La dévastation du monde, ce n’est pas la faute des « travailleurs » qui ne font que leur boulot – un sale boulot – mais celle des « structures » ; ces mystérieuses entités, impersonnelles et fantomatiques ; ou bien celle des « grandes entreprises » - capitalistes - cela va sans dire. Les « travailleurs » vous pensez bien qu’ils ne travaillent pas pour « générer du profit ». Ils s’en foutent du profit et de la rentabilité de la boîte, les « travailleurs ». Ils n’ont pas d’avis sur sa gestion, ses investissements, sa production - sur leur travail. Les « travailleurs », ils ne sont pas là pour vendre leur force de travail contre du pouvoir d’achat, mais – splendide découverte des Soulèvements de l’Industrie & Cie – pour « créer du travail ». En somme, ils travaillent pour le travail, comme ces artistes qui font de l’art pour l’art. Comme ces exécutants, ou ces exécuteurs, qui exécutent pour exécuter. Ils n’exécutent que ce que l’exécution exige d’exécuter. Eux n’y sont pour rien, c’est le Système exécutoire.
Voilà ce que moi, Blanc-Bec, j’ai toute ma vie entendu. Moi qui n’ai jamais acheté de voiture, ni de maison, ni de famille à crédit. Ni rien de toutes ces choses que vous tenez tant à sortir de vos cloaques industriels, pour en gonfler vos fécales ventripotences. Moi qui ne suis que moi et qui ne suis jamais rentré en boîte que pour en fuir ; et qui me suis pourtant nourri toute ma vie de « précaire », au seuil de pauvreté, sans jamais trouver trop cher le prix du temps gagné.
Je vous connais vous autres, « les travailleurs et les habitants ». Le populo, j’en suis. Le quartier, j’en viens. J’ai bossé avec vous sur les chantiers et les marchés, en usine et dans les bureaux, les entrepôts et les magasins. Vous me remettez ? C’est moi l’intérimaire, le petit Blanc en blue-jean, avec ses lunettes et ses cheveux longs. Le petit jeune qui a plaqué le lycée pour « aller au peuple » et « se rééduquer ». Je vous ai écoutés et regardés. J’ai parlé avec vous. Ne me faites pas le coup des pauvres victimes d’un mauvais sort ou d’une mauvaise société. Pas à moi. Vous avez choisi comme j’ai choisi, mes salauds. La boîte, c’est votre milieu, votre habitat. C’est votre boîte. Rassurante et confortable. C’est costaud, cubique et conforme. Chacun la sienne et toutes pareilles. Y’a pas de jaloux.
Ce n’est pas moi, c’est vous qui le dîtes
Ce que j’ai choisi, vous auriez pu le choisir. Mais c’était trop miteux pour vous. Vous haïssez l’herbe et les bêtes, ça fait sale. Arriéré. La honte. Ça vous rappelle vos culs-terreux d’aïeux. Vous n’aimez que les machines et les tas de boîtes urbains - je le sais. Ça fait propre et moderne. Riche et puissant. Je connais vos envies et vos avidités. Tout ce que vous voulez, c’est tout ce que vous n’avez pas encore. Tout ce qu’on pourra trouver pour combler vos trous sans fond. Vos « besoins » sont illimités et vous en inventez sans cesse de nouveaux. Pourquoi se gêner ? « A chacun selon ses besoins », disent vos écritures. Vous êtes des trous que toute l’énergie et la matière du monde ne sauraient boucher. Alors, dégagez salauds ! Mercenaires & suppôts des capitaines d’industrie ! Serviles soutiers de la chaudière planétaire ! J’ai eu tort de si longtemps vous soutenir. De m’apitoyer sur votre misère scolaire – moi qui n’ai pas « fait d’études ». C’était pour le coup vous sous-estimer (mépris de classe). Vous ne subissez pas l’incendie, vous poussez les feux. Voici deux siècles et demi que vous soutenez la politique de la terre brûlée. Que vous actionnez la pompe à feu et la machine à vapeur. Que vous bouillez l’eau et calcinez les cieux. Et ne dites pas que vous ne saviez pas la combustion des eaux et forêts. Elle vous crevait les yeux. Mais c’était le progrès que la combustion du monde. Ou la rançon du progrès. Ou une simple externalité négative. Ou un moindre mal dans la balance coût-bénéfice. Et il n’y avait de toute façon plus, en arrière, de retour possible ni d’arrêt souhaitable. Vous avez réduit le monde en cendres et il vous faut maintenant faire un nouveau progrès ; la Transition.