person:antonio casilli

  • Intelligence artificielle : « La complexité de la modélisation du cerveau humain a toujours été sous-estimée »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/05/03/intelligence-artificielle-la-complexite-de-la-modelisation-du-cerveau-humain

    Les spécialistes de l’IA eux-mêmes commencent à reconnaître les limites des promesses « vendues » à une opinion publique gourmande d’utopies technologiques, rappelle l’experte Claire Gerardin dans une tribune au « Monde ».

    Yann LeCun, chercheur en intelligence et vision artificielles à l’Université de New York et directeur de Facebook Artificial Intelligence Research (FAIR), est l’un des pionniers de l’intelligence artificielle (IA) grâce à son rôle majeur dans le développement des technologies de l’apprentissage profond (« deep learning »). C’est à ce titre qu’il a reçu, le 27 mars, avec Yoshua Bengio et Geoffrey Hinton, le prix Turing – un « Nobel de l’informatique ».

    Pourtant, Yann LeCun affirme volontiers que les ambitions en matière de recherche en intelligence artificielle ont toujours été extravagantes. La complexité de la modélisation du cerveau humain pour reproduire son fonctionnement – ce qui est l’objectif originel de l’intelligence artificielle – a toujours été sous-estimée, et les progrès des recherches sont moins importants que ceux auxquels on s’attendait. Pour ce chercheur, il faut délaisser la course à la performance technologique pour se recentrer sur les sujets fondamentaux que sont l’intelligence, le sens commun, ou encore l’apprentissage (« Y a-t-il un cerveau dans la machine ? », « La Méthode scientifique » – Nicolas Martin, France Culture, 30 août 2017).

    La majorité des applications dont on dit qu’elles utilisent l’IA – la traduction, le diagnostic médical, la voiture autonome – utilisent en fait l’apprentissage profond, sa composante principale et quasi unique. Aujourd’hui, tous les assistants vocaux virtuels suivent des scripts préécrits par des humains en fonction de la reconnaissance de mots, ce qui confère à l’IA une compréhension encore très superficielle du sens de la parole.

    Reconnaissance et connaissance

    Pour entraîner cet apprentissage profond et écrire ces scripts, le sociologue Antonio Casilli, auteur d’En attendant les robots (Seuil, 400 p., 24 €), rappelle qu’il y a toujours un humain derrière la machine. En effet, pour exercer les ordinateurs à reconnaître des objets dans des images, les détourer, nettoyer les algorithmes imparfaits, ranger des bases de données, corriger des erreurs typographiques, transcrire des contenus audio, noter des sites Web, modérer les contenus, etc., les acteurs des nouvelles technologies recrutent des opérateurs humains. Ils le font sur des plates-formes de microtâches qui emploient des microtravailleurs, comme Mechanical Turk, UHRS (Universal Human Relevance System), EWOQ, Mighty AI, Crowdflower, Prolific, etc. L’ONU a publié une étude afin d’appeler à une régulation de cette économie parallèle qui touche tous les pays, développés comme en voie de développement (« Digital labour platforms and the future of work », International Labour Office, 2018).

    Peut-on aller jusqu’à dire que L’intelligence artificielle n’existe pas, comme l’affirme le titre du livre de Luc Julia (First 200 p., 17,95 €), vice-président mondial de l’innovation de Samsung. Selon lui, pour créer une IA, il faudrait déjà pouvoir comprendre l’intelligence humaine. Et cela ne serait possible que grâce à une maîtrise scientifique et interdisciplinaire (mathématiques, statistiques, biologie, chimie, physique). Si aujourd’hui le deep learning représente une très grande avancée technologique, on ne peut pas le qualifier d’IA. Car il s’agit de reconnaissance d’images et de mots, et non de connaissance. Et cette reconnaissance demande encore beaucoup d’entraînement des ordinateurs. Par exemple, pour reconnaître un chat dans une image avec un taux de succès de 98 %, il faut à un ordinateur une base de données contenant 100 000 photos de chats, alors qu’un enfant a besoin de deux exemples de photos pour y parvenir sans erreur.

    Récits technologiques

    Ces entraînements représentent tellement d’investissements que le groupe PSA vient d’annoncer l’abandon de ses projets de développement de conduite autonome au-delà du niveau 3 pour ses véhicules particuliers. John Krafcik, le PDG de Waymo, filiale de Google en charge de concevoir la Google Car, affirme qu’il faudra encore des dizaines d’années avant que l’on puisse voir des véhicules autonomes de niveau 4 ou 5 sur les routes, et, dans tous les cas, elles devront avoir un conducteur à bord.

    Alors, pourquoi l’IA connaît-elle un tel succès dans les médias, et un tel engouement dans l’opinion ? C’est l’une des questions à laquelle Jean-Gabriel Ganascia, informaticien et philosophe, tente de répondre dans son livre Le Mythe de la singularité (Seuil, 2017). Il y explique pourquoi l’hypothèse selon laquelle l’invention de l’IA déclencherait un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles sur la société humaine, qu’il appelle le mythe de la singularité – s’est largement imposé ces dernières années. L’une des raisons serait que les systèmes de financement de la recherche privilégient les projets capables de susciter de grandes espérances. Leurs concepteurs n’hésitent alors pas à faire la promotion de leurs innovations avec des arguments exaltés.

    Dans un contexte de concurrence intense, les entreprises essaient aussi de se démarquer en portant des ambitions exagérées, du genre de celles qui visent à « changer le monde ». Pour garder le contrôle de marchés où les exigences des clients évoluent en permanence, il ne reste aux entreprises du numérique que la fabrication et la promotion des récits qui accompagnent les technologies. Elles usent en particulier de deux d’entre eux : le récit de l’inéluctabilité, selon lequel les technologies seraient autonomes et se développeraient elles-mêmes ; et la promesse d’éthique, selon laquelle il s’agirait de faire en sorte qu’elles ne nuisent pas aux humains.

  • Paris-luttes.info, déjà 5 ans ! Et maintenant ?
    (quand l’équipe de Paris-luttes.info explique où en est le site, les choix politiques et en quoi consiste son rôle...)
    L’automne dernier, le site Paris-luttes.info (PLI) a soufflé ses 5 bougies. Le moment pour le collectif d’animation du site de tirer un bilan de ces 5 premières années et d’ouvrir quelques perspectives pour la suite du projet.
    https://paris-luttes.info/paris-luttes-info-deja-5-ans-et-11528

    On ne le rappellera jamais assez, Paris Luttes Info est un site coopératif, local, appartenant avant tout à ses lecteurs-rices et contributeurs-rices. En effet, contrairement à d’autres sites du paysage révolutionnaire français, il n y a pas de comité de rédaction sur Paris-Luttes.info. Le site a été conçu pour permettre la plus large expression des personnes en lutte en Ile-de-France ainsi que la diffusion des idées anticapitalistes, anti-autoritaires et révolutionnaires. Les articles publiés reflètent donc les propositions d’articles des militant.e.s locaux ou des contributeurs et contributrices ponctuel.le.s et les thématiques qui les traversent. Ces positions sont par définitions variées, parfois antagonistes.

    ...

    Ces derniers chiffres concernant la présence de PLI sur les réseaux sociaux méritent une importante précision : si cette présence permet d’augmenter l’audience du site, le projet de Paris-luttes est en revanche à l’exact opposé d’une simple page ou compte twitter militant.
    Le site est en effet hébergé sur un serveur autonome permettant de relativement bien préserver l’anonymat des personnes venant publier. Aucune donnée personnelle n’est demandée ni conservée, encore moins monétisée. Au sein du réseau Mutu, l’infrastructure technique tout comme l’animation des sites repose uniquement sur l’action militante.
    Si jamais facebook pour une raison ou pour une autre venait à supprimer notre page, le site continuerait toujours d’exister, les articles resteraient en ligne et les contributeurs-rices pourraient toujours venir publier.

    #medialibre #medias_libres #automedia #Mutu #moderation #administration #gestion

    • Sur le sujet de la #modération / #administration et politique de #gestion aussi, ce billet de Olivier Ertzscheid : Le professeur et le processeur. La modération est une ponctuation.
      https://www.affordance.info/mon_weblog/2019/02/la-moderation-est-une-ponctuation.html

      Une enquête édifiante de The Verge vient une nouvelle fois pointer les conditions de travail d’extrême violence psychologique de ces modérateurs qui bossent (notamment) pour Facebook sur le territoire américain. Elle s’ajoute aux travaux universitaires dénonçant l’exploitation des travailleurs du clic qu’ils soient ou non liés à des questions de modération (dont ceux pionniers d’Antonio Casilli), ainsi qu’au documentaire là encore édifiant sur les conditions de travail de modérateurs aux Philippines : « The Cleaners ».

      Dans le Financial Times on apprend que #Facebook rejoint #Amazon et #Google dans un programme ayant pour vocation de doper encore davantage la capacité des processeurs informatiques associés à de l’intelligence artificielle, notamment pour répondre aux immenses ressources que nécessite la modération en temps-réel de contenus vidéos.

      #GAFA #GAFAM

  • Les humains vont-ils remplacer les robots ?
    https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/speciale-nuits-des-idees-les-humains-vont-ils-remplacer-les-robots

    A l’occasion de l’événement international « La nuit des idées », nous lançons le débat sur la complexité de nos vies numériques, avec le sociologue Antonio Casilli et l’historienne Marie Peltier. La machine sans être humain ? Je m’efforce de montrer que la crainte de destruction d’emplois à cause de l’intelligence artificielle n’est pas fondée… En réalité, on fait face à une pression sur l’encadrement formel de l’emploi… Ces machines ne peuvent se débarrasser du travail humain. Donc plus vous injectez des (...)

    #Amazon #Uber #algorithme #travail #solutionnisme

    • Ces machines ne peuvent se débarrasser du travail humain. Donc plus vous injectez des machines sur le marché, plus vous avez besoin d’êtres humains qui encadrent ces machines.

      C’est quand même extrêmement simpliste de dire ça et aussi simplificateur de ce que des gens en face disent.

      À peu près personne n’a dit que les robots vont supprimer entièrement le travail des humains. Le travail d’encadrement est minime par rapport à la quantité de main d’œuvre qu’un robot, qu’une machine automatisée, remplace.

      En schématisant, si une machine remplace 40 ouvriers, mais que ça induit 5 personnes pour la surveiller… ça génère bien 35 « surnuméraires ». Ouais en étant malhonnête on peut dire que ya toujours des humains, mais concrètement le capitalisme et son investissement industriel permanent (c’est toujours lié), supprime bien une quantité considérable de travail humain (et donc de valeur créée).
      @ktche

  • Antonio Casilli : « Le mythe du robot est utilisé depuis des siècles pour discipliner la force de travail »
    https://www.liberation.fr/debats/2019/01/09/antonio-casilli-le-mythe-du-robot-est-utilise-depuis-des-siecles-pour-dis

    La révolution de l’intelligence artificielle ne peut se passer des données produites et triées par l’homme, utilisateur ou petite main invisible du micro-travail. Pour le sociologue, il est urgent de protéger ces activités travaillées contre la prédation des plateformes. Le sociologue Antonio Casilli est l’un des observateurs les plus affûtés des mutations provoquées par les technologies de l’information. Depuis quelques années, il s’intéresse en particulier au « digital labor » et livre avec son essai (...)

    #Amazon #Facebook #Instagram #YouTube #algorithme #robotique #travail #BigData

    • En lisant l’article, j’ai l’impression que Libé propose un titre et un axe de lecture qui ne correspondent pas tout à fait aux propos de l’auteur.
      Il n’est pas clair que Casilli avance qu’il n’y a pas d’effets négatifs sur l’emploi de la robotisation et de l’automatisation. Robotisation et automatisation passent par l’utilisation de données nécessaires à la digitalisation qui sont produites soit par les travailleurs et les travailleuses déjà en poste, soit par des tâcherons et des tâcheronnes du clic : derrière le bluff de l’IA, il y a bien du travail d’individus concrets. Si bien qu’ « en attendant les robots », il y a du travail encore plus fragmenté, encore plus stupide que jamais, et qu’il y en aura encore pour longtemps. Est-ce que le nombre d’emploi associé au tâcheronnage sera le même que ceux qui sont actuellement détruit ? On peut raisonnablement penser que non.
      La robotisation et l’automatisation, dans la plupart des entreprises, menacent des emplois précis : il est logique de s’en méfier. Quand on n’a pas d’hypermobilité, on se fiche bien du fait que d’autres emplois se créent quelque part pour d’autres. Du coup, quand la robotisation et l’automatisation avancent, on la craint, parce qu’elle est souvent synonyme de précarisation et de délocalisation. Ce n’est pas tant le mythe du robot qui discipline que les effets concrètement ressentis et vécus des vagues de robotisation et d’automatisation précédentes, qui montrent, de toute évidence, que c’est un « progrès sans le peuple » (David F.Noble).
      Un patron peut menacer des ouvriers en leur disant que de toute façon ils seront remplacés, leur faire valoir qu’ils sont sans importance puisque la robotisation avance et donc leur imposer des cadences, des modes opératoires extrêmement aliénants, etc. Quand il fait ça, il ne les mystifie pas en leur faisant peur de quelque chose qui n’existe pas : il leur dit que le processus de robotisation et d’automatisation va s’accentuer aux dépends du pouvoir qu’ils ont sur le processus de production ; ce faisant, il leur fait part de quelque chose de réel. Ce processus, cependant, n’est pas lui-même « automatique », indépendant des rapports sociaux. Il faut des ingénieurs qui font leur métier pour que cela puisse avoir lieu, il faut des syndicats qui ne pipent pas mot, il faut un consensus social autour de l’inéluctabilité de la numérisation et de la globalisation de la production, etc. Si mythe il y a, il est dans le fait que la robotisation et l’automatisation seraient comme des faits de nature, inéluctables, ancrés dans l’ADN de l’homo technicus indépendamment des rapports sociaux-historiques.
      Bon, évidemment, il ne faut sûrement pas se satisfaire d’une approche du bouquin sous l’angle Libé.

  • Antonio Casilli : l’intelligence artificielle est largement « faite à la main »
    http://maisouvaleweb.fr/attendant-robots-coulisses-intelligences-artificielles

    L’essor de l’intelligence artificielle (IA) réactualise les peurs et fantasmes inhérents à tout processus d’automatisation : remplacement des hommes par les machines, fin du travail, chômage de masse. Pour Antonio Casilli, ces raccourcis occultent la spécificité de la « transformation digitale » que nous vivons. Loin de supprimer le travail, elle le déplace, le découpe et le parcellise. Avec son ouvrage En attendant les robots, enquête sur les travailleurs du clic, le sociologue nous fait changer de (...)

    #Deliveroo #Google #Amazon #AmazonMechanicalTurk #Facebook #Uber #algorithme #robotique (...)

    ##voiture

  • UP Magazine - Enquête sur les travailleurs clandestins du clic
    http://www.up-magazine.info/index.php?option=com_content&view=article&id=8301:enquete-sur-les-trav

    Dans son nouvel ouvrage intitulé En attendant les robots, enquête sur le travail du clic (Seuil, 2019), Antonio Casilli explore ainsi l’émergence d’un capitalisme de surveillance, opaque et invisible, marquant l’avènement d’une nouvelle forme de prolétariat du numérique : le digital labor — ou travail numérique « du doigt » en français. Du microtravailleur du clic, conscient et rémunéré, à l’usager dont l’activité de production de données est implicite, le sociologue analyse les coulisses d’un travail hors travail, et la réalité bien palpable de cette économie de l’immatériel.

    Antonio Casilli interroge notamment la capacité des plateformes du Net à mettre leurs utilisateurs au travail, convaincus d’être plus consommateurs que producteurs. « La gratuité de certains services numériques n’est qu’une illusion. Chaque clic alimente d’une part un vaste marché publicitaire, de l’autre il produit de la donnée qui nourrit des intelligences artificielles. Chaque j’aime, chaque post, chaque photo, chaque notation ou connexion remplit une condition : produire de la valeur. Ce digital labor est très faiblement voire non rémunéré, puisque personne ne touche une rétribution à la hauteur de la valeur produite. Mais cela reste du travail : c’est une source de valeur, tracée, mesurée, évaluée, et encadrée contractuellement par les conditions générales d’usage des plateformes » explique le sociologue.

    Encadrer le digital labor par le droit ?
    Ces nouvelles formes de travail échappent encore aux normes salariales. Néanmoins, les recours collectifs contre les plateformes numériques pour revendiquer certains droits se sont multipliés ces dernières années. À l’image des chauffeurs Uber ou des livreurs Deliveroo qui tentent, par voie de justice, de faire requalifier leur contrat commercial en contrat de travail. Face à cette précarisation du travail numérique, Antonio Casilli envisage trois évolutions possibles pour une reconnaissance sociale, économique et politique du digital labor.

    « De Uber aux modérateurs des plateformes, le droit du travail classique — donc la requalification en salariat — pourrait permettre une reconnaissance de leur statut. Mais le travail dépendant n’est pas forcément la panacée. Aussi, on voit de plus en plus se développer des formes de plateformes coopératives où les usagers deviennent les propriétaires des moyens de production et des algorithmes. » Antonio Casilli voit toutefois des limites à ces deux évolutions. Pour lui, une troisième voie est possible. « Nous ne sommes ni les petits propriétaires, ni les petits entrepreneurs de nos données. Nous sommes les travailleurs de nos données. Et ces données personnelles, ni privées, ni publiques, appartiennent à tous et à personne. La vie privée doit être une négociation collective. Il nous reste à inventer et à faire émerger des institutions pour en faire un véritable bien commun. Internet est un nouveau champ de luttes » s’enthousiasme le chercheur.

    #Digital_labour #Plateformes

  • Une très artificielle intelligence artificielle
    https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/la-suite-dans-les-idees-du-samedi-05-janvier-2019

    Derrière le mythe toujours plus médiatique de la prise du pouvoir par les machines de l’intelligence artificielle se cache la réalité de profondes transformations de l’économie et du travail. Le sociologue Antonio Casilli a mené l’enquête. Nous en avons sans doute tous fait l’expérience. En prévision d’un séjour à l’étranger, nous avons eu recours à un site internet spécialisé pour trouver au meilleur prix une chambre d’hôtel. Et depuis, des années plus tard parfois, nous continuons de recevoir dans notre (...)

    #Amazon #Netflix #algorithme #Uber #BigData #domination #travail #solutionnisme

  • Derrière l’illusion de l’intelligence artificielle, la réalité précaire des « travailleurs du clic »
    https://www.lemonde.fr/pixels/article/2019/01/03/derriere-l-illusion-de-l-intelligence-artificielle-la-realite-precaire-des-t

    Dans son nouvel ouvrage, le sociologue Antonio Casilli enquête sur le « digital labor », un travail invisible et précarisé que les start-up et les géants du Net entretiennent pour superviser et suppléer les intelligences artificielles et les algorithmes. Pour la majorité des services et fonctionnalités des sites Web, applications et objets connectés, les fabricants vantent – et vendent – désormais de nouvelles solutions numériques personnalisées grâce aux intelligences artificielles et aux algorithmes (...)

    #Amazon #AmazonMechanicalTurk #algorithme #robotique #domination #travail #travailleurs

  • Google a « fait travailler » gratuitement les visiteurs d’un musée, et c’est ce que l’on appelle du « digital labor »

    http://scd.mashable.france24.com/sites/default/files/styles/mashable_983x554/public/thumbnails/image/google-digital-labor.jpg?itok=-bP7sZHq

    Début juillet, à Paris, le Grand Palais accueillait un événement monté en partenariat avec le ministère de la Culture et Google. À cette occasion, les visiteurs ont "mis la main à la pâte" gratuitement pour le géant de la tech.

    La manifestation gratuite s’intitulait Art#Connexion. Du 7 au 9 juillet, elle réunissait 15 expériences autour de l’intelligence artificielle (IA) et de l’art. Parmi elles, le dispositif #DrawToArt invitant les visiteurs à gribouiller un dessin afin que l’IA de Google identifie l’œuvre lui ressemblant le plus.

    Comment nous sommes-nous retrouvés à travailler gratuitement pour les géants de la tech, sans vraiment nous en rendre compte ? Alors que le fait de naviguer sur Internet nous semble la plupart du temps guidé par le plaisir et la découverte, il est important de rappeler que cette activité n’est en aucun cas rendue possible grâce à la générosité et l’ergonomie des plateformes en ligne. Au contraire, c’est bien grâce aux internautes et à leur utilisation d’Internet que les acteurs du numérique sont capables d’optimiser leurs services et de générer du profit.

    Cette forme d’exploitation peut sembler difficile à caractériser à partir du moment où elle ne ressemble pas à du travail conventionnel (comme celui qui peut vous mobiliser plusieurs heures par jour, concentré à réaliser des tâches précises pour lesquelles un employeur vous rémunère). Poster une photo sur Facebook, partager une pensée sur Twitter, jouer avec l’Autodraw de Google, cliquer sur un résultat de moteur de recherche ou même discuter sur Skype avec un cousin qui habite à l’autre bout du monde... Ces différentes actions sont plutôt associées à une libre gestion de son temps, et non à une mission qu’on nous aurait assignée.

    Pourtant, toutes produisent bien de la valeur à partir du moment où elles génèrent des métadonnées, et donc des métriques sur le comportement en ligne, exploitables par les « capitalistes du numérique » comme les appelle Antonio Casilli. Souvenez-vous de Captcha, ces petits tests d’identification que l’on retrouvait sur bon nombre de sites lors de l’inscription. En participant à ce petit exercice permettant aux sites de repérer les bots, les internautes travaillaient pour Google, qui cherchait dans le même temps à numériser sans frais des livres. C’est finalement exactement ce qui s’est à nouveau produit au Grand Palais, lorsque la firme de Mountain View a mobilisé des visiteurs en les laissant dessiner pour alimenter le machine learning et entraîner son intelligence artificielle.

    Avoir conscience de l’existence d’un digital labor est essentiel pour comprendre l’économie numérique de notre époque. Pour Antonio Casilli, c’est aussi un moyen de discuter ensemble de l’idée d’un revenu inconditionnel universel des internautes, qui pourrait éventuellement passer par le revenu de base inconditionnel tel qu’envisagé ces dernières années. Celui-ci serait une façon de récompenser les citoyens pour la nature collective de ce travail invisible, disséminé en un nombre incalculables de petits gestes qui font leur présence numérique quotidienne.

    #digital_labor #travail_immatériel #subjectivités_productives #intelligence_artificielle #GAFA #Google

  • Le numérique, à l’origine d’une nouvelle fracture sociale
    https://abonnes.lemonde.fr/emploi/article/2018/07/01/numerique-la-nouvelle-fracture-sociale_5324053_1698637.html

    Les exemples de ce type sont légion. Partout dans le monde, les technologies numériques facilitent l’accès à l’emploi, aident les personnes les plus fragiles à monétiser leur travail ou à améliorer leurs revenus, en vendant, par exemple, des productions artisanales ou en tirant meilleur parti d’une récolte. Un téléphone portable et une connexion Internet vont-ils faire ce que les politiques sociales et celles de développement ne sont pas parvenues à accomplir en quelques décennies : réduire les inégalités ?

    La réalité, analysée par les économistes, est plus complexe. Pour un chauffeur de VTC en Europe sauvé par le numérique, combien de taxis craignent de voir dégringoler leur chiffre d’affaires ? Pour un artisan indien, qui vend ses créations textiles en direct grâce à un site Internet, combien de petits marchands ruinés par les géants du commerce en ligne ?

    S’il crée des emplois, le numérique en supprime aussi. Surtout, il a un autre effet pernicieux sur l’emploi : il le transforme, et pas forcément dans le bon sens. « Dans nombre d’entreprises du numérique, c’est 10 % d’emplois qualifiés et 90 % de gens qui font des cartons », rappelle abruptement Jean-Hervé Lorenzi, le président du Cercle des économistes.

    Emergence d’un « cybertariat »

    Face à ce phénomène, certains n’hésitent pas à parler de l’émergence d’un « cybertariat » – une sorte de prolétariat de l’économie numérique. L’essor des plates-formes, dominées par les acteurs globaux que sont les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et autres Uber, fait pencher davantage encore la balance en faveur du capital.

    « Ces entreprises superstars sont très efficaces et, avec des rendements croissants, elles obtiennent des rentes de monopoles, analyse Patrick Artus. Les nouvelles technologies contribuent ainsi à la hausse des marges bénéficiaires des entreprises et à la baisse de la part des salaires dans le revenu national. »

    Dans un séminaire consacré aux mutations technologiques organisé par France Stratégie, Antonio Casilli, maître de conférences en humanités numériques à Télécom ParisTech et chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), et Ursula Huws, professeure à l’université du Hertfordshire (Royaume-Uni), spécialiste du travail et de la mondialisation, décrivent ainsi les emplois générés par les plates-formes : « Ce type de travail humain donne une image bien moins sophistiquée de l’intelligence artificielle, qui apparaît en fait comme un mélange d’automatisation et de “clickwork”, autrement dit, un travail en ligne répétitif et mécanique, à coups de clic de souris. Les travailleurs – pour la plupart asiatiques ou africains – touchent des salaires dérisoires pour “nourrir” les algorithmes qui gèrent les contenus en ligne (par exemple, pour marquer des photos), pour le compte de géants d’Internet comme Google ou Facebook. »

    Le rôle essentiel de la formation

    Et l’économiste de rappeler la théorie du porteur d’eau, chère à Alfred Sauvy : à Paris, au début du XXe siècle, on comptait encore 20 000 porteurs d’eau, que l’installation des canalisations et de l’eau courante a privés de leur gagne-pain. Cela leur a permis de cesser ce travail physiquement ardu pour un autre emploi moins pénible, par exemple dans le secteur des services. « Aujourd’hui, le porteur d’eau doit se transformer en personne capable de vendre des services aux entreprises », conclut Gilbert Cette. Et dans cette transformation, la formation et l’accompagnement ont un rôle essentiel à jouer. D’autant que selon l’OCDE, 65 % des écoliers d’aujourd’hui exerceront à l’âge adulte un métier qui n’existe pas encore !

    #Intelligence_artificielle #Travail #Neurocapitalisme

  • Digital Labor, Zoomorphisme et Travail réellement humain | Calimaq
    https://scinfolex.com/2018/04/17/digital-labor-zoomorphisme-et-travail-reellement-humain

    La semaine dernière, Jean-Michel Salaün a réactivé son blog pour publier un billet intitulé « Digital Labor, plateformes et données » dans lequel il critique la notion de Digital Labor, telle qu’elle apparaît notamment dans les travaux d’Antonio Casilli. Il y conteste que l’on puisse considérer comme le "résultat d’un travail" les traces que nous laissons sur… Source : : : S.I.Lex : :

    • Pour filer la métaphore animalière, cette controverse entre « travail comme intentionnalité » et « travail comme domination/exploitation invisibilisée » pourrait être qualifié de « combat de chiens et de loups ». Chacun défend sa vision de ce que c’est d’être un canidé comme forme générale du genre animal.

      De même le travail n’est pas une catégorie universelle pouvant subsumer toutes les façons de s’activer dans n’importe quelle société. Aussi bien Harendt que Smith ne font que rétro-projeter des formes phénoménales propres à la modernité. Le travail est une catégorie historiquement et socialement située dans le capitalisme, c’est-à-dire les sociétés où la production marchande opère la synthèse sociale comme forme fétiche bien particulière.

  • Pour une protection sociale des données personnelles – – S.I.Lex –
    https://scinfolex.com/2018/02/05/pour-une-protection-sociale-des-donnees-personnelles

    Attention, c’est du lourd. Beaucoup de choses à reprendre et peaufiner dans ce texte majeur.

    par Lionel Maurel et Laura Aufrère

    Cette invocation des « droits des travailleurs de la donnée » a selon nous l’immense mérite de replacer la question de la protection des données sur le terrain du droit social. Ce point de vue n’est pas absolument nouveau, car le droit social est déjà convoqué dans les discussions suscitées par « l’ubérisation » et la manière dont des plateformes comme Deliveroo, Uber ou Amazon Mecanical Turk font basculer les individus dans des situations « d’infra-emploi » (Bernard Friot) les privant des protections liées au salariat. Antonio Casilli et Paola Tubaro nous invitent cependant à aller plus loin et à considérer l’ensemble des relations entre les utilisateurs et les plateformes comme un « rapport social de production » que le droit doit saisir en tant que tel. S’il y a un rapport de production assimilable à du travail, alors il faut s’assurer de l’extension des régimes de protection du travail, y compris à ceux qui, de prime abord, seraient présentés comme de simples usagers ou consommateurs.

    Le système actuel reste en effet imprégné d’un individualisme méthodologique qui n’envisage la personne que de manière isolée et indépendamment des rapports sociaux dans laquelle la vie privée est toujours étroitement enchâssée.

    Car la protection sociale renvoie plus fondamentalement à la question des solidarités et celles-ci ne peuvent être uniquement une affaire d’État. Si négociation collective autour de la vie privée il y a, celle-ci doit être le fait d’une société civile collectivement organisée, sans quoi les individus ne pourront échapper aux rapports structurellement inégalitaires auxquels les soumettent les plateformes, et la négociation ne pourra conduire qu’à la soumission collective. L’histoire de la protection sociale nous fournit des exemples de formes de socialisation, au-delà de la sphère du travail, qui permettent de gérer collectivement des institutions mettant en œuvre des droits sociaux, ancrés dans les droits humains (santé, éducation, etc.). Ces formes de socialisation pourraient pareillement être mobilisées pour mettre en œuvre les droits et protéger les usagers des plateformes et les « travailleurs de la donnée ».

    C’est ce fil que nous souhaitons suivre dans cet article qui vise à explorer les différentes dimensions d’une protection des données repensée comme une protection sociale

    Un premier phénomène inédit surgit dans le fait que nous ne soyons pas toujours consciemment parties prenantes d’une certaine expression de notre identité numérique à travers l’exploitation des données, qui émanent pourtant de nos propres pratiques numériques. Le second phénomène inédit, intrinsèquement lié au premier, c’est le degré d’opacité des mécanismes techniques et humains de production des données qui forgent cette identité. Ce qui nous échappe, c’est donc autant la perception (y compris physique) de nos traces et signaux numériques, que les processus de production (partant de l’exploitation de ces signaux et traces) qui forgent une donnée, et enfin leur exploitation ou utilisation sous la forme d’une expression explicite de nos identités et de nos activités.

    Cette triple perte de contrôle justifie à notre sens que notre relation avec les plateformes soit considérée sous l’angle d’une présomption de subordination d’usage.

    Compte tenu de l’existence de fait d’un rapport de production, et des conditions de subordination du travail et des usages qui lui sont attachés, se pose de façon centrale la question des conditions de consentement des individus à participer à l’effort de production. Cette dimension mérite à notre sens, un commentaire et une discussion approfondie.

    En effet c’est l’encastrement des traces numériques de nos comportements individuels dans des comportements collectifs, qui permet leur exploitation en tant que valeurs économiques. Ce qui appelle un premier commentaire : le consentement du point de vue de la gestion des données ne peut pas être uniquement individuel, dans la mesure où celles-ci incluent des informations sur nos relations sociales qui engagent des tiers (pensons par exemple aux carnets d’adresses qui constituent toujours les premières informations que les plateformes essaient de récupérer). D’autre part, le rappel de la dimension collective des relations de production mérite un effort d’explicitation : la reconfiguration de la vie privée sous l’influence des pratiques numériques importe dans l’espace privé la question du travail et du consentement à la participation à un effort de production.

    Or il importe selon nous autant, sinon davantage, de « protéger les droits des travailleurs de la donnée » que de protéger le droit, plus fondamental encore, de ne pas devenir malgré nous de tels travailleurs de la donnée.

    Que reste-t-il des aspirations et du sens investi collectivement dans le travail lorsque l’on exerce des « métiers » de tâcherons développés par les industries numériques ? Au-delà des déséquilibres économiques, c’est la dignité des personnes qui est à protéger face au retour des modèles d’exploitation féodaux. De même, il apparaît combien notre conception du travail sous-tend nos conceptions de la société dans son ensemble, et les perspectives de progrès social et de progrès humain partagé qu’il nous revient de discuter collectivement.

    Si l’enjeu consiste à faire émerger des formes institutionnelles pour accueillir et organiser la négociation collective sur les données, force est de constater qu’il sera difficile d’y parvenir en restant dans le cadre juridique actuel, car celui-ci demeure largement surdéterminé par un paradigme individualiste qui fait de l’individu et de ses choix le centre de gravité de la régulation des données. Dépasser cette approche nécessite de se donner les moyens de refaire le lien entre l’individu isolé autour duquel s’organise le droit à la protection des données et la figure du citoyen en tant qu’agent capable de participer à des discussions collectives.

    Si l’on veut sortir de cette vision « atomiste » de la protection des données, il importe de reconstruire un lien entre la figure de l’individu souhaitant protéger sa vie privée et celle du citoyen capable de se mobiliser avec ses semblables pour défendre les droits humains fondamentaux. Pour ce faire, nous proposons un détour par la notion de « données d’intérêt général », qui avait été envisagée au moment du vote de la loi République numérique comme un moyen de reprendre du pouvoir sur les plateformes. S’appuyer sur cette notion peut s’avérer utile pour trouver un fondement à l’action collective sur les données, mais à condition d’en renverser complètement la signification.

    Nos données personnelles sont produites dans le cadre de comportements qui, par ailleurs, sont identifiés du point de vue du droit comme appartenant à des espaces de la vie civile, là où nous exprimons notre citoyenneté et où nous vivons ensemble. On pourrait donc considérer que les traces numériques relèvent de l’intérêt général en tant que données « citoyennes ». Il y a bien lieu de parler à leur sujet d’intérêt général, parce que les plateformes ne devraient pas avoir le droit d’utiliser ces données sans nous demander un consentement individuellement, mais aussi et surtout, collectivement.

    Comme l’affirment A. Casilli et P. Tubaro dans leur tribune, il est indéniable que la vie privée résulte davantage aujourd’hui d’une négociation collective que de l’application des droits individuels prévus par les textes de loi. Ce processus associe de manière complexe les grandes plateformes, les pouvoirs publics et les individus. Mais dans les circonstances actuelles, le rapport de forces est tellement asymétrique que la voix des individus, et les voies de leur négociation, ne peuvent avoir qu’un poids infinitésimal. Des mobilisations collectives surviennent parfois, mais elles prennent des formes fugitives et éruptives, lorsque les utilisateurs expriment par exemple leur colère lors du rachat d’une plateforme par une autre ou en cas de changement des conditions d’utilisation jugés abusifs. Ces mouvements attestent d’une conscience collective que des droits sont bafoués et méritent d’être défendus, mais sans que cette volonté d’agir trouve une forme institutionnelle dans laquelle se couler.

    Une des pistes pour donner consistance à l’action collective en matière de protection des données réside dans les recours collectifs (actions de groupe ou class actions), qui autorisent des individus à déléguer la défense de leurs droits individuels à des représentants comme des associations, de manière à les faire valoir en justice face aux plateformes.

    Admettre d’emblée que toutes nos activités numériques sont assimilables à du Digital Labor ne revient-il pas à entériner que ce basculement dans des rapports de production est inéluctable et que plus rien de nous permettra d’échapper à cette « financiarisation » forcée de nos vies, y compris dans ce qu’elles ont de plus intime ? Si tel était le cas, la « protection sociale des données » pourrait recevoir la même critique que celle qu’on adresse parfois à la protection sociale tout court : que ces mécanismes, installés dans leur forme actuelle pendant la période fordiste, visent simplement à « compenser » les rapports de domination imposés aux individus dans la sphère du travail et non à remettre en cause le principe même de la soumission qu’ils impliquent.

    Pour conjurer ce risque, il importe selon nous d’être au contraire capable d’opérer des distinctions claires au sein même du continuum de pratiques décrites comme du Digital Labor, en les repositionnant soigneusement par rapport à l’idée de protection sociale.

    En imposant aux individus d’inscrire leur intimité dans un rapport de production, les plateformes provoquent en réalité un effondrement de la distinction entre la sphère publique et la sphère privée, phénomène qu’Hannah Arendt a identifié comme un des mécanismes par lesquels le totalitarisme s’empare des sociétés. Le cadre analytique du Digital Labor traduit donc une certaine vérité, car à l’époque moderne c’est bien le fait de faire apparaître une activité dans l’espace public qui la transforme presque mécaniquement en « travail ». Mais dans le même temps, cette « publicisation forcée » détruit la possibilité de préserver l’intimité, car celle-ci a nécessairement besoin d’une sphère privée séparée pour exister. Si par protection sociale, on entend des dispositifs qu’une société se donne pour échapper aux « risques de désintégration qui se concrétisent chaque fois que les forces marchandes dominent toutes les sphères de la vie sociale », alors on comprend que le cœur même d’une protection sociale des données doit consister en la préservation d’un droit fondamental pour les individus « à ne pas travailler » en tant que condition de possibilité de la vie privée.

    #Données_personnelles #Digital_Labour #Protection_sociale #Négociation_collectives

    • La domination des géants du numérique est-elle un nouveau colonialisme ?
      http://www.telerama.fr/idees/la-domination-des-geants-du-numerique-est-elle-un-nouveau-colonialisme,n546

      Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft… En offrant nos données personnelles à ces géants aussi puissants que des Etats, nous les laissons nous exploiter, selon le sociologue et chercheur italien #Antonio_Casilli, qui plaide pour un “tournant décolonial numérique”.

      On les dit plus puissants que certains Etats. Les géants de l’économie numérique – Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft en tête – n’ont qu’à jeter un œil par les fenêtres que nous leur ouvrons sur nos vies pour savoir ce que nous faisons, ce que nous consommons ou ce à quoi nous rêvons. Sans nous en rendre compte, nous produisons chaque jour, gratuitement, et parfois même avec délectation, des données personnelles monétisées et revendues à des entreprises tierces ou à des Etats. L’autonomie des utilisateurs vantée par les plateformes cache en réalité l’exploitation de cette production bénévole : nous travaillons tous gratuitement pour Facebook ou Google. Nous serions même devenus de la « chair à algorithmes », comme le dénonce une tribune datée du 5 février, parue dans Le Monde, invitant chacun à monnayer ses données personnelles.
      Une position à laquelle s’oppose fermement le sociologue et chercheur italien Antonio Casilli, maître de conférences en humanités numériques à Télécom ParisTech et auteur, en 2010, des Liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (éd. Seuil). Dans un article paru en fin d’année dernière dans la revue académique américaine International Journal of Communication, il met toutefois en parallèle la « mise au travail » des internautes avec les modes de subordination appliqués à ses travailleurs par l’économie numérique. Dans le Nord – les chauffeurs Uber – mais aussi et surtout dans le Sud – les employés des « fermes à clics », ces « micro-travailleurs » engagés pour accomplir de toutes petites tâches censées enrichir ces mêmes plateformes.

      #data #mise_au_travail_généralisée #travail

  • Notre vie privée, un concept négociable
    http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/24/notre-vie-privee-un-concept-negociable_5246070_3232.html

    Dans une tribune au « Monde », Antonio Casilli et Paola Tubaro, chercheurs, soulignent que la défense de nos informations personnelles ne doit pas exclure celle des droits des travailleurs de la donnée. L’idée que nous nous faisons de la vie privée a profondément changé ces dernières années. Lorsque, en 1890, les juristes américains Samuel Warren et Louis Brandeis définissaient the right to privacy comme « le droit d’être laissé en paix », ils ignoraient qu’un siècle plus tard, cette définition n’aurait (...)

    #données #BigData

    • https://seenthis.net/messages/647995

      La tendance générale semble hélas plutôt aller vers une intensification de la « prolétarisation ». C’est ce que montre particulièrement bien Antonio Casilli dans ses analyses sur les algorithmes et l’Intelligence Artificielle. L’Intelligence Artificielle véhicule souvent le fantasme d’une machine capable de reproduire de manière indépendante certains des processus de l’esprit humain, voire même les acquérir en autonomie grâce à des technologies comme le deep learning. Mais Antonio montre que la réalité est bien différente : la plupart des IA ont besoin d’être assistées par des humains, réduits à réaliser des « micro-tâches » extrêmement sommaires qui servent à entraîner la machine et à effectuer pour elle des opérations difficilement réductibles à des automatismes.

      Sinon les commentaires sont affligeants et à peu près personne ne pige que la valeur (et donc ensuite l’argent qui la matérialise), n’est créé QUE par la dépense d’énergie humaine. Les robots ne crée aucune valeur. Donc il n’y aura presque plus de valeur (c’est déjà le cas, ça baisse tout le temps) et donc plus assez d’argent, donc aucun revenu de base possible, entre autre.

  • affordance.info : Le moteur de l’emploi ?
    http://www.affordance.info/mon_weblog/2017/05/algorithme-plein-emploi.html
    http://www.affordance.info/.a/6a00d8341c622e53ef01b7c8f6604b970b-600wi

    La situation (et l’enjeu) est très bien résumée par Antonio Casilli dans ce thread du 5 mai sur Twitter après qu’il a déniché un rapport du CEE sur le sujet :

    "Google à l’attaque de Pôle Emploi avec Cloud Jobs API, un agrégateur d’offres de travail. Parce que, soyons précis, Google ne veut pas concurrencer les marketplaces du travail en ligne, qui apparient offreurs et demandeurs d’emploi. Au contraire le but est de leur fournir une infrastructure commune (l’API) pour capter offre et demande selon une logique de vendor lock-in.

    L’autre volet de sa stratégie est une double ontologie des emplois et des compétences, un méta-référentiel qui assure à Google la captation des flux d’offres + la production de données relatives au marché du travail à des fins de statistique publique.

    La dernière finalité semble signaler son ambition ultime : se positionner en acteur quasi-institutionnel qui configure le marché du travail.

    C’est pourquoi ceux qui ont des soucis à se faire sont les acteurs publics qui aujourd’hui mettent en forme le travail. Par ex Pôle Emploi, surtout parce que ce dernier, niveau « mise en forme », est … sous-optimal. Cf. par exemple ses agrégations d’annonces."

    Et cf aussi donc tout ce dont je vous ai parlé dans ce billet, et surtout tout ce que Laetitia Saavedra vous révèle dans l’émission Secrets d’infos :-)

    #google

  • Le micro-travail : des corvées peu gratifiantes et mal rémunérées (01net, 22 mars 2017)
    http://www.casilli.fr/2017/03/22/le-micro-travail-des-corvees-peu-gratifiantes-et-mal-remunerees-01net-22-mar

    Si internet était un iceberg, la partie émergée serait peuplée de Youtubers et de blogueurs, de patrons de géants du net et de startup… Bref, de tous ceux qui ont décroché le pactole en surfant sur ce nouvel eldorado. Le dessous de l’iceberg, l’invisible et l’essentiel, serait composé de ces petites mains payées au clic ou à la tâche, et pour qui net rime d’abord avec cacahuètes. Ces microtâcherons, comme les nomme le sociologue Antonio Casilli, professeur à télécom Paristech et auteur de Qu’est-ce que le digital labor ? (2015), seraient plus d’une centaine de millions dans le monde. Leur point commun ? ils se sont un jour inscrits sur une plateforme Web de microtravail comme il en existe des dizaines : zhubajie (15millions de travailleurs), Upwork (12 millions), CrowdSource (8 millions)… autant de places de marché qui font miroiter des jobs faciles, réalisables depuis un ordinateur, bien au chaud, chez soi. Le paradis des laborieux ? On finirait presque par le croire, si les missions ne se révélaient pas aussi courtes, répétitives et payées au lance-pierre.

    #cognitariat #digital_labor #exploitation fr. @antoniocasilli

  • « Sur Internet, nous travaillons tous, et la pénibilité de ce travail est invisible »
    http://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/03/11/sur-internet-nous-travaillons-tous-et-la-penibilite-de-ce-travail-est-invisi

    Le chercheur Antonio Casilli explique comment, derrière des services en apparence gratuits, Facebook, Amazon, Google… ont créé une « économie du clic ». Quel est le point commun entre le moment ou vous remontez votre fil Facebook, celui où vous regardez des vidéos sur YouTube et lorsque vous cherchez des photos de chatons sur Google ? Dans les trois cas, vous l’ignorez sans doute, vous êtes en train de travailler. Sur Internet, les grandes plates-formes numériques américaines font tout pour capter (...)

    #Google #Amazon #Facebook #YouTube #travail #GAFA

  • Antonio Casilli: «Faut-il brûler Facebook?»

    Propagation de fausses nouvelles, bulle informationnelle qui enferme ses utilisateurs, le réseau social serait pour certains à l’origine de l’élection de Donald Trump. Le sociologue Antonio Casilli revient sur le rôle de #Facebook et son économie du clic et du like.

    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/171216/antonio-casilli-faut-il-bruler-facebook
    #réseaux_sociaux #désinformation

  • #Antonio_Casilli : « Faut-il brûler #Facebook ? »
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/171216/antonio-casilli-faut-il-bruler-facebook

    Accusé de propager des fausses nouvelles et d’enfermer ses utilisateurs dans une bulle informationnelle, le réseau social serait même, selon certains, à l’origine de l’élection de #Donald_Trump. Le sociologue Antonio Casilli revient sur le rôle réel joué par Facebook, mais surtout sur ses arrière-boutiques où prospère toute une économie du clic et du like.

    #Culture-Idées #Numérique #réseaux_sociaux

  • Antonio Casilli: «Faut-il brûler Facebook?» - Page 1 | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/171216/antonio-casilli-faut-il-bruler-facebook?onglet=full

    Accusé de propager des fausses nouvelles et d’enfermer ses utilisateurs dans une bulle informationnelle, le réseau social serait même, selon certains, à l’origine de l’élection de Donald Trump. Le sociologue Antonio Casilli revient sur le rôle réel joué par Facebook, mais surtout sur ses arrière-boutiques où prospère toute une économie du clic et du like.

    https://www.youtube.com/watch?v=Mj1WeRStad0

    #facebook #bulle_de_filtres

  • Donald Trump Won Because of Facebook (NY Mag)
    http://nymag.com/selectall/2016/11/donald-trump-won-because-of-facebook.html

    (un point de vue sans doute un peu exagéré)

    The most obvious way in which Facebook enabled a Trump victory has been its inability (or refusal) to address the problem of hoax or fake news. Fake news is not a problem unique to Facebook, but Facebook’s enormous audience, and the mechanisms of distribution on which the site relies — i.e., the emotionally charged activity of sharing, and the show-me-more-like-this feedback loop of the news feed algorithm — makes it the only site to support a genuinely lucrative market in which shady publishers arbitrage traffic by enticing people off of Facebook and onto ad-festooned websites, using stories that are alternately made up, incorrect, exaggerated beyond all relationship to truth, or all three. (To really hammer home the #cyberdystopia aspect of this: A significant number of the sites are run by Macedonian teenagers looking to make some scratch.)

    • La thèse de Fred Turner est que :

      La nouveauté introduite par la campagne de Donald Trump tient à sa capacité à utiliser des médias horizontaux et égalitaires pour leur faire célébrer un individualisme narcissique et mettre en circulation des théories fallacieuses et complotistes.

      Dans cette situation, l’audience de Trump ne se vit pas comme une « masse » et Trump lui-même n’apparaît pas comme un dictateur en devenir ; Trump est une personnalité médiatique de notre temps, et développe un totalitarisme pour notre époque.

      Cette thèse s’appuie sur une analyse historique de ces fameux médias sociaux comme héritiers d’une réflexion menée dès les années 1940 pour faire émerger des médias en mesure de contrer la mécanique de la propagande s’appuyant justement sur des médias de masse « traditionnels ». Cette réflexion s’appuyant sur des principes épistémiques biaisés (en gros théorie des systèmes, cybernétique, individualisme méthodologique...) et une réduction de la propagande à l’exploitation de phénomène psychologique (la personnalité autoritaire versus la personnalité démocratique), elle a accompagnée la montée de cet individualisme autoritaire dont Trump serait le couronnement

      Ainsi, la victoire de Trump n’est pas tant le résultat de sa capacité à instrumentaliser Facebook, mais bien plutôt le produit d’un monde qui permet à Facebook d’exister.

    • Zuckerberg denies Facebook News Feed bubble impacted the election | TechCrunch
      https://techcrunch.com/2016/11/10/zuck-denies-facebook-news-feed-bubble-impacted-the-election

      “Personally, I think the idea that fake news on Facebook, of which it’s a very small amount of the content, influenced the election in any way is a pretty crazy idea,” Zuckerberg said.
      (...) Rather than placing blame on the accessibility of facts, he pointed to content engagement as the problem. Zuckerberg noted that Trump’s posts got more engagement than Clinton’s on Facebook.

    • et dans cet article repéré par @kassem

      Digital Redlining After Trump : Real Names + Fake News on Facebook
      https://medium.com/@tressiemcphd/digital-redlining-after-trump-real-names-fake-news-on-facebook-af63bf00bf9e

      This week, Mark Zuckerberg denied that the rash of fake news on Facebook could have influenced public opinion during the election.
      It is notoriously difficult to prove a direct causal link between what people read or consume in media and how they act.
      But, that never stopped Facebook and other social media platforms for accepting credit for spreading democracy during the Arab Spring

    • La principale incitation à la « fake news » n’est pas la conquête du pouvoir, mais sa monétisation (qui elle-même n’est envisageable que dans le capitalisme renversé où la production de marchandise d’ordre 2 est devenu le moteur d’une accumulation de capital fictif dont les techniques numériques sont l’infrastructure adéquate, mais c’est une autre histoire...).

      https://www.theguardian.com/technology/2016/aug/24/facebook-clickbait-political-news-sites-us-election-trump

      Zuckerberg a raison de dire que Facebook n’est pas un média mais une plateforme (numérique).

      We’re a technology company. We’re not a media company. When you think about a media company, you know, people are producing content, people are editing content, and that’s not us. We’re a technology company. We build tools. We do not produce the content. We exist to give you the tools to curate and have the experience that you want, to connect with the people and businesses and institutions in the world that you want.

      Et c’est bien ça le problème !

    • Cette polémique est de plus en plus intéressante — Facebook avait les moyens d’agir et n’en a pas eu le courage :

      Facebook’s Fight Against Fake News Was Undercut by Fear of Conservative Backlash
      http://gizmodo.com/facebooks-fight-against-fake-news-was-undercut-by-fear-1788808204

      “They absolutely have the tools to shut down fake news,” said the source, who asked to remain anonymous citing fear of retribution from the company. The source added, “there was a lot of fear about upsetting conservatives after Trending Topics,” and that “a lot of product decisions got caught up in that.”

    • ce matin c’est grand ménage :

      Google and Facebook took on fake news. The search giant said it would prevent usage of its online advertising service by websites that peddle fake news. Facebook updated the language in its ad policy on misleading or illegal content to include fake news sites. The moves come amid criticism that fake news might have influenced the US election.
      http://qz.com/837312/google-goog-will-try-to-starve-fake-news-sites-of-ad-dollars
      http://qz.com/837474/facebook-fb-is-banning-fake-news-publishers-from-its-ad-network

    • #Renegade Facebook Employees Form Task Force To Battle Fake News
      https://www.buzzfeed.com/sheerafrenkel/renegade-facebook-employees-form-task-force-to-battle-fake-n

      “It’s not a crazy idea. What’s #crazy is for him [Mark Zuckerberg] to come out and dismiss it like that, when he knows, and those of us at the company know, that fake news ran wild on our platform during the entire campaign season,” said one Facebook employee, who works in the social network’s engineering division. He, like the four other Facebook employees who spoke to BuzzFeed News for this story, would only speak on condition of anonymity. All five employees said they had been warned by their superiors against speaking to press, and feared they would lose their jobs if named.

      The employees declined to provide many details on the task force. One employee said “more than dozens” of employees were involved, and that they had met twice in the last six days. At the moment, they are meeting in #secret, to allow members of the group to speak freely and without fear of condemnation from senior management.

      rien de tel chez seenthis pour l’instant !

    • La principale incitation à la « fake news » n’est pas la conquête du pouvoir, mais sa monétisation

      Qui a fait élire Trump ? Pas les algorithmes, mais des millions de “tâcherons du clic” sous-payés

      http://www.casilli.fr/2016/11/17/qui-a-fait-elire-trump-pas-les-algorithmes-mais-des-millions-de-tacherons-du

      1. Pour être plus clair : ce ne sont pas ‘les algorithmes’ ni les ‘fake news’, mais la structure actuelle de l’économie du clic et du digital labor global qui ont aidé la victoire de Trump.
      2. Pour être ENCORE plus clair : la montée des fascismes et l’exploitation du digital labor s’entendent comme larrons en foire.

      La thèse de Casilli mériterait d’être nuancée, notamment en prenant en compte celle de Turner pour montrer que le problème ne date pas de Facebook. Sans compter le fait que si Casilli donne une explication pertinente de la contribution des plateformes numériques à l’élection de Trump, cela n’en fait pas le seul facteur (ni même le principal)

      A ce titre, sa thèse mériterait des approfondissement sur la notion de "structure actuelle de l’économie", qu’elle soit du clic ou pas. La notion de digital labor (qu’il partage avec beaucoup de monde) comme producteur de valeur en prendrait un coup dans l’aile, mais serait mieux articulée avec les ressorts du capitalisme renversé qui sont déterminants depuis les années 1970 et s’appuient sur la montée en puissance du numérique.

    • Casilli donne une explication pertinente de la contribution des plateformes numériques à l’élection de Trump, cela n’en fait pas le seul facteur (ni même le principal)

      Par exemple, le facteur « conditions de santé » est fortement corrélé avec la progression du vote Trump

      Illness as indicator

      http://www.economist.com/news/united-states/21710265-local-health-outcomes-predict-trumpward-swings-illness-indicator

      [...] what the geographic numbers do show is that the specific subset of Mr Trump’s voters that won him the election—those in counties where he outperformed Mr Romney by large margins—live in communities that are literally dying. Even if Mr Trump’s policies are unlikely to alleviate their plight, it is not hard to understand why they voted for change.

    • tu peux développer @ktche, ce que tu entends par « les ressorts du capitalisme renversé » ?

      La capitalisme, c’est l’accumulation de travail sans contenu propre, uniquement appréhendé sur une base temporelle abstraite, et toujours en rapport avec un niveau de productivité que personne ne détermine en particulier mais sur lequel tout le monde doit implicitement s’aligner pour simplement participer : le capital se valorise en « consommant » ce travail productif, mais, paradoxalement, chaque capital individuel tend à le supprimer pour améliorer sa profitabilité face aux concurrents. Ceci pousse à l’augmentation permanente de productivité et donc induit une dynamique contradictoire. Le capitalisme est cette forme de synthèse sociale irrationnelle qui supprime tendanciellement ce qui en constitue la base incontournable.
      Chaque innovation technique de l’ère industrielle a participé à cette dynamique. Certaines en tant qu’innovation dans l’appareil de production, d’autres en tant qu’innovation ouvrant de nouveaux marchés de consommation. Ces dernières offraient une contre-tendance à la dynamique contradictoire et ont permis qu’elle se maintienne par le besoin renouvelé en masse de travail.
      Mais à partir des années 1970, les techniques numériques ont introduit des augmentations massives de productivité dans tous les secteurs productifs, à tel point que même les nouveaux marchés de biens et de services n’ont pu compenser la disparition tendancielle du travail. Pour poursuivre sa dynamique, le capital a enfourché un nouveau cheval : plutôt que de consommer du travail passé, il s’est mis à faire des paris sur un hypothétique travail futur. C’est ainsi que la finance est devenue l’industrie qui sert de locomotive au reste de l’économie, en produisant massivement de la dette et des titres financiers, c’est-à-dire des marchandises qui ne représentaient plus un travail accompli, mais la perspective d’un travail à venir. Cette simulation de valorisation permet au zombie de continuer à marcher. Le capitalisme est ainsi renversé, car il s’agit toujours de capitalisme, i.e. de production marchande, mais s’appuyant sur le futur au lieu du passé. Par ailleurs, cette production financière dont les espoirs de valorisation réussie sont toujours déçus (au niveau de productivité atteint, les besoins en masse de travail ne reviendront plus), doit sans cesse élargir sa production, ne serait que pour compenser la valeur des titres qui arrivent à échéance et qui ne sont pas couverts par une consommation réelle de travail productif. Cette production élargie n’est possible que sur la base d’un déploiement massif des techniques numériques pour en gérer le volume et la complexité.
      Ainsi les techniques numériques constituent un facteur indissociable de la phase « renversée » du capitalisme et ceci à double titre : comme cause du changement extrinsèque puis comme cause matérielle intrinsèque, donc.
      L’approche que je viens d’exposer nécessite de revoir assez profondément la notion de digital labor, tout au moins dans la façon dont le conçoit Casilli, mais aussi celles de Trebor Sholz ou Christian Fuchs contre lesquelles il l’a établie.

    • revoir assez profondément la notion de digital labor

      Contrairement à ce que supposent les approches qui identifient « activité captée par un tiers » et « travail productif (de valeur) », le temps de vie ne peut être transformé en force de travail dans n’importe quelle condition. Il faut d’abord que soit opérée la dissociation entre activité productive (au sens du capital, c’est-à-dire productive de valeur) et activité improductive. Cette dissociation opère à un niveau logique et global (une totalité), mais aussi à l’intérieur de toute activité particulière. La capital ne peut donc pas tout saisir pour en faire une force de travail, il doit d’abord faire le grand partage entre ce qui concourt à sa reproduction (la valorisation de la valeur) et ce qui est indispensable à cette reproduction sans être producteur de valeur en soi (le travail domestique notamment). Cette dissociation est aussi celle des genres, tels qu’ils sont exprimés (y compris dans ces aspects psychologique et subjectif) de façon bien spécifique dans la société capitaliste. Chacun des genres devient le masque de ces deux faces dissociées (mais insécables) : force de travail productif d’un coté pour le masculin, simple reproduction de la vie au sens large de l’autre pour le féminin.
      Ainsi la part d’ombre du travail productif (de valeur), ce sont toutes les activités qui sont improductives, mais qui sont transformées par le mouvement du capital pour servir indirectement à sa reproduction (et qui sont souvent des conditions nécessaires à cette même reproduction). Le capital constitue ainsi tendanciellement ces activités improductives à son image (d’où le coercitif), mais cela n’en fait pas pour autant la possibilité d’y appliquer l’exploitation d’une « force de travail » (et donc une opportunité de reproduire le capital lui-même)

      Contrairement à une vision superficielle du business model des plateformes numériques, telles que Google et Facebook, celles-ci ne vendent pas à leurs clients (les publicitaires et les annonceurs) des profils d’utilisateurs combinant informations démographiques et centres d’intérêts manifestés par leurs usages des contenus fournis par les plates-formes. Elles proposent plutôt un accès (payant) aux calculs effectués par leurs algorithmes (c’est là la véritable marchandise produite par les GAFA) pour lequel le client peut choisir une combinaison de données en entrée (effectivement de type localisation ou mot-clef) et qui fournit en sortie un élément d’interaction (généralement un lien navigable) intégré à la page servie à l’internaute et pointant vers le site du client, par exemple. Cette enchère sur les mots-clefs est juste un processus de formation des prix de marché (forme phénoménale superficielle qui manifeste la valeur dans la sphère de la circulation) et non pas la source d’une valeur reproduisant le capital. Ce processus de répartition de la valeur ne peut pas être décrit, même synthétiquement, comme de l’exploitation, au sens capitaliste, d’un travail abstrait de l’internaute producteur de données-marchandises, car la marchandise stricto sensu est constituée par le calcul, pour lequel le travail abstrait exploité est celui des employés – de Google et Facebook – en charge de la conception, de la réalisation et de la mise en œuvre des infrastructures numériques, aussi bien logicielles que matérielles. Par contre, il est indéniable que pour alimenter ces algorithmes, il faut « exploiter » le temps des internautes en les incitant, par leurs interactions au sein des plate-formes numériques, à remplir en permanence le réservoir de données requises. Mais cette part d’exploitation est celle d’une activité « à coté de l’économie », c’est-à-dire ne contribuant pas à la valorisation de la valeur, mais à la reproduction des conditions nécessaires pour que le processus puissent s’accomplir. En ce sens, le « travail » des internautes est comparable à celui accompli dans la sphère domestique. Et pour les mêmes raisons, ce travail n’est pas producteur de valeur. Car ce n’est pas l’achat ou la vente d’un bien – y compris immatériel – qui constitue la source de la (sur)valeur, mais les circonstances de sa production : a-t-il fait l’objet de l’exploitation d’un surtravail, i.e. de la vente par le travailleur pour un temps donné de sa force de travail, et non pas d’une activité concrète particulière ?

      L’activité d’une plateforme numérique est donc en soi (très) faiblement créatrice de valeur car elle contient (très) peu de travail productif (de survaleur) et que cela ne compense pas son éventuel (très) haut niveau de productivité. Comment expliquer alors la (très) forte valorisation des GAFAM ? Justement par le fait qu’ils opèrent dans la phase renversée du capitalisme où la création de valeur a été remplacée par sa simulation comme moteur de l’économie (y compris "réelle"). Leur valorisation n’est pas le reflet de leur capacité à produire de la valeur, mais à être des "porteurs d’espoirs" pour la production de titres financiers. Cette production doit toujours en effet avoir un point de référence dans "l’économie réelle" (Un indice quelconque corrélé à un espoir de production de valeur et projeté dans le futur). Dans le cas des plateformes numériques, ce point de référence, c’est l’accumulation permanente de données dont tous les acteurs de la sphère financière s’accorde à dire qu’elles sont les ressources pour de futures activités marchandes. Certes, ces activités seront marchandes, mais la quantité de valeur qu’elles produiront sera toujours décevante et il faudra donc se projeter encore dans de nouvelles simulations...

    • La cas exposé dans ce fil https://seenthis.net/messages/524134 mériterait une étude selon l’approche développée ci-dessus.

      Un article référencé (http://www.laviedesidees.fr/A-qui-profite-le-crime.html ) indique notamment :

      En proposant la forme « plateforme », Predpol se distingue des logiciels existants de cartographie du crime installés sur les ordinateurs de bureau (desktop) ou sur le réseau interne de la police (l’intranet). Predpol est une offre d’analyse du crime en temps réel qui prend la forme d’un tableau de bord, téléchargeable sur une simple application. Les données sont stockées sur le cloud. Les forces de police peuvent ainsi externaliser le coût de l’installation et de gestion de serveurs car la location du temps de calcul est intégrée dans l’offre.

      et plus loin :

      Quand bien même les forces de police comprendraient les limites de l’algorithme, elles ne renonceraient pas nécessairement à l’offre de Predpol, car l’efficacité prédictive de l’algorithme n’est pas la question cruciale aux yeux de la police. Pour celle-ci, l’enjeu principal est moins la prédiction des crimes qu’un management simplifié de l’action policière. [...] Ce qui compte, c’est de pouvoir optimiser et surtout contrôler ce temps de présence tactique dans l’espace à risques. Pour ce faire, Predpol intègre les données des systèmes de suivi GPS placés dans les voitures de police, ce qui permet ainsi d’optimiser le dosage de la présence des patrouilles de police selon les secteurs de la ville : le carré prédictif reste rouge sur la carte tant que la police n’y a pas patrouillé, il tourne ensuite au bleu lors des premiers passages, puis il apparaît en vert lorsque le policier a passé le temps suffisant et optimal calculé selon les ressources disponibles [...] Pour un responsable de secteur, Predpol apparaît comme un bon outil pour s’assurer que les policiers font bien leur travail préventif, souvent par la simple présence dissuasive, de manière aléatoire, mais sur une durée optimisée, dans les zones où le risque est estimé le plus haut. L’enjeu du predictive policing est de gérer, selon des critères gestionnaires, l’offre publique de vigilance quotidienne.

      Le « travail » des policiers (i.e. la patrouille) n’est plus qu’un carburant requis pour l’exécution d’un algorithme, qui n’est même pas celui mis principalement en avant comme argument publicitaire alors que c’est bien ce dernier qui fait la valeur (fictive) de la start-up...

      #digitalpolicelabor ?

    • Selon lui, la Toile a accompagné le basculement de l’idéal libéral classique de la liberté d’information vers un nouvel idéal plus radical, celui de la liberté de l’information elle-même. Toute information a le droit de circuler librement sur Internet, indifféremment à son contenu

      indifférence au contenu à la fois comme forme marchande et comme forme numérique.

  • Déconnexion(s) par Xavier de La Porte – Graphisme & interactivité
    https://graphism.fr/deconnexions-par-xavier-de-la-porte

    « je ne pense pas que nous ayons avec nos outils, et les services qu’ils proposent, un rapport d’addiction. Comme le disait le sociologue Antonio Casilli, si nous étions addicts à l’Internet, il faudrait dire alors que nous le sommes aussi de l’eau courante ou de l’électricité. Donc, oui, nous sommes de plus en dépendants de la connexion, mais nous n’en sommes pas addicts. La déconnexion n’est pas une nécessité physiologique. Elle est d’une autre nature. »

  • Antonio Casilli : « Poster sur Facebook, c’est travailler. Comment nous rémunérer ? » - Libération

    http://www.liberation.fr/economie/2015/09/11/antonio-casilli-poster-sur-facebook-c-est-travailler-comment-nous-remuner

    Signalé par @supergeante quelquepart !

    Le sociologue développe le concept de « digital labor », le travail qui ne dit pas son nom, produit par les internautes qui alimentent les réseaux sociaux. Il défend l’idée d’un « revenu de base universel » en taxant les grandes firmes numériques.

    #réseaux_sociaux #travail

  • Antonio Casilli : « Poster sur Facebook, c’est travailler. Comment nous rémunérer ? »
    http://www.liberation.fr/economie/2015/09/11/antonio-casilli-poster-sur-facebook-c-est-travailler-comment-nous-remuner

    "Le sociologue développe le concept de « digital labor », le travail qui ne dit pas son nom, produit par les internautes qui alimentent les réseaux sociaux. Il défend l’idée d’un « revenu de base universel » en taxant les grandes firmes numériques."(Permalink)

    #revenudebase #interview #emploi #réseauxsociaux

  • Antonio Casilli : peut-on encore aimer #internet ? - Rue89
    http://alireailleurs.tumblr.com/post/107391887633

    Très stimulante interview du sociologue Antonio Casilli sur Rue89… Peut-on encore aimer Internet ? 

    "Internet est moins le lieu d’une communication agressive, que celui d’une communication ambiguë, complexe, créatrice de malentendus, et pour laquelle nous n’avons pas encore tous les codes." (…)” Nous avons eu ce moment d’aveuglement nécessaire, ce moment où nous avons cru aveuglément en Internet, et les conséquences de ce moment ne sont pas négligeables. Car si le but, consistant par exemple à établir les conditions d’un débat vraiment démocratique, n’est pas encore atteint, nous avons tout de même fait le premier pas consistant à considérer ce but comme souhaitable. C’est un peu grâce à Internet si on considère comme souhaitable l‘“empowerment” citoyen, la transparence, l’ouverture des données, la rupture (...)

    #politique