(...) HARRY BELAFONTE : Je dois avouer que j’étais profondément persuadé que, quelles que soient la gravité des choses qui se passent dans notre pays, les citoyens seraient en mesure de se lever et d’arrêter l’ennemi à l’entrée, ou même, le faire réellement reculer. Et à chaque fois que certains événements surgissent, nous rencontrons l’horreur et la terreur, ce que je mentionnais comme étant le IVe Reich, en n’étant pas sûr de ce que j’affirmais. Pour être clair, la grande et globale catastrophe fut le nazisme, comme vous le savez. C’était le IIIe Reich. Je pensais que nous nous étions libérés de ce face à face et que nous serions beaucoup plus résilients. Je pense cependant qu’à un certain degré nous faisons preuve de résilience, mais le test réel n’a pas encore eu lieu. Il faut attendre la passation de pouvoir.
Et ce qui me préoccupe, c’est que derrière la malfaisance de Trump, celle de son Cabinet et des personnes qu’il a désignées pour jouer le leadership, je n’avais pas vraiment compris que se tenait au milieu un terrible et inattendu ennemi. C’est notre faiblesse face à l’avidité absolue. Je pense que nous avons échoué à tirer de vraies conclusions parce que nous avons été si contaminés par le désir de possession et le pouvoir que nous avons oublié que nous détruisions nos enfants. J’attends le point de vue du Professeur Chomsky, qu’il me dise sur quel pied danser.
NOAM CHOMSKY : Et bien j’avoue que j’étais d’une certaine manière immunisé contre la victoire électorale de Trump – bien sûr, ce n’est pas une victoire populaire, comme vous le savez – car ma femme, avec son regard extérieur, est la seule personne que je connaisse qui a prédit la victoire de Trump et ce avant la Primaire des Républicains. Elle est originaire du Brésil, elle avait mesuré la température du pays et était persuadée que la chose allait se réaliser. Je n’étais donc pas à ce point surpris. Je pense que c’est extrêmement dangereux sur beaucoup de plans, comme ceux dont j’ai déjà parlé, et d’autres que vous connaissez bien.
D’autre part, il y a beaucoup d’ouvertures. Ayons à l’esprit que le pays s’est grandement civilisé ces 50/60 dernières années. Une rencontre comme celle-ci était inconcevable en 1960, 1970. Ces façons de vous engager, comme celles d’autres personnes, sont tout a fait nouvelles. Et il y a eu beaucoup d’avancées et de réalisations : les droits des femmes, les droits civiques en général, les droits des homosexuels, la lutte contre les agressions, les questions environnementales – ces questions ne se posaient pas en ces temps-là. Il y a eu un énorme progrès. Cela signifie que le combat d’aujourd’hui se place à un niveau beaucoup plus élevé. L’époque où Harry marchait à Selma était une époque bien plus dure que celle d’aujourd’hui. Beaucoup de gens se sont engagés en effet dans un combat constant et fervent et il y a eu beaucoup de réalisations.
Revenons à l’histoire passée. Inutile de tout revoir en détail mais la période passée est d’une horreur totale. Disons-le franchement, le pays s’est fondé sur deux crimes incroyables, inimaginables : le premier, la quasi extermination de la population indigène, ce genre de crise des migrants auquel on ne pense pas – et une forme d’esclavage, c’était la chose la plus pernicieuse dans l’histoire, et c’est la base de la richesse et du développement économique des Etats-Unis, de l’Angleterre, de la France et autres pays. C’est l’histoire. Donald Trump parle de rétablir la grandeur du pays mais pour la plupart des gens ce pays n’avait pas une telle grandeur. C’était plutôt le contraire.
Et il y a progrès car hier les gens ont dû affronter des choses plus dures et n’ont pas abdiqué. C’est une leçon importante. De plus, ces élections en elles-mêmes offrent des ouvertures. Première chose, comme vous le savez, les Démocrates ont eu la majorité des votes et si vous regardez le vote des jeunes, ceux-là qui vont construire le futur – ils étaient dans une grande majorité anti-Trump et même pro-Sanders. Nous devons garder à l’esprit que la campagne de Sanders fut phénoménale. Voilà une personne inconnue, surgie de nulle part, qui utilise des termes tels que socialisme, terme maudit, qui n’a aucun soutien corporatiste ou médiatique, aucun soutien des riches, toutes choses indispensables pour gagner les élections. Celles-ci ont été achetées et s’il n’y avait pas eu les manigances que vous savez…Les élections ont été menées par les jeunes. Ce sont des signes d’espoir. Je pense qu’il y a des tonnes de choses à faire. On peut saisir les occasions qui sont à notre portée, et vous, les jeunes, avez entre vos mains la possibilité d’avancer sur ce long et difficile chemin pour construire une société civilisée et un monde décent. (...)