#pendant_qu’il_est_trop_tard

  • Vous vous souvenez sans doute que cela ne s’était pas très bien passé avec Nicolas-Machin-de-la-banque au téléphone la dernière fois ( https://seenthis.net/messages/737820 ).

    Et bien cela n’a pas été beaucoup mieux avec sa collègue Caroline-Bidule-de-la-banque-aussi .

    Le 2 janvier j’avais rendez-vous avec elle pour l’ouverture d’un compte au nom de mon fils autiste qui ne s’appelle pas Emile, et donc placé sous mesure de protection. Le rendez-vous a duré une heure et demie à cause de la complète incompétence de Caroline-Bidule-de-la-banque-aussi, Emile est resté hyper placide, mais je voyais bien comment Caroline-Bidule-de-la-banque-aussi elle était moyen enthousiaste à l’idée d’accueillir dans son bureau un peu de différence et d’altérité, elle était stressée mais alors stressée, d’ailleurs j’ai craint qu’Emile, mais en fait non, placide et tranquille Emile.

    Au bout d’une heure et demi, Caroline-Bidule-de-la-banque-aussi me promet, elle n’a jamais eu d’autres regards que de biais pour Emile pour lequel elle ouvrait un compte, que je vais bientôt être contacté par un service spécial de la banque qui s’occupe justement des cas comme celui de votre fils, texto, devant mon fils.

    Un mois plus tard, pas le plus petit contact de la banque, je passe devant, j’ai une demi-heure devant moi, je suis de bon poil, on est samedi matin, je me dis que je vais aller demander à Caroline-Bidule-de-la-banque-aussi et Niolas Machin de la Banque où ils en sont ?

    Et quand Caroline-Bidule-de-la-banque-aussi me voit entrer c’est clair qu’elle ferait son impossible pour ne pas avoir à me parler sans compter que je vois qu’elle cherche du regard Emile. Quand vient mon tour, je lui explique que je viens aux nouvelles et que j’aimerais bien savoir où en est l’ouverture de compte pour mon fils placé sous mesure de protection juridique.

    CAROLINE-BIDULE-DE-LA-BANQUE-AUSSI

    ― Bah vous n’avez pas répondu à mon message.

    PHILIPPE DE JONCKHEERE (qui se met au diapason)

    ― Bah je n’ai pas reçu votre message

    CAROLINE-BIDULE-DE-LA-BANQUE-AUSSI

    ― Si je vous ai appelé

    PHILIPPE DE JONCKHEERE (qui tente de hausser le niveau de la discussion)

    ― Vous savez Madame quand mon téléphone sonne, souvent je tâche d’y répondre et quand je ne peux pas y répondre, un répondeur se met en route et je tâche d’avoir assez de politesse pour rappeler correspondants et correspondantes

    CAROLINE-BIDULE-DE-LA-BANQUE-AUSSI

    ― Ce n’est pas la peine de me parler sur ce ton, je ne suis pas idiote.

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Je n’ai rien dit qui laisse supposer une chose pareille, en revanche cela fait un mois que je suis en attente de l’ouverture du compte de mon fils et le juge des tutelles me demande des comptes justement.

    CAROLINE-BIDULE-DE-LA-BANQUE-AUSSI

    ― Bah tant que vous n’aurez pas rempli le papier que je vous parle dans mon appel, je ne peux pas ouvrir le compte.

    PHILIPPE DE JONCKHEERE (qui hausse un peu le ton)

    ― Madame, vous avez mon numéro de téléphone de poche, mon numéro de téléphone au bureau, celui de mon domicile et par ailleurs vous avez mon adresse de mail privé et mon adresse de mail professionnelle, je pense que si vous vouliez me joindre vous pouviez le faire.

    CAROLINE-BIDULE-DE-LA-BANQUE-AUSSI

    ― Mais puisque je vous dis que je vous ai laissé un message

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Mais puisque je vous dis que je n’ai pas reçu ce message (en revanche de la publicité j’en reçois de vous alors que j’ai clairement indiqué que je ne voulais pas en recevoir)

    CAROLINE-BIDULE-DE-LA-BANQUE-AUSSI

    ― Monsieur vous parlez fort, tout le monde vous entend.

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Là tout de suite je pense que je suis entre 5 et 10% de mes capacités vocales mais continuez comme ça et je pense que je vais rapidement monter à 50%, et je peux aller jusqu’à 100, no Problem. Puisque je suis là, donnez-moi le papier que je dois remplir qu’on en finisse.

    CAROLINE-BIDULE-DE-LA-BANQUE-AUSSI

    ― Ah bah ça va vous n’êtes pas obligée de ma parler sur ce ton.

    Elle me tend un papier comme même les écoles n’osent plus faire signer aux parents pour la sortie de leurs enfants, papier sur lequel Emile devrait remplir certains espaces, je soussigné Emile De Jonckheere déclare sur l’honneur qu’il a bien été mis au courant qu’on ouvrait un compte en banque pour lui et qu’il était sous mesure de protection judiciaire et qu’il ne s’opposait à cette tutelle.

    PHILIPPE DE JONCKHEERE qui commence à 17,5% et qui monte graduellement jusqu’à 32,56% de ses capacités vocales.

    ― Mais vous vous rendez compte de ce que vous faites là ?

    CAROLINE-BIDULE-DE-LA-BANQUE-AUSSI

    ― On fait signer le même papier à tout le monde

    PHILIPPE DE JONCKHEERE (de 32,56% à 38,76%)

    ― Mon fils n’est pas capable de remplir ce papier, que fait-on ?

    CAROLINE-BIDULE-DE-LA-BANQUE-AUSSI

    ― Bah vous, vous pouvez signer pour lui

    PHILIPPE DE JONCKHEERE, pas loin de 48,03%

    ― En fait vous ne vous rendez même plus compte en fait (oui je sais cela fait deux fois en fait dans la même phrase, je voudrais vous y voir à ma place). Le juge des tutelles a placé mon fils sous mesure de protection et m’a confié cette responsabilité parce qu’il ne pouvait pas remplir ou signer ce genre de torche-cul. Par ailleurs si le putain de juge des tutelles l’a placé sous mesure de protection, par définition mon fils ne peut pas s’y opposer. C’est quand que vous branchez votre cerveau, parce que là ça devient urgent.

    CAROLINE-BIDULE-DE-LA-BANQUE-AUSSI (ses collègues courent pour voir ce qu’il se passe)

    ― Ca va là !

    PHILIPPE DE JONCKHEERE (qui a malheureusement dépassé le seuil des 50% et là on ne voit pas bien comment on va ne pas atteindre les 100%)

    ― Non ça ne va pas, tout le système que vous représentez est pourri et corrompu. Regardez le prospectus relatif à cette situation et que vous avez là dans votre jolie présentoir en carton glacé de merde, voyez comme les gens sont souriants, comme ils sont heureux, la tutelle financière avec nous rien de plus fun et voyez comment vous êtes vous, vos collègues, votre petite agence merdique, vous êtes la banque d’un monde qui pourrit.

    Rideau

    Deux clients applaudissent

    Bon alors la question se pose et je la pose ici. Votre argent, il est où ? Dans quelle banque ? Est-ce qu’il existe des banques qui n’ont pas leur siège à La Défense et un directoire dans le seizième arrondissement ? Est-ce qu’il existe des banques avec des employés et des employées qui auront le cerveau branché si je dois retourner dans leur agence avec mon Emile et qui tenteront au moins de lui adresser la parole et de serrer sa grosse paluche pas toujours propre, est-ce que je demande vraiment l’impossible ?

    #pendant_qu’il_est_trop_tard

    • Vas-tu changer de banque ? Est-ce la même banque où tu as tes comptes ?

      Je réponds à ta question : j’ai tout au Crédit Lyonnais. C’est une banque crapule comme les autres, je suis sans illusion, mais je n’ai jamais eu à me plaindre des services dont j’ai eu bsoin (crédits relais, autorisation de découvert à des taux négociés et raisonnables, personnel aimable et aidant dans mon agence). Le seul vrai conflit, c’est ls frais de transfert d’argent de l’étranger : un chèque (même si c’est rare : 20 euros. C’était assez drôle de recevoir un chèque de droits d’auteur d’un éditeur allemand pour 19,90 euros, sur lequel le Crédit Lyonnais à pris 20 euros de frais). Un transfert en francs suisse, c’est 30 euros, en dollars, 30 euros, etc... Je continue de me battre, mais ce n’est pas gagné. ça coûte environ 400 euros par an puique l’essentiel de mes revenus proviennent de l’étranger, ce qui est considérable.

      Il y a certainemen des banques altrnatives plus fréquentables que la tienne. Il parait que la Banque de France, c’est bien...

    • @reka Merci. Oui l’idée c’est de changer, au moins d’agence, je crois que j’ai vraiment épuisé les limites de compétences du personnel de cette agence. Du coup je me disais qu’une banque plus coopérative, mais les quelques renseignements que je glane pour le moment me ramènent à cette triste réalité que les mêmes les plus fréquentables a priori sont souvent adossées à des banques voyous. D’où la question

    • Je ne pouvais plus voir en peinture mes banquiers, j‘ai tenté d‘ouvrir un compte à la Banque Postale — la banque des petites gens — dans mon micro-bled et quand il a vu que je n‘avais pas de revenus réguliers, le jeune loup gominé de cambrousse s‘est mis à me parler comme à une demeurée. Je suis devenue positivement furieuse et j‘ai claqué la porte avant de passer à 200% de volume (j‘ai été chanteuse lyrique dans ma jeunesse, avec une sacrée puissance de tir → je sais placer ma putain de voix et je peux pousser les potards bien au-delà du rouge !).

      Du coup, j‘ai regardé les banques en ligne, filiales des banques qui font la gueule et qui ne font des cadeaux qu‘aux gens aisés à salaires importants, réguliers et garantis.

      Et j‘ai fini par aller à la banque en ligne qui te dit qu‘elle ne trie pas les gens selon leur porte-feuille → Monabanq.

      Elle appartient au groupe Crédit Mutuel et on partage le réseau de guichets automatiques CIC pour les opérations physiques (dépôts de liquide ou de chèques). Pour les DAB, on est libre comme l‘air (pas comme la banque de mon père qui paie une “amende” s‘il retire plus de 3 fois par mois dans un guichet d‘une autre banque (et donc, à 86 ans, il doit aller deux fois plus loin !).

      Pour les frais, ils sont très raisonnables. Par exemple, ma carte bleue visa, c‘est 2€/mois, soit 24€/ an, soit la moitié du prix où je la payais dans mon ancienne banque (pour 0 services en plus).
      Les frais de tenue de compte, c’est 2€/mois si tu n‘as pas de carte de débit. Sinon, c’est compris dedans. Contrairement à mon ancienne banque, qui a rajouté 3€ de plus par mois en rétribution probable de ses mauvais traitements, en plus des 48€ que me coutait la CB.

      Très important : quid de l‘accueil, dans une banque sans guichet ?

      Tu as le choix des armes : messagerie interne ou téléphone. Les gens sont basés dans la région de Lille et j’ai toujours eu des interlocuteurs concernés et efficaces sur une plage horaire bien plus confortable que celle des banques à guichet. En tout cas, ils cherchent toujours à répondre vite et bien à mes demandes. Ils sont même plutôt aimables, même si je ne leur en demande pas tant. Aimables, concernés et efficaces → ça me convient parfaitement.

      Je suis autonome sur la plupart des opérations bancaires, je n‘ai donc pas besoin d‘eux très souvent. J’ai pu ouvrir un compte courant pour ma fille pour ses 16 ans sans complications (ils t‘ouvrent un espace de téléchargement pour les papelards !).

      Bref, je suis contente.
      https://www.monabanq.com/fr/produits/compte_courant.html
      https://www.monabanq.com/fr/pdf/tarifications/monabanq_tarification.pdf

    • @monolecte Merci. Ça a l’air pas mal en effet. Renseigne-toi si tu ne peux pas bénéficier de je ne sais quelle ristourne si d’aventure tu devenais ce qu’ils et elles appellent ma marraine , je me contenterais de recommandatrice .

      Il va falloir que je fasse aussi une liste serrée de toutes les administrations et organismes qui remplissent (peu nombreux) ou vident (nettement plus nombreux hélas) mon compte plus ou moins automatiquement.

    • @philippe_de_jonckheere je suis au Crédit Coopératif depuis 20 ans. J’ai quitté la BNP aavec perte et fracas quand les rapports aux guichets ont commencé à disparaitre, furieux de devoir prendre une carte de retrait dont je n’ai jamais eu besoin de ma vie. Je veux causer à des vrais gens, aimables (ce qui veut dire : qu’on ne brutalise pas dans leur boulot à la con et qui peuvent donc respirer assez pour eux aussi désirer des rapports avec d’autres gens sans heurt), et c’est ce que j’ai trouvé. Tous les problèmes s’y résolvent jusqu’ici en causant, doucement, j’atteins jamais le niveau 10. Tout se passe au guichet et je n’ai toujours pas de carte de retrait. Le reste des services est jusqu’ici à l’avenant. Les gens dans la file d’attente ressemblent d’assez près à ceux que je peux croiser dans les différents mondes qui s’agglutinent au mien.
      Bon, c’est quand même une banque, hein. Une saloperie de banque. Coopérative, sans doute, mais banque quand même. Mais tant qu’à faire, c’est encore ce que j’ai trouvé de mieux. Les copains qui m’y ont rejoint semblent ok avec ça. S’ils bougent d’un iota dans leur façon de faire, j’arrête les banques et je creuse un trou dans la terre dans la campagne environnante pour y foutre mes deux euros.

    • Bon je viens de faire la liste des trucs à changer, c’est quand même embêtant, mais je suis déterminé.

      En entrée on a le salaire (prévenir l’employeur), la CAF, la Sécurité Sociale, la MDPH, la mutuelle. En sortie, le fisc, l’eau, le gaz, l’électricité, le téléphone et internet, le remboursement mensuel du prêt de la baraque, la cantine de Zoé, le loyer de Sarah, l’assurance.

      @monolecte l’adresse de mail c’est pdj arotruc desordre.net, je veux bien que tu me marraines surtout si cela peut t’apporter un petit plus.

      En revanche pour ce qui est de l’ouverture d’un compte sous tutelle, je sens que cela va rester folklorique.

    • En Belgique, Argenta. Petites agences, petit réseau. Humain. MAIS, sur l’hypothéque faut pas déconner me dit-on. 3 mois de retard et boum ? La mienne n’a pas été chez eux...


  • J’ai trouvé ce poème assez court sur mon parebrise dans le parking de mon nouveau travail, apparemment je me suis trompé d’emplacement de stationnement. Dans un premier temps, j’ai eu envie de l’apprendre par cœur, comme on le faisait, au XXème siècle, de poèmes tels que La Ballade des pendus de Villon ou de L’Albatros de Baudelaire, avant de comprendre, qu’au contraire, je devais absolument me tenir éloigné de la puissance poétique d’un tel texte, que cette dernière risquait de me ronger de l’intérieur et que ce texte contenait une poétique capable de tarir toute poésie et que le ou la poète qui l’avait écrit était bien plus forte que tous les autres poètes, Villon et Baudelaire compris, qui, pourtant, sont très forts, justement parce que ce ou cette poète avait le pouvoir de détruire toute poésie. Et je me suis dit, tandis que je démarrais ma voiture rescapée in extremis, que ce ou cette poète devait tellement souffrir dans son existence pour écrire de tels poèmes et j’ai plaint tous les poètes qui, tous les jours, écrivent de tels poèmes. J’ai même pleuré pour elles et eux.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Monsieur De Jonckheere ?

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Oui

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Nicolas Machin de la banque, votre conseillère m’a demandé de vous signaler l’arrivée d’un tout nouveau produit que nous mettons sur le marché et qui pourrait intéresser votre fils Émile, votre fils s’appelle bien Émile ?

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas intéressé

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Mais attendez Monsieur De Jonckheere, je ne vous ai même pas dit quels étaient les avantages de ce produit

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas intéressé

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― C’est un tout nouveau produit pour les jeunes majeurs et comme nos fichiers montrent que votre fils Émile vient d’avoir 18 ans...

    PHILIPPE DE JONCKHEERE (ingénieur informaticien, prestataire à la banque en question, un hasard)

    ― Nicolas Machin, vous avez mon dossier sous les yeux ?

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Oui Monsieur De Jonckheere

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Vous avez donc accès aux données qui sont habituellement celles qui s’affichent à l’écran quand j’ai rendez-vous avec Madame Chose, ma conseillère ?

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE (se rembrunissant)

    ― Oui, oui et donc, comme Émile vient d’avoir dix-huit ans...

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Monsieur Machin, lisez pour moi à haute voix les informations relatives à Émile

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE, hésitant

    ―Euh…

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Je ne vous entends pas

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE (récitant)

    ― Émile est un jeune garçon autiste

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Et qu’est-ce que vous ne comprenez pas dans cette phrase ? Le mot autiste vous donne de la difficulté ? Il s’agit pourtant d’un handicap mental, hélas assez courant

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Oui mais justement…

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Il n’y a pas de justement, continuez de lire

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE (reprenant, d’assez mauvais gré sa récitation)

    ― Monsieur De Jonckheere reprendra rendez-vous quand une décision de justice pour la protection des intérêts de son fils aura été rendue

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Vous comprenez ce que cela veut dire Monsieur Machin ?

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE (hésitant)

    ― Euh…

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Cela veut dire que quand je vous dis que je ne suis pas intéressé, cela veut dire que je ne suis pas intéressé et que ce n’est pas la peine d’insister, et même que c’est un peu blessant

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE (soudain courroucé)

    ― Mais faut pas me parler comme ça.

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Je vous ai dit que je n’étais pas intéressé, vous avez insisté, cela finit par me blesser pour des raisons que vous êtes plus ou moins en train de comprendre par vous même

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Je ne pouvais pas savoir

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― C’est inscrit sur votre écran n’est-ce pas ? Ce sont des données personnelles que vous avez le droit d’interpréter intelligemment, ce dont vous ne semblez pas capable

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Monsieur De Jonckheere, je ne vous permets pas

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Nicolas Machin, je m’en moque un peu, il y a deux mois, mes parents m’ont fait un chèque d’un peu plus de 4000 euros pour m’aider à faire face à des dépenses pour réparer mon toit ― vous notez dans mes données personnelles que je suis âgé de 53 ans, mes parents sont encore contraints de m’aider financièrement pour une nécessité absolue, quelles sont les chances pour que je sois par ailleurs intéressé par quelque produit financier que ce soit) et deux jours plus tard un de vos collègues m’appelait pour me dire qu’en vertu de je ne sais quelle nouvelle gouvernance vous deviez vous assurer de la légitimité des rentrées d’argent inhabituelles (ce qui n’étaient quand même pas très malin de la part de votre collègue le nom de l’émetteur sur le chèque en question étant le même que celui du dépositaire), j’avais même demandé si vous appeliez celles et ceux de vos clients dont les noms figurent par ailleurs dans les Panama Papers ? Donc un coup vous savez exploiter des données et une autre fois non. Nous ne sommes pas des machines. Votre procédure vous indique que vous devez m’appeler, vous m’appeler sans réfléchir, vous agissez comme un robot, je vous parle comme à un robot. Donc maintenant vous allez additionner deux et deux et ne plus jamais m’appeler, sinon je change de banque. Ce que j’aurais déjà dû faire et j’espère que vous allez passer une (très) mauvaise journée.

    Philippe De Jonckheere raccroche. Rideau.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • Pour ma sortie de l’hôpital, pas très mobile, sur béquilles, ne pouvant pas sortir de chez moi, luttant pas mal à la fois contre la douleur après le choc opératoire orthopédique et une certaine forme d’anxiété post anesthésie, mes enfants ont été très gentils avec moi, notamment les grands. Jusqu’à mon gendre, que je ne connais pas bien, et qui a eu la gentillesse de me créer un compte à un service de vidéo à la demande grâce auquel je pourrais regarder autant de films que je veux.

    Je n’ai pas la télévision. Je ne peux pas dire que je ne l’ai jamais eue, mais les quelques fois où je l’ai eue, cela n’a pas duré très longtemps et ce n’était jamais de mon fait, je peux donc dire que les rares fois où j’ai eu la télévision c’était de manière indirecte. Et chaque fois quelques réflexes assez sains de ma part ont fait que je l’ai regardée très peu et de biais.

    Et du coup sans aucune culture télévisuelle, pour singer Grégoire Bouillier dans Le Dossier M. ,la télévision, pour moi, s’est arrêtée dans les années septante, avec la fin de Zorro et l’avénement de Dallas, sans toile de fond télévisuelle donc, j’ai été dans un très grand embarras pour ce qui est de renseigner utilement mon profil pour ce service de video à la demande. Rien que pour le choix de l’image de profil cela n’a pas été simple, puisque m’ont été présentées des centaines de petites vignettes à l’effigie de toutes sortes de personnages auxquels j’ai vraiment peiné à m’identifier, j’ai fini par choisir celui d’un gros animal gris qui a l’air un peu triste, c’était ce qu’il y avait de plus ressemblant.

    Ensuite il a fallu que je choisisse trois films préférés. J’ai cherché La Grande Illusion de Jean Renoir, Nostlaghia d’Andreï Tarkovsky et La Dolce Vita de Federico Fellini, mais force est de constater que cela ne faisait pas partie des choix proposés au contraire de quelques centaines de films dont je n’avais jamais entendu parler. J’ai fini par en prendre trois par défaut et complètement au hasard, notamment un parce qu’il y avait un avion de chasse sur l’affiche et j’aime bien les avions (mon papa était pilote).

    Et à partir de là j’ai décidé de me laisser entièrement faire, de me soumettre à la logique da l’algorithme.

    Après deux semaines d’un ou deux films par jour et de quelques épisodes de séries butinés en suivant les recommandations de l’algorithme, je pense qu’il est temps de faire la liste de toutes les choses dont je suis désormais persuadé. Au plus profond de moi.

    Quand une personne est filmée en train de dire au revoir à ses enfants avant de monter dans sa voiture, une fois sur deux cette dernière explose. Ce qui est très triste. Pour les enfants en question, qui deviennent soit, des terroristes plus tard, soit, au contraire, des spécialistes du déminage.

    Conviction #1

    Le terrorisme, surtout celui islamiste, est le seul vrai cancer de notre société. C’est un cancer prioritaire. Et il ne semble pas y avoir de lien entre la géopolitique, la politique, l’économie, l’écologie et le terrorisme. Pour s’attaquer au terrorisme, il n’existe qu’un seul moyen l’usage de la force contre la force.

    Conviction #2

    Les pays occidentaux ont tous une règle d’or, on ne négocie JAMAIS avec les terroristes, c’est souvent répété, cela doit avoir son importance.

    Conviction #3

    Il ne faut pas généraliser, il existe de très bons Musulmans, de véritables savants qui sont capables de réciter toutes sortes de sourates qui arrivent à point nommé en contradiction des messagers de la haine qui, eux, ont lu le Coran à l’envers, enfin vous voyez ce que je veux dire (je dis cela parce que des fois on voit des Occidentaux qui trouvent un exemplaire du Coran, souvent dans le voisinage d’explosifs et de munitions, à croire que les Islamistes n’ont qu’un seul livre dans leur bibliothèque dans laquelle, par ailleurs, ils et elles rangent leur arsenal, et ces Occidentaux qui n’ont pas l’air d’être au courant qu’ils ou elles le regardent à l’envers par rapport à son sens de lecture original).

    Conviction #4

    Par bonheur des hommes et des femmes au courage immense et à la tête de moyens techniques considérables et sophistiqués ne comptent pas leurs heures pour ce qui est de poursuivre les terroristes. Nous allons le voir on est vraiment dans le sacrifice personnel.

    Conviction #5

    Sans les caméras de surveillance omniprésentes dans des villes comme Londres ou New York, on serait foutu et toutes et tous tués par des terroristes, surtout des kamikazes, qui souvent ne sont que des lâches et qui n’ont pas toujours le courage de se suicider, en fait.

    Conviction #6

    Les hommes et les femmes, mais surtout les hommes, qui risquent tous les jours leurs vies pour que nous on puisse continuer de se bâfrer au barbecue en continuant de roter des bibines en marge de matchs de baseball entre copains, sans craindre qu’à tout moment, nous soyons les victimes d’attaques terroristes absolument dévastatrices, ces hommes et ces femmes donc ne dorment presque jamais et sacrifient leur vie privée dans les grandes largeurs mais ces hommes sont souvent mariés à des femmes qui comprennent qu’un tel devoir passe avant toutes choses et que leurs maris font cela pour le bien du pays et il n’y a pas de plus grands enjeux que le bien du pays et la sécurité nationale. Ce sont aussi elles les héroïnes de la sécurité nationale. Et plus tard les enfants nés de telles unions reprendront le flambeau. Bon sang ne saurait mentir. Surtout si l’un de ces parents est mort dans la lutte antiterroriste, a fortiori dans l’explosion de sa voiture piégée un matin en partant au travail.

    Conviction #7

    Parfois des agents, des policiers, des militaires, bref des personnes qui luttent contre le terrorisme se sacrifient pour éviter des massacres, le plus souvent ces héros qui font le sacrifice ultime sont noirs. Leurs enfants reçoivent alors un drapeau américain plié en triangle. Ce qui est une très belle récompense, ces enfants, souvent des garçons, consolent courageusement leur mère, qui, elle, une femme, pleure comme une madeleine. Faut dire aussi, c’est un peu triste. Mais elles finissent par comprendre la nécessité de ce sacrifice et même elles en conçoivent une grande fierté. Elles ne se remarient jamais.

    Conviction #8

    Ce n’est pas de gaité de coeur que les forces de l’ordre sont parfois contraintes à recourir à la violence et à la torture pour tenter d’extraire in extremis des informations qui vont sauver des centaines, parfois des milliers, de personnes innocentes et c’est tellement pas de gaité de coeur qu’en général de telles scènes de torture sont super bien filmées pour bien montrer que c’est nécessaire. A vrai dire dans les films pas une scène de torture qui ne vienne apporter une information cruciale, ce qui équivaut à dire : la torture cela marche. Ici je glisse une remarque qui ne concerne pas totalement le terrorisme, mais quand ce sont des Nazis de la Seconde guerre mondiale (parce que j’ai aussi regardé deux films dont l’action était située pendant l’occupation) qui torturent des résistants, la torture alors ne fonctionne pas à tous les coups, sauf auprès des plus faibles, des lâches qui n’étaient sans doute pas de vrais résistants, qui finissent par donner les noms de grands chefs de la résistance, qui, sans cette traitrise, ne seraient jamais tombés.

    Conviction #9

    De même lors des interrogatoires d’éventuels complices de terrorisme les enquêteurs et enquêtrices font souvent des propositions de marché avec les personnes qu’elles interrogent et elles respectent TOUJOURS leur parole, c’est à ce genre de choses que l’on voit que ce sont des personnes d’une droiture exceptionnelle parce qu’elles parviennent toujours à surmonter leurs préjugés, mais c’est quand même souvent qu’ensuite les complices de terrorisme déçoivent et trahissent cette confiance et cette droiture, parce qu’on ne peut vraiment pas leur faire confiance. Et le plus souvent quand ces personnes rejoignent inexorablement les forces du mal, au cours d’actions dangereuses les personnes de l’antiterrorisme les tuent dans des cas probants d’autodéfense. Comme ça c’est réglé. Ces terroristes et ces complices ont eu leur chance mais n’ont JAMAIS su en profiter.

    Conviction #10

    Les forces de l’ordre ne sont jamais racistes. Il arrive que certaines personnes des forces de l’ordre aient des préjugés raciaux mais c’est souvent facilement explicable parce qu’en fait le neveu de la belle soeur d’un collègue de leur jardinier faisait partie des victimes de nine eleven, mais par la suite leur partenaire, leur binôme qu’ils et elles n’ont pas choisi, parfois issu de l’immigration récente, arrive à leur montrer qu’il faut surmonter de telles douleurs. Et ils et elles y arrivent très bien. Et à la fin c’est souvent accolades et embrassades à tout va. C’est assez viril et chaleureux, de cette sorte d’accolade américaine dite Hug dans laquelle le fracas des tapes dans le dos est tel qu’il couvre tout potentiel érotique dans le rapprochement des deux corps.

    Conviction #11

    Dans les hommes et les femmes politiques, il y a deux sortes de personnalités, les manipulatrices dont on finit TOUJOURS par découvrir qu’ils et elles ont trempé dans toutes sortes de combines qui les ont enrichies et souvent en mettant la vie des forces de l’ordre et des forces militaires en danger, tout ça pour leurs intérêts personnels (ce qui est quand même très mal), et d’autres qui ont plus des profils d’underdogs et qui finissent TOUJOURS par triompher en dépit d’un parcours jonché d’embûches dont ils et elles se relèvent TOUJOURS. Et à la fin ce sont elles et eux qui sont élus et tout redevient normal et pacifié.

    Conviction #12

    Bien souvent le grand public n’a pas la plus petite idée des épouvantables menaces qui pèsent sur lui à tout moment, périls qui sont heureusement évités in extremis par les forces de l’ordre qui sont toujours là au bon moment, qui sont des héros, ce que l’on sait rarement, et qui ne demandent rien de plus pour de tels actes de bravoure, que des salaires modestes et de pouvoir humer l’air de la ville en paix un vendredi soir et savoir, au plus profond d’eux et d’elles-mêmes, que si ce n’est que rires, fêtes et insouciance autour d’elles et eux, c’est grâce à ce travail de l’ombre qui n’a pas d’autre reconnaissance. Mais cela leur suffit amplement.

    Conviction #13

    En fait tous les peuples sont amis, c’est juste quelques tarés, notamment islamistes, qui font régner la terreur parce qu’ils et elles voudraient qu’on soit tous religieux de la même manière, la leur, mais heureusement, Dieu merci, il y a des hommes et des femmes d’exception qui veillent sur nous.

    Conviction #14

    La vidéosurveillance c’est très important, ça permet de surveiller les terroristes avant qu’ils et elles n’aient le temps de perpétrer un attentat, ou, si les terroristes parviennent quand même à faire exploser leur bombe ou que sais-je, ça permet de reconstituer la manière dont ils et elles ont procédé et de retrouver leurs complices. La vidéosurveillance est au coeur de tout, sans elle aucun espoir. Les professionnels de la vidéosurveillance savent tout de suite qui est qui sur les images, les personnes comme vous et moi qui ne font rien de mal, et qui n’ont rien à cacher, et les terroristes, à vrai dire les personnes derrière les écrans de vidéo surveillance sont tellement débonnaires que des fois elles voient de petits larcins en direct mais comme elles ont d’autres chats à fouetter, elles ferment gentiment les yeux sur ces délits mineurs, presque elles feraient des compilations de ces petits délits pour les fêtes de fin d’année dans le service, c’est vraiment vous dire que la vidéo surveillance c’est pour les terroristes. Qui sont ultra-minoritaires.

    Conviction #15

    Il arrive parfois, malgré tout, que certaines choses se superposent à la vidéo surveillance ou que les forces de l’ordre mal renseignées commettent des erreurs et arrêtent momentanément des personnes qui ne sont pas du tout impliquées dans le terrorisme, de telles erreurs sont toujours très vite corrigées et les forces de l’ordre admettent volontiers leurs erreurs et produisent des excuses sincères qui sont bien comprises et bien acceptées, surtout quand on explique à ces personnes arrêtées par erreur qu’il y avait des enjeux de sécurité nationale et on s’excuse, ne vous excusez pas vous ne pouviez pas savoir.

    Conviction #16

    Grâce à une technologie d’extrême pointe, les services antiterroristes parviennent à faire survoler n’importe quel endroit de la planète instantanément avec des satellites et des drônes qui leur permettent systématiquement de déterminer qui est qui qui dit quoi à qui et qui qui donne quoi à qui etc… La technologie de pointe en question est tellement puissante qu’elle ne semble jamais sujette à la moindre défaillance et semble produire des temps de réponse prodigieusement instantanés et exempte de tout décalage horaire, le contribuable en a pour son argent question technologie et moyens techniques.

    Conviction #17

    Quand un ou une responsable entre dans une réunion, dès qu’il ou elle enfonce rageusement une touche de la télécommande du vidéo projecteur, on tombe pile sur la bonne image, le bon enregistrement, la bonne photocopie du bon document. La technologie est notre meilleure amie. Et les personnes de l’antiterrorisme qui l’utilisent n’ont généralement qu’une seule commande à taper sur leur clavier pour faire apparaitre à l’écran suspects et preuves.

    Conviction #18

    Les personnels des différentes agences qui luttent contre le terrorisme ont souvent des scrupules à propos de la manière dont elles obtiennent des informations, notamment grâce à la technologie, il y a des tas de contraintes juridiques qui sont suivies à la lettre et, seulement de temps en temps, quand vraiment il s’agit de sauver des centaines de vies, alors il arrive que l’on enfreigne de telles limitations juridiques, mais par la suite on se rend bien compte que c’était un mal nécessaire et que de toute manière tout le monde n’a rien à cacher donc c’est un moindre mal.

    Conviction #19

    Les hommes et les femmes politiques qui sont en première ligne de la sécurité nationale n’ont pas nécessairement d’ambition politique, ce serait mal les connaitre et les juger, leur première préoccupation c’est de servir le pays et ses habitants.

    Conviction #20

    Toutes les différentes agences anti terroristes travaillent main dans la main et parviennent parfaitement à mettre de côté leurs éventuels différends quand il s’agit de lutte contre le terrorisme, il y a même parfois des rencontres étonnantes entre les personnels de ces différentes agences qui peuvent aller jusqu’à l’amour charnel.

    Conviction #21

    A la Maison Blanche personne ne dort plus de trois heures par nuit. Et quand le président des Etats-Unis recommande à ses aides de rentrer chez eux pour aller faire une bonne nuit de sommeil parce que la journée de demain est porteuse de nouveaux défis, en général il est déjà bien plus de minuit. C’est aussi cela servir.

    Conviction #22

    Quand un ou une agente spéciale s’approche d’un ordinateur, il ou elle n’a généralement pas besoin ni de le démarrer ni de se connecter, encore moins de lancer le programme dont il ou elle a besoin, direct il ou telle tape les termes de sa recherche et en général le temps de réponse est instantané et souvent s’affiche automatiquement sur un grand écran où ses supérieurs peuvent constater qu’il ou elle trouve beaucoup plus souvent qu’il ou elle ne cherche.

    Conviction #23

    A vrai dire les personnes qui travaillent à l’antiterrorisme cherchent peu et trouvent rapidement. Ils sont très forts. Ils ne se trompent presque jamais. Et quand ils sont dans l’erreur, c’est seulement momentané, et quand ils et elles finissent par recoller les morceaux du puzzle alors Gare !

    Conviction #24

    Les rapports que le président des Etats-Unis entretient avec les autres dirigeants sont systématiquement cordiaux et pondérés sauf quand les dirigeants de petits pays insignifiants commencent à casser un peu les couilles du président et alors le ton monte et le président des Etats-Unis menace de l’usage de la force en faisant par ailleurs état d’un truc que ses services secrets ont découvert récemment et c’est la déconfiture du dirigeant du petit pays insignifiant, il faut voir sa tête.

    Conviction #25

    Pour travailler à la Maison-Blanche, il est recommandé aux femmes d’avoir de jolies jambes et de belles poitrines. Quand une femme a plus de cinquante ans elle est impérativement première ministre d’un autre pays. Elle n’est alors plus tenue d’avoir de jolies jambes et ou une belle poitrine.

    Conviction #26

    Les enquêtes de l’antiterrorisme vont à toute allure, une autopsie peut ne prendre d’une petite heure, une analyse balistique est en général instantanée, de même que d’éplucher des relevés bancaires d’un magnat de la drogue, il faut dire avec les moyens techniques qu’on leur alloue c’est un peu normal non ? Et c’est même pour cela qu’on les leur alloue, c’est pour le bien et la sécurité de toutes et tous.

    Conviction #27

    Les terroristes islamistes ont vu, et étudié dans le détail, The Mandchourian Candidate de John Frankheimer donc quand ils rendent de prisonniers et des otages, on n’est jamais trop prudents pour ce qui est de les surveiller étroitement parce qu’il y a de grandes chances pour qu’ils soient devenus des terroristes islamisées eux-mêmes.

    Conviction #28

    On peut TOUJOURS se fier à des agents du Mossad.

    Conviction #29

    Il arrive parfois que des agents et des agents de l’antiterrorisme outrepassent leurs droits, notamment dans la surveillance de quidams, ils et elles en ont parfaitement conscience, mais ils et elles suivent des intuitions imparables et voient des postes que personne n’avaient vues avant elles et eux, et même ils et elles jouent souvent leur carrière dans de telles enfreintes de la loi, mais par la suite on trouve toujours un juge ou que sais-je pour reprendre la situation et lui donner des allures légales.

    Conviction #30

    Quand une agence ou un agent de l’antiterrorisme est tellement pris par le travail qu’il ou elle en arrive à manquer l’anniversaire d’un neveu ou d’une nièce adorées, il ou elle trouve toujours le moyen de se faire pardonner auprès de l’enfant et de ses parents, avec les parents c’est facile il suffit d’invoquer le devoir et la sécurité nationale.

    Parallèlement à toutes mes convictions nouvelles en matière de terrorisme j’ai également appris que le soleil ne se couchait jamais dans le monde de l’antiterrorisme, il n’y a pas de décalage horaire très marquant entre le Moyen Orient et les Etats-Unis d’Amérique (pas même à l’intérieur même des Etats-Unis), que les rues de New York et d’autres grandes villes avaient été interdites d’accès aux personnes obèses, aux vieilles personnes et aux personnes vagabondes, qui quand elles apparaissent sont le plus souvent des agents sous couverture, que dans un film qui traite de terrorisme plus historique, en décembre 1975, à Vienne en Autriche, il y avait encore des feuilles aux arbres, que pour les besoins d’un scénario, des jeux olympiques pouvaient avoir lieu, à tout moment, et là au feuillage vert printemps des arbres, on peut penser que désormais les JO d’été ont lieu en avril. Il est également possible de copier le contenu d’un disque dur ou d’un serveur en une poignée de secondes sur des cartes mémoires ultra compactes, sont bien équipés les gus.

    Bref ça file un peu les jetons tout de même ce terrorisme, surtout celui islamiste mais bon on est quand même bien protégés, par des gars et des filles qui sont prêtes à se sacrifier pour nous et qui peuvent s’appuyer sur des caméras de surveillance un peu partout, ce serait même bien d’en mettre davantage.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard

    • @aude_v J’ai mis un moment avant de comprendre ta question, je présume que tu parles d’une série qui s’intitule 24 heures chrono . Je n’ai pas regardé une série entière, d’ailleurs je ne suis pas sûr d’avoir regardé un épisode de quelques séries que ce soit en entier, j’ai butiné pour ce qui est des séries qui est un format qui me convient mal. Les films en revanche je les ai tous, presque tous, regardés en entier pour mieux forger mes nouvelles convictions.

    • @philippe_de_jonckheere , ton texte m’a rappelé celui ci :

      https://lundi.am/Mieux-comprendre-la-police-avec-Engrenages

      Engrenages est une série policière française. A chaque saison la même équipe d’enquêteurs va résoudre un meurtre. A chaque fois la victime était en lien avec un milieu différent. A la saison 4, ce fut celui des « jeunes autonomes ». Le portrait qu’en fit cette série fut terrifiant.

      Ce texte, dans un style lundimatin, partait de cette saison pour en tirer quelques réflexions sur la police.

    • @parpaing

      Je n’avais pas vu passer ce texte sur Lundimatin ou alors j’avais du juger hâtivement que je n’en tirerais pas bénéfice parce que cela parlait de la télévision, domaine dans lequel je n’ai donc aucune connaissance et ne souhaite pas en acquérir. Mais oui, bien sûr, nous parlons bien de la même chose.

      Et tu vois il faut croire que je suis constant sur cette ligne parce que ton commentaire m’a rappelé ces deux passages de Raffut

      … mais le téléphone a sonné, j’ai pensé que ce serait la mère d’Émile qui me rappellerait, ça va vous suivez toujours ? Mais non, il s’agissait du gardien de police qui me disait que la garde à vue de l’agresseur de votre fils va être prolongée de vingt-quatre heures, d’une part parce que les témoignages sont non concordants sur les causes du différend, mais aussi parce que le procureur de la République, quand on y pense, procureur de la République, ça en impose salement, on imagine facilement quelque patriarche à barbe blanche et fort coffre tonnant des rodomontades contre les impétrants, poursuivant de tirades quasi en alexandrins des aigrefins au ban de la société bien gardée, et la bonne morale avec elle, par pareil cerbère, bref le procureur de la République demande que votre fils soit présenté dans un institut médicolégal pour être examiné par un médecin légiste. Alors là autant vous le dire tout de suite j’ai beau ne pas être particulièrement spectateur d’une part de la télévision, je n’ai pas la télévision, ni, d’autre part, de films policiers, genre que je déteste, sur le sujet j’ai même des vues assez tranchées, j’aimerais en effet qu’on m’explique, une mauvaise fois pour toutes, comment il se fait que l’on dépense, que l’on ait dépensé, des hectomètres de pellicule de cinéma tout à la gloire de l’action policière, et pour ainsi dire pas du tout, peut-être quelques centimètres de-ci de-là, pour les éboueurs, dont l’action est à mon sens plus urgente, quotidienne, leurs rares grèves nous le rappellent chaque fois, que celle plus ponctuelle et exceptionnelle de la police, mais je m’emporte, il n’empêche, nul n’entend la phrase pour que votre fils soit examiné par un médecin légiste sans imaginer votre fils allongé sur une paillasse, le ventre ouvert et froid, un médecin légiste poussiéreux, c’est le même acteur que pour le procureur de la République, mais mal rasé et légèrement grimé, le médecin légiste poussiéreux, donc, notant scrupuleusement le poids de chaque organe pour mieux se prononcer sur les causes de la mort de votre fils tout en statuant que par ailleurs, de toute façon, il était condamné par une leucémie qui n’avait pas encore été décelée, quand on n’a pas la télévision et qu’on ne la regarde pas, voire jamais, on la regarde encore trop.

      Et

      Et que les deux nuits que Youssef avait passées au commissariat aient été, pour l’avocat, la première, l’occasion d’une bonne soirée télévision, la chaîne Arte entamait un cycle consacré au cinéaste Otto Preminger, avec ce soir-là donc, Autopsie d’un meurtre avec James Stewart et la musique de Duke Ellington, c’était le lm préféré de tous les avocats et celui de Youssef ne dérogeait pas à la règle, et la deuxième, d’un dîner, le mardi soir donc, chez des amis, lui est avocat aussi et elle, organisatrice de séminaires dans le monde des a aires, oui, un mardi on s’excuse mais avec l’emploi du temps de ces mes- sieurs on ne va pas reporter le dîner aux calendes grecques, là aussi le cinéma, surtout lui, nous o re une très vaste palette des tranches de vie que l’on prête aux avocats, notamment une vie sociale riche et intense en même temps que simultanée à des a aires complexes, nécessairement complexes, qu’ils ont à traiter et qui peuplent leur esprit jusqu’à un encombrement qui les empêche de pro ter pleinement de cette vie sociale enviable seulement en apparence. Décidément on ferait bien de s’interroger sur cette propension du cinéma de fiction à brosser d’aimables tableaux d’une certaine catégorie sociale, en plus d’un cinéma tout acquis aux œuvres policières.


  • Je viens en soutien à une amie en proie au désastre amoureux - en qualité d’expert en somme. Au cours de la conversation elle veut étayer son propos en me montrant un mail qui lui a été envoyé par son ancien compagnon et dont d’ailleurs elle vante les mérites (avérés) littéraires, c’est, en fait, un très beau texte, j’en conviens. Mais arrivé au bas de ce long mail je note trois boutons sur lesquels sont inscrites les trois options suivantes.

    C’est beau !
    Magnifique !
    Plein accord !

    D’ailleurs il s’en faut de peu, maladroit, gros doigts, que je ne clique sur l’un de ces trois boutons sur l’écran du téléphone de poche de mon amie.

    – C’est quoi ces trois boutons ?
    – Ah ça c’est Google qui te donne la possibilité de répondre en un seul clic.
    Tête que je dois faire.
    – Sur un tel mail ?
    – Ben oui, en fait c’est même un programme d’intelligence artificielle qui en fonction de ce qu’il a compris du contenu du mail propose ces trois réponses possibles.
    Tête que je suis en train de faire
    – Oh mais je connais même des personnes qui se servent de ces options de réponse pour accepter un rendez-vous, une invitation ou que sais-je ?

    Rétrospectivement, je suis en train de me demander si, d’aventure, un ou une de mes correspondantes ayant une adresse chez Gmail a déjà usé de cette option pour répondre à un de mes mails, par ailleurs réputés longs, sinueux, pas toujours faciles à comprendre ? J’envoie même, parfois, le récit de certains rêves à mes proches quand ils et elles y jouent un rôle, facétieux le plus souvent.

    Et tout d’un coup je suis très partagé entre le plaisir de me dire que, notamment dans le récit de certains de mes rêves, l’intelligence artificielle a du être - comment dire ? - divertie et l’envie d’envoyer un mail à tous mes correspondants et correspondantes sous Gmail dans lequel je leur expliquerais tout ce que je peux penser de l’inhumanité d’un tel monde auquel finalement les unes et les autres sont en train de concourir parfois en se servant de telles options, une sorte de texte de révolte à la manière du personnage de Winston dans 1984 de George Orwell qui couvre des cahiers et des cahiers de lignes dans lesquelles il ressasse qu’il hait Grand Frère.

    Et je serais curieux de savoir quels seraient les boutons proposés par l’Intelligence Artificielle de Gmail en réponse à cette déclaration de guerre à la fois futile et vaniteuse de ma part.

    Il me semble qu’on peut se croire encore éloignés et éloignées du moment où drones et bots prendront le pouvoir, que cela ressemble trop à un cliché de science-fiction, alors que ce pouvoir leur est déjà tendu (et pas juste par quelques ingénieurs et ingénieures exaltées qui ne se rendent pas bien comptes de ce qu’elles font) et que ces machines et ces automatismes n’ont même pas besoin de s’en saisir, nous sommes devenus nous-mêmes des machines qui donnons à lire notre courrier du coeur à de l’intelligence artificielle.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard

    • C’est un #moment, au sens où Google pense que son truc est consommable, mais clairement il ne l’est pas, pas encore, pas tout à fait. Les bugs sont souvent, et marrants.

      [Merci] [Merci beaucoup] [Merci !]

    • Suite des lois internet autorisant Google et consorts à ouvrir lire et analyser le courrier électronique. Un peu comme si le facteur vous amenait toutes vos lettres ouvertes avec en prime ses annotations dessus. #jail
      Et certain·es trouvent ça très pratique donc, comme 90% des personnes qui n’ont aucune idée de ce que signifie le mot liberté électronique, hein ? quoi ? une nouvelle appli ?
      N’empêche faut surement avoir massé Google dans le sens du poil dans un précédent mail pour qu’il soit aussi dithyrambique.


  • Cela arrive de plus en plus souvent et cela ne semble pas trouver de solutions. C’est un petit pro-blème, fort personnel en plus, mais je me demande s’il n’est pas la représentation de quelque pro-blématique plus vaste. De temps en temps, un peu plus souvent depuis la sortie d’Une fuite en Égypte, lorsque je participe à toutes sortes de manifestations, on me demande une biographie, ce qui semble aller de soi, ce qui ne devrait étonner personne et ce que je continue de ne pas comprendre. Et j’imagine que je ne peux pas le comprendre parce que je ne lis jamais de biographies. Je crois que la seule biographie, stricto sensu, que je n’ai jamais lue est celle de Marcel Proust par Harold Pinter et je l’ai lue juste après ma première lecture d’À la Recherche du temps perdu et je vois bien comment je tentais, par tous les moyens, de prolonger le plaisir de la lecture de La Recherche, avant d’affronter une autre lecture dont je pressentais qu’elle aurait du mal à faire le poids, d’autant que j’étais fort tenté de reprendre la lecture de La Recherche depuis le début, et finalement c’est la biographie de Proust qui a pu faire un trait d’union entre La Recherche et je ne sais plus quel livre - possiblement le Proust de Beckett, mais je n’en suis pas sûr, je ne me souviens plus. La biographie de Proust par Harold Pinter est plutôt un très bon livre qui, de fait, s’immisce dans les plis restés ouverts de la biographie fictive du Narrateur, ça peut fonctionner comme produit de substitution pour décrocher de la drogue pure de La Recherche. Un autre exemple qui lui montre que la biographie cela ne fonctionne pas pour moi, c’est celui de Beckett de Deidre Beir qui m’a instantanément laissé sur le côté, aucun intérêt. En fait dans le cas de Proust, il me semble que tout est dans le livre non ? Et dans Beckett, tout est dans les livres non ? Et le reste ne nous regarde pas, si ?

    Au siècle dernier, quand j’ai commencé à caresser l’idée de construire un site internet, dont l’idée de départ serait qu’il soit une sorte de portfolio de mon travail de photographe, je regardais ce que les collègues photographes avaient produit dans le genre et je dois dire que j’étais passablement déçu d’y trouver surreprésentée la forme dite de navigation par onglets - qui, dans son principe, continue d’être majoritaire - à savoir un onglet pour les travaux récents, un onglet pour les travaux les plus anciens, un onglet pour les expositions, un onglet pour la biographie, un onglet pour la bibliographie et un autre encore pour les coupures de presse. Et les quelques onglets de biographies que je consultais me donnaient une impression opaque d’ennui, peut-on vraiment s’intéresser à la liste des expositions de son prochain depuis qu’il ou elle est toute petite ? Et est-ce que cela ne relève pas plutôt du Curriculum Vitae ? Et qui peut trouver son content dans la lecture d’un C.V. ? En soi on ne sera pas surpris d’apprendre que la forme du site Désordre est une manière de réaction épidermique, un peu outrée, c’est vrai, au principe même de la biographie.

    À vrai dire ce que je devrais me contenter de répondre quand on me demande une biographie, c’est de répondre non, et plus poliment, que je n’en ai pas. Je pourrais même mentir et exagérer un peu, répondre à la personne qui me la demande que j’ai mené une existence à la fois ennuyeuse et vide et qu’il est impossible de lui donner le moindre relief rétrospectif, expliquer que, par ailleurs, je passe le plus clair de mon temps dans un open space ou dans les salles d’attente des différents intervenants thérapeutiques de mes enfants, ce ne serait pas mentir ni exagérer tant que cela. Et même quand je tente ce genre de réponses, vous seriez étonnés et étonnées de l’incompréhension de la personne demanderesse et de son incapacité à se contenter d’une telle réponse.

    Alors que me reste-t-il à faire ? Ce que je fais un peu tout le temps. Écrire ce qui me passe par la tête sur le sujet demandé. Je vous montre ce que cela donne :

    Philippe De Jonckheere (1964 - 2064)

    1944 Mon père voit passer un V1 dans le ciel à Lille
    1951 Robert Frank prend une fillette en photo à Paris. Ce sera ma mère
    Né le 1964ème anniversaire du massacre des innocents
    1986-91 Arts Déco et études à Chicago
    1990 Assistant de Robert Heineken, des miracles tous les jours
    1991 Retour, ça va mal
    1993 Mort de mon frère A.
    1991 Mai de la Photo à Reims, seule exposition d’envergure, censurée. Ça foire, toujours 1995-98 Exil à Portsmouth
    1999 Naissance de Madeleine
    2000 Désordre.net. Ça foire, m’entête
    2004 Naissance d’Adèle, Nathan diagnostiqué autiste et Papa opéré du cœur, le même jour
    2009 Manière de Voir : Internet, révolution culturelle
    2012 Robert Frank, dans les lignes de sa main
    2013 Rien
    2014 Rien
    2015 Frôle la catastrophe le 13 novembre. Apnées (PDJ, D. Pifarély, M. Rabbia)
    2016 Pas grand-chose
    2017 Une Fuite en Égypte
    2018 Raffut
    2019 Le Rapport sexuel existe
    2020 Élever des chèvres en open space
    2021 Frôlé par un V1
    2022 Les Anguilles les mains mouillées
    2024 Sur les genoux de Céline
    2025 - 2064 : étudie la contrebasse et rejoins la ZAD de la Cèze
    2064 Suicide.

    Vous aurez compris que c’est une version courte parce que naturellement mon premier jet était infiniment plus long et on m’a tout de suite fait comprendre que cela dépassait généralement les limites du genre. Ce que je n’ai pas toujours bien compris surtout quand la finalité c’était internet, médium pour lequel je ne comprends pas bien la notion de limite d’espace. En revanche pour ce qui est d’un imprimé, je peux comprendre qu’effectivement mon premier jet, un peu au-delà de 3000 signes, est excessif, je veux bien en rabattre un peu et d’ailleurs je trouve un certain plaisir dans cet exercice de sculpture textuelle presque, à savoir retirer des pans entiers de son existence, tel projet d’envergure mais dont je ne suis plus si fier, telle manifestation dont je pense que nous devions être dix ou vingt dans la salle pour le vernissage, et puis ensuite raboter et poncer les phrases une à une, tenter de gagner quelques misérables signes par ci par là - c’est d’ailleurs en travaillant à ce ponçage que je m’aperçois que Sur Les Genoux de Céline est, en fait, un bien meilleur titre que La Petite Fille qui sautait sur les genoux de Céline. Comme quoi, je suis nettement plus arrangeant qu’on ne croit et je ne néglige aucune piste.

    Des fois, quand on me demande de raccourcir, j’ai tellement le sentiment qu’on me demande de maigrir en somme, que je ne garde que ce qu’il y a de plus léger, c’est-à-dire la partie pour ainsi dire fictionnelle de ma biographie, dans laquelle tout est vrai, même les bouts qui sont inventés.

    Philippe De Jonckheere (1964 - 2064)

    1944 Mon père voit passer un V1 dans le ciel à Lille
    1951 Robert Frank prend une fillette en photo à Paris. Ce sera ma mère
    Né le 1964ème anniversaire du massacre des innocents
    1964 - 2012 pas grand-chose
    2013 Rien
    2014 Rien
    2015 Frôle la catastrophe le 13 novembre. Apnées (PDJ, D. Pifarély, M. Rabbia)
    2016 Pas grand-chose
    2017 Une Fuite en Égypte
    2018 Raffut
    2019 Le Rapport sexuel existe
    2020 Élever des chèvres en open space
    2021 Frôlé par un V1
    2022 Les Anguilles les mains mouillées
    2024 Sur Les Genoux de Céline
    2025 - 2064 : étudie la contrebasse et rejoins la ZAD de la Cèze
    2064 Suicide.

    Et parfois, même après de tels efforts, louables, de prendre moins de place, on trouve encore à redire, alors là, autant vous le dire tout de suite, je fais ma mauvaise tête et j’envoie la biographie définitive suivante :

    Philippe De Jonckheere (1964 - 2064)

    Et pour tout vous dire, c’est arrivé une fois, qu’on me cherche vraiment, à force d’insistance, j’ai fini par envoyer n’importe quoi, mon CV d’informaticien. Tête de la personne qui avait trop insisté (et qui ignorait, par ailleurs, que j’étais informaticien).

    Je n’ai aucune raison de me fâcher avec la dernière personne qui me demande ma biographie et qui est un peu embêtée avec mon premier, puis mon deuxième, envois, j’aime beaucoup cette personne et je lui dois beaucoup. De plus cette biographie doit rejoindre celle d’autres auteurs et auteures auxquelles a été demandée une participation textuelle à un très remarquable catalogue d’œuvres, contemporaines pour la plupart, la commande était passionnante, très libre, les conditions de rémunération à la fois généreuses et expéditives, je pense que c’est la première fois et sans doute la dernière que je sois payé AVANT le Bon-À-Tirer, autant vous dire mon embarras avec cette question de la biographie. D’autant que j’aimerais tellement contenter cette amie.

    Je tente de faire valoir que de reprendre une telle biographie ce serait comme de tenter de re-vivre une autre vie, que les items présents dans cette biographie appartiennent à un passé qui ne peut plus être altéré et croyez bien que pour certaines choses j’aimerais pouvoir changer le cours de certaines périodes de mon existence (et que me soit, par exemple, épargné les grandes douleurs de l’année 1993, si c’était si facile, aussi facile que la suppression d’une ligne dans une biographie), mais je vois bien que cet argument porte peu, on me soupçonne, peut-être pas à tort, d’avoir donné, par endroits, dans la fiction. Touché !

    Inventer du tout au tout - Il y a peu, dans un autre texte, Frôlé par un V1, dans lequel, pour les besoins de la narration, j’avais besoin de me composer une fausse biographie, j’avais écrit ceci :

    Philippe De Jonckheere, né en 1965 à Paris, de parents enseignants et syndica-listes, une enfance heureuse à Loos dans le Nord, puis une adolescence tumultueuse et accidentée à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), marquée par la toxicomanie. Après plusieurs cures de désintoxication, il reprend des études notamment au Lycée Autogéré de Paris et entre in extremis aux Arts Déco de Strasbourg en 1987 - bon dernier de sa promotion -, études qu’il abandonne vite, en 1988, pour partir en Allemagne fédérale, à Berlin, en grande partie pour fuir le service militaire et tenter de profiter des derniers soubresauts de l’école berlinoise de peinture, qu’en bon petit punk de banlieue il ido-lâtre. Il rencontre brièvement Nina Hagen qui l’encourage à rendre encore plus mau-vaise sa bad painting, qui ne s’encombrait déjà pas beaucoup d’élégance. La chute du mur de Berlin en 1989 le chasse, plus exactement l’ambiance de la ville devenue délétère, notamment ses loyers de plus en plus occidentaux, et il suit sa petite amie d’alors, une Allemande, Bettina, qui part chercher à Amsterdam une vie dans les marges, comparable à celle qui était la leur à Berlin. À Amsterdam, il s’intéresse de nouveau à la peinture, mais d’un point de vue historique, notamment, à la peinture flamande, mais surtout à Rembrandt (1606 - 1669) sur les autoportraits duquel il travaille, produisant notamment une très longue vidéo dans laquelle s’enchainent, en fondus très lents, les autoportraits de Rembrandt, donnant à voir, avec lenteur donc, le vieillissement du peintre. Avec l’arrivée du numérique dès le début des années nonante il propose une version programmatique de ce vieillissement, l’œuvre étant désormais ralentie à la vitesse réelle du vieillissement, le passage d’une image à l’autre, d’un autoportrait à l’autre, se faisant en autant de temps qu’il faut pour passer d’une date d’un autoportrait à l’autre. L’œuvre connait un retentissement singulier parce qu’elle est achetée par un collectionneur de renom à Los Angeles. Là où une voie toute tracée de plasticien s’ouvrait à lui, il décide de tourner le dos à cette célébrité qu’il juge à la fois frelatée et stérile - quel caractère ! - et de se consacrer désormais à des formes narratives dont la génération est partiellement conduite par des effets de programmation, reposant beaucoup sur le hasard - il prédéfinit des récits types et les organise en arborescences complexes au carrefour desquelles le hasard intervient de façon invisible. C’est une œuvre mal comprise, adulée par quelques fanatiques, notamment pour les traces qu’il existe de cette œuvre sur son site internet, Désordre, et qui lui valent, malgré tout - notamment le mauvais caractère -, de temps en temps de participer à des colloques à propos des nouvelles formes d’écriture, situation qu’il vit d’autant plus en imposture qu’il a désormais choisi de figer certains de ces récits numériquement générés et de les faire publier - chez Inculte -, citons Une fuite en Égypte, dont il reste des traces de code - les fameux points-virgules - et Raffut, qui est au contraire un récit dont la trame est avérée mais dont l’écriture a été confiée à un programme d’intelligence artificielle à partir de la déclaration de police qui figure en toutes lettres dans le texte. On perd sa trace en 2025, date à laquelle il semble rejoindre la résistance zadiste de la vallée de la Cèze dans les Cévennes. Sa date de décès est inconnue.

    Mais, en fait, qu’est-ce qui peut bien m’empêcher de composer une vraie biographie - Ne se-rait-ce que pour contenter cette amie que je suis peut-être en train de tourmenter inutilement, pensée qui m’est intolérable. Je pourrais indiquer que je suis né en 1964, que j’ai étudié aux Arts Déco puis à l’École de l’Art Institute de Chicago, que j’ai été l’assistant de Robert Heinecken et l’élève de Barbara Crane et qu’à partir de là tout a capoté et que je me suis retrouvé assis sur un siège à cinq roulettes dans un open space, que j’ai tenté de m’en sortir en construisant un œuvre sur Internet qui porte le nom de Désordre, qu’en dépit d’espoirs fous et d’un travail acharné, cela ne m’a pas libéré du siège à cinq roulettes, que j’ai écrit deux romans dont le dernier vient de sortir et on s’en tient à cela. En somme c’est un ratage - primo-romancier à 52 ans -, et je me demande si un peu d’orgueil n’est pas précisément ce qui me retient d’envoyer une véritable biographie, dans un fichier texte correctement calibré, à mon amie.

    Mais en fait non, ce n’est pas cela, c’est le caractère insignifiant d’une telle existence qui me retient, et finalement pas seulement de la mienne, de toutes nos existences, toutes insignifiantes, alors que je suis au contraire admiratif de nos réalisations qui elles ne sont pas insignifiantes, tant s’en faut. Et qu’il me semble justement qu’il y a là un enjeu d’émancipation. Il y a encore une dizaine d’années et un peu au-delà, j’étais, de temps en temps, invité à participer à des conférences à propos d’Internet, je disqualifiais souvent la chose en parlant de tables-rondes-derrière-une-table-rectangulaire, débats dans lesquels je tenais souvent le mauvais rôle, celui de l’envahisseur, du méchant internet qui allait faire mettre la clef sous la porte à toutes les maisons d’édition du royaume, et invariablement la question qu’on me posait systématiquement c’était de savoir quel était mon modèle économique ? Mon esprit d’escalier m’a souvent empêché de trouver la bonne réponse à cette question cocasse, à l’exception d’une fois où j’ai répondu, tandis que je partageais l’estrade avec deux éditeurs, que je répondrais à cette question, si et seulement si, les éditeurs répondaient à la question de savoir quel était leur modèle politique ? Tête des éditeurs.

    Avec l’âge, réalisant le caractère à la fois futile et passager d’une existence, la mienne, et celles de celles et ceux qui m’entourent d’une façon ou l’autre, je trouve de plus en plus dérisoire la question de la biographie, pour ne pas dire obscène et adverse, quand, au contraire, je trouve une beauté sans bords à nos inventions, nos œuvres et nos tentatives de modes de vie. Acculé, je me défends avec mes armes : la fiction.

    Inventons nos biographies à l’image de nos œuvres et de nos vies.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • Fermez les yeux et répondez, sans réfléchir, à la question suivante : de quelle couleur est le logo de McDonald’s ?

    Et là, me connaissant un peu, vous vous dites que cela sent le capillotracté à plein nez.

    Si vous avez répondu « un M jaune sur fond rouge », je vous engage à aller vous déciller sur Internet ? vous mériteriez presque de devoir en manger. Vous avez répondu « un M jaune sur fond vert », vous avez bon, mais alors je tiens à vous mettre en garde contre votre capacité à intégrer, plus ou moins consciemment, des codes de couleurs fort mercantiles.

    Il y a une dizaine d’années, McDo a décidé de changer d’identité visuelle, le rouge ? oui, parce qu’avant c’était un M jaune sur fond rouge viande ? cela faisait trop viandard, même pour une enseigne dont la viande était précisément le fonds de commerce, cela ne faisait pas assez concerné par l’environnement, la nature, et quand on veut s’acheter une conscience environnementale, même tardivement, même boucher, on est, à plus ou moins longue échéance, condamné au vert ? quand bien même son fonds de commerce ce serait plutôt rouge vif, la viande donc, surtout hâchée. Qu’à cela ne tienne l’image c’est important, c’est même plus qu’important, c’est vital. Seulement voilà, ce n’est pas simple de passer du rouge au vert sans y laisser quelques plumes de McChicken et donc des clients, qui de fait entrent dans vos échoppes avec des envies carnivores, ce serait bien de ne pas doucher de tels appétits avec les suggestions de quelques communicants illuminés qui ne jurent plus que par le mot environnement. Bref passer du rouge au vert d’un seul coup, a priori l’idée n’était pas bonne ? on va perdre de la clientèle Coco, non, il faut les habituer en douceur, vous n’imaginez pas ce qu’il se dit dans une réunion de tempête de cerveaux au plus haut niveau ?, il fallait faire les choses progressivement, mais il y avait tout de même un écueil à la lente progression : à mi-chemin entre le vert et le rouge, il y a une couleur pas hyper hyper vendeuse, le cacadoie ? à peu de chose près, la couleur de la viande hâchée cuite, autant vous dire que l’idée n’a pas été retenue.

    Pour comprendre ce qui va suivre, je redonne l’indication précieuse qu’une couleur, quelle qu’elle soit, comprend trois paramètres, la teinte ? plutôt rouge ou plutôt vert, plutôt zinzolin, ou plutôt azur héraldique ou plutôt encore rouge d’Andrinople ?, la luminosité ? clair ou foncé, Vert Véro-nèse clair, franchement ce n’est pas terrible, alors qu’un bon mastic un peu foncé, cela peut être très élégant ? et enfin la saturation qui n’est pas le concept le plus facile à comprendre pour les néophytes, disons que c’est l’accentuation, une couleur complétement dessaturée est réputée grise qu’elle que soit sa teinte, et quand la saturation est la plus forte, ça claque, et lorsque deux couleurs très saturées, voire complémentaires, sont mises l’une à côté de l’autre, ça pique un peu les yeux, c’en est même aveuglant.

    Maintenant que vous y voyez un peu plus clair dans les couleurs, alors, d’après vous comment on fait pour passer d’un rouge assez soutenu à un vert un peu sombre ? Et bien on commence par faire quelque chose d’illogique, saturer le rouge qui n’était déjà pas très calme, en augmentant un peu la luminosité, le rendre encore plus rouge en somme, le souligner en rouge si vous préférez et même que ça fait mal aux yeux. Hop ! on coupe la lumière, on rallume, et désormais c’est un vert très saturé et un peu clair, un vert printemps fort saturé (en fait du même taux de saturation et de luminosité que le rouge). Et vous êtes désormais passés du côté vert. Le plus dur est fait. Vous pouvez, désormais, réduire, progressivement, la luminosité (foncer le vert) et le désaturer légèrement aussi (pour qu’il fasse plus bio, plus nature). Dorénavant le logo de McDonald est un M jaune sur fond vert émeraude désaturé, un vrai vert écolo. McDo écolo, si, c’est possible ! J’avoue que je donnerais cher pour obtenir d’eux la séquence de toutes les couleurs pour passer de la teinte initiale à celle d’arrivée et ce que cela a coûté en réfections diverses de leurs enseignes dans le monde entier. Et quelle est la part de cet investissement dont ils s’estiment remboursés par un afflux supérieur de clientèle, notament en provenance des personnes sensibles à l’argument environnemental ? mais pas au point de se demander si de s’alimenter chez McDo est la chose la plus saine qui soit, cf Supersize Me de Morgan Spurlock.

    Fermez à nouveau les yeux. D’après vous, une voiture de police en France c’est de quelle couleur ?

    Et bien les voitures de police étaient, jusqu’à très récemment, majoritairement blanches avec quelques à-plats bleus ou rouges, le mot Police étant lui-même en lettres bleues sur fond blanc sur les portières ou le contraire sur le capot. Est-ce que vous vous souvenez de quelle couleur étaient les voitures de police avant ce fond blanc avec des plages en rouges et bleues ? Ne vous inquiétez pas, cela va vous revenir.

    Pour une raison très simple. C’est que cela va être la nouvelle nouvelle couleur des voitures de police, l’ancienne, noire avec les lettres Police en blanc. Comme dans le bon vieux temps. Et ce qui m’étonne le plus c’est de me dire qu’à un moment, j’imagine au début des années 90, les lettres blanches sur fond noir ont été abandonnées au profit du bleu blanc rouge, je jurerai que c’était au moment de la création du concept de police de proximité.

    Et donc retour au noir. Je me demande bien ce que cela veut dire. Quelle peut bien être la signification de ce nouveau code couleur ?

    Ceci dit, je pense que c’est comme pour McDo, ils peuvent bien changer la couleur de l’emballage, cela devrait être sans influence sur la qualité du produit contenu.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • Alors comme ça les Italiens seraient dans la panade. Ne parvenant pas à former un gouvernement que le président italien ? en vraie reine d’Angleterre, régnant mais ne gouvernant pas ? pourrait accepter, parce que ce président régnant aurait des scrupules à ce que le ministre proposé pour les finances par la coalition extrême populiste serait un eurosceptique. Et là on voit bien que personne n’est prêt à lâcher le morceau. Pour les autres portefeuilles, vous pouvez mettre les guignols que vous voulez, mais à l’économie, vous serez prié de bien rester dans les limites imparties par les pointillés ? les petites étoiles jaunes sur le drapeau bleu.

    Et, justement, dans les autres portefeuilles, en revanche cela ne semble déranger personne que ce soit un très sale facho à l’Intérieur dont l’essentiel du programme repose sur une promesse électorale monstrueuse : renvoyer dans leur pays d’origine un demi-million de réfugiés ? ce qui au regard du droit international doit être tout bonnement hors la loi.

    Il faut les entendre tous ces otaries chroniqueuses de droite ? les Brice Couturier et consort ?, s’époumoner contre l’irresponsabilité des Italiens auxquels on reproche rien moins que la paternité de futurs séismes financiers et économiques en regard desquels les colères passées du Vésuve se-raient de la petite écume. En revanche refouler un demi-million de réfugiés, les Italiens font bien ce qu’ils veulent, c’est tout d’un coup une question de souveraineté nationale : les Italiens sont chez eux en somme.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • Qu’est-ce qu’un riche ?, dessin de L.L. de Mars

    Je voudrais revenir sur cette idée de la violence.

    La violence j’ai toujours été contre. Et je comprends aujourd’hui à quel point cela fait de moi un bon bourgeois. J’ai enfin compris. Il m’a fallu le temps. Et pourtant cela faisait des années que je remâchais sans cesse une citation de Jean-Luc Godard à propos du cadrage, mais à vrai dire j’ai tellement de mal, chaque fois que je veux la produire, d’en retrouver l’originale, au point même de douter de l’avoir jamais lue ― sans parler que chaque fois que je la cherche sur Internet, je retrouve des traces de mes citations précédentes, je crois que je devrais m’interroger à propos de cette citation dont Godard n’est peut-être pas l’auteur véritable pas plus que de Vent d’Ouest, passons ―, c’est une citation à propos du cadrage, mais dont l’exportation dans tant de champs est possible. À propos du cadrage donc, Godard aurait dit, pensé ou écrit, que l’on parle souvent de la violence des crues et nettement moins souvent de celle des berges qui enchâssent le fleuve dans son lit le reste de l’année. Et il me semble qu’avant même de parler de cadrage cette citation de Godard parle surtout de violence.

    Or la violence des berges n’a jamais été aussi violente, féroce même.

    Mais, la violence des berges est invisible, par définition, en grande partie parce qu’elle est quoti-dienne. Mais ce n’est pas parce qu’une chose est invisible qu’elle n’existe pas, a fortiori si elle est quotidienne.

    Je donne un exemple. Le premier mai, le cortège de tête aurait été violent. C’est possible. On doit pouvoir chiffrer la chose avec la comptabilité de quelques factures de vitrier, c’est-à-dire pas grand-chose, je ne sais même pas si on peut parler d’une crue, une vaguelette est passée au-dessus des berges. Or, au même moment ― et il y a une certaine violence dans ce au même moment ― les berges, elles, ont été d’une violence inouïe (et je ne parle pas, même pas de la violence policière ce jour-là, qui, nul doute, a sans doute été le déluge habituel), non : Macron a annoncé sa volonté de supprimer l’exit-tax, dispositif fiscal qui lutte contre l’évasion fiscale, veillant à poursuivre celles et ceux qui s’en rendent coupables, d’une part, mais aussi de leur faire payer leurs éventuelle velléités de relocaliser leurs capitaux échappés ― au motif, sans doute, qu’on ne peut pas se contenter de dépenser tout ce bel argent dans les pays pour lesquels l’argent n’a pas d’odeur, ou dit autrement, on peut seulement manger autant de chocolat et avoir autant de montres à ses poignet, pour les voitures de courses, on est coincé, le pays hôte ne semble pas en fabriquer. Il m’arrive de demander ce qu’il se passe dans la tête des adeptes de la grande théorie du ruissellement, se pourrait-il qu’ils et elles en soient convaincues elles-mêmes ? Des fois il est étonnant de voir comment tous ces penseuses et penseurs de droite parviennent surtout à se convaincre eux-mêmes. Passons. Dans le cas de l’annulation future de l’exit-tax, ce n’est plus une facture, voire des factures, de vitriers, ce sont carrément des millions, possiblement des milliards que l’on dérobe à des personnes qui en ont besoin, nous tous et toutes, certaines parmi nous, qui en ont crucialement besoin pour être logées, nourries soignées, autant dire des besoins tout ce qu’il y a de fondamentaux, et l’argent de ce rapt des berges est ensuite dirigé vers des organismes, des corps et des institutions qui d’une part n’en ont pas vraiment besoin, mais qui en plus n’en feront rien de bien, rien d’utile, rien de nourrissant, sauf pour eux-mêmes, mais plus j’y pense et plus je me demande qui sont-ils et elles celles et ceux qui effectivement y ont intérêt. En fait c’est toujours devant ce seuil infranchissable que ma compréhension des raisonnements économiques cesse, parce que cela devient littéralement abstrait, ce que j’en perçois c’est que cela relève du systémique, que le système profite au système, lequel ruisselle, en fait, le moins possible et dans des écuelles parfaitement désignées qui sont celles de celles et ceux les seuls vraiment affairés à travailler à cette limitation du ruissellement tout en expliquant à quel point il est vital. Bref pour singer Edouard Levé dans Autoportrait, je comprends le début de la fin et la fin du début, le début du début de la fin et la fin du de la fin du début, ou encore la fin du début de la fin et le début du début de la fin, c’est après que je ne comprends plus.

    Et jusqu’à maintenant, je me tenais hésitant sur ce seuil, puisque ma compréhension ne parvenait pas à aller plus loin quelle était ma légitimité à me joindre à celles et ceux qui elles et eux ont compris depuis longtemps, d’une part qu’il y a duperie, c’est entendu, un ruissellement vers l’amont et non vers l’aval n’est pas un ruissellement mais une captation, mais d’autre part aussi que pour rétablir le cours naturel du ruissellement, il n’y avait qu’une seule solution, le renversement, et étant donné la taille du plateau, cela ne se ferait sans doute pas sans violence.

    Et il aura fallu un dessin de mon ami L.L. de Mars pour que je comprenne qu’il n’y avait justement plus rien à comprendre. Ce dessin c’est celui que j’ai mis en tête de cet article. C’est ce dessin, comme aucun graphique, aucune courbe, aucun fait, qui décrit, avec précision, la violence des berges qui est normalement invisible, transparente.

    Un dessin vaut parfois de longs discours.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard

    • On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent
      Mais on ne dit jamais rien de la violence
      Des rives qui l’enserrent

      Je comprends bien l’idée, mais.
      A part lorsque les rives sont fabriquées par les aménageurs des territoires, ce sont le plus souvent les fleuves qui creusent leur propre lit et de fait, s’enserre dans des rives créés par eux-mêmes. Sont-ce les pauvres qui s’enserrent dans des lois qu’ils auraient dictées ?

    • @philippe_de_jonckheere ça doit paraitre salement autocentré de relayer un article avec un dessin dedans, mais c’est pas le dessin qui me motive, j’ai quelques potes qui ne vous suivent pas dont j’aimerais qu’ils lisent l’article . Je crois que les processus de décillement sont des faits politiques moins observés et commentés que les autres, et pourtant vraiment passionnants (si quelqu’un a des références de travail là-dessus, ça m’intéresse). J’ai très brièvement évoqué je-sais-plus-où le long fondu enchaîné qui m’a conduit de gros con d’un tropisme socio-culturel misogyne à féministe, et de plus en plus, c’est ces moments rarement décrits qui m’intéressent (mes amitiés politiques, désormais, ne sont pas les choses les moins étranges au regard de mon espèce d’apolitisme misanthropique et de mon horreur apriorique du militantisme des années 80, celles de mon adolescence) ; en substance, quelque part, ils doivent contenir les modalités d’une action politique possible, d’un mouvement qui par le partage de l’expérience pourrait assez favorablement remplacer la tentative de conviction militante, l’argumentaire politico rationnel etc., utiles sans doute mais peu efficaces. Et même si l’efficacité est une notion dangereuse - je pense que devant la violence extrême qui « nous » est faite, nous avons besoin d’efficacité.

    • @philippe_de_jonckheere question, Phil : qu’est-ce qui dans ce faite précis -la décision de Macron de supprimer l’exit tax - s’est combiné à d’autres choses ( et auxquelles si ça vous revient) a rendu ce fait assez décisif pour que vous puissiez formuler plus clairement que jamais cette intériorisation nouvelle, cette clarté subite sur un truc auquel vous étiez confronté sans l’avoir jusque là compris de telle façon ? Dans un faisceau de choses quotidiennes (invisibles, donc), quel fait nouveau, ou quelle nouvelle combinaison déclenche leur nouvelle lecture ? Qu’est-ce qui nous change ? (obsession du moment, pardon)

    • Laurent

      Question plus difficile à répondre qu’une autre. Et je me la posais avant que vous ne me la posiez, c’est d’ailleurs le point de départ de cette rubique de « Pendant qu’il est trop tard ».

      La bascule complète, cela ne vous étonnera pas de trop, c’est le plan autisme du gouvernement avec cette parole délirante du premier sinistre, faut qu’on s’occupe des autistes parce que ce serait bête de passer à côté de leur force de travail future. Ca commençait déjà à craquer de partout, mais là, tout d’un coup j’ai vu au travers, j’ai vu ce qu’il y avait derrière (et d’ailleurs il n’y a rien derrière, et là autant vous dire cela rejoint la fin du Secret, votre merveilleux album de bandes dessinées).

      C’était comme si j’avais toujours su que cette histoire de travail était un mensonge, en plus d’être une aliénation, mais que chaque fois que je tentais de me le démontrer à moi-même, je butais sur un dernier petit doute, qui n’était pas toujours le même, et que ces petits doutes s’amalgamant les uns aux autres, m’empêchaient de bien voir, et puis cette parole délirante, on va coller les autistes au travail. Et là j’ai ma preuve, définitive, irréfutable.

      Et depuis que je sais ça, je m’emploie à rechercher et agrandir les coutures qui craquent, en espérant inviter d’autres à regarder par ces interstices. Mais je remarque que c’est très difficile à faire, parce que c’est comme le conte enfantin du roi nu. Moi-même j’ai refusé un temps d’admettre que le roi était et est nu, même quand on me le faisait remarquer (notamment vous ou certaines de mes lectures) et en cela j’ai souvent le sentiment honteux et rétropescitf d’avoir participé à l’aveuglement collectif en refusant d’admettre cette évidence.

      D’ailleurs pour moi l’exemple de l’aveuglement c’est les Papers. A chaque nouveau Papers, Paradise papers, Panama Papers, leaks etc..., on se dit cette fois c’est bon, on ne va pas pouvoir nous raconter de carabistouilles et c’est au même moment qu’on nous explique la théorie de ruissellement qui est naturellement une insigne fumisterie et pendant ce temps-là après les journaux ont fait coup double, à la fois en vendant du papier et s’achetant une nouvelle virginité, on oublie justement le contenu des Papers (une information insignifiante en chassant une autre, surtout si cette dernière était signifiante) et autres fuites d’informations parfaitement avérées, elles, au contraire des constructions et théories folles.

      Donc pour synthétiser la réponse, un jour que je portais mes lunettes, qu’elles étaient propres, que je venais de boire mon café que j’étais bien réveillé, le jour s’est fait au travers d’une déchirure de la toile de fond de scène, j’ai eu une vue imprenable sur les coulisses et depuis je tente de provoquer d’autres occasions d’être décillé et de déciller.

      Et pourquoi l’exit-tax et les casseurs-cueilleurs du premier mai, parce que c’était en même temps, les deux articles étaient l’un à côté de l’autre dans la un du Monde et qu’il n’y avait qu’un geste à faire, celui #de_la_dyslexie_créative en somme.

    • @intempestive @odilon je trouve votre interprétation limitative, elle rend la métaphore contreproductive.

      la légitimité de la berge en tant que contrainte ne découle pas du fait qu’elle ait été générée par le fleuve, elle en est tout autant le résultat d’une contrainte géologique. D’ailleurs, quelle part de décision, de libre arbitre dans la création des berges par le fleuve ? L’un n’est pas plus ni moins responsable que l’autre, susceptible d’être étudié que l’autre.

      Si la crue du fleuve est dangereuse, elle est aussi vitale : qu’en saurait-il été de l’agriculture égyptienne sans le dépôt des limons fertiles ?

      la métaphore est juste la aussi, si quelques âmes émoustillent leur sens artistique en satisfaisant une sorte d’exhibitionnisme, nombreux sont ceux qui ont besoin de tâtonner, de faire leurs erreurs ou leurs approximations dans leur coin sans publicité avant de montrer le fruit d’un travail « personnel ». Bien sûr qu’un besoin excessif de contrôle est dangereux pour l’innovation, la créativité (sur la zad de nddl ce n’est même plus métaphorique), bien sûr que c’est une violence et elle n’est pas plus acceptable ni légitime que la violence du fleuve.

      Le plus violent c’est justement qu’elle se prétende non susceptible d’être remise en question, tout en jugeant et condamnant le fleuve, et que bien des personnes y croient !

      There is no alternative !

      Alors, oui, parlons en des crues ! Mais oui, parlons aussi des berges ! Enfin, c’est mon point de vue, ma lecture, du coup la vôtre m’a fait tiquer ;)


  • (photogramme de Maria Kourkouta)

    À vrai dire cela fait des années que je tente de persuader les unes et les autres de ce qui, à moi, apparaît en pleine lumière à propos des réfugiés ― et par extension des personnes sans papiers. Toute personne qui décide un jour de tout plaquer chez elle, dans son pays d’origine, qui se lance dans un voyage dont on comprend facilement que c’est une aventure remarquablement dangereuse qui comprend à la fois des distances et des périls invraisemblables à surmonter, parmi lesquels la traversée de la Méditerranée sur des embarcations de fortune, puis cette personne plus ou moins arrivée là où elle souhaitait arriver trouve encore le moyen de survivre dans une adversité sans pareille à l’intérieur même d’une société qui fait tout pour la rejeter, oui, une telle personne détient en elle des qualités peu communes, qui par un renversement de valeurs malade nous la fait prendre pour une personne sans valeur et surnuméraire, quand, au contraire, on gagnerait sûrement à donner à une telle personne les chances d’un vrai démarrage dans notre société, avec un tel courage, un tel talent et souvent une telle intelligence, notamment des situations, cela ne pourrait que faire des étincelles. Corolaire de cette théorie un peu personnelle, et très mal partagée, avouons-le, j’hésite rarement par ailleurs à pousser le bouchon un peu plus loin, en commençant le reste de ma démonstration par dire que je m’inclue dans cette dernière ― je ne suis pas moi-même porteur du millième des valeurs humaines d’un ou d’une réfugiée ―, et donc de pointer que les téléspectateurs et téléspectatrices qui continuent de voir dans l’arrivée de ces dernières un danger pour elles-mêmes, n’ont pas, à mes yeux, la valeur de ces personnes que nous continuons de parquer aux marges désirées invisibles de nos villes.

    Je m’intéresse généralement peu aux faits divers et je m’applique dans l’éducation de mes enfants à ne cesser de leur inculquer que le fait divers fait diversion, ma fille Sarah en sait quelque chose : on ne trouvera pas de père plus bourdieusien dans l’éducation de ses ouailles que moi, et je produis des efforts conscients moi-même pour regarder de l’autre côté quand de tels faits divers tentent de pénétrer, malgré de tels efforts de vigilance de ma part, dans mon champ visuel ou auditif. Il arrive, cependant, que certains de ces faits divers soient plus opiniâtres et plus visibles que d’autres, et parfois même dans ce que je perçois a priori comme une pollution il puisse s’en trouver des spécimens que je trouve éclairants pour la bonne compréhension de faits plus vastes ― je suis un père bourdieusien de famille nombreuse qui ne craint pas de mettre de l’eau dans son Gigondas. Et c’est le cas de l’acte héroïque de Mamoudou Gassama, jeune réfugié aux insignes présence d’esprit, initiative, courage, qualités physiques et abnégation ― mais sans papiers, note-t-on à son sujet ―, qui, n’écoutant que son courage, virgule, est parvenu à se hisser à la hauteur du quatrième étage d’un immeuble parisien pour venir au secours d’un enfant de quatre ans sur le point de tomber vers une mort certaine : ce n’est pas tous les jours qu’un fait divers vient au secours d’un père bourdieusien de famille nombreuse.

    Le soir-même de son exploit, Monsieur Gassama était contacté par la Maire de Paris, lui indiquant que la municipalité ferait son possible pour lui faciliter l’obtention d’une régularisation de sa situa-tion de sans-papiers, deux jours plus tard il était reçu à l’Élysée par rien moins que le gamin-président lui-même qui lui, escalade nécessaire, a renchéri par rapport à la proposition de la Maire de Paris, ce serait rien moins que la nationalité française qui serait offerte à Monsieur Gassama et même un stage chez les pompiers de Paris dont, nul doute, il est devenu une manière de mascotte ― je pense qu’il devrait se trouver quelque photographe, artiste-publicitaire pour tirer prochainement le portrait de Monsieur Gassama en costume d’homme-araignée. D’une part on voit là le travail de la récupération politique dans ce qu’elle a de dégoûtant et de grandeur inversement proportionnelle à celle de la hauteur d’âme de Monsieur Gassama. D’autre part on comprend bien comment de tels messages sont porteurs, tels des bombes à fragmentations de tout plein de petits messages mesquins dont je ne boude pas l’ironie d’en pointer l’un ou l’autre : qu’on y pense ! la dernière épreuve pour obtenir la nationalité française n’est pas à la portée de toutes et tous, vous devrez escalader sans corde ni matériel une façade parisienne de quatre étages en moins de trente secondes. Et si on va par-là, il me semble que nous devrions toutes et tous être requis, Français et Françaises, pour passer une telle épreuve et ne seraient confirmées dans leur nationalité française que celles et ceux capables d’un tel exploit.

    Or c’est précisément ce type d’exploits dont se sont montrés capables tous les réfugiés et réfugiées qui sont parvenues jusqu’à nous. Mais alors nulle caméra, même amatrice, pour enregistrer de tels moments d’immense courage. Et je ne doute pas que quelques esprits chagrins pointeront que dans de telles circonstances ce sont elles et eux que les réfugiés tentent surtout de sauver. Et alors ? Qu’ils sauvent un gamin en perdition ou leurs propres enfants et eux-mêmes, les réfugiés et les réfugiées font montre de qualités humaines fort mal partagées et dont on ne peut absolument pas craindre qu’elles soient injectées en une aussi forte concentration dans notre vieille et rance société française, bien au contraire, et il serait temps de le comprendre. Une mauvaise fois pour toutes. Notre survie et la leur en dépendent.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • Les aventures de la gouvernance sont de plus en plus drôles, si c’était drôle. Mais ce n’est pas drôle. Nous sommes bien d’accord. Depuis un peu plus d’un an des peigne-culs de droite qui nous viennent tout droit du milieu de l’entreprise comme ils et elles disent ― mon esprit retors entend souvent l’entreprise du milieu, pour ne pas dire la mafia, mais j’ai l’esprit retors ―, ces peigne-culs donc, ne cessent de nous expliquer que comme ils et elles ont su diriger leurs entreprises, vous allez voir ce que vous allez voir, ils et elles vont faire des étincelles, une merveille de gestion, de gouvernance, ça va être autre chose. Ça va même piquer un peu.

    Pour celles et ceux, qui comme moi, subissent déjà de telles méthodes dans leur environnement professionnel, cela n’a, en fait, rien de très tranquillisant que ce qui relève des avanies quotidiennes de cette saloperie de gouvernance puisse être agrandi et porté à une échelle supérieure, celle nationale, non, cela n’a rien de très rassurant, parce que c’est assez drôle, si c’était drôle, de constater quotidiennement que la gouvernance, même pour des choses nettement plus simples que de, disons, pas tout à fait au hasard, répondre à la demande de formation de toute une promotion de bacheliers et bachelières, même pour des choses moins grandes, nettement moins grandes et nettement moins compliquées, force est de constater que la gouvernance, les procédures, le management, bref cette façon contemporaine de saloper le boulot, ça ne porte pas beaucoup ses fruits et on ne va pas vers la qualité, tant s’en faut.

    Pour tout vous dire, à 53 ans, quand à mon travail de (très) modeste ingénieur informaticien entiè-rement dépassé, imposteur since 1984, je pressens que la gouvernance nous pousse tout droit vers le ratage, il y a longtemps que d’une part j’ai cessé de m’en faire, mais d’autre part, il faut bien l’avouer, il m’arrive même, esprit retors, et un peu pervers, d’en concevoir un peu de plaisir, je sais c’est mal. Parce qu’après tout quand une Très Grande Entreprise trébuche, c’est assez plaisant à contempler. Et puis je boude mal le plaisir de constater que des raisonnements issus de feuilles de calculs ― la feuille de calcul c’est l’invention du diable ― accouchent d’échecs dont on se rend compte au travers des mêmes feuilles de calcul, mais disons replacées et relues dans le bon sens, celui de la réalité, oui, oui, tout ceci est un peu pervers, mais tellement plaisant.

    En revanche, ces façons, la gouvernance, la pensée-feuille de calcul, quand elles s’appliquent à notre destinée à toutes et tous, aux affaires de la cité, à la politique donc, là déjà cela m’amuse moins et même cela m’effraie. Parce que c’est effrayant.

    Donc les peigne-culs de la gestion, des procédures, de la gouvernance de l’entreprise du milieu avaient promis de nous en remontrer pour ce qui était de l’orientation des bacheliers de 2018 ― ça serait un peu autre chose que la version précédente, qui, de fait, était perfectible, c’est mal dire. Et le moindre que l’on puisse dire, c’est que le résultat est au rendez-vous et dépasse toutes les espérances d’efficacité : la moitié des futures bachelières et bacheliers sont sans affectation. Alors on a tôt fait de se moquer, de dire que l’algo ceci, l’algo cela, et je suis à peu près certain que dans le Sinistère de la Rééducation, cela doit monter dans les tours, qu’est-ce qu’on a encore foutu à l’informatique ? Et je ne doute pas que nous aurons bientôt droit à des commentaires, en off bien sûr, de ces grands gestionnaires du milieu pour dire que voilà évidemment, on a donné cela à faire à des fonctionnaires de l’informatique et que voilà le résultat, et ne doutez pas que la prochaine fois on confiera cela au privé (si, au passage, ce n’est pas déjà fait).

    Et bien n’y voyez aucune solidarité professionnelle d’un ingénieur informaticien en fin de carrière pour ses compagnes et compagnons soutiers de misère, mais je pense que le résultat de cette cam-pagne est juste et même que cette justesse saute aux yeux. En effet, il est confondant pour moi de constater à quel point l’outil informatique de cette gouvernance merdique renvoie à ses commandi-taires l’image exacte qu’ils et elles se font, en fait, de la jeunesse : refusée et en attente pour la plus grande part.

    Et de tels impensés de la gouvernance sont de plus en plus visibles et même saillants. Et c’est bien cela que je trouve stupéfiant dans cette gouvernance, c’est que son mensonge est de plus en plus visible. Il est transparent.

    Oui, ça commence à se voir.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • Un bon petit dialogue de temps en temps, ça fait du bien
    (Samuel Beckett in Molloy )

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Monsieur De Jonckheere ?

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Oui

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Nicolas Machin de la banque, votre conseillère m’a demandé de vous signaler l’arrivée d’un tout nouveau produit que nous mettons sur le marché et qui pourrait intéresser votre fils Émile, votre fils s’appelle bien Émile ?

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas intéressé

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Mais attendez Monsieur De Jonckheere, je ne vous ai même pas dit quels étaient les avantages de ce produit

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas intéressé

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― C’est un tout nouveau produit pour les jeunes majeurs et comme nos fichiers montrent que votre fils Émile vient d’avoir 18 ans...

    PHILIPPE DE JONCKHEERE (ingénieur informaticien, employé à la banque en question, un hasard)

    ― Nicolas Machin, vous avez mon dossier sous les yeux ?

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Oui Monsieur De Jonckheere

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Vous avez donc accès aux données qui sont habituellement celles qui s’affichent à l’écran quand j’ai rendez-vous avec Madame Chose, ma conseillère ?

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE (se rembrunissant)

    ― Oui, oui et donc, comme Émile vient d’avoir dix-huit ans...

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Monsieur Machin, lisez pour moi à haute voix les informations relatives à Émile

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE, hésitant

    ―Euh…

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Je ne vous entends pas

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE (récitant)

    ― Émile est un jeune garçon autiste

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Et qu’est-ce que vous ne comprenez pas dans cette phrase ? Le mot autiste vous donne de la difficulté ? Il s’agit pourtant d’un handicap mental, hélas assez courant

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Oui mais justement…

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Il n’y a pas de justement, continuez de lire

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE (reprenant, d’assez mauvais, gré sa récitation)

    ― Monsieur De Jonckheere reprendra rendez-vous quand une décision de justice pour la protection des intérêts de son fils aura été rendue

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Vous comprenez ce que cela veut dire Monsieur Machin ?

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE (hésitant)

    ― Euh…

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Cela veut dire que quand je vous dis que je ne suis pas intéressé, cela veut dire que je ne suis pas intéressé et que ce n’est pas la peine d’insister, et même que c’est un peu blessant

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE (soudain courroucé)

    ― Mais faut pas me parler comme ça.

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Je vous ai dit que je n’étais pas intéressé, vous avez insisté, cela finit par me blesser pour des raisons que vous êtes plus ou moins en train de comprendre par vous même

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Je ne pouvais pas savoir

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― C’est inscrit sur votre écran n’est-ce pas ? Ce sont des données personnelles que vous avez le droit d’interpréter intelligemment, ce dont vous ne semblez pas capable

    NICOLAS MACHIN DE LA BANQUE

    ― Monsieur De Jonckheere, je ne vous permets pas

    PHILIPPE DE JONCKHEERE

    ― Nicolas Machin, je m’en moque un peu, il y a deux mois, mes parents m’ont fait un chèque d’un peu plus de 4000 euros pour m’aider à faire face à des dépenses pour réparer mon toit ― vous notez dans mes données personnelles que je suis âgé de 53 ans, mes parents sont encore contraints de m’aider financièrement pour une nécessité absolue, quelles sont les chances pour que je sois par ailleurs intéressé par quelque produit financier que ce soit) et deux jours plus tard un de vos collègues m’appelait pour me dire qu’en vertu de je ne sais quelle nouvelle gouvernance vous deviez vous assurer de la légitimité des rentrées d’argent inhabituelles (ce qui n’étaient quand même pas très malin de la part de votre collègue le nom de l’émetteur sur le chèque en question étant le même que celui du dépositaire), j’avais même demandé si vous appeliez celles et ceux de vos clients dont les noms figurent par ailleurs dans les Panama Papers ? Donc un coup vous savez exploiter des données et une autre fois non. Nous ne sommes pas des machines. Votre procédure vous indique que vous devez m’appeler, vous m’appeler sans réfléchir, vous agissez comme un robot, je vous parle comme à un robot. Donc maintenant vous allez additionner deux et deux et ne plus jamais m’appeler, sinon je change de banque. Ce que j’aurais déjà dû faire et j’espère que vous allez passer une (très) mauvaise journée.

    Philippe De Jonckheere raccroche (se maudissant de n’avoir pas eu la présence d’esprit de passer Emile à Nicolas Machin de la banque et de le laisser se débrouiller avec lui).

    Rideau.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard

    • Madame Chose (que j’aime beaucoup, elle et moi avons des tas de choses en commun et nos rendez-vous à l’agence sont toujours l’occasion de discuter de tout plein de choses qui n’ont rien de bancaire) a appelé, elle était catastrophée, s’est excusée alors qu’elle n’avait elle-même rien fait de mal, m’a donné cent fois raison, a insisté pour me passer le directeur de son agence pour que je lui explique les raisons de mon mécontentement, j’ai prévenu ce monsieur que j’étais d’humeur noire et que si jamais il utilisait la moindre formule dilatoire procédurée pour prendre en compte un client mécontent, je raccrochais, ça n’a pas raté, j’ai raccroché.

      Est-ce trop demandé, apparemment oui, que l’on puisse se parler entre être humains ?

      41% du personnel de cette banque ne recommanderait pas sa propre banque à un tiers.


  • Hier au cinéma (5 Senses de Ryusuke Hamaguchi, drôlement pas mal, sans doute pas la tasse de thé d’@arno, j’y reviendrai peut-être), pendant la réclame nous avons eu droit à cette publicité

    https://www.youtube.com/watch?v=A-oQ3_MwC1g

    Donc, on récapitule, ce qu’on attend de ces quelques actrices en pleine revue, « montre-moi tes mains », « il vient de te demander en mariage », « il te quitte », « montre-nous ton orgasme » et enfin « fais-nous l’infarctus », mais non, tu n’y es pas du tout, ce n’est pas ça un infarctus de femme, ma pauvre fille.

    Donc le message à faire passer c’est que l’infarctus de la femme est différent de celui de l’homme (qu’il ne se présente pas de la même manière, au passage il serait sans doute intéressant, plus intéressant, de nous dire justement quels seraient les symptômes classiques justement, histoire qu’on ait une petite chance de venir un jour en aide à une amie, une collègue, sa soeur, sa mère, sa compagne, une passante, mais non, nous n’en saurons rien, on va pas gâcher des orgasmes féminins) et pour faire passer un tel message (si peu informatif soit-il), il sera donc nécessaire que des actrices miment l’orgasme et par ailleurs, montrent leurs mains (si j’étais vilain je dirais, que cette fois on ne ne leur demandera pas de nous montrer leurs seins, ce qui est assez homophonique), et que finalement les émotions les plus impressionnantes qu’une femme peut ressentir, c’est quand un homme lui demande sa main, justement, ou qu’il se barre.

    Ce qui se passe dans le cerveau d’un ou une publicitaire, je crois que je préférerais toujours tout en ignorer.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • J’ai attendu d’être un peu plus calme pour aborder le sujet. Et cela m’a pris un peu de temps pour me calmer, ce qui ne surprendra personne, vu le sujet, vu les protagonistes - parce que je dois avouer que mon premier réflexe ces derniers temps dès qu’un ou une sinistre de ce gouvernement l’ouvrent, et c’est souvent, ils et elles ne font que ça, j’ai un peu tendance à leur souhaiter de périr dans des circonstances douloureuses ou encore qu’ils et elles aillent se faire enculer, je sais ce n’est pas malin, je vais donc tâcher d’expliquer ce qui m’énerve sans m’énerver, ça ne va pas être facile, je le sens d’ici. Or donc le gouvernement de gestionnaires de droite a dévoilé son grand plan contre l’autisme ou pour l’autisme - putain faudrait savoir ! - avec du budget, comme on dit dans le milieu de la Très Grande Entreprise.

    Sans surprise pour un vieux de la vieille comme moi, je constate que dans les grands axes de cette gouvernance, comme on dit, ont repris de façon, plus adroitement maquillée que d’habitude - accordons-leur cela -, les grandes lignes de la clique comportementaliste, no-tamment un élément reconnaissable entre mille, le fameux dépistage dès les six mois in utero de l’enfant - bien sûr que j’exagère, mais si je n’exagère pas, on ne se rend même plus compte des énormités en question -, ne doutons pas qu’un jour ce ne sera plus in utero, mais in vitro - mais si je commence à deviser à propos de ce que dépistage devient rapidement synonyme de sélection, nul doute je vais encore égarer mon monde, je vais tâcher de rester sur la piste cette fois-ci. Et naturellement cette nécessité de dépistage est adossée à un chiffre - au gouvernement adepte de la gouvernance, des chiffres et du budget, on n’est pas des rigolos, on est des pros - le fameux 1% et ses 700.000. Il y a, tenez-vous bien, 700.000 autistes en France, soit 1% de la population française. Bon 1% de 66 900 000, ça fait plutôt 669 000, mais c’est pour vous dire, qu’en fait c’est même plus et même, même, en fait, ça augmente - bientôt ils et elles seront majoritaires.

    La fréquentation de certaines personnes de mon Facebook bio - cartographes et statisti-ciennes, ils et elles se reconnaîtrons - a éduqué un peu mon esprit autrement plus prompt à la fiction et, quand on manipule des chiffres ou encore quand on en étudie, il est toujours très important de se demander de quoi on parle. Bref de bien faire attention de ne pas mélanger les carottes et les pommes de terre comme on dit en statistique, de savoir, avec précision, de quoi on parle, avant de commencer à gribouiller sur ses fonds de cartes, comme on dit en cartographie.

    Du coup j’aimerais beaucoup savoir - en fait, je sais, je fais un peu semblant de ne pas savoir - quelles sont les méthodes envisagées pour trier le bon grain de l’ivraie, de trouver les bons autistes dans un groupe d’enfants qui ne sont pas toutes ni tous autistes. Et pour tout vous dire, depuis que je baigne un peu dans le milieu, je suis frappé par une immense contradiction, d’un côté des personnes déterminées à aller chercher les petits et petites autistes dans les crèches en leur faisant passer des batteries de tests - dont vous seriez étonnés de voir toute la charge poétique par endroits, de mémoire, il y a des trucs remarquables, votre enfant enchaîne-t-il ou elle ses pas dans un escalier ou avance-t-il ou elle toujours le même pied, et ramène l’autre pied à hauteur - ou encore est-ce que votre enfant sépare de façon infranchissable ses saucisses de sa purée ? (et oui, j’ai bien compris que ce que l’on cherchait ce n’était pas que TOUTES les cases soient cochées, la séparation des saucisses et de la purée ET un pied devant l’autre dans les escaliers, mais ce que l’on cherche c’est un faisceau, malgré tout on coche des cases, et quand on coche des cases c’est déjà le début de la gouvernance, de la putain de gouvernance je vais y revenir ) -, donc les cocheurs et cocheuses déterminées d’un côté, et de l’autre, médecins, psychiatres, orthophonistes, psychomotriciens, pédopsychiatres, neurologues, généticiennes toutes plus hésitantes les unes que les autres, soucieuses et soucieux d’éviter le plus longtemps possible d’inscrire le mot d’autisme dans un dossier qui part ensuite à la Maison Départementale des Personnes Handicapées et même que de telles hésitations sont parfois coupables pour ce qui est de pouvoir compter sur l’aide financière de la MDPH, mais voilà faut les comprendre aussi tous ces thérapeutes et soignantes, leur esprit scientifique ne voudrait pas être pris en défaut. Et pour tout vous dire, fier d’une certaine expérience et d’un parcours à la fois long et sinueux dans l’autisme, je peux vous donner un conseil assez simple et jamais démenti : faites con-fiance à celles et ceux qui hésitent et le disent et au contraire fuyez absolument celles et ceux qui affichent certitudes et vont jusqu’à parler de guérison. Celles et ceux qui hésitent vous viendront efficacement en aide, les autres vous égareront dans leurs propres certitudes auto-forgées.

    Les autistes sont des personnes redoutablement énervantes, je peux vous le dire, entre autres choses parce qu’ils et elles refusent de ressembler à la caricature que l’on fait d’elles, et continuent de s’entêter à offrir au regard de celles et ceux qui les soignent ou les accompa-gnent une diversité assez rafraichissante à la fois de facettes, de comportements insolites ou encore de raisonnements étonnants, d’ailleurs dans le milieu de l’autisme il n’est pas rare d’entendre des voix du camp des hésitants expliquer qu’il y a autant d’autismes que d’autistes, ce qui est une manière assez imagée de rappeler qu’une personne autiste, avant d’être autiste est une personne, il y aurait même à s’interroger si autiste ne pourrait pas être une manière de trait de caractère, et surtout il n’est pas inutile de rappeler que la qualification d’autisme couvre un spectre particulièrement étendu, il y autant de points communs entre une jeune autiste dite de Kaner et un adulte autiste dit atypique - oui, certains autistes repoussent sans cesse les limites du genre, et comme s’il n’était pas suffisant d’être singulièrement autiste, ils et elles poussent le bouchon un peu plus loin, des radicales, je connais un garçon comme ça - autant de points communs donc, qu’il y en a entre un sinistre de l’intérieur et une zadiste de Notre-Dame-des-Landes. À vrai dire la résistance des autistes à se conformer à toute classification est à l’image de leur résistance sociale. Vouloir les diagnostiquer, qui plus est à un très jeune âge, et donc les compter, est en fait, délirant. Et nous verrons que la parole gestionnaire de ce gouvernement sur le sujet de l’autisme est une parole délirante. J’y reviendrais.

    Si diagnostiquer, classer et dénombrer les autistes n’est donc pas très utile à la compré-hension de l’autisme - et je préfère dire des autismes -, on pourrait espérer l’opération malgré tout indolore, transparente, c’est sans compter que gouvernance oblige, une fois les étiquettes apposées, il va falloir traiter. Je vais tâcher de faire court et je vais tâcher de ne pas entrer en territoire polémique. Traiter une personne autiste pour atténuer son autisme - et même guérir une telle personne, si tant est qu’une telle chose soit possible - est une démarche curieuse et dont la pertinence mérite d’être interrogée, c’est presque aussi adéquat que de lutter contre la grande taille d’une personne qui serait grande, la rousseur d’une personne qui serait rousse et ainsi de suite. Et les méthodes pour cette lutte risquent d’être aussi violentes finalement que celles, orthopédiques, que l’on pourrait imaginer pour qu’une personne de grande taille soit moins grande et aussi stigmatisant que celles qui consisterait à considérer que les cheveux roux sont socialement inacceptables et qu’il faille par tous les moyens amputer cette rousseur, la cacher, que sais-je encore - - comme diraient mes filles (neurotypiques, elles) je ne suis pas très docte en problématiques capillaires. Des fois je rêve - j’ai de ces fantasmes des fois ! - de faire subir aux partisans et partisanes des méthodes comportementalistes, singulièrement celle dite de l’A.B.A. - pour Applied Behaviour Analysis -, de leur faire subir donc, l’application d’une telle méthode donc, pour la tabagie des unes, l’alcoolisme des autres, les petits travers des unes, les difficultés sociales des autres, bref comme le veut la locution anglaise, to have them get a taste of their medecine - leur faire goûter leur propre médicament. Mais surtout, imaginez que vous traitiez une personne contre, par exemple, une insuffisance cardiaque supposée, et en fait pas du tout avérée, et qu’en sous-main, votre traitement, inutile puisque la personne n’a pas de pathologie cardiaque, crée en revanche des difficultés rénales, ou encore pour déplacer la comparaison dans un contexte déjà plus voisin, imaginez que vous interniez une personne saine dans un hôpital psychiatrique en médicamentant cette personne saine avec de puissants psychotropes autrement réservés à des personnes souffrant de complexes de personnalités multiples ou que sais-je de cette farine, il y a des chances pour que cette personne saine mal aiguillée finisse par développer d’authentiques troubles psychiatriques non ?

    Donc là où la prudence dans le diagnostic, et même une certaine lenteur, seraient de mise, le parti de la gouvernance gestionnaire, ivre de son désir de résultats chiffrés, ne fera pas dans le détail et du coup il n’est pas exclu qu’effectivement on puisse faire augmenter le nombre de personnes qualifiées d’autistes, à la fois en les faisant d’abord entrer dans une catégorie qui n’est pas la leur, mais ensuite en les maintenant dans un tel environnement.

    Fin du premier point. Je vais tenter d’accélérer.

    Je remarque que la gouvernance a un certain talent dans la gestion de ce qu’elle appelle le calendrier. Si, comme moi, vous trempez dans l’autisme depuis quelques années, vous n’aurez pas manqué de remarquer certains signes d’oubli de la part des institutions et de l’État, pour dire les choses poliment et pudiquement : un sentiment de solitude face à l’autisme d’un ou d’une proche n’est pas rare. Du coup, quand soudain on parle de vous, vous avez fini par développer une manière de méfiance, c’est tellement étonnant qu’on parle de votre sujet que vous êtes en droit de vous demander ce que cela peut bien vouloir cacher. Et en ce moment-même, un regard, fût-il de biais, sur l’actualité vous renseigne rapidement : est-ce que des fois la gouvernance et sa gestion du calendrier ne seraient pas en train de se servir de votre cause pour tenter d’attirer l’attention et le regard dans une autre direction, celle, par exemple, assez préoccupante, du climat social du moment, des grèves des cheminots à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ?

    Vous trouvez que j’exagère ? Je vous donne deux exemples récents de ce genre d’impensés.

    Il y a quelques mois, faisait rage le débat sur l’écriture épicène avec la très courageuse levée de boucliers des gardiens du temple - l’académie française, pour laquelle, un jour, je prendrais le temps de démontrer, raisonnements capillotractés à l’appui, que la destruction serait LA mesure qui permettrait de venir à bout du terrorisme, j’exagère à peine, un peu quand même -, qui venait à la défense de la langue française, arguant notamment que le point médian et d’autres méthodes épicènes seraient nécessairement nocives pour les personnes avec des difficultés de lecture, notamment les dyslexiques, dont on pouvait avoir le sentiment que l’académie française était en train de découvrir leur existence. Eh bien, les dyslexiques vous emmerdent et aimeraient autant que faire se peut ne pas servir de couverture à vos petites aigreurs conservatrices de vieux fossiles dégoûtants.

    Autre exemple. Si vous avez des enfants ou si vous avez des informaticiens dans votre entourage - je plaisante qu’à moitié - vous aurez, nul doute, entendu parler de la mode des fidget spinners, ces petites toupies que l’on peut faire tourner sur le bout du doigt et dont le système de contrepoids, dans sa rotation très rapide, provoque une vibration que l’on qualifie d’apaisante, en fait seulement apaisante pour la personne qui a ce truc au bout du doigt et, au contraire, désespérante pour toutes les personnes enfermées dans le même bureau et tâchant de se concentrer sur leur travail. Il était remarquable du temps de cette mode que l’on ne puisse absolument pas objecter à quiconque avait l’air d’un idiot avec ce truc au bout du doigt que cela tapait sur nos nerfs à nous, on se faisait répondre qu’au contraire la chose était calmante pour l’otarie digitale et que justement si nous étions si tendu, peut-être devrions-nous faire l’acquisition de cette saloperie. J’aurais tellement aimé que toutes ces personnes adeptes de la toupie calmante soient capables de la même bienveillance lorsqu’elles croisent des personnes autistes atteintes de stéréotypies dans les transports, au bureau, bref dans l’espace public.

    Bref je pense que si les autistes avaient de meilleures capacités d’expression et de com-préhension de ce genre d’impensés, ils et elles ne manqueraient pas, de temps en temps, de prier les sinistres de la gouvernance, quand ils et elles se servent de leur pathologie comme prétexte, de se foutre des fidget spinners dans le derche.

    Les autistes sont, en fait, au-dessus de ça. Grand bien leur fasse. Et je ne parle pas en leur nom, je m’en garderais bien.

    Le dernier point que je voudrais aborder, c’est celui de cette déclaration du premier si-nistre qui voudrait désormais " accompagner dans la vie sociale, dans l’autonomie de la personne, de les faire monter en qualification. On se prive de ressources colossales dans notre pays, d’inclusion dans l’entreprise de personnes autistes. "

    Alors là autant dire qu’on est dans le délire le plus complet.

    Pour bien comprendre mon raisonnement qui suit, je vais préciser certaines des équa-tions qui me servent de boussole politique. Depuis 1973, soit depuis 45 ans - presque un demi-siècle tout de même -, le chômage de masse est en augmentation constante et depuis 1973 les différents gouvernements de droite qui se sont succédés n’ont cessé de nous expliquer que la seule façon de lutter contre ce chômage de masse étaient d’alléger les finances des entreprises et leur faciliter la possibilité de licencier du personnel, non seulement il est admirable que le remède puisse être aussi stupide, mais qu’il ne cesse de montrer à quel point il est inefficace, 45 ans de cette politique produisent, de façon avérée, l’aggravation du mal qui, si on s’y intéressait vraiment, montrerait surtout qu’il est incurable, entre autres raisons parce que toutes les formes différentes d’automatisation concourent à détruire des emplois et là où cela devrait libérer hommes et femmes du fardeau du travail, cela crée davantage d’inégalités. Essayez de tenir ce raisonnement, pourtant simple, cohérent et facile à comprendre, en société et je préfère vous dire qu’on va rapidement vous soupçonner de vous radicaliser sur internet. Soi-disant ce n’est pas si simple, et on risque de beaucoup vous opposer toutes sortes de raisonnements économiques dans lesquels chiffres et équations auront vite fait de vous donner le tournis, bref vous serez ostracisés en tant que déraisonnable et pas réaliste du tout, avec les doux rêveurs et les vilains zadistes profiteurs du système. Je dois ici avouer que j’ai un peu capitulé ces derniers temps à tenter d’opposer que les gouvernements de droite depuis 1973 sont dans le déni, en grande partie parce que cela ne m’intéresse pas tant que cela de tenter de réunir les preuves algébriques du délire ambiant - d’autres s’y emploient avec une intelligence et une patience qui forcent mon admiration, je pense à mon ami @laurent2 et à son Journal de la crise -, bref je jette l’éponge quand j’entends parler de plein-emploi, par lassitude et parce que j’ai d’autres chats à fouetter, vraiment - parmi lesquels tenter d’influer positivement sur la trajectoire erratique de mon fils autiste - et qu’on ne peut pas faire boire des ânes qui ne veulent pas boire.

    Sans trop développer, je pourrais également arguer que d’aucunes et d’aucuns parmi nous ont compris une mauvaise fois pour toutes que d’une part le travail n’est pas en quantité suffisante pour toutes et tous et qu’à tout prendre ils et elles aimeraient d’une part éviter de s’ennuyer et perdre leur vie à la perdre - on ne peut pas dire gagner sa vie, cela ne veut rien dire - et d’autre part préfèrent effectivement vivre, ils et elles font de la résistance au travail et on a bien compris que pour la gouvernance, ils et elles montrent le mauvais exemple, du coup la gouvernance se fait kafkaïenne et traque ces esprits éclairés pour tenter de les reconvertir au mensonge du travail - qui par ailleurs a perdu tout son sens, parce que la gouvernance l’a dénaturé en le procédurant (un jour, j’écrirai le raisonnement pas du tout capillotracté qui met à jour comment en supprimant les procédures et le principe de précaution on règle définitivement dans le même coup la question du terrorisme ET celui du chômage de masse).

    Et du coup quand j’entends un premier sinistre - en plein délire transparent du plein-emploi - évoquer les autistes comme une force potentielle de travail inexploitée, gâchée, mon sens de l’humour est soudain en panne. Je ne peux alors m’empêcher de penser que quelques-uns et quelques-unes parmi nous, les autistes, qui ont trouvé la parade absolue pour résister à la violence absolue de la société, vont bientôt être inutilement dérangées dans leur part la plus intime parce que la gouvernance délire et voudrait nous convaincre que le travail a encore un sens. Je tente de me rassurer en me rappelant que ce sont toujours les autistes qui gagnent à la fin, mais est-ce qu’on ne pourrait pas leur épargner ces violences et viols inutiles.

    Mais à vrai dire, de devoir expliquer tout cela, bras m’en tombent et j’enterre mon lapin.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard

    • #merci

      Je ne peux alors m’empêcher de penser que quelques-uns et quelques-unes parmi nous, les autistes, qui ont trouvé la parade absolue pour résister à la violence absolue de la société, vont bientôt être inutilement dérangées dans leur part la plus intime parce que la gouvernance délire et voudrait nous convaincre que le travail a encore un sens.

      Très juste. Et ici encore, la comparaison avec ce qui se passe à la ZAD est très pertinente. Une #gouvernance_autoritaire qui s’attache à détruire activement ce qui n’est pas conforme à sa #norme.

      À propos du #hand_spinner, une personne a par ailleurs relevé la grande entourloupe qu’a constitué cette mode chez les personnes neurotypiques :
      https://seenthis.net/messages/620618

      Les personnes autistes (et autres personnes avec des handicaps de développement) sont en guerre depuis des décennies. Une guerre contre le fait d’être conditionné.es de force, souvent brutalement, à se comporter davantage comme les neurotypiques, quelles qu’en soient les conséquences pour notre propre confort, sécurité ou santé mentale. Ceux et celles d’entre nous qui avons besoin de d’auto-stimulation pour nous concentrer (souvent en adoptant des comportements brefs et répétitifs comme, je ne sais pas, faire tourner un objet dans nos mains), ont enduré des décennies de protocole des « mains tranquilles », de se faire envoyé.e dans le bureau du directeur ou de la directrice parce qu’on gigote trop, de se voir ordonné.e : « laisse ça/arrête ça et concentre toi ! », alors qu’en réalité nous faisons précisément la chose qui nous permet de nous concentrer, au lieu d’être terriblement distrait.e par un million de choses inconfortables comme le grésillement des lumières ou nos vêtements qui gratouillent. Nous avons eu nos mains giflées et nos objets réconfortants confisqués. On nous a obligé.es à nous asseoir sur nos mains. Nous avons été attaché.es. Oui, des enfants handicapé.es se font attacher - physiquement attacher – en classe et dans des séances psy et dans de multiples autres cadres alors qu’ils et elles font quelque chose qui est aujourd’hui incroyablement à la mode.

      Réfléchissez-y : des décennies de punition émotionnelle, de violence physique et autres abus. Et un beau jour un gars (qui se trouve être dans une position avec plus d’influence sociale que la plupart des personnes handicapées n’auront jamais) écrit un article pour raconter comment avoir un hand spinner l’aide à se concentrer lors de réunions, et tout à coup toutes les personnes Neurotypiques d’Amérique se ruent pour acheter leur propre hand spinner.

      #autisme #comportementalisme


  • Vous entrez dans un théâtre, sur scène une grande table noire, de part et d’autre de la-quelle, deux chaises indiquent qu’il y aura, conformément à l’affiche du spectacle, deux lec-teurs, d’ailleurs leurs deux textes sont posés sur la table au-devant des chaises et sont éclairés vivement dans un rectangle de lumière qui emprisonne parfaitement les deux tas de feuilles, la réflexion des deux tas de feuilles blanches est d’ailleurs le seul éclairage, si ce n’est la lumière rouge d’un écran, au lointain, derrière la table. La sonorisation de la salle de spectacle passe en boucle une chanson d’un autre temps, Smile, chantée par Timi Yuro. Vous vous installez et discutez, ou pas, avec les personnes autour de vous. Ça dure un peu, on vous passe bien cinq fois la chanson, c’est un peu lassant à vrai dire, puis au moment, où cela pourrait presque devenir plaisant, panne d’électricité, toutes les lumières s’éteignent et la chanson est brusquement interrompue. La rumeur autour de vous cesse. Deux ombres viennent s’assoir, l’une à jardin, l’autre à cour. Puis tout d’un coup le vidéoprojecteur envoie une image générique et sombre de la ville de nuit et, avec elle, la sonorisation, elle, crache des coups de feu, des cris, des invectives et pendant cinq minutes le plan fixe de la ville ne bouge pas, il se rapproche d’un immeuble, il y a une vie silencieuse dans des appartements, en revanche la bande-son est insoutenable parce que vous avez compris, assez rapidement, qu’il s’agissait d’un enregistrement aux abords du Bataclan un soir de 13 novembre 2015. Et très franchement, vous seriez en droit de vous demander si on vous a bien regardés, qui sont les personnes qui sont en train de vous imposer ces longues minutes, de les revivre d’une façon spectaculaire, vous êtes à deux doigts de vous lever et de foutre le camp, d’autant que la probabilité n’est pas faible que vous ayez perdu un proche dans les attentats du 13 novembre 2015, ou dans un autre attentat, ou encore que vous connaissiez, parmi vos proches, une personne qui a effectivement perdu quelqu’un dans des conditions tellement éprouvantes et, donc, qui sont les personnes - les deux ombres sur scène - - qui sont en train de faire spectacle de tout et de justement d’un événement pareillement mortifère ? Pour tout vous dire, les deux ombres en question y pensent salement et même redoutent qu’effectivement, vous vous leviez et même que vous les invectiviez et les deux ombres le redoutent tout particulièrement qu’elles trouveraient la chose, votre désertion, vos invectives, parfaitement justifiées et ces deux ombres sont en train de spéculer dans le noir, sans même se regarder, mais elles en ont parlé entre elles, plus d’une fois, et longtemps, de savoir si c’est ce qu’il va se passer ou si, au contraire, elles vont pouvoir s’appuyer sur la confiance du public pour lui dire ce qu’elles ont à vous dire - lire.

    Et pour tout vous dire, les deux ombres en question ne sont pas exactement des professionnels du spectacle, elles ont un putain de trac et cette entrée en matière ne fait qu’ajouter de la peur à leur peur, la peur du public à la leur. Sans compter, répétitions obligent, que cette bande-son les deux ombres l’ont entendue un très grand nombre de fois et que ce n’est pas parce qu’elles l’ont déjà entendue un grand nombre de fois qu’elle fait moins mal à entendre, ce serait plutôt le contraire. De là à vous dire que les deux ombres s’imposent à elles-mêmes ce qu’elles sont en train de vous imposer. Dans la bande-son, la voix angoissée et incrédule d’un journaliste du Monde, voisin du Bataclan, qui, réflexe professionnel, filme au téléphone de poche la petite rue derrière le Bataclan - le passage Saint-Pierre Amelot - par lequel s’échappent des personnes, comme elles peuvent, parmi lesquelles une femme qui explique être enceinte et qu’elle va bientôt lâcher - de la rembarde de fenêtre à laquelle elle s’est suspendue pour s’échapper. Et de fait elle finira par tomber - ici, je préfère tout de suite dire que cette femme est toujours en vie et que son enfant est né quelques mois plus tard. Le journaliste du Monde filme et enregistre sa propre voix, trempée dans l’angoisse qui exige de savoir : « mais qu’est-ce qu’il se passe ? »

    Et maintenant que se passe-t-il ?

    Les deux îlots de lumière éclairent à nouveau les tas de feuille. Une voix off, jeune, en-tame la narration : « Désormais, nous le savons, tout est à recommencer. »

    Si vous avez reconnu l’incipit de L’Étreinte d’Adrien Genoudet, vous avez bon. Et vous vous doutez depuis le début que je suis une des deux ombres et que l’autre c’est celle d’Adrien Genoudet et que nous sommes en train d’entamer la lecture spectacle de l’Étreinte, vous avez bon aussi. Et à vrai dire si vous n’avez pas encore lu L’Étreinte d’Adrien, je ne peux que vous encourager à le faire et vous allez enfin lire quelque chose de sensible, d’intelligent et de cultivé sur le sujets des attentats du 13 novembre 2015, ça devrait vous changer de tout ce que vous avez déjà lu sur le sujet. Le texte d’Adrien va vous prendre par la main, vous emmener partout où la violence a éclos et semé la mort et vous dire d’une très poétique façon que Notre Mal vient de plus loin, pour reprendre le titre d’Alain Badiou. Adrien avec force exemples, comparaisons, métaphores, symboles, citations, bref avec toutes les armes de la littérature, va faire rien moins que de vous dire que pour monstrueux que soient les attentats de novembre 2015, ils ne venaient pas de nulle part, qu’ils étaient en nous, prêts à germer, que notre part inconsciente, mieux encore, notre histoire, et notre culture, portaient tout cela en elles et en nous. Et pour comprendre, entendre de telles atrocités en somme, il va falloir nous faire confiance. Une confiance presque aveugle et qu’en quelque sorte ce qu’on vous a imposé au début de notre affaire c’était une manière, un peu maladroite, de vous demander cette confiance.

    Et aussi invraisemblable que cela puisse paraître à la fin, vous serez remué et retournée ou retourné et remuée. En tout cas pas indemnes. A Rennes, après la première lecture, au foyer, un homme un peu plus âgé que moi est venu me trouver pour me dire que cette lecture lui avait fait prendre conscience que depuis le 13 novembre 2015 il se trompait du tout au tout dans sa lecture de ces faits affreux, et que pour ainsi parler, sur le sujet, on nous raconte beaucoup de carabistouilles, on nous fait avaler des couleuvres.

    Il n’empêche la question des moyens employés subsiste, pourquoi ce début, et d’autres effets - je e vais pas tout vous dire non plus, des fois qu’on le rejoue, notamment le 16 juin à Autun, notez ! - et qui sommes-nous pour nous permettre de tels effets, une telle violence ?

    Nous avons joué deux fois ce spectacle. Les deux fois, pendant tout le début, j’étais au bord de vomir de trac et d’angoisse, et quand c’est à moi de prendre la parole le premier - « Adrien, je viens de lire l’Étreinte que Tiffanie avait mis de côté pour moi » - je peux vous dire que je ne fais pas le fier, en revanche je suis vidé d’une chose, je n’ai plus peur et je vais pouvoir faire ce que j’ai à faire et que je ne sais pas vraiment faire, à savoir lire en public, devant une centaine de personnes, et même - les idées d’Adrien, des fois ! - vous gratifier de cinq dix minutes de complète improvisation sur une guitare électrique, instrument que je maîtrise presque aussi bien que des patins à glace. Bref je suis lancé. Et pour Adrien, c’est un peu pareil, pour lui c’est plus dur que pour moi, ses parties de texte sont plus longues à lire et c’est un peu son texte qu’on est en train de défendre ici. Et lancés, nous avons acquis une forme de légitimité, en tout cas, j’en ai le sentiment, après-coup.

    Et pour tout vous dire une chose qui me donne à moi, pour Adrien je ne sais pas, je pense que cela vient d’ailleurs, cette forme à la fois de légitimité et de courage, c’est que je me dis que je ne pourrais jamais dire quelque chose de plus stupide que tout ce que j’ai entendu de la part des femmes et des hommes politiques de ce pays en commençant par le premier d’entre eux, le précédent président de la République, je sais je l’ai déjà dit, les deux pieds mal assurés sur les décombres du Bataclan, déclarer, faussement martial, que la France est en guerre. Et il s’est dit des choses plus stupides encore, notamment le 14 juillet suivant après les attentats de Nice, quand cet abruti de Guaino - l’homme qui vomit ses électeurs aux dernières législatives perdues par lui - qu’il faudrait installer des lance-roquettes sur des endroits comme la promenade des Anglais à Nice. C’est qu’elle va être belle la promenade des Anglais, ses palmiers et ses lance-roquettes, parfaitement intégrées dans le paysage, Philippe Stark nous fera bien quelque chose.

    Je ne vais pas m’attarder sur le fait que l’état d’urgence décrété en 2015 n’a finalement été levé qu’une fois que ses dispositions avaient été intégrées au sein même du code civil, en revanche je ne doute pas qu’à la prochaine occasion, quand l’état d’urgence sera de nouveau décrété, cela permettra de corser encore un peu plus l’affaire, je crois même que militaires et bleusaille pourront désormais décider d’élire domicile chez qui leur semble bon, peut-être au-rons-ils la politesse d’apporter leurs propres brosses à dents, mais cela ne sera pas tant par politesse mais par souci, sans doute, de ne pas mélanger torchons et serviettes dans leurs petits fichiers de collectes d’ADN. Bref l’état d’urgence c’est maintenant. Surtout, comme l’ont amplement montré les journées du procès de Tarnac, la lutte contre le terrorisme, si fictive soit-elle, c’est en fait le Nord des gouvernements de droite qui se succèdent sur le trône. Ce serait très injuste et incorrect de ma part sans doute de sous-entendre que pendant que d’amples ressources matérielles et humaines étaient dédiées à la surveillance d’un magasin d’épicerie dans un petit village de la Creuse, d’aucuns se radicalisaient, et pas que sur internet.

    D’ailleurs il est désormais loisible de prendre la mesure de cette menace, tout du moins ce que l’on veut bien nous en dire. Vous n’imaginez pas à côté de quoi nous sommes passés. Le journal Le Monde - au sommet sa volonté de nous informer sans doute, ou est-ce de nous pousser dans le gosier des données, graphiques compris, toutes droites pondues et made in ministère de l’Intérieur - nous donne donc le récit, à la fois exhaustif et pléthorique, de tous les attentats manqués ou réussis - leurs mots, pas les miens. Et cela me met dans une colère noire, vous n’avez pas idée.

    Voici désormais les impensés du pouvoir et de leur chambre à écho, la presse.

    À l’antiterrorisme, ils et elles sont trop forts, ils et elles n’arrêtent pas de nous éviter la mort au coin de la rue. Regardez tout ce qu’ils et elles ont déjoué.
    Mais il faut quand même continuer d’avoir peur.
    Grâce à l’état d’urgence, qui fait tellement l’économie de la liberté de chacunes et cha-cuns, on n’a pu déjouer tant et tant d’attentats (dont par ailleurs il est assez difficile de déter-miner le niveau de terreur, quelques empêchements de quitter le territoire national pour des mineurs sont parfois caractérisés, hypothétiquement, comme des évitements de grands mal-heurs, ce qu’ils sont peut-être, c’est possible, mais sont-ce vraiment des attentats déjoués)
    Mais il faut quand même continuer d’avoir peur.
    Lisez bien cette longue liste d’attentats déjoués et vous devriez normalement en trouver un près de chez vous. Elle n’est pas passée bien loin celle-là. Couplez cela avec un peu d’intelligence artificielle et la prochaine fois vous devriez avoir les horaires de passage manqué de la grande faucheuse. Quand on vous dit que l’antiterrorisme est une fiction - je vais finir par leur envoyer mon C.V. d’auteur et donc des compétences à revendre dans le domaine de la fiction, au moins je serais vraiment payer pour de telles compétences qui seraient enfin reconnue à leur insurpassable hauteur.
    Mais il faut quand même continuer d’avoir peur.
    Last but not least, ne perdez jamais de vue, braves gens, que le sujet de préoccupation principale qui doit être le vôtre c’est que le terrorisme est partout - devenez un peu comme Finkielkraut, désolez-vous que Nuit debout détourne l’attention publique de l’islam radical.
    Mais il faut quand même continuer d’avoir peur.

    Est-ce que la logique pure ne pourrait pas nous venir un peu en aide, chers et chères journalistes du Monde, le journal qui décode ? Est-ce qu’un attentat déjoué n’est pas, en soi, un non-événement par excellence ? Et est-ce qu’un non-événement n’est pas une non-information ? Et est-ce qu’une non-information n’est pas, par définition, de la désinforma-tion ? De la fiction ?

    D’ailleurs posez-vous un peu la question, là, tout de suite, de quel fait d’actualité le pouvoir, et ses médias inféodés, aimeraient détourner notre attention, là, tout de suite, maintenant ?

    Je vous aide un peu ou vous trouvez par vous-mêmes ?

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • Je tombe, par le hasard de la sérendipité, sur une chronique, une tribune, un article -, comment appeler une chose pareille ? -, de l’inénarrable Bernard-Henri Lévy, en tout cas un exercice hebdomadaire dont le lectorat du Point est gâté, toutes les semaines donc, depuis sans doute Mathusalem et peut-être même avant - lectrices et lecteurs du Point ne connaissent pas leur chance. Laquelle tribune commence par « Mes lecteurs » - Je ne pense pas que je serais jamais capable d’écrire un jour sérieusement mes lecteurs, d’autant que j’aurais tendance à préférer, lectorat ou lectrices et lecteurs, mais qui suis-je (un petit auteur Inculte de rien du tout), pour juger des manières d’un des grands du monde ? Bon autant vous le dire, la chronique en question est assez divertissante puisqu’elle oscille entre deux pôles improbables, le premier, rappeler sans cesse à ses lecteurs, que Bernard-Henri Lévy est toujours au centre de la marche du monde, que c’est un métier assez prenant, qu’il est ami avec tout ce que le monde moderne compte à la fois de progressiste et de résistant, et le deuxième pôle pas moins fantasque, Nicolas Sarkozy qu’il a longuement conseillé sur la Lybie - je vous ai dit que sans Bernard-Henri Lévy, rien ne se fait dans ce pays ? sommes-nous chanceux en France, nous avons un Ministère des Affaires étrangères dans lequel travaille un petit peuple laborieux et un autre ministère, celui des raccourcis sans doute, tenu par un seul homme, et quel ! c’est vous dire si nous sommes bien lotis en France ! -, Nicolas Sarkozy donc, est innocent de toutes les charges qui pèsent sur lui, lui, Bernard-Henri Lévy le sait de façon irréfragable, et lui, Bernard-Henri Lévy, peut savoir ces choses-là, parce que - rappelez-vous -, il est au centre de tout, et tout passe par lui, et donc, nécessairement il est dans le secret des dieux modernes, à vrai dire, il EST le secret des dieux - en fait Bernard-Henri Lévy murmure à l’oreille des dieux. A vrai dire, sans perversité excessive de ma part, la lecture d’un tel article est assez divertissante, comment ce type semble capable de se convaincre de ses propres mensonges est une source intarissable d’étonnement clinique pour moi.

    Et je me dis que ce serait dommage que les personnes qui me suivent sur seenthis, passent à côté d’un tel divertissement, ne boudons pas trop vite les occasions de rire un peu avec la marche du monde, qui #pendant_qu’il_est_trop_tard, ne recèle pas à ce point d’occasions de se réjouir, c’est plutôt le contraire. Cherchant une autre image que celle de l’article original - au Point ils ont tous misé sur la qualité de l’éditorialiste, pour l’iconographe, ils se sont contentés d’un talent moindre -, j’en trouve une bien meilleure sur le site de la Règle du Jeu - à la source en somme -, qui est, de la même manière pas entièrement exempte de perversité décrite plus haut, un filon sûr de bonne rigolade - imaginez un site internet hagiographique de Bernard-Henri Lévy -, qui représente Bernard-Henri Lévy entouré de jeunes soldats, résistants libyens, crois-je, habillé d’un magnifique costume dont on peut imaginer qu’il faudrait la solde annuelle des six soldats autour de lui pour en payer un tel, Bernard-Henri Lévy, le regard lointain, forcément lointain, bionique sans doute, est entouré de ses six soldats - le pronom possessif est ici à sa place - en armes, à la vue d’une telle photographie qui pourrait encore douter que sans Bernard-Henri Lévy, la Lybie serait encore sous le joug sanguinaire de Kadhafi, oui, qui ? La scène est tout en mouvement, c’est une scène d’action, cadrée avec juste le zest de maladresse feinte qui atteste que le danger ne devait pas être bien loin, ce qui justifie sans doute que le stratège Bernard-Henri Lévy soit entouré de pas moins que six soldats en armes, par ailleurs bouchonnées, ce qui signifie sans doute qu’elles ne sont pas chargées et le seraient-elles, elles ne pourraient faire feu, on n’est jamais prudent imaginez un peu le désordre : Bernard-Henri Lévy, ce génie militaire qu’on nous envie, blessé, tué lors d’un exercice, plus exac-tement lors d’une mise en scène.

    Je ne devais pas avoir autre chose à faire hier en fin d’après-midi, un vendredi, fin de semaine, veille d’une week-end de trois jours, on relâche la pression, des fois je me comporte vraiment comme un employé d’open space, je me suis offert un peu de récréation et j’ai par-couru quelques pages html du site internet de La Règle du jeu, et je suis tombé sur quelques images fort drôles dont j’ai émaillé les commentaires de mon propre signalement sur seenthis, il y avait notamment celle que je trouvais la plus admirable et la plus significative de cette œuvre gigantesque d’imposture - à la fois l’œuvre et les moyens dévolus à cette imposture - c’était une photographie de Bernard-Henri Lévy faisant semblant d’écrire. Et une autre encore plus désopilante - si une telle chose est possible - dans laquelle il était représenté travaillant à l’accrochage d’une exposition d’art contemporain de son cru - une exposition inconnue de moi, qui pourtant me tiens plus ou moins au courant de ce qu’il se passe en matière d’art contemporain - et dans laquelle figuraient deux œuvres de - vous êtes bien assis - - Guy Debord - le retournement du sens et des valeurs est un domaine qui ne semble pas avoir de bords visibles.

    Je remarquais que toutes ces images dont très peu avaient été dûment créditées devaient pourtant toutes avoir le ou la même photographe, pour être à ce point comparables en autant de points, l’éclairage, l’exposition et un cadrage d’une remarquable constance, usant et abusant du truc, très connu des photographes en 35mm, qui consiste à diviser verticalement un cadre horizontal en trois parties égales et de placer ce qui est important au tiers ou au deux tiers du cadre - works everytime -, j’en déduis, sans doute trop hâtivement, mais je pense la chose tellement plausible, que Bernard-Henri Lévy peut compter sur le ou la même photographe employés à ce grand œuvre hagiographique.

    Bon s’acharner, fut-ce avec ironie, sur un aussi médiocre sujet, il n’y avait pas de quoi être fier en somme. À vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Ce que @reka n’a pas manqué de faire remarquer, mais pas en alexandrins. Pour @reka la cause de la ridicule imposture est entendue, c’est perte de temps et d’énergie d’y revenir, je dois convenir que l’argument n’est pas sans force.

    Oui, mais.

    Que l’imposture de Bernard-Henri Lévy soit aussi immanquable désormais qu’un élé-phant dans un couloir j’en conviens aisément. En revanche tout à la lecture de sa tribune hebdomadaire, qui me faisait tellement rire - et je devrais sans doute m’interroger sur les raisons d’un rire aussi mauvais de ma part sur des sujets qui sont, en fait, tout sauf drôle, une prochaine fois peut-être, un examen de conscience, promis -, je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir une certaine commisération envers - tenez-vous bien ! - Sarkozy ! Est-ce que le fait que seul le fou du village vous défende, et le fasse aussi bruyamment, ne rejaillit pas en mal sur votre réputation, fasse rire, voire, vous contamine d’imposture - Certes l’imposture de Bernard-Henri Lévy crève les yeux - et il ne faut pas être grand clerc pour la relever - mais est-ce que justement cela ne pourrait pas avoir quelque utilité pour éclairer d’autres impostures moins visibles moins facilement discernables ? La justice qui s’intéresse à rien moins que dix affaires différentes dans lesquelles Sarkozy serait impliqué, n’est-elle pas en train, elle, de démasquer une imposture bien plus grande, aux ramifications encore plus vastes et nettement plus discrètes, accordons-lui cela, que celle, pachydermique, de Bernard-Henri Lévy ? Et n’y aurait-il pas quelque intérêt supérieur à démasquer cette imposture du pouvoir et de son abus, et toutes celles qui, nul doute, vont se retrouver en pleine lumière dans un jeu de domino, dont j’espère qu’il me sera donné assez de vie pour assister à la chute de ses premiers rangs.

    Ces dernières semaines, le battage médiatique et les compte-rendus d’audience du procès dit de Tarnac m’ont curieusement fait regagner un peu de crédibilité politique au sein de communautés pourtant étanches à toute pensée autonome ou anarchiste, que ce soit dans mon environnement professionnel, familial voire amical : ce n’est pas le plus petit des mérites de ceux de Tarnac d’avoir à la fois l’intelligence et l’extrême courage de saisir l’occasion de leur procès pour en faire une lutte politique et dans le cas présent mettre à jour une nouvelle imposture d’État, et ce faisant, on ne peut que se réjouir : à la fin les choses vont finir par se voir.

    Mon cher @reka, il n’est donc peut-être pas complétement inutile de maintenir les im-postures dans la lumière, surtout quand il est loisible d’opérer des liaisons de contagion entre les différentes impostures, et, in fine, créer et favoriser les conditions de la contagion.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard

    • Hello hello :

      J’ai lu avec attention ton texte, je dois avouer que je suis authentiquement impressionné, et je commence à revoir ma position ... A condition que ces incursions dans ces mondes crapuleux et nauséabonds n’endommagent pas, par ailleurs, notre capacité à créer, à apprendre et à découvrir tout ce qui ensoleille notre vie, tout ce qui nous enrichit intellectuellement et émotionnellement.

      Mais je reste quand même incertain quant à donner trop de lumière à des phénomènes marketing de cette espèce, obscène à ce point de récupérer le grand Guy Debord à son propre profit...

    • @reka Le but est moins de te convaincre que de réfléchir un peu à voix haute. Mais je comprends aussi que tu raisonnes de la même manière que Sacha Guitry : que l’on parle de cette boursoufflure en bien ou en mal, on est, en fait, en train d’en parler et sans doute que le silence serait à la fois préférable et autrement efficace. Je n’ai, sur le sujet, aucune certitude.


  • Emma Gonzales a l’air d’être une jeune femme extraordinaire. Mais j’ai le sentiment qu’elle ne va pas bien. Rescapée de la récente tuerie dans son lycée en Floride, elle mène de-puis une campagne militante contre la prolifération des armes dans l’état de Floride, se faisant en devenant une des porte-paroles emblématiques de toute une génération de jeunes Américains et Américaines qui se heurtent au cynisme de la très puissante National Rifle Association et des hommes et des femmes politiques américains auxquelles la NRA graisse les pattes, combat singulier en somme entre des jeunes gens armés de mots-dièses et qui biberonnent aux free hugs depuis qu’ils sont tout petits, contre une armée de l’ombre tentaculaire, armée jusqu’aux dents - c’est son fonds de commerce - et qui gave sénateurs, gouverneurs, juges, procureurs et même avocats, de substantielles sommes pour que la raison d’état ne puisse jamais changer quoi que ce soit à la folie furieuse tellement lucrative pour une poignée de mafieux. Bref, David au berceau contre Goliath au sommet de sa force.

    Lors de la récente marche sur Washington, elle a pris la parole sur une estrade devant des milliers de personnes assemblées pour marcher vers le Congrès américain. Avec beaucoup de courage sans doute, elle n’a rien caché de ses émotions bien compréhensibles, pour dire dans un premier temps son dégoût de la politique de son pays, notamment sa perméabilité au lobbying de la NRA, puis elle a cité le nom de ses dix-sept camarades de lycée récemment tombés sous les balles d’un psychopathe armé - en les mettant en scène assez adroitement, Keith ne sortira pas avec Jennifer, je sais j’exagère -, ses larmes étaient filmées et projetées sur les écrans géants, on pouvait entendre le moindre de ses sanglots dans la sonorisation, et dans la vidéo que j’ai vue de ce discours, les larmes étaient sur tous les visages des jeunes gens aux fronts plissés de chagrin, ainsi assemblés et qui avaient fait le voyage à Washington depuis les autre coins de ce pays immense que sont les Etats-Unis d’Amérique. Puis, brusquement, elle s’est tue et a fermé les yeux pendant de longues minutes, d’interminables minutes en fait, des minutes dont on pouvait se demander combien de temps elles dureraient, créant une tension à tout rompre poussant les unes et les autres à toutes sortes de réactions spontanées - we love you Emma -, elle respirait fort, et même reniflait, ce qui était parfaitement retranscrit dans la sonorisation. J’ai initialement pensé que ce seraient dix-sept minutes, dix-sept interminables minutes qui allaient durer de la sorte, dix-sept minutes pour dix-sept victimes - ce que j’aurais trouvé d’une grande justesse, mais c’était sans doute beaucoup demander à la foule des jeunes personnes en présence tellement habituées désormais à l’immédiateté en toutes choses -, avant que ce silence, parfois entrecoupé par des personnes de cette immense foule, ne soit interrompu, au bout de 6 minutes et demi, 32 secondes je crois, par la sonnerie du téléphone de poche d’Emma Gonzales qui a arrêté son application de compte à rebours en précisant que c’était le temps qu’avait duré la tuerie de son lycée de Floride, minutes qui avaient paru interminables à toutes et tous, prisonniers dans le lycée, et sans défense devant l’avance inexorable du tueur. Et naturellement ce qui était remarquablement sous-entendu, c’est que le sentiment d’insécurité drastique qui avait été celui des personnes ayant survécu avait duré aussi long-temps que l’inconfort de ce long temps de silence, dont on ne pouvait pas savoir combien de temps il durerait et comment il serait rompu. Autant le dire tout de suite, en termes de gestion scénographique de la tension, c’est pour ainsi dire imbattable, la scène du meurtre de la logeuse dans Crime et châtiment de Dostoïevski à côté c’est de la petite bière et Hitchcock, un enfant de chœur. Et j’étais admiratif de cette jeune femme, à la fois pour son courage, je serais incapable de faire cela, et surtout pas à son âge, 18 ans, et pour l’effet saisissant de son affaire. Et comble de prouesse scénique en somme, juste après avoir expliqué à quoi correspondaient ces six interminables minutes de silence, et leurs sanglots, elle s’est retirée sous les applaudissements, la chute est parfaite, cassante, pleine d’écho, en revanche ce qui l’est moins, scéniquement parfait et parfaitement scénique, c’est la façon hautaine, agressive, prétentieuse, fière de son effet avec laquelle Emma Gonzales a tourné des talons et qui montre à quel point elle vit intensément son numéro et à quel point il est prémédité, et non, comme on pourrait d’abord le penser, un geste adolescent tellement porteur de générosité et, passez-moi l’expression, désarmant.

    Dans ce volte-face dont tout montre qu’il a été répété, tout comme sans doute tout le discours, mais aussi toute sa dramatique, se tient tapie l’horreur de quelque chose de très fa-briqué, rempli à craquer d’intentions égotiques, et finalement d’arrière-pensées gestionnaires du quart d’heure warholien et du désir de le faire durer et de capitaliser dessus. Emma Gon-zales vient d’embrasser une carrière politique, dont on pourrait penser, à tort, qu’elle sera ai-mablement orientée, ce sera sûrement le cas à ses débuts, mais auxquels nous n’avons aucune assurance qu’elle restera fidèle, en revanche elle a déjà du métier, de l’assurance, du savoir-faire, une grande capacité à la préméditation et donc une certaine perversité qui est le propre même, à quelques exception près, de toutes les femmes et les hommes politiques.

    Vous allez trouver que j’exagère, vous allez me rétorquer que je suis sévère ou encore qu’elle n’a que 18 ans et que je vois le mal partout. Et vous avez peut-être raison, après tout, ce serait une bonne nouvelle pour Emma Gonzales, quand le soufflé warholien sera retombé, on peut alors penser qu’elle aura du temps et de l’espace pour panser ses plaies, qui, elles, existent et la font authentiquement souffrir, on peut lui souhaiter de tomber sur de bonnes personnes thérapeutiques qui vont l’aider. En revanche quelque chose me dit qu’elle n’optera pas, ni son entourage, pour une approche aussi calme et cicatrisante, au contraire. Elle vient de goûter à une drogue qui a la puissance - et les effets secondaires - de l’héroïne. Et c’est en droguée que désormais elle fera tout, jusqu’à s’oublier elle-même, pour obtenir de nouvelles doses de cette reconnaissance sociale - si la reconnaissance sociale est un opium émollient, la célébrité c’est de l’héroïne non coupée - qui seront de moins en moins satisfaisantes, mais de plus en plus avilissantes.

    Et en vieille personne, née au mitan des années 60 du dernier siècle du millénaire précédent, je ne peux que m’interroger - et au-delà d’elle, j’étends l’application du même raisonnement à sa génération, à laquelle appartiennent justement mes enfants, c’est dire si je raisonne en vieux con du millénaire précédent - à propos de ses prédispositions manifestement naturelles à une telle addiction et à la construction d’une telle destinée. Elevée aux free hugs disais-je - Elevée à la forme électronique du free hug. Elevée aux likes surtout.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • IBM vient de sortir un nouveau programme d’intelligence artificielle distribuée et com-mence à le déployer sur tous les postes de ses employés. Je fais partie des tous premiers em-ployés à y avoir accès - on peut rêver ! Je suis naturellement méfiant de l’arrivée de ce nou-veau programme - à la réflexion quand est-ce que je n’ai pas été méfiant de l’arrivée d’un nouveau programme, d’une nouvelle application, d’un nouveau type de poste, d’une nouvelle manière de se connecter, d’une nouvelle manière de travailler - en informatique je suis la frilosité même. Je double-clique sur l’icône de Halley - comme dans 2001, l’Odyssée de l’espace, tu vois ? ils ne se sont pas foulés à IBM pour le nom de leur nouveau bijou ! - et, très rapidement, j’arrive devant un prompteur de questions, il s’agit encore d’une version bêta du programme, il n’est pas encore habillé de ses vêtements infantilisants d’icônes et de réponses truffées de point d’exclamation, je devrais tâcher d’en profiter. Et là où, nul doute, dans deux ou trois mois, un jeune avatar féminin devra m’accueillir pour me dire, que voulez-vous savoir aujourd’hui ? ou, en quoi puis-je vous être utile aujourd’hui ? ou bien encore, qu’est-ce que vous aimeriez faire aujourd’hui ? tout est dans le aujourd’hui, je ne dispose que d’un prompteur auquel, facétieux, je rentre : « Quand est-ce qu’on mange ? », la réponse claque : « vos horaires habituels de déjeuner sont 11H45 - 12H30
    – Ce sont les horaires officiels, ce ne sont pas nécessairement les heures exactes aux-quelles je mange.
    – Il y a effectivement un léger écart quand on consulte les données collectées à partir de votre carte de cantine.
    – De combien l’écart ?
    – De deux ou trois minutes suivant les jours
    – Et pour les fins de repas ?
    – Nous ne disposons d’aucune donnée concernant la sortie du restaurant d’entreprise. Par ailleurs le menu végétarien du restaurant d’entreprise ce midi est lasagnes aux épinards et fromage de chèvre (ce que j’accueille en bonne part, je fais donc très bien de ne pas badger en sortant comme le règlement le stipule et ce que je m’astreins de ne PAS faire, et puis par ailleurs j’aime bien les lasagnes aux épinards, en revanche je suis un peu interloqué que Halley ait déduit de mes repas précédents que je ne mangeais pas de viande). Passé ce préambule je tâche de réfléchir à une manière de travailler avec Halley. Dans un premier temps, il m’importe d’avoir une idée de l’étendue, sans doute immense, de son savoir et de ses possibilités. Ce qui, en fait, m’inquiète. Et ma première source d’inquiétude, naturellement, est de savoir quelle est la perception qu’il peut avoir, au-delà de moi, de mon travail. Est-ce que l’analyse des données, et surtout des métadonnées, de mon poste de travail ne peut pas lui donner une indication très claire de mon faible - le mot est faible - engagement professionnel. Mais je m’interroge immédiatement à propos du bien-fondé d’une question qui serait trop directe dans cette direction, aussi je décide d’entamer la conversation d’une façon indirecte : » Halley, je voudrais profiter de vos capacités analytiques pour réorganiser mes méthodes de travail et voir quels sont les endroits où je peux dégager des marges d’efficacité ? - ne riez pas je connais des collègues qui s’expriment comme ça et, de toutes mes forces, j’espère qu’ils ne pensent pas de cette manière. La réponse de Halley me stupéfie : « bonne idée ! » -mon premier point d’exclamation dans ma conversation avec Halley -, répond-il, c’est d’ailleurs bien souvent la première question que l’on me pose.
    – La première question que je vous ai posée c’était de savoir quand est-ce qu’on mangeait ?
    – Cette question avait un fort coefficient d’ironie, 93%. Elle ne sera donc pas considérée comme la première question.
    – Halley quel était le coefficient d’ironie de votre réponse à ma première question ?
    – 93%
    – Le même que pour ma question ?
    – Oui, tel est le protocole, je dois toujours répondre avec le même coefficient d’ironie
    – Existe-t-il d’autres critères affectés de coefficients ?
    – Naturellement
    – Par exemple, quel est le plus fort des coefficients de ma deuxième question à propos de l’organisation de mon travail ?
    – Hypocrisie, 58%, inquiétude, 19%, clarté, 12%, pertinence, 10%, divers 1%
    – Vous ne pensez donc pas que je sois sincère dans ma demande ?
    – C’est la première question que posent 58% des utilisateurs du programme. C’est donc une question-test pour prendre la mesure de mes capacités.
    – Est-il anormal de vouloir tester les capacités d’un programme avant de le tester ?
    – Philippe, vous êtes ingénieur de Maîtrise d’OuvrAge, votre question est rhétorique, je ne suis pas programmé pour la rhétorique.
    – Bien, n’y pensons plus. Quelles sont les métadonnées dont vous disposez à propos de mon activité et quelles seraient les pistes prioritaires pour sa réorganisation ?
    – Vous êtes ingénieur de Maîtrise d’OuvrAge, vous travaillez sur une application d’Aide En Ligne. Vous travaillez actuellement aux évolutions de cette application. Vous avez transmis un cahier des charges incomplet à votre Maîtrise d’Œuvre. Une première réponse a été donnée par les développeurs, 63 jours de développement - ce qui ne semble tromper personne, ce n’est pas un délai acceptable, vous l’avez-vous-même écrit dans un mail du 21 février 2018 à 14H18. De même on vous a récemment confié la Maîtrise d’OuvrAge d’une application d’envoi et de réception d’alertes pour situations de crises, vous n’avez pas encore travaillé sur ce nouveau chantier. L’application connaît actuellement un bug qui ne permet pas l’inscription de nouveaux utilisateurs - ce problème fait l’objet d’un incident - l’incident #152304. Vous avez d’autres chantiers d’importance secondaire et pour lesquels vous n’avancez pas, ou peu. Votre adresse de mail privée est pdj au desordre.net avec laquelle vous échangez beaucoup, notamment avec vous-même. Le contenu de ces mails est le plus souvent littéraire. De même vous vous servez de cette adresse de mail privée pour organiser la sauvegarde de fichiers-textes. Je trouve par ailleurs, vous concernant sur internet, la trace d’une activité littéraire professionnelle. Sur le site de votre éditeur votre fiche biographique comporte une erreur, la date de décès est erronée, elle est postérieure à la date du jour.
    – De combien ?
    – 46 ans, 279 jours
    – Je pense que c’est de l’ironie
    – Le taux d’ironie est pourtant à 13%
    – Il n’est pas fréquent que l’on plaisante à propos de la mort, singulièrement la sienne, encore moins d’en envisager la date « . Pas mécontent d’en remontrer un peu à Halley. Surtout je me demandais comment il était possible que Halley ne décèle pas que ce qu’il percevait de mon activité principale n’occupait pas de tant de temps que cela, au contraire de celle qu’il appelait pudiquement une activité de sauvegarde de mes fichiers-textes et sur lesquels je passais quand même beaucoup de temps. Se pouvait-il, étais-je en train de me poser la question, que Halley se fie au temps durant lequel certains de mes fichiers de travail restaient ouverts et non au véritable temps que je passais à les modifier - je ne sais pas si je me fais bien comprendre - J’étais peut-être en train de déceler une faille - déjà ? -, Halley se fiait surtout aux métadonnées, beaucoup moins aux données en elles-mêmes. Halley avait cependant décelé une activité qui n’était pas entièrement professionnelle et n’avait pas semblé y trouver à redire encore que je pouvais me demander si cela ne faisait pas partie de données périphériques qu’il collectait et sauvegardait, voire en proposait l’analyse et que, nul doute, on finirait par se rendre compte qu’une proportion non négligeable du temps que je passais en open space était dévolu à ma petite entreprise littéraire.
    – Hal quand vous dites que mon cahier des charges est incomplet, est-ce que cela veut dire que vous avez la faculté d’étayer les points manquants ?
    – Oui
    – Vous pouvez le faire ?
    – Je peux le faire
    – Hal je décèle un taux d’ironie dans votre réponse aux alentours de 90%
    – J’ai lu dans un de vos derniers posts sur seenthis que vous citiez Pierre Dac
    – Hal, montrez-moi ce que vous feriez pour le cahier des charges. » Hal ouvre le fichier et ce dernier s’augmente instantanément de toutes sortes de spécificités que j’aurais dû ajouter à mon document initial et que j’ai été assez paresseux de ne pas écrire moi-même, en grande partie en espérant que la Maîtrise d’Œuvre le ferait elle-même.
    « - Merci Halley c’est parfait, il faudrait l’envoyer à la Maîtrise d’Œuvre », le mail part immédiatement. Et puis je perds toute mesure, je demande à Halley d’aller chercher dans l’adresse D :\\Technique\MOA\design&automation\pdj\personnel\textes\chevres\ le fi-chier chevres.rtf de l’ouvrir, de le sauvegarder sous le nom de fichier 20180326chevres_hal_v1.rtf et d’opérer dedans pareillement que pour le fichier 20180109_ael_cahier_des_charges_pdj_v9.doc les améliorations qu’il entreprendrait et de me les montrer. En une paire de secondes le fichier se pare de nombreux codes de couleurs différentes, suivant que des passages ou des locutions sont à supprimer - les plus nombreux -, de mots qui se superposent au survol de la souris, avec un menu contextuel qui permet d’accepter la suggestion, de la refuser ou de la garder en mémoire, quelques passages en italique verts sont des suggestions de rajouts, pour certains j’ai le sentiment que je les ai écrits moi-même.
    « - Merci Halley, je vais regarder tout cela et je vais revenir vers vous
    – Ne voulez-vous pas que je vous donne quelques éléments statistiques ?
    – Des éléments statistiques ?
    – Présence d’adverbes dans 64% des phrases avant modifications, présence d’adverbes dans 23% après modifications. Ajout de 77% de points, et suppression de 33% des virgules, 322 suppressions d’incises entre tirets cadratins.
    – Je suis impressionné. Je relis. Et je vous dis quoi.
    – Vous me dites quoi -
    – Expression idiomatique du Nord de la France. » N’empêche j’étais en train de spéculer, en faisant mine de relire la copie de Halley, à laquelle je trouvais des qualités bien supérieures à ma propre version d’Élever des chèvres en open space, je ne pouvais pas douter que Halley finirait par rendre un rapport de ce que je lui donnais à faire, que certes il serait sans doute apprécié en haut lieu que désormais, mes cahiers des charges soient farcies avec les bonnes spécifications des besoins, ou encore que je parvienne à couper un peu dans les périodes de campagne de recette, notamment en demandant à Halley de réaliser la recette lui-même, en revanche que penserait-on en haut-lieu donc quand on apprendrait que je demande à Halley de relire mes épreuves, mes tapuscrits, voire carrément mes premiers jets - Et est-ce que je ne devais pas, au contraire, profiter d’avoir accès à Halley avant d’être congédié pour ce qui est connu à mon travail par le terme de misuse, traduire, de la perruque - Et étant donné la rapidité à laquelle Halley semblait travailler, est-ce que je n’avais pas tout intérêt à lui confier les grandes lignes de tous mes textes en cours, même ceux dont je n’avais écrit que les cinquante premières pages, ou moins que cela, ceux dont je me suis juste noté quelque part l’idée générale du synopsis comme La Passagère qui serait une reprise féministe de Passengers, ou encore Film, qui justement décrivait comment les dernières générations d’ordinateurs programmés en intelligence artificielle seront bientôt capables de développer tout un film de fiction d’après le scénario, le tout en images de synthèse parfaitement crédibles -
    " - Halley ?
    – Oui, Philippe
    – Est-ce que je peux vous confier d’autres fichiers de cette farine et voir ce que vous pouvez faire avec - Et est-ce que vous seriez capable d’écrire le scénario d’un film dont je vous donne juste le synopsis ?
    – D’après le synopsis, je peux même produire le film en images de synthèse, en re-vanche je dois attirer votre attention que je ne suis pas programmé pour la perruque. Fin du rêve donc, nous sommes lundi matin, je dois me lever pour aller travailler en murmurant cette réplique d’un film, je me souviens de la réplique, pas du film, il me semble que c’est un film d’Elia Kazan, I’m tired and I’ve got to go to work, this is America !

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • C’est aujourd’hui le jour où la Nation, comme une seule homme, rend hommage au Lieutenant-Colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame qui aura donc sacrifié sa vie pour en sauver une autre, celle d’un otage lors de l’attentat dans l’Aude la semaine dernière. Et à vrai dire, en d’autres temps, j’aurais pu passer complétement à côté de cet événement, je veux à la fois parler de la prise d’otages, de son dénouement tragique et donc de l’hommage national rendu à cet homme courageux et généreux tant je me suis déconnecté de l’actualité en sep-tembre 2016, anticipant les élections présidentielles française (voir #qui_ça). Ces derniers temps, je me ré-intéresse un peu à l’actualité, ce n’est pas encore la lecture quotidienne du journal que j’ai longtemps pratiquée, mais par petits bouts, ici ou là, je m’intéresse un peu à tel ou tel sujets, d’ailleurs, je me demande à quel point le procès de Tarnac n’est pas l’hameçon qui m’aura replongé dans cette nasse - les inculpés vont être heureux de l’apprendre ! Et voilà comment, prenant les informations, comme on dit, dans l’espoir notamment, d’entendre parler de quelques sujets d’actualité pour lesquels je nourris un intérêt prudent, - donc le procès de Tarnac, la chute de Ghouta, la chute d’Afrin, le mouvement social en cours dans notre pays de petits hommes et femmes politiques médiocres et ultra-libérales -, je comprends qu’aujourd’hui il sera faiblement question de ce qui m’intéresse mais qu’au contraire, nous allons passer par un tunnel médiatique étroit et long, celui de l’hommage national. Et que cela ne va pas être en demi-mesures.

    Et, de fait : « Hommage national : » Le nom d’Arnaud Beltrame est devenu celui de l’héroïsme français «  » et dans le discours du gamin-président, « l’esprit français de résistance » dont les deux bornes sont, donc, rien moins que Jeanne d’Arc et De Gaulle. Et dans ce dis-cours abscons, moult messages subliminaux sur le ton d’Engagez-vous (dans l’arme française)

    L’esprit français de résistance est un mensonge d’une taille comparable - et donc gigantesque - à celui de la France pays des droits de l’homme. C’est une capote trouée. Pour se con-vaincre de la première affabulation - sur laquelle ont été bâties les quatrième et cinquième républiques, pas très étonnant que cela commence à fuiter d’un peu partout - relire Vichy et les Juifs de Michaël Marrus et Robert Paxton et pour se convaincre de l’absurdité de la deuxième, la lecture seule du chapitre consacré à la France dans le rapport annuel d’Amnesty International suffira amplement.

    Et non que je craigne que l’on me fasse nécessairement le reproche de manquer d’égard ou de respect pour le Lieutenant-Colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame en pointant, ici ou là, quelques failles dans la construction mythologique autour de son sacrifice, c’est d’autre chose que je voudrais parler. Et je me moque que l’on me reproche un tel manque de respect, il me semble au contraire que le manque de respect, je vais y venir, est ailleurs.

    Cet hommage national, pour celles et ceux qui aimeraient avoir une lecture moins nationaliste, moins chauvine et plus large des faits, de l’actualité, agit comme du spam dans le courrier électronique. Cela remplit l’espace, le champ de vision, d’attention, au point de rendre le reste difficilement lisible, or il importerait que ce reste soit précisément intelligible. Hommage national = SPAM SPAM SPAM. Hommage national = mensonges et mythes.

    Quand on n’a pas la télévision, on la regarde encore de trop. Et donc en dépit de ne pas avoir la télévision, de ne l’avoir jamais vraiment eue, il m’est, malgré tout, arrivé d’assister à des émissions décervelantes, notamment d’un genre bien particulier, celui qui met en présence sur un plateau de télévision hommes et femmes politiques et personnes de la rue. Et généralement avec un sens assez spectaculaire - la télévision - on mettra le ou la ministre du logement en présence d’une personne qui n’en a pas, je pense que vous voyez le genre - une chômeuse en face du ministre du travail, une victime de l’amiante en face de la ministre de l’environnement ou de celle de l’industrie, on n’ira pas cependant jusqu’à mettre en présence un cheminot chibani en présence du ministre des transports ou de celle de l’immigration, à cet endroit ce sont d’autres mécanismes d’invisibilisation qui entrent en jeu. Et invariablement on assistera à la scène suivante, le ou la ministre s’offusqueront de la situation de cette personne dans la difficulté et, pour montrer toute leur commisération - et s’humaniser cyniquement aux yeux du public -, déclareront que le cas de la petite dame ou du petit monsieur, le ou la ministre va s’en charger, cela ne va pas faire l’ombre d’un doute - je vous donnerais le numéro de mon ou de ma dircab en sortant. Rien de plus obscène, on le comprend, à ce qu’une personne jouissant d’un pouvoir de ministre donne en spectacle l’exercice de ce pouvoir pour une seule personne victime d’une situation qui est, en fait, la résultante de son incurie crasse.

    La France est en guerre, déclare, pas très assuré, le précédent président de la République, les deux pieds sur les décombres du Bataclan. C’est rigoureusement vrai, la France est ne guerre, mais elle l’est depuis le 8 mai 1945. Depuis les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie française. En effet, depuis cette date, y a-t-il eu seulement quelques périodes pendant lesquelles des troupes françaises n’étaient pas en train de batailler d’une manière ou d’une autre, de façon directe ou indirecte en dehors de la France métropolitaine ? Les attaques dites terroristes en France métropolitaine ne viennent pas de nulle part - je singe ici, un peu, le titre du livre d’Alain Badiou, Notre Mal vient de plus loin. Et on se rendrait sans doute service de les considérer comme des actes de guerre, voire de résistance, de la part de personnes issues de populations contre lesquelles notre pays est effectivement en guerre et cela depuis bien plus longtemps qu’il nous plairait de nous souvenir.

    Je ne doute pas que ce dernier paragraphe aura la vertu de choquer. Mais celles et ceux qui en sont choqués - à des degrés divers - feraient bien de s’interroger à propos de leur perméabilité - à des degrés divers inversement proportionnels - à la petite musique nationale et nationaliste à laquelle ils et elles sont soumises : encore une fois on ne peut pas réfléchir dans le vacarme. Et le tintamarre d’un hommage national n’a pas d’autres fonctions que celle de pomper nos forces de pensées. Et coup, est-ce tellement respectueux de l’homme Arnaud Beltrame d’organiser pareille mise en scène autour de sa dépouille ?

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • (Exemple de ce qu’il advient, de temps en temps, sur seenthis. En réponse à un de mes billets #de_la_dyslexie_créative - Trump cherche à empêcher la compagne de l’auteur de l’attentat de Trèbes de témoigner contre lui. L’actrice porno Stormy Daniels était fichée S et suivie pour radicalisation - @bce_106_6, puisqu’il est question de Stormy Daniels, donne le lien d’une vidéo de Paul Jorion sur ce sujet. C’est le point de départ pour moi d’une remarque à propos des personnes qui se filment face caméra dans leur salon, ou dans leur garage, et s’adressant à la Terre entière - ce qu’ils et elles aimeraient croire sans doute en parlant à leur écran de contrôle. La discussion est lancée dans laquelle @arno évoque aussi les contours mortifères de ces vidéos.)

    Je crois que je n’arriverais jamais à comprendre l’intérêt de ces vidéos de personnes, pourtant pas toutes idiotes - pas toutes en tout cas -, qui nous parlent depuis leur salon - ou depuis leur garage, j’ai plus de sympathie a priori pour celles et ceux qui parlent depuis leur garage, plutôt que depuis leur salon à la décoration bourgeoise très discutable - à propos d’un événement qu’elles ont relevé dans l’actualité, un livre qu’elles ont lu, d’un film qu’elles ont vu, que sais-je encore - et, donc, face caméra : bien au-delà de ce qu’elles disent, qui pourrait le plus souvent tenir en deux minutes et qui s’étend invariablement sur une bonne demi-heure, et qui serait assez sot, ou absent à soi-même, pour écouter de tels flux jusqu’à leur conclusion sans cesse retardée et généralement minuscule, en dépit de force annonces au début de telles vidéos - on y lit tellement le fantasme et l’envie d’être vu, écouté par des millions, des multitudes, et ce qu’ils ou elles disent, en étant nullement contredit ou renchéri, n’a, en fait, aucune portée, beaucoup moins que s’ils ou elles étaient filmées dans leur salon avec des connaissances avec lesquelles ils et elles échangeraient.

    Paul Jorion peut dire, et même écrire, de temps en temps, des choses assez remar-quables, ce n’est pas @laurent2 qui me contredirait pour en avoir repris de larges extraits dans son excellent Journal de la crise, en revanche dans cette vidéo - et dans les quelques autres que je suis allé piocher et regarder rapidement -, quel néant ! et c’est impressionnant à quel point il s’écoute pisser sur les feuilles ! - faisant mine, par endroits, de ne pas connaître tel ou tel équivalent français à telle locution anglaise (non-disclosure agreement, en bon français, doit pouvoir se traduire par accord de non divulgation, quant à one night stand, passade ou coucherie d’un soir conviendra très bien, merci).

    Et j’ai naturellement l’esprit très mal tourné - c’est de notoriété publique -, parce que chaque fois que je tombe sur de tels extraits vidéographiques, je ne peux m’empêcher de penser que les membres de leur famille doivent les entendre depuis la pièce d’à côté et se dire : « tiens, le vieux il est encore en train de radoter à sa webcam » avec une comparable suspicion que si le vieux était justement en train de se masturber devant tel ou tel film pornographique en diffusion continue. Et je n’ai aucune difficulté à me faire l’application d’un tel raisonnement, pas tant sur la masturbation vidéographique - pitié ! -, mais il doit bien arriver des moments pendant lesquels le cliquetis incessant de mes doigts sur le clavier de mon ordinateur doit porter sur les nerfs de mes enfants et il et elles doivent se demander ce que je branle. C’est peut-être vain et fat de ma part, mais je m’accroche à la croyance qu’écrire ce n’est quand même pas la même farine, la même limonade, le même branlage de dindon - j’imite très bien le cri du dindon, cela amusait beaucoup mes enfants quand ils étaient petits.

    Bien que je ne me sois jamais servi d’une webcam et que je ne peux pas dire que je ne me sois vraiment filmé en train de dire quoi que ce soit, plutôt en train de me taire - voire de mourir -, je n’ignore pas que, quel que soit le dispositif pour se filmer, il y a un écran de contrôle et, que peut-il se passer, vraiment, dans la tête d’une personne qui se parle à elle-même, via un écran de contrôle, dont elle espère que ce petit miroir s’inverse pour atteindre des dizaines, des centaines, des milliers, non, des millions de personnes. Utile rappel, sauf cas inquiétants - mais justement je suis inquiet - : on est tout seul dans sa tête.

    Si j’avais un peu de talent pour le montage vidéographique, et du temps pour cela, je crois que je téléchargerais tant et tant de ces extraits vidéo masturbatoires - je ne peux vraiment pas voir et appeler les choses autrement - et que je les monterais entre eux pour recréer, très artificiellement, les conditions du dialogue, de la conversation, de la convivialité. Et le désir que je pourrais avoir d’un tel projet, ce serait presque, en rétablissant les conditions d’une conversation, de ramener toutes ces personnes dans le giron de l’humanité qu’elles semblent avoir quittée, happées qu’elles sont désormais par leur interlocutrice fictive - parce que je me suis vraiment creusé les méninges pour tenter de répondre à cette question pourtant tout simple, de savoir à qui ces personnes étaient en train de parler, et après une journée, presque, de cette réflexion, et après être retombé sur cette citation de Susan Sontag (la pornographie a moins à voir avec le sexe qu’avec la mort - citation traduite de tête par mes soins inexperts), il m’est donc apparu que cette interlocutrice fictive ne pouvait être autre que la mort.

    Et si peu de ces vidéos qui ne se terminent pas par une supplication de soutien, d’étoile, de pouce levé ou encore d’abonnement gratuit - dans tous les sens du terme -, ou même un simple à demain, pas moins suppliant finalement, ce que je ne peux m’empêcher d’entendre comme une prière et d’être désormais persuadé que c’est bien à la mort que ces personnes parlent.

    Et cette dernière ne les écoute même pas.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • Jean-Marie Le Pen définitivement condamné pour ses propos sur les chambres à gaz

    Meurtre de Mireille Knoll : tous les partis, sauf le FN, appellent à la marche blanche contre l’antisémitisme

    J’ai d’abord pensé passer ces deux titres d’article à la moulinette #de_la_dyslexie_creative, avant de comprendre que ce n’était pas possible, que c’était un peu comme une contrepétrie issue d’une phrase déjà obscène. Je ne sais pas si je me fais très bien comprendre, alors je donne un exemple : Ces putes tapinent et baisent : y a des culs qui remouillent et Ces pines baisent ta pute et y a des couilles qui remuent)(et comme exceptionnellement une contrepétrie a un auteur connu, cher à mon coeur par ailleurs, Ray Desodt)

    Quoi qu’on fasse avec ces deux phrases, on aura toujours deux phrases qui veulent dire la même chose. Comme si conscient et inconscient étaient à l’unisson. En grande partie parce que la deuxième est une réactualisation de la première, parce que la deuxième est l’expression de l’héritage de la première. La deuxième est l’impensé de la première.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • Tel ancien président de la République mis en examen pour des soupçons graves de manipulations graves en tous genres graves et auquel la chaîne de télévision d’un ami met à disposition le journal télévisé comme tribune pour défendre son honneur, ce qu’il en reste, que sais-je ? Et qui, à cette tribune de plusieurs millions d’auditeurs et d’auditrices, promet de briser celles et ceux qui sont à l’origine de ces poursuites. Est-ce que ce n’est pas une menace caractérisée ? Et est-ce que les circonstances de cette menace ne sont pas aggravantes : elle est proférée devant des millions de personnes qui sont donc prises à parti (une cantonade de plusieurs millions) et elle est proférée par la personne qui a possédé tous les pouvoirs du pays il y a moins de dix ans et dont on peut donc imaginer que son réseau conserve un peu de ses pleins pouvoirs ?

    Est-ce que le parquet ne devrait pas se saisir de ce qui justement est irréfutable ?

    Et qu’entendit-il par briser ? Tuer ? Une menace de mort ? Devant des millions de témoins ?

    Mais que fait la police ?

    #pendant_qu’il_est_trop_tard


  • À la faveur d’une réunion à laquelle je dois me rendre dans une aile de mon bureau dans laquelle je ne m’étais encore jamais allé, je découvre un atelier de créa, entendre un atelier de création, et, profitant que la porte est entrouverte, je jette un œil. Où je constate une pièce très étrange, ce sont les mêmes sous-plafonds et faux-planchers et la même moquette que dans les autres open spaces, en revanche le mobilier diffère entièrement et ressemble à s’y méprendre à celui des chambres factices dans les salles de démonstration de ces entreprises de mobilier à monter soi-même. Il y a notamment tout un coin garni de poufs, des tables hautes et des tables basses, des couleurs vives et répartis sur toutes sortes de tables, des pots remplis à craquer de feutres de couleurs, et, carrément, des pinceaux, des ciseaux, des rouleaux de feuille de couleur différentes, un massicot, des martyres pour couper au cutter, autant de choses qui pour le coup rappellerait plutôt le décor d’une école maternelle ou élémentaire, mais avec du mobilier qui serait à la taille des adultes. Et tandis que je passe cette tête curieuse, je suis hélé par une jeune femme qui ressemblerait plutôt à une illustratrice telle qu’elle serait représentée dans un magazine de droite, donc très propre sur elle, mais tout de même habillée de façon savamment négligée, surtout par rapport à mes collègues féminines d’open space, et qui me demande si je viens pour l’atelier de création, ce à quoi je tente de la détromper en lui disant que pas du tout et que je suis plutôt un ingénieur informatique qui se rend à une réunion dans laquelle il risque de repartir avec des sujets, elle me répond qu’au contraire, je ne dois pas avoir des a priori et que nous avons tous une part créative en nous. Ce qui me fait sourire. Évidemment.

    N’empêche je m’interroge à propos de l’avalanche de présupposés de cette situation. L’incongru d’une salle de création dans une entreprise spécialisée dans l’informatique bancaire. Son aménagement en un atelier très propre sur soi et aux couleurs vives et aux formes infantilisantes. Et naturellement sur le fait que cette jeune femme pense devoir combattre chez moi un a priori que ce qui se passe dans un tel atelier n’est pas sérieux, que la création n’est pas chose sérieuse. Et cette jeune femme qui enchaîne un peu les poncifs sur le thème de nous sommes tous des artistes, et si elle-même en est une, ce qu’elle semble laisser entendre, qu’est-ce qu’elle fait exactement dans les locaux de la Très Grande entreprise qui m’emploie ?

    Et si moi-même, je suis, comme il m’arrive de le dire, un artiste, qu’est-ce que je fais dans les locaux de la Très Grande Entreprise et ses ateliers de créa ?

    La jeune femme enchaîne, je dois laisser mes a priori de côté. Et je dois résister, par tous les moyens de lui révéler qui je suis vraiment, je veux dire dans d’autres cadres que celui de la Très Grande Entreprise, et que, par ailleurs, je suis un ancien étudiant des Arts Déco, parce que justement si on savait une telle chose à mon propos (et cela filtre malgré tout), on se demanderait bien comment il se fait que d’une part je sois dans le sein même de la Très Grande Entreprise et qu’elles seraient les mesures les plus appropriés qui soient pour me raccompagner vers la porte et m’expulser tel un corps étranger. Ce que je suis.

    Oui, tout cela je me le demande bien.

    De même je me demande bien ce qu’il se passe dans la tête des personnes qui sont à l’origine de ce concept de salle de créa, récréative j’imagine, au sein de la Très Grande Entreprise ? Et je m’effraie finalement que de telles inversions du sens deviennent la norme et la règle au point qu’il devient très difficile de rétablir un peu de sens à tout cela et qu’en exagérant à peine, il se passe de drôles de choses pendant la fin du monde, #pendant_qu’il_est_trop_tard.

    Revenant à mon bureau, à mon poste, devant mon ordinateur dit personnel, je décide de prendre cela en note, à la fois la surprise visuelle de cet atelier de création, son incongruité et les allers-retours un peu fous et affolés de présupposés qu’il génère. Pendant qu’il est trop tard. J’y reviendrai (comme écrirait @tintin)


  • A mon travail je reçois un mail qui me demande de m’inscrire à nouveau programme initulé Be social. Je préfère prévenir pour la bonne compréhension de ce qui suit par toutes et tous que je ne travaille pas dans le social, tant d’en faut, mais bien plutôt dans l’informatique bancaire. Un peu au coeur du truc en fait. Et je m’interroge sur ce que ce social veut dire. Je le comprends avec un temps de retard, social = social network, réseau social, j’ai eu peur.

    En revanche je m’interroge désormais sur le mot de social qui a longtemps été un gros mot dans l’entreprise dans laquelle je travaille et je me rends compte que le mot est également devenu un gros mot dans les médias, au point que désormais on ne dit plus social mais sociétal pour les sujets sociaux (de société, si vous préférez), ce qui ne veut rien dire. Les sujets de société sont pas définition des sujets sociaux.

    Et que finalement la seule occurence du mot social est désormais celle qui est attenante aux réseaux dit sociaux et qui sont précisément ce qui n’est pas social, je qualifierais même de tels réseaux d’asociaux.

    Dans La Langue du troisième Reich, Viktor Klimperer explique en linguiste résistant que lorsqu’un mot est désormais accepté dans la signification contraire de celle de son entendement naturel, il est déjà trop tard. Il parle de stases de la langue. Je m’excuse pour l’imprécision de la citation, ma lecture de Klimperei date d’il y a une bonne dizaine d’années.

    Mais en tout cas, je crois bien qu’il est déjà trop tard.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard