• Projet « #Crimson_Thread » : Le nouveau #mur_de_séparation israélien qui traverse le « grenier de la Palestine »

    Le dernier mur érigé par Israël dans le nord de la #vallée_du_Jourdain coupe les agriculteurs palestiniens de leurs terres, détruit leurs récoltes et accélère leur déplacement.

    Khairallah Bani Odeh a l’impression de vivre dans une immense prison.

    Contraint de quitter ses terres dans le village d’#Atouf, au nord de la vallée du Jourdain, il s’est installé dans la ville de Tammoun, au sud de Tubas, après que les attaques des colons, les pénuries d’#eau et les #expropriations massives menées par Israël eurent rendu sa vie insupportable.

    Comme de nombreux Palestiniens du nord de la vallée du Jourdain, Bani Odeh vivait de l’#élevage de #moutons et de l’agriculture.

    Mais depuis qu’Israël a entamé la construction d’un nouveau mur de séparation et d’une route qui traverseront la #plaine_de_Buqe’aa, de vastes étendues de terres ont été englouties, bouleversant la vie quotidienne des habitants.

    Israël a baptisé ce projet « Crimson Thread ». Il prévoit la construction d’un mur de séparation de 22 kilomètres de long et 50 mètres de large, ainsi que d’une route parallèle, le long des terres situées à l’est de #Tubas.

    Le projet laissera de vastes portions de la plaine de Buqe’aa et de l’est de l’#Atouf derrière la route et le mur, empêchant ainsi les agriculteurs et les éleveurs d’accéder à leurs #terres_agricoles et à leurs #pâturages.

    Bani Odeh a déclaré à Middle East Eye que, dès le début des travaux, les colons israéliens avaient utilisé des bulldozers pour détruire les #canalisations_d’eau alimentant des centaines d’hectares de terres agricoles dans la plaine, causant ainsi des dégâts aux cultures et privant le #bétail d’eau.

    Pour de nombreuses familles, cela a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

    « Ils nous ont coupé l’eau, j’ai donc dû en acheter dans les villages voisins pour le bétail. Je devais parcourir de longues distances à pied pour aller chercher de l’eau. Puis ils ont brûlé l’orge et nous ont rendu la vie insupportable, si bien que nous avons été contraints de partir », a-t-il ajouté.

    Des dizaines de familles, dont celle de Bani Odeh, vivaient de l’élevage à Atouf, tandis que des centaines d’autres dépendaient de l’agriculture dans la plaine. Les habitants affirment que ces deux sources de revenus ont été anéanties par le nouveau projet.

    Trois mois après avoir quitté Atouf, Bani Odeh dit qu’il se sent toujours pris au #piège. Il peine à trouver des pâturages pour son bétail et rêve chaque jour de rentrer chez lui.

    Des cultures laissées à l’abandon

    Selon des estimations locales, plus de 20 000 dunams (2 000 hectares) sont menacés par la #sécheresse ou endommagés en raison des #pénuries_d’eau.

    De nombreuses familles d’Atouf et de #Ras_al-Ahmar dépendent de l’élevage. À mesure que les pâturages rétrécissent et que l’#accès_à_l’eau se restreint, les agriculteurs craignent une baisse du cheptel et une hausse des coûts de production.

    Anis Bisharat entretenait autrefois avec soin ses champs de melons, de gombos, de concombres et de courgettes. Mais après la coupure des conduites d’eau, ses cultures ont commencé à dépérir, l’#irrigation étant devenue impossible, ce qui a entraîné des pertes importantes.

    « En plus de la coupure d’eau, ils ont fermé la #route que nous empruntions pour rejoindre la plaine. Désormais, nous devons parcourir deux fois la distance et payer deux fois le prix du carburant », a-t-il déclaré à MEE.

    Muhammad Gharaibeh, un autre agriculteur, affirme qu’un colon a établi un avant-poste au sommet d’une colline surplombant la plaine de Buqe’aa et qu’il s’en est pris à plusieurs reprises à l’agriculture locale.

    « Cette plaine est le grenier de la Palestine, et la plupart des #fruits et #légumes distribués en Cisjordanie proviennent d’ici », a-t-il déclaré.

    « Mais aujourd’hui, ils ont un projet de grande envergure qui prévoit non seulement la construction d’une route, mais aussi l’expropriation de plus de 70 000 dunams. Nos pertes sont énormes, car les cultures ont besoin d’irrigation et d’entretien, et on les a laissées se dépérir », a-t-il ajouté.

    Les agriculteurs tentent de sauver les cultures situées à proximité avec le peu d’eau dont ils disposent, mais les champs plus éloignés ont pour la plupart été laissés à l’#abandon et se dessèchent.

    « Plus de 40 000 dunams de cultures sont désormais privés d’eau. Mes cultures n’ont pas été arrosées depuis deux semaines, et ce n’est que le début de la saison estivale caniculaire, ce qui signifie que toute la récolte sera perdue », a-t-il déploré.

    Selon les données préliminaires du conseil du village d’Atouf, 24 000 dunams appartenant à environ 300 agriculteurs sont menacés par la sécheresse et subissent des dégâts en raison des opérations de déblaiement en cours.

    La zone touchée représente environ un quart de la plaine de Buqe’aa, qui s’étend sur 96 000 dunams.

    « Il ne reste plus rien »

    En novembre dernier, le journal israélien Haaretz a révélé les détails du projet « Crimson Thread », le décrivant comme une #route_militaire et un mur de séparation s’étendant à travers les terres palestiniennes, du village d’#Ein_Shibli, dans la vallée centrale du Jourdain, jusqu’au poste de contrôle militaire de #Tayasir.

    À la suite de cet article, les autorités israéliennes ont émis des ordres de #saisie_militaire portant sur 1 042 dunams de terres palestiniennes situées le long du tracé de la barrière prévue.

    Depuis le début de cette année, des bulldozers travaillent sans relâche sur ce projet qui, selon les habitants et les experts, isolera de vastes étendues de terres et rendra des milliers de dunams supplémentaires inaccessibles aux Palestiniens.

    L’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem a indiqué dans un rapport publié en avril que la vallée du Jourdain figurait parmi les zones où la présence palestinienne est la plus fortement restreinte, bien qu’elle représente environ 30 % de la #Cisjordanie occupée.

    Selon ce rapport, 62 communautés palestiniennes des zones B et C, où vivent plus de 4 100 Palestiniens, avaient été déplacées en avril en raison à la fois des violences commises par les colons et des restrictions imposées par Israël.

    L’organisation de défense des droits humains a également indiqué que 53,4 % de la vallée du Jourdain ont été classés en « #terres_d’État », 45,7 % en zones militaires de tir et d’entraînement, et environ 20 % en réserves naturelles.

    Mu’taz Bisharat, spécialiste des colonies, a déclaré à MEE que les développements dans la vallée du Jourdain s’apparentent à un renforcement du contrôle israélien sur de vastes zones et menacent la présence continue des communautés palestiniennes dans cette région.

    Il a indiqué que de nombreuses familles avaient déjà été déplacées et a qualifié la destruction des infrastructures hydrauliques d’attaque contre les fondements mêmes de la vie dans la région.

    « Il n’y a plus d’agriculture », a-t-il déclaré.

    « Aujourd’hui, 70 % des terres de cette région ont été perdues en raison des crimes cumulés commis par l’occupation israélienne contre le peuple palestinien, la présence palestinienne et l’agriculture palestinienne. Il ne reste plus rien pour les citoyens palestiniens », a-t-il ajouté.

    M. Bisharat estime que cette nouvelle route vise à établir de nouvelles frontières dans la vallée du Jourdain et à isoler davantage la région du reste de la Cisjordanie occupée.

    « Aujourd’hui, le processus d’#annexion se déroule sur le terrain sous les yeux du monde entier », a-t-il déclaré.

    « Il a été suspendu dans les médias, mais il ne s’est pas arrêté sur le terrain. »

    https://www.france-palestine.org/Projet-Crimson-Thread-Le-nouveau-mur-de-separation-israelien-qui-t

    #murs #barrières_frontalières #Israël #Palestine #Cisjordanie #terres #agriculture #Plaine_de_la_Bekaa #émigration

  • #Colonialité toxique : dans les paysages radioactifs du #Sahara

    De 1960 à 1966, avant et après l’indépendance de l’#Algérie, l’État français a expérimenté au Sahara dit algérien dix-sept bombes atomiques et autres essais chimiques. Ce sujet a longtemps été #tabou en France, dans la presse, dans les discours politiques aussi bien que dans le cadre académique où enquêtes, témoignages, littérature et recherches sur ce thème ont été invisibilisés. Seul le réseau associatif et militant a soutenu les travaux abordant ce domaine – comme par exemple le livre de Raphaël Granvaud, Areva en Afrique, Une face cachée du nucléaire français3. Brisant frontalement la confidentialité de ces faits – presque trois décennies après l’ouvrage de Gabriele Hecht sur l’histoire nucléaire de la France, Le rayonnement de la France4, plusieurs publications récentes issues du monde anglo-saxon abordent la violence coloniale française illustrée dans ses modalités extrêmes par les expérimentations atomiques.

    C’est le cas du nouveau livre de Samia Henni, Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara. Paru d’abord en anglais5, il est associé à une exposition6 qui réverbère d’une autre manière les éléments de preuve de l’usage violent d’un territoire colonisé. L’autrice, architecte, historienne et théoricienne de l’architecture, enseigne actuellement à l’Université McGill de Montréal. Elle donne à penser la colonisation et ses effets dévastateurs sur le très long terme. Son point de départ est l’espace et sa gestion en période de guerre, sa réorganisation ou ce que le langage colonial a souvent appelé sa « mise en valeur ». Sensible aux narrations « cosmétiques » qui masquent les réalités de la domination coloniale, Samia Henni évoque en ce sens les euphémismes utilisés pour dire les faits qui ne sont pas seulement des « essais » nucléaires ou de la « radioactivité », mais bien des bombes atomiques à part entière et une toxicité sans limite produite par la colonisation.

    « Saharanisme »

    Faisant écho à cette question, Brahim El Guabli, professeur de pensée et littérature comparées à l’Université Johns Hopkins (USA), explore dans son dernier ouvrage, Desert Imaginations, la représentation des « déserts » à travers une variété de sources littéraires et historiques plurilingues (amazigh, arabe, français, anglais)7. Il montre que dans les productions culturelles majoritaires, les déserts apparaissent comme terra nullius, inhabitée, improductive, inutile et menaçante. La fiction mondialisée d’un désert vide et sans vie a permis de légitimer des projets d’exploitation brutaux et destructifs8. Brahim El Guabli propose d’appeler « saharanisme » ou encore « désertisme » cet imaginaire dominant dont il retrace les origines lointaines et la construction, en particulier dans les écrits politiques et littéraires français du XIXe siècle à aujourd’hui. Il fait de ces notions un outil conceptuel permettant d’approcher à plusieurs niveaux les usages et mésusages du désert, quelles que soient les parties du monde concernées. L’auteur distingue divers secteurs – spirituel, extractif, instrumental, sexuel – où s’exerce le saharanisme. En contrepoint de cette idéologie inhérente aux intérêts coloniaux, Brahim El Guabli montre le rapport intime que des écrivains et artistes autochtones manifestent dans leurs œuvres envers leur environnement, tangible et intangible, humain et non humain, une posture écologique sensible qu’il appelle ecocare ou encore éthique autochtone de la conscience environnementale. Cette attitude m’évoque une maxime touarègue Amaḍal amadal, « la terre est ce qui protège », mise en relation au Sahara avec la nécessité d’être nomade pour ne pas « peser sur le dos de la terre ». Comment une terre confisquée pour être mutilée, blessée, amputée, pourrait-elle continuer à protéger ses enfants ? Telle est la question que se posaient les Touaregs après les interventions violentes menées sur leur sol telles que les explosions atomiques, le creusement des puits de pétrole et des mines d’uranium, ou le réaménagement étrange de l’Afrique saharo-sahélienne en petits territoires enclos sur eux-mêmes, bardés de fils de fer barbelés9.
    La notion de saharanisme parait très utile pour approcher au présent divers types de faits, des plus anodins aux plus dommageables, tous fondés sur une hiérarchisation implicite des savoirs. Par exemple, l’obsession – a priori bienveillante – des organismes de développement ou d’aide qui interviennent en pays nomade pour creuser des puits, comme si le problème en zone aride était l’eau et non la gestion de l’eau. Pourtant, le piétinement animal intense autour des points d’eau, comme le disent bien les intéressés, détruit tous les pâturages alentour. Avec la multiplication des puits, aucune des stratégies nomades pour régénérer la flore ou conserver les plantes fourragères résistant au vent et permettant d’étager la consommation des pâturages ne peut plus s’exercer. Mais rien n’arrête ces politiques sédentaires du territoire couplées à la restriction de la mobilité qui ont finalement conduit à l’incapacité croissante de faire face aux sécheresses – pire, elles les ont aggravées.

    Au sujet des essais nucléaires français au Sahara, les approches des deux ouvrages cités se croisent et se complètent. Comment sortir du secret ? Comment rendre compte de la nuisance impalpable et occultée de ces explosions ? Comment documenter ce programme secret et ses lourdes conséquences, alors que la majorité des archives les concernant sont jusqu’à présent classées « secret-défense » ? Comment rendre audibles les voix des habitants sur la violence mortifère infligée à leurs vies et à leur terre par les gouvernements français et algérien qui ne les ont ni consultés ni avertis ?

    Trouver des voies et des voix pour répondre à ces interrogations fait partie des objectifs clairement énoncés par Samia Henni. Contestant « l’obsession coloniale et néolibérale de la “nouveauté”, la volonté d’être “le premier” à dire ou faire quelque-chose » (p. 37), l’autrice met à la disposition de ses lecteurs et lectrices les informations et les sources dont elle dispose, c’est-à-dire une centaine de documents d’archives (photos, textes) et la reproduction des témoignages de victimes (travailleurs et population d’Algérie, vétérans français) pour servir de socle à de futures recherches.

    Ce livre généreux et militant est fondé sur le partage des documents assemblés en étroite collaboration avec l’Observatoire des armements à Lyon. Il est destiné à « donner corps au silence des archives institutionnelles » et appelle à continuer le travail de mémoire et d’investigation permettant une autre narration des faits et un examen des responsabilités pour, à terme, exiger la décontamination des sites, l’ouverture totale des archives et la perspective de réparations.

    Car ces déflagrations nucléaires, décidées depuis Paris et prolongées en 1962 par les Accords d’Evian avec le gouvernement provisoire d’Algérie, ont eu de multiples répercussions sur les corps, sur l’environnement, sur le bâti, sur les paysages, sur les sols. Le matériel contaminé a été enseveli dans l’urgence au départ du personnel français en 1967, puis déterré par les puissants vents sahariens.

    Temps et espace du désastre atomique

    À partir de documents visuels et d’archives arrachées au secret, Samia Henni retrace les caractéristiques techniques et humaines des deux sites où les explosions ont été menées : d’un côté, Reggane, où furent lancées quatre bombes atmosphériques et de l’autre, In Ekker, émetteur de treize bombes souterraines, certaines échappant au confinement, et cinq expériences supplémentaires de dispersion atmosphérique de plutonium. Elle propose ensuite un corpus visuel composé d’extraits de documentaires et de reportages télévisés, et la reproduction de témoignages des victimes françaises.

    Dans le procédé éditorial choisi, les images impactent efficacement le regard en anticipant le texte. Ainsi, au début de l’introduction, onze photos aux tons jaune-sépia nous plongent dans la matérialité du secret, avec en première page un panneau d’interdiction de prise de vue et de menaces de sanctions contre tout contrevenant, planté sur l’un des sites d’expérimentation. Les images suivantes élargissent la focale, de la localisation des sites à l’emplacement des zones de tirs, du croquis topographique des infrastructures à une manifestation à Accra au Ghana contre ces expériences. Jusqu’à la photo de la « gerboisite », un terme qui conceptualise la matière radioactive anthropogénique produite par les explosions atmosphériques baptisées Gerboises par le pouvoir colonial. Enfin, une image satellite captant les mouvements intercontinentaux de la poussière radioactive du Sahara met immédiatement en évidence la nécessité d’un changement d’échelle pour l’analyse de ces faits.

    L’ouvrage restitue la situation géographique précise des deux sites d’expérimentation : Reggane dans la plaine de la Tanezrouft et In Ekker sur le mont Taourirt tan Afalla (littéralement en langue locale « Colline du haut » ou du « nord ») et aussi Taourirt tan Ataram (« Colline de l’ouest ») dans le massif de l’Ahaggar (nom utilisé dans l’ouvrage sous sa forme arabisée, Hoggar). Remarquons que les toponymes mentionnés sont tous amazighs. Ce qui donne une résonance particulière au choix de ces lieux situés à plus de 1000 km d’Alger et révèle une autre invisibilité qui n’est pas manifeste dans l’ouvrage, celle des habitants ancestraux de ces terres, les Imuhagh10, appelés « Touaregs » par les étrangers. L’invention de l’Algérie comme État colonial puis postcolonial les fera dénommer ensuite « Algériens » (comme dans la légende du 3e cahier photo où ils sont appelés « habitants algériens ») ou encore, selon les recensements sur leurs terres d’ancrage à la saison sèche, les assignera à d’autres identités nationales et territoriales : « Libyens », « Maliens », « Nigériens », « Burkinabè ». Les pouvoirs coloniaux ont en effet redessiné la carte de l’Afrique selon leurs intérêts, divisant le pays touareg par cinq frontières et transformant en peuple sans terre les nomades dont les parcours réguliers ont rendu le désert nourricier en préservant ses ressources végétales et hydriques.

    Samia Henni situe son propos dans le cadre national de l’Algérie. Elle montre cependant que le temps et l’espace de la toxicité nucléaire ne sont pas à l’échelle de la géopolitique humaine. Des témoins évoquent la violence monstrueuse des explosions ressentie non seulement à proximité, à Tamanrasset, mais aussi à 600 km à l’est à Djanet et à plus de 1 000 kilomètres au sud-ouest à Gao (p. 42), ou encore au sud-est dans l’Aïr11, englobant l’espace de référence de la mobilité nomade des Touaregs. Et bien au-delà encore.

    La toxicité invisible, impérissable, inquantifiable, irréversible, circule et s’infiltre partout où la diffusent les vents du globe. Elle contamine non seulement les lieux décrétés vides et sans importance par les autorités coloniales puis postcoloniales – notamment les territoires nomades –, mais également les pays et les continents des décideurs de la mise à feu des bombes atomiques. Elle s’étend à la terre entière et restitue, au-delà de l’approche spatialement fragmentée des événements, la perception géographique nomade qui au Sahara relie directement l’Ahaggar (actuelle Algérie), l’Ajjer (entre l’Algérie et la Libye), l’Aïr (actuel Niger), la Tademekkat (entre le Mali et le Burkina Faso) et la Tagaraygarayt (actuel Niger).

    Je rajouterai une information donnée par les Touaregs qui circulent entre l’Ahaggar et l’Aïr. Selon eux, l’abandon en 1967 des sites nucléaires français du côté algérien aurait été suivi par le transfert entre l’Ahaggar et l’Aïr d’une partie des anciens engins de chantier ainsi que du personnel pour mener des opérations de prospection à Madawela dans la vallée de Tin Marsoy. Cette partie du territoire touareg se trouvait rattachée depuis 1960 à l’État du Niger. Les nomades se souviennent des déplacements incessants et extrêmement dérangeants de camions énormes équipés de sondes qui sillonnaient les terres pastorales et creusaient le sol, faisant parfois jaillir de l’eau sans reboucher leurs forages en quittant les lieux.

    Ces travaux de prospection terrestres mais aussi aériens ont abouti à la mise en œuvre de l’exploitation d’un immense gisement d’uranium à Arlit, à environ 15 kilomètres de Madawela, ce dernier site étant laissé inactif, mais gardé par l’armée nigérienne. Comme ce fut le cas du côté algérien dans les années 1950 en pleine période coloniale, deux décennies plus tard, dans un État indépendant, les autorités françaises s’accaparèrent brutalement des terres touarègues de l’Aïr pour créer les infrastructures géantes d’une première mine à ciel ouvert (Arlit), puis d’une mine souterraine (Akokan), et d’une ville qui compte à présent plus de 100 000 habitants, détruisant toutes les ressources pastorales locales et interdisant aux nomades de poursuivre leur vie sur leurs propres terres. C’est à cette période que les contrôles et les détentions arbitraires de civils touaregs s’intensifièrent au nord du Niger, au point de transformer le seul fait d’être enturbanné en délit menant automatiquement à l’arrestation et à la confiscation des marchandises pour les caravaniers.

    Des vies qui ne comptent pas ?

    Comme l’écrit Samia Henni, après les explosions nucléaires des années 1960, les nomades, les oasiens et les citadins de la région de Reggane et de la vallée du Touat ont été directement affectés. Entre 1960 et 2008, la démographie chuta de moitié, passant de 40 000 à quelque 20 000 habitants (p. 93). La description détaillée des chantiers menés pour les opérations nucléaires et l’accueil du personnel à Reggane, Hamoudia et au point zéro des expérimentations – 82 000 m2 de bâtiments, 7000 m2 d’ouvrages souterrains, 100 km de routes, 3 centrales électriques, etc. (p. 96) – donne une idée du gigantisme de ces infrastructures (laboratoires, appareils de mesures, base avancée, ville nouvelle), au prix d’un labeur humain démesuré, diurne autant que nocturne. La recension des constructions techniques du second site dégage la même impression de démesure et de captation sans merci des terres (170 570 hectares) et des ressources locales. Non seulement l’eau et l’air de l’oued Amguel, mais la main d’œuvre autochtone, à laquelle s’ajoutaient sur le site la main d’œuvre importée d’autres régions de l’Ouest africain, ainsi que les militaires, appelés, techniciens et ingénieurs français, soit environ 9000 personnes sur le site au moment des explosions.

    Dans les années 1960, les procédés de décontamination des corps humains et des engins au jet d’eau (p. 114) paraissent dérisoires, irresponsables et même cyniques dans la mesure où l’eau n’a vraisemblablement pas échappé à la pollution. Pas plus les multiples échecs du confinement des bombes dans les galeries souterraines que l’indépendance de l’Algérie en 1962 n’ont empêché la continuation des essais par la France qui a également poursuivi de 1964 à 1966 ses expériences de dispersion du plutonium (nom de code Pollen) en bafouant le Traité d’interdiction des essais nucléaires atmosphériques signé en 1963. Pire, les expériences biologiques conduites lors de la bombe Gerboise blanche auraient concerné non seulement des animaux (dont des cages et cadavres ont été retrouvés abandonnés sur le site), mais aussi des corps humains, morts ou vivants, ou des « cobayes humains » comme le formule Bruno Barillot dans son ouvrage, Essais nucléaires français : l’héritage empoisonné12, cité par Samia Henni (pp. 107-108).

    Un travailleur local, interrogé trois décennies plus tard, rapporte qu’après les déflagrations, « la plupart des gens qui sont tombés malades sont ceux des campements qui habitent la montagne » (p. 156), autrement dit les habitants invisibilisés d’un désert décrété « vide » par les autorités françaises et algériennes. Le photographe et sociologue Bruno Hadjih a documenté le ravage sanitaire et létal (17 décès survenus immédiatement) des habitants du village de Mertoutek et la destruction durable de leur environnement après la bombe non maîtrisée de Béryl en 1962.

    Le gouvernement français est resté inactif sans mener d’étude de suivi après l’explosion, pas plus qu’il n’a proposé de réparation. Par ailleurs, il n’a fourni aucun descriptif technique des décharges toxiques qu’il a laissées au Sahara et qui continuent d’affecter la santé des êtres vivants. Comme si finalement, tout cela n’avait jamais existé et n’avait eu aucune conséquence pour personne. Jusqu’à quand ?

    ’avance à travers les entrailles de la fournaise
    Je les entends
    sécheresse de leur cœur
    Et ils me roulent dans le nuage
    champignon nuée
    brouhaha atomique
    Et ils aboient
    Toi, tu n’existes pas,
    tu n’as jamais existé

    Hawad, Irradiés13

    L’investigation sans fin

    Au final, on comprend à quel point le projet nécessaire de « documenter le paysage radioactif dans le Sahara » comme le propose Samia Henni est un programme collaboratif à long terme. La constitution de « contre-archives » dans ce domaine est une tâche ardue et ouverte qui appelle à d’autres enquêtes pour sortir le désert de l’oubli. Par exemple, comment faire résonner la mémoire et le présent de ceux qui sont effacés de la carte ? Quelles constellations d’expériences et de géographies peuvent être retracées en dehors des cadres restrictifs de la cartographie coloniale ? Comment mettre en dialogue les expériences vécues par les habitants des différents territoires sacrifiés lors des mises à feu nucléaires réalisées par la France, mais aussi par les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne et la Chine entre 1945 et 1980 ? Quels sont les formes de survie et de résistance qui ont émergé face à la catastrophe ? Comment faire entendre la voix des écrivains et des artistes qui mobilisent un imaginaire créatif capable de submerger le saharanisme, alors même qu’eux et leurs peuples subissent jusqu’à aujourd’hui la confiscation, la dévastation et la pollution nucléaire ou minière de leurs terres ? Le « Saharanisme expérimental » va en effet de pair avec le « Saharanisme extractif » pour reprendre les concepts de Brahim El Guabli. Quelles relations établir entre d’un côté la manne minérale concentrée au Sahara central sur les territoires nomades (pétrole et gaz en Algérie et Libye, uranium, charbon, or au Niger, or au Mali) et, de l’autre côté, la répression brutale qui touche leurs habitants, privés de leurs droits fonciers, jusqu’à nier et éradiquer leur nom, leur langue, leur mode de vie, leur société et leur histoire ? Le travail d’investigation à venir est immense, il réservera probablement des surprises, autant que l’étude des conséquences, impensées et impensables, de la radioactivité.

    https://www.terrestres.org/2026/06/08/colonialite-toxique-dans-les-paysages-radioactifs-du-sahara
    #radioactivité #colonialisme #pollution #violence_coloniale #territoire_colonialisé #colonisation #euphémismes #radioactivité #vocabulaire #mots #bombes_atomiques #désert #géographie_du_vide #vide #terra_nullius #saharanisme #désertisme #imaginaire #ecocare #conscience_environnementale #Touaregs #nomadisme #aide_au_développement #puits #développement #secret-défense #Accords_d’Evian #paysage #environnement #Reggane #In_Ekker #plutonium #images #secret #gerboisite #Gerboises #France_coloniale #mont_Taourirt_tan_Afalla #Taourirt_tan_Ataram #toponymie #invisibilisation #Imuhagh #violence #Tamanrasset #Ahaggar #Aïr #Madawela #Niger #vallée_de_Tin_Marsoy #Arlit #uranium #mines #Akokan #Arlit #pâturages #vallée_du_Touat #eau #sols #air #décontamination #montagne #destruction #Mertoutek #Béryl #réparation #santé #paysage_radioactif #mémoire #contre-archive #contre-récit #expérience_vécue #territoires_sacrifiés #Saharanisme_expérimental #Saharanisme_extractif #extractivisme

    ping @reka

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    A mettre en lien avec le #film_documentaire #At(h)ome (#athome) :
    https://seenthis.net/messages/819398

    • #Areva en Afrique. Une face cachée du nucléaire français

      L’indépendance énergétique de la France grâce au nucléaire est un mythe : l’uranium qui alimente le nucléaire civil et militaire provient pour une large part du sous-sol africain. Raphaël Granvaud détaille les conditions dans lesquelles la France et Areva se le procurent au meilleur coût, au prix d’ingérences politiques et de conséquences environnementales, sanitaires et sociales catastrophiques pour les populations locales.
      Comme au Niger, fournisseur historique, pourtant en dernière position du classement des pays selon leur indice de développement humain. Dans un contexte international d’intensification de la concurrence sur le continent africain, mondialisation capitaliste oblige, Areva a toujours pu compter sur l’aide active des représentants officiels de l’État français et des réseaux les moins ragoûtants de la Françafrique pour sauvegarder son droit de pillage. L’auteur dévoile enfin les efforts considérables d’Areva pour que les différents éléments de cette réalité et de sa stratégie de dissémination nucléaire ne ternissent pas une image de marque qu’elle voudrait immaculée.

      https://agone.org/livre/arevaenafrique
      #livre

    • TOXICITÉ COLONIALE. DOCUMENTER LE PAYSAGE RADIOACTIF DANS LE SAHARA

      Toxicité coloniale revient sur les programmes nucléaires français menés entre 1960 et 1966 dans le Sahara algérien. Ce programme secret, qui s’est déroulé pendant et après la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), a permis au régime colonial français de mettre à feu quatre bombes atomiques atmosphériques, treize souterraines et de mener d’autres expériences nucléaires dans le désert. Alors que la grande majorité des documents d’archives sont toujours classés secret aujourd’hui, Toxicité coloniale rassemble une variété de sources permettant de documenter l’histoire violente des activités de la France en Algérie. Le livre constitue un corpus de choix à l’intersection de la justice spatiale, sociale et environnementale pour ceux et celles qui s’intéressent à l’architecture, au paysage et aux pratiques d’archivage dans une démarche décoloniale.
      Alors que ces bombes ont eu des conséquences durables pour les populations et les environnements locaux ainsi que pour les vétérans français, le manque de contrôle des explosions, les lacunes de sécurité et l’utilisation des Algériens comme main- d’œuvre sur des chantiers particulièrement dangereux apparaissent comme des faits coloniaux d’une importance majeure.

      https://editions-b42.com/produit/toxicite-coloniale

    • Deserts Are Not Empty

      Colonial and imperial powers have often portrayed arid lands as “empty” spaces ready to be occupied, exploited, extracted, and polluted. Despite the undeniable presence of human and nonhuman lives and forces in desert territories, the “regime of emptiness” has thus inhabited, and is still inhabiting, many imaginaries. Deserts Are Not Empty challenges this colonial tendency, questions its roots and ramifications, and remaps the representations, theories, histories, and stories of arid lands—which comprise approximately one-third of the Earth’s land surface. The volume brings together poems in original languages, conversations with collectives, and essays by scholars and professionals from the fields of architecture, architectural history and theory, curatorial studies, comparative literature, film studies, landscape architecture, and photography. These different approaches and diverse voices draw on a framework of decoloniality to unsettle and unlearn the desert, opening up possibilities to see, think, imagine it otherwise.

      https://www.arch.columbia.edu/books/catalog/998-deserts-are-not-empty

  • Du #droit_de_déambuler, #Sarah_Vanuxem, Geoffroy Mathieu – Éditions Wildproject

    https://wildproject.org/livres/du-droit-de-deambuler

    Quiconque tente aujourd’hui de traverser la Méditerranée ou même de voyager #à_pied, #à_vélo ou à cheval le constatera : le territoire se ferme, tant sous l’effet de son aménagement physique que de la loi.

    Ce mouvement s’inscrit dans une tendance multiséculaire. Depuis l’aube de la modernité, a été mise en place une interdiction progressive du droit de #vagabonder et de subsister librement sur le territoire.

    D’un point de vue #écologique et #éthique, il est pourtant vital de retrouver un monde poreux et traversable, tant pour les humains que pour les autres êtres vivants.

    La notion même du droit – le nomos grec –, qui renvoie à une #espace de #pâturage, a été interprétée à l’époque moderne comme #enclos. Mais il est tout aussi légitime de le concevoir comme #espace_partagé, #commun.

    Sous l’égide du dieu Hermès, ce recueil libre nous emmène dans les bourgs et campagnes médiévaux, sur le GR2013 à Marseille, à la villa Borghese à Rome – en écho à un essai photographique de Geoffroy Mathieu.

    #domination_de_l'espace #espace_&_inégalités #communs

  • Monterosso, beccato col gregge al pascolo in un’area interessata da diversi incendi in estate: sanzionato pastore

    L’episodio nei pressi del #lago_Angitola, nell’omonima oasi naturalistica. La legge prevede il divieto di pascolo per dieci anni nelle zone boscate percorse dal fuoco, sia per scoraggiare i roghi sia per favorire la rigenerazione di suolo e flora.

    Numerosi controlli nel territorio vibonese sono stati disposti al fine di verificare il rispetto della normativa relativi agli incendi boschivi. A tal riguardo, i militari del Nucleo Carabinieri Forestale di Vallelonga hanno sanzionato, con un importo di quasi 4000 euro, il proprietario di un numeroso gregge di caprini sorpreso a pascolare nel territorio del comune di #Monterosso_Calabro, nei pressi delle sponde del lago Angitola, nella omonima oasi naturalistica, in una area boscata percorsa da diversi incendi nel corso della stagione estiva 2025.

    Il pascolo, nei soprassuoli delle zone boscate percorse dal fuoco, è vietato per dieci anni, ai sensi dell’art. 10 del L. n. 353/2000, con l’obiettivo di scoraggiare gli incendi finalizzati alla predisposizione di nuove aree pascolive e per favorire la naturale rigenerazione della flora e del suolo dopo il passaggio dell’incendio. L’azione del pascolo, infatti, nei boschi percorsi dal fuoco, tende a degradare ulteriormente l’ecosistema forestale, generando anche gravi fenomeni di dissesto idrogeologico.

    Oltre alla contestazione per pascolo su aree vincolate, di 93 caprini, i militari hanno sanzionato il proprietario per la mancata microchippatura di quattro cani da guardiania che rappresentavano un pericolo alla libera fruizione dell’area naturalistica per la loro potenziale aggressività.

    https://www.ilvibonese.it/cronaca/monterosso-beccato-col-gregge-al-pascolo-in-unarea-interessata-da-diversi
    #incendie #feu #pâturages #Calabre #Italie #montagne

  • L’industrie “verte” s’accapare les terres des #Samis, dernier peuple autochtone d’Europe

    « Une mine dans cette zone causerait des dommages environnementaux graves et irréversibles, avec des conséquences considérables pour la faune, les communautés locales et, en particulier, pour l’#élevage traditionnel de #rennes »

    Installé depuis près de 10 000 ans en #Laponie, les Samis sont considérés comme le dernier peuple autochtone d’Europe. Mais leur activité traditionnelle, l’élevage de rennes, est menacée par des projets industriels présentés comme essentiels à la croissance verte.

    La #colonisation des territoires Samis

    Pendant près de 10 000 ans, les Samis et leurs ancêtres ont vécu sur un territoire appelé #Sápmi, à cheval entre la #Norvège, la #Suède, la #Finlande et la #péninsule_de_Kola (#Russie). Nomades vivants en petits groupes familiaux, les Samis étaient animistes et vivaient de cueillette, de pêche et de chasse aux rennes sauvages.

    Ils occupaient une zone difficile à contrôler par des États, relativement à l’écart des dynamiques de #sédentarisation, de construction étatique et de #christianisation du reste de l’Europe.

    Mais à partir du XVIIe siècle, les royaumes scandinaves s’étendent vers le nord et cherchent à intégrer le Sápmi à leurs frontières. Les Samis, appelés péjorativement Lapons – d’où le terme Laponie -, subissent alors la soumission à l’impôt, la christianisation forcée et sont chassés de leurs terres.

    L’intensification des interactions entre les Samis et les Scandinaves, décuple aussi la pression sur les #écosystèmes. Pour faire face à la baisse du nombre de proies sauvages et à l’intégration progressive dans un système marchand, les chasseurs de rennes se convertissent à l’élevage.

    Au XIXe siècle, des #mines, des #lignes_ferroviaires et des #villes se développent pour exploiter le riche #sous-sol du Sápmi. La région perd sa difficulté d’accès et se peuple de Scandinaves. En parallèle, les Samis subissent la politique de « #norvégianisation ».

    « Ils ont été méprisés, cette politique les obligeait à parler uniquement norvégien et visait à éradiquer leur #culture », explique Marie Roué, éco-anthropologue, directrice de recherche émérite au CNRS et au Muséum National d’Histoire Naturelle, pour La Relève et La Peste.

    Au XXe siècle, l’exploitation du Grand Nord devient l’un des principaux moteurs de croissance des États scandinaves. Les Samis sont chassés de leurs terres pour l’#exploitation_minière, les #barrages_hydrauliques engloutissent des #pâturages, l’#exploitation_forestière s’industrialise.

    Le 11 octobre 2021, la Cour suprême de Norvège conclut que deux #parcs_éoliens violent les droits du peuple Sami. Deux ans plus tard, en octobre 2023, une centaine de militants samis, habillés en tenue traditionnelle, bloquent à plusieurs reprises l’entrée de ministères pour réclamer le démantèlement des éoliennes toujours en activité.

    La militante suédoise Greta Thunberg, qui a rejoint la lutte, dénonce alors une « colonisation systématique », ajoutant que « la violation des #droits_humains et l’#oppression demeurent une réalité pour les Samis aujourd’hui ».

    Entre adaptation et conservation d’un mode de vie

    Face à ces bouleversements les Samis ont dû s’adapter tout en essayant de conserver leurs modes de vie. Certains, vivant près des côtes, ont dû se spécialiser dans la pêche, d’autres dans l’élevage de rennes.

    Aujourd’hui moins de 10 % des 80 000 à 100 000 samis, vivent encore de cette activité. Les éleveurs restants ont dû augmenter la taille de leurs troupeaux : notamment pour investir dans les voitures et motoneiges aujourd’hui essentielles à l’élevage. Beaucoup ont également une activité annexe, souvent liées au #tourisme.

    « Ils maintiennent souvent une multi activité pour ne pas être dépendants ni d’une ressource, ni d’un marché. Ils ont donc une très forte résilience, explique Marie Roué. Aujourd’hui, c’est une économie mixte. C’est une continuation d’une #tradition et en même temps une adaptation à l’époque moderne. Les éleveurs continuent à manger leurs rennes et à utiliser la peau, mais la vendent aussi comme viande de boucherie. »

    « Je mange de la viande de renne, et ma femme fait des chaussures avec la peau » témoigne Per Olof Kuhmunen, éleveur de rennes dans le nord de la Suède, pour la Relève et La Peste.

    Avec son épouse, ils passent l’été près des #montagnes du parc national de #Sarek où paissent les rennes. Ils vivent dans des mobil-homes modernes, à côté des anciennes #goahti, des huttes à armatures de bois, recouvertes de mousses, de tourbe ou de terre.

    Tandis que Per Olof part durant plusieurs jours pour marquer les jeunes rennes dans la montagne, sa compagne pêche dans le grand lac à côté du campement. L’hiver, ils habitent dans la ville de Jokkmokk, peuplée par de nombreux éleveurs de rennes Samis.

    Si une petite minorité de Samis sont encore éleveurs de rennes, ces cervidés continuent d’occuper une place centrale dans leur culture. La perte de pâturage au profit d’autres activités économiques – minières, forestières ou production d’électricité – est ainsi mise en avant pour illustrer les menaces qui pèsent sur l’ensemble des Samis.

    L’étau du #colonialisme_vert et le réchauffement climatique

    La pratique du pastoralisme semi-nomade rend les Samis dépendants des conditions de pâturage et de circulation des troupeaux sur de vastes territoires. Ainsi, dans le nord de la Suède, les rennes pâturent l’été dans les montagnes et descendent passer l’hiver dans les forêts.

    Ils subissent donc l’industrialisation de la gestion forestière qui détruit les lichens dont se nourrissent les rennes. Ils sont aussi impactés par les conséquences de l’exploitation minière qui empiète sur leurs territoires, coupant les voies de migration des rennes.

    Ces mines sont aujourd’hui présentées comme essentielles à la transition énergétique et comme neutres en carbone. La société Beowulf Mining, qui prévoit d’exploiter la mine de fer de Gállok, près de Jokkmokk, promet ainsi une « exploitation minière durable alimentée par de l’électricité renouvelable. »

    « Une mine dans cette zone causerait des dommages environnementaux graves et irréversibles, avec des conséquences considérables pour la faune, les communautés locales et, en particulier, pour l’élevage traditionnel de rennes » réplique le groupe Jåhkågaska tjiellde, la communauté sami locale.

    La justification de l’exploitation des territoires samis par le développement durable est également très utilisée dans le pays voisin.

    « En Norvège, le principal problème réside dans les éoliennes, mais aussi dans l’exploitation minière. Nous luttons contre le « colonialisme vert » », affirme Petter, Sami habitant le comté de Troms, dans le nord de la Norvège.

    Deux parcs éoliens ont par exemple été construits par le groupe énergétique public Statkraft sur des zones d’élevage de rennes de la péninsule de Fosen, à l’ouest du pays. La construction de ces 151 éoliennes a été déclarée illégale en 2021 par la Cour suprême de Norvège, les juges estimant que « les parcs éoliens portaient atteinte au droit des éleveurs de rennes à jouir de leur propre culture ».

    « En juillet 2025, près de quatre ans après la décision, les éoliennes fonctionnent toujours », constate pourtant Petter. « Le gouvernement ne respecte pas la décision de la Cour suprême » ajoute ce militant, qui lutte aussi contre un projet de mine de cuivre, matériau très prisé pour la transition énergétique.

    En effet, si l’économie norvégienne repose en grande partie sur l’exportation de pétrole et de gaz naturel, le pays se présente désormais comme un champion de la décarbonation. Près de la moitié du mix énergétique intérieur repose sur l’électricité, dont environ 90 % provient de l’hydroélectrique.

    « La Norvège et la Suède ont construit toute leur richesse de l’extractivisme dans les territoires samis, explique Marie Roué. Le pétrole a rendu les Norvégiens riches et ils le savent. Aujourd’hui il y a une volonté d’exploiter les ressources jusqu’au bout pour conserver leur niveau de vie. »

    Pour la chercheuse, l’exploitation des territoires samis pour des projets éoliens, miniers et hydroélectriques se place dans la continuité de l’histoire coloniale du Sápmi.

    « La Norvège prétend imposer un verdissement de sa politique, dénonce-t-elle. Mais comme par hasard, ça veut dire 150 éoliennes sur un territoire d’élevage de renne sami. En réalité, c’est un colonialisme vert. »

    En parallèle, les éleveurs de rennes samis subissent de plein fouet les conséquences du changement climatique, la région Arctique se réchauffant deux fois plus vite que le reste du globe.

    Les redoux et les pluies hivernales provoquent des épisodes de fonte des neiges puis de regel, créant une couche de glace empêchant aux rennes d’accéder au lichen dont ils se nourrissent, ce qui obligent les éleveurs à acheter des aliments pour leurs animaux.

    Dans leur ouvrage Future in Sápmi (AgroParisTech, 2025), Marie Roué et ses quatre coéditeurs mentionnent l’inquiétude des samis face à cette double menace climatique et coloniale. Mais les chercheurs soulignent aussi les résistances : car les Samis tentent de s’organiser collectivement pour obtenir le droit à la terre.

    « Ces projets d’exploitation alimentent aussi les revendications à plus d’autonomie et les luttes pour affirmer les droits autochtones au sein de sociétés dominantes » affirment-ils.

    https://lareleveetlapeste.fr/lindustrie-verte-saccapare-les-terres-des-samis-dernier-peuple-aut
    #peuples_autochtones #barrages_hydroélectriques #exploitation #extractivisme #Scandinavie #énergie #énergie_verte #green-washing #menaces #industrialisation #forêt #exploitation_minière #transition_énergétique #Beowulf_Mining #Jokkmokk #Gállok #énergie_éolienne #éoliennes #résistance #Statkraft #Fosen #cuivre #décarbonation #électricité #pétrole #climat #changement_climatique #droits #autonomie

    ping @reka

  • Voix des femmes pastoralistes : leadership et resilience dans le mois de lutte pour les #droits_des_femmes

    Lire des extraits des contributions faites par des femmes pasteuralistes lors d’un webinaire tenu en mars 2025 dans le cadre de la préparation du 3e Forum mondial de Nyéléni.

    Dans le cadre du mois consacré à la lutte pour les droits des femmes travailleuses, les voix des #femmes_pastoralistes résonnent avec force depuis différentes régions du monde. Leur leadership, leur résilience et leur profonde connaissance de leurs territoires sont essentiels à la durabilité de leurs communautés et des écosystèmes qu’elles habitent. Lors d’un récent webinaire organisé par #WAMIP (l’Alliance Mondiale des Peuples Mobiles et des Pasteurs), Mamankhuu Sodnom de Mongolie, Megha Sheth d’Inde, Monicah Yator du Kenya et Marite Álvarez de Argentine ont partagé leurs expériences, leurs défis et les chemins vers l’autonomisation des femmes dans le pastoralisme.

    Mamankhuu Sodnom, coordinatrice régionale de WAMIP en Asie centrale et orientale, représentant l’Asie centrale, nous offre une vision d’une vie profondément liée aux traditions nomades. En tant que pasteure et productrice laitière à petite échelle depuis plus de 60 ans, Mamankhuu fait face à la menace urgente de l’expansion des #compagnies_minières qui envahissent ses #pâturages. Cette appropriation des terres met en péril son mode de vie et, par conséquent, les moyens de subsistance des femmes et des familles qui dépendent de l’élevage. Face à ces défis, Mamankhuu souligne la nécessité de valoriser les produits pastoraux et l’importance de préserver et de transmettre ses connaissances ancestrales aux générations futures, y compris aux jeunes femmes. Son active collaboration avec le gouvernement mongol dans le cadre de l’Année Internationale des Pâturages et des Pasteurs (IYRP) met en évidence l’importance de faire entendre et considérer les voix des femmes pastoralistes dans les politiques qui affectent leurs vies.

    Depuis la région aride et semi-aride de Kutch, dans l’ouest de l’Inde, Megha Sheth, de WAMIP et de l’Alliance des Pastoralistes d’Asie du Sud en Inde, a présenté un exemple inspirant de leadership féminin dans la gestion des pâturages communautaires. Reconnaissant que le pastoralisme est bien plus qu’une occupation, mais une véritable manière de vivre qui offre des solutions à diverses crises, Megha et l’alliance des femmes pastoralistes Maldhari ont lancé un projet pilote dans dix villages. En formant des comités de gestion des pâturages dirigés par 110 femmes pasteures, elles ont répondu au problème de la réduction et de la dégradation des terres de pâturage. Ces femmes ont été formées à la cartographie des terres, au leadership, aux plans de développement des pâturages et aux pratiques de restauration durable. Le résultat fut remarquable : sous leur leadership et grâce à leur savoir traditionnel, elles ont réussi à présenter des résolutions à l’échelle locale et à obtenir la reconnaissance officielle des titres fonciers pour 2 080 acres de pâturages. De plus, elles ont mis en place des pratiques de restauration, telles que le nettoyage et le nivellement des terrains ainsi que la plantation d’herbes indigènes résilientes au climat. Cet effort collectif a permis de régénérer et restaurer plus de 100 acres de pâturages, bénéficiant à plus de 1 020 familles. L’expérience des pastoralistes Maldhari démontre comment le leadership des femmes peut assurer la durabilité écologique et économique de leurs communautés, tout en promouvant leurs droits formels et leur gouvernance foncière.

    Depuis WAMIP en Afrique de l’Est et Australe, Monicah Yator, une fière pastoraliste du Kenya et fondatrice de l’Initiative des Femmes et Filles Autochtones, a décrit les profondes barrières socio-culturelles auxquelles les femmes sont confrontées dans leurs communautés, mises en évidence par leur absence dans les espaces de prise de décision concernant les biens communs. Bien qu’elles soient le pilier fondamental pour nourrir leurs familles, souvent avec une propriété limitée du bétail, les femmes pastoralistes sont gravement affectées par les défis environnementaux tels que le changement climatique et les inondations, ainsi que par la marginalisation politique et le manque de représentation dans les organes de gouvernance. L’insuffisance des infrastructures dans leurs territoires rend encore plus difficile leur connexion et leur mobilisation. Monicah a souligné l’urgente nécessité de cadres politiques reconnaissant et protégeant le pastoralisme en Afrique, garantissant les droits d’usage et de propriété foncière. Elle a également mis en avant l’importance d’aborder la résilience à la sécheresse et l’adaptation au changement climatique sous un angle genre, ainsi que d’améliorer l’accès aux services sociaux et à l’éducation pour les enfants pastoralistes. Enfin, Monicah appelle à la reconnaissance et au soutien du pastoralisme comme mode de vie par les gouvernements, et à la protection des droits des femmes pastoralistes confrontées à des défis tels que le déplacement et la perte de moyens de subsistance en raison des conflits.

    Marite Álvarez, représentante des organisations pastoralistes en Argentine et coordinatrice régionale de WAMIP pour l’Amérique latine, a mis en lumière les menaces croissantes pesant sur les territoires pastoraux dans la région en raison de l’intensification de l’extractivisme, de l’agronegocio et du tourisme. Elle a exprimé un espoir ferme que l’Année Internationale des Pâturages et des Pasteurs (IYRP) 2026 constitue un moment décisif pour relever ces défis, notamment le manque de reconnaissance de la valeur du pastoralisme en Amérique latine, l’absence de politiques protégeant les droits territoriaux et la nécessité d’un plus grand soutien aux organisations pastoralistes à travers des modèles de développement alternatifs et une meilleure visibilisation des expériences et revendications des pastoralistes latino-américains au niveau mondial. Elle a insisté sur l’importance de la participation à des espaces mondiaux pour identifier les problèmes communs et s’assurer que la visibilisation de l’IYRP se traduise par des programmes de soutien concrets pour les organisations et familles pastoralistes, en valorisant leur contribution à la souveraineté alimentaire, en luttant contre la marchandisation et en garantissant la qualité des aliments ainsi que l’accès aux droits.

    Lors du webinaire, l’importance cruciale du pastoralisme pour la durabilité des écosystèmes, la préservation culturelle et la garantie de la souveraineté alimentaire a également été soulignée. En tant que mode de vie millénaire, résilient et durable, le pastoralisme est un exemple vivant de souveraineté alimentaire en action, menacé par l’accaparement des terres, le changement climatique et des politiques favorisant l’agronegocio. Dans ce contexte, le processus Nyéléni, né du forum de 2007 au Mali, a été présenté comme une lueur d’espoir pour les mouvements en faveur de la souveraineté alimentaire, et l’importance du 3e Forum Global Nyéléni au Sri Lanka en septembre 2025 a été mise en avant comme un moment clé pour l’unité et l’action de base, inspirant le chemin vers l’IYRP 2026.

    Le rôle central des femmes pastoralistes et d’autres productrices alimentaires à petite échelle dans diverses régions du monde est essentiel à la subsistance de leurs communautés et à la gestion durable des ressources naturelles. Il est crucial de garantir leurs droits fonciers et d’accès aux ressources, de promouvoir leur leadership et leur participation à la prise de décision, et de mettre en œuvre des politiques reconnaissant et valorisant leur savoir traditionnel ainsi que leur contribution à la souveraineté alimentaire et à la préservation des écosystèmes. En ce mois de lutte pour les droits des femmes, les voix des femmes pastoralistes de WAMIP nous rappellent l’importance de renforcer et de soutenir leur leadership et leur résilience au niveau mondial.

    https://capiremov.org/fr/experiences/voix-des-femmes-pastoralistes-leadership-et-resilience-dans-le-mois-de-lu

    #femmes #pastoralisme #montagne #mines #extractivisme #élevage #terres #nomadisme #pâturages_communautaires #foncier #titres_fonciers #Maldhari #souveraineté_alimentaire #résistance #accaparement_des_terres

  • En #Algérie, la France coloniale a aussi détruit la #nature

    L’accaparement colonial de la terre en Algérie a détruit des modes d’organisation et de gestion de la terre en commun. Le développement des monocultures et d’une agriculture d’exportation a aussi bouleversé l’environnement.

    Après avoir été suspendu de RTL début mars pour avoir évoqué les massacres français en Algérie au XIXe siècle, Jean-Michel Apathie a décidé de quitter la station. En pleine surenchère du ministre Bruno Retailleau avec l’Algérie et face à une extrême droite qui clame les bienfaits de la colonisation, le flot de réactions hostiles aux propos de l’éditorialiste rappelle que nombre de Français ne connaissent pas l’ampleur des crimes coloniaux commis par la France en Algérie.

    Face aux tentatives de révisionnisme historique, Reporterre s’est intéressé à un pan méconnu de la colonisation française en Algérie : ses dégâts sur la nature. À l’aube de la colonisation, le socle de la société algérienne reposait sur la paysannerie, l’agriculture était la principale source de richesse et rythmait la vie des populations qui alternait entre le travail de la terre et les transhumances saisonnières. Mais de 1830 jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, l’accaparement des terres par les colons a complètement bouleversé cet équilibre.

    « L’arrivée des colons en Algérie signe l’accaparement des ressources environnementales et celle du foncier. C’était une pratique d’expropriation sans explication, sans excuse et avec une grande brutalité. Pour les Algériens, c’est un monde qui s’effondre littéralement », relate Antonin Plarier, maître de conférence à l’université Lyon 3 et spécialiste de l’histoire environnementale des sociétés coloniales.

    Au total, d’après ses calculs, plus d’1,2 million d’hectares ont été transférés aux Européens entre 1830 et 1917 : soit l’équivalent de 1 000 fois la superficie de Paris, et trois fois celle de la Belgique.

    Pour réquisitionner des terres algériennes, la France a développé un arsenal juridique légalisant un paradoxe : celui d’une société qui défendait le droit à la propriété et d’une colonisation qui foulait au pied celle des Algériens. L’administration coloniale pouvait ainsi s’emparer de n’importe quelle propriété algérienne, qu’elle soit celle d’un individu comme d’une tribu entière.
    Détruire la paysannerie pour « soumettre le pays »

    La doctrine coloniale et militaire se lit à travers les écrits du maréchal Bugeaud, le militaire qui a permis d’étendre la conquête de l’Algérie. Voici notamment ce que précise cette violente figure de la colonisation, spécialiste des enfumades (pratique consistant à asphyxier des personnes réfugiées ou enfermées dans une grotte en allumant devant l’entrée des feux) : « J’y ai réfléchi bien longtemps, en me levant, en me couchant ; eh bien ! Je n’ai pu découvrir d’autre moyen de soumettre le pays que de saisir l’intérêt agricole ». Il faut donc empêcher les populations « de semer, de récolter, de pâturer », pour les priver des moyens d’existence, souligne l’historien Hosni Kitouni, chercheur en histoire à l’université d’Exeter.

    En filigrane, il s’agissait de punir tous ceux qui tentaient de se révolter, et de dissuader ceux qui en avaient l’intention. En 1838, l’ordonnance royale du maréchal Bugeaud indiquait que toute tribu s’insurgeant contre la domination française pouvait voir ses terres séquestrées. Cette politique monta encore d’un cran en 1871 à la suite d’une insurrection initiée contre la puissance coloniale.

    Cette « tempête des spoliations », selon l’expression d’Hosni Kitouni, a non seulement dispersé les populations, contraintes d’abandonner leurs maisons, leurs cultures, leur bétail, mais a également entraîné leur paupérisation, voire pire, leur famine, puis leur mort. En parallèle, la violence des razzias, ces opérations militaires menées dans des campements, a détruit les habitations et les récoltes. Les arbres fruitiers étaient rasés dans les zones de guerre.
    Spoliation de l’eau et des forêts

    « Devenus des paysans sans terre, sans bétail, sans abris, n’ayant que la force de leurs bras à vendre, ils vont alimenter la masse des candidats à toutes les servitudes », écrit Hosni Kitouni. D’anciens propriétaires algériens sont alors parfois revenus sur leurs terres louer leur force de travail aux colons français. « Des paysans algériens vont revenir cultiver la terre, fournir les semences, et les instruments agraires, en échange de quoi ils vont pouvoir récupérer un ou deux cinquièmes de la récolte, le reste revenant au propriétaire », raconte à Reporterre Antonin Plarier.

    Au-delà des terres, la colonisation s’est emparée des communs que sont les forêts et l’eau. Au XIXe siècle, plusieurs opérations de maîtrise des cours d’eau ont fleuri, toujours dans le but d’irriguer les terres des colons. Dans les années 1860, un projet de barrage a vu le jour dans le département d’Oran. Antonin Plarier pointe ainsi ce qui tient de l’évidence : « Lorsqu’une source en eau est maîtrisée, elle l’est uniquement au bénéfice des colons, et donc au détriment des agriculteurs algériens qui en sont de fait dépossédés. »

    La question de l’eau a entraîné plusieurs conflits, tout comme celle des forêts. Dès les années 1830, l’imposition du Code forestier par les colons a restreint peu à peu aux Algériens l’artisanat, le passage du bétail, le ramassage du bois de chauffe, et la coupe de bois pour les diverses constructions.

    Résultat : entre un tiers et la moitié des ressources économiques de la paysannerie algérienne a été menacée par ce nouveau cadre légal, estime Antonin Plarier. Il faut dire que l’administration coloniale y a très vite vu un filon : l’exploitation des forêts en vue de leur commercialisation.

    Dans la montagne de Beni Khalfoun, dans la vallée de l’Isser, l’administration octroya par exemple une concession d’environ 1 000 hectares de chênes-lièges, un bois cher et prisé pour la fabrication de bouchons, à un exploitant français. Difficile de donner un chiffre précis, mais cet accaparement de ressources essentielles n’a pas été sans conséquences sur l’écosystème algérien.

    « C’est toute une série d’éléments liés à la colonisation qui vont contribuer à dégrader l’environnement algérien. En asséchant les sols via la déforestation, l’État colonial a par exemple favorisé l’érosion des sols », dit l’historienne Hélène Blais, professeure d’histoire contemporaine à l’ENS et autrice de L’empire de la nature. Une histoire des jardins botaniques coloniaux.
    Monocultures et rentabilité

    En Algérie, comme ailleurs, la colonisation s’est accompagnée de l’introduction de nouvelles espèces jugées plus rentables, et d’un bouleversement dans les pratiques agricoles tournées vers une pratique intensive et exportatrice correspondant davantage aux besoins de la métropole.

    Ce qui fait dire à Alain Ruscio, historien spécialiste de la période coloniale, que « la totalité de l’écosystème algérien a été affectée par la colonisation » : « Au fur et à mesure que l’armée française considérait qu’une région était complètement contrôlée, des monocultures étaient rapidement mises en place. D’où aussi la construction de routes servant à acheminer ces marchandises vers la France », nous explique-t-il.

    C’est l’exemple de la vigne et de sa vinification, qui priva une partie de la population d’un accès à la culture de céréales, et entraîna la disparition de terres en jachères — qui fournissaient des pâturages jusqu’ici essentiels pour le bétail des paysans algériens. Mais aussi de l’introduction massive de l’eucalyptus, cette plante endémique d’Australie, dès les années 1860 pour tenter d’assainir les zones humides dans lesquelles le paludisme décimait des colons.

    « Des millions d’arbres ont ainsi été plantés. Dans certains endroits, cela a asséché plus qu’il était nécessaire, au détriment d’autres espèces endémiques qui ont été abattues ou abandonnées dans ce cadre », analyse Hélène Blais. L’historienne a également observé des tentatives d’introduction de moutons mérinos, apporté pour sa laine prisée en Europe.
    Chasses coloniales

    Sans oublier les chasses coloniales qui attiraient des Français originaires de tout l’Hexagone venus traquer hyènes, panthères, lions et autres animaux sauvages. Considérés comme des animaux nuisibles, leurs têtes furent mises à prix via une circulaire du général Bugeaud de 1844 offrant une récompense pour tout animal tué « proportionné à la puissance de chaque bête ». D’après les recherches d’Hosni Kitouni, rien qu’en 1860, ce ne furent pas moins de 61 panthères et 38 lions qui avaient été abattus. Si bien qu’à la fin du XIXe siècle, le plus gros de la faune sauvage avait disparu. Le dernier lion fut abattu en 1958.

    « L’ordre colonial s’accommode peu avec la différence biologique, écologique, humaine qui résiste à sa domination, conclut l’historien auprès de Reporterre. D’où la politique de mise en ordre à force de violence et de juridictions d’exception, empêchant la société autochtone de se développer à son rythme selon ses lois naturelles. »

    Au-delà des crimes commis sur les Algériens, peu d’historiens se sont jusqu’ici emparés des destructions des écosystèmes. L’ampleur d’un éventuel écocide lié à la colonisation française reste à quantifier et est un angle de mort de la recherche.

    https://reporterre.net/En-Algerie-la-France-coloniale-a-aussi-detruit-la-nature
    #destruction #paysage #colonisation #France #France_coloniale #histoire #terres #accaparement_des_terres #communs #agriculture #exportation #monoculture #paysannerie #foncier #expropriation #brutalité #violence #réquisition #droit_à_la_propriété #lois #maréchal_Bugeaud #enfumades #moyens_d’existence #insurrection #paupérisation #famine #razzias #arbres_fruitiers #eau #forêts #forêt #barrage #conflits #Code_forestier #érosion_des_sols #ressources #montagne #déforestation #environnement #érosion_des_sols #rentabilité #routes #vigne #jachères #terres_en_jachères #céréales #pâturages #eucalyptus #zones_humides #paludisme #arbres #laine #chasse #chasses_coloniales #ordre_colonial #animaux_sauvages #écocide
    #géographie_culturelle #géographie_du_droit #legal_geography

  • « La #forêt_amazonienne est habitée depuis toujours »

    Sous ses dehors sauvages, la forêt amazonienne est habitée depuis des millénaires par des populations qui ont su l’exploiter tout en la préservant, comme le raconte le géographe François-Michel Le Tourneau dans ce 4ᵉ volet de notre série d’été consacrée à la forêt.

    On imagine la forêt amazonienne comme un espace vierge de présence humaine. Mais c’est loin de la vérité. Vous êtes spécialiste de la région amazonienne, notamment dans sa partie brésilienne. Pouvez-vous nous dire qui habite cette forêt aujourd’hui ?
    François-Michel Le Tourneau1. Depuis une trentaine d’années, le concept de forêt vierge appliqué à l’Amazonie est en train de voler en éclats. L’histoire de la région a été dominée jusqu’aux années 1970 par des archéologues occidentaux, qui avaient imposé l’idée d’une forêt impénétrable, produisant peu de ressources, en particulier peu de protéines animales, où ne pouvaient subsister que quelques tribus nomades. Mais c’est faux ! D’abord, le peuplement de cette région remonte au moins à 11 000 ans avant notre ère. Différentes populations ont peu à peu domestiqué des plantes comme le riz et le manioc. Elles ont par ailleurs développé des civilisations denses et quasi-urbaines dans les siècles qui ont précédé la colonisation européenne, comme le montre l’apport récent du lidar, une technique de télédétection laser qui traverse la canopée et révèle le modelé exact du sol.

    Mais à cause de l’arrivée des Européens et, avec eux, des épidémies, 80 % à 90 % de cette population a été décimée. Les Portugais ont alors importé de la main-d’œuvre depuis l’Afrique et une partie de ces esclaves, les quilombolas, appelés aussi « Noirs marrons », se sont échappés pour vivre en forêt. Par ailleurs, des métissages ont eu lieu entre Amérindiens et Européens, dont sont issus les caboclos, des paysans qui ont formé petit à petit le gros de la population du bassin amazonien. Le peuplement de la forêt amazonienne est donc le fruit d’une histoire où se sont succédé et mélangées des populations d’origines très différentes.

    Les Amérindiens ne sont donc pas les seuls habitants de cette forêt ?
    F.-M. Le T. Non, en effet. Et l’histoire ne se termine pas là ! Au XIXe et au XXe siècle, deux grandes vagues d’immigration ont entraîné des afflux de population du Nord-Est. À la fin du XIXe siècle, quand la demande de latex a explosé dans le monde, 500 000 seringueiros sont venus pratiquer en forêt la saignée des hévéas (seringueira en portugais, Ndlr). L’euphorie liée au commerce du caoutchouc n’a pas duré longtemps, car la Malaisie a repris cette exploitation à grande échelle. Comme dans le conte de Cendrillon, la région amazonienne s’est rendormie pour plus d’un siècle. Jusqu’à ce que le régime militaire brésilien arrivé au pouvoir en 1964 décide de développer une région considérée – toujours à tort ! – comme vide et arriérée et de l’arrimer au reste du pays, craignant une prise de contrôle par d’autres puissances. Il organise alors un grand plan de colonisation agricole par des populations paysannes sans terre, ce qui lui permet en même temps d’éviter une réforme agraire dans le reste du pays.

    Plusieurs millions de personnes arrivent ainsi dans les années 1970-1980, profitant des routes qui sont construites dans le même temps à travers la forêt. La population urbaine commence à dépasser la population rurale… au point que la géographe brésilienne Bertha Becker qualifiait dès 2000 cette Amazonie brésilienne de « forêt urbanisée » ! Aujourd’hui, environ 25 millions de personnes vivent en Amazonie brésilienne, dont 753 000 Amérindiens. Parmi elles, 350 000 habitent au cœur même de la forêt.

    La population amérindienne est à nouveau en progression ?
    F.-M. Le T. Oui, elle a fortement augmenté depuis trente ans au Brésil en général et en Amazonie en particulier. Depuis les années 1970, une meilleure prise en charge sanitaire, notamment vaccinale, a amélioré la santé des Amérindiens. Surtout, une convergence est apparue à partir de 1985 entre la montée des préoccupations environnementales d’une part et les luttes sociales des populations autochtones d’autre part.

    En 1988, une nouvelle constitution a reconnu leurs droits et leurs langues, et leur a restitué de larges pans de territoires : aujourd’hui, sur 3,3 millions de kilomètres carrés de forêt amazonienne brésilienne, environ 1,3 million de kilomètres carrés (trois fois la France métropolitaine environ) sont exclusivement réservés aux Amérindiens. À cela s’ajoutent les terres allouées à d’autres populations traditionnelles, comme les seringueiros. Confrontés dans les années 1970 à l’arrivée de propriétaires qui défrichent massivement, ils ont obtenu une gestion communautaire de ces terres. Même chose pour les ribeirinhos vivant sur les berges du fleuve, qui ont récupéré des réserves de développement durable et des droits spécifiques dans la préservation de ces écosystèmes.

    On oublie trop souvent que des centaines d’espèces et de variétés étaient cultivées en forêt par les Amérindiens avant le contact avec les Européens, sans entraîner de dégradation de la fertilité des sols, au contraire ! Là où les grandes entreprises agricoles défrichent d’immenses surfaces pour ne faire pousser que quelques espèces à grand renfort d’intrants chimiques.

    De quelle façon ces populations vivent-elles de la forêt ?
    F.-M. Le T. Les Amérindiens pratiquent pour la plupart un système mixte qui repose sur une agriculture rotative par abattis-brûlis, la collecte de ressources végétales (graines, semences, lianes), ainsi que la pêche et la chasse. Pour fonctionner, ce système impose d’avoir accès à de vastes surfaces qu’ils parcourent en fonction des saisons et des besoins.

    Les autres populations traditionnelles ont repris certaines bases des Amérindiens, notamment l’agriculture rotative, mais elles utilisent souvent plus intensivement d’autres ressources car elles tirent une partie de leur subsistance de la vente de ces produits (noix, fibres, semences, etc.) sur les marchés. Dans les deux cas, de plus en plus, les allocations sociales et les salaires participent aussi aux économies des familles, entraînant des changements de régimes alimentaires pas toujours heureux.

    Ces populations traditionnelles sont-elles un rempart contre la déforestation ?
    F.-M. Le T. En partie oui. Le gouvernement brésilien considère d’ailleurs que les territoires amérindiens participent au réseau des unités de conservation de l’environnement. Dans le même temps, les politiques de développement se pensent toujours face à une nature sauvage qu’il s’agirait de domestiquer, avec des plantations monospécifiques, des pâturages destinés aux élevages ovins et bovins, des grandes cultures, qui ne laissent aucune place aux processus naturels. L’idée perverse d’une profusion inépuisable de la forêt n’est pas remise en question...

    Mais les peuples autochtones deviennent aussi, pour certains, prisonniers d’une injonction à sauver la forêt. Or, leur projet de développement dans le futur n’est pas forcément de conserver un mode de vie traditionnel. De nouveaux besoins se font jour, qui nécessitent souvent l’accès à des revenus monétaires. Certains, pour subsister, acceptent de faire des coupes à blanc (abattage sur de très grandes surfaces de la totalité des arbres d’une exploitation forestière, Ndlr) dans la forêt afin d’y créer des pâturages pour de l’élevage. Doit-on les en empêcher ? Il faut noter enfin que la plupart ne résident plus seulement dans leurs territoires d’origine mais pratiquent des mobilités circulaires entre ville et forêt, utilisant l’espace périurbain pour continuer leurs activités agricoles et de collecte tout en profitant des avantages de la ville, comme l’accès à la scolarité ou à des emplois rémunérés.

    Le sujet est compliqué. En réalité, ce devrait être à l’État de protéger cet environnement, tout en acceptant le droit à l’autodétermination de ces populations et leur aspiration à une prospérité matérielle équivalente à celle du reste du Brésil.

    https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-foret-amazonienne-est-habitee-depuis-toujours

    #géographie_du_vide #géographie_du_plein #Amazonie #peuples_autochtones #forêt #Amérique_latine #forêt_vierge #exploitation #Brésil #peuplement #quilombolas #noirs_marrons #esclavage #histoire #caboclos #agriculture #villes #urbanité #latex #hévéas #caoutchouc #colonisation #colonisation_agricole #réforme_agraire #forêt_urbanisée #vaccins #vaccination #démographie #agriculture_rotative #abattis-brûlis #alimentation #régime_alimentaire #déforestation #plantations #pâturages #terres #coupes_à_blanc #élevage #mobilités_circulaires

  • EN COMMUN ! La propriété collective à l’épreuve de la modernité

    Ce film documentaire est issu d’une recherche pluridisciplinaire menée pendant quatre années, sur différents sites en France, par le Centre de recherche en droit Antoine Favre de l’Université Savoie Mont Blanc. A partir d’une pluralité de points de vue, recueillis lors d’entretiens et témoignages, il rend compte de l’évolution et du fonctionnement de propriétés collectives foncières ancestrales, également connues sous le nom de « #communaux » ou « #biens_communaux ». Il s’intéresse en particulier à deux de ces systèmes singuliers et méconnus présents en zone rurale, notamment en région de #montagne : les #sections_de_commune et les #bourgeoisies. Quels rôles ces #communs_fonciers en mutation jouent-ils aujourd’hui à l’échelle des territoires en matière de gestion des ressources naturelles, de cohésion sociale ou de dynamiques patrimoniales ? En quoi ces systèmes peuvent-ils participer à une revivification originale et pertinente de la démocratie locale ? A rebours de l’idée reçue selon laquelle ils seraient condamnés dans la société moderne, le changement de perception dont ils font l’objet à présent les place-t-ils à l’avant-garde de la résolution de certains problèmes territoriaux ou climatiques du XXIème siècle ? Plus largement, à l’intersection de nombreux enjeux de société, ce film alimente une réflexion sur la redéfinition d’un cadre de vie conciliant progrès, #justice_sociale et préservation de l’environnement.

    https://www.youtube.com/watch?v=BclZKvhpww4

    #propriété_collective #terres #foncier #modernité #communs #commons #communs #documentaire #film_documentaire #film #forêt #bois #droits_d'usage #France #Alpes #montagne #élevage #sol #usage_du_sol #biens_communs #biens_de_section #Etat #Etat_moderne #municipalisation #droit_public #agriculture #tradition #terres #patrimoine #communalisation #spoliation #pâturage #loi_2013 #loi #commissions_syndicales #accaparement_de_terres #privatisation #corvées #éoliennes #2013 #préfecture #avant-garde #anachronisme #ignorance #chasse #legs #responsabilité #devoirs #bourgeoisie #droit_collectif #mécénat #communs_fonciers #valeurs

  • #José_Vieira : « La #mémoire des résistances face à l’accaparement des terres a été peu transmise »

    Dans « #Territórios_ocupados », José Vieira revient sur l’#expropriation en #1941 des paysans portugais de leurs #terres_communales pour y planter des #forêts. Cet épisode explique les #mégafeux qui ravagent le pays et résonne avec les #luttes pour la défense des #biens_communs.

    Né au Portugal en 1957 et arrivé enfant en France à l’âge de 7 ans, José Vieira réalise depuis plus de trente ans des documentaires qui racontent une histoire populaire de l’immigration portugaise.

    Bien loin du mythe des Portugais·es qui se seraient « intégré·es » sans le moindre problème en France a contrario d’autres populations, José Vieira s’est attaché à démontrer comment l’#immigration_portugaise a été un #exode violent – voir notamment La Photo déchirée (2001) ou Souvenirs d’un futur radieux (2014) –, synonyme d’un impossible retour.

    Dans son nouveau documentaire, Territórios ocupados, diffusé sur Mediapart, José Vieira a posé sa caméra dans les #montagnes du #Caramulo, au centre du #Portugal, afin de déterrer une histoire oubliée de la #mémoire_collective rurale du pays. Celle de l’expropriation en 1941, par l’État salazariste, de milliers de paysans et de paysannes de leurs terres communales – #baldios en portugais.

    Cette #violence étatique a été opérée au nom d’un vaste #projet_industriel : planter des forêts pour développer économiquement ces #territoires_ruraux et, par le même geste, « civiliser » les villageois et villageoises des #montagnes, encore rétifs au #salariat et à l’ordre social réactionnaire de #Salazar. Un épisode qui résonne aujourd’hui avec les politiques libérales des États qui aident les intérêts privés à accaparer les biens communs.

    Mediapart : Comment avez-vous découvert cette histoire oubliée de l’expropriation des terres communales ou « baldios » au Portugal ?

    José Vieira : Complètement par hasard. J’étais en train de filmer Le pain que le diable a pétri (2012, Zeugma Films) sur les habitants des montagnes au Portugal qui sont partis après-guerre travailler dans les usines à Lisbonne.

    Je demandais à un vieux qui est resté au village, António, quelle était la définition d’un baldio – on voit cet extrait dans le documentaire, où il parle d’un lieu où tout le monde peut aller pour récolter du bois, faire pâturer ses bêtes, etc. Puis il me sort soudain : « Sauf que l’État a occupé tous les baldios, c’était juste avant que je parte au service militaire. »

    J’étais estomaqué, je voulais en savoir plus mais impossible, car dans la foulée, il m’a envoyé baladé en râlant : « De toute façon, je ne te supporte pas aujourd’hui. »

    Qu’avez-vous fait alors ?

    J’ai commencé à fouiller sur Internet et j’ai eu la chance de tomber sur une étude parue dans la revue de sociologie portugaise Análise Social, qui raconte comment dans les années 1940 l’État salazariste avait pour projet initial de boiser 500 000 hectares de biens communaux en expropriant les usagers de ces terres.

    Je devais ensuite trouver des éléments d’histoire locale, dans la Serra do Caramulo, dont je suis originaire. J’ai passé un temps fou le nez dans les archives du journal local, qui était bien sûr à l’époque entièrement dévoué au régime.

    Après la publication de l’avis à la population que les baldios seront expropriés au profit de la plantation de forêts, plus aucune mention des communaux n’apparaît dans la presse. Mais rapidement, des correspondants locaux et des éditorialistes vont s’apercevoir qu’il existe dans ce territoire un malaise, qu’Untel abandonne sa ferme faute de pâturage ou que d’autres partent en ville. En somme, que sans les baldios, les gens ne s’en sortent plus.

    Comment sont perçus les communaux par les tenants du salazarisme ?

    Les ingénieurs forestiers décrivent les paysans de ces territoires comme des « primitifs » qu’il faut « civiliser ». Ils se voient comme des missionnaires du progrès et dénoncent l’oisiveté de ces montagnards peu enclins au salariat.

    À Lisbonne, j’ai trouvé aussi une archive qui parle des baldios comme étant une source de perversion, de mœurs légères qui conduisent à des enfants illégitimes dans des coins où « les familles vivent presque sans travailler ». Un crime dans un régime où le travail est élevé au rang de valeur suprême.

    On retrouve tous ces différents motifs dans le fameux Portrait du colonisé d’Albert Memmi (1957). Car il y a de la part du régime un vrai discours de colonisateur vis-à-vis de ces régions montagneuses où l’État et la religion ont encore peu de prise sur les habitants.

    En somme, l’État salazariste veut faire entrer ces Portugais reculés dans la modernité.

    Il y a eu des résistances face à ces expropriations ?

    Les villageois vont être embauchés pour boiser les baldios. Sauf qu’après avoir semé les pins, il faut attendre vingt ans pour que la forêt pousse.

    Il y a eu alors quelques histoires d’arrachage clandestin d’arbres. Et je raconte dans le film comment une incartade avec un garde forestier a failli virer au drame à cause d’une balle perdue – je rappelle qu’on est alors sous la chape de plomb du salazarisme. D’autres habitants ont aussi tabassé deux gardes forestiers à la sortie d’un bar et leur ont piqué leurs flingues.

    Mais la mémoire de ces résistances a peu été transmise. Aujourd’hui, avec l’émigration, il ne reste plus rien de cette mémoire collective, la plupart des vieux et vieilles que j’ai filmés dans ce documentaire sont déjà morts.

    Comment justement avez-vous travaillé pour ce documentaire ?

    Quand António me raconte cette histoire d’expropriation des baldios par l’État, c’était en 2010 et je tournais un documentaire, Souvenirs d’un futur radieux. Puis lorsqu’en 2014 un premier incendie a calciné le paysage forestier, je me suis dit qu’il fallait que je m’y mette.

    J’ai travaillé doucement, pendant trois ans, sans savoir où j’allais réellement. J’ai filmé un village situé à 15 kilomètres de là où je suis né. J’ai fait le choix d’y suivre des gens qui subsistent encore en pratiquant une agriculture traditionnelle, avec des outils de travail séculaires, comme la roue celte. Ils ont les mêmes pratiques que dans les années 1940, et qui sont respectueuses de l’écosystème, de la ressource en eau, de la terre.

    Vous vous êtes aussi attaché à retracer tel un historien cet épisode de boisement à marche forcée...

    Cette utopie industrialiste date du XIXe siècle, des ingénieurs forestiers parlant déjà de vouloir récupérer ces « terres de personne ». Puis sous Salazar, dans les années 1930, il y a eu un débat intense au sein du régime entre agrairistes et industrialistes. Pour les premiers, boiser ne va pas être rentable et les baldios sont vitaux aux paysans. Pour les seconds, le pays a besoin de l’industrie du bois pour décoller économiquement, et il manque de bras dans les villes pour travailler dans les usines.

    Le pouvoir central a alors même créé un organisme étatique, la Junte de colonisation interne, qui va recenser les baldios et proposer d’installer des personnes en leur donnant à cultiver des terres communales – des colonies de repeuplement pour résumer.

    Finalement, l’industrie du bois et de la cellulose l’a emporté. La loi de boisement des baldios est votée en 1938 et c’est en novembre 1941 que ça va commencer à se mettre en place sur le terrain.

    Une enquête publique a été réalisée, où tout le monde localement s’est prononcé contre. Et comme pour les enquêtes aujourd’hui en France, ils se sont arrangés pour dire que les habitants étaient d’accord.

    Qu’en est-il aujourd’hui de ces forêts ? Subsiste-t-il encore des « baldios » ?

    Les pinèdes sont exploitées par des boîtes privées qui font travailler des prolos qui galèrent en bossant dur. Mais beaucoup de ces forêts ont brûlé ces dernière décennies, notamment lors de la grande vague d’incendies au Portugal de 2017, où des gens du village où je filmais ont failli périr.

    Les feux ont dévoilé les paysages de pierre qu’on voyait auparavant sur les photos d’archives du territoire, avant que des pins de 30 mètres de haut ne bouchent le paysage.

    Quant aux baldios restants, ils sont loués à des entreprises de cellulose qui y plantent de l’eucalyptus. D’autres servent à faire des parcs d’éoliennes. Toutes les lois promues par les différents gouvernements à travers l’histoire du Portugal vont dans le même sens : privatiser les baldios alors que ces gens ont géré pendant des siècles ces espaces de façon collective et très intelligente.

    J’ai fait ce film avec en tête les forêts au Brésil gérées par les peuples autochtones depuis des siècles, TotalEnergies en Ouganda qui déplace 100 000 personnes de leurs terres pour du pétrole ou encore Sainte-Soline, où l’État aide les intérêts privés à accaparer un autre bien commun : l’eau.

    https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/021223/jose-vieira-la-memoire-des-resistances-face-l-accaparement-des-terres-ete-

    #accaparement_de_terres #terre #terres #dictature #histoire #paysannerie #Serra_do_Caramulo #communaux #salazarisme #progrès #colonisation #colonialisme #rural #modernité #résistance #incendie #boisement #utopie_industrialiste #ingénieurs #ingénieurs_forestiers #propriété #industrie_du_bois #Junte_de_colonisation_interne #colonies_de_repeuplement #cellulose #pinèdes #feux #paysage #privatisation #eucalyptus #éoliennes #loi #foncier #Portugal #forêt

  • Le combat des #éleveurs du #Ndiaël pour récupérer « leurs terres »

    Dans le nord-ouest du Sénégal, une coalition de 37 villages proteste depuis dix ans contre l’attribution de 20 000 hectares à une entreprise agroalimentaire. Ce conflit foncier illustre un phénomène généralisé sur le continent africain : l’#accaparement_de_terres par des #multinationales.

    Tout a dû paraître parfait au ministre de l’élevage du Niger lorsqu’il a visité, le 1er juin 2022, les installations des Fermes de la Teranga, une entreprise implantée dans le nord-ouest du Sénégal, à une cinquantaine de kilomètres de Saint-Louis : immenses étendues de cultures verdoyantes, systèmes d’irrigation fonctionnels, grosses machines agricoles...

    Devant les caméras, Tidjani Idrissa Abdoulkadri s’est dit « très impressionné » par le travail de cette société, qui dit cultiver de la luzerne sur 300 hectares depuis 2021. Il a émis le souhait qu’un jour le fourrage qu’elle produit puisse nourrir le bétail nigérien.

    Mais le tableau qu’a vu le ministre est incomplet. Car à une quinzaine de kilomètres de là, au bout de pistes tracées dans la terre sableuse, Gorgui Sow fulmine. Installé sur une natte dans le salon de sa petite maison, ce septuagénaire pas du genre à se laisser faire raconte comment, depuis dix ans, il s’oppose à ce projet agro-industriel. Son combat, explique-t-il en pulaar, lui a valu de multiples intimidations et convocations à la gendarmerie. Mais pas question de renoncer : la survie de sa famille et du cheptel qui assure ses moyens d’existence en dépend.

    Tout est parti d’un décret signé en 2012 par le président Abdoulaye Wade, cinq jours avant le second tour d’une élection présidentielle à laquelle il était candidat, et confirmé après des tergiversations par son successeur, Macky Sall. Ce texte attribue pour cinquante ans renouvelables 20 000 hectares à Senhuile, une entreprise inconnue, créée par des investisseurs sénégalais et italiens au profil flou.

    La superficie en question couvre trois communes, Ronkh, Diama et Ngnith, mais la majeure partie se trouve à Ngnith, où elle englobe plusieurs dizaines de villages, dont celui de Gorgui Sow. Le décret prévoit aussi l’affectation de 6 500 hectares aux populations qui seraient déplacées par les plans de l’entreprise consistant à produire des graines de tournesol pour l’export.

    Toutes ces terres, proches du lac de Guiers, le plus grand lac du Sénégal, faisaient jusque-là partie de la réserve naturelle du Ndiaël, créée en 1965 et représentant 46 550 hectares. Les populations qui y vivaient pouvaient continuer à y faire pâturer leurs bêtes, soit des milliers de chèvres, ânes, chevaux, moutons, vaches. Elles pouvaient aussi y ramasser du bois mort, récolter des fruits sauvages, des plantes médicinales, de la gomme arabique, etc. Elles avaient en revanche l’interdiction d’y pratiquer l’agriculture.

    Gorgui Sow et ses voisins, tous éleveurs comme lui, ont donc été outrés d’apprendre en 2012 que non seulement leurs lieux de vie avaient été attribués à une entreprise, mais que cette dernière allait y développer à grande échelle une activité longtemps proscrite, le tout pour alimenter des marchés étrangers.

    À l’époque, ce type de transaction foncière était déjà devenu courant au Sénégal. Depuis, le mouvement s’est poursuivi et concerne toute l’Afrique, qui représente 60 % des terres arables de la planète : elle est le continent le plus ciblé par les accaparements fonciers à grande échelle et à des fins agricoles, selon la Land Matrix, une initiative internationale indépendante de suivi foncier.

    Comme les communautés locales ne disposent, en général, que d’un droit d’usage sur les terres qu’elles occupent et que le propriétaire, à savoir l’État, peut les récupérer à tout moment pour les attribuer à un projet déclaré « d’utilité publique », les effets sont similaires partout : elles perdent l’accès à leurs champs, sources d’eau, lieux de pâturage, etc. C’est ce qui est arrivé avec Senhuile.

    À ses débuts, l’entreprise, qui promettait de créer des milliers d’emplois, a défriché plusieurs milliers d’hectares (entre 5 000 et 7 000, selon l’ONG ActionAid), creusant des canaux d’irrigation depuis le lac de Guiers, installant des barbelés. Ce qui était une forêt est devenu une étendue sableuse dégarnie, un « vrai désert », disent les riverains. Mais Senhuile a dû s’arrêter : une partie de la population s’est soulevée, affrontant les gendarmes venus protéger ses installations. Elle n’a au bout du compte pratiquement rien cultivé.

    « Senhuile a détruit les ressources naturelles qui nous permettaient de vivre, explique aujourd’hui Gorgui Sow. Des enfants se sont noyés dans les canaux. Les barbelés qu’elle a installés ont tué nos vaches, la zone de pâturage a été considérablement réduite. » Lui et d’autres habitants ont constitué le Collectif de défense des terres du Ndiaël (Coden) pour demander la restitution de cet espace qu’ils considèrent comme le leur. Il rassemble 37 villages de la commune de Ngnith, ce qui représente environ 10 000 personnes. Tous sont des éleveurs semi-nomades.
    De Senhuile aux Fermes de la Teranga

    Au fil des ans, le Coden que préside Gorgui Sow a noué des alliances au Sénégal et à l’étranger et a bénéficié d’une large couverture médiatique. Il a rencontré diverses autorités à Dakar et dans la région, manifesté, envoyé des lettres de protestation, obtenu des promesses de partage plus équitable des terres. Mais rien ne s’est concrétisé.

    En 2018, il y a eu un changement : Frank Timis, un homme d’affaires roumain, a pris le contrôle de Senhuile, à travers une autre entreprise, African Agriculture Inc. (AAGR), enregistrée en 2018 aux îles Caïmans. C’est à cette occasion que Senhuile a été rebaptisée Fermes de la Teranga, un mot wolof signifiant « hospitalité ». Le nom de Frank Timis est bien connu au Sénégal : il a été notamment cité, avec celui d’un frère de Macky Sall, dans un scandale concernant un contrat pétrolier.

    À la stupeur des éleveurs de Ngnith, AAGR a déposé en mars 2022 une demande d’introduction en Bourse auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC), à Washington, afin de lever des fonds. Disant avoir des intérêts au Sénégal et au Niger, elle annonce vouloir intégrer le marché international de vente de crédits carbone, de biocarburants et surtout de luzerne qu’elle a l’intention de proposer aux éleveurs locaux et de la région « ainsi qu’à l’Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et à l’Europe », selon le document remis à la SEC.

    « Qui chez nous aura les moyens d’acheter ce fourrage ? Celui que l’entreprise vend actuellement est hors de prix ! », s’agace Bayal Sow, adjoint au maire de Ngnith et membre du Coden. Il craint l’existence d’objectifs inavoués dans cette affaire, comme de la spéculation foncière. À ses côtés, dans son bureau de la mairie de Ngnith, écrasée par la chaleur de cette fin de saison sèche, un autre adjoint au maire, Maguèye Thiam, acquiesce, écœuré.

    Puisque la zone de pâturage a diminué, troupeaux et bergers sont contraints de partir loin, hors du Ndiaël, pour chercher du fourrage et des espaces où paître, précise-t-il. Dans ces conditions, l’idée que les territoires où les cheptels avaient l’habitude de se nourrir soient transformés en champs de luzerne pour produire du fourrage qui sera très certainement vendu à l’étranger paraît inconcevable.

    Être employé par les Fermes de la Teranga est également impensable : « Nous sommes une population d’éleveurs à 90 %, sans formation, sans diplôme. Nous ne pourrions être que de simples ouvriers. Cela n’a aucun intérêt », observe Hassane Abdourahmane Sow, membre du Coden. « Comment peut-on justifier l’attribution d’autant de terres à une entreprise alors que les populations locales en manquent pour pratiquer elles-mêmes l’agriculture et que l’État parle d’autosuffisance alimentaire ? », demande un autre ressortissant de la région.

    De son côté, AAGR assure que tout se passe bien sur le terrain. Sur le plan social, détaille-t-elle dans un courriel, le processus de concertation avec toutes les parties impliquées a été respecté. Elle dit avoir embauché sur place 73 personnes « qui n’avaient auparavant aucun emploi ni moyen de subsistance ».
    Dissensions

    Comme preuves de ses bonnes relations avec les populations locales, AAGR fournit des copies de lettres émanant de deux collectifs, l’un « des villages impactés de la commune de Ngnith », l’autre « des villages impactés de la commune de Ronkh », lesquels remercient notamment les Fermes de la Teranga de leur avoir donné du sucre lors du ramadan 2021. Ces deux collectifs « qui ont des sièges sociaux et des représentants légaux » sont les « seuls qui peuvent parler au nom des populations de la zone », insiste AAGR. « Toute autre personne qui parlera au nom de ces populations est motivée par autre chose que l’intérêt de la population impactée par le projet », avertit-elle.

    La société, qui a parmi ses administrateurs un ancien ambassadeur américain au Niger, communique aussi deux missives datées du 15 et 16 juillet 2022, signées pour la première par le député-maire de Ngnith et pour la seconde par le coordonnateur du Collectif de villages impactés de Ngnith. Dans des termes similaires, chacun dit regretter les « sorties médiatiques » de « soi-disant individus de la localité pour réclamer le retour de leurs terres ». « Nous sommes derrière vous pour la réussite du projet », écrivent-ils.

    Les Fermes de la Teranga se prévalent en outre d’avoir mis à disposition des communautés locales 500 hectares de terres. « Mais ces hectares profitent essentiellement à des populations de Ronkh qui ne sont pas affectées par le projet », fait remarquer un ressortissant de Ngnith qui demande : « Est-ce à l’entreprise “d’offrir” 500 hectares aux communautés sur leurs terres ? »

    Non seulement ce projet agro-industriel a « un impact sur nos conditions de vie mais il nous a divisés », s’attriste Hassane Abdourahmane Sow : « Des membres de notre collectif l’ont quitté parce qu’ils ont eu peur ou ont été corrompus. Certains villages, moins affectés par la présence de l’entreprise, ont pris parti pour elle, tout comme des chefs religieux, ce qui a là aussi généré des tensions entre leurs fidèles et eux. »

    « Il faut s’asseoir autour d’une table et discuter, suggère Maguèye Thiam. Nous ne sommes pas opposés à l’idée que cette société puisse bénéficier d’une superficie dans la région. Mais il faut que sa taille soit raisonnable, car les populations n’ont que la terre pour vivre », observe-t-il, donnant l’exemple d’une autre firme étrangère implantée sur 400 hectares et avec laquelle la cohabitation est satisfaisante.

    Interrogé par messagerie privée à propos de ce conflit foncier, le porte-parole du gouvernement sénégalais n’a pas réagi. Les membres du Coden répètent, eux, qu’ils continueront leur lutte « jusqu’au retour de (leurs) terres » et projettent de nouvelles actions.

    https://www.mediapart.fr/journal/international/260822/le-combat-des-eleveurs-du-ndiael-pour-recuperer-leurs-terres

    #élevage #terre #terres #résistance #Sénégal #industrie_agro-alimentaire #Fermes_de_la_Teranga #agriculture #décret #Senhuile #Ronkh #Diama #Ngnith #tournesol #graines_de_tournesol #exportation #réserve_naturelle #foncier #lac_de_Guiers #eau #irrigation #barbelés #déforestation #pâturage #Collectif_de_défense_des_terres_du_Ndiaël (#Coden) #Frank_Timis #African_Agriculture_Inc. (#AAGR) #luzerne #fourrage #spéculation #conflits

  • Nigeria : les conflits pour la terre, principal problème sécuritaire — La Libre Afrique
    https://afrique.lalibre.be/14063/nigeria-les-conflits-pour-la-terre-principal-probleme-securitaire

    Le conflit séculaire pour l’#appropriation des #terres entre #éleveurs nomades et #agriculteurs sédentaires s’est mué en une lutte âpre pour les ressources, provoquée par la #sécheresse et la #désertification dans le nord du #Nigeria et plus largement au #Sahel, qui obligent les pasteurs à migrer vers le Sud. La rapide croissance démographique du pays, qui compte déjà 180 millions d’habitants et devrait devenir le troisième pays le plus peuplé au monde d’ici à 2050, selon l’ONU, aggrave la situation face à des pouvoirs publics inertes depuis des décennies.

    « L’appareil sécuritaire nigérian a échoué lamentablement, créant un environnement qui encourage les éleveurs à utiliser la violence pour accéder à la propriété privée pour le #pâturage pendant que les fermiers recourent à l’#auto-défense pour protéger leurs terres », analyse SBM Intelligence. Les tensions sont particulièrement vives dans le centre du Nigeria, vaste région fertile où les éleveurs et leurs troupeaux – le pays compte près de 135 millions de têtes de #bétail – sont accusés de faire incursion dans les fermes et de saccager les cultures.

  • Stockez du carbone ! - Institut de recherche pour le développement (IRD)
    http://www.ird.fr/la-mediatheque/dossiers-thematiques/desertification-et-degradation-des-terres/a-lire/stockez-du-carbone

    Afin d’apporter une approche factuelle et scientifique à cet engagement, les initiateurs de l’étude « Soil Carbon 4 per mille » [1] ont sélectionné 20 pays possédant des bases de données disponibles. « L’ Afrique du Sud présente un potentiel élevé de #séquestration_de_carbone dans les #sols. Ses stocks sont en effet fortement dégradés du fait de la mauvaise gestion des #pâturages couvrant 50 % de la surface du pays,souligne le pédologue à l’IRD, Vincent Chaplot. Auparavant, un équilibre existait de par le broutage par les troupeaux qui se déplaçaient constamment. Mais l’homme a rompu cette harmonie en cloisonnant et brûlant ces espaces, ce qui a conduit à un appauvrissement du sol et des émissions massives de gaz à effet de serre vers l’atmosphère. »

    La dégradation de ces zones de pâturage a ainsi généré une perte pouvant aller jusqu’à 90 % du stock de carbone. A l’échelle du pays, la mise en place du pâturage intensif éphémère – passage dense d’herbivores durant une courte période – augmenterait le stock de carbone de 80 millions de tonnes à 110 millions de tonnes par an. Soit un accroissement de 35 pour mille par an, pour un objectif mondial de 4 pour mille.

    Outre cette nouvelle pratique de pâturage, l’apport d’amendements organiques (+ 0,5 tonne de carbone par hectare par an), la rotation des cultures (+ 0,2 tonne de carbone par hectare par an), le
    reboisement (+0,6 tonne de carbone par hectare par an) et la diminution du labour (+0,3 tonne de carbone par hectare par an) sont autant d’outils en réponse à l’initiative « 4 pour mille ».

    Soil carbon 4 per mille
    http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0016706117300095

    • #pastoralisme

      Vincent Delargillière (Dairy) livre ses techniques de pâturage tournant
      http://www.web-agri.fr/conduite-elevage/alimentation/article/dairy-devoile-ses-techniques-pour-realiser-des-economies-grace-a-l-herbe-11

      « Grand Calife » du forum de Web-agri depuis près de dix ans, celui qui se fait surnommer « Dairy » sur la toile est éleveur non loin de Beauvais dans l’Oise. Avec son père et son frère, Vincent Delargillière élève 85 vaches laitières, une trentaine de bœufs et cultive 200 hectares, dont 75 ha de prairies.

      En 1999, Vincent effectue son stage six mois dans une ferme de 700 vaches en Nouvelle-Zélande : pas de stabulation, des vaches dehors toute l’année, pas de concentré, des lactations synchronisées avec la saison de l’herbe et parfois jusqu’à 50 vêlages dans la même journée. Avec un lait payé moins de 200 €/t, les Néo-zélandais parvenaient à tirer un revenu. Vincent retient les enseignements : ce qui compte ce n’est pas tant la production par vache, mais bien la marge sur coût alimentaire et le nombre de litres de lait par hectare d’herbe.
      […]
      « L’objectif, c’est d’avoir un fort chargement instantané avec toujours de l’herbe fraîche disponible au bon stade. J’utilise environ 80 ares d’herbe par 24 heures avec 85 vaches. Au total, cela représente 25 ares d’herbe accessibles par vache, ce n’est pas énorme, mais le #pâturage_tournant_intensif permet de vraiment valoriser l’herbe disponible. Ça ne coûte quasiment rien, quelques abreuvoirs et du fil électrique, par contre on a beaucoup à y gagner, en argent comme en temps de travail ! » En avril par exemple, avec de l’herbe de qualité, le troupeau a produit 60.000 litres de lait avec moins de 3 tonnes de tourteau de colza acheté au prix fort à 340 €/t. Alors qu’en hiver avec du maïs et de l’enrubannage, la consommation avoisine plutôt les 15 tonnes de tourteau par mois pour un litrage équivalent.

    • L’Afrique du Sud n’est pas un pays souffrant de la faim si ce n’est à cause des inégalités mais pas par manque de ressources. C’est un gros producteur de viande dont une partie est destinée à l’exportation. Le ranching qui est pratiqué a détruit les sols, ce n’est donc pas un luxe de mieux gérer ces sols, de les restaurer, c’est une nécessité...

  • Les feux de forêt en Méditerranée : un faux procès contre Nature | Cairn.info
    http://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2005-4-page-289.htm
    Pas tout lu

    Le caractère pyrophile de la végétation méditerranéenne est le résultat d’une longue évolution qui remonte au moins au Néolithique. L’intensification des #incendies, liée au développement des #cultures et à la nécessité d’ouvrir des espaces de #pâturage pour les #troupeaux_domestiques, a largement contribué à diffuser les chênes sempervirents et les pins méditerranéens, au détriment parfois de forêts caducifoliées préexistantes comme l’a démontré A. Durand (1998) pour le Languedoc. En Espagne, parmi les nombreux gisements anthracologiques analysés par J.-L. Vernet (1997, p. 129), celui de la Cova de Cendres (province d’Alicante) est l’un des plus représentatifs de la transformation ancienne des #paysages_forestiers_méditerranéens par le feu. Vers 7 500 BP, la végétation de cette région ibérique se composait d’une chênaie verte, accompagnée par un chêne caducifolié (probablement le chêne faginé). L’exploitation de la chênaie, ainsi que la pratique de l’élevage et de l’agriculture, se sont traduites par une première phase d’ouverture des peuplements vers 6 000 BP. L’utilisation du feu est signée par l’apparition de bio-indicateurs pyrophiles comme le #pin_d’Alep. La substitution de la chênaie par une pinède à pin d’Alep n’apparaît qu’au début du #Néolithique, entre 6 000 et 4 500 BP. Elle est liée en grande partie à la multiplication des incendies d’origine humaine. La répétition des feux durant le #Chalcolithique et l’âge du Bronze, entre 4 000 et 3 000 BP, a provoqué l’expansion d’un matorral composé de #pyrophytes (ciste, romarin, lavande, bruyère multiflore) au détriment de la #pinède.

    #incendies #forêt #Méditerranée #agriculture #climat

  • La géographie humaine des régions montagneuses post-socialistes

    Matthias Schmidt
    Human Geography of Post-Socialist Mountain Regions [Texte intégral]
    An Introduction
    Géographie humaine des régions montagneuses post-socialistes [Texte intégral | traduction]
    Une introduction
    Alexey Gunya
    Land Reforms in Post-Socialist Mountain Regions and their Impact on Land Use Management : a Case Study from the Caucasus [Texte intégral]
    Les réformes foncières dans les régions de montagnes post-socialistes et leur impact sur l’aménagement du territoire – une étude de cas dans le #Caucase [Texte intégral | traduction]
    Jesse Quinn
    Gatekhili Mountains, gatekhili State : Fractured Alpine Forest Governance and Post-Soviet Development in the Republic of Georgia [Texte intégral]
    Montagnes gatekhili, État gatekhili : gestion fracturée de la #forêt alpine et développement post-soviétique en République de #Géorgie [Texte intégral | traduction]
    Aiganysh Isaeva et Jyldyz Shigaeva
    Soviet Legacy in the Operation of Pasture Governance Institutions in Present-Day Kyrgyzstan [Texte intégral]
    L’héritage soviétique dans les actions des institutions de gestion des #pâturages au #Kirghizistan [Texte intégral | traduction]
    Irène Mestre
    Quand les bergers creusent la montagne. Impact des activités minières artisanales sur les systèmes agropastoraux du #Kirghizstan. Étude de cas dans la région de #Naryn [Texte intégral]
    When Shepherds Mine Mountains : The Impact of Artisanal Mining on Agropastoral Systems in Kyrgyzstan. Case Study of Naryn Province [Texte intégral | traduction]
    Andrea Membretti et Bogdan Iancu
    Dai contadini operai agli amenity migrants. L’eredità del socialismo e il futuro del ruralismo montano in Romania [Texte intégral]
    From Peasant Workers to Amenity Migrants. Socialist Heritage and the Future of Mountain Rurality in Romania [Texte intégral | traduction]

    http://rga.revues.org/3555
    #soviétisme #post-soviétisme #post-socialisme #montagne #revue #Roumanie #mines

  • Planète sable - La Chine en guerre contre le « dragon jaune »
    http://www.arte.tv/fr/videos/053446-001-A/planete-sable

    La #Chine est menacée. Ses #déserts anciens, apparus il y a longtemps dans le nord et le centre du pays, continuent de s’étendre. De nouveaux sont en formation. Les zones arides et semi-arides couvrent désormais la moitié de son gigantesque territoire. Elles grignotent peu à peu les terres arables, dont le recul force de nombreuses populations villageoises à se déplacer. Les barrières végétales naturelles qui se dressent aux confins des déserts ne sont ni assez nombreuses ni assez puissantes pour retenir le sable qui s’envole et retombe sur Pékin. À chaque printemps, la capitale chinoise et sa région sont noyées, durant des jours entiers, dans les #tempêtes_de_sable. Mêlant sédiments et poussières de #sable, ce « #dragon_jaune » contre lequel les autorités se mobilisent affecte directement plus de deux cent cinquante millions de personnes. Et bien davantage encore si l’on ajoute les zones touchées au-delà des frontières de l’Empire du Milieu, jusqu’en Corée ou au Japon. Engagée contre l’avancée inexorable de ces déserts, une armée de trente-deux mille « faiseurs de pluie » se bat quotidiennement. Des équipes scientifiques sont également à pied d’œuvre pour réintroduire des espèces végétales dans les sols appauvris. Une « #muraille_verte », aussi longue que la mythique Grande Muraille, commence à sortir de terre pour faire barrage à l’ennemi.

    #désertification #végétalisation #pluie_artificielle #cyanobactérie #lichen #salinisation

  • Emerging land use practices rapidly increase soil organic matter : Nature Communications
    http://www.nature.com/articles/ncomms7995

    The loss of organic matter from agricultural lands constrains our ability to sustainably feed a growing population and mitigate the impacts of climate change. Addressing these challenges requires land use activities that accumulate soil carbon (C) while contributing to food production. In a region of extensive soil degradation in the southeastern United States, we evaluated soil C accumulation for 3 years across a 7-year chronosequence of three farms converted to management-intensive grazing. Here we show that these farms accumulated C at 8.0 Mg ha−1 yr−1, increasing cation exchange and water holding capacity by 95% and 34%, respectively. Thus, within a decade of management-intensive grazing practices soil C levels returned to those of native forest soils, and likely decreased fertilizer and irrigation demands. Emerging land uses, such as management-intensive grazing, may offer a rare win–win strategy combining profitable food production with rapid improvement of soil quality and short-term climate mitigation through soil C-accumulation.

    #sol #carbone #stratégie #pâturage #production_alimentaire #climat #CO2