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  • Les pesticides « néonics » menacent les fondations de la biodiversité Le Devoir - 19 septembre 2017 - Sarah R. Champagne

    http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/508300/les-pesticides-neonicotinoides-menacent-toute-la-biodiversite

    On les connaissait comme les « tueurs d’abeilles ». Or, il semble maintenant confirmé que les pesticides de la classe des #néonicotinoïdes, largement utilisés au Canada, présentent une « sérieuse menace mondiale » pour l’ensemble de la #biodiversité.
     
    Le Groupe de travail sur les #pesticides_systémiques rend public mardi à Ottawa un nouveau rapport qui conclut que les pesticides de cette famille tuent d’autres insectes terrestres et aquatiques qui sont à la base de notre chaîne alimentaire.
     
    Une quinzaine de scientifiques de ce groupe international a analysé la quasi-totalité de la littérature scientifique sur les effets de ces pesticides sur l’environnement publiée depuis 2014. Sur plus de cinq cents études parues en trois ans, un consensus se dégage : les néonicotinoïdes sont toxiques pour d’autres invertébrés, comme les vers de terre, et pour les invertébrés aquatiques. Les #abeilles, surveillées de plus près par les apiculteurs, furent en quelque sorte des lanceuses d’alerte.
     
    Le rapport du groupe de travail compile en outre de nouvelles preuves des effets délétères des néonicotinoïdes sur les pollinisateurs. Des effets qui peuvent survenir « à retardement » même après l’exposition à de faibles doses, notent-ils dans un article à paraître dans la revue Environmental Science and Pollution Research.
     
    Effet domino  
    Les néonicotinoïdes ont donc des impacts « mesurables et mesurés » sur une faune beaucoup plus large que les abeilles, confirme Jean-Marc Bonmatin, vice-président de ce groupe de travail. Ces conséquences produisent un « effet en cascade » expliquait-il au Devoir depuis le Centre national de recherche scientifique d’Orléans en France, avant son départ pour Ottawa.
     
    « Si l’on supprime la nourriture ou une partie de la nourriture à des prédateurs, comme les poissons, les batraciens ou les oiseaux, on les détruit aussi », souligne le scientifique. Des #intoxications aiguës, un effet plus direct, ont aussi été observées chez des petits prédateurs ayant mangé des proies contaminées ou ingéré des semences traitées avec ces produits.
     
    M. Bonmatin ne cache pas être alarmé par ce constat renforcé : « C’est hélas à mettre dans la perspective de la sixième extinction des espèces qui se produit à grande vitesse sur la planète. L’homme, quand il détruit la biodiversité, en général détruit les espèces dites “supérieures”, comme les rhinocéros ou d’autres mammifères. Les pesticides détruisent la base de la chaîne alimentaire, les fondations mêmes de la biodiversité sur terre. »
     
    Les néonicotinoïdes ont aussi des effets sur l’humain, notamment reconnus par l’Autorité européenne de sécurité des aliments. La liste de ses effets commence à s’allonger, explique M. Bonmatin : cancérogènes, perturbateurs endocriniens, liés au spectre de l’#autisme.
     
    « À part les venins foudroyants de certains animaux, ils présentent des niveaux de toxicité jamais égalés. Ils sont plus de 5000 fois plus toxiques que ne l’était le DDT dans les années 1970, par exemple. Comment pouvez-vous imaginer que, s’ils tuent tous les invertébrés, ils soient inoffensifs pour l’humain ? », demande l’écotoxicologue.
     
    Implications locales  
    Le choix du Canada pour présenter cette étude n’est pas anodin pour le Groupe de travail sur les pesticides systémiques. « Porter ce message en Amérique du Nord se veut une forme d’encouragement, pour influer sur ce qui se passe. Et le Canada a le potentiel d’être un bon élève sur le continent », dit-il.
     
    Cette catégorie de pesticides a été détectée à grande échelle dans l’environnement partout dans le monde, et notablement au Canada. Sa présence est généralisée dans les rivières des zones agricoles du Québec depuis au moins 2011. En 2015 et 2016, des néonicotinoïdes ont été détectés dans 100% des échantillons prélevés, a indiqué au Devoir le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC). Les taux observés dans les rivivières en milieu agricole dépassent les normes dans une forte proportion. Un échantillon affichait même une concentration de 4,5 g/l, soit plusieurs dizaines de fois le maximum à partir duquel l’on considère la vie aquatique menacée.
     
    Au Québec, presque toutes les semences de maïs et environ la moitié des semences de soya sont traitées depuis 2008 avec les insecticides de type néonicotinoïdes, selon l’Ordre des agronomes du Québec.
     
    Objections  
    Des semences qui représentent 85 % des volumes de grains totaux vendus dans la province, un marché de 1,1 milliard de dollars, évaluent les Producteurs de grains du Québec (PGQ). L’association désapprouve les nouvelles restrictions prévues par Québec, dans une réglementation qui doit être adoptée cet automne.
     
    L’usage prophylactique, c’est-à-dire de manière préventive au moment du semis, est injustifié et ne devrait plus être permis, selon M. Bonmatin : « Est-ce que je vais prendre des antibiotiques tout l’hiver au cas où je vais attraper une grippe ? » Tout comme les médicaments les plus toxiques ne sont administrés qu’en dernier recours, les néonicotinoïdes pourraient n’être prescrits que lorsque les autres solutions ont échoué, devant une « peste » réelle et confirmée.
     
    Producteurs de grains du Québec craint une baisse de rendement des cultures, affirmant que le gouvernement sous-estime les impacts économiques de la réglementation à venir, évalués à 8,5 millions de dollars pour le moment. Dans un communiqué, ils affirment que « le projet de réglementation est soutenu par des bases scientifiques trop faibles », en objectant par exemple que l’interdiction de ces pesticides s’est traduite par une utilisation accrue d’autres pesticides en certains endroits et par des coûts de remplacement plus élevés.
     
    Un recul de la production qui est loin d’être prouvé aux yeux de M. Bonmatin. Il invite surtout à considérer des solutions de rechange qui ont fait leurs preuves. La « lutte intégrée » contre les organismes nuisibles est à privilégier, un mélange de mesures biotechnologiques, chimiques et physiques.
     
    Un rapport présenté en mars au Conseil des droits de l’homme des Nations unies déboulonnait le mythe de la nécessité des pesticides, en accusant la puissante industrie de commercialisation de nier systématiquement les risques pour la santé humaine pour l’environnement.
     
    Le Fonds mondial pour la nature (#WWF) avertissait quant à lui la semaine dernière que plus de la moitié des espèces canadiennes sont menacées. La population de plus de 50 % des 903 espèces d’oiseaux, de poissons, de mammifères, de reptiles et d’amphibiens s’est effondrée au cours des 40 dernières années, affirme le WWF.

  • Les nouveaux tests d’évaluation des #pesticides ne sont pas appliqués
    http://reporterre.net/Les-nouveaux-tests-d-evaluation-des-pesticides-ne-sont-pas-appliques

    Pourquoi les tests sont-ils inadaptés ? On pourrait penser que, tout simplement, on ne savait pas que les pesticides systémiques pouvaient menacer les pollinisateurs. « Sauf que, depuis qu’on les utilise, des centaines d’articles ont montré que les pesticides systémiques exposent les abeilles à long terme et ont des effets sur l’immunité, la reproduction, ou le vol de retour à la ruche. Des fonctions vitales sont atteintes », dit Jean-Marc Bonmatin. Il faudrait donc que les tests prennent en compte ces données nouvelles. « Mais les compagnies phytosanitaires sont énormément intervenues dans la définition des tests à faire, reprend le professeur. Et elles ne veulent faire que le minimum du minimum. »

  • Que valent les chiffres de « Cash Investigation » sur les pesticides ?

    http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/02/29/maudits-97_4873354_3244.html

    La confraternité, dit-on, est une haine vigilante. Les journalistes de « Cash Investigation » en font la pénible expérience depuis la diffusion, début février sur France 2, de leur enquête fouillée sur les pesticides. Au centre des critiques, un chiffre : 97 %. Ce serait, apprend-on dans le film, la proportion des aliments en circulation en Europe contenant des traces de produits phytosanitaires. Sous-entendu : seuls 3 % en seraient exempts. Depuis la diffusion du film, Libération a fait preuve d’une persévérante confraternité à l’endroit des auteurs de « Cash », consacrant pas moins de trois articles à ce chiffre – qui n’a, du reste, aucun impact sur l’essentiel de l’enquête –, affirmant qu’il est « bidon », « alarmiste », etc.

    Est-il bidon ? Il est indéniable que l’équipe de « Cash » a mal lu un communiqué de presse de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Publié en mars 2015 pour annoncer les résultats du programme communautaire de surveillance de l’alimentation, il était intitulé : « Plus de 97 % des aliments contiennent des résidus de pesticides dans les limites légales ». Et ce, qu’ils en contiennent ou non. Car l’EFSA précisait aussi que « 54,6 % des échantillons » ne contiennent « aucun résidu détectable ».

    Il faut le dire sans barguigner : cette affirmation de l’EFSA est fausse. Le terme qui aurait dû être utilisé est « quantifiable » et non « détectable ». Car en chimie analytique, les mots ont un sens précis. L’agence européenne n’a pas évalué la proportion d’échantillons sans résidus « détectable », c’est-à-dire mesuré en-dessous de la limite de détection ( LOD ).Elle n’a considéré que la limite de quantification ( LQD ), au-dessus de laquelle une concentration chiffrée peut-être donnée. Cela peut paraître un détail, mais les deux notions sont très différents.

    Blanc-seing

    Selon le rapport, 54,6 % des échantillons sont mesurés sous le LQD ( résidus « non quantifiables » ) - parmi lesquelles se trouvent certainement des échantillons contenant des niveaux détectables des substances recherchées. La communication de l’EFSA relève donc au mieux de l’erreur, au pire de la supercherie. Et dans tous les cas, c’est bien plus choquant que la confusion de « Cash ».

    Ce n’est pas tout. Derrière ce que nous tenons souvent pour des chiffres d’airain qui départagent le vrai du faux, se cachent parfois des biais de disciplines, de bêtes impératifs techniques, voire des choix politiques... Cette fameuse limite de détection, par exemple, qui donne le blanc-seing de la virginité : comment est-elle fixée, et par qui ? « Elle dépend de la molécule recherchée et de la méthode utilisée pour mener le test », répond un scientifique d’une agence de sécurité sanitaire.

    Qu’en pense un homme de l’art ? « Les programmes de surveillance cherchent plusieurs centaines de molécules en même temps et les méthodes multi-résidus utilisées ont une assez faible
    sensibilité : lorsque vous courez après 200 informations à la fois, forcément, vous êtes moins sensible sur chacune d’elles, dit le chimiste Jean-Marc Bonmatin (CNRS), spécialiste de ces techniques. Au laboratoire, lorsque je veux vraiment voir une molécule, je cherche d’abord une limite de quantification la plus basse possible, puis je détermine une limite de détection qui peut être jusqu’à cent fois inférieure à celle des méthodes multi-résidus. » On voit donc que la notion de virginité est assez relative et qu’en fonction de la loupe, « rien » peut devenir quelque chose...

    Science obsolète

    Il existe un bel exemple de l’importance qu’il y a à distinguer le « très peu » du « rien du tout ». Il est détaillé par Laura Maxim (CNRS) et Jeroen van der Sluijs (université de Bergen, Norvège), dans le rapport « Signaux précoces et leçons tardives », publié en 2013 par l’Agence européenne de l’environnement. Au milieu des années 1990, lorsque les apiculteurs français commencèrent à accuser le Gaucho de tuer leurs abeilles, il leur fut rétorqué que c’était impossible. Dûment analysés, le pollen et le nectar des tournesols traités ne montraient en effet aucune trace du produit... De fait, sur les conseils avisés de Bayer, le fabricant du Gaucho, la Direction générale de l’alimentation avait fixé la limite de détection à 10 parties par milliard (ppb). Dès lors, on ne voyait rien. Mais la recherche ultérieure a montré qu’il fallait descendre au-dessous de ce seuil pour détecter le toxique, et que ces quantités minuscules suffisaient à dépeupler les ruchers.

    Revenons à nos 97 %. Ce chiffre est-il « alarmiste » ? Procède-t-il d’une volonté d’exagérer le problème ? A l’évidence, non. Car la question n’est pas tant de savoir ce qu’il y a dans nos assiettes, que de savoir ce qui échoue in fine dans nos organismes. La réponse est sans appel. Selon les travaux de l’Institut de veille sanitaire, ce n’est pas 97 % d’entre nous qui portons des traces de « phytos », mais 100 %. Des résidus de pesticides organophosphorés, d’organochlorés ou de chlorophénols sont quantifiables dans les fluides biologiques de l’ensemble de la population française.

    On pourra rétorquer que les expositions sont dans la majorité des cas très faibles. C’est vrai. Mais rappelons que l’évaluation des risques actuelle – qui considère que « très peu », c’est « presque rien » et que ce « presque rien » ne produit « rien du tout » – repose sur une science obsolète, battue en brèche par de nouvelles notions toxicologiques – effets cocktail, perturbation endocrinienne, programmation prénatale des maladies. A ceux qui pensent que le dernier « Cash » s’est rendu coupable du crime odieux d’alarmisme, conseillons la lecture du dernier Scientific statement sur le sujet de l’Endocrine Society, la principale société savante mobilisée sur la question des pollutions diffuses. Ensuite, reparlons-en.