person:dimitris alexakis

  • Comme une prière : à la mémoire de Zak Kostopoulos par Dimitris Alexakis

    Le vendredi 21 septembre 2018, Zak Kostopoulos, activiste #LGBTQI+, séropositif et drag queen (Zackie Oh), a été assassiné dans des circonstances atroces et à la vue de tous dans le centre d’#Athènes. Ce lynchage est le fait de « bons citoyens » qui ont agi sous la protection et avec le concours de la #police grecque. Ces faits ont été suivis d’une entreprise sans précédent de désinformation de l’opinion publique et de culpabilisation de la victime, notamment accusée par les assassins puis une grande partie de la presse d’avoir essayé de commettre un cambriolage, avant que cette version ne s’effondre à l’épreuve des témoignages et des vidéos recueillis depuis lors.

    « Je suis terrifiée par le fascisme qui monte, écrit C., sa vitesse. » « Je suis terrifiée par la pensée que nous ne saurons peut-être jamais ce qui t’est arrivé. » « Je suis terrifiée à la pensée que nous nous étions promis de nous retrouver bientôt pour que tu me maquilles et que nous avons fini par nous retrouver à tes obsèques. » « Je suis terrifiée à l’idée que tu t’es retrouvé seul, entièrement seul face au démon que tu redoutais tant, la haine. » « Je suis terrifiée quand je pense, je n’arrête pas d’y penser, que tu as laissé échapper ton dernier souffle entouré d’assassins qui voyaient en toi quelqu’un de dangereux ; dangereux, toi !? » « Je suis terrifiée par leur haine mais me souviens que tu arrivais à convertir tout ce qui te terrorisait en motif d’action. Et je te promets que tes assassins seront condamnés. Je t’en donne ma parole, notre parole à tou.te.s. La société que tu voulais, c’est nous qui allons la construire, même si c’est la dernière des choses que nous ferons jamais. »

    https://vacarme.org/article3181.html

    #Grèce #fascisme #paraétatique #citoyens #minorités #LGBT #gay #trans #lesbiennes #queer #assassinat #violence #désinformation #résilience #résistances #mouvement


  • De l’intérieur des murs – lettre d’Athènes Par Dimitris Alexakis

    Dans cette lettre sont exposés les motifs qui poussent l’auteur à décliner l’invitation à participer à des rencontres autour de « l’#Europe de la #culture ». Cette Europe campée sur ses privilèges ne peut continuer à célébrer ainsi sa grandeur et à se gargariser de son dynamisme culturel, alors qu’elle ferme ses portes à de plus en plus de populations démunies, qu’elle cède aux courants réactionnaires et s’enferme dans ses murs.

    Dans quelle mesure est-il possible de « réenchanter le projet européen » ? La réalité politique de l’Europe me paraît autrement plus sombre que ne le laisse supposer le texte en forme de manifeste qui semble inspirer ces rencontres. Elle s’illustre dans des « opérations de sauvetage » à l’envers ; les plus riches sont évacués dans l’heure et les plus démunis laissés sur le carreau. Elle repose sur la collaboration de l’#UE avec des régimes de type dictatorial (Turquie, Soudan…) et des territoires mis en coupe réglés par les esclavagistes (Libye) ; les #frontières de l’Europe, et ses #camps, sont bien au-delà de l’Europe. En feignant d’être mise en crise par l’arrivée des #réfugié.e.s syrien.ne.s, l’Europe s’efforce en réalité de construire un consensus contre les exilé.e.s. Face à des guerres et des dérèglements qui s’inscrivent pourtant dans le long terme, elle adopte en urgence des textes toujours plus répressifs. Lorsqu’elle finit par les accepter sur son sol, elle « dispatche » les réfugié.e.s aux quatre vents en leur déniant la qualité de sujets porteurs d’histoires. Elle induit une acceptation de la mort à ses portes de ceux qui demandent secours (fuyant aujourd’hui la #guerre, demain les effets du #réchauffement climatique et les guerres d’un nouveau genre que la raréfaction des ressources naturelles engendrera) et une insensibilisation des opinions publiques à ces morts.

    « La #sécurité de chaque Européen se construit dans les #barbelés de la frontière orientale et dans les profondeurs de l’Egée » dit un graffiti aperçu ces jours-ci dans une petite rue du quartier de Patíssia. « La solidarité est notre arme », répond un slogan tagué près de la station Àgios Nikólaos.

    #Grèce #2015 #gauche #écologie #migrants #Frontex #big_society #forteresse #Méditerranée #UE #Union #racisme #police #austérité #hospitalité #solidarité #résistances #mouvements

    https://aoc.media/opinion/2018/08/23/de-linterieur-murs-lettre-dathenes

    • Chère L.,

      Le hasard fait que je termine cette lettre le 21 août, jour marquant la fin officielle du programme de tutelle auquel la Grèce est soumise depuis plusieurs années. Je peux imaginer la façon dont politiques et journalistes salueront l’événement en France. Ici, la nouvelle a été effacée il y a quelques semaines par les incendies qui ont ravagé une zone résidentielle du bord de mer, faisant 96 morts. Sur l’île de Tínos, nous avons été avertis de l’incendie par une odeur de bois brûlé sur la mer. Nous avons appris le lendemain la disparition de C., que nous connaissions à peine mais qui nous avait quelques fois rendu visite au KET, l’espace de création théâtrale que nous avons fondé en 2012. Nous avons été soulagés lorsque Sotíris, dont la maison de campagne se trouve à quelques kilomètres du sinistre, a fini par répondre au téléphone. Le souvenir des incendies qui avaient en 2007 dévasté le Péloponnèse nous est revenu en mémoire. Avec l’assassinat d’Alèxandros Grigorópoulos, le 6 décembre 2008, et l’attaque à l’acide contre Konstantína Koúneva, représentante syndicale des employées du nettoyage, les incendies de 2007 font partie des premiers signes avant-coureurs de « la crise grecque ».

      Combien de morts ont « fait » les programmes d’austérité ? Nous ne l’apprendrons jamais, car ils ne sont simplement pas comptables.

      Tu m’as demandé récemment si je souhaitais participer aux rencontres autour de « l’Europe de la culture » que ton institut organise cet automne en Grèce. Cette lettre a pour objet de préciser les raisons pour lesquelles je ne le souhaite pas.

      Le lieu choisi – un des plus beaux sites archéologiques de Grèce – me paraît en porte-à-faux par rapport au réel dont nous sommes témoins – celui des quartiers populaires, des aires de jeux désaffectées, des hôpitaux publics où on apprend un jour que tel service d’importance vitale (celui des transfusions sanguines) a fermé, que tel appareil ne marche plus (et qu’on en fera venir un de l’hôpital le plus proche, mais seulement dans six jours) ou que tel médicament n’est plus distribué en Grèce qu’au compte-gouttes (et qu’il va donc falloir faire le tour des pharmacies de la ville ; depuis quelques mois, les produits prescrits ici sous une même ordonnance doivent être retirés auprès d’un point de vente unique).

      La police française nous permettait de discuter au calme des « nouvelles formes de mobilisation » tandis que, de l’autre côté du fleuve, elle réprimait celles et ceux qui se mobilisaient.

      Nous sommes trop proches des ruines de l’État-providence pour que celles du monde antique nous disent grand-chose. Nous nous efforçons de parler à partir du lieu où nous sommes, et la mobilité dont nous continuons de jouir nous paraît déplacée quand tant d’autres sont condamnés à l’immobilité des camps.

      J’avoue avoir de moins en moins envie d’intervenir dans ces panels où jeunes artistes, diplômé.e.s de grandes écoles et responsables de startups sont invités à incarner la face lumineuse ou positive d’une Europe « malmenée » mais « tournée vers l’avenir ». Ce sont des espaces voués à rapprocher des individus aux profils sociaux identiques et où les problèmes qui fâchent et ceux qui font mal sont laissés au dehors.

      Le dernier panel de ce type auquel j’ai eu l’occasion de participer, ce printemps, était consacré aux « activistes de la culture » et se tenait dans une grande université française. Les accès aux bâtiments étaient gardés ; une manifestation de lycéen.ne.s, d’étudiant.e.s et de cheminots solidaires avait lieu au même moment de l’autre côté du fleuve dans le cadre du mouvement contre Parcoursup, le nouveau dispositif de sélection des candidat.e.s aux études supérieures. La police française nous permettait de discuter au calme des « nouvelles formes de mobilisation » tandis que, de l’autre côté du fleuve, elle réprimait celles et ceux qui se mobilisaient.

      C’est une image de l’Europe.

      La violence que les autorités exercent contre les réfugié.e.s, les collectifs de malades ou de précaires, les professionnel.le.s de l’éducation, de la santé, de la Poste, les syndicats paysans et ouvriers, les sans-logis, la jeunesse, les retraité.e.s du Sud et les individus offrant assistance aux sans-papiers et criminalisés à ce titre – toute cette violence multiforme, policière, sociale, symbolique ne traverse ces espaces que comme un écho assourdi. Les intervenant.e.s y ont tendance à dépeindre l’Europe comme un corps en souffrance et à y éluder toute critique directe des instances, des partis et des personnes de pouvoir – a fortiori lorsqu’une institution d’État accueille ou coorganise le forum. Par opposition à un discours politique « dépassé », l’accent est porté sur les alternatives (« novatrices ») et les solutions d’avenir que seraient censées fournir l’ingénierie culturelle, la mise en réseau, la culture digitale ou les « nouvelles solidarités » (dont le projet que tu m’as envoyé omet de rappeler qu’elles prennent racine en Grèce dans la contestation des programmes d’austérité – comme si, à partir de juillet 2015, tout un champ d’expérimentation sociale s’était détaché des conditions politiques qui l’ont fait naître et avait vocation à être capté par l’entreprenariat). Peut-être est-ce là, d’abord, que le bât blesse : dans une période marquée par l’effritement ou la disparition de la gauche traditionnelle, à quelles conditions ces « activistes de la culture » peuvent-ils briguer la place vacante du politique ? Sans doute en partageant le risque assumé par celles et ceux qui vivent et luttent en marge et sans filet sur tout le continent. Nous devons tisser nous-mêmes les alliances et les réseaux dans lesquels nous nous inscrivons et nous démarquer du processus en cours de gentrification des « quartiers créatifs » ; concevoir nos lieux comme des espaces politiques socialement hétérogènes où de jeunes artistes et de jeunes précaires côtoient les mineurs isolés hébergés par telle structure du voisinage, les employées de ménage et aides à domicile originaires de Géorgie ou d’Ukraine et les retraitées frappées par les coupes budgétaires aux côtés desquelles nous vivons.

      Dans quelle mesure est-il possible de « réenchanter le projet européen » ? La réalité politique de l’Europe me paraît autrement plus sombre que ne le laisse supposer le texte en forme de manifeste qui semble inspirer ces rencontres [1]. Elle s’illustre dans des « opérations de sauvetage » à l’envers ; les plus riches sont évacués dans l’heure et les plus démunis laissés sur le carreau. Elle repose sur la collaboration de l’UE avec des régimes de type dictatorial (Turquie, Soudan…) et des territoires mis en coupe réglés par les esclavagistes (Libye) ; les frontières de l’Europe, et ses camps, sont bien au-delà de l’Europe. En feignant d’être mise en crise par l’arrivée des réfugié.e.s syrien.ne.s, l’Europe s’efforce en réalité de construire un consensus contre les exilé.e.s. Face à des guerres et des dérèglements qui s’inscrivent pourtant dans le long terme, elle adopte en urgence des textes toujours plus répressifs. Lorsqu’elle finit par les accepter sur son sol, elle « dispatche » les réfugié.e.s aux quatre vents en leur déniant la qualité de sujets porteurs d’histoires. Elle induit une acceptation de la mort à ses portes de ceux qui demandent secours (fuyant aujourd’hui la guerre, demain les effets du réchauffement climatique et les guerres d’un nouveau genre que la raréfaction des ressources naturelles engendrera) et une insensibilisation des opinions publiques à ces morts [2].

      « La sécurité de chaque Européen se construit dans les barbelés de la frontière orientale et dans les profondeurs de l’Egée » dit un graffiti aperçu ces jours-ci dans une petite rue du quartier de Patíssia. « La solidarité est notre arme », répond un slogan tagué près de la station Àgios Nikólaos.

      Les invocations aux « valeurs humanistes », à « l’État de droit » ou à la « démocratie transnationale » dont le projet européen serait porteur rappellent par ces temps de violence ce qu’écrivait Hannah Arendt en 1951 à propos du « fossé entre les efforts des "idéalistes" (…) qui s’entêtent à considérer comme inaliénables ces droits humains dont ne jouissent que les citoyens des pays les plus prospères et les plus civilisés, et la situation des sans-droit. » Ces appels en faveur d’une « Europe des droits » passent trop aisément sous silence la part tenue dans l’histoire de nos libertés par la privation de liberté et l’exploitation d’autrui, l’appropriation de ses ressources et la guerre.

      Cette volonté de sauvegarde d’un mode de vie qui ne peut, faute de ressources, être étendu ou partagé, concerne aussi la place tenue par ces nations dans le commerce des armes ; la France, en particulier, semble d’autant moins disposée à offrir refuge aux victimes des conflits qu’elle joue un rôle de premier plan dans ce commerce criminel.

      La réinvention du politique, partout à l’œuvre, est partout en butte à la violence d’État. Il ne se passe pas un jour sans que le nouveau contrat social que les dirigeants des pays les plus riches proposent à leurs ressortissants, un pacte fondé sur l’égoïsme, l’indifférence, le maintien par tous les moyens des privilèges dont les sociétés développées ne pourront continuer à jouir qu’au détriment du reste du monde, rencontrent des résistances ; et aucune de ces résistances ne se déploie dans un cadre et selon un imaginaire purement et simplement européens.

      C’est peut-être un élément-clef du paysage actuel et de l’échec prévisible des propositions alternatives à l’échelle de l’Europe ou de l’Union (la distinction entre les deux paraissant de plus en plus rhétorique) qui se font jour depuis 2015 et court-circuitent au passage le niveau local. Les succès électoraux récents de formations néo-libérales (en France) ou néo-fascistes attestent à leur façon de la vivacité mortifère de l’idée européenne. Une part croissante de l’électorat semble acquise à l’idée que le maintien des privilèges du Nord en matière environnementale passera par une politique de fermeture des frontières et de collusion avec des régimes de terreur.

      Cette volonté de sauvegarde d’un mode de vie qui ne peut, faute de ressources, être étendu ou partagé, concerne aussi la place tenue par ces nations dans le commerce des armes ; la France, en particulier, semble d’autant moins disposée à offrir refuge aux victimes des conflits qu’elle joue un rôle de premier plan dans ce commerce criminel. Ce nouveau contrat social est peut-être l’implicite, au XXIesiècle, de « l’idée européenne » et conduit à envisager la politique actuelle et à venir de l’Union à la lumière du phénomène du réchauffement climatique, de la place dévolue à l’industrie des armes dans les économies développées, des migrations forcées que ces deux phénomènes ne cesseront de produire et des formes contemporaines de violence coloniale.

      Politique d’expulsions et de « gestion des flux » sans égard pour la situation des demandeurs d’asile et pour celle de leurs pays d’origine, renforcement du contrôle, « externalisation » de la détention, abandon des naufragés au mépris du droit de la mer. La violence contre les migrant.e.s et le refus des grandes puissances de répondre au défi du réchauffement climatique apparaîtront probablement dans les années qui viennent comme deux phénomènes non pas disjoints mais de plus en plus convergents. Incapables de remettre en cause le modèle sur lequel elles sont assises, et qui ne peut qu’être bouleversé par l’adoption de politiques à la mesure de la destruction environnementale en cours, nos sociétés semblent se préparer à répondre aux conséquences les plus dramatiques de la crise écologique par le renforcement de leur arsenal policier et militaire : réponse ciblant non les causes du réchauffement mais ses premières victimes, tenues à l’extérieur des murs.

      La fermeture des frontières aux victimes du réchauffement climatique, si absurde qu’elle soit (le phénomène ne s’arrêtera pas plus aux frontières que le nuage radioactif de Tchernobyl ne s’était arrêté en 1986 à la frontière franco-allemande), apparaît sous cet angle comme le socle d’un nouveau contrat social et les politiques contre les migrants comme des préparatifs de guerre, acclimatant les opinions publiques occidentales à cette violence qui vient et est déjà exercée, de façon plus ou moins avouée, en leur nom.

      Mais « notre » mode de vie ne nous appartient pas.

      Parler, écrivait Descartes dans sa belle "Lettre à Newcastle", parler comme un être humain et non comme une machine, c’est répondre à propos. L’incapacité de la gauche politique, traditionnelle ou en voie de recomposition, à articuler un discours novateur à la mesure de notre époque tient vraisemblablement à ce qu’elle ne cesse pas d’inscrire sa pensée et son action dans un mode de vie radicalement inégalitaire – puisqu’il ne peut être que l’apanage d’un petit nombre. Ce discours soucieux de ménager justice environnementale, accueil des réfugiés et poursuite des objectifs de croissance – voire, dans certains cas, soutien à l’industrie de l’armement – n’est tout simplement pas crédible, faute de cohérence interne.

      Articuler un autre discours exige de rompre en pensée et pratique avec ces formes de vie et de production dans lesquelles la gauche ne cesse, comme dans des sables mouvants, de s’enliser. S’il ne peut être identifié au « nous » des nations développées, le sujet politique à partir duquel cet autre discours devient possible est à l’œuvre dans la pratique des mouvements de solidarité associant ressortissants de l’UE et non-ressortissants de l’UE, Européens et extra-Européens. Son paradigme est naïf, fraternel, humaniste et anticolonial. Il repose sur un certain sentiment de la dignité et de la beauté des autres, sur l’alliance de militant.e.s, de citoyen.ne.s et de personnes de bonne volonté du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest et refuse de manière aussi simple que frontale de se soumettre aux frontières établies qui sont d’abord des frontières intérieures, des lignes de partage subjectives.

      L’implicite serait alors le suivant : refuser les frontières en place et la partition mondiale entre privilégiés et démunis reviendrait à contester à la racine la perpétuation d’un système de production, de développement et de domination condamnant une partie croissante de l’humanité à l’exil, à l’esclavage ou à la mort.

      La rencontre, les échanges d’idées, les échanges amoureux, le dialogue, l’invention et la création ne peuvent avoir lieu qu’au travers et de part et d’autre de ce mur.

      Je reviens à la citation d’Hannah Arendt, tirée du dernier chapitre de "L’Impérialisme" :

      « Aucun paradoxe de la politique contemporaine ne dégage une ironie plus poignante que ce fossé entre les efforts des idéalistes bien intentionnés, qui s’entêtent à considérer comme “inaliénables” ces droits humains dont ne jouissent que les citoyens des pays les plus prospères et les plus civilisés, et la situation des sans-droit. Leur situation s’est détériorée tout aussi obstinément, jusqu’à ce que le camp d’internement – qui était avant la Seconde Guerre mondiale l’exception plutôt que la règle pour les apatrides – soit devenu la solution de routine au problème de la domiciliation des “personnes déplacées”. »

      Comme le note Christiane Vollaire [3], cette « ironie poignante », éprouvée par Arendt moins de dix ans avant l’écriture de ces lignes, alors qu’elle fuyait le nazisme, « est au cœur du monde contemporain ». Pour un grand nombre de migrants, l’Europe a cessé d’être un lieu, et a fortiori un lieu d’accueil. Pour un grand nombre d’Européen.ne.s, l’Europe a dans le même temps cessé d’être un horizon (de projection, de désir, de pensée politique ou de création) pour devenir un mur, un enclos et un piège, espace où « notre liberté » dépend plus que jamais de la sujétion des autres. La rencontre, les échanges d’idées, les échanges amoureux, le dialogue, l’invention et la création ne peuvent avoir lieu qu’au travers et de part et d’autre de ce mur. C’est dans ses failles que quelque chose de l’ordre du désir et de la politique peut recommencer et recommence à circuler. Pas au centre du monde mais de l’intérieur des murs où nous nous battons pour respirer, en attendant qu’ils cèdent.

      (Athènes, mardi 21 août 2018)

      [1] https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/idees/europe-annee-zero

      [2] Lire le travail de recension entrepris depuis 1993 par le réseau United : http://unitedagainstrefugeedeaths.eu/wp-content/uploads/2014/06/ListofDeathsActual.pdf

      [3] « Langue du déplacement, barbarie de l’enfermement ». intervention de C. Vollaire le 6 février 2016 pour l’association Le sujet dans la Cité. http://www.lesujetdanslacite.com/1/upload/languedudeplacement_christiane_vollaire.pdf

      Dimitris Alexakis, animateur d’un espace de création dans le quartier de Kypsèli, Athènes

      @colporteur


  • De Berlin à Athènes, les propos tenus ces...
    https://vacarme.org/article3170.html

    Dimitris Alexakis livre une réflexion immédiate sur l’ « événement » que devrait constituer selon certains l’accord de l’Eurogroupe sur le sort de la #Grèce. À l’aune de l’expérience récente des Athéniens, la suspicion, ou tout du moins, une véritable attention critique semble pourtant de mise. La méditation claire et argumentée ouvre ici à une conclusion glaçante. De Berlin à Athènes, les propos tenus ces derniers jours par les dirigeants européens précisent la situation qui sera celle de la Grèce au sortir de (...)

    Actualités

    / #Fronts, Grèce


  • Courage, fuyons : à propos de l’accord sur la Grèce du 21 juin 2018 | Dimitris Alexakis
    https://oulaviesauvage.blog/2018/06/25/courage-fuyons-a-propos-du-communique-sur-la-grece-du-22-juin-2018

    « Quatre mots, quatre mensonges » notait, à propos de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, le philosophe Cornélius Castoriadis, co-fondateur du groupe « Socialisme ou Barbarie », dans la ligne de la critique du stalinisme initiée par Boris Souvarine. On pourrait en dire autant des termes qui balisent la communication de crise des institutions européennes. Produits par les équipes de travail de l’Eurogroupe ou de la Commission, ces éléments de langage sont repris tels quels par les éditoriaux des plus grands médias français [1] et appuient une forme de propagande par le mot. Source : Ou la vie (...)


  • Autre chose | Dimitris Alexakis
    https://oulaviesauvage.blog/2018/03/22/autre-chose

    Autre chose : autre chose qu’un emploi triste ou qu’un travail de merde sans un endroit à soi, une table pour pouvoir réfléchir autre chose que parler de soi et qu’avoir envie de vomir autre chose que de ne pas avoir eu d’enfance autre chose que de replonger autre chose que le nombre de morts dans la rue à Toulouse ou que la liste des morts en Méditerranée autre chose que difficile de trouver un toit pour la nuit Source : Ou la vie sauvage


  • Soutenez le KET, un lieu de création alternative à Athènes !
    http://www.vacarme.org/article3117.html

    Vacarme a largement ouvert ses pages à Dimitris Alexakis pour y accueillir ses sublimes chroniques. Il anime aussi, avec Fotini Banou, un lieu singulier à Athènes, le KET qui est aujourd’hui en difficultés. Nous relayons son appel à financement participatif. Soutenez le KET !



  • Athènes, 22 décembre 2017, pour mémoire

    Dimitris Alexakis

    https://lavoiedujaguar.net/Athenes-22-decembre-2017-pour-memoire

    Aujourd’hui, un par un, les députés de l’ancienne « gauche radicale » grecque, au pouvoir depuis bientôt trois ans, votent en faveur de l’incarcération des militants du mouvement social qui se seront opposés à la saisie (pour dettes) d’une résidence principale et à l’expulsion locative qu’elle entraîne.

    (Se seront opposés de leurs corps ; se seront interposés entre ménages ou individus endettés et agents chargés d’appliquer la sentence, de les virer de chez eux, de les mettre à la rue ; auront donc dans le langage néolibéral fait « violence » à des dépositaires de la force publique. Existe-t-il aujourd’hui, dans la solidarité avec les réfugiés, dans la défense des droits sociaux les plus élémentaires, d’autre forme d’opposition que celle qui engage le corps et se trouve ainsi automatiquement dénoncée comme « violence » par les gouvernements européens ?) (...)

    #Grèce #Syriza #ex-gauche_radicale #répression #mouvement_social #logement


  • points noirs sur fond rouge / 5
    par Dimitris Alexakis

    C’est une voix ; juste une voix, dans le noir, qui te raconte des histoires.
    C’est une violence personnelle.
    C’est une violence d’hommes. Une violence d’hommes de main, payés par la société sous-traitante ; et la société sous-traitante est payée par l’État.
    C’est une violence bienveillante : la voix demande des nouvelles de l’enfant, t’engage à être responsable ; à toi, à toi de voir, à toi de décider.
    C’est une proposition. (…)

    #récit #fiction #feuilleton #surface #nettoyage #précariat #précarité #travail #violence #Grèce

    http://www.vacarme.org/article3075.html





  • Tsípras, ou le traité du vain combat
    https://blogs.mediapart.fr/dimitris-alexakis/blog/230716/tsipras-ou-le-traite-du-vain-combat

    Il paraît étrange d’affirmer qu’un événement qui était entré dans l’Histoire en soit par la suite ressorti ; tel est pourtant le sort pathétique qui semble être réservé au premier gouvernement d’Aléxis Tsípras et à la première contestation par un gouvernement élu des politiques d’austérité promues par les instances dirigeantes de l’Union européenne. Aléxis Tsípras, ou comment effacer l’Histoire. Source : Le blog de Dimitris Alexakis

    • Le cœur de la manœuvre porte sur la signification même de cette première séquence, sur sa dimension historique : non pas effacer le nom ou les traces d’une personnalité gênante mais effacer en bloc le #sens de l’#événement ; moins réécrire l’#Histoire que l’effacer en la rendant après coup illisible ; faire en sorte que, par un étrange mouvement rétroactif, cet événement, privé de sa dimension historique, ne soit pas réutilisable, ne soit plus opérant : désarmer l’événement. C’est ainsi que ceux qui soutenaient le gouvernement grec durant cette première période de négociations se sont retrouvés non seulement privés de victoire mais en quelque sorte floués d’une défaite et dépossédés de la signification même du combat auquel ils avaient pris part.

    • Cf. L’impossible équation du #Brexit, par Frédéric Lordon
      http://blog.mondediplo.net/2016-07-06-Post-referendum-oligarchie-triste

      Supposons donc, pour l’expérience de pensée, que nous soit échue la bénédiction d’un gouvernement authentiquement de gauche. Que peut-il mettre en œuvre qui ne se heurte aussitôt à la contrainte des traités ? Rien. Quelles solutions lui reste-t-il alors ? Trois.

      • Plier, comme Tsipras — et fin de l’histoire.

      • Entreprendre hardiment la bataille de la transformation de l’intérieur. Mais avec quels soutiens ? La désynchronisation des conjonctures politiques nationales nous offrira ce qu’elle peut en cette matière, c’est-à-dire pas grand-chose — comme l’a vécu la Grèce. L’alter-européisme nous prie dans ce cas d’attendre le grand alignement des planètes progressistes pour qu’advienne la nouvelle Europe — pourvu que le premier gouvernement de gauche soit encore en place au moment où la cavalerie des autres le rejoindra…

      • Désobéir. Mais il faut n’avoir rien appris des expériences de Chypre et de la Grèce pour imaginer le noyau libéral des institutions et des Etats-membres laisser faire sans réagir. Comme on le sait désormais, c’est la Banque centrale européenne (BCE) qui a les moyens de mettre un pays à genoux en quelques jours, en mettant sous embargo son système bancaire. Sans doute y regarderait-elle à deux fois, considérant la possibilité de dommages collatéraux cataclysmiques. Elle n’en a pas moins tous les instruments permettant de régler finement l’asphyxie pour trouver son optimum punitif : tuer la croissance par étranglement du crédit sans pour autant mettre les banques à terre. Ceci pour ne rien dire de toutes les procédures de représailles inscrites dans les traités mêmes.


  • La canaille (de l’obscénité des puissants en général et d’Alain Finkielkraut en particulier)

    Qu’un essayiste faisant partie de ce petit groupe d’éditorialistes et d’intellectuels qui depuis une vingtaine d’années ont mis l’espace médiatique français en coupe réglée revendique « le droit à la parole » à l’instar (et au milieu) de ceux qui en sont chaque jour privés est d’une malhonnêteté intellectuelle crasse, et foncièrement obscène.

    Pour paraphraser Lacan, ne devient pas exclu ou privé de parole qui veut.

    Phénomène médiatique, « l’exclusion » de la place de la République d’A. F., personnalité éponyme s’il en est, n’a pas d’autre but que d’éclipser (par la mise en scène qu’elle révèle, par le traitement journalistique dont elle a aussitôt fait l’objet) l’exclusion sociale de millions d’anonymes - la violence sourde ou nue de l’ordre libéral mais peut-être, surtout, et plus insidieusement, la charge conflictuelle dont le mouvement contre la loi travail est, au moins en puissance, porteur.

    Car tout arrogants qu’ils puissent être, et si puissants qu’ils soient encore, ces gens ont peur, et nous sommes dangereux.

    Ce tour de bonneteau (d’une exclusion réelle à une exclusion factice) poursuit toujours le même effet : gommer la dissymétrie totale des situations sociales en postulant une égalité de situation qui, dans les faits, n’existe pas ; dénoncer par ricochet, comme l’a toujours fait la bourgeoisie haussmannienne depuis le début du mouvement ouvrier et les premières insurrections parisiennes, le peuple, l’ordure, la populace, la canaille et son monde.

    (Dimitris Alexakis, Athènes, 19 avril 2016)

    #Finkielkraut #Joffrin #Haussmann #canaille #nuitdebout


    • Je suis parti la France : je me souviens de cette parole saisie il y a vingt ans lors d’une audience du tribunal du 35 bis , au Palais de Justice de Paris.

      J’ai décidé de partir comme on prend un grand coup sa respiration et qu’on saute. J’avais certainement un besoin vital de me surprendre, de me retrouver dans des lieux et des paysages où je ne m’attendais pas. Plus de « Soleil » et de dimanches matin sur le boulevard de Ménilmontant, plus de rue de Belleville (mais, après 14 ans d’absence, je peux encore la redescendre depuis le métro Télégraphe jusqu’à Goncourt les yeux fermés), plus de rendez-vous à la Goutte d’Or ou devant la fontaine de la place Saint-Michel, plus de remontées du canal de l’Ourcq, plus d’occupations d’Assedic et de réunions militantes dans ce local de la Place d’Italie qui appartenait à la SCNF...


  • Le troisième programme d’aide imposé à la Grèce dans la nuit du 12 au 13 juillet 2015 a été qualifié de « nouveau traité de Versailles » par l’ancien ministre des finances Yánis Varoufákis, lors du débat parlementaire précédant son adoption.

    Lire Yánis Varoufákis, « Un nouveau Traité de Versailles hante l’Europe » (14 juillet 2015), traduit en français par Dimitris Alexakis 
    https://blogs.mediapart.fr/blog/dimitris-alexakis/140715/yanis-varoufakis-un-nouveau-traite-de-versailles-hante-leurope

    Ce traité, signé le 28 juin 1919, fait l’objet d’un traitement très différent suivant les pays, explique le « Manuel d’histoire critique » du Monde diplomatique. Tandis que les manuels scolaires allemands insistent sur la dureté des sanctions infligées à Berlin, les livres de classe britanniques soulignent la position revancharde de la France ; en Russie, on retient surtout que la nouvelle République soviétique ne faisait pas partie des invités. Complémentaires, ces interprétations témoignent de l’influence de la mémoire nationale sur la construction du récit historique. [#st]

    « A Versailles, la guerre a perdu la paix », par Samuel Dumoulin
    http://www.monde-diplomatique.fr/communiques/150720.html

    http://zinc.mondediplo.net/messages/4862 via Le Monde diplomatique


  • « La liberté demande de la vertu et de l’audace » (Alexis Tsipras, 3 juillet 2015) Traduit du grec par Dimitris Alexakis
    http://blogs.mediapart.fr/blog/dimitris-alexakis/040715/la-liberte-demande-de-la-vertu-et-de-l-audace-alexis-tsipras-3-juill

    // discours prononcé par le Premier ministre grec, à Athènes, sur la place de la Constitution, lors du rassemblement en faveur du « non » au référendum du 5 juillet 2015 //

    Citoyens d’Athènes, peuple grec,

    Aujourd’hui nous ne protestons pas, nous ne manifestons pas ; aujourd’hui est un jour de fête. Ce jour est une fête de la démocratie.

    La démocratie est une fête et une joie, la démocratie est une libération, la démocratie est une issue.

    Et nous célébrons aujourd’hui la victoire de la démocratie. Nous sommes déjà victorieux, quelle que soit l’issue du scrutin de dimanche, car la Grèce a envoyé un message de dignité, un message de fierté.

    Personne ne peut ignorer cette passion, cet anxieux désir de vie, cet anxieux désir d’espoir, cet anxieux désir d’optimisme.

    Nous célébrons aujourd’hui l’audace et la détermination qui nous ont conduits à prendre notre destin en mains, à rendre la parole au peuple grec.

    Aujourd’hui, nous faisons la fête et nous chantons. Nous faisons la fête et chantons pour supplanter le chantage et la peur.

    L’Europe telle que nous la connaissions, l’Europe telle qu’elle apparaît au miroir de ses principes fondateurs n’a pas le moindre rapport avec les menaces et les ultimatums.

    Et aujourd’hui, en ce moment même, l’Europe entière a les yeux tournés vers nous, vers le peuple grec, vers ses 3 millions de pauvres et son million et demi de chômeurs.

    Aujourd’hui la planète entière a les yeux rivés sur la Place de la Constitution et sur toutes les places, petites ou grandes, de notre patrie.

    Dans ce lieu qui a vu naître la démocratie, nous donnons à la démocratie une chance de revenir.

    De revenir en Europe, car nous voulons que l’Europe revienne à ses principes fondateurs.

    À ces principes qu’elle a si longtemps balayés pour appliquer des programmes d’austérité sans issue, violant la volonté des peuples

    #Grèce


  • GRÈCE : LE COUP D’ÉTAT NE SERA PAS TÉLÉVISÉ

    Les rumeurs d’élections distillées depuis deux jours par les créanciers de la Grèce, l’inquiétude pour les « Grecs qui souffrent » exprimée avant-hier sur les ondes d’une radio française par le président de la Commission (qui a bien pris soin d’ajouter que c’était du « peuple » qu’il se souciait, et non de son « gouvernement » ni de son « Parlement »), la récente douche froide de Bruxelles (la délégation hellénique face à des interlocuteurs expliquant qu’ils n’avaient pas mandat pour négocier, l’interruption consécutive de cette réunion au bout de 45 minutes), le report des négociations à la fin juin, la campagne de dénigrement du gouvernement grec orchestrée par le FMI, la Commission européenne et les principaux quotidiens allemands et français (« Die Welt », « Bild », « Le Figaro », « Le Monde »), campagne à laquelle le chef de file des sociaux-démocrates allemands vient d’apporter une lourde pierre et dont l’intensité a manifestement franchi un cap depuis deux ou trois jours ― tout cela, combiné à la fuite des capitaux en cours et à l’effondrement de la Bourse d’Athènes, montre que ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est rien d’autre qu’une tentative de coup d’État financier, économique et politique perpétrée contre le gouvernement grec, un gouvernement élu par le peuple il y a à peine moins de cinq mois.

    L’objectif semble bien être de faire tomber le gouvernement d’Alexis Tsipras en utilisant le levier de la panique bancaire et, en sapant les fondements mêmes de l’économie du pays, de réduire à néant le soutien politique que le peuple grec continue d’apporter à ses représentants.

    Il s’agit d’un coup d’État invisible, sans tanks dans les rues d’Athènes, sans bain de sang, sans images, dans le droit fil de la stratégie insidieuse d’étranglement adoptée par nos « partenaires » dès le 4 février (suspension par la BCE du principal mécanisme de financement des banques grecques), dans le droit fil aussi de la stratégie qui avait conduit ces mêmes partenaires à court-circuiter en 2011 les procédures démocratiques pour placer un banquier et un technocrate (Lukas Papademos, Mario Monti) à la tête des gouvernements grec et italien.

    Une tentative de coup d’État que les peuples de l’Union européenne, et le peuple grec lui-même, sont d’ores et déjà invités à cautionner.

    Ces peuples doivent aujourd’hui prendre conscience que leurs représentants font aujourd’hui tout ce qui est en leur pouvoir pour renverser, au cœur de l’Europe, un gouvernement démocratiquement élu.

    Dimitris Alexakis, Athènes

    mardi 16 juin 2015

    https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/06/16/grece-le-coup-detat-ne-sera-pas-televise

    #dette #UE #FMI #Grèce #Tsipras #négociations #coup_d'Etat #bank_run #fuite_des_capitaux #krach


  • entre nos mains (ces jours-ci dans les rues d’Athènes)

    {échos d’un débat avec Eric Noiré entamé à l’occasion du discours prononcé par Alexis Tsipras devant l’Assemblée nationale grecque, le 5 juin 2015, débat qui peut être suivi ici : http://blogs.mediapart.fr/blog/dimitris-alexakis/080615/discours-d-alexis-tsipras-premier-ministre-grec-devant-l-assemblee-n et là : http://blogs.mediapart.fr/blog/dimitris-alexakis/120615/entre-nos-mains-ces-jours-ci-dans-les-rues-d-athenes}

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    « trahison », « récupération »

    Le gouvernement grec peut et doit être critiqué par ceux-mêmes qui l’ont porté au pouvoir ― la Présidente de l’Assemblée, Zoé Konstantopoulou, ne s’est pas privée de contester les choix effectués par Alexis Tsipras et Nikos Pappas concernant les nominations à la tête de la radio-télédiffusion publique, ERT, qui recommence ces jours-ci d’émettre sous ce nom, l’organisation de jeunesse de Syriza vient de demander la démission de Yannis Panoussis, ministre de la « Protection du citoyen » ( sic ) et les relations du gouvernement grec avec l’État d’Israël sont fortement contestées au sein du parti au pouvoir ― faire usage de son sens critique, faire entendre sa voix est cependant tout autre chose que de faire une croix sur ce qui demeure comme la seule perspective actuelle, en Grèce, et comme la première tentative européenne de contestation des politiques d’austérité au niveau politique ; l’économiste marxiste et député de Syriza Costas Lapavitsas ne s’y est pas trompé, qui réaffirme l’importance des élections du 25 janvier au début d’un billet récent dans lequel il n’épargne pas, par ailleurs, les propositions adressées aux créanciers par le gouvernement grec (http://costaslapavitsas.blogspot.gr). Parler au stade où nous en sommes de « trahison » ou de « récupération » revient à occulter la véritable guerre à laquelle le gouvernement grec et les classes populaires grecques sont soumis depuis les élections du 25 janvier et la décision prise le 18 février par la BCE de restreindre l’émission des bons du Trésor pour la Grèce.

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    « socialisme(s) »

    Si je ne parle pas de « socialisme » mais de « contestation des politiques d’austérité » c’est que je n’oublie pas que Syriza est un parti parlementaire ― le seul en mesure d’ouvrir aujourd’hui en Grèce une brèche dans le mur des politiques néo-libérales ― et que l’événement du 25 janvier demeure essentiellement un événement électoral ― et non, qu’on le veuille ou non, le produit de luttes sociales massives qui seraient parvenues, par exemple, à immobiliser l’économie du pays comme ont pu le faire les grèves de 1936 ou de 1968 en France ― voire à s’emparer des moyens de production, comme le mouvement ouvrier hongrois de 1956. J’écris « qu’on le veuille ou non » pour signaler que cela n’a dans une certaine mesure pas eu lieu ― pas eu lieu avec l’intensité qui permettrait de parler de « processus révolutionnaire ».

    De très nombreuses luttes ont eu lieu au cours de ces dernières années en Grèce, nous avons vécu une longue grève générale et plusieurs tentatives de réquisition ouvrière des moyens de production (Vio.me) et de création de circuits de production parallèles (marchés agricoles sans intermédiaires), mais l’arrivée au pouvoir de Syriza, indissociable de ces mobilisations, doit à mon sens être interprétée à la lumière d’un certain repli et d’une certaine fatigue des mouvements sociaux dans la période qui a immédiatement précédé le scrutin.

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    passer le relais, reprendre le relais

    L’interprétation du vote en faveur de Syriza comme un vote de délégation faisant fond sur un repli (provisoire ?) des luttes sociales est fortement confirmée par l’absence notable de véritable mobilisation (mais surtout peut-être par la difficulté à imaginer quelles pourraient être les voies d’une telle mobilisation dans la situation du rapport de forces inédit avec les créanciers) dans les mois qui ont suivi les élections et jusqu’à aujourd’hui. On peut imaginer que des mobilisations directement liées à la production, à la réquisition des terres et des moyens de production et répondant aux besoins immédiats (occupation populaire de terrains militaires transformés en « jardins ouvriers » autogérés, par exemple, selon le modèle mis en pratique dans la banlieue de Thessalonique et répondant à la question cruciale de l’autosuffisance alimentaire) auraient été plus efficaces, plus pertinentes dans le contexte de l’arrivée au pouvoir de Syriza que de décréter, par exemple, une grève générale ― dans une économie déjà immobilisée et détruite par les politiques néo-libérales. (Et on pourrait presque dire que la situation qui prévaut depuis quatre ou cinq ans ici, loin d’être une situation de grève générale est à l’inverse une situation de lock-out généralisé et étendu sur une très longue période.) Mais le fait est que, pour le moment, nous n’en sommes pas là et que le « soulèvement populaire », ces jours-ci dans les rues d’Athènes, est plus une invocation sur les affiches d’Antarsya (1) qu’une réalité sociale ou qu’un sentiment partagé.

    Il y a à ce niveau un blocage assez net, un effet de délégation électorale et de sidération (nous sommes en partie devenus les spectateurs de la négociation en cours) qui ne favorise pas la mobilisation ― et en parlant de mobilisation j’entends beaucoup plus des formes de production, d’appropriation de moyens de production et de lieux de vie que les formes souvent encadrées et bureaucratiques de la manifestation et de la grève.

    Le fait que l’espace politique ouvert par Syriza ne puisse pour l’heure être identifié au « socialisme » (singulier de majesté qui devrait être pluralisé et redéfini à partir des expériences de luttes, de production et de vie concrètes qui se sont faites jour au cours de ces dernières années, en Grèce, en France et ailleurs) ne signifie pas pour autant qu’il doive être automatiquement confondu avec le champ social-démocrate (que beaucoup ont évidemment à l’esprit mais dont le schéma aveugle plus d’un observateur ― tellement pressé d’anticiper sur la trahison forcément en préparation qu’il rate les spécificités et les possibilités de la situation présente). Si Syriza n’est pas « le socialisme », il vaut certainement la peine de réfléchir à ce qu’il est à partir du constat de la mort de la social-démocratie ― et sans perdre le sens des possibles. (LE socialisme n’existe pas.)

    4
    « contradictions »

    Notre chance, la spécificité de la situation grecque actuelle, ce sont les mouvements sociaux apparus au cours de la période précédente mais aussi les contradictions de Syriza : le fait que ce parti ne constitue pas (encore ?) une forme bureaucratique figée, fossile, définitivement centralisée, le fait qu’il demeure encore poreux aux mouvements sociaux, aux luttes et aux processus collectifs de réponse à la crise et à la réorganisation néo-libérale ― une réorganisation qui s’opère dans le cas de la Grèce par le vide, la table rase, la déstructuration de la production et une mise au chômage massive.

    Si la réponse apportée à l’ensemble de cette séquence historique (faillite de l’État grec, crise économique, politique des mémorandums, renversement de l’Ancien Régime tenu durant une quarantaine d’années par les deux partis traditionnels et processus de négociation avec les créanciers) demeure « entre les mains » de Syriza et / ou de l’exécutif, on aura alors toutes les raisons de redouter un repositionnement du noyau dur gouvernemental et du parti (concentration des décisions par le « premier cercle » autour du Premier ministre + injonction à la discipline de parti) au centre de l’espace politique, à la faveur d’un accord permettant au pays d’échapper à la faillite, avec l’appui des « classes moyennes » (pour dire vite, car cette catégorie commode demanderait certainement à être redéfinie), comme je l’avais indiqué dans un billet récent (https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/05/19/grece-soyons-pessimistes-demandons-limpossible).

    Si j’écris cela c’est bien sûr qu’il existe déjà plusieurs signes avant-coureurs d’une telle évolution, notamment en ce qui concerne les formes d’exercice de la politique et de l’autorité, les voies de la prise de décision ; les tensions internes autour de la nouvelle direction d’ERT, des déclarations du ministre de la Protection du Citoyen ou d’Israël auxquelles je faisais référence plus haut en sont indicatives. Il existe aussi, heureusement, de nombreux signes contraires, non seulement en provenance de la Plateforme de Gauche mais aussi de la part de la Présidente de l’Assemblée, assez isolée, ou du groupe « 53+ ».

    Syriza n’est pas (encore) un parti classique, soumis à l’exécutif par la discipline de parti et dont le rôle se réduirait à n’être qu’une « chambre d’enregistrement » de décisions prises en haut lieu. Si les luttes sociales continuent à faire défaut, il le deviendra sûrement. La réponse dépend en grande part de la reprise de l’initiative populaire ― plus sur le terrain de la production de richesses (réquisitionner des terrains à cultiver et des structures industrielles, les exploiter à notre intérêt) que sur celui de la protestation politique (manifester contre le gouvernement) ; la réponse aux créanciers n’est pas seulement entre les mains du gouvernement ou du « parti de la gauche radicale » mais entre nos mains.

    Dimitris Alexakis
    https://oulaviesauvage.wordpress.com
    Athènes, vendredi 12 juin 2015

    (1) Antarsya : parti à la gauche de Syriza, partisan de la rupture et de la sortie de l’euro.


  • Pour ceux qui crient au loup - OD
    http://www.olivier-delorme.com/odblog/index.php?2015/02/24/509-pour-tous-ceux-qui-crient-au-loup

    L’historien français Olivier Delorme partage l’avis de Dimitris Alexakis (cf http://seenthis.net/messages/345354 ) : la conduite du gouvernement Syriza aura été de faire l’expérience des négociations pour montrer la vérité de l’Union Européenne, et obtenir ainsi le soutien populaire nécessaire à la sortie de l’euro.

    On assiste donc, à mon avis, à la seconde phase de la démarche du nouveau gouvernement : la présentation d’un plan de réformes non néolibérales.

    Et dans le même temps, on apprend que serait en préparation à Athènes une séparation complète des banques de dépôt par rapport aux banques d’affaires. Cette mesure fondamentale du New Deal fut essentielle pour empêcher, jusqu’à sa disparition sous Reagan, les crises boursières. En effet, en sanctuarisant les banques de dépôt, elle assure la sécurité de l’épargne en interdisant aux banques de spéculer avec l’argent de leurs déposants. Les soi-disant socialistes français l’avaient inscrite dans leur programme, mais là comme ailleurs ils ont trahi en cédant au lobby bancaire ; la loi qu’ils ont adoptée n’est qu’un faux nez, ne sépare et ne sécurise rien. Quant à la BCE, il semble qu’elle soit outrée par l’outrecuidance grecque consistant à mettre la spéculation sous contrôle. On voit là tomber les masques. On voit là la véritable nature des institutions européennes : pas même la soumission, mais le service zélé de la finance reine... et folle que symbolise si bien la lessiveuse à argent sale, le trou noir de la finance luxembourgeois installés au coeur de l’Europe et dont le parrain est devenu président de la Commission après l’avoir été de l’eurogroupe.

    Or donc, je répète depuis vendredi que rien n’est joué et que le gouvernement grec est dans une posture destinée à montrer à son opinion que le blocage n’est pas du côté grec mais... Et qu’il faudra donc rompre - c’est-à-dire sortir de l’euro. Je continue à faire le pari que Syriza n’a pas mis la sorti de l’euro dans son programme parce qu’il aurait été battu, que ce gouvernement a néanmoins compris qu’il n’y a pas d’autre politique possible à l’intérieur de l’euro, qu’il est en train de bâtir un consensus national autour d’une autre politique tout en faisant la démonstration, avec ce plan, que cette autre politique n’est pas compatible avec l’euro puisque les « partenaires » de l’euro entendent maintenir en Grèce la même politique, moyennant quelques aménagements cosmétiques. C’est ce que j’appelle « construire la rupture », tout en se donnant le temps de la préparer techniquement.

    #BCE #Syriza ##eurogroupe


  • (2) Nous avons besoin de temps et nous ne pouvons pas revenir en arrière
    https://www.facebook.com/notes/dimitris-alexakis/nous-avons-besoin-de-temps-et-nous-ne-pouvons-pas-revenir-en-arri%C3%A8re/10152797176808246?notif_t=like_tagged

    Nous avons besoin de temps et nous ne pouvons pas revenir en arrière
    24 February 2015 at 16:38

    Dimitris Alexakis, Athènes, mardi 24 février 2015

    Avant de parler de « trahison », de « capitulation » et de « reniement », je crois qu’il faudrait d’abord revenir à l’événement majeur de ces dernières semaines qu’est l’événement même des élections. Pour la première fois, un parti de « gauche radicale » a remporté des élections en Europe. Ces élections sont l’événement qui a bouleversé le paysage et créé une situation nouvelle à l’échelle de l’Europe entière. Les critiques sévères formulées ces derniers jours par Stathis Kouvelakis, Kostas Lapavitsas, Tariq Ali et Manolis Glèzos à l’encontre du gouvernement grec (« capitulation » face aux diktats de la BCE et du ministre des Finances allemand, « reniement » du programme de Thessalonique, voire « trahison » des dirigeants) font à mon sens l’impasse sur une question : Alexis Tsipras aurait-il été élu si son parti avait adopté avant les élections la stratégie de rupture avec l’Europe que plusieurs, au sein de Syriza, préconisaient ? Le peuple grec aurait-il soutenu aussi fortement, avant et surtout après les élections, un programme ayant pour horizon immédiat la sortie de l’euro et/ou de l’UE ?

    Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une hypothèse d’école ; je crois au contraire qu’il faut prendre au sérieux le fait que les électeurs se sont prononcés en faveur d’un programme social fondé sur une renégociation (certes hypothétique) des accords liant la Grèce au service de la dette.

    La ligne défendue par « l’aile gauche » de Syriza avant les élections reposait sur la conviction qu’il est impossible de lutter contre les politiques d’austérité et de faire advenir une autre politique dans le cadre de l’euro ; en l’absence de « partenaires » dignes de ce nom et de dialogue possible, Syriza devait adopter une stratégie de rupture et placer au centre du débat la question de la sortie de l’euro. La critique qu’ils formulent aujourd’hui est que la ligne majoritaire, celle qui l’a finalement emporté au sein du parti, reposait sur une ambiguïté — une ambiguïté qui, à l’épreuve du réel, a volé en éclats.

    Reste que les électeurs se sont prononcés en faveur d’une option différente de celle que prônait « l’aile gauche » de Syriza. La proposition majoritaire avait sans doute nombre d’ambiguïtés et d’angles morts (la proposition d’une sortie de l’euro ne comporte-t-elle pas, elle aussi, d’énormes zones d’ombre ?), c’est pourtant bien sur cette proposition que nous nous sommes prononcés en votant.

    L’isolement de la Grèce, les concessions faites et les pressions subies par le gouvernement grec dans les jours et les heures ayant précédé la signature de l’accord (menaces d’asphyxie économique combinées au bank run en cours) donnent apparemment raison aux tenants de la rupture : cette négociation le couteau sous la gorge n’en est pas une et nos « partenaires », emmenés par la droite allemande, nous ont déclaré la guerre. Le gel décidé par la BCE et les propos de Wolfgang Schäuble, avant et après l’accord, sont parfaitement clairs sur ce point.

    Mais, qu’on le veuille ou non, Syriza a bien été élu pour mettre en œuvre le programme de Thessalonique ET conduire une renégociation d’ensemble des accords liant la Grèce au service de la dette. Cette proposition était peut-être bancale, il n’empêche : l’alternative que Syriza a proposée aux électeurs grecs était sous-tendue par l’idée qu’un espace de négociation était (peut-être) possible, qu’une brèche pouvait (peut-être) être ouverte, que la politique européenne pouvait (peut-être) être infléchie. En ce sens, ce vote était aussi un message adressé aux dirigeants de l’UE mais surtout aux opinions publiques européennes. En ce sens, c’était un vote européen.

    Quelles que soient ses ambiguïtés de départ, cette proposition devait être honorée par le gouvernement élu — à moins de considérer l’événement même du vote comme un événement mineur. Pour le dire autrement : il fallait essayer, il fallait en passer par là et aller au bout de ce processus.

    Les critiques formulées aujourd’hui par l’« aile gauche » de Syriza reposent à mon sens sur une légitimation « après coup » de la stratégie de rupture d’avec l’UE : « après coup » parce qu’elles font l’impasse sur la véritable séquence des événements. C’est un peu mettre la charrue avant les bœufs.

    Dans cette séquence, le fait que la déclaration de guerre ait été formulée dans un premier temps par la Banque centrale européenne puis, dans un second temps, par le ministre allemand des Finances est tout sauf anodin et pèsera certainement sur la stratégie du gouvernement, sur la lecture que le peuple grec et les peuples européens font et feront de ces événements, sur le soutien populaire que le peuple grec peut espérer à l’avenir.

    J’ai le sentiment qu’en suivant jusqu’au bout la stratégie annoncée avant les élections — jusqu’à l’accord de Bruxelles, qui marque sans doute la fin de ce processus —, le gouvernement grec a pris à témoin le peuple grec, les citoyens grecs qui l’ont élu, ceux qui, en très grand nombre, ont soutenu sa stratégie de renégociation, et tous les peuples d’Europe.

    Moins que de « capitulation », il faudrait peut-être parler de « clarification » : la pièce qui se jouait jusqu’alors en coulisses, avec les gouvernements grecs précédents, se joue à présent au grand jour, sous les yeux des peuples (je ne pense pas que la publication de l’ensemble des documents de la « négociation » par le ministre des Finances grec soit un pur artifice de communication).

    Si la violence des institutions européennes apparaît aujourd’hui à nu, si l’Europe s’est trouvée acculée à répondre par la violence, le déni de la démocratie, le chantage, aux exigences du gouvernement grec, il faudrait prendre garde de ne pas oublier qu’elle l’a fait en réponse et par réaction aux élections grecques et à la stratégie suivie par le gouvernement après les élections — une stratégie reposant d’une certaine façon sur un « comme si » : « Faisons comme si l’Europe était démocratique ; faisons comme si une véritable négociation pouvait avoir lieu ; faisons comme si les revendications d’un gouvernement élu pouvaient être entendues ; faisons comme si l’Europe pouvait prendre en compte la crise humanitaire qui ravage la société grecque ; faisons comme si l’Europe pouvait entendre la voix de la raison. » On peut comprendre sous cet angle le fait que le ministre des Finances grec n’ait pas utilisé l’argument ou l’arme de la sortie de l’euro — comme le fait qu’il ne se soit pas seulement référé à Marx et à Keynes, mais aussi, non sans humour, à Emmanuel Kant… C’est un peu le paradoxe du comédien : s’il s’agissait de faire « comme si », il fallait le faire sérieusement, jusqu’au bout.

    Toute la stratégie du gouvernement grec repose peut-être sur ce « comme si ». Il s’agit peut-être d’un simulacre ou, comme le dit Manolis Glèzos, d’une « illusion », mais je crois qu’il n’était pas possible de faire l’économie de ce pas. Il n’était pas possible, à ce stade, de ne pas accorder (un minimum de) créance au semblant de démocratie dont les institutions européennes se paraient jusqu’à présent, pas possible de faire « comme si on n’y croyait pas » — parce qu’une très grande partie des électeurs de Syriza y croyaient (encore), voulaient (encore) y croire — moi y compris.

    Et maintenant ?

    Maintenant, quelque chose a eu lieu : une grande majorité de Grecs ont soutenu les tentatives du gouvernement à Paris, à Londres, à Rome, à Bruxelles, et se sont avec lui heurtés à un mur. Maintenant, les choses sont sensiblement différentes. Maintenant, nous ne sommes plus seulement dans l’ « après » et l’espérance des élections mais dans l’ « après » et le réel de l’accord de Bruxelles et du chantage. Maintenant, nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus croire que cette Europe-là laisse la place à autre chose qu’à l’asphyxie politique et à la barbarie néo-libérale.

    Nous essayons de tirer les conséquences des événements qui viennent de s’écouler, nous parlons, nous parlons sans cesse, nous ne cessons de lire et ce que nous disons et ce que nous entendons, dans la rue, au travail, en discutant avec des amis ou des inconnus, c’est : soit une autre Europe, soit la sortie de l’euro.

    Ce sont des sujets dont la société doit s’emparer et discuter — pas seulement une fraction, minoritaire ou majoritaire, et pas seulement les instances d’un parti, mais la société tout entière.

    Et il n’est pas exclu (c’est en tous cas mon espoir) que le repli du gouvernement après la signature de l’accord de Bruxelles puis l’envoi à la Troïka de l’essentiel du programme de Thessalonique ouvrent la voie à ce débat-là — dans la société grecque, déjà, mais aussi, bien sûr, au-delà.

    Nous avons besoin de temps et nous ne pouvons pas revenir en arrière.