Et si les USA nous débranchaient : « Il faut repenser notre rapport à la technologie », analyse la présidente de l’April - L’Humanité - 2026-04-30
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Pour sortir de notre dépendance au numérique états-unien, remplacer un Google par un équivalent européen est voué à l’échec. Il faut penser d’autres modèles non prédateurs, à l’image du logiciel libre, nous explique Magali Garnero, présidente de l’April (Association pour la promotion du logiciel libre) et membre de Framasoft.
Face à l’hégémonie des multinationales américaines (et chinoises) dévoreuses de nos données et privatrices de nos libertés, le logiciel libre est un levier essentiel pour reconquérir notre indépendance numérique, économique et démocratique. Mais cette indépendance ne se décrète pas du jour au lendemain, elle se construit par des choix politiques successifs, des questionnements technologiques et une éducation populaire au numérique. C’est pourquoi l’April se bat, depuis 1996, pour promouvoir et défendre le logiciel libre. Ce n’est pas qu’une question de code ou de licence : c’est un choix de société.
En garantissant la liberté d’utiliser, d’étudier, de modifier et de partager les outils numériques, on brise les monopoles des acteurs privés sur nos infrastructures. Contrairement aux logiciels privateurs, où l’utilisateur est un simple consommateur captif, le libre place les personnes au centre, en leur redonnant le contrôle sur leurs matériels et leurs données. Cette autonomie est d’abord technique : avec un logiciel libre, une communauté, une entreprise ou un État peut adapter un outil à ses besoins spécifiques, sans dépendre de la bonne volonté d’un éditeur et en améliorant les compétences locales. Mais elle est aussi politique : en refusant l’opacité des algorithmes et la surveillance de masse, le libre permet de construire un numérique transparent et interopérable, où les décisions ne sont pas prises dans l’ombre de conseils d’administration lointains.
On entend que, pour être souverain, « il faudrait un Google européen ». Est-ce faire fausse route ?
Il est vrai que souhaiter une « licorne européenne », un champion capable de rivaliser avec les géants états-uniens, est une réponse récurrente face à la domination des géants de la big tech. Malheureusement, cette approche reproduit exactement les mêmes erreurs : centralisation, extraction de données, modèle économique de capitalisme de surveillance. La vraie alternative ne réside pas dans la création d’un nouveau monopole, mais dans la promotion d’un modèle sobre et respectueux des droits fondamentaux.
Le logiciel libre, couplé à des formats ouverts et à des infrastructures décentralisées (les réseaux partagés ou les clouds autohébergés), offre une voie crédible. Ce modèle permet de réduire l’empreinte écologique du numérique, en évitant les data centers surdimensionnés et les algorithmes énergivores. Il favorise aussi la résilience : en distribuant les données et les services, on limite les risques de censure arbitraire ou de panne généralisée.
Quel rôle les services publics et la commande publique devraient-ils jouer à ce sujet ?
Les services publics ont une responsabilité majeure dans la construction de cette autonomie numérique. En tant que premiers financeurs et utilisateurs de solutions logicielles, ils doivent orienter le marché vers des solutions libres et interopérables. La commande publique doit systématiquement privilégier les logiciels libres, non seulement pour des raisons économiques (éviter les surcoûts de licence, les dépendances), mais aussi pour garantir la pérennité des données et la transparence des algorithmes.
Des exemples positifs existent : la gendarmerie nationale française bénéficie d’une distribution personnalisée, la ville d’Échirolles prône une utilisation raisonnée des ressources informatiques et l’État français propose un catalogue de logiciels libres à son administration et, plus récemment, un espace de travail ouvert et souverain pour les agents de l’État, LaSuite numérique.
Est-ce qu’une volonté politique peut suffire si on ne change pas les outils que nous utilisons au quotidien ?
Des projets comme le « cloud souverain » français, s’ils sont louables dans leur intention, restent souvent limités par l’absence de réflexion sur les usages. À quoi bon héberger des données en France si les agents publics continuent d’utiliser Outlook ou Gmail, divulguant ainsi des informations privées ou professionnelles ? À quoi bon légiférer si des ministères (Éducation, Armée, Santé) signent des contrats avec Microsoft ou Amazon ? La transition vers le logiciel libre ne se fera pas seulement par décret. Elle nécessite un travail d’éducation populaire pour apprendre à utiliser ces logiciels qui offrent la plupart des fonctionnalités dont nous avons besoin.
Leur ouverture est un gage de qualité, de sécurité et de liberté. Il faut aussi combattre l’idée que le numérique ne peut être que centralisé et marchand. D’autres solutions existent : des messageries instantanées comme Tchap ou Element basées sur le protocole Matrix, des suites bureautiques comme LibreOffice, des gestionnaires de courriel comme ceux proposés par l’initiative Démailnagement, des espaces partagés par l’association Framasoft, des services en ligne hébergés par les membres du collectif Chatons, le navigateur Firefox pour surfer sur le Web, des cartes libres maintenues par OpenStreetMap, des encyclopédies comme Wikipédia… Tous ces outils, souvent plus sobres et plus respectueux, prouvent qu’un autre numérique est possible. Celui du partage et de l’entraide.
Avec des réseaux sociaux qui, non seulement, vendent leurs utilisateurs aux annonceurs, mais poussent aussi du contenu d’extrême droite, n’y a-t-il pas une vraie urgence ?
Oui, il est urgent de questionner notre rapport aux réseaux sociaux et aux plateformes. La vie en ligne ne doit pas se réduire à une succession de contenus algorithmiquement imposés, toxiques ou addictifs. Le libre permet de repenser nos usages : des réseaux sociaux fédérés, des espaces de discussion autogérés, des outils qui ne nous traitent pas comme des produits, mais comme des personnes respectables. Car le numérique n’est pas neutre. Il peut être un outil d’émancipation, mais aussi un vecteur de surveillance, de manipulation et de contrôle.
Les dérives autoritaires, la montée des discours fascisants, la concentration du pouvoir entre les mains de quelques milliardaires nous rappellent l’urgence d’agir. Le logiciel libre, parce qu’il permet de reprendre le contrôle sur nos outils, est une réponse à ces menaces. Il ne s’agit pas seulement de remplacer un outil par un autre, mais de repenser notre rapport à la technologie. Un numérique éthique, c’est un numérique libre, donc accessible et transparent. Où les données ne sont pas une marchandise, mais un bien commun. Où la technique est au service de la personne, et non l’inverse.








