person:christian laval

  • "Aujourd’hui, internet est assailli par des entreprises et des États”
    https://www.actualitte.com/article/interviews/aujourd-hui-internet-est-assailli-par-des-entreprises-et-des-etats/90554

    À ce titre, comment prévenir la dérive de l’ultra-surveillance, quand personne ne semble pouvoir freiner l’évolution des Intelligences Artificielles ni des géants du web  ?

    Philippe de Grosbois : L’essentiel est d’aborder la question de la protection de la vie privée comme un enjeu collectif, même si intuitivement, on le voit comme un enjeu personnel et intime. Ce n’est pas seulement en configurant mieux son téléphone ou en encryptant ses mails qu’on protègera notre vie privée, c’est en intervenant de manière globale sur la collecte effrénée de données. Il faut donc aller à la source et stopper cette accumulation d’informations sur nous. Les données peuvent être utiles, mais il est nécessaire de revoir radicalement les conditions dans lesquelles elles sont produites, accumulées, traitées et utilisées.

    Vous envisagez «  nos espaces numériques de communication  » comme des communs. Quelles responsabilités et devoirs cela implique-t-il selon vous, pour les différents usagers et acteurs du net  ?

    Philippe de Grosbois : Les licences Creative Commons et celles protégeant le logiciel libre mettent en lumière une responsabilité importante pour préserver le caractère commun d’une création ou d’un espace : les règles de ces licences cherchent à interdire leur appropriation privée. C’est ce à quoi font référence Pierre Dardot et Christian Laval lorsqu’ils insistent sur le fait que les luttes vers le commun doivent chercher à «  instituer l’inappropriable  ». Ces espaces doivent être développés et entretenus par et pour la population.

    [Extrait] Les batailles d’internet de Philippe De Grosbois

    Par ailleurs, la construction d’espaces démocratiques par lesquels il est possible pour un très grand nombre de gens de diffuser massivement des idées pose des défis d’un autre ordre. Comment devrait-on les construire pour décourager la démagogie, le harcèlement, la désinformation et la mise à l’écart de voix déjà marginalisées  ?

    Comment stimuler la pensée critique, une parole multiple, le dialogue horizontal et la construction d’alliances  ? Il s’agit de questions qui impliquent non seulement les informaticiens, mais aussi des militants plus «  classiques  » : féministes, anti-racistes, syndicalistes, écologistes... Seul un tel travail concerté nous permettra de construire les agoras dont nous avons besoin.

    Philippe de Grosbois – Les batailles d’Internet Assauts et résistances à l’ère du capitalisme numérique – Editions Ecosociété – 9782897193652 – 18 €

    #Internet #Surveillance #Capitalisme_numérique


  • Éloge des communs
    http://www.francoisdebeaulieu.fr/eloge-des-communs

    Il faut souligner à quel point la « paresse » et « l’esprit routinier » des paysans bretons ont pu être stigmatisés par les brillants esprits ne comprenant rien au subtil agrosystème des landes et aux valeurs profondes de la communauté paysanne. La sociologue Martine Ségalen a avancé à ce sujet la très intéressante hypothèse « d’une société à finalité non productiviste où l’économie et le social sont mêlés ».

    En fait, le refus de partager et de défricher les landes aurait eu au moins autant de profondes raisons socioculturelles que technico-économiques. Dans son livre Stone Age Economics (1972), traduit en français sous le titre Âge de pierre, âge d’abondance, l’anthropologue Marshall Sahlins (né en 1930) a souligné que les économies primitives avaient constitué de véritables sociétés d’abondance où le travail contraint était réduit à sa plus simple expression.

    Pour seul exemple résumant l’état d’esprit des sociétés de chasseurs-cueilleurs, cette réponse d’un nomade à qui l’on proposait de se sédentariser en lui offrant graines, terre et outils : « Pourquoi consacrer plus de temps à la production de nourriture alors qu’il y a tant de noix mongo-mongo de par le monde ». Un aliment abondant dans la nature offre les moyens de la résilience nécessaire. De même, le système économique qui s’est épanoui au XVe siècle avec l’introduction du blé noir garantissant la base de l’alimentation dans un système d’élevage fondé sur le pâturage extensif, laisse deviner une forme d’équilibre propice aux productions culturelles. Les cultures d’exportation, blé et toiles de lin et de chanvre, venant en complément et assurant les productions de prestige (enclos paroissiaux) sans déstabiliser les bases profondes de la société. Il faut peut-être se rendre à l’évidence : les paysans bretons étaient parfaitement conscients du fait que le défrichement des landes leur imposait de changer de vie alors qu’ils n’en avaient aucun désir.

    Mais la question du partage des terres ouvre sur bien d’autres perspectives que nous ne pourrons traiter ici. Nous avions relevé la déclaration du premier préfet d’Ille-et-Vilaine, Nicolas-Yves Borie, qui écrivait en 1801 que « l’état de communauté entraîne la destruction ». C’est à peu de choses près la thèse qu’a défendu en 1968 le biologiste Garrett Hardin (1915-2003) dans la revue Science sous le titre « La tragédie des communs » (The Tragedy of the Commons). L’idée de Garrett Hardin est que « les communs » (qui pour lui intègrent les zones de pâturage mais aussi les parcs publics, les réserves naturelles, la sécurité sociale et même l’air que l’on respire) font l’objet d’une surexploitation par chaque individu aux dépends des autres afin de maximiser son profit. Seul le régime de la propriété privée est aux yeux de l’écologue américain en mesure de préserver la durabilité des ressources. La polémique ouverte par ce texte qui apportait de l’eau au moulin néolibéral en construction est au cœur d’un débat toujours actuel. Il a, en effet, contribué à relancer la réflexion concernant les communs voire, depuis quelques années, « le commun », incluant aussi, par analogie, le champ d’Internet. De très nombreux auteurs appuient leur réflexion sur le mouvement des enclosures en Grande-Bretagne qui a marqué la pensée économique, sociale et politique depuis le XVIIIe siècle. Même un ouvrage récent comme Commun, essai sur la révolution au XXIe siècle écrit par le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval, ne cite aucun exemple français.

    On aura compris, espérons-le, qu’il y a dans l’histoire des landes de Bretagne la matière pour mieux appréhender le fonctionnement d’autres modèles sociaux que ceux qui font la part belle à un État tout-puissant ou à un marché totalement libéré. C’est ce que suggère Grégory Quenet dans son ouvrage Qu’est-ce que l’histoire environnementale ? quand il affirme que « la gestion collective offre de nombreux exemples historiques d’une gestion soutenable plus efficace que la propriété privée ». Souvenons-nous, par exemple, du procès concernant les landes de Lanveur à Languidic ; il illustre parfaitement le fait que l’usage des communs relève essentiellement d’un droit non-écrit et se fonde sur sur un savoir-vivre populaire qui est le meilleur gardien de la durabilité du patrimoine commun. Les « pauvres de la paroisse » ne sont pas d’égoïstes rapaces qui raclent jusqu’à la roche les maigres landes dont ils peuvent disposer alors que leur besoin en mottes pour faire du fumier ou du feu est sans aucun doute important. Ils sont en fait les gardiens du système menacé par un individu qui, précisément, fonde son pillage irréversible en invoquant le droit du propriétaire du sol. Le commun, c’est d’abord une volonté de vivre ensemble, d’avoir un avenir et de renforcer périodiquement les liens des hommes entre eux. L’écobuage et la fête qui s’y déploie sont précisément, comme nous l’avons dit, l’occasion de renforcer les liens autour d’un moment très particulier d’appropriation privative temporaire. Le groupe social contrôle et autorise.

    Francois de Beaulieu

    #communs #développement_durable #sortir_de_l'économie


  • Le Commun : la nouvelle alternative - YouTube
    https://www.youtube.com/watch?v=I8ojfBD1diA

    Très riche présentation en une heure de la question des communs (et du commun). Des pratiques aux revendications instituantes.

    Le Commun est désormais le terme central de l’alternative au néolibéralisme. Les revendications autour du commun sont apparues dans le mouvement altermondialiste et écologique à la fin des années 90. Elles ont pris pour référence l’ancien terme de “commons ”, en cherchant à s’opposer à ce qui était perçu comme une “nouvelle vague d’enclosures ”. Commun est aussi le terme de référence d’une intense réflexion théorique et de nombreux travaux empiriques, à l’initiative d’Elinor Ostrom, portant sur la gestion des ressources collectives. Com- mun est en ce sens le nom d’une résistance à l’appropriation capitaliste et étatique et d’une recherche pratique de nouvelles formes d’autogouvernement. C’est cette donne nouvelle, ce moment singulier, que Christian Laval, professeur de sociologie à l’université Paris Ouest Nanterre la Défense, nous propose d’analyser.

    #Communs #Christian_Laval #Conférence


  • De l’Antiquité à la ZAD, des idées en commun
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/05/27/de-l-antiquite-a-la-zad-des-idees-en-commun_5305272_3232.html

    Par Claire Judde de Larivière (Historienne)

    L’air que nous respirons appartient à tout le monde. Le savoir scientifique sur lequel se fondent la médecine ou l’exploration spatiale tout autant. Matérielles ou immatérielles, les ressources naturelles comme les connaissances forment un bien commun que l’humanité a en partage et qu’elle se doit de protéger. C’est l’idée qui porte aujourd’hui de nombreux projets collectifs dans des espaces sociaux très variés.

    Une idée sans étiquette

    La ZAD de Notre-Dame-des-Landes en est un bon exemple, où la défense du commun sert de justification à une occupation des lieux et à leur mise en valeur collective. Les habitats partagés qui se multiplient promeuvent quant à eux la nécessaire articulation entre des espaces privés et des espaces de vie commune. Et l’encyclopédie en ligne collaborative Wikipédia, créée en 2001, trouve son origine dans ce désir de faire de la connaissance une ressource libre de droit (les commons).

    Utopique ou alternatif, porté par une colère révolutionnaire ou une aspiration familiale au confort collectif, par des zadistes ou des ingénieurs de la Silicon Valley, le commun est aujourd’hui une idée sans étiquette, qui permet des formes d’engagement d’une immense variété, dans leurs objectifs comme dans leurs modalités. Cela explique sans doute le succès sans limite d’une telle notion. Les sciences sociales ne s’y sont pas trompées et s’en sont emparées pour tenter d’en dénouer les strates sémantiques comme les innombrables champs d’application (Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, de Pierre Dardot et Christian Laval, La Découverte, 2014).

    L’histoire n’est pas en reste, car si le commun irrigue aujourd’hui de multiples projets politiques, il ne faut pas oublier sa dimension historique. L’idée de bien commun fonde la culture européenne, de l’invention du politique dans la Grèce ancienne (ta politika, au temps de Périclès, désigne les affaires communes dont les citoyens peuvent et doivent se soucier) à l’émergence des communismes au XIXe siècle. Dans la longue durée, on retrouve, mutatis mutandis, cette aspiration à protéger ou atteindre des biens, des valeurs, des principes, relevant du commun.

    Espaces politiques autonomes

    Dans les villes et les campagnes médiévales, on voit ainsi se déployer des actions et des discours, par les princes comme par les gens ordinaires, qui affirment leur souhait de construire ensemble et de préserver le bien commun. A partir du XIe siècle, c’est par exemple le cas des célèbres « communes », ces villes au statut nouveau qui négocient avec les seigneurs locaux des libertés et des privilèges pour créer des espaces politiques autonomes. Le destin de cités comme Florence ou Venise suffit à rappeler le succès de telles initiatives. Dans les îles Britanniques, à la même époque, se mettent en place des structures qui fondent encore aujourd’hui le droit et l’organisation institutionnelle, la Common Law et la House of Commons.

    Dans les campagnes de toute l’Europe, les communautés rurales défendent l’usage coutumier des biens communaux : ces forêts, prés et landes où faire paître les bêtes et récupérer du bois sont l’objet de luttes entre paysans et seigneurs, ces derniers cherchant constamment à en limiter l’accès et à les privatiser. Enfin, dans une chronologie étirée de Thomas d’Aquin aux Lumières, la pensée politique est irriguée par le « bien commun », un idéal que le pouvoir doit viser et garantir. La notion constitue donc un socle essentiel des idées politiques, qui articule dès l’origine deux dimensions : le commun, un modèle théorique qui garantit le vivre-ensemble ; les communs, des biens et des ressources qui appartiennent à tous et dont la conservation oblige à travailler de concert.

    Encore aujourd’hui, ces deux niveaux inspirent des actions de nature fort différente. On retrouve finalement ce qui faisait déjà la force du concept au Moyen Age. Le commun est un motif de politisation revendiqué par des acteurs si variés que leurs aspirations en apparaissent presque contradictoires. Il en est de même des formes et moyens d’action, qui semblent parfois irréconciliables. C’est sans doute en cela que le commun demeure si fascinant, lui qui appartient à tous : aux détenteurs du pouvoir, qui continuent d’en faire un horizon d’attente rhétorique, comme aux zadistes ou aux chercheurs en sciences sociales.

    #zad #nddl #Notre_Dame_des_Landes #communs #commune


  • Pierre Bourdieu, cible et repère

    http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/11/pierre-bourdieu-cible-et-repere_5240483_3232.html

    Dans le débat public, le nom du chercheur, mort en janvier 2002, resurgit à chaque attaque contre la sociologie. C’est parce qu’il a marqué la discipline : les querelles autour de son œuvre sont à la mesure de son importance.

    A chaque attaque contre la sociologie, le nom de Pierre Bourdieu resurgit. En 2015, il était déjà dans la ligne de mire de l’essayiste Philippe Val, qui s’en prenait au « sociologisme » dans ­Malaise dans l’inculture (Grasset). Quand l’ancien premier ministre Manuel Valls déclare, quelques mois plus tard, qu’« aucune excuse sociale, sociologique et culturelle » ne doit être cherchée au terrorisme, c’est encore à lui qu’on pense.

    Et c’est toujours lui qui est au cœur d’une charge venue, cette fois, de l’intérieur de la discipline : dans Le Danger sociologique (PUF, 2017), qui a suscité un émoi médiatique, Gérald Bronner et Etienne Géhin accusent Bourdieu d’avoir contribué à propager la « théorie du déterminisme social », sans considération pour la liberté des acteurs sociaux.

    « Les progrès de la neurobiologie et des sciences cognitives ne permettent plus aux sociologues de tout ignorer des ressources d’un organe qui est le moyen de la pensée, de l’intelligence, de l’inventivité, du choix, et par là, d’un certain libre arbitre », écrivent-ils.
    Gérald Bronner, professeur à l’université Paris-Diderot, persiste et signe : « Tout n’est pas prédictible. Si un chercheur n’est jamais surpris par ses résultats, c’est quand même un problème ! » Dans la foulée, la revue Le Débat consacre notamment son numéro de novembre-décembre 2017 à « la sociologie au risque d’un dévoiement » ; la sociologue Nathalie Heinich, très virulente, y reproche au « courant bourdieusien » la reprise « de grilles de perception du monde directement importées du vocabulaire militant ».

    Mais pourquoi ce chercheur agite-t-il autant le débat public seize ans après sa mort ? Comment expliquer que l’évocation de son seul patronyme continue d’échauffer les esprits dans la sphère publique ? Ou autre façon de poser la question : y a-t-il un Pierre Bourdieu médiatique, qui sentirait encore le soufre, et un Pierre Bourdieu académique, devenu un auteur classique ?

    Crispations hexagonales

    Il est vrai que brandir son nom revient à raviver des crispations hexagonales. Comme le rappelle Marc Joly, chercheur associé au CNRS, membre du Laboratoire Printemps et auteur d’un essai à paraître sur le sociologue :

    « Il fait partie des quatre grands noms de la sociologie française des années 1970, avec Michel Crozier, Raymond Boudon et Alain Touraine. Tous se sont retrouvés susceptibles d’être jugés par Raymond Aron. Mais celui qui est reconnu, c’est Bourdieu. »

    En effet, dès les années 1960, les travaux sur l’Algérie de ce normalien, fils de postier, attirent l’attention de la sommité, qui en fait son assistant. Bourdieu est âgé d’à peine plus de 30 ans quand il se voit confier le poste de secrétaire du Centre de sociologie européenne.

    Il rêve de réveiller une discipline qui a perdu de son crédit et d’y réinjecter une ambition scientifique. En tant qu’agrégé de philosophie et ancien élève de l’Ecole normale supérieure, il a toute légitimité pour le faire. Dans Le Métier de sociologue (Mouton/Bordas, 1968), Bourdieu fixe, avec Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron, les principes élémentaires de la discipline. Son champ d’influence s’étend très vite : déjà directeur d’une collection aux Editions de Minuit, il fonde une revue, Actes de la recherche en sciences sociales, qui existe toujours, crée le Centre de sociologie de l’éducation et de la culture, et dirige, enfin, le Centre de sociologie européenne, qui fusionnera avec le Centre de recherches politiques de la Sorbonne.

    En 1982, il obtient la chaire de sociologie au Collège de France, qu’il occupera vingt ans. « Bourdieu a marqué l’espace académique », résume le sociologue Stéphane Dufoix, professeur de sociologie à l’université Paris-Nanterre. « Une des caractéristiques de la postérité de Bourdieu, c’est qu’il est le seul à avoir réussi à faire école parmi les sociologues français de sa génération. Rares sont, par exemple, les chercheurs en sciences sociales qui se réclament exclusivement de l’influence de Raymond Boudon », ajoute Philippe Coulangeon, directeur de recherche au CNRS.

    Aujourd’hui, ses héritiers sont actifs, à l’image de Frédéric Lebaron, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure Paris-Saclay, Gisèle Sapiro ou Louis Pinto, tous deux directeurs de recherche au CNRS. Mais l’influence du maître va bien au-delà du cercle de ses disciples : « A quelques exceptions près, les grands noms de la sociologie française encore en activité sont tous d’anciens proches ou d’anciens collaborateurs de Bourdieu : Jean-Claude Passeron, Luc Boltanski, Nathalie Heinich, Jean-Louis Fabiani, Bernard Lahire… », ajoute Stéphane Dufoix.

    Les tensions que suscite une recherche sont évidemment proportionnelles à son influence. Bourdieu a touché à tous les domaines : la justice, la littérature, les médias, la religion, l’école… Pour décrire le monde social, il a inventé des outils efficaces : le terme « habitus », par exemple, permet de rendre compte du processus qui conduit les gens à incorporer des manières d’agir et de penser propres au contexte dans lequel ils grandissent et vivent, donc à leur milieu social, au pays dans lequel ils sont nés, à leur genre, leur rang dans la fratrie ou à leur carrière professionnelle. La notion de « champ », qui vient en complément, désigne les contextes différenciés – artistique, politique ou encore économique – dans lesquels se forme et s’exprime l’habitus. La fréquentation précoce d’un champ permet, enfin, d’accumuler des « capitaux », et en particulier du « capital culturel », lequel renvoie au niveau de connaissance d’un individu, à ses diplômes comme à ses goûts littéraires ou musicaux.

    « Beaucoup ont critiqué Bourdieu parce que c’est lui qui dominait scientifiquement et qui continue de le faire. Et, d’une certaine manière, c’est normal : dans une discipline, on se bat pour essayer de trouver les failles et de faire avancer les problèmes », souligne Bernard Lahire, professeur à l’Ecole normale supérieure de Lyon et membre du Centre Max-Weber. Lui-même admet volontiers avoir voulu « tuer le père » : « On me l’a souvent dit et ça ne me gêne pas. La science n’est que dépassement permanent de l’acquis. On passe notre temps à critiquer nos maîtres. Mais la question est de savoir si le meurtre est parfait. Je veux être reconnu comme un tueur professionnel ! », ­blague-t-il. « La plupart des sociologues qui ont été formés par Bourdieu ont voulu tuer le père pour tenter de fabriquer quelque chose de singulier », confirme Stéphane Dufoix.

    Mais la controverse actuelle lancée par Gérald Bronner est d’une autre nature. Il ne s’agit pas d’un dépassement ou d’une critique. L’élève de Raymond Boudon rejoue plutôt une bataille des idées née dans les années 1970. Pour aller vite, deux courants s’opposent alors : le déterminisme, qui veut que les individus soient façonnés par les structures sociales, et l’individualisme méthodologique, qui insiste sur la liberté des acteurs sociaux. C’est la fameuse querelle avec Raymond Boudon, qui s’est invitée dans les manuels scolaires.

    En 1973, ce dernier publie en réponse au courant déterministe L’Inégalité des chances (Fayard). Pour Boudon, la réussite des enfants est moins corrélée à leur origine sociale qu’aux attentes des parents vis-à-vis de l’école. L’ouvrage divise « structuralistes » et « individualistes », au prix de raccourcis de chaque côté. La querelle est-elle aujourd’hui dépassée ? « L’opposition déterminisme/liberté continue de sous-tendre le débat en sciences sociales sous des formes diverses. Ce sont cependant de fausses oppositions le plus souvent, explique Gisèle Sapiro. Ce n’est pas parce qu’on réfléchit au poids des structures sociales sur les individus qu’on est déterministe au sens strict. Le déterminisme causal ne s’applique pas aux sciences sociales, qui relèvent du domaine de la probabilité. Bourdieu parle de dispositions, et non de conditionnement au sens du béhaviorisme. » Il n’empêche : si elle est moins rigide qu’il n’y paraît, la théorie de Bourdieu reste assez tranchante. Elle ramène au rang de mythes de grands idéaux : « Ce qui rend ses concepts insupportables aux yeux de certains, c’est qu’ils remettent en cause la liberté, par exemple, ou la méritocratie », suggère Marc Joly.

    A la mort de Bourdieu, en 2002, Alain Touraine déclare, au passé : « Il était une référence positive ou négative indispensable. » Peut-être pressent-il alors que cette relation passionnée, mélange d’amour et de haine, va devoir évoluer. Et, en effet, débute à ce moment-là une période de latence. Le fantôme de Pierre Bourdieu plane sur les sciences sociales, mais plus grand-monde n’ose s’en revendiquer. L’auteur de La Misère du monde (Seuil, 1993) sent le soufre, probablement aussi en raison de la forme qu’a prise son engagement politique dans les dernières années de sa vie, et notamment à partir des grandes grèves de l’automne 1995 contre le « plan Juppé ». Ce que d’aucuns considèrent comme une entorse à l’exigence de « neutralité axiologique » héritée de Max Weber rejaillit soudain sur l’ensemble de son œuvre.

    Nouvelle génération de chercheurs

    En tout état de cause, « à la fin de la vie de Bourdieu, et peut-être encore plus après sa mort, être ouvertement bourdieusien était un handicap pour le recrutement, par exemple au CNRS. Quand j’ai soutenu ma thèse, en 2010, on ne pouvait toujours pas vraiment le citer sans risque. On parlait d’“espace” plutôt que de “champ”, de “ressource” plutôt que de “capital” », témoigne Wilfried Lignier, membre du Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP). En 2012, la publication aux éditions du Seuil d’un premier cours au Collège de France – Sur l’Etat – marque une nouvelle étape dans l’héritage.

    Et, dans la foulée du succès que celui-ci rencontre à l’étranger, les usages commencent à changer dans l’Hexagone. Désormais, mobiliser ses concepts, sans réinventions ni reformulations, est davantage possible. Une nouvelle génération de chercheurs, indifférente à l’ancienne guerre des chefs, pioche dans cette boîte à outils pour comprendre le métier d’agent immobilier, les relations entre enfants dans les cours de récréation, les choix d’école par les parents, la récupération des victimes d’un accident vasculaire cérébral (AVC), les tensions dans le corps des officiers de l’armée de terre, l’entre-soi dans les clubs de loisirs privés…

    « Cette référence à Bourdieu est en train de devenir positive, voire incontournable dans certains domaines de recherche », avance M. Lignier. Au risque de perdre de son mordant ? De l’avis de Philippe Coulangeon, « le capital culturel, par exemple, est aujourd’hui une notion banalisée dans les sciences sociales, mais beaucoup d’auteurs l’utilisent pour désigner seulement les ressources culturelles, alors que Bourdieu, plus exigeant, l’utilisait en référence à la notion marxiste de capital. En voyageant dans le temps et dans l’espace, ces concepts finissent parfois par s’affadir ». L’œuvre est en tout cas un canon de la discipline.

    « Dès les années 1980, La Distinction [Minuit, 1979] a largement contribué à la reconnaissance académique de Bourdieu à l’étranger. Et depuis sa mort, tandis que des colloques lui étaient consacrés aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Inde ou au Chili, il est devenu un classique », affirme Gisèle Sapiro. Entre 2003 et 2012, il grimpe dans les statistiques américaines, au point de devancer Emile Durkheim (1858-1917) : il devient le sociologue le plus cité aux Etats-Unis selon la revue European Journal of Sociology, qui souligne « un taux de croissance fortement positif ».

    En France, depuis une décennie, une abondante production bibliographique le prend pour objet afin de le discuter, de le présenter, le relire, le vulgariser : depuis le Pourquoi Bourdieu (Gallimard, 2007), de Nathalie Heinich, ont suivi trois publications intitulées Pierre Bourdieu, par Patrick Champagne (Milan, 2008), Edouard Louis (PUF, 2013) et Jean-Louis ­Fabiani (Seuil, 2016). Et deux autres ouvrages sont attendus rien que pour le mois de février : Foucault, Bourdieu et la question néolibérale, de Christian Laval (La Découverte), et Pour Bourdieu (CNRS), de Marc Joly.

    Les anciens conflits sont en voie de s’apaiser, les positions sont moins binaires, la discipline plus spécialisée et aussi plus éclatée. « En fait, la sociologie française actuelle est surtout dominée par une absence d’école. Il n’existe pas de paradigme dominant, pas de véritable conflit entre deux manières d’interroger le social », affirme Stéphane Dufoix. Dans ce climat dépassionné, la polémique récente ressemble donc plutôt à un ultime soubresaut. Volonté de se positionner dans un champ aujourd’hui éclaté pour créer la surprise ? Tentative pour se frayer un chemin vers le monde médiatique et intellectuel ? Les deux se mêlent, selon Arnaud Saint-Martin, chargé de recherche au CNRS, qui y voit une « stratégie d’intervention médiatique ainsi que, in fine, une recherche de pouvoir institutionnel dans la discipline ».

    Match déterminisme/liberté

    Pour Olivier Galland, directeur de recherche au CNRS, « Gérald Bronner veut redonner vie et visibilité dans la vie intellectuelle au courant de l’individualisme méthodologique, orphelin en France depuis la mort de Raymond Boudon [en 2013]. Ce courant n’a jamais été très puissant en France, beaucoup moins que dans la sociologie internationale. Même s’il va falloir d’abord juger sur pièces à partir des travaux de recherche qui seront produits, ce n’est pas une ambition médiocre ». Lui pense que la postérité n’a pas encore fait son œuvre et que le canon n’est pas fixé ad vitam aeternam : « C’est une question de cycle ou de mode. Attendons de voir si les concepts de Bourdieu résistent au temps… »

    Reste que le match déterminisme/liberté semble aujourd’hui quelque peu anachronique, à en croire les usages qui sont faits des concepts sociologiques par une génération qui ne se reconnaît pas dans les guerres de tranchées. « La sociologie telle qu’elle se pratique aujourd’hui est loin de ces traditions représentées par deux ou trois totems sur lesquels on serait censé gloser pour toujours », affirme Arnaud Saint-Martin. Le sociologue Marc Joly préfère regarder vers l’avenir : « On est dans un moment de transition où l’on solde des querelles anciennes pour pouvoir passer à autre chose. »


  • L’ombre d’Octobre
    La Révolution russe et le spectre des soviets

    Christian Laval, Pierre Dardot

    http://www.luxediteur.com/catalogue/lombre-doctobre

    Le mythe bolchevik est épuisé. Seuls de sinistres régimes et quelques sectes, accrochés aux emblèmes, rituels et formules desséchées, continuent aujourd’hui d’en faire une référence identitaire. À quoi bon alors en parler encore ?

    Le refoulement de cette histoire risquerait de nous aveugler sur la persistance de pratiques directement héritées du bolchevisme : verticalisme ouvert ou occulte au profit d’un leader, culte de l’État-nation, obsession de la prise du pouvoir par l’insurrection, refus de la démocratie et de l’autonomie des formes d’auto-organisation, autant d’éléments qui forment ce qu’il faut appeler « l’ombre d’Octobre ».

    La prise du pouvoir par les bolcheviks a été une catastrophe pour le mouvement ouvrier et pour l’histoire même de l’émancipation. Elle doit être mieux comprise dans sa logique profonde. Du Parti souverain à l’État national, il y a en effet continuité : le bolchevisme a été la culmination fanatique et délirante de la doctrine occidentale de la souveraineté de l’État.

    Tournant le dos à ce communisme d’État, une politique du commun s’invente aujourd’hui qui renoue avec d’autres expériences révolutionnaires et met en œuvre le principe démocratique de l’autogouvernement.


  • Penser stratégiquement la lutte contre la #loi_travail
    http://www.vacarme.org/article2995.html

    Cortège de tête, organisations syndicales, #Nuit_Debout. À quelques semaines des élections présidentielles, Christian Laval revient sur le « long mois de mars » 2016 afin d’en tirer des enseignements stratégiques pour les luttes à venir. À partir d’une discussion de l’ouvrage Contre la loi travail et son monde. Argent, précarité et mouvements sociaux (Eterotopia, 2016) de Davide Gallo Lassere, le sociologue dresse un bilan de cet échec qui met principalement en cause la non-contemporanéité des formes d’organisation qui s’y sont développées. Certaines revendications, tel le revenu universel, n’apparaissent plus seulement comme des propositions programmatiques mais aussi comme le moyen pour constituer des subjectivités révolutionnaires — à condition qu’elle ne s’appuie pas seulement sur un horizon destituant mais sur une nouvelle constitution du pouvoir.


  • Le testament de Hollande, ou comment la gauche française s’est auto-anéantie
    https://www.mediapart.fr/journal/france/261216/le-testament-de-hollande-ou-comment-la-gauche-francaise-s-est-auto-aneanti

    Manuel Valls et #François_Hollande. © Reuters Mediapart publie un chapitre inédit du livre des intellectuels Pierre Dardot et Christian Laval, Le Cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie (éditions La Découverte), paru en mai 2016. Un chapitre consacré à François Hollande et à son inaction face au néolibéralisme.

    #France #GAUCHE_S_


  • Entretien avec Christian Laval et David Bollier autour des communs.

    Y a-t-il des parties du monde où les communs sont plus développés ?
    D.B. : Aucun commun n’existe par lui-même, c’est-à-dire sans contexte historique, culturel et politique. Certaines parties du monde sont plus hostiles aux communs que d’autres. Par exemple, dans les pays soi-disant riches, industrialisés et développés, l’État est très jaloux de son autorité et veut avoir le contrôle sur ce qui est fait. Dans de nombreuses communautés rurales plus pauvres, dans les soi-disant pays en voie de développement, l’État est très faible et n’a pas tant d’autorité, de pouvoir ou de ressources. Les gens doivent mettre au point leur propre système pour répondre à leurs besoins. Historiquement, les communs ont plus de durabilité que l’État ou même que le marché. Ces derniers ont des coûts énormes, alors que les communs tendent à une organisation des choses plus légère, plus accessible et plus juste.

    http://lutopik.com/article/les-communs-proposent-nouveau-modele-social-economique
    #lutopik10, #communs


  • De l’autonomie au commun. Sur Cornelius Castoriadis - entretien avec Pierre Dardot et Christian Laval
    http://www.vacarme.org/article2899.html

    Ces dernières années, Christian Laval et Pierre Dardot ont écrit et publié ensemble deux livres importants pour qui veut penser et agir sur la transformation sociale. La nouvelle raison du monde, essai sur la société néolibérale (La Découverte, 2012) reconstruit l’histoire du néolibéralisme et de l’Etat, non en tant que doctrine ou politique économique mais comme forme particulière d’organisation du monde et de la vie qui fait de la compétition une norme universelle des comportements. Commun, essai sur la révolution au XXIe siècle (La Découverte, 2014) se veut une alternative au #néolibéralisme.

    Pour les auteurs, dans les mouvements sociaux récents (e.g. les « mouvements des places ») est déjà à l’œuvre un nouveau principe #politique pouvant aider à une réorganisation de la société tout entière : c’est « le #commun », un principe qui combine la démocratie radicale (au-dessus du principe de la représentation) et le droit d’usage (au-dessus du principe de propriété). L’un des penseurs les plus cités dans Commun est #Cornelius_Castoriadis, et l’ouvrage est une puissante réactualisation de sa pensée politique. Loin d’un commentaire ou d’une interprétation, il s’agit d’une lecture vivante des travaux de Castoriadis à la lumière du passage de la bureaucratie au néolibéralisme et de l’autonomie au commun. Une relecture apte à faire revivre la pensée politique de Castoriadis dans le contexte des défis actuels de la transformation sociale. C’est dans cette optique que cet entretien a été mené.


  • Une tribune dans Libé pour défendre #Aude_Lancelin, responsable des pages Débats de #l'Obs :

    A « l’Obs », un #licenciement très politique
    Collectif, Libération, le 25 mai 2016
    http://www.liberation.fr/debats/2016/05/25/a-l-obs-un-licenciement-tres-politique_1455023

    Denis Podalydès Acteur Etienne Balibar Philosophe Claude Lanzmann Réalisateur Emmanuel Todd Démographe et historien Michela Marzano Philosophe Julia Cagé Economiste Alain Badiou Philosophe John MacArthur Directeur du magazine Harper’s La Rumeur Groupe Jérôme Prieur Auteur et réalisateur François Bégaudeau Ecrivain Christian Salmon Essayiste Jacques Rancière Philosophe Laurent Binet Ecrivain Raphaël Liogier Sociologue et philosophe Bernard Stiegler Philosophe Gérard Mordillat Ecrivain et réalisateur Stéphanie Chevrier Editrice André Orléan Economiste Christian Laval Sociologue Pierre Dardot Philosophe Hugues Jallon Editeur Michaël Fœssel Philosophe Cédric Durand Economiste Chloé Delaume Ecrivaine Geoffroy de Lagasnerie Sociologue Guy Walter Ecrivain et directeur de la Villa Gillet Chantal Jaquet Philosophe Razmig Keucheyan Sociologue Edouard Louis Ecrivain Frédéric Schiffter Philosophe Jacques de Saint-Victor Historien Caroline de Haas Militante féministe Christine Delphy Sociologue Benjamin Stora Historien Mathieu Terence Ecrivain Bernard Lahire Sociologue Roland Gori Psychanalyste Elsa Dorlin Philosophe Patrick Chamoiseau Ecrivain Anne Dufourmantelle Psychanalyste Annie Ernaux Ecrivaine Guillaume Le Blanc Philosophe Ollivier Pourriol Philosophe Hervé Le Bras Démographe François Gèze Editeur Sophie Wahnich Historienne Lydie Salvayre Ecrivaine Quentin Meillassoux Philosophe Romain Bertrand Historien François SchlosserAncien rédacteur en chef du Nouvel Observateur. Edwy Plenel Fondateur de Mediapart et Jean-Pierre Dupuy Philosophe.


  • Une semaine sur les #communs
    Les Nouvelles vagues, par Marie Richeux

    Toute cette semaine, nous parlons du commun.

    Aujourd’hui, nous sommes avec le philosophe #Pierre_Dardot, auteur avec Christian Laval de Commun, Essai sur la révolution au XXIème siècle (La Découverte, 2014) . Dans cet essai, les deux auteurs tentent de refonder le concept de commun pour en faire un principe réel d’action permettant de « sortir du capitalisme ».

    http://rf.proxycast.org/997994207819866112/13954-23.02.2015-ITEMA_20726501-0.mp3

    http://www.franceculture.fr/emission-les-nouvelles-vagues-le-commun-15-le-commun-comme-principe-re

    #biens_communs #biens_privés #biens_publics
    @hlc @romaine



  • Christian Laval 1/4 : Le libéralisme, ce n’est pas moins d’Etat, mais un Etat au service de la concurrence
    http://ilfautledire.fr/2014/01/christian-laval-14-le-liberalisme-ce-nest-pas-moins-detat-mais-un-etat-

    Crise : la fin du néolibéralisme ? Christian Laval : Non. Précisément non. Je crois que il y a là une erreur de diagnostic. Je crois qu’on se tromperait lourdement, à la fois sur le plan théorique et sur le plan politique, à croire que nous en avons terminé avec le néolibéralisme. Je crois que cette erreur relève d’une mauvaise lecture de ce qu’a été le néolibéralisme et de la façon dont il s’est constitué historiquement. On oppose le marché et l’Etat de façon assez simpliste. Et selon ce schéma, on croit que le néolibéralisme est une doctrine, une idéologie ou une politique économique qui consiste simplement dans l’expansion de la sphère marchande au détriment de la sphère publique et on fait comme si nous avions affaire à un simple retour du libéralisme disons classique, un retour du laisser-faire tel qu’il (...)

    • Oui, au service de la concurrence, c’est à dire au service de ceux qui bénéficient de cette concurrence pour transformer des activités « utiles » en activités « rentables », autrement dit en activités plus ou moins inutiles, pourvu qu’elles génèrent des rentes... (dont on pourra jouir en toute sécurité, d’où les deux composantes de l’état : technocratique et policier..)
      pfff...
      #néolibéralisme
      #état
      #état_policier
      #technocratie

    • Si le libéralisme consiste à gouverner en laissant libre cours aux marchés économiques pour former la richesse ou le bien-être commun les plus élevés, le néo-libéralisme serait le projet de diffusion de la forme « marché » à l’ensemble des relations sociales. Critiquer le (néo)-libéralisme revient alors à dénoncer les méfaits du laissez faire et de la libre circulation des biens ou des personnes ou bien à montrer que ces mots d’ordre n’ont jamais existé que pour masquer la réalité de l’expropriation de la vie et du sens de la vie. Contester le (néo)-libéralisme ce sera proposer ou expérimenter d’autres modes de construction du bien commun ou de structuration des échanges symboliques. Or le néo-libéralisme - si l’on tient à conserver cette catégorie - n’est pas un libéralisme renouvelé ou débridé succédant à la parenthèse historique des Etats Providence et totalitaires où les institutions étatiques et parfois le droit auraient dirigé les activités économiques à la place des marchés. Le néo-libéralisme est une rupture profonde dans l’art de gouverner et pas seulement dans les rapports de l’économique et du politique. Telle est la principale leçon du cours donné par Michel Foucault au Collège de France en 1978-1979, au moment où les tenants du néolibéralisme commencent précisément à conquérir des positions de pouvoir, en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis. « Car il ne faut pas se faire d’illusions, explique alors Foucault, le néolibéralisme actuel, ce n’est pas du tout, comme on le dit trop souvent, la résurgence, la récurrence de vieilles formes d’économie libérale, formulées au XVIIIè et au XIXè siècle, et que le capitalisme actuellement réactiverait (...) », ce n’est pas un ralliement à une « théorie économique sur l’efficacité et l’utilité de la liberté de marché ». En accentuant ici quelques traits de cette leçon foucaldienne, je voudrais montrer précisément en quoi le « néo-libéralisme » - qu’il faudrait donc pouvoir nommer autrement, sans recourir à ce préfixe trompeur, à cette racine historique caduque - vise à une construction politique du social différente en nature avec celle du libéralisme et comment cette différence implique un renouvellement de la critique historique et de ses appuis. Car la mort du libéralisme c’est aussi la décomposition garantie de sa critique. Et d’esquisser une réponse à la question suivante : si le présent politique doit être pensé avant tout, en tant que sortie, comme sortie du libéralisme, où peut donc se cacher aujourd’hui la sortie du « néo-libéralisme » ?

      La mort du libéralisme, Laurent Jeanpierre
      http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=3078


  • DOCTOR MARX & MISTER KARL A propos de Pierre Dardot et Christian Laval, Marx, Prénom : Karl (Gallimard, Paris, 2012)
    http://isabelle.garo.free.fr/chantier/Dardot-Laval.html

    Pour préciser cette remarque, il faut noter que les « présuppositions réelles » sur lesquelles insistent Laval et Dardot et qui, selon eux, bouclent le capitalisme sur lui-même, sont pour Marx des conditions historiques contradictoires, dont les contradictions essentielles traversent autant la base économique et sociale que les individus. Sous mode capitaliste, ces conditions historiques aboutissent à la négation déterminée de la personnalité du travailleur, à l’écrasement des facultés esquissées, promises et confisquées : si ces conditions contribuent à la reproduction des rapports de domination, il ne faut pas oublier qu’elles contribuent tout autant à leur remise en cause, propageant un esprit de révolte qui n’est pas une simple disposition subjective, finalement incompréhensible. En effet, la discipline d’usine, qui bride l’individuation et mutile l’individu fait tout autant surgir l’aspiration à la reconquête de soi.

    Mais c’est aussi après la défaite de 1848 que Marx tempère l’optimisme qui était celui du Manifeste, loin de la téléologie naïve que lui prêtent les commentateurs : la difficulté pour le prolétariat à se constituer en classe consciente a pour cause des obstacles inhérents au fonctionnement même du capitalisme. Contre-tendance puissante opposée à la montée des revendications sociales et politiques de la classe ouvrière, elle explique pourquoi « cette organisation des prolétaires en classe et par suite en parti politique, est à tout moment de nouveau détruite par la concurrence que se font les ouvriers entre eux » 20. Dans le Livre I du Capital, il précise l’analyse sur le terrain du salariat moderne : « le champ d’action plus vaste que le salaire aux pièces offre au jeu de l’individualité tend à développer d’une part l’individualité, et par là le sentiment de liberté, l’autonomie et le contrôle de soi chez l’ouvrier, et, d’autre part, la concurrence des ouvriers les uns avec les autres et les uns contre les autres » 21. Ainsi, loin de s’opposer, les textes historiques et les textes économiques explorent-ils conjointement le rapport complexe et mouvant qui associe une situation économique à des formes diverses de mobilisation sociale et politique et aux processus de subjectivation qui en sont indissociables.

    #capitalisme #dardotlaval #garot




  • Pourquoi veulent-ils casser l’école ? | Christian Laval
    http://www.monde-diplomatique.fr/2011/09/LAVAL/20956

    Quatre-vingt mille postes ont été supprimés en cinq ans dans l’enseignement primaire et secondaire : une véritable saignée qui suscite colère et inquiétude chez les enseignants, mais aussi chez les parents d’élèves et, désormais, chez les maires. / #France, #Enfance, Éducation, État, #Finance, Fonction (...) / France, Enfance, Éducation, État, Finance, Fonction publique, #Immigrés, #Inégalités, #Jeunes, #Travail - 2011/09

    #Éducation #État #Fonction_publique #2011/09



  • Christian Laval : « l’école est au centre des nouvelles luttes des classes » (L’Humanité)
    http://www.humanite.fr/societe/christian-laval-l%E2%80%99ecole-est-au-centre-des-nouvelles-luttes-des-clas

    Christian Laval. Au-delà des réformes connues du gouvernement Sarkozy, comme la destruction des postes ou la suppression de la formation des enseignants, l’école et l’université sont l’objet depuis une vingtaine d’années d’un changement plus profond. Au gré d’une succession de mesures, parfois peu perceptibles, se construit, brique après brique, un autre modèle éducatif que nous appelons la nouvelle école capitaliste. Ce modèle n’est, certes, pas encore entièrement réalisé, on peut encore le contenir et le combattre, mais c’est une tendance bien réelle. (...) Source : L’Humanité