La fermeture, ce 2 janvier, de la grande bibliothèque de recherche du Goddard Space Flight Center, à Greenbelt dans le Maryland, a déclenché une inquiétude très concrète chez les ingénieurs et scientifiques du site : au-delà d’un symbole, c’est un outil de travail et un pan entier de la mémoire scientifique de la NASA qui risque d’être dispersé, voire perdu.
Publié le :
02/01/2026 à 17:01
Hocine Bouhadjera
Goddard est l’un des principaux pôles américains de conception d’instruments et de missions d’observation - Terre, Soleil, système solaire, astrophysique - avec des équipes qui s’appuient autant sur des bases de données contemporaines que sur une littérature technique ancienne, parfois introuvable ailleurs.
Selon le New York Times, la bibliothèque concernée - la plus importante de la NASA - abritait près de 100.000 volumes, incluant livres, rapports techniques, revues scientifiques et documents internes couvrant tout le XXᵉ siècle, de la conquête spatiale américaine aux programmes soviétiques. Une part significative de ces fonds n’est ni numérisée, ni disponible sur d’autres plateformes, ce qui rend leur disparition ou leur mise en entrepôt particulièrement problématique pour la continuité des recherches.
La NASA indique que les collections feront l’objet d’un examen sur une période d’environ soixante jours : certains documents seraient stockés dans des entrepôts fédéraux, d’autres purement et simplement éliminés, selon une procédure administrative classique de « disposal ». Une perspective qui alarme chercheurs et syndicats, d’autant que cette fermeture s’inscrit dans un mouvement plus large : depuis 2022, sept autres bibliothèques de la NASA ont déjà fermé, et, à partir de janvier 2026, seules trois structures documentaires resteront ouvertes sur l’ensemble du territoire américain.
Lire, vérifier, comparer : le travail invisible des ingénieurs
Mi-novembre, l’American Institute of Physics (AIP) rapportait que des élus démocrates au Congrès demandent l’arrêt immédiat des fermetures et déménagements de bâtiments, de laboratoires et de capacités qualifiées de « critiques pour les missions ». Les parlementaires dénoncent un calendrier resserré, une absence de vision d’ensemble et le risque de mise au rebut d’équipements spécialisés, parfois uniques, ainsi qu’une perte de savoir-faire difficilement reconstituable.
De son côté, Space.com relate l’envoi d’une lettre de la délégation démocrate du Maryland à la NASA, réclamant des explications sur les fermetures de bâtiments, la réduction rapide des effectifs et des décisions prises pendant la période de shutdown fédéral, lorsque le campus était partiellement déserté. Les élus pointent le risque d’un affaiblissement durable du centre de Goddard, pourtant stratégique pour l’agence spatiale américaine.
Sur un grand centre d’ingénierie spatiale, une bibliothèque de recherche n’est pas une simple salle de consultation. Elle constitue un point d’accès transversal à des rapports techniques, des actes de conférences, des revues spécialisées, des manuels, des archives, mais aussi à ce que les documentalistes appellent des collections « grises » - publications internes, documents de travail, littérature peu ou pas diffusée commercialement. Autant de matériaux qui assurent la continuité entre générations de missions, d’équipes et de technologies.
Les ingénieurs et chercheurs ne s’y rendent pas uniquement « pour lire », mais pour vérifier des hypothèses, comparer des solutions techniques, éviter de réinventer ce qui a déjà été testé, ou replacer des résultats anciens dans leur contexte technologique d’origine. Plusieurs anciens responsables de programmes rappellent que certaines données des missions Apollo, par exemple, ne sont intelligibles qu’en croisant articles, notes techniques et rapports d’époque conservés physiquement.
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L’enjeu est donc double : la conservation, pour éviter la perte de fonds et de métadonnées lorsque tout n’est pas numérisé, et l’accès, car un fonds vivant ne se remplace pas par une promesse de stockage, un tri ultérieur ou un simple service numérique « Ask a Librarian ». D’autant que nombre de revues scientifiques récentes sont désormais derrière des paywalls, rendant l’accès hors bibliothèque plus complexe.
Les critiques ne portent pas uniquement sur la fermeture elle-même, mais aussi sur sa méthode. Des employés de Goddard, leur syndicat et plusieurs élus démocrates du Maryland accusent l’administration Trump d’avoir accéléré les fermetures de bâtiments et de laboratoires de manière désordonnée, notamment pendant la période de shutdown fédéral, alors que peu de personnels étaient présents sur le campus. Dans un communiqué, le sénateur Chris Van Hollen dénonce une politique qui « menace la capacité de Goddard à remplir ses missions critiques », et promet de s’opposer à toute décision affaiblissant durablement le centre.
Un campus « consolidé »… à marche forcée ?
Officiellement, la NASA affirme depuis plusieurs années vouloir moderniser le campus de Greenbelt et réduire son empreinte immobilière : bâtiments vieillissants, coûts de maintenance élevés, normes de sécurité. L’agence évoque des économies annuelles d’environ 10 millions de dollars (≈ 9,2 millions €) et l’évitement de 63,8 millions de dollars (≈ 58,5 millions €) de maintenance différée.
Mais élus et représentants du personnel pointent un autre versant : le rythme accéléré des fermetures, le manque de visibilité sur les coûts indirects - déménagements, retards de projets, remise en service de laboratoires, pertes de productivité - et les risques pour du matériel scientifique sensible. Le syndicat GESTA évoque la fermeture de 13 bâtiments et d’environ 100 laboratoires, menée « avec une hâte extrême » et « sans stratégie transparente », laissant derrière elle des capacités abandonnées ou dégradées.
Le contexte budgétaire rend la situation explosive. Plusieurs médias américains ont rappelé que les propositions budgétaires récentes prévoyaient une baisse drastique des crédits scientifiques de la NASA : autour de 3,9 milliards de dollars (≈ 3,6 milliards €) contre plus de 7,3 milliards de dollars (≈ 6,7 milliards €) auparavant. De tels ordres de grandeur affectent mécaniquement missions, effectifs et infrastructures. Selon Politico, cette incertitude a alimenté une vague de départs anticipés et de réorganisations internes, Goddard figurant parmi les centres les plus exposés.
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Pour nombre de scientifiques, la fermeture de la bibliothèque cristallise ainsi une crainte plus large : celle d’une érosion silencieuse des capacités scientifiques, où la perte d’archives, de lieux d’échange et de mémoire collective pèserait autant que les coupes budgétaires elles-mêmes.
Crédits photo : NASA Goddard Space Flight Center (CC BY 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
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