« Très clairement, le lien avec le Troisième Reich est avéré », affirme l’historien Johann Chapoutot, sur France Inter, vendredi 11 septembre, à propos de la victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt. Le parti d’extrême droite, emmené par Ulrich Siegmund, a remporté 44% des voix lors des élections parlementaires régionales, dimanche 6 septembre. « Le contexte en Saxe-Anhalt est assez spécifique et, à mon avis, n’est pas généralisable à toute l’Allemagne », tempère l’historien.
Le spécialiste de l’Allemagne et du nazisme, qui publie La bascule. Allemagne 1933 (Gallimard), note la volonté de l’AfD d’"abolir la société pour la remplacer par une communauté ethno-nationaliste et ethno-raciale". Il rappelle que le parti appelle à la « remigration », qui est « l’autre nom de la déportation », « parfaitement assumé par l’AfD ». Pour lui, il s’agit d’un parti « très largement néo-nazi ».
Johann Chapoutot attribue la victoire de l’AfD dans ce Land notamment à la personnalité de son leader régional, Ulrich Siegmund. « Il y a un facteur personnel très clair et d’ailleurs c’est très intéressant parce que Sigmund est un marketeur, c’est un vendeur de parfums, c’est quelqu’un qui sait très bien se vendre lui-même », souligne l’historien. Le candidat a fait une partie de sa campagne sur TikTok. « On a affaire à une génération politique qui maîtrise ce genre de choses et qui ne considère d’ailleurs la politique que comme de la vente et comme du marketing. Cela dit, derrière cela, on a une idéologie très radicale, parce que Siegmund était très sympathique dans ses petites vidéos, le ton a radicalement changé dès lundi, une fois qu’il s’est agi de dire ce qui allait être fait en Saxe-Anhalt », analyse l’universitaire.#
"La brebis galeuse n’est qu’un élément de langage"
Pour Johann Chapoutot, le lien avec le Troisième Reich existe aussi dans « d’autres partis qui ont été, plus près de chez nous, fondés par des Waffen-SS », notamment le Rassemblement national. Le parti aujourd’hui dirigé par Jordan Bardella, dont Marine Le Pen est la candidate pour la présidentielle, « a été fondé par des anciens de la milice politique de Vichy, des anciens de l’OAS, organisation terroriste d’extrême droite, et par des anciens de la Waffen-SS », rappelle-t-il.
Ces dernières années, de nombreux exemples de comportements racistes de membres du Rassemblement national ont fait surface. Dernier en date : un policier municipal de Carcassonne, membre du RN, filmé en train d’enchaîner les injures racistes, sexistes et homophobes et les théories du complot. L’homme, membre du service d’ordre de Jordan Bardella, a depuis été exclu du parti. « L’élément de langage de la brebis galeuse n’est qu’un élément de langage », martèle Johann Chapoutot.
Un parallèle entre les années 1930 et le monde contemporain
Interrogé sur la pertinence de comparer notre époque contemporaine marquée par la montée des populismes, dont Donald Trump aux États-Unis est le parfait exemple, avec le début des années 1930 et l’arrivée du nazisme au pouvoir en Allemagne, Johann Chapoutot explique : « Cette comparaison me revenait dans la lecture que je faisais du contemporain, un petit peu spontanément (...) et pour m’éprouver moi-même et voir si j’avais raison, et pour aussi penser contre moi-même, j’ai décidé de faire ce travail pour voir si c’était à la fois pertinent et aussi si ça avait une vertu d’élucidation. »
Dans son nouvel ouvrage, Johann Chapoutot affirme que les nazis « ont été installés au pouvoir » en Allemagne, « dans un contexte où la droite qui voulait se maintenir au pouvoir estimait qu’il était, de son point de vue, rationnel et raisonnable de faire alliance avec l’extrême droite ». À ce moment-là, « le grand patronat a basculé depuis un moment et confirme cela d’ailleurs au long des mois suivants et puis ce qui est intéressant dans cette bascule de 1933, c’est que des pôles élitaires, qui étaient assez réticents vis-à-vis des nazis, pour plein de raisons, l’Église catholique était réticente, les grands états-majors militaires étaient réticents, finalement, eux aussi basculent, assez rapidement en réalité, quatre jours pour les militaires, un mois et demi pour l’Église catholique », souligne l’historien.