithologue #Edward_Max_Nicholson, l’un des fondateurs du #World_Wildlife_Fund, le fameux #WWF. À partir des années 1950, ces scientifiques issus de l’administration impériale britannique vont s’efforcer de mettre la #science au service du gouvernement, de la nature et des hommes.

    À l’époque coloniale, la nature africaine semble toutefois moins menacée qu’elle ne l’est aujourd’hui. N’y a-t-il pas comme une forme de contradiction de la part des experts de la conservation à vouloir présenter ce continent comme le dernier éden sauvage sur Terre et, dans le même temps, à alerter sur le risque d’extinction de certaines espèces ?
    G. B. Si on prend l’exemple des éléphants, ce sont tout de même 65 000 animaux qui sont abattus chaque année à la fin du XIXe siècle en Afrique de l’Est pour alimenter le commerce de l’#ivoire. À cette époque, les administrateurs coloniaux sont pourtant incapables de réaliser que le massacre auquel ils assistent relève de leur propre responsabilité. Car, tout autour des espaces de protection qu’ils mettent en place pour protéger la nature, la destruction des #ressources_naturelles se poursuit – ce sont les #plantations de #cacao en #Côte_d’Ivoire qui empiètent toujours plus sur la #forêt_tropicale, ou le développement à grande échelle de la culture du #café en #Tanzanie et au #Kenya.

    À mesure que ce #capitalisme_extractiviste s’intensifie, la protection de la faune et de la flore se renforce via la multiplication des #zones_protégées. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ceux qui entendent préserver la nature en établissant des réserves de chasse, puis des parcs nationaux, sont aussi ceux qui la détruisent en dehors de ces espaces de protection.

    Une initiative baptisée « #Projet_spécial_africain » illustre bien cette vision de la nature africaine. En quoi consiste cette grande #mission_écologique, largement promue par les experts internationaux de la conservation ?
    G. B. Le Projet spécial africain est lancé à Varsovie en 1960 par l’#Union_internationale_pour_la_conservation_de_la_nature (#UICN), sous l’égide des Nations unies. En septembre 1961, une grande conférence internationale est organisée à Arusha, en Tanzanie, afin de promouvoir les programmes de conservation auprès des dirigeants africains arrivés au pouvoir après les indépendances. Elle réunit une centaine d’experts occidentaux ainsi qu’une trentaine de dirigeants africains.

    D’un commun accord, ces derniers déclarent vouloir poursuivre les efforts accomplis par les colons européens dans les parcs nationaux africains qui ont vu le jour depuis la fin des années 1920. Pour, je cite, « aider les gouvernements africains à s’aider eux-mêmes », des experts internationaux sont alors envoyés en Afrique. Le Projet spécial africain, qui se poursuivra jusqu’à la fin des années 1970, prend donc la forme d’une alliance entre les dirigeants africains et les experts internationaux.

    Dans le livre que vous avez publié il y a peu, La Nature des hommes, vous rappelez que les institutions internationales ont fortement incité les pays africains à exclure leurs populations des territoires de ce qui allait devenir les parcs nationaux…
    G. B. Parmi les institutions impliquées, il y a, d’un côté, les agences des Nations unies comme l’Unesco et la FAO, mais aussi des organisations non gouvernementales comme l’UICN, le WWF ou la Fauna & Flora International (FFI). Ces deux grandes catégories d’institutions ont tout d’abord servi de machine à reconvertir les administrateurs coloniaux en experts internationaux de la conservation. Ce sont elles qui vont ensuite imposer les mesures conservationnistes à l’intérieur des parcs.

    La FAO va, par exemple, conditionner son aide au Kenya, à l’Éthiopie ou à la Tanzanie pour l’achat de matériel agricole à l’acceptation des règles édictées par l’Unesco – à savoir que soient expulsées les populations qui vivent dans les parcs pour préserver les grands mammifères. C’est donc un véritable système international qui se met en place, dans lequel les agences des Nations unies vont avoir recours à des experts qu’elles vont mandater auprès de l’UICN, du WWF ou de la #FFI.

    Dans les années qui suivent la #décolonisation, les dirigeants africains participent eux aussi à cette #mythification d’un continent foisonnant de vie, car préservé des activités humaines. Quelle est leur part de responsabilité dans la construction de cet #imaginaire ?
    G. B. S’ils n’ont pas choisi ce cadre culturel imposé par les experts internationaux de la conservation, selon lequel l’Afrique serait le dernier refuge mondial de la faune sauvage, ils savent en revanche le mettre au service de leurs propres intérêts. Au #Congo, rebaptisé Zaïre en 1971 par le président Mobutu, ce dernier explique lors d’une conférence de l’UICN qui se tient à Kinshasa que son pays a créé bien plus de parcs que le colonisateur belge qui l’a précédé.

    En 1970, soit près de 10 ans après son indépendance, la Tanzanie a de son côté quadruplé son budget dédié aux parcs nationaux, sous l’impulsion de son Premier ministre #Julius_Nyerere, bien conscient que le parc national représente une véritable #opportunité_économique. Si Julius Nyerere n’envisage pas de « passer (s)es vacances à regarder des crocodiles barboter dans l’eau », comme il l’explique lui-même dans la presse tanzanienne, il assure que les Occidentaux sont prêts à dépenser des millions de dollars pour observer la faune exceptionnelle de son pays. Julius Nyerere entend alors faire de la nature la plus grande ressource économique de la Tanzanie.

    Certains responsables politiques africains mettent aussi à profit le statut de parc national pour contrôler une partie de leur population…
    G. B. Pour une nation comme l’Éthiopie d’#Hailé_Sélassié, la mise en parc de la nature donne la #légitimité et les moyens financiers pour aller planter le drapeau national dans des territoires qui échappent à son contrôle. Lorsque l’UICN et le WWF suggèrent à l’empereur d’Éthiopie de mettre en parc différentes régions de son pays, il choisit ainsi le #Simien, dans le Nord, une zone de maquis contestant le pouvoir central d’Addis-Abeba, l’#Awash, dans l’Est, qui regroupe des semi-nomades vivant avec leurs propres organisations politiques, et la #vallée_de_l’Omo, dans le Sud, où des populations circulent librement entre l’Éthiopie et le Kenya sans reconnaître les frontières nationales.

    En Afrique, la mise sous protection de la nature sauvage se traduit souvent par l’#expulsion des peuples qui vivent dans les zones visées. Quelles sont les conséquences pour ces hommes et ces femmes ?
    G. B. Ce #déplacement_forcé s’apparente à un véritable tremblement de terre, pour reprendre l’expression du sociologue américain Michael Cernes, qui a suivi les projets de #déplacement_de_populations menés par les Nations unies. Pour les personnes concernées, c’est la double peine, puisqu’en étant expulsées, elles sont directement impactées par la création des parcs nationaux, sans en tirer ensuite le moindre bénéfice. Une fois réinstallées, elles perdent en effet leurs réseaux d’entraide pour l’alimentation et les échanges socio-économiques.

    Sur le plan environnemental, c’est aussi une catastrophe pour le territoire d’accueil de ces expulsés. Car, là où la terre était en mesure de supporter une certaine densité de bétail et un certain niveau d’extraction des ressources naturelles, la #surpopulation et la #surexploitation de l’#environnement dont parlent les experts de la conservation deviennent réalité. Dans une étude publiée en 20012, deux chercheurs américain et mozambicain ont tenté d’évaluer le nombre de ces expulsés pour l’ensemble des parcs nationaux d’Afrique. En tenant compte des lacunes statistiques des archives historiques à ce sujet, les chercheurs ont estimé qu’entre 1 et 14 millions de personnes avaient été contraintes de quitter ces espaces de conservation au cours du XXe siècle.

    Depuis la fin des années 1990, les politiques globales de la #conservation_de_la_nature s’efforcent d’associer les populations qui vivent dans ou à côté des #aires_protégées. Comment se matérialise cette nouvelle philosophie de la conservation pour les populations ?
    G. B. Cette nouvelle doctrine se traduit de différentes manières. Si l’on prend l’exemple de l’#Ouganda, la population va désormais pouvoir bénéficier des revenus du #tourisme lié aux parcs nationaux. Mais ceux qui tirent réellement profit de cette ouverture des politiques globales de conservation sont souvent des citadins qui acceptent de devenir entrepreneurs ou guides touristiques. Les habitants des parcs n’ont pour leur part aucun droit de regard sur la gestion de ces espaces protégés et continuent de s’y opposer, parfois avec virulence.

    En associant les populations qui vivent dans ou à proximité des parcs à la gestion de la grande faune qu’ils abritent, la conservation communautaire les incite à attribuer une valeur monétaire à ces animaux. C’est ce qui s’est produit en #Namibie. Plus un mammifère est prisé des touristes, comme l’éléphant ou le lion, plus sa valeur pécuniaire augmente et, avec elle, le niveau de protection que lui accorde la population. Mais quid d’une pandémie comme le Covid-19, provoquant l’arrêt de toute activité touristique pendant deux ans ? Eh bien, la faune n’est plus protégée, puisqu’elle n’a plus aucune valeur. Parce qu’il nie la singularité des sociétés auxquelles il prétend vouloir s’adapter, le modèle de la #conservation_communautaire, qui prétend associer les #populations_locales, se révèle donc souvent inefficace.

    Des mesures destinées à exclure les humains des espaces naturels protégés continuent-elles d’être prises par certains gouvernements africains ?
    G. B. De telles décisions restent malheureusement d’actualité. Les travaux de l’association Survival International l’ont très bien documenté au #Cameroun, en #République_démocratique_du_Congo ou en Tanzanie. En Éthiopie, dans le #parc_du_Simien, où je me suis rendu à plusieurs reprises, les dernières #expulsions datent de 2016. Cette année-là, plus de 2 500 villageois ont été expulsés de force à 35 km du parc. Dans les années 2010, le géographe américain Roderick Neumann a pour sa part recensé jusqu’à 800 #meurtres liés à la politique de « #shoot_on_sight (tir à vue) » appliquée dans plusieurs parcs nationaux d’Afrique de l’Est. Selon cette doctrine, toute personne qui se trouve à l’intérieur du parc est soupçonnée de #braconnage et peut donc être abattue par les éco-gardes. Dans des pays où le braconnage n’est pourtant pas passible de peine de mort, de simples chasseurs de petit gibier sont ainsi exécutés sans sommation.

    En Europe, les règles de fonctionnement des parcs nationaux diffèrent de celles qui s’appliquent aux espaces de protection africains. Si on prend l’exemple du parc national des Cévennes, l’agriculture traditionnelle et le pastoralisme n’y sont pas prohibés, mais valorisés en tant qu’éléments de la culture locale. Comment expliquer ce « deux poids, deux mesures » dans la façon d’appréhender les espaces de protection de la nature en Europe et en Afrique ?
    G. B. Le parc national des Cévennes, créé en 1970, abrite plus de 70 % du site des Causses et Cévennes, inscrit sur la liste du Patrimoine mondial depuis 2011. Or la valeur universelle exceptionnelle qui conditionne un tel classement est, selon l’Unesco, « l’agropastoralisme, une tradition qui a façonné le paysage cévenol ». C’est d’ailleurs à l’appui de cet argumentaire que l’État français alloue des subventions au parc pour que la transhumance des bergers s’effectue à pied et non pas en camions, ou bien encore qu’il finance la rénovation des toitures et des murs de bergeries à partir de matériaux dits « traditionnels ».

    En revanche, dans le parc éthiopien du Simien, la valeur universelle exceptionnelle qui a justifié le classement de ce territoire par l’Unesco est « ses #paysages spectaculaires ». Mais si les #montagnes du Simien ont été classées « en péril3 » et les populations qui y vivaient ont été expulsées, c’est, selon les archives de cette même organisation internationale, parce que « l’#agropastoralisme menace la valeur du bien ».

    À travers ces deux exemples, on comprend que l’appréciation des rapports homme-nature n’est pas univoque en matière de conservation : il y a une lecture selon laquelle, en Europe, l’homme façonne la nature, et une lecture selon laquelle, en Afrique, il la dégrade. En vertu de ce dualisme, les activités agropastorales relèvent ainsi d’une #tradition à protéger en Europe, et d’une pratique destructrice à éliminer en Afrique.

    https://lejournal.cnrs.fr/articles/parcs-Afrique-colonialisme-histoire-nature-faune
    #colonialisme #animaux #ingénierie_démographique

    • La nature des hommes. Une mission écologique pour « sauver » l’Afrique

      Pendant la colonisation, pour sauver en Afrique la nature déjà disparue en Europe, les colons créent des parcs en expulsant brutalement ceux qui cultivent la terre. Et au lendemain des indépendances, avec l’Unesco ou le WWF, les dirigeants africains « protègent » la même nature, une nature que le monde entier veut vierge, sauvage, sans hommes.
      Les suites de cette histoire sont connues : des millions de paysans africains expulsés et violentés, aujourd’hui encore. Mais comment a-t-elle pu advenir ? Qui a bien pu organiser cette continuité entre le temps des colonies et le temps des indépendances ? Guillaume Blanc répond à ces questions en plongeant le lecteur au cœur d’une étrange mission écologique mondiale, lancée en 1961 : le « Projet spécial africain ».
      L’auteur raconte l’histoire de ce Projet, mais, plutôt que de suivre un seul fil narratif, il redonne vie à quatre mondes, que l’on découvre l’un après l’autre : le monde des experts-gentlemen qui pensent l’Afrique comme le dernier refuge naturel du monde ; celui des colons d’Afrique de l’Est qui se reconvertissent en experts internationaux ; celui des dirigeants africains qui entendent contrôler leurs peuples tout en satisfaisant les exigences de leurs partenaires occidentaux ; celui, enfin, de paysans auxquels il est demandé de s’adapter ou de disparaître. Ces hommes ne parlent pas de la même nature, mais, pas à pas, leurs mondes se rapprochent, et ils se rencontrent, pour de bon. Ici naît la violence. Car c’est la nature des hommes que d’échanger, pour le meilleur et pour le pire.

      https://www.editionsladecouverte.fr/la_nature_des_hommes-9782348081750
      #livre

  • Quels sont les bienfaits du bilinguisme ?

    Quels sont les avantages du bilinguisme chez l’#enfant et l’3adolescent ? #Développement_cérébral, réussite scolaire, perception du monde : nos invités, spécialistes et parents, partagent leurs expériences.

    Quelles sont les #vertus du bilinguisme, notamment chez les enfants et les adolescents, quand on sait que la moitié des enfants du monde parle une langue différente de celle parlée à la maison ? Dans notre pays, un enfant sur quatre parle chez lui une autre langue que le français… Alors à quoi ressemble le développement cérébral et intellectuel des bilingues ? De quelle façon le bilinguisme ou le plurilinguisme contribue-t-il à la #réussite_scolaire ? Les bilingues pensent-t-ils et voient-ils le monde autrement ? Nous verrons également si certaines langues sont plus valorisées que d’autres.

    Langues invisibles : un bilinguisme à deux vitesses

    Dans une France où le plurilinguisme est une réalité pour des millions d’enfants, toutes les langues ne bénéficient pas de la même #reconnaissance. Si l’#arabe est la deuxième langue la plus parlée du pays avec près de 4 millions de locuteurs, elle est pourtant « sept fois moins transmise que l’#anglais », souligne Anna Stevanato, fondatrice de l’association Dulala, qui milite pour la valorisation de toutes les #langues_familiales, en accompagnant parents et professionnels de l’éducation.

    Cette #inégalité de #transmission, souvent liée à des freins culturels et institutionnels, se manifeste dans la manière dont certaines langues sont perçues. Michel Launay, linguiste et auteur de La République et les langues (Raisons d’agir, 2023), dénonce ainsi un « #bilinguisme_du_riche », valorisé lorsqu’il s’agit d’anglais ou d’#espagnol, face à un « #bilinguisme_du_pauvre », souvent stigmatisé : « Si un enfant parle anglais à la maison, on s’extasie ; mais s’il parle wolof, on s’inquiète de sa réussite scolaire », déplore-t-il.

    Dans ce contexte, les parcours familiaux diffèrent : certains parents, attachés à leur #culture_d’origine, transmettent leur langue comme un trésor identitaire ; d’autres préfèrent inscrire leurs enfants à des cours privés de langues pour anticiper leur réussite. Par ailleurs, environ 80 000 enfants allophones, nouvellement arrivés, sont scolarisés dans des dispositifs spécifiques (UPE2A) dès le primaire, mais très peu en maternelle, où l’on attend souvent des enfants qu’ils fassent seuls le pont entre la langue du foyer et celle de l’école.

    Briser les #mythes : les bienfaits du bilinguisme enfin reconnus

    Malgré les preuves scientifiques actuelles en faveur du bilinguisme, de nombreuses familles issues de l’immigration continuent de douter de ses bienfaits. « À l’hôpital Robert-Debré, en échangeant avec des familles venues du monde entier, j’ai été frappée d’entendre que certaines ne voulaient pas que leurs enfants parlent leur #langue_maternelle », rapporte Nawal Abboub, chercheuse spécialisée en développement du cerveau et de l’apprentissage à l’Université Paris-Cité. Un renoncement souvent motivé par la peur d’entraver le développement cognitif de l’enfant, une inquiétude profondément enracinée dans l’histoire.

    « Dès les années 1920, on trouvait dans les écrits l’idée que parler deux langues provoquait une #confusion mentale, voire un #retard intellectuel », explique-t-elle. Ces #représentations ont été renforcées par des études américaines peu rigoureuses qui comparaient des enfants anglophones à des enfants issus de l’immigration encore en phase d’#apprentissage. « Pendant longtemps, y compris dans les milieux médicaux et éducatifs, on a véhiculé la croyance que le plurilinguisme nuisait au développement de l’enfant », rappelle Michel Launay. Il cite l’ouvrage d’AndréeTabouret-Keller, Le bilinguisme en procès, cent ans d’errance, qui retrace cette période où la diversité linguistique était perçue comme pathogène.

    Or, les avancées scientifiques depuis les années 1960 sont catégoriques : non seulement le bilinguisme n’a aucun effet négatif, mais il favorise au contraire les capacités intellectuelles. « Il n’y a aucun retard cognitif chez les enfants bilingues, bien au contraire », insiste Nawal Abboub. Des recherches menées sur des enfants franco-anglais au Canada ont montré qu’ils « surpassaient les monolingues dans les mesures verbales et non verbales de l’intelligence ». Il est donc urgent de « rassurer les familles » et de former les professionnels de l’éducation et de la santé pour en finir avec ces mythes.
    le cerveau des tout-petits, une machine à langues

    Les recherches en neurosciences confirment aujourd’hui ce que beaucoup pressentaient : le cerveau des jeunes enfants est une véritable #éponge_linguistique. « Les neurones au début de la vie ont encore cette flexibilité, cette malléabilité », explique Nawal Abboub, soulignant leur capacité « incroyable » à apprendre plusieurs langues en simultané, bien avant que les automatismes d’une langue maternelle ne s’ancrent durablement.

    Contrairement aux idées reçues, les bébés bilingues ne confondent pas les langues. « Ils font la différence très tôt dans le développement, dès les premiers mois de vie », assure-t-elle, rappelant qu’un mot peut être tiré d’une langue ou d’une autre, selon sa pertinence. Ce mécanisme, loin d’être un frein, leur confère même un avantage : « Ils compensent plus facilement, ce qui leur donne des atouts linguistiques, mais aussi cognitifs. »

    Les données de la neuro-imagerie renforcent ces observations : chez les bilingues précoces, les deux langues activent les mêmes zones du cerveau, tandis que les bilingues tardifs sollicitent des circuits supplémentaires liés à l’effort attentionnel. « Leur cerveau fait plus d’effort pour traiter l’information », explique la neuroscientifique. Une fatigue que ressentent bien des adultes apprenant une langue étrangère sur le tard. Mais le #bilinguisme_précoce va bien au-delà du langage : « À seulement sept mois, des enfants exposés à deux langues montrent déjà une meilleure #flexibilité_mentale », affirme-t-elle, évoquant leur capacité à s’adapter à des changements de règles dans des jeux simples. Une preuve, s’il en fallait, que le bilinguisme n’est pas un obstacle au développement, mais bien une richesse à cultiver dès la naissance.

    Invités :

    – Nawal Abboub, spécialiste du développement du cerveau et de l’apprentissage, docteure en sciences cognitives de l’université Paris-Cité. Elle participe activement à la lutte contre les inégalités sociales en co-construisant des programmes dans le champ de la petite enfance. Elle est l’autrice de La puissance des bébés (Fayard, 2022 ; rééd. Poche, 2023).

    – Claire Etchegoyhen, directrice du pôle héros Bayard Jeunesse.

    – Michel Launey, linguiste. Il a travaillé sur deux langues amérindiennes (nahuatl et palikur) et sur la scolarisation en français des élèves allophones, en particulier en Guyane. Il est l’auteur de La République et les langues (Raisons d’agir, 2023) et membre des linguistes atterrées.

    – Ninon Ninghui Liu-Merlin, interprète, et son fils Victor Wolfenstein, enfant multilingue.

    – Anna Stevanato, linguiste spécialisée dans le bilinguisme. Elle est la fondatrice et directrice de l’association « Dulala » (D’une langue à l’autre), qui vise à faire du multilinguisme un levier pour favoriser l’égalité des chances et lutter contre les discriminations.

    https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/grand-bien-vous-fasse/grand-bien-vous-fasse-du-mercredi-14-mai-2025-5992942

    #langues #bilinguisme #multilinguisme #stigmatisation
    #podcast #audio

  • AI myths

    With every genuine advance in the field of ‘artificial intelligence,’ we see a parallel increase in hype, myths, misconceptions and inaccuracies. These misunderstandings contribute to the opacity of AI systems, rendering them magical, inscrutable and inaccessible in the eyes of the public.

    https://www.aimyths.org
    #déconstruction #mythe #idées-reçues #AI #IA #intelligence_artificielle #fact-checking #à_lire
    #éthique #objectivité #biais #régulation

  • Le fascisme de notre temps – Entretien avec Alberto Toscano – Artifices
    https://artifices.blog/2025/01/17/le-fascisme-de-notre-temps-entretien-avec-alberto-toscano

    Pour établir un double registre d’analyse qui ne laisse pas d’éléments de côté, il nous faudrait avant tout stabiliser notre définition du #fascisme, une opération qui je pense – et que je défends dans le livre – pose plusieurs défis, puisqu’elle a tendance à nier le fait que le fascisme est « ouvert à l’historicité », pour citer le sociologue marxiste équatorien Agustín Cueva. Si l’on prend comme indicateurs les mouvements et les régimes fascistes qui ont façonné la deuxième Guerre de Trente ans5 en Europe, deux dissonances principales nous viennent à l’esprit. La première porte à la fois sur le caractère sociologique et subjectif : dans l’ensemble, les formations réactionnaires contemporaines ne sont pas des mouvements de masses recrutant, entre autres, des vétérans des guerres totales dans des organisations paramilitaires et des partis politiques avec une pénétration capillaire dans la vie quotidienne, la société civile et l’appareil étatique. Si le Männerbund n’a pas entièrement disparu, l’extrême droite-contemporaine est majoritairement un amalgame électoral de publics fragmentés ou “gélatineux” (pour emprunter un adjectif gramscien) et non une machine qui organise verticalement une adhésion militante depuis les sommets de l’État jusque dans la rue et les quartiers. Elle opère dans un champ social frappé par la frustration et la désaffiliation et, bien qu’elle puisse cristalliser violemment des passions tristes de toutes sortes, elle ne peut pas offrir de formes-de-vie contre-révolutionnaires de la même manière que ses ancêtres l’ont fait. Cela m’amène à la deuxième dissonance : tout en s’appuyant sur les lieux communs palingénésiques6 du fascisme historique et générique – reconquêtes, renaissances, rédemptions et revanches, “make X great again” et ainsi de suite – l’extrême-droite contemporaine se situe finalement davantage dans le commerce de la conservation ou de la restauration de privilèges ou de statuts réels et imaginaires que dans la promesse d’un avenir, même archaïque, ou dans la construction d’un homme nouveau. Tout en prônant le recyclage de certains des topos de l’intelligentsia du conservatisme révolutionnaire, elle se manifeste d’abord, comme je l’ai noté ailleurs, en tant que vote protestataire en faveur du statu quo. Ces dissonances peuvent être expliquées par le fait qu’il n’y a plus d’anticapitalismes révolutionnaires qui menacent l’ordre établi que l’extrême-droite se trouverait ensuite obligée de contrer par une sorte d’inoculation ou de mimésis inversée. L’absence d’un défi émancipateur crédible à l’encontre du système explique en grande partie le conservatisme des pratiques et des imaginaires de l’extrême-droite – mais nous ne devons pas sous-estimer l’ampleur de la pression double exercée par la stagnation économique de long-terme et la crise climatique prolongée qui s’intriquent pour restreindre massivement tout horizon d’attente politique. Son leitmotiv est bien la défense excluante, si nécessaire violente ou exterminatrice, d’un privilège limité et menacé, non pas l’utopie sacrificielle d’une domination nationale ou raciale.

    #Alberto_Toscano

    • https://lundi.am/Dark-Gothic-MAGA-Elon-Musk-la-neoreaction-et-l-esthetique-du-cyberfascisme

      https://www.youtube.com/watch?v=eW-G0Spp0tM&si=_a9VePaYd7gFA8fS

      Les rassemblements, processions et discours fascistes font désormais partie des références pop culturelles indispensables à la conception du futur promue par les Lumières obscures. Si l’explosivité raciale de l’esthétique Dark MAGA ne peut résister à la tentation de s’approprier le salut hitlérien, ce n’est pas tant pour ce qu’il a signifié que pour ce qu’il suggère et ce qu’il permet. La contestation de ce que Land appelle « l’Église de l’Abomination Hitlérienne Sacrée » est indispensable à l’avènement du césarisme cyberfasciste que le projet néoréactionnaire caresse de ses vœux. L’enjeu central de cette esthétique est la reconquête d’une pièce maîtresse de la subjectivité de l’entre-deux guerres : ce que, dans Les Sept Couleurs, le romancier collaborationniste Robert Brasillach qualifiait de « joie fasciste ». Les néoréactionnaires entendent purifier la race blanche de son ressentiment et de sa culpabilité à l’égard des crimes raciaux du passé en faisant à nouveau proliférer librement les signes et les codes de l’ère fasciste. Tous ces révoltants symboles qui, à l’image du salut hitlérien, furent objets de honte hier doivent devenir objets ludiques aujourd’hui, dans l’espoir qu’ils redeviennent objets de joie demain. Dans les années 1980, ce programme avait donné son nom à un groupe de rock néo-nazi emblématique : No Remorse (aucun remords).

      https://www.youtube.com/watch?v=3BrCvZmSnKA

    • Un fascisme tardif ? Entretien avec Alberto Toscano [janvier 2025]
      https://www.contretemps.eu/fascisme-tardif-entretien-alberto-toscano

      La critique libérale du #fascisme a sa propre version de la critique du mythe, dans laquelle nous avons, d’une part, une rationalité politique basée sur certaines compréhensions de la liberté, de la subjectivité, et ainsi de suite, et d’autre part, le fascisme comme cette forme régressive qui tente d’introduire le #mythe dans la modernité. À la suite de Walter Benjamin et d’Adorno, Furio Jesi a une compréhension beaucoup plus dialectique et nuancée de la manière dont, bien sûr, le capitalisme lui-même engendre ces formes de mythification. En un sens, elles ne sont pas du tout régressives. Elles sont inventées pour et dans ce moment.

      Ceci est lié à quelque chose que j’ai trouvé très convaincant chez Adorno. Dans son essai intitulé « Le modèle de la propagande fasciste », il déclare : « Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, les foules fascistes ne croient pas vraiment leurs dirigeants. » Il s’agit d’une forme de ce qu’il appelle le « fanatisme factice ». Cela implique déjà une grande part de réflexivité, de cynisme et de jeu. Adorno ajoute : « Cela ne le rend pas moins violent, mais encore plus violent dans sa réponse. »

      L’un des problèmes de la façon dont le fascisme est souvent théorisé d’un point de vue libéral normatif, avec tous ses présupposés, est qu’il considère le sujet fasciste comme un sujet d’illusion, qui adhère à un mythe d’une manière qui est totalement identifiable et qui l’englobe. J’ai pensé que Jesi, ainsi qu’Adorno et d’autres, étaient utiles pour contrer cette idée.

      Evan Calder Williams – J’aimerais revenir sur cette question de l’imposture. Mais avant de quitter Furio Jesi, il y a un aspect que je trouve particulièrement fort dans son travail et qui mérite d’être souligné ici, c’est la façon dont il pense également aux types d’opérations linguistiques sur lesquelles le fascisme s’appuie.

      Je pense en particulier à sa notion d’« idées sans mots » et à la manière dont il décrit une certaine rupture dans la relation au langage et au sens. L’une des formes qu’il identifie est le recours à des mots abstraits en majuscules qui ne signifient rien. Liberté avec le L en majuscule. Au cours des dernières décennies, cela semble avoir pris la forme actualisée de composés ridicules : Liberty Gas, Freedom Fries, etc.

      Alberto Toscano – En effet, et j’ajouterai que l’expression « idées sans mots », utilisée par Jesi, est tirée d’un livre fascinant et troublant de l’écrivain conservateur révolutionnaire, et auteur du très célèbre Déclin de l’Occident, Oswald Spengler. L’Heure de la décision de Spengler a d’ailleurs été interdit par les nazis parce qu’il n’est pas un conservateur révolutionnaire qu’ils apprécient particulièrement.

      Jesi se confronte à son travail. En fait, il édite et retraduit Déclin de l’Occident. L’une des choses que Jesi trouve vraiment intéressantes chez Spengler, et la raison pour laquelle il s’intéresse à d’autres figures de l’extrême droite intellectuelle, spirituelle ou sectaire, c’est la philosophie du temps.

      Ce n’est pas anodin pour notre époque. Le fascisme est une philosophie pessimiste de l’histoire, très explicitement, y compris le terme « pessimisme » est utilisé par Mussolini à certains moments. Bien sûr, il y a toute la dimension de la pulsion de mort du nazisme. C’est un aspect important de l’imaginaire nazi, de sa terminologie du Reich millénaire – Albert Speer (1905-1981) prévoit, en tant qu’architecte, de construire la Germanie, la future capitale de l’Allemagne, de telle sorte que ses ruines soient belles pour les races et les peuples futurs qui ne sont pas des Aryens ou des Allemands.

      C’est un détour pour dire que je pense que ce pessimisme est important et intéressant. C’est du moins ce que soutient Jesi. Il est lié à une idéologie du sacrifice dans l’imaginaire fasciste. Jesi cite une phrase célèbre d’un général phalangiste qui entre dans les couloirs de l’université de Salamanque en criant : « Viva la muerte. Abajo la inteligencia ». Vive la mort, à bas l’intelligence. C’est un slogan fasciste très pertinent.

      Ce pessimisme a une affinité affligeante avec certains imaginaires du déclin, de l’effondrement ou de la dégradation. Je pense que ce serait une erreur d’interpréter les mythes ou la philosophie du fascisme comme étant ceux qui croient réellement qu’ils vont créer une Rome éternelle ou une forme durable de suprématie blanche. Je ne pense pas que ce soit nécessairement le cas. Je pense que c’est la raison pour laquelle il y a aussi la dimension nihiliste et la dimension sacrificielle.

  • Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours

    Dans la poursuite du travail de Howard Zinn et de Gérard Noiriel, ce livre revisite les #mythes nationaux à l’aune des avancées historiques les plus récentes.
    Interroger les origines de la France, retracer les #résistances et les révoltes pour placer au cœur de l’histoire les acteurs et actrices oubliées par le grand roman national et colonial.

    « La France est un pays où l’on adore l’histoire. Tout le monde en connaît à peu près les principaux évènements – ne serait­-ce que parce que l’école nous les a transmis. Ce récit, que nous aimons écouter, s’appelle “#récit_national”, car il s’agit d’une histoire de la construction de la France comme nation. On en parle aussi en termes de “#roman_national” tant il se rapproche parfois de la fiction. Ce récit est puissant, facile à raconter et il fournit à peu de frais de l’orgueil national à celles et ceux qui aiment s’inscrire dans de grandes lignées éternelles.

     » Mais ce récit est biaisé et ignore l’essentiel des connaissances accumulées depuis par les professionnels de la recherche historique. Il laisse aussi de côté les hommes et les femmes “ordinaires” en mettant l’accent sur les personnages “extra­ordinaires”, essentiellement des hommes. Ce qui laisse penser que le moteur de l’histoire est aux mains de ceux qui ont le #pouvoir, que les autres doivent se contenter de subir leurs décisions, qu’ils n’en prennent jamais eux­-mêmes, qu’ils n’ont aucun poids dans les changements historiques et ne jouent aucun rôle dans les basculements de l’histoire.

     » Notre récit part à la recherche du “populaire”, pris dans les mécanismes de dominations, en revisitant les épisodes du récit national, mais en y ajoutant d’autres moments historiques, et surtout d’autres acteurs, et actrices. Il faudra donc lire ce livre comme une aventure faite de #luttes, de résistances, de désenchantements, de #soumissions, d’#émancipations, de #défaites et de #victoires. Une épopée tantôt joyeuse, tantôt triste et sanglante, et qui se déroule jusqu’à nos jours. Car on ne peut éviter de se poser la question : où est le populaire aujourd’hui ? et quel est son destin ? »

    https://agone.org/livre/histoire-de-france-populaire

    #histoire #histoire_populaire #France #livre #nationalisme

  • #Pierre_Gaussens, sociologue : « Les #études_décoloniales réduisent l’Occident à un ectoplasme destructeur »

    Le chercheur détaille, dans un entretien au « Monde », les raisons qui l’ont conduit à réunir, dans un livre collectif, des auteurs latino-américains de gauche qui critiquent les #fondements_théoriques des études décoloniales.

    S’il passe son année en France comme résident à l’Institut d’études avancées de Paris, Pierre Gaussens évolue comme sociologue au Collège du Mexique, à Mexico, établissement d’enseignement supérieur et de recherche en sciences humaines. C’est d’Amérique latine qu’il a piloté, avec sa collègue #Gaya_Makaran, l’ouvrage Critique de la raison décoloniale. Sur une contre-révolution intellectuelle (L’Echappée, 256 pages, 19 euros), regroupant des auteurs anticoloniaux mais critiques des études décoloniales et de leur « #stratégie_de_rupture ».

    Que désignent exactement les études décoloniales, devenues un courant très controversé ?

    Les études décoloniales ont été impulsées par le groupe Modernité/Colonialité, un réseau interdisciplinaire constitué au début des années 2000 par des intellectuels latino-américains, essentiellement basés aux Etats-Unis. Il comptait, parmi ses animateurs les plus connus, le sociologue péruvien #Anibal_Quijano (1928-2018), le sémiologue argentin #Walter_Mignolo, l’anthropologue américano-colombien #Arturo_Escobar, ou encore le philosophe mexicain d’origine argentine #Enrique_Dussel (1934-2023). Les études décoloniales sont plurielles, mais s’articulent autour d’un dénominateur commun faisant de 1492 une date charnière de l’histoire. L’arrivée en Amérique de Christophe Colomb, inaugurant la #colonisation_européenne, aurait marqué l’entrée dans un schéma de #pouvoir perdurant jusqu’à aujourd’hui. Ce schéma est saisi par le concept central de « #colonialité », axe de #domination d’ordre racial qui aurait imprégné toutes les sphères – le pouvoir, le #savoir, le #genre, la #culture.

    Sa substance est définie par l’autre concept phare des études décoloniales, l’#eurocentrisme, désignant l’hégémonie destructrice qu’aurait exercée la pensée occidentale, annihilant le savoir, la culture et la mythologie des peuples dominés. Le courant décolonial se fonde sur ce diagnostic d’ordre intellectuel, mais en revendiquant dès le début une ambition politique : ce groupe cherchait à se positionner comme une avant-garde en vue d’influencer les mouvements sociaux et les gouvernements de gauche latino-américains. Il est ainsi né en critiquant les #études_postcoloniales, fondées dans les années 1980 en Inde avant d’essaimer aux Etats-Unis. Les décoloniaux vont leur reprocher de se cantonner à une critique « scolastique », centrée sur des études littéraires et philosophiques, et dépourvue de visée politique.

    Pourquoi avoir élaboré cet ouvrage collectif visant à critiquer la « #raison_décoloniale » ?

    Ce projet venait d’un double ras-le-bol, partagé avec ma collègue Gaya Makaran, de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM). Nous étions d’abord agacés par les faiblesses théoriques des études décoloniales, dont les travaux sont entachés de #simplisme et de #concepts_bancals enrobés dans un #jargon pompeux et se caractérisant par l’#ignorance, feinte ou volontaire, de tous les travaux antérieurs en vue d’alimenter une stratégie de #rupture. Celle-ci a fonctionné, car la multiplication des publications, des revues et des séminaires a permis au mouvement de gagner en succès dans le champ universitaire. Ce mouvement anti-impérialiste a paradoxalement profité du fait d’être basé dans des universités américaines pour acquérir une position de force dans le champ académique.

    La seconde raison tenait à notre malaise face aux effets des théories décoloniales. Que ce soient nos étudiants, les organisations sociales comme les personnes indigènes rencontrées sur nos terrains d’enquête, nous constations que l’appropriation de ces pensées menait à la montée d’un #essentialisme fondé sur une approche mystifiée de l’#identité, ainsi qu’à des #dérives_racistes. Il nous semblait donc crucial de proposer une critique d’ordre théorique, latino-américaine et formulée depuis une perspective anticolonialiste. Car nous partageons avec les décoloniaux le diagnostic d’une continuité du fait colonial par-delà les #décolonisations, et le constat que cette grille de lecture demeure pertinente pour saisir la reproduction des #dominations actuelles. Notre ouvrage, paru initialement au Mexique en 2020 [Piel Blanca, Mascaras Negras. Critica de la Razon Decolonial, UNAM], présente donc un débat interne à la gauche intellectuelle latino-américaine, qui contraste avec le manichéisme du débat français, où la critique est monopolisée par une droite « #antiwoke ».

    Le cœur de votre critique se déploie justement autour de l’accusation d’« essentialisme ». Pourquoi ce trait vous pose-t-il problème ?

    En fétichisant la date de #1492, les études décoloniales procèdent à une rupture fondamentale qui conduit à un manichéisme et une réification d’ordre ethnique. L’Occident, porteur d’une modernité intrinsèquement toxique, devient un ectoplasme destructeur. Cette #satanisation produit, en miroir, une #idéalisation des #peuples_indigènes, des #cosmologies_traditionnelles et des temps préhispaniques. Une telle lecture crée un « #orientalisme_à_rebours », pour reprendre la formule de l’historien #Michel_Cahen [qui vient de publier Colonialité. Plaidoyer pour la précision d’un concept, Karthala, 232 pages, 24 euros], avec un #mythe stérile et mensonger du #paradis_perdu.

    Or, il s’agit à nos yeux de penser l’#hybridation et le #métissage possibles, en réfléchissant de façon #dialectique. Car la #modernité a aussi produit des pensées critiques et émancipatrices, comme le #marxisme, tandis que les coutumes indigènes comportent également des #oppressions, notamment patriarcales. Cette #focalisation_ethnique empêche de penser des #rapports_de_domination pluriels : il existe une #bourgeoisie_indigène comme un #prolétariat_blanc. Cette essentialisation suscite, en outre, un danger d’ordre politique, le « #campisme », faisant de toute puissance s’opposant à l’Occident une force par #essence_décoloniale. La guerre menée par la Russie en Ukraine montre à elle seule les limites d’une telle position.

    En quoi le positionnement théorique décolonial vous semble-t-il gênant ?

    La stratégie de rupture du mouvement conduit à plusieurs écueils problématiques, dont le principal tient au rapport avec sa tradition théorique. Il procède à des récupérations malhonnêtes, comme celle de #Frantz_Fanon (1925-1961). Les décoloniaux plaquent leur grille de lecture sur ce dernier, gommant la portée universaliste de sa pensée, qui l’oppose clairement à leur geste critique. Certains se sont rebellés contre cette appropriation, telle la sociologue bolivienne #Silvia_Rivera_Cusicanqui, qui a accusé Walter Mignolo d’avoir détourné sa pensée.

    Sur le plan conceptuel, nous critiquons le galimatias linguistique destiné à camoufler l’absence de nouveauté de certains concepts – comme la « colonialité », qui recoupe largement le « #colonialisme_interne » développé à la fin du XXe siècle – et, surtout, leur faiblesse. Au prétexte de fonder un cadre théorique non eurocentrique, les décoloniaux ont créé un #jargon en multipliant les notions obscures, comme « #pluriversalisme_transmoderne » ou « #différence_transontologique », qui sont d’abord là pour simuler une #rupture_épistémique.

    Votre critique s’en prend d’ailleurs à la méthode des études décoloniales…

    Les études décoloniales ne reposent sur aucune méthode : il n’y a pas de travail de terrain, hormis chez Arturo Escobar, et très peu de travail d’archives. Elles se contentent de synthèses critiques de textes littéraires et théoriques, discutant en particulier des philosophes comme Marx et Descartes, en s’enfermant dans un commentaire déconnecté du réel. Il est d’ailleurs significatif qu’aucune grande figure du mouvement ne parle de langue indigène. Alors qu’il est fondé sur la promotion de l’#altérité, ce courant ne juge pas nécessaire de connaître ceux qu’il défend.

    En réalité, les décoloniaux exploitent surtout un #misérabilisme en prétendant « penser depuis les frontières », selon le concept de Walter Mignolo. Ce credo justifie un rejet des bases méthodologiques, qui seraient l’apanage de la colonialité, tout en évacuant les critiques à son égard, puisqu’elles seraient formulées depuis l’eurocentrisme qu’ils pourfendent. Ce procédé conduit à un eurocentrisme tordu, puisque ces auteurs recréent, en l’inversant, le « #privilège_épistémique » dont ils ont fait l’objet de leur critique. Ils ont ainsi construit une bulle destinée à les protéger.

    Sur quelle base appelez-vous à fonder une critique de gauche du colonialisme ?

    En opposition aux penchants identitaires des décoloniaux, nous soutenons le retour à une approche matérialiste et #dialectique. Il s’agit de faire dialoguer la pensée anticoloniale, comme celle de Frantz Fanon, avec l’analyse du #capitalisme pour renouer avec une critique qui imbrique le social, l’économie et le politique, et pas seulement le prisme culturel fétichisé par les décoloniaux. Cette #intersectionnalité permet de saisir comment les pouvoirs néocoloniaux et le capitalisme contemporain reproduisent des phénomènes de #subalternisation des pays du Sud. Dans cette perspective, le #racisme n’est pas un moteur en soi, mais s’insère dans un processus social et économique plus large. Et il s’agit d’un processus historique dynamique, qui s’oppose donc aux essentialismes identitaires par nature figés.

    « Critique de la raison décoloniale » : la dénonciation d’une « #imposture »

    Les études décoloniales constitueraient une « #contre-révolution_intellectuelle ». L’expression, d’ordinaire réservée aux pensées réactionnaires, signale la frontalité de la critique, mais aussi son originalité. Dans un débat français où le label « décolonial » est réduit à un fourre-tout infamant, cet ouvrage collectif venu d’Amérique latine apporte un bol d’air frais. Copiloté par Pierre Gaussens et Gaya Makaran, chercheurs basés au Mexique, Critique de la raison décoloniale (L’Echappée, 256 pages, 19 euros) élève le débat en formulant une critique d’ordre théorique.

    Six textes exigeants, signés par des chercheurs eux-mêmes anticoloniaux, s’attachent à démolir ce courant, qualifié d’« imposture intellectuelle ». Les deux initiateurs du projet ouvrent l’ensemble en ramassant leurs griefs : l’essentialisation des peuples à travers un prisme culturel par des auteurs qui « partagent inconsciemment les prémisses de la théorie du choc des civilisations ». Les quatre contributions suivantes zooment sur des facettes des études décoloniales, en s’attaquant notamment à la philosophie de l’histoire qui sous-tend sa lecture de la modernité, à quelques-uns de ses concepts fondamentaux (« pensée frontalière », « colonialité du pouvoir »…) et à son « #ontologie de l’origine et de la #pureté ». Un dernier texte plus personnel de la chercheuse et activiste Andrea Barriga, ancienne décoloniale fervente, relate sa désillusion croissante à mesure de son approfondissement de la pensée d’Anibal Quijano, qui lui est finalement apparue comme « sans consistance ».

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/11/24/pierre-gaussens-sociologue-les-etudes-decoloniales-reduisent-l-occident-a-un
    #décolonial

    ping @cede @karine4
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    • En complément :
      https://lvsl.fr/pourquoi-lextreme-droite-sinteresse-aux-theories-decoloniales

      L’extrême droite veut décoloniser. En France, les intellectuels d’extrême droite ont pris l’habitude de désigner l’Europe comme la victime autochtone d’une « colonisation par les immigrés » orchestrée par les élites « mondialistes ». Renaud Camus, théoricien du « grand remplacement », a même fait l’éloge des grands noms de la littérature anticoloniale – « tous les textes majeurs de la lutte contre la colonisation s’appliquent remarquablement à la France, en particulier ceux de Frantz Fanon » – en affirmant que l’Europe a besoin de son FLN (le Front de Libération Nationale a libéré l’Algérie de l’occupation française, ndlr). Le cas de Renaud Camus n’a rien d’isolé : d’Alain de Benoist à Alexandre Douguine, les figures de l’ethno-nationalisme lisent avec attention les théoriciens décoloniaux. Et ils incorporent leurs thèses, non pour contester le système dominant, mais pour opposer un capitalisme « mondialiste », sans racines et parasitaire, à un capitalisme national, « enraciné » et industriel.

      Article originellement publié dans la New Left Review sous le titre « Sea and Earth », traduit par Alexandra Knez pour LVSL.

    • Les pensées décoloniales d’Amérique latine violemment prises à partie depuis la gauche

      Dans un livre collectif, des universitaires marxistes dénoncent l’« imposture » des études décoloniales, ces théories qui tentent de déconstruire les rapports de domination en Amérique latine. Au risque de la simplification, répondent d’autres spécialistes.

      PourPour une fois, la critique ne vient pas de la droite ou de l’extrême droite, mais de courants d’une gauche marxiste que l’on n’attendait pas forcément à cet endroit. Dans un livre collectif publié en cette fin d’année, Critique de la raison décoloniale (L’échappée), une petite dizaine d’auteur·es livrent une charge virulente à l’égard des études décoloniales, tout à la fois, selon eux, « imposture », « pensée ventriloque », « populisme » et « contre-révolution intellectuelle ».

      Le champ décolonial, surgi dans les années 1990 sur le continent américain autour de penseurs comme Aníbal Quijano (1928-2018), reste confidentiel en France. Ce sociologue péruvien a forgé le concept de « colonialité du pouvoir », qui renvoie aux rapports de domination construits à partir de 1492 et le début des « conquêtes » des Européens aux Amériques. Pour ces intellectuel·les, les vagues d’indépendances et de décolonisations, à partir du XIXe siècle, n’ont pas changé en profondeur ces rapports de domination.

      La première génération des « décoloniaux » sud-américains, autour de Quijano, de l’historien argentino-mexicain Enrique Dussel (1934-2023) et du sémiologue argentin Walter Mignolo (né en 1941), a développé à la fin des années 1990 un programme de recherche intitulé « Modernité/Colonialité/Décolonialité » (M/C/D). Ils ont analysé, souvent depuis des campus états-uniens, la « colonialité », non seulement du « pouvoir », mais aussi des « savoirs » et de « l’être ».

      Pour eux, 1492 est un moment de bascule, qui marque le début de la « modernité » (le système capitaliste, pour le dire vite) et de son revers, la « colonialité » : le système capitaliste et le racisme sont indissociables. Selon ces auteurs, « le socle fondamental de la modernité est le “doute méthodique” jeté sur la pleine humanité des Indiens », doute qui deviendra un « scepticisme misanthrope systématique et durable » jusqu’à aujourd’hui, expliquent Philippe Colin et Lissell Quiroz dans leur ouvrage de synthèse sur les Pensées décoloniales. Une introduction aux théories critiques d’Amérique latine, publié en 2023 (éditions de La Découverte).

      « Au-delà des indéniables effets de mode, la critique décoloniale est devenue l’un des paradigmes théoriques incontournables de notre temps », écrivent encore Colin et Quiroz. Depuis la fin des années 1990, cette manière de critiquer le capitalisme, sans en passer par le marxisme, s’est densifiée et complexifiée. Elle a été reprise dans la grammaire de certains mouvements sociaux, et récupérée aussi de manière rudimentaire par certains gouvernements étiquetés à gauche.

      C’est dans ce contexte qu’intervient la charge des éditions L’échappée, qui consiste dans la traduction de six textes déjà publiés en espagnol (cinq au Mexique en 2020, un autre en Argentine en 2021). Parmi eux, Pierre Gaussens et Gaya Makaran, deux universitaires basé·es à Mexico, l’un Français, l’autre Polonaise, s’en prennent à ces « discours académiques qui veulent parler à la place des subalternes » et dénoncent une « représentation ventriloque des altérités ».

      Préoccupé·es par l’influence grandissante des théories décoloniales dans leur milieu universitaire, Gaussens et Makaran veulent exposer leurs « dangers potentiels ». Dont celui de contribuer à « justifier des pratiques discriminatoires et excluantes, parfois même ouvertement racistes et xénophobes, dans les espaces où celles-ci parviennent à rencontrer un certain écho, surtout à l’intérieur du monde étudiant ».

      Les critiques formulées par ces penseurs d’obédience marxiste sont légion. Ils et elles reprochent une manière de penser l’Europe de manière monolithique, comme un seul bloc coupable de tous les maux – au risque d’invisibiliser des luttes internes au continent européen. Ils contestent la focalisation sur 1492 et jugent anachronique la référence à une pensée raciale dès le XVe siècle.

      De manière plus globale, ils dénoncent un « biais culturaliste », qui accorderait trop de place aux discours et aux imaginaires, et pas assez à l’observation de terrain des inégalités économiques et sociales ou encore à la pensée de la forme de l’État au fil des siècles. « L’attention qu’ils portent aux identités, aux spécificités culturelles et aux “cosmovisions” les conduit à essentialiser et à idéaliser les cultures indigènes et les peuples “non blancs”, dans ce qui en vient à ressembler à une simple inversion de l’ethnocentrisme d’origine européenne », écrit le journaliste Mikaël Faujour dans la préface de l’ouvrage.

      Ils critiquent encore le soutien de certains auteurs, dont Walter Mignolo, à Hugo Chávez au Venezuela et Evo Morales en Bolivie – ce que certains avaient désigné comme une « alliance bolivarienne-décoloniale », au nom de laquelle ils ont pu soutenir des projets néo-extractivistes sur le sol des Amériques pourtant contraires aux intérêts des populations autochtones.

      Dans une recension enthousiaste qu’il vient de publier dans la revue Esprit, l’anthropologue Jean-Loup Amselle parle d’un livre qui « arrive à point nommé ». Il critique le fait que les décoloniaux ont « figé », à partir de 1492, l’Europe et l’Amérique en deux entités « hypostasiées dans leurs identités respectives ». « Pour les décoloniaux, insiste Amselle, c’est le racisme qui est au fondement de la conquête de l’Amérique, bien davantage que les richesses qu’elle recèle, et c’est le racisme qui façonne depuis la fin du XVe siècle le monde dans lequel on vit. »

      La parole d’Amselle importe d’autant plus ici qu’il est l’un des tout premiers, depuis la France, à avoir critiqué les fondements de la pensée décoloniale. Dans L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes (Seuil, 2008), il consacrait déjà plusieurs pages critiques en particulier de la pensée « culturaliste », essentialiste, de Walter Mignolo lorsque ce dernier pense le « post-occidentalisme ».

      À la lecture de Critique de la raison décoloniale, si les critiques sur les partis pris téléologiques dans certains travaux de Walter Mignolo et Enrique Dussel visent juste, la virulence de la charge interroge tout de même. D’autant qu’elle passe presque totalement sous silence l’existence de critiques plus anciennes, par exemple sur le concept de « colonialité du pouvoir », en Amérique latine.

      Dans une recension publiée dans le journal en ligne En attendant Nadeau, l’universitaire David Castañer résume la faille principale du livre, qui « réside dans l’écart entre ce qu’il annonce – une critique radicale de la théorie décoloniale dans son ensemble – et ce qu’il fait réellement – une lecture du tétramorphe Mignolo, Grosfoguel [sociologue d’origine portoricaine – ndlr], Quijano, Dussel ». Et de préciser : « Or, il y a un grand pas entre critiquer des points précis des pensées de ces quatre auteurs et déboulonner cette entité omniprésente que serait le décolonial. »

      Tout se passe comme si les auteurs de cette Critique passaient sous silence la manière dont ce champ s’est complexifié, et avait intégré ses critiques au fil des décennies. C’est ce que montre l’ouvrage de Colin et Quiroz dont le dernier chapitre est consacré, après les figures tutélaires des années 1990 – les seules qui retiennent l’attention de Gaussens et de ses collègues –, aux « élargissements théoriques et militants ».
      Méta-histoire

      L’exemple le plus saillant est la manière dont des féministes, à commencer par la philosophe argentine María Lugones (1944-2020), vont critiquer les travaux de Quijano, muets sur la question du genre, et proposer le concept de « colonialité du genre », à distance du « féminisme blanc », sans rejeter pour autant ce fameux « tournant décolonial ».

      Idem pour une pensée décoloniale de l’écologie, à travers des chercheurs et chercheuses d’autres générations que celles des fondateurs, comme l’anthropologue colombien Arturo Escobar (qui a critiqué le concept de développement comme une invention culturelle d’origine occidentale, et théorisé le « post-développement ») ou l’Argentine Maristella Svampa, devenue une référence incontournable sur l’économie extractiviste dans le Cône Sud.

      La critique formulée sur la fixation problématique sur 1492 chez les décoloniaux ne convainc pas non plus Capucine Boidin, anthropologue à l’université Sorbonne-Nouvelle, jointe par Mediapart : « Les auteurs décoloniaux font une philosophie de l’histoire. Ils proposent ce que j’appelle un méta-récit. Ce n’est pas de l’histoire. Il n’y a d’ailleurs aucun historien dans le groupe des études décoloniales. Cela n’a pas de sens de confronter une philosophie de l’histoire à des sources historiques : on ne peut qu’en conclure que c’est faux, incomplet ou imprécis. »

      Cette universitaire fut l’une des premières à présenter en France la pensée décoloniale, en invitant Ramón Grosfoguel alors à l’université californienne de Berkeley, dans un séminaire à Paris dès 2007, puis à coordonner un ensemble de textes – restés sans grand écho à l’époque – sur le « tournant décolonial » dès 2009.

      Elle tique aussi sur certaines des objections formulées à l’égard d’universitaires décoloniaux très dépendants des universités états-uniennes, et accusés d’être coupés des cultures autochtones dont ils parlent. À ce sujet, Silvia Rivera Cusicanqui, une sociologue bolivienne de premier plan, connue notamment pour avoir animé un atelier d’histoire orale andine, avait déjà accusé dès 2010 le décolonial Walter Mignolo, alors à l’université états-unienne Duke, d’« extractivisme académique » vis-à-vis de son propre travail mené depuis La Paz.

      « Contrairement à ce que dit Pierre Gaussens, nuance Capucine Boidin, Aníbal Quijano parlait très bien, et chantait même, en quechua. C’était un sociologue totalement en prise avec sa société. Il a d’ailleurs fait toute sa carrière au Pérou, à l’exception de voyages brefs aux États-Unis durant lesquels il a échangé avec [le sociologue états-unien] Immanuel Wallerstein. Pour moi, c’est donc un procès d’intention qui fait fi d’une lecture approfondie et nuancée. »
      L’héritage de Fanon

      Au-delà de ces débats de spécialistes, les auteur·es de Critique de la raison décoloniale s’emparent avec justesse de nombreux penseurs chers à la gauche, de Walter Benjamin à Frantz Fanon, pour mener leur démonstration. Le premier chapitre s’intitule « Peau blanche, masque noire », dans une référence au Peau noire, masques blancs (1952) de l’intellectuel martiniquais. Le coup est rude : il s’agit d’accuser sans détour les décoloniaux d’être des « blancs » qui se disent du côté des peuples autochtones sans l’être.

      Pierre Gaussens et Gaya Makaran insistent sur les critiques formulées par Fanon à l’égard du « courant culturaliste de la négritude », qu’ils reprennent pour en faire la clé de voûte du livre. « Si le colonisé se révolte, ce n’est donc pas pour découvrir une culture propre ou un passé glorieux, ni pour prendre conscience de sa “race”, mais parce que l’oppression socio-économique qu’il subit ne lui permet pas de mener une existence pleine et entière », écrivent-ils.

      Dans l’épilogue de sa biographie intellectuelle de Fanon (La Découverte, 2024), Adam Shatz constate que des critiques de l’antiracisme contemporain, depuis le marxisme notamment, se réclament parfois du Martiniquais. « Ce qui intéressait Fanon n’était pas la libération des Noirs, mais celle des damnés de la Terre », confirme-t-il. Mais Shatz se montre aussi plus prudent, alors que « l’horizon de la société post-raciale [que Fanon appelait de ses vœux – ndlr] s’est considérablement éloigné » par rapport à 1961, année de sa mort à 36 ans à peine.

      À lire Shatz, Fanon menait une critique des pensées binaires telles que certains universalistes et d’autres identitaires la pratiquent. La nature de son œuvre la rend rétive aux récupérations. Il juge aussi que les décoloniaux, et des mouvements comme Black Lives Matter, qui se revendiquent tout autant de Fanon que les marxistes critiques de l’antiracisme, « sont plus fidèles à la colère » du psychiatre martiniquais, avec « leur style d’activisme imprégné d’urgence existentielle ».

      Aussi stimulante soit-elle, la publication de Critique de la raison décoloniale témoigne surtout, en creux, de la trop faible circulation des textes originaux des théories décoloniales en France, et du trop petit nombre de traductions disponibles en français (parmi les exceptions notables, la publication aux PUF en 2023 de Philosophie de la libération, de Dussel, classique de 1977). Le livre des éditions de L’échappée est une entreprise de démontage d’un champ encore peu documenté en France, ce qui donne à sa lecture un abord inconfortable.

      Et ce, même si Mikaël Faujour, collaborateur au Monde diplomatique, qui a traduit une partie des textes du recueil en français, avec l’essayiste partisan de la décroissance Pierre Madelin, insiste, dans une préface périlleuse, sur une clé de lecture française, qui complique encore la réception de l’ouvrage. Le journaliste s’inquiète des « cheminements » de la pensée décoloniale dans l’espace francophone, d’abord via les revues Multitudes et Mouvements, puis à travers le parti des Indigènes de la République (PIR) autour notamment de Houria Bouteldja, jusqu’à déplorer « le rapprochement, à partir de 2019, entre les décoloniaux autour du PIR et La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon ».

      La charge n’est pas sans rappeler le débat suscité en 2021 par le texte du sociologue Stéphane Beaud et de l’historien Gérard Noiriel, sur le « tournant identitaire » dans les sciences sociales françaises. Au risque d’ouvrir ici une vaste discussion plus stratégique sur les gauches françaises, qui n’a que peu à voir avec les discussions théoriques posées par les limites des premières vagues de la théorie décoloniale en Amérique latine ?

      Joint par Mediapart, Faujour assure le contraire : « Il n’y a pas d’étanchéité entre les deux espaces [français et latino-américain]. D’ailleurs, le livre [original publié en 2020 au Mexique] contenait un texte critique de Philippe Corcuff sur les Indigènes de la République. Par ailleurs, Bouteldja salue Grosfoguel comme un “frère”. Dussel et Grosfoguel sont venus en France à l’invitation du PIR. Tout l’appareillage lexical et conceptuel, la lecture historiographique d’une modernité débutée en 1492 unissant dans la “colonialité”, modernité, colonialisme et capitalisme, mais aussi la critique de la “blanchité”, entre autres choses, constituent bel et bien un fonds commun. »

      Mais certain·es redoutent bien une confusion dans la réception du texte, dans le débat français. « Pierre Gaussens et Gaya Makaran travaillent depuis le Mexique, avance Capucine Boidin. Je comprends une partie de leur agacement, lorsqu’ils sont face à des étudiants latino-américains, de gauche, qui peuvent faire une lecture simplifiée et idéologique de certains textes décoloniaux. D’autant qu’il peut y avoir une vision essentialiste, romantique et orientaliste des cultures autochtones, dans certains de ces écrits. »

      « Mais en France, poursuit-elle, nous sommes dans une situation très différente, où les études décoloniales sont surtout attaquées sur leur droite. Manifestement, Pierre Gaussens est peu informé des débats français. Ce livre arrive comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, avec le risque de donner à la droite des arguments de gauche pour critiquer les études décoloniales. »

      https://www.mediapart.fr/journal/international/271224/les-pensees-decoloniales-d-amerique-latine-violemment-prises-partie-depuis

  • #Soumission_chimique : il n’y a pas de “#drogue_du_violeur

    Comme en témoigne l’affaire “des #viols_de_Mazan”, 42 % des agressions et viols par soumission chimique se déroulent dans un cadre privé. Depuis qu’il s’est ouvert le 2 septembre 2024, ce procès très médiatisé nous pousse à démonter les #mythes sur la soumission chimique : elle n’est pas circonscrite aux contextes festifs ou perpétrée seulement par des inconnus avec du #GHB – appelé la “drogue du violeur”.

    Qui sont ces #hommes qui utilisent de la drogue pour agresser des femmes ? Quels sont leurs modes opératoires et leurs motivations ? En quoi les agresseurs par soumission chimique sont un miroir grossissant d’une culture masculine de la #sexualité ?

    Pour répondre à ces questions, Naomi Titti reçoit #Félix_Lemaître, journaliste, écrivain, scénariste et auteur de l’essai La Nuit des hommes. Une enquête sur la soumission chimique (éd. Les nouveaux jours, JC Lattès, 2024). Alors qu’il croyait partir à la chasse aux monstres dans les bars, les clubs et les festivals, Félix Lemaître a découvert qu’enquêter sur la soumission chimique revenait plutôt à interroger l’apprentissage masculin de la #séduction et la construction de leurs #fantasmes.

    https://www.binge.audio/podcast/les-couilles-sur-la-table/soumission-chimique-il-ny-a-pas-de-drogue-du-violeur
    #viols #podcast #audio
    #banalité #violences_sexuelles #culture_du_viol #agressions_sexuelles #masculinité #femme-objet #patriarcat #alcool #virilité
    ping @_kg_

  • « Nous assistons à une escalade de la #prédation_minière »

    Une nouvelle #ruée_minière a commencé et touche aussi la #France. Au nom de la lutte contre la crise climatique, il faudrait extraire de plus en plus de #métaux. Celia Izoard dénonce l’impasse de cette « #transition » extractiviste. Entretien.

    Basta/Observatoire des multinationales : Il est beaucoup question aujourd’hui de renouveau minier en raison notamment des besoins de la transition énergétique, avec la perspective d’ouvrir de nouvelles mines en Europe et même en France. Vous défendez dans votre #livre qu’il ne s’agit pas du tout d’un renouveau, mais d’une trajectoire de continuité. Pourquoi ?

    #Celia_Izoard : Les volumes de #métaux extraits dans le monde aujourd’hui augmentent massivement, et n’ont jamais cessé d’augmenter. Ce qui est parfaitement logique puisqu’on ne cesse de produire de nouveaux objets et de nouveaux équipements dans nos pays riches, notamment avec la #numérisation et aujourd’hui l’#intelligence_artificielle, et qu’en plus de cela le reste du monde s’industrialise.

    En conséquence, on consomme de plus en plus de métaux, et des métaux de plus en plus variés – aussi bien des métaux de base comme le #cuivre et l’#aluminium que des métaux de spécialité comme les #terres_rares. Ces derniers sont utilisés en très petite quantité mais dans des objets qui sont partout, comme les #smartphones, et de façon trop dispersive pour permettre le #recyclage.

    Et la production de tous ces métaux devrait continuer à augmenter ?

    Oui, car rien ne freine cette production, d’autant plus qu’on y ajoute aujourd’hui une nouvelle demande qui est un véritable gouffre : celle de métaux pour le projet très technocratique de la transition. « Transition », dans l’esprit de nos élites, cela signifie le remplacement des #énergies_fossiles par l’#énergie_électrique – donc avec des #énergies_renouvelables et des #batteries – avec un modèle de société inchangé. Mais, par exemple, la batterie d’une #voiture_électrique représente souvent à elle seule 500 kg de métaux (contre moins de 3 kg pour un #vélo_électrique).

    Simon Michaux, professeur à l’Institut géologique de Finlande, a essayé d’évaluer le volume total de métaux à extraire si on voulait vraiment électrifier ne serait-ce que la #mobilité. Pour le #lithium ou le #cobalt, cela représenterait plusieurs décennies de la production métallique actuelle. On est dans un scénario complètement absurde où même pour électrifier la flotte automobile d’un seul pays, par exemple l’Angleterre ou la France, il faut déjà plus que la totalité de la production mondiale. Ce projet n’a aucun sens, même pour lutter contre le #réchauffement_climatique.

    Vous soulignez dans votre livre que l’#industrie_minière devient de plus en plus extrême à la fois dans ses techniques de plus en plus destructrices, et dans les #nouvelles_frontières qu’elle cherche à ouvrir, jusqu’au fond des #océans et dans l’#espace

    Oui, c’est le grand paradoxe. Les élites politiques et industrielles répètent que la mine n’a jamais été aussi propre, qu’elle a surmonté les problèmes qu’elle créait auparavant. Mais si l’on regarde comment fonctionne réellement le #secteur_minier, c’est exactement l’inverse que l’on constate. La mine n’a jamais été aussi énergivore, aussi polluante et aussi radicale dans ses pratiques, qui peuvent consister à décapiter des #montagnes ou à faire disparaître des #vallées sous des #déchets_toxiques.

    C’est lié au fait que les teneurs auxquelles on va chercher les métaux sont de plus en plus basses. Si on doit exploiter du cuivre avec un #filon à 0,4%, cela signifie que 99,6% de la matière extraite est du #déchet. Qui plus est, ce sont des #déchets_dangereux, qui vont le rester pour des siècles : des déchets qui peuvent acidifier les eaux, charrier des contaminants un peu partout.

    Les #résidus_miniers vont s’entasser derrière des #barrages qui peuvent provoquer de très graves #accidents, qui sont sources de #pollution, et qui sont difficilement contrôlables sur le long terme. Nous assistons aujourd’hui à une véritable #escalade_technologique qui est aussi une escalade de la #prédation_minière. La mine est aujourd’hui une des pointes avancées de ce qu’on a pu appeler le #capitalisme_par_dépossession.

    Comment expliquer, au regard de cette puissance destructrice, que les populations occidentales aient presque totalement oublié ce qu’est la mine ?

    Il y a un #déni spectaculaire, qui repose sur deux facteurs. Le premier est la religion de la #technologie, l’une des #idéologies dominantes du monde capitaliste. Nos dirigeants et certains intellectuels ont entretenu l’idée qu’on avait, à partir des années 1970, dépassé le #capitalisme_industriel, qui avait été tellement contesté pendant la décennie précédente, et qu’on était entré dans une nouvelle ère grâce à la technologie. Le #capitalisme_post-industriel était désormais avant tout une affaire de brevets, d’idées, d’innovations et de services.

    Les mines, comme le reste de la production d’ailleurs, avaient disparu de ce paysage idéologique. Le #mythe de l’#économie_immatérielle a permis de réenchanter le #capitalisme après l’ébranlement des mouvements de 1968. Le second facteur est #géopolitique. Aux grandes heures du #néo-libéralisme, le déni de la mine était un pur produit de notre mode de vie impérial. Les puissances occidentales avaient la possibilité de s’approvisionner à bas coût, que ce soit par l’#ingérence_politique, en soutenant des dictatures, ou par le chantage à la dette et les politiques d’#ajustement_structurel. Ce sont ces politiques qui ont permis d’avoir par exemple du cuivre du #Chili, de #Zambie ou d’#Indonésie si bon marché.

    Les besoins en métaux pour la #transition_climatique, si souvent invoqués aujourd’hui, ne sont-ils donc qu’une excuse commode ?

    Invoquer la nécessité de créer des mines « pour la transition » est en effet hypocrite : c’est l’ensemble des industries européennes qui a besoin de sécuriser ses approvisionnements en métaux. La récente loi européenne sur les métaux critiques répond aux besoins des grosses entreprises européennes, que ce soit pour l’#automobile, l’#aéronautique, l’#aérospatiale, les #drones, des #data_centers.

    L’argument d’une ruée minière pour produire des énergies renouvelables permet de verdir instantanément toute mine de cuivre, de cobalt, de lithium, de #nickel ou de terres rares. Il permet de justifier les #coûts_politiques de la #diplomatie des #matières_premières : c’est-à-dire les #conflits liés aux rivalités entre grandes puissances pour accéder aux #gisements. Mais par ailleurs, cette transition fondée sur la technologie et le maintien de la #croissance est bel et bien un gouffre pour la #production_minière.

    Ce discours de réenchantement et de relégitimation de la mine auprès des populations européennes vous semble-t-il efficace ?

    On est en train de créer un #régime_d’exception minier, avec un abaissement des garde-fous réglementaires et des formes d’extractivisme de plus en plus désinhibées, et en parallèle on culpabilise les gens. La #culpabilisation est un ressort psychologique très puissant, on l’a vu durant le Covid. On dit aux gens : « Si vous n’acceptez pas des mines sur notre territoire, alors on va les faire ailleurs, aux dépens d’autres populations, dans des conditions bien pires. » Or c’est faux. D’abord, la #mine_propre n’existe pas.

    Ensuite, la #loi européenne sur les #métaux_critiques elle prévoit qu’au mieux 10% de la production minière soit relocalisée en Europe. Aujourd’hui, on en est à 3%. Ce n’est rien du tout. On va de toute façon continuer à ouvrir des mines ailleurs, dans les pays pauvres, pour répondre aux besoins des industriels européens. Si l’on voulait vraiment relocaliser la production minière en Europe, il faudrait réduire drastiquement nos besoins et prioriser les usages les plus importants des métaux.

    Peut-on imaginer qu’un jour il existe une mine propre ?

    Si l’on considère la réalité des mines aujourd’hui, les procédés utilisés, leur gigantisme, leur pouvoir de destruction, on voit bien qu’une mine est intrinsèquement problématique, intrinsèquement prédatrice : ce n’est pas qu’une question de décisions politiques ou d’#investissements. L’idée de « #mine_responsable » n’est autre qu’une tentative de faire accepter l’industrie minière à des populations en prétendant que « tout a changé.

    Ce qui m’a frappé dans les enquêtes que j’ai menées, c’est que les industriels et parfois les dirigeants politiques ne cessent d’invoquer certains concepts, par exemple la #mine_décarbonée ou le réemploi des #déchets_miniers pour produire du #ciment, comme de choses qui existent et qui sont déjà mises en pratique. À chaque fois que j’ai regardé de plus près, le constat était le même : cela n’existe pas encore. Ce ne sont que des #promesses.

    Sur le site de la nouvelle mine d’#Atalaya à #Rio_Tinto en #Espagne, on voir des panneaux publicitaires alignant des #panneaux_photovoltaïques avec des slogans du type « Rio Tinto, la première mine d’autoconsommation solaire ». Cela donne à penser que la mine est autonome énergétiquement, mais pas du tout. Il y a seulement une centrale photovoltaïque qui alimentera une fraction de ses besoins. Tout est comme ça.

    Le constat n’est-il pas le même en ce qui concerne le recyclage des métaux ?

    Il y a un effet purement incantatoire, qui consiste à se rassurer en se disant qu’un jour tout ira bien parce que l’on pourra simplement recycler les métaux dont on aura besoin. Déjà, il n’en est rien parce que les quantités colossales de métaux dont l’utilisation est planifiée pour les années à venir, ne serait-ce que pour produire des #batteries pour #véhicules_électriques, n’ont même pas encore été extraites.

    On ne peut donc pas les recycler. Il faut d’abord les produire, avec pour conséquence la #destruction de #nouveaux_territoires un peu partout sur la planète. Ensuite, le recyclage des métaux n’est pas une opération du saint-Esprit ; il repose sur la #métallurgie, il implique des usines, des besoins en énergie, et des pollutions assez semblables à celles des mines elles-mêmes.

    L’accent mis sur le besoin de métaux pour la transition ne reflète-t-il pas le fait que les #multinationales ont réussi à s’approprier ce terme même de « transition », pour lui faire signifier en réalité la poursuite du modèle actuel ?

    Le concept de transition n’a rien de nouveau, il était déjà employé au XIXe siècle. À cette époque, la transition sert à freiner les ardeurs révolutionnaires : on accepte qu’il faut des changements, mais on ajoute qu’il ne faut pas aller trop vite. Il y a donc une dimension un peu réactionnaire dans l’idée même de transition.

    Dans son dernier livre, l’historien des sciences #Jean-Baptiste_Fressoz [Sans transition - Une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil, 2024] montre que la #transition_énergétique tel qu’on l’entend aujourd’hui est une invention des #pro-nucléaires des États-Unis dans les années 1950 pour justifier des #investissements publics colossaux dans l’#atome. Ils ont tracé des belles courbes qui montraient qu’après l’épuisement des énergies fossiles, il y aurait besoin d’une #solution_énergétique comme le #nucléaire, et qu’il fallait donc investir maintenant pour rendre le passage des unes à l’autre moins brutal.

    La transition aujourd’hui, c’est avant tout du temps gagné pour le capital et pour les grandes entreprises. Les rendez-vous qu’ils nous promettent pour 2050 et leurs promesses de #zéro_carbone sont évidemment intenables. Les technologies et l’#approvisionnement nécessaire en métaux n’existent pas, et s’ils existaient, cela nous maintiendrait sur la même trajectoire de réchauffement climatique.

    Ces promesses ne tiennent pas debout, mais elles permettent de repousser à 2050 l’heure de rendre des comptes. Ce sont plusieurs décennies de gagnées. Par ailleurs, le terme de transition est de plus en plus utilisé comme étendard pour justifier une #croisade, une politique de plus en plus agressive pour avoir accès aux gisements. Les pays européens et nord-américains ont signé un partenariat en ce sens en 2022, en prétendant que certes ils veulent des métaux, mais pour des raisons louables. La transition sert de figure de proue à ces politiques impériales.

    Vous avez mentionné que l’une des industries les plus intéressées par la sécurisation de l’#accès aux métaux est celle de l’#armement. Vous semblez suggérer que c’est l’une des dimensions négligées de la guerre en Ukraine…

    Peu de gens savent qu’en 2021, la Commission européenne a signé avec l’#Ukraine un accord de partenariat visant à faire de ce pays une sorte de paradis minier pour l’Europe. L’Ukraine possède de fait énormément de ressources convoitées par les industriels, qu’ils soient russes, européens et américains. Cela a joué un rôle dans le déclenchement de la #guerre. On voit bien que pour, pour accéder aux gisements, on va engendrer des conflits, militariser encore plus les #relations_internationales, ce qui va nécessiter de produire des #armes de plus en plus sophistiquées, et donc d’extraire de plus en plus de métaux, et donc sécuriser l’accès aux gisements, et ainsi de suite.

    C’est un #cercle_vicieux que l’on peut résumer ainsi : la ruée sur les métaux militarise les rapports entre les nations, alimentant la ruée sur les métaux pour produire des armes afin de disposer des moyens de s’emparer des métaux. Il y a un risque d’escalade dans les années à venir. On évoque trop peu la dimension matérialiste des conflits armés souvent dissimulés derrière des enjeux « ethniques ».

    Faut-il sortir des métaux tout comme il faut sortir des énergies fossiles ?

    On a besoin de sortir de l’extractivisme au sens large. Extraire du pétrole, du charbon, du gaz ou des métaux, c’est le même modèle. D’ailleurs, d’un point de vue administratif, tout ceci correspond strictement à de l’activité minière, encadrée par des #permis_miniers. Il faut cesser de traiter le #sous-sol comme un magasin, de faire primer l’exploitation du sous-sol sur tout le reste, et en particulier sur les territoires et le vivant.

    Concrètement, qu’est ce qu’on peut faire ? Pour commencer, les deux tiers des mines sur la planète devraient fermer – les #mines_métalliques comme les #mines_de_charbon. Ça paraît utopique de dire cela, mais cela répond à un problème urgent et vital : deux tiers des mines sont situées dans des zones menacées de #sécheresse, et on n’aura pas assez d’#eau pour les faire fonctionner à moins d’assoiffer les populations. En plus de cela, elles émettent du #CO2, elles détruisent des territoires, elles déplacent des populations, elles nuisent à la #démocratie. Il faut donc faire avec une quantité de métaux restreinte, et recycler ce que l’on peut recycler.

    Vous soulignez pourtant que nous n’avons pas cessé, ces dernières années, d’ajouter de nouvelles technologies et de nouveaux objets dans notre quotidien, notamment du fait de l’envahissement du numérique. Réduire notre consommation de métaux implique-t-il de renoncer à ces équipements ?

    Oui, mais au préalable, quand on dit que « nous n’avons pas cessé d’ajouter des nouvelles technologies polluantes », il faut analyser un peu ce « nous ». « Nous » n’avons pas choisi de déployer des #caméras_de_vidéosurveillance et des #écrans_publicitaires partout. Nous n’avons pas choisi le déploiement de la #5G, qui a été au contraire contesté à cause de sa consommation d’énergie.

    La plupart d’entre nous subit plutôt qu’elle ne choisit la #numérisation des #services_publics, instrument privilégié de leur démantèlement et de leur privatisation : l’usage de #Pronote à l’école, #Doctissimo et la télémédecine dont la popularité est due à l’absence de médecins, etc. Dans le secteur automobile, la responsabilité des industriels est écrasante. Depuis des décennies, ils ne cessent de bourrer les véhicules d’électronique pour augmenter leur valeur ajoutée.

    Ces dernières années, ils ont massivement vendu d’énormes voitures électriques parce qu’ils savaient que le premier marché de la voiture électrique, c’était d’abord la bourgeoisie, et que les bourgeois achèteraient des #SUV et des grosses berlines. Donc quand je dis que nous devons réduire notre #consommation de métaux, j’entends surtout par-là dénoncer les industries qui inondent le marché de produits insoutenables sur le plan des métaux (entre autres).

    Mais il est vrai que nous – et là c’est un vrai « nous » - devons réfléchir ensemble aux moyens de sortir de l’#emprise_numérique. Du point de vue des métaux, le #smartphone n’est pas viable : sa sophistication et son caractère ultra-mondialisé en font un concentré d’#exploitation et d’#intoxication, des mines aux usines d’assemblage chinoises ou indiennes.

    Et bien sûr il a des impacts socialement désastreux, des addictions à la #surveillance, en passant par la « #surmarchandisation » du quotidien qu’il induit, à chaque instant de la vie. Là-dessus, il faut agir rapidement, collectivement, ne serait-ce que pour se protéger.

    https://basta.media/nous-assistons-a-une-escalade-de-la-predation-miniere
    #extractivisme #minières #électrification #acidification #contamination #hypocrisie #relocalisation #prédation #guerre_en_Ukraine #militarisation #déplacement_de_populations #dématérialisation #industrie_automobile

  • Pourquoi il est important que les étudiant(e)s apprennent à se passer de #Chat-GPT ?

    Dans un article intéressant intitulé « ChatGPT : le #mythe de la #productivité » Hubert Guillaud nous explique qu’avec les applications de ce type, le but de l’#écriture est de remplir une page, pas de réaliser le #processus_de_réflexion qui l’accompagne. Or écrit-il. C’est justement tout l’inverse dont nous avons besoin ! À l’heure où l’intelligence artificielle (IA) s’immisce de plus en plus dans notre quotidien, il est utile de s’interroger sur son impact sur la formation, en particulier sur l’apprentissage des étudiants. Alors que des outils comme #ChatGPT promettent de faciliter de nombreuses tâches, il s’agit de comprendre pourquoi il est important que les apprenants puissent se passer de ces technologies, notamment dans le cadre de leurs études.

    L’IA et le développement des #compétences_cognitives

    L’un des arguments les plus convaincants en faveur d’un apprentissage sans IA porte sur le développement des compétences cognitives. Comme le souligne Emily M. Bender, linguiste citée par Hubert Guillaud, l’objectif de la rédaction d’un écrit d’étudiant (un mémoire ou d’un rapport de situation sociale) n’est pas de produire plus de connaissances, mais de renforcer les capacités de réflexion critique des élèves.

    Une analogie avec l’entraînement sportif peut vous aider à comprendre pourquoi : de même que s’entrainer à soulever des poids développe la force musculaire nécessaire à diverses disciplines sportives, l’écriture régulière cultive des compétences essentielles pour les futurs professionnels. Or, nous avons besoin de travailleurs sociaux qui pensent par eux-mêmes et s’entrainent sans chercher leurs idées dans des réponses formatées par des chabots.

    L’utilisation d’outils d’IA comme ChatGPT pour réaliser des devoirs équivaut à « amener un chariot élévateur dans une salle de musculation pour entrainer les athlètes ». En d’autres termes, cela prive les étudiants de l’opportunité de développer leur « forme cognitive ». Cette métaphore illustre parfaitement le risque d’atrophie intellectuelle lié à une dépendance excessive à l’IA. Il s’agit d’apprendre à penser par soi-même et d’être capable d’intégrer la pensée nécessaire à la pratique professionnelle. Sinon à quoi bon se former ?

    L’#effort_intellectuel doit être valorisé

    Un autre aspect à ne pas négliger de l’apprentissage sans IA concerne la valeur intrinsèque de l’effort intellectuel fourni par l’étudiant. Bien que certains types d’écriture puissent sembler superflus ou purement académiques, le processus de création de texte, même lorsqu’il n’est pas particulièrement créatif ou évident, a une valeur en soi. Il permet de développer des #compétences, d’approfondir la compréhension d’un sujet et de structurer la pensée. D’où l’intérêt de continuer à demander aux élèves de formaliser leurs pensées en synthétisant et en analysant des textes.

    Le risque d’une utilisation excessive de l’IA est de créer un #cercle_vicieux où la production de textes de qualité médiocre devient la norme. Nous pourrions entrer dans une ère où les documents sont générés à partir de listes à puces par une IA, puis réutilisé par une autre IA pour produire un devoir ou une communication académique. Cette perspective soulève des questions sur la valeur ajoutée réelle de tels processus et sur l’#appauvrissement potentiel de la #réflexion humaines.

    Un risque de #déshumanisation de l’apprentissage

    Distinguons d’abord deux aspects importants qui entrent dans le champ de la formation : la #compétence et l’#intelligence. La compétence correspond à la façon dont vous accomplissez une tâche, tandis que l’intelligence correspond à l’efficacité avec laquelle vous allez acquérir de nouvelles compétences. Cette différenciation nous conduit à comprendre une limitation fondamentale de l’IA : bien qu’elle puisse être extrêmement compétente dans l’exécution de tâches spécifiques (par exemple, résumer un texte), elle manque de la #flexibilité et de l’#adaptabilité qui caractérisent l’#intelligence_humaine. Elle ne dispose pas d’intelligence à proprement parler. Il nous est dit que les étudiants pour obtenir leurs diplômes doivent acquérir des domaines de compétence. Pour autant la pratique du travail social demande surtout de savoir agir avec intelligence. Or ce n’est pas la même chose. James Stacey Taylor, professeur de Sciences humaines au collège de New Jersey, explique bien pourquoi il interdit désormais à ses élèves d’utiliser l’IA.

    Cette technologie risque de nous traiter comme des êtres inférieurs à ce que nous sommes réellement : des créateurs et des interprètes de sens. Un autre argument en faveur de l’abandon de l’IA dans le travail des étudiants concerne son potentiel de « déshumanisation ». L’#IA_générative a tendance à réduire nos attentes, à la fois envers ce que nous lisons et envers nous-mêmes lorsque nous écrivons quelque chose pour que les autres le lisent. Nous banalisons du texte aux kilomètres généré par les #modèles_de_langage et oublions les efforts à fournir qui paraissent alors pour les étudiants de plus en plus démesurés.

    L’acte d’écrire ou de communiquer, même lorsqu’il n’est pas particulièrement original, porte une #signification_profonde pour l’auteur et son audience. Cela concerne aussi bien la #création_artistique que la #communication quotidienne. L’#intention et le contexte humains sont essentiels. L’IA, en se substituant à ces processus, risque de réduire la quantité d’intention dans le monde et d’appauvrir nos interactions qui nous conduisent à forger nos propres opinions.

    L’IA et la promotion de l’#incuriosité

    Rob Horning, philosophe du net, nous met en garde contre le fait que les modèles de langage de grande taille (#LLM) « marchandisent l’incuriosité ». Ces systèmes peuvent fournir des informations, mais ils sont incapables d’expliquer pourquoi ces informations ont été produites ou organisées d’une certaine manière. Cette limitation est particulièrement problématique dans un contexte éducatif, où la compréhension du processus de création et d’organisation des connaissances est aussi importante que les connaissances elles-mêmes.

    L’utilisation de l’IA dans l’#éducation risque de promouvoir une approche assez superficielle de l’apprentissage. L’accent sera mis sur l’obtention rapide de résultats plutôt que sur le processus de réflexion et de #compréhension. Cette tendance va à l’encontre des objectifs fondamentaux de la formation des travailleurs sociaux, qui visent à développer la #pensée_critique et la capacité d’analyse des étudiants.

    Or aujourd’hui que souhaitons-nous pour les futurs travailleurs sociaux ? De nombreux employeurs vous diront qu’ils recherchent des professionnels qui font ce qu’on leur demande de faire sans véritablement se poser des questions. Le résultat importe plus que le processus qui a permis de l’obtenir. Or l’aide et l’accompagnement en #travail_social est justement structuré dans le processus fait d’avancées et de reculs, un parcours qui permettra à la personne aidée de pouvoir à terme prendre son avenir en main. Elle nous oblige à penser l’action au fil du contexte et des évolutions de la situation. Cette réflexion est menée avec la personne accompagnée. Or l’IA vous proposera des réponses qui ne sont pas coconstruites avec elle.

    Le mythe de la productivité

    Un autre aspect problématique de l’utilisation de l’IA dans la formation est la promotion du « mythe de la productivité ». Cette idéologie présuppose que l’économie de temps et d’efforts est toujours préférable à l’engagement dans une activité pour elle-même. Dans le contexte éducatif, cela peut se traduire par une focalisation excessive sur la production d’actions et de contenus au détriment du processus d’apprentissage et de réflexion pour la mise en œuvre de l’action.

    Ce mythe de la productivité risque de réduire l’écriture et d’autres activités éducatives à de simples tâches à accomplir. Il néglige dans le processus d’écriture leur dans le développement intellectuel et personnel des étudiants. Comme le souligne Rob Horning, cette approche correspond à celle de l’idéologie libérale qui privilégie l’efficacité sur le sens et l’expérience.

    Une utilisation excessive de l’IA dans la formation risque également de priver les étudiants de la maîtrise de leur propre apprentissage au nom de la productivité. En automatisant des processus qui devraient normalement impliquer une réflexion et un effort personnels, l’IA peut réduire la capacité des étudiants à développer une compréhension profonde et une expertise dans leurs domaines d’étude.

    Cette perte de maîtrise s’apparente à ce que Rob Horning décrit comme le travail aliéné dans le contexte capitaliste. Au temps du Fordisme, les travailleurs étaient soumis à des processus de travail cadencés par la machine. Ils travaillaient à la chaine. Cela les privait de toute autonomie et surtout de leur créativité. Aujourd’hui, des robots les ont remplacés. L’IA utilisée de la sorte n’en ferait pas autrement. Cela pourrait se traduire par une autre forme de travail à la chaine, où le salarié (et l’étudiant) ne travaillent plus directement leurs textes, mais suivent plutôt ce que l’IA leur a fourni. Cela pourrait provoquer une forme d’aliénation aux outils d’IA, au détriment du développement de la capacité à penser de manière indépendante.

    L’impact sur l’apprentissage

    Les effets potentiellement néfastes de l’utilisation excessive de l’IA nous conduit dans des process un peu absurdes. Comme le souligne Ian Bogost, nous assistons déjà à des scénarios dans lesquels des étudiants génèrent des devoirs avec l’IA, que les enseignants font ensuite corriger par l’IA. On en arriverait vite à marcher sur la tête. Cette situation, qui peut exister, soulève des questions importantes sur la valeur et l’intégrité du processus éducatif.

    Le risque majeur est que cette technologie rende caduc certains des meilleurs outils d’apprentissage, notamment l’écriture elle-même. L’écriture n’est pas seulement un moyen de communiquer des idées, c’est aussi un processus qui permet de clarifier la pensée, d’approfondir la compréhension et de développer des compétences critiques. En remplaçant ce processus par une génération automatisée de contenu, nous risquons de priver les étudiants d’opportunités essentielles pour leur développement intellectuel.

    Il existe une grande différence entre l’apprentissage automatique et la « pensée machine » explique Ron Carucci dans le magazine Forbes. Dès l’instant où nous commençons à considérer l’IA comme une machine pensante, nous sommes dans le pétrin. En effet, cela signifie que nous avons essayé d’externaliser notre propre pensée critique et nos compétences de résolution de problèmes à une machine qui ne fait que répliquer et régurgiter les informations qu’elle a recueillies. Les grands modèles linguistiques recherchent des modèles d’information existants, peut-être même les synthétisent. Mais ils ne peuvent pas exercer d’appréciation, quelle que soit la nuance ou la rapidité de leurs résultats.

    Plus les étudiants utilisent les machines pour réfléchir à leur place, plus ils deviennent dépendants de ces machines, ce qui perturbe les processus cognitifs clés. Utiliser l’IA pour trouver une réponse par raccourci au lieu de la trouver par soi-même diminue leur réserve cognitive, ou si vous préférez les connexions entre les cellules cérébrales. L’hypothèse de la réserve cognitive reflète l’agilité de notre cerveau à résoudre des problèmes et à faire face à des situations inattendues explique Ron Carucci.

    En conclusion

    En conclusion, bien que l’IA offre des possibilités assez vertigineuses dans de nombreux domaines, son utilisation dans la formation, en particulier pour des tâches fondamentales comme l’écriture et la recherche, soulève de sérieuses préoccupations. Il est esentiel que les étudiants apprennent à se passer de ces outils, non pas par rejet de la technologie, mais pour préserver et développer des compétences essentielles qui ne peuvent être acquises que par l’effort et la pratique.

    L’éducation ne consiste pas seulement à acquérir des connaissances, mais aussi à développer la capacité de penser de manière critique, de résoudre des problèmes et de s’adapter à de nouvelles situations. Ces compétences sont primordiales pour le succès futur des étudiants, tant dans leur vie professionnelle que personnelle. Elles sont essentielles pour les étudiants en travail social. Il leur faut continuer à penser par eux-mêmes et non déléguer une quelconque décision à des IA qui n’auront pas dans leur mémoire tous les aspects particuliers d’une situation singulière.

    Alors que beaucoup utilisent l’IA sans le dire, il reste essentiel de trouver un équilibre entre l’utilisation de ces technologies comme outils d’assistance et la préservation des processus d’apprentissage. C’est bien le fait de ne pas utiliser l’IA qui favorise une véritable croissance intellectuelle. Les formateurs, les responsables de filières et les étudiants eux-mêmes doivent être conscients des limites et des risques associés à une dépendance excessive à l’IA dans la formation.

    En fin de compte, l’objectif de la formation devrait être de former des futurs professionnels capables de penser par eux-mêmes, de remettre en question les idées reçues et de contribuer de manière significative à la société. Ces compétences ne peuvent être pleinement développées que par un engagement actif dans le processus d’apprentissage, sans raccourcis artificiels. C’est en préservant ces aspects essentiels que nous pourrons préparer au mieux les étudiants dans un monde où l’IA jouera sans aucun doute un rôle de plus en plus important.

    La quasi-totalité des sources est en anglais, n’hésitez pas à utiliser un traducteur automatique :

    – ChatGPT : le mythe de la productivité | Dans les algorithmes : https://danslesalgorithmes.net/2024/09/17/chatgpt-le-mythe-de-la-productivite
    - Revue Spirale – Esprit critique et pouvoir d’agir. Vers le développement d’une « attitude critique » ? | Cairn.info : https://shs.cairn.info/revue-spirale-revue-de-recherches-en-education-2020-3-page-51?lang=fr
    - AI Reduces Critical Thinking | WVNexus : https://wvnexus.org/opinions/ai-reduces-critical-thinking
    - Why I Ban AI Use in Writing Assignments | Times Higher Education : https://www.timeshighereducation.com/campus/why-i-ban-ai-use-writing-assignments
    - Importance of Critical Thinking for Students | EssayPro : https://essaypro.com/blog/importance-of-critical-thinking-for-students
    - In the Age of AI, Critical Thinking Is More Needed Than Ever | Forbes : https://www.forbes.com/sites/roncarucci/2024/02/06/in-the-age-of-ai-critical-thinking-is-more-needed-than-ever
    - Why Should Students Not Use AI Tools to Write Assignments ? | Academic Assignments : https://www.academicassignments.com/blog/why-should-students-not-use-ai-tools-to-write-assignments

    https://dubasque.org/pourquoi-il-est-important-que-les-etudiantes-apprennent-a-se-passer-de-cha
    #ChatGPT #apprentissage #ESR #étudiants #AI #intelligence_artificielle #IA #université

    voir aussi :
    Guide sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le réseau de l’éducation
    https://seenthis.net/messages/1082156

    • A Student’s Guide to Not Writing with ChatGPT

      OpenAI has published “A Student’s Guide to Writing with ChatGPT”. In this article, I review their advice and offer counterpoints, as a university researcher and teacher. After addressing each of OpenAI’s 12 suggestions, I conclude by mentioning the ethical, cognitive and environmental issues that all students should be aware of before deciding to use or not use ChatGPT.

      “1. Delegate citation grunt work to ChatGPT. AI excels at automating tedious, time-consuming tasks like formatting citations. Just remember to cross-check all source details against original materials for accuracy.”

      That last sentence is probably there for legal reasons, because they know they can’t say ChatGPT will produce accurate results. Formatting citations and bibliographies means presenting metadata according to formal style instructions. This is not natural language. ChatGPT will make errors, which will take time to track and correct. Instead, use a reference manager, such as Zotero. It will format things reliably, exactly as expected. Just clean up the references’ metadata as you collect them, and then your bibliographies will never contain mistakes.

      “2. Quickly get up to speed on a new topic. ChatGPT can jumpstart your research by providing a foundational understanding of a subject.”

      ChatGPT is a human conversation simulator, not an information system or a knowledge base. It has no understanding of anything: it only outputs plausible responses. Do not ask an intermediary who has no capacity to understand information to explain it to you. Instead, go to your university library and look it up yourself, with the help of your local librarians. Actual information is contained in brains, documents and databases.

      “3. Get a roadmap of relevant sources. ChatGPT can guide your research by suggesting relevant scholars, sources, and search terms. But remember: while it can point you in the right direction, ChatGPT isn’t a substitute for reading primary sources and peer-reviewed articles. And since language models can generate inaccurate information, always double-check your facts.”

      (This is even more contentious than point 1, so we get two full sentences that are probably there for plausible deniability.) Because Chat GPT has no understanding of anything, it does not know what things like “a source” or “a true statement” are. Do not trust its directions. You will waste time and make mistakes. Again, ask a human or search for documents and data in a proper information system.

      “4. Complete your understanding by asking specific questions.”

      Because Chat GPT has no understanding of anything, it does not know actual answers to your questions, only plausible answers. It will generate true and false answers indiscriminately. This will set your learning back. Again, seek humans, documents and data directly instead of asking ChatGPT.

      “5. Improve your flow by getting feedback on structure.”

      Because Chat GPT has no understanding of anything, it does not understand what an “expected” or “improved” text structure is, even if you describe it. It can only upgrade your writing to middling quality, or downgrade it to that same level. Both will result in mediocre grades. To actually improve, ask a teacher, or join a group of students who give each other feedback; if such a group does not exist, get some people together and create it—this will be a useful experience by itself.

      “6. Test your logic with reverse outlining.”

      As an Australian study recently showed, ChatGPT does not know how to summarize, only shorten. So far, summarizing remains something only humans do well. So you should learn it: take a summarizing course from an information skills program. (Also, if you can’t summarize your own writing, something is wrong. Do not reverse outline your writing: outline first, then write.)

      “7. Develop your ideas through Socratic dialogue.”

      This is one suggestion that is related to ChatGPT’s actual function: simulating human communication. However, Socratic dialogue implies that you are conversing with someone who has a superior understanding of the topic and who slowly brings you to their level. And, unfortunately, ChatGPT is not Socrates. Using ChatGPT as a “sparring partner” will constrain you to its level: a machine which produces plausible human sentences. Instead, suggest this exercise to your teachers and fellow students, and do it with someone more knowledgeable than you.

      “8. Pressure-test your thesis by asking for counterarguments.”

      To improve your thinking, you must be able to come up with counterarguments, not just answer them. Using ChatGPT to do half the work will stunt your progress. Instead, come up with counterarguments yourself. And if you must ask for help, do not ask ChatGPT: it can only produce weak reasoning, so it will make you plateau into mediocrity. Ask someone who can create strong arguments to make you think harder.

      “9. Compare your ideas against history’s greatest thinkers.”

      ChatGPT can entertain you but it has no ability to design such a complex exercise so that you may learn from it. Suggest this idea to a teacher instead. This is what they are trained to do.

      “10. Elevate your writing through iterative feedback.”

      This is a variant of point 5 about feedback. Again, using ChatGPT will constrain your work to a machine’s idea of the human average. Instead, go for feedback sessions with teachers and fellow students, and make those iterative if needed.

      “11. Use Advanced Voice Mode as a reading companion.”

      (“Avanced Voice Mode” means ChatGPT listens to you reading something out loud and tries to answer your questions about it.) This is a variant of points 2-4 about information. ChatGPT has no understanding of anything. It will not provide reliable interpretations of what you’re reading. Instead, look up the definitions of words you don’t know; find scholarly work that analyzes the text; ask another student working on the same text if you’re unsure of what you’ve read.

      “12. Don’t just go through the motions—hone your skills. […] Try asking ChatGPT to suggest ways to develop your ability to think critically and write clearly.”

      Again, ChatGPT has no understanding of anything. This includes “critical thinking” and “writing techniques”. Look these things up in your university library catalogue; read what you find; ask your teacher about it; and then practice, practice, practice.
      Final words

      ChatGPT is designed to simulate human conversation. Using a probabilistic model of language, it communicates for communication’s sake, to fool you into thinking it’s human. It’s a bullshit machine. It works as a novelty thing, for entertainment. But it’s not a reliable tool for learning, so I believe students should be wary of it.

      Whenever students ask me about ChatGPT, I mention the following three issues:

      - ethics: most of the models were built on stolen data;
      - cognition: using it makes you more dependent and less smart, as studies have started to show (here’s a link to a French one) ;
      - environment: the energy costs of generative AI are an order of magnitude greater than pre-existing technology (and it’s not even profitable, so we’re burning fuel for nothing).

      It’s usually enough to give most of my students some pause. They’re creative young people, so they empathize with robbed creators. They want tools that help them, not hinder them. And a lot of them are (rightly) concerned about the environment, so they’re shocked to learn that ChatGPT takes ten times the amount of energy Google does to answer the same question, usually worse (but Google is catching up, or down I should say).

      The good news is that, as Jared White puts it:

      “You can literally just not use it. […] you can be a fulfilled, modern, very online, technical expert & creator and completely sit out this hype cycle.”

      If you need more information, I strongly recommend out that you check out Baldur Bjarnason’s Need To Know. It’s a website that provides an accessible summary of his deep literature review of the risks behind using generative AI. It’s a great starting point.

      https://www.arthurperret.fr/blog/2024-11-14-student-guide-not-writing-with-chatgpt.html

  • Les #marchés_financiers : une #illusion de pouvoir

    Alors que la #France débat de son #budget, le discours reste centré sur la #dette et le #déficit publics, et sur l’#influence supposée des marchés financiers. Cette approche conforte un cadre budgétaire contraint qui pénalise la population, tout en entretenant le #mythe d’un pouvoir des marchés sur l’#économie. Cet article vise à montrer que cette domination des marchés n’est en réalité qu’une illusion.

    Introduction

    Alors que la France traverse une période cruciale de discussions budgétaires, le débat se concentre encore une fois autour du déficit et de la dette publics. En arrière-plan, les marchés financiers apparaissent comme des arbitres incontournables, qu’il faudrait apaiser pour éviter une hausse des taux d’intérêt. Cette vision, qui exagère le pouvoir des marchés sur notre économie, repose en grande partie sur des #choix_politiques issus de l’#idéologie_néolibérale et imposés par les #règles strictes de l’Eurozone, celles du #traité_de_Lisbonne. Ce carcan budgétaire auto-imposé enferme les États membres dans une #logique_financière qui empêche une gestion budgétaire pleinement orientée vers le #bien-être des populations.

    Les milliards d’euros versés chaque année en #intérêts ne font qu’alimenter des investisseurs privilégiés, et cette situation découle de décisions politiques, non de nécessités économiques. Cet article vise à déconstruire les mythes entourant la #dette_publique et le rôle prétendu des marchés financiers en montrant que leur pouvoir n’est qu’une illusion bien entretenue et que les contraintes financières de l’Eurozone sont d’abord politiques.

    Les limites à la dépense publique ne sont pas financières

    Il est tout d’abord utile de rappeler que, selon l’analyse de la #Théorie_Monétaire_Moderne (#MMT), un État qui dispose du monopole de création de sa devise, en régime de #taux_de_change_flottant, ne peut faire #faillite dans sa propre devise, à moins de le vouloir. Les limites à sa #dépense_publique ne sont donc pas financières, mais liées à la disponibilité des #ressources_réelles, qu’il s’agisse des ressources technologiques, des ressources naturelles, ainsi que de la force de travail.

    Les États membres de l’Eurozone sont toutefois un cas particulier, puisqu’ils fonctionnent dans un cadre contenant des limites financières, en réalité auto-imposées, que sont les ratios de 3 % sur le PIB du déficit public et de 60 % de la dette publique. Ces limites représentent donc des contraintes concernant la #politique_budgétaire des États, les empêchant de réaliser le déficit nécessaire pour atteindre le #plein_emploi.

    Dans ces conditions, et dans la mesure où le compte des Trésors nationaux ouvert à la #BCE doit disposer d’un solde en permanence positif, les États-membres doivent obtenir des #recettes_fiscales et émettre des #titres_d’État, ce qui, en raison de l’absence de garantie par la BCE, les rend dépendants des marchés financiers et exposés au risque du défaut. Cette situation souligne la nécessité d’une réévaluation des règles budgétaires au sein de l’Eurozone, afin de permettre à ces États de disposer de leur plein potentiel économique.

    La dette publique n’est pas un fardeau, mais une richesse

    Comme le montre l’identité comptable vérifiable dans tous les pays, la dette publique équivaut à la devise nationale créée par la dépense publique et non encore utilisée par le secteur privé pour payer les impôts. Elle représente, au centime près, la richesse financière nette des agents du secteur privé1. Il en découle que la dette publique n’est pas composée des seuls titres d’État. Elle englobe l’ensemble des passifs de l’État, à savoir le cash, les réserves bancaires et les titres d’État. Cette définition est partagée par les banques centrales, y compris la BCE selon le #traité_de_Maastricht. Il est important de souligner que l’émission de #titres_d’État ne crée pas de nouvelle devise, mais change simplement la forme de la devise, passant de « #réserves » à « #titres », tout comme on transfère un montant d’un compte courant non rémunéré vers un compte de dépôt rémunéré2.

    La dette publique (stock) est la somme des déficits annuels (flux). Dette et déficit sont donc étroitement liés, et ainsi, lorsque l’État cherche à réduire son déficit en augmentant les #taxes ou en réduisant ses #dépenses, cela diminue l’épargne du secteur privé. Dit autrement, lorsque l’État retire plus de devise nationale par les taxes qu’il n’en crée par la dépense, cela provoque de l’#austérité.

    Les titres d’État ne servent pas à financer les dépenses publiques

    L’émission des titres d’État est une pratique héritée des anciens régimes de taux de change fixes, qui est aujourd’hui dépassée. Ces titres ne sont aujourd’hui plus émis pour financer directement les dépenses publiques, mais plutôt pour réguler les taux d’intérêt, une fonction devenue moins nécessaire depuis que la BCE rémunère les réserves excédentaires. Mais également, leur émission permet d’offrir un actif financier sans risque.
    Il est donc nécessaire de questionner l’obligation d’émettre des titres d’État.

    Cependant, en Eurozone, une précision s’impose : l’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne interdit à la BCE d’octroyer des découverts aux Trésors nationaux, obligeant ces derniers à émettre des titres. Pourtant, les #euros sont créés par la BCE, lorsque les États membres dépensent, ce qui fait de l’Eurozone le créateur monopolistique de la monnaie. Exiger un solde positif permanent sur le compte du Trésor auprès de la BCE repose donc sur une #fiction, fondée sur l’idée que l’État doit gérer sa trésorerie comme une entreprise. Cette contrainte n’a aucun fondement économique. Elle est purement politique et elle s’inscrit dans l’idéologie néolibérale, laquelle perçoit l’État comme un mauvais gestionnaire et souhaite ainsi limiter son action.

    Comme le suggère #Warren_Mosler, le père de la MMT, il serait tout à fait possible de cesser d’émettre des titres d’État. Et, quoi qu’il en soit, si cette émission devait être maintenue pour offrir un actif sans risque, une politique de taux d’intérêt à zéro constituerait une solution efficace dans le but de limiter l’influence des marchés financiers3.

    Le #taux_d’intérêt est fixé par la banque centrale

    Il est essentiel de comprendre que les mouvements des taux d’intérêt appliqués aux titres d’État dépendent étroitement des décisions prises par la BCE. Les taux d’intérêt sont entièrement sous son contrôle, constituant ainsi des choix politiques. L’observation des politiques de taux d’intérêt dans différents pays le confirme : les taux appliqués aux titres d’État suivent de très près les taux directeurs de la banque centrale, comme en témoignent les deux graphiques suivants4.

    Dans l’Eurozone, le "#Whatever_it_takes" de #Mario_Draghi en 2012 a marqué un tournant en ramenant les taux d’intérêt sur les titres d’État à des niveaux raisonnables, en particulier pour la Grèce. Cet événement a montré de manière éclatante que, dès lors que la BCE garantit les titres émis par les États, ceux-ci ne peuvent pas faire défaut.

    La crise de la COVID-19 a également confirmé ce pouvoir d’intervention : la BCE et les autres banques centrales ont démontré qu’elles pouvaient contrer les pressions des marchés financiers par des opérations comme l’#assouplissement_quantitatif (#quantitative_easing). Ainsi, bien que les marchés puissent influencer les taux pour ajuster la prime de risque, leur impact reste marginal en comparaison du pouvoir des banques centrales.

    Il s’ensuit que la soutenabilité de la dette publique dépend de décisions politiques, du bon vouloir de la BCE. Ni le niveau de la dette publique ni celui des intérêts ne restreignent réellement l’espace budgétaire des États, car la BCE peut, à tout moment, décider si un pays peut continuer à dépenser ou doit faire défaut, indépendamment de son niveau d’endettement. L’exemple de la #Grèce est révélateur : en 2010, alors que son ratio dette/PIB atteignait 130 %, le pays faisait face à une crise. En revanche, fin 2021, avec un ratio supérieur à 200 %, la question de la dette publique n’était plus problématique. Cela démontre que la soutenabilité de la dette publique est avant tout une question politique, et non économique.

    Il n’y a pas de lien entre niveau de dette publique et #croissance

    Un argument récurrent dans les discussions sur la dette publique affirme qu’il existerait un #seuil_d’endettement au-delà duquel la #croissance_économique se verrait compromise. Cependant, aucune recherche rigoureuse n’a jamais confirmé l’existence d’un tel seuil. Ainsi que le montrent Yeva S. Nersisyan et L. Randall Wray5 « Il n’existe pas de seuils [du niveau de la dette publique] qui, une fois franchis, seront insoutenables ou réduiront la croissance du pays. ». En réalité, l’histoire économique regorge d’exemples où des niveaux élevés de dette publique ont coexisté avec une croissance soutenue, dès lors que l’État maintient un soutien économique actif.

    La démission de Liz Trusss, un bon exemple de l’absence de fondement de l’influence des marchés financiers

    Ce qu’il s’est passé en Angleterre en 2022, entraînant la démission de la Première ministre Liz Truss, illustre parfaitement l’absence de fondement de l’influence des marchés financiers. En réalité, cette démission résulte de la pression des marchés financiers, une décision politique dictée davantage par la crainte de leur réaction que par une contrainte économique réelle. En effet, le Royaume-Uni, en tant que créateur de sa propre monnaie, aurait pu continuer à financer ses politiques sans risque de défaut, notamment en contrôlant les taux d’intérêt via la Banque d’Angleterre6.

    Les #agences_de_notation : quelle légitimité ?

    L’intervention des agences de notation consolide l’idée dominante selon laquelle il est impératif d’apaiser les marchés financiers, quel qu’en soit le coût. Ces agences, des entreprises privées opérant sans réel contrôle démocratique, se voient attribuer un rôle démesuré dans l’évaluation des finances publiques. Leur influence, souvent considérée comme infaillible, façonne les politiques budgétaires des États, et leurs décisions impactent directement les choix économiques. Pourtant, ni leur compétence, ni leur intégrité ne sont systématiquement vérifiées. Confier à ces entités privées, efficaces promoteurs de la pensée néolibérale dominante, la capacité de décider de l’avenir budgétaire d’un pays constitue un grave manquement au principe de #souveraineté_nationale, et un véritable déni de démocratie.

    Conclusion : déconstruire l’emprise idéologique des marchés financiers

    Au terme de cette analyse, il est évident que l’importance excessive accordée aux marchés financiers dans les choix budgétaires des États membres de l’Eurozone découle de contraintes financières auto-imposées, et que cette situation confère un pouvoir illusoire aux marchés, la décision finale appartenant toujours à la BCE. Les États-membres, en s’enfermant dans une logique où ils se voient forcés de "plaire" aux marchés pour financer leurs dépenses, se privent d’un levier essentiel pour stimuler leur économie et répondre aux besoins de leur population.

    Cette dépendance aux marchés financiers masque la réalité politique qui se cache derrière la soutenabilité de la dette publique : à tout moment, la BCE peut garantir ou non les titres publics émis, ce qui souligne le caractère fondamentalement politique de cette question. Ainsi, ce n’est pas le niveau de la dette publique ou des taux d’intérêt qui limite la marge de manœuvre des États, mais bien les choix de #gouvernance qui priorisent la satisfaction des marchés plutôt que celle des citoyens.

    L’exemple de la crise de la COVID-19 a montré la capacité d’intervention des banques centrales pour stabiliser l’économie, indépendamment des pressions des marchés financiers. Il est donc aujourd’hui essentiel de reconsidérer les #règles_budgétaires de l’#Eurozone, afin de restaurer la souveraineté des États et recentrer la politique budgétaire sur le #bien-être_collectif, au lieu de céder aux impératifs des marchés. En prenant cette direction, les États pourront pleinement utiliser leurs ressources pour servir leurs citoyens, laissant derrière eux l’illusion d’un pouvoir des marchés qui n’est en réalité qu’une contrainte politique imposée.

    https://blogs.mediapart.fr/robert-cauneau/blog/251024/les-marches-financiers-une-illusion-de-pouvoir
    #finance #néolibéralisme