person:charlotte nordmann


  • Misère de l’économie du développement, par Cédric Durand et Charlotte Nordmann | RdL La Revue des Livres
    http://www.revuedeslivres.fr/misere-de-leconomie-du-developpement-cedric-durand-et-charlotte-nordm

    Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, Poor Economics. A Radical Rethinking of the Way to Fight Global Poverty, New York, PublicAffairs, 2011, 320 p., 26,99 $ (traduction française à paraître au Seuil en 2012).


  • Esther Duflo : misère de l’économie du développement | RdL La Revue des Livres

    extrait de l’article de Cédric Durand et Charlotte Nordmann

    « Repenser radicalement la lutte contre la pauvreté », c’est ce que se proposent de faire Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee dans Poor Economics. Jusqu’à récemment, nous expliquent-ils, les politiques de lutte contre la pauvreté étaient élaborées sur la base de grands principes sans ancrage probant dans la réalité. L’introduction dans le domaine de la lutte contre la pauvreté de l’expérimentation aléatoire, ou « évaluation randomisée », permettrait enfin de sortir du sommeil dogmatique – des « idéologies » – pour entrer dans l’ère du pragmatisme et de la scientificité.

    Derrière ces formules aux noms imposants se cache un principe simple : l’extension au champ de l’économie du développement de la méthode des essais cliniques, en usage en médecine, afin de tester empiriquement la validité de politiques de lutte contre la pauvreté. Tout le travail du chercheur consisterait dès lors à définir une intervention, puis à l’appliquer à une population choisie de façon aléatoire pour déterminer les effets obtenus en comparant, au terme de l’intervention, la population choisie à un groupe de contrôle n’ayant pas fait l’objet du programme évalué. C’est ce principe que les auteurs de l’ouvrage et leurs équipes rassemblés au sein du laboratoire J-PAL au MIT sont parvenus à imposer ces quinze dernières années en économie du développement.

    De même que l’on évalue l’effet de nouveaux médicaments avant de les mettre sur le marché, pour savoir si un programme de lutte contre la pauvreté est efficace ou non, il faut le tester, nous disent-ils avec bon sens. Plutôt que de trancher la question sur la base de grands principes (comme « les gens ont besoin de liberté, pas d’aides » ou « les gens ont besoin d’aide pour accéder à la liberté »), il faut pouvoir concrètement et précisément mesurer les effets du programme. Par exemple, comparer ce qui se produit quand on distribue des moustiquaires gratuitement et quand on les propose à prix réduit, plutôt que de se déterminer a priori pour l’une ou l’autre option – les uns estimant que ce bien essentiel à la santé publique doit être gratuit, les autres affirmant que donner quelque chose le dévalue et nuit à son usage. Au final, des résultats sont obtenus et certains frappent l’esprit : telle étude montre l’effet considérable d’une mesure peu coûteuse – comme l’administration de vermifuges aux enfants pauvres, qui permet d’allonger leur scolarisation et conduit à une augmentation de leurs revenus à l’âge adulte (p. 272) ; telle autre montre l’importance d’un facteur qu’on aurait sinon négligé – comme le fait que, pour maîtriser leur fécondité, les femmes doivent certes avoir accès à des moyens de contraception, mais surtout y avoir accès sans le contrôle de leur mari (p. 116-117).

    À cette idée qu’il faut tester les politiques, les auteurs ajoutent qu’il est essentiel de comprendre la façon dont vivent et pensent les pauvres pour élaborer des politiques adéquates. Les évaluations aléatoires qui identifient les effets exacts de tel ou tel dispositif peuvent aussi permettre de saisir les « motivations » des comportements des pauvres, et à partir de là de concevoir de nouvelles mesures plus efficaces.

    L’écho rencontré par ces travaux est considérable : ils ont valu à leurs auteurs des prix prestigieux, ils ont bénéficié d’une couverture médiatique très large et ils sont devenus une référence incontournable pour les gouvernements, les ONG et des institutions économiques centrales comme la Banque mondiale. Les nombreuses études évoquées dans l’ouvrage attestent de ce succès. Poor Economics est ainsi une démonstration de force de ceux qu’on appelle les randomistas : il synthétise les résultats de leurs travaux sous une forme à la fois exhaustive et extrêmement accessible. Destiné à un lectorat bien plus large que le seul monde universitaire, cet ouvrage s’inscrit dans une stratégie de construction d’une nouvelle hégémonie dans le champ de l’économie du développement et de la lutte contre la pauvreté.

    Étant donné l’ampleur de ce phénomène, il est urgent d’adopter à son sujet un regard critique. Le point de départ est bien entendu de reconnaître qu’il y a quelque chose de précieux dans ce « retour à l’empirie », mais il faut aussitôt pointer le caractère excessif de l’engouement qu’il suscite. Il y a là quelque chose de surprenant, qui renvoie à la crise intellectuelle que subit l’économie du développement depuis le tournant des années 2000.

    Du point de vue de la démarche scientifique, la validité et la portée des résultats de l’expérimentation aléatoire posent des problèmes très largement sous-estimés. Sur le plan éthique, le rapport de pouvoir qui s’instaure entre chercheurs et sujets du test doit aussi être interrogé. Enfin, la neutralité idéologique à laquelle prétend cette démarche est largement illusoire : elle procède d’une entreprise dangereuse de dépolitisation des débats de politique économique.

    Article accessible par le lien proposé en fin d’article sur la page de RdL mentionnée ci-après :
    http://www.revuedeslivres.fr/esther-duflo-misere-de-leconomie-du-developpement


  • Esther Duflo : misère de l’économie du développement (La Revue des Livres)
    http://www.revuedeslivres.fr/esther-duflo-misere-de-leconomie-du-developpement

    La presse française lance un cocorico sonore et unanime : Esther Duflo, une économiste française, professeur d’économie du développement au MIT et titulaire d’une chaire au Collège de France, va conseiller Barack Obama sur les questions de développement. C’est le moment de relire un article remarquable, « Misère de l’économie du développement », publié par Cédric Durand et Charlotte Nordmann dans la première livraison de la RdL (septembre-octobre 2011). Alors que les médias français ont accueilli avec une complaisance étonnante Repenser la pauvreté d’Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee (Paris, Seuil, 2012), Cédric Durand et Charlotte Nordmann dévoilent les impensés et les confusions d’une pensée indigente. A lire ou à relire donc pour se prémunir des enthousiasmes médiatiques et entreprendre de poser une peu sérieusement la question de la pauvreté et du développement dans le monde. Source : La Revue des Livres

    • La force du discours de Banerjee et Duflo tient à sa capacité à s’imposer dans l’espace public de manière consensuelle, en jouant sur plusieurs cordes à la fois : celle de la scientificité, mais aussi celle du « bon sens (...) court-circuiter toute perspective systémique et de masquer en pratique les conflits d’intérêts et la domination, sans lesquels « la #pauvreté » – une réalité qui est loin d’être donnée de toute éternité – est inexplicable.

      voir aussi http://seenthis.net/messages/59467


  • Tigre de papier par Mathieu Léonard
    http://cqfd-journal.org/Tigres-de-papier

    C’est toujours avec beaucoup de curiosité qu’on soustrait des kiosques des gares La Revue des Livres, définie comme une « grande entreprise intellectuelle et politique économiquement précaire ». Le sixième numéro de la RdL est encore une fois riche et dense de grandes questions critiques qui rendent beaux-belles et intelligent-e-s ceux et celles qui s’y penchent : Chomsky et ses « interrogations fondamentales » sur le pouvoir et la liberté, Bourdieu et la sociologie de l’État, Angela Davis et la France, également un entretien foisonnant de Charlotte Nordmann avec les jeunes Aïcha, Ilhem, Nawel et Saloua sur leur rapport à l’école et à la culture, etc. Et puis, un article de Daniel Zamora qui nous invite à découvrir « un des philosophes italiens les plus importants de son pays » injustement méconnu en France : Domenico Losurdo. Ce penseur en appelle à une contre-histoire du libéralisme fort à-propos et, de fait, à repenser l’expérience du socialisme au XXe siècle. « Les bolchéviques [auraient] ainsi échoué à “établir une forme relativement stable de gestion du pouvoir” », avance-t-il en toute décontraction. Plus loin, on nous confirme très sérieusement que le socialisme politique était bien un « système inachevé » qui n’a malheureusement pas réussi « à penser l’importance de la limitation du pouvoir au sein de la nouvelle classe dominante » (doux euphémisme !). Fichtre, c’était donc ça ! Alors plutôt que de revenir à l’utopie et au messianisme des origines, il faudrait, selon Losurdo, revenir à l’éboration des « contenus concrets de ce qu’a été réellement l’expérience révolutionnaire ». C’est d’ailleurs à ce « socialisme réel » que s’est probablement référé Losurdo en commettant un calamiteux essai historique de réhabilition du petit fusilleur des peuples (cf. Staline : histoire et critique d’une légende noire, Aden, 2011), ouvrage sur lequel l’obligeant article omet d’insister.

    On trouvera par contre une recension dudit ouvrage de Losurdo dans À contretemps – à ne pas confondre avec la revue théorique Contretemps –, mais cette fois pour déplorer « l’existence d’un courant néo-stalinien qui cherche […] un écho dans les milieux dits radicaux au nom d’un anti-impérialisme de pacotille, prêt à justifier les pires dictateurs de notre époque. » Le Bulletin (libertaire) de critique bibliographique, qui « paraît au gré des lectures, des envies et des circonstances », revient par ailleurs sur un certain nombre de bouquins parus récemment. C’est de grande qualité, même si ici on aurait apprécié voir appuyer la critique à l’égard du dernier livre de Jean-Claude Michéa, dont la nostalgie aux contours parfois incertains et les cibles répétitives rejoignent si souvent les idées fixes des réactionnaires pontifiants.

    Autre revue précieuse et confidentielle, Nous autres (peut-être en référence à Zamiatine, qu’on lira favorablement pour se prémunir des « grands philosophes » du type de celui cité plus haut) reparaît après deux ans d’absence avec en débat les stratégies de l’insurrectionnalisme et ses impasses, ainsi qu’un témoignage poignant sur le séisme de L’Aquila. (nousautres@ptitcanardnoir.org)

    Toujours une impeccable tenue graphique et des contenus roboratifs pour le trimestriel Offensive. Une thématique au centre de ce numéro : l’Info en lutte(s). « Contrairement aux petits soldats du journalisme qui affichent une neutralité de façade et se tiennent à distance de leurs sujets, nous assumons et revendiquons notre subjectivité et notre appartenance au camp des minorités, des opprimé-e-s et des résistant-e-s. » Et de revenir sur les pratiques plurielles des médias auto-organisés, tels que CQFD… Ah oui, tiens, CQFD ! Dégotable en kiosque.


  • À l’école de l’autorité (Vacarme)
    http://www.vacarme.org/article1550.html

    Alors que l’école est généralement l’objet de faux-débats particulièrement stériles, Charlotte Nordmann fait œuvre de clarté avec des textes où les questions soulevées redeviennent constructives (et dont les interrogations mériteraient de sortir de l’école pour questionner l’ensemble de la société). À charge à chacun, d’y trouver un cheminement de réponse…

    On nous dit que le règne du caprice et du #divertissement s’est insinué jusque dans l’#école, ce lieu où l’#autorité semble la plus naturelle, la plus légitime, parce que fondée sur une inégalité apparemment incontestable et imposée pour le seul bien des intéressés. On nous dit que l’autorité du maître a été ruinée, que la supériorité de son âge et de son savoir n’est plus reconnue, que son utilité même est contestée. […] On évoque tout cela pêle-mêle ou successivement, pour conclure que l’école serait désormais dans l’incapacité de remplir sa fonction de transmission d’un patrimoine culturel.
    Le plus frappant dans ces discours est leur force de conviction au regard de leur peu de fondement. Sans entreprendre de rendre raison de cette puissance, contentons-nous de remarquer que ces discours ont pour effet de nous masquer ce qui partout apparaît, dès qu’on parvient à entamer le sentiment d’évidence qui empreint trop souvent notre perception de l’école, à savoir l’omniprésence de relations d’autorité. […]
    Le seuil de #violence toléré à l’école est aujourd’hui singulièrement bas, comparé à ce qu’il a pu être dans les années 1950, par exemple, la nouveauté résidant évidemment en cela que la réaction aux transgressions des règles de « civilité » ne fait plus intervenir seulement l’autorité de l’institution scolaire, mais également l’autorité de la police, de l’institution judiciaire, voire de la psychiatrie.
    […] si l’on se préoccupe, par des moyens d’ailleurs problématiques, d’« intéresser » les élèves, l’activité à l’école relève pour ainsi dire toujours de l’#obligation. À l’école, la #contrainte est omniprésente, il n’est quasi rien qu’on ne fasse sous la menace. […] Le peu d’efficacité de la masse considérable d’injonctions dont les élèves sont assaillis n’entame pas la constance avec laquelle elles sont invariablement proférées. Et la diffusion du modèle du « #contrat » à l’école n’a fait que compliquer un peu plus les choses, marquant la volonté de faire intérioriser la contrainte par l’élève, de sorte que son indiscipline est jugée d’autant plus scandaleuse et appelant des conclusions définitives, tandis que l’élève lui-même est poussé à s’estimer seul responsable de la situation.
    La confusion la plus complète règne à l’école quant à savoir si son but premier est de discipliner les élèves ou de leur permettre d’apprendre quelque chose. […]
    Qu’il doive y avoir une part de contrainte dans l’#éducation, ce n’est pas ce que nous contestons. Mais ce qui est frappant dans l’école, c’est que la contrainte est partout. Les espaces, les domaines d’activité où les élèves choisissent de s’appliquer à telle ou telle chose, de leur propre initiative, sans sanction extérieure, sont extrêmement rares. […]
    C’est pourquoi l’école produit une véritable #infantilisation, en encourageant la soumission inconditionnelle à des normes dont la validité n’est que rarement remise en question. Chez les élèves les plus performants, cela peut atteindre des proportions étonnantes : à travailler parce qu’« il le faut », sans savoir pourquoi, sinon parce qu’on les assure que c’est la voie obligée pour « réussir », ils en viennent à n’être plus capables de produire que sous la pression d’une exigence immédiate, à ne plus s’estimer capables de juger par eux-mêmes de leur travail, à douter constamment d’eux-mêmes […]. Ce modèle n’est-il pas celui d’une absence totale d’#autonomie — si du moins l’on entend par là la capacité à se donner sa propre loi, et non la propension à accepter docilement celle qu’on vous impose ? […]
    Pour sortir du rapport duel entre le maître et l’#élève, rapport essentiellement fondé sur la contrainte, il peut être utile d’introduire entre eux des tiers : à partir du moment où la classe se structure autour d’outils, d’instruments, […] et non simplement de « s’exercer » pour être évalué par le maître, le travail cesse d’être motivé essentiellement par l’obéissance à son autorité. […]
    L’omniprésence de la contrainte a pour autre effet problématique que la question du sens des #savoirs enseignés se voit évacuée de l’acte d’enseignement […]. Les savoirs sont ainsi le plus souvent transmis sous une forme dogmatique, sans qu’il soit fait état de la façon dont ils ont été constitués, de ce sur quoi ils reposent, ni des problèmes qu’éventuellement ils posent, des polémiques qu’ils suscitent. […]
    Cette vision dualiste contribue à décourager toute mise en question de ses propres opinions, toute interrogation sur leurs fondements. Elle présuppose qu’il y a entre le monde de l’« opinion » et des savoirs non académiques et le monde des sciences de l’histoire et de la société une rupture épistémologique, ce qui est pour le moins discutable. Elle peut induire une acceptation acritique de ce qui est perçu comme un savoir incontestable ; elle nourrit le respect pour les « experts », à l’heure où cette figure est l’un des moyens les plus actifs de la négation de la politique et de son assimilation à une pure et simple « gestion », aussi « rationnelle » que possible. […] On comprend dès lors qu’à l’autorité de l’école, les élèves ne se sentent autorisés à opposer qu’une autorité supérieure, un autre discours dogmatique, celui de la religion.
    Se construit ainsi un discours fermé, qui entend donner des cadres mais tend à interdire en réalité son propre dépassement, un discours dont l’objectif est de paraître le plus complet possible, lorsqu’il devrait, pour constituer un véritable #apprentissage intellectuel, faire au moins soupçonner combien il est insuffisant et provisoire. Ainsi, ce qui devrait induire une augmentation de la puissance d’agir devient un facteur d’impuissance. […]
    Ce n’est pas sans raison que les rapports d’autorité qui règnent à l’école sont si rarement remis en question. Ils sont protégés par la croyance selon laquelle l’institution scolaire n’aurait pour fin que le « bien » des élèves, et serait le lieu d’une diffusion universelle de savoirs et de #compétences. Or, ce n’est qu’à partir du moment où l’on reconnaît que l’école est, tout autant, une instance de classement et de hiérarchisation, que l’on peut commencer à s’interroger sur l’ambiguïté de ce qui s’y joue. Ce n’est que sur ce fond que l’on peut comprendre pourquoi son autorité peut être contestée pratiquement par ceux qu’elle n’« élimine » plus, ou bien moins qu’auparavant, mais qu’elle continue à classer et à reléguer. Ce n’est qu’à partir de là que l’on peut voir à quel point l’école peut être une école de #soumission à ce qui est — de sorte qu’il faudrait s’inquiéter non pas de la ruine de son autorité, mais plutôt du peu de contestation que celle-ci suscite.

    #freinet #pédagogie_institutionnelle


  • Peut-on défendre l’école sans la critiquer ?, par Charlotte Nordmann | RdL La Revue des Livres
    http://www.revuedeslivres.fr/peut-on-defendre-lecole-sans-la-critiquer-par-charlotte-nordmann-2

    Une nouvelle école serait en train de naître sous nos yeux, soumise tant dans son fonction­nement que dans ses finalités à la logique de la marchandisation. Mais à mettre ainsi en scène la lutte inégale entre l’école et le néolibéralisme, on s’expose à oublier l’ambiguïté de l’école. Or c’est précisément cette ambiguïté qu’il importe d’analyser si l’on veut pouvoir combattre avec un tant soit peu de force les évolutions actuelles.

    Une analyse très fine et critique de l’école non seulement telle qu’elle devient (pour le pire) mais aussi telle qu’elle fut et qu’elle est : à ne pas idéaliser. Ses méthodes et ses principes ne sont pas forcément étrangers au néolibéralisme mais pourraient bien, au contraire, en constituer le (un des) terreau(x). [accès payant]