Les industriels les appellent « chaufferies #CSR », pour combustible solide de récupération. Il s’agit en réalité d’#incinérateurs destinés à brûler les #plastiques non recyclés de nos poubelles jaunes, les restes de meubles en #bois vernis ou peints, des tonnes de #textiles broyés et de #déchets industriels. La chaleur issue de la combustion est récupérée pour alimenter une usine voisine ou un réseau de chauffage urbain. Un business à plusieurs milliards d’euros que les géants Veolia, Suez et Dalkia se disputent… Avec le soutien de la puissance publique. Ces installations bénéficient en effet d’une fiscalité très avantageuse et de centaines de millions d’euros de subventions publiques.
A mesure que ces projets apparaissent au grand jour, des collectifs de citoyens, notamment des médecins, s’alarment des risques sanitaires et de l’inconséquence de les installer à quelques mètres d’habitations. L’association Zero Waste appelle à un moratoire alors que la France détient près d’un tiers des incinérateurs d’Europe (119 d’ordures ménagères, et 8 CSR), en capacité suffisante pour les déchets actuels. Pourquoi donc en construire de nouveaux alors que l’urgence écologique impose de changer nos modes de consommation ?
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A les entendre, les déchets ne sont plus un problème, mais une solution : un combustible made in France. La loi pour la transition énergétique de 2015 a donné une assise légale à ces CSR, et mis le business sur les rails. Débuts timides jusqu’à la guerre en Ukraine, sept ans plus tard. Les tensions d’approvisionnement en gaz deviennent un tremplin inespéré pour la filière, l’argument en or pour convaincre, même avec un rendement énergétique limité.
Veolia, Suez et Dalkia se positionnent sur ce nouveau marché, où l’on trouve aussi Paprec, Idex, Guyot environnement, Coriance ou encore la multinationale américaine Urbaser qui tente de chiper des parts du gâteau… particulièrement crémeux en cas de deal avec une collectivité : rentrées d’argent assurées pendant vingt-cinq ans.
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L’avis du 29 avril, que Libération a consulté, établit l’ambiguïté comptable : « La libération massive et instantanée de ce carbone [liée à la combustion du bois] dans l’atmosphère crée une dette climatique immédiate qui ne pourra être compensée par la croissance forestière que sur un temps long (plusieurs décennies). » Un espoir pour les nombreuses luttes locales sur les projets de chaufferies CSR : « Pire encore que le bois. Vous ajoutez les #Pfas et tout un tas de polluants. Il faut une prise de conscience nationale. »
A Strasbourg, Thomas Bourdrel, lui aussi médecin et à l’origine du collectif Air santé climat, se désole de l’absence de débat : « J’ai l’impression de revivre la promotion du diesel par les pouvoirs publics, avec cette capacité des politiques à fermer les yeux devant une réalité scientifique. » Son alerte remonte à 2019, lors de la mise en route de l’une des toutes premières chaufferies CSR dans un quartier populaire de Strasbourg. Depuis, selon une note de janvier 2026 de l’Ademe, l’agence de la transition écologique, 44 projets sont à l’étude… En toute opacité : la liste de leur emplacement n’est pas publique et les riverains en apprennent l’existence très tardivement. Libération publie en exclusivité la carte d’une partie de ces incinérateurs nouvelle génération sur les rails.
[...] « On crée des verrous économiques en misant sur un flux constant de déchets sur la durée. » Pauline Debrabandère, responsable plaidoyer de Zero Waste France, en est convaincue : « Les industriels n’ont aucun intérêt à une réduction de déchets, vu qu’ils gagnent de l’argent en les brûlant. »
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La France est championne européenne du nombre d’incinérateurs, et… mauvaise élève en recyclage. Seuls 26% de nos emballages plastiques sont recyclés alors que l’objectif était d’atteindre 50 % en 2025. Résultat : 1,5 milliard d’euros de pénalités versées à l’Union européenne l’année dernière. « Je pense qu’il faut maintenant bouger », a réagi, penaud, Emmanuel Macron, exigeant l’ouverture d’une concertation en vue d’actions concrètes, « la consigne de bouteilles pourra en faire partie ». L’association Zero Waste pointe le peu d’argent public consacré à la prévention et au tri des déchets, qui est pourtant la première alternative pour éviter de multiplier les chaufferies CSR. Cela représentait 1 % du budget des collectivités locales en 2022, contre 39 % pour le traitement. La construction des incinérateurs représente des dizaines de millions d’euros et les contrats d’exploitation se chiffrent pour certains en milliards. Une fois en route, l’installation carbure jour et nuit, sept jours sur sept… pendant vingt-cinq ans en moyenne.
Chaque four est dimensionné pour un tonnage précis, établi à l’avance dans le cahier des charges. 350 000 tonnes annuelles à Dombasle-sur-Meurthe (Meurthe-et-Moselle), 43 460 à Lannemezan (Hautes-Pyrénées), plus de 400 000 tonnes à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), selon des documents internes consultés par Libération. « Pour avoir la meilleure rentabilité, il faut alimenter en quantité constante », explique, sous couvert d’anonymat, un ingénieur un temps dans le business. Les fours fonctionnent même les jours de canicule, les préfets le savent : pendant la phase de démarrage, il y a toujours plusieurs heures sans aucune filtration des fumées.
Pour s’assurer un « gisement » suffisant − c’est le terme utilisé −, les industriels voient loin. Ainsi dans sa délibération votée fin décembre, le Conseil de #Paris a validé la possibilité de ratisser dans un rayon de 300 kilomètres pour alimenter la chaufferie qu’il souhaite installer à Vitry-sur-Seine, à cinq kilomètres de la capitale.
[...] Sur le sujet, les lignes politiques sont, pour le moins, floues. A Paris, le projet de chaudière CSR a été ficelé par Dan Lert, élu écologiste, et compte parmi ses opposants Mathilde Panot, député LFI du Val-de-Marne. Tandis qu’à Montpellier, René Revol, un proche du patron des Insoumis, soutient le projet du maire socialiste Michaël Delafosse…
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Autre cas d’école : Comité 21, une association qui « accompagne les acteurs publics et privés pour faire converger les initiatives et construire des réponses collectives aux défis écologiques, sociaux et économiques ». Cette association est présidée par Antoine Pellion qui est aussi le directeur adjoint du groupe Idex, en charge de développer des centrales d’énergie à partir de CSR. Avant de rejoindre le groupe privé, Antoine Pellion était au cœur de l’appareil de l’Etat. Secrétaire général à la planification écologique entre 2022 et 2025, après avoir été conseiller environnement de Macron en début de premier mandat. Mieux : en 2014, il faisait partie du cabinet de la ministre de l’écologie Ségolène Royal au moment même où se tricotait la loi transition écologique qui donne un cadre légal aux chaufferies CSR. Mélange des genres ? Contacté, Antoine Pellion n’a pas donné suite.
L’Etat soutient à fond la filière. C’est inscrit dans « la Stratégie nationale bas-carbone » et la programmation pluriannuelle de l’énergie 2026-2035 », rappelle-t-on chez Dalkia, « ravi » que Libération s’intéresse à cette filière en devenir.
Les chaufferies CSR sont, de fait, boostées par des centaines de millions d’argent public. Entre 2016 et 2024, sept appels à projets ont ainsi été lancés par l’#Ademe, l’agence publique de la transition écologique. Soit 21 projets et 240 millions d’euros de subventions engagées. En 2023, 23 % du fonds économie circulaire (71 millions) a servi à soutenir des projets de chaufferies CSR, note la sénatrice Christine Lavarde (LR), membre de la commission des finances dans un récent rapport d’information. Qui s’étonne, au passage, que des sociétés du CAC40 et cabinets de conseil soient éligibles à cet argent public.
Le robinet des subventions s’est refermé l’année dernière avec la crise budgétaire. Valérie Jouvin, cheffe du service de valorisation des déchets à l’Ademe, le regrette : « Nous n’avons plus de ligne budgétaire dédié. Mais nous continuons d’accompagner les projets en cours. » A Montpellier, François Vasquez, ancien élu en charge des déchets, enrage. « L’institution chargée de notre transition écologique finance des incinérateurs déguisés, et donne une caution morale aux élus. » Le nouveau maire de Lannemezan, Laurent Lages (sans étiquette), le formule ainsi : « Quand l’Ademe soutient, on a vite fait de penser que c’est un bon projet. » Quel que soit le lieu ? Dans l’analyse des dossiers, l’emplacement, et notamment la proximité avec des #écoles, des habitations ou un hôpital, n’entre pas dans les critères de l’Ademe. « Une réglementation existe, les services de la préfecture et la direction régionale de l’environnement (Dreal) mènent des études d’impact et délivrent les autorisations. Nous, on s’assure que les feux sont verts », répond Thierry Rolland, en charge d’accompagner la filière à l’Ademe.
L’opportunité des CSR est-elle débattue en interne ? Thierry Rolland balaye : « Non. Les craintes des riverains sont entendables, mais il faut bien faire quelque chose de nos déchets non recyclés. Mieux vaut les brûler que les enfouir. » Pour Francis Finot, cette argumentation s’arrête en chemin : « La combustion ne fait pas tout disparaître. Elle crée des poussières très toxiques en partie captées par les filtres… qui sont ensuite enfouies. »
Ce soutien public aux CSR pénalise, par ricochet, les solutions alternatives. « Vous avez beau proposer des solutions de recyclage, c’est compliqué de rivaliser. Les élus cherchent la solution la moins chère et la plus rapide », raconte, dépité, un entrepreneur du secteur, qui s’exprime sous anonymat de peur de se mettre des élus à dos.
Dans ses pronostics optimistes, l’Ademe table sur 20 millions de tonnes de CSR potentiellement mobilisables en 2040, contre un million aujourd’hui. « Une partie pourrait partir à l’exportation », précise Roland Marion, directeur de l’économie circulaire, rappelant l’objectif fixé par le secrétariat à la planification écologique d’atteindre 4 millions d’ici 2030. Dans une note publiée au creux de l’été 2025 sur l’impact environnemental de la filière, l’agence admet que vu « que plus des 2/3 du potentiel de CSR est issu de déchets d’activités économiques et que la composition est fortement incertaine, il n’a pas été possible de définir une composition précise du CSR ». Ces déchets sont donc classés comme non dangereux sans en connaître la composition. A fortiori le cocktail des molécules porté à haute température. Amélie Boespflug, du collectif 3R, en reste sans voix : « Et cela ne questionne aucun responsable de ce pays ? »