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  • En Malaisie, la traductrice qui en savait trop

    https://www.lemonde.fr/international/article/2018/05/28/en-malaisie-la-traductrice-qui-en-savait-trop_5305535_3210.html

    Une jeune Mongole assassinée, des commissions occultes, un ex-premier ministre sur la sellette : après l’arrivée d’un nouveau gouvernement, la justice va-t-elle rouvrir le dossier ?

    La Mongole était jolie et résidait en Malaisie, où elle avait été la maîtresse d’un conseiller du ministre de la défense d’alors, et peut-être même celle du ministre lui-même. Elle avait 28 ans, elle était traductrice. Elle parlait, outre le mongol, le russe, le chinois, l’anglais et un peu le français. Elle s’appelait Altantuya Shaariibuu. Et elle en savait trop.

    Altantuya s’était retrouvée, notamment en raison de ses contacts sur l’oreiller, indirectement associée – ou impliquée – dans l’affaire de la vente de trois sous-marins à la Malaisie par la France en 2002, un scandale d’Etat dont l’onde de choc continue aujourd’hui de se propager dans l’Hexagone : en juillet 2017, un ancien président de la Direction des constructions navales et un ex-directeur général délégué du groupe français Thales (ex-Thomson), ont été mis en examen pour « corruption active ». Récipiendaires probables de commissions illégales versées en Malaisie : des responsables au plus haut niveau du gouvernement. Les Français avaient de bonnes raisons de mettre la main au portefeuille pour graisser la patte aux bonnes personnes : le contrat s’élevait à près d’un milliard d’euros…

    Le corps pulvérisé

    Altantuya Shaariibuu a payé au prix fort, de la manière la plus terrible et la plus spectaculaire qui soit, le fait d’en savoir trop : le 18 octobre 2006, elle est enlevée en plein Kuala Lumpur par deux policiers d’un corps d’élite de gardes du corps rattaché au bureau du premier ministre. Traînée de force dans un véhicule banalisé, elle est emmenée dans le faubourg de Shah Alam, à la sortie de Kuala Lumpur. Là, elle est abattue d’une balle dans la tête avant que des explosifs de type C-4 soient placés sur son corps. Le cadavre d’Altantuya est pulvérisée au point que l’on ne retrouvera presque rien d’elle.

    La raison de cet assassinat s’explique très probablement par le fait que la jeune Mongole était en train de faire chanter son ancien amant, Abdul Razak Baginda, à l’époque directeur d’un cercle de réflexion mais aussi proche de Najib Razak, alors ministre de la défense. Ce dernier allait ensuite devenir premier ministre, jusqu’à la spectaculaire défaite de son parti aux élections du 8 mai dernier…

    Altantuya Shaariibuu avait en effet été arrêtée alors qu’elle faisait un scandale devant la résidence d’Abdul Razak Baginda, vociférante et menaçante. Elle avait auparavant exigé de son « ex » qu’il lui verse une commission de 500 000 dollars, promise mais non versée. Faute de quoi elle révélerait les secrets des troubles combines autour de la vente des sous-marins. Après son meurtre, des photos ont circulé, la montrant en train de festoyer en des temps plus heureux, dans un restaurant parisien avec Baginda et… Najib Razak. Peut-être était-elle aussi l’amante de ce dernier, ont laissé entendre certaines rumeurs.

    Réouverture du dossier

    L’échec électoral de « Najib » et de son parti a des chances de provoquer la réouverture d’un dossier (scandale des sous-marins et donc, du même coup, l’assassinat d’Altantuya) mis sous le tapis depuis des années. Et Najib Razak, déjà empêtré dans un scandale d’Etat où il est soupçonné d’avoir siphonné l’équivalent de plus de 600 millions d’euros de fonds publics sur son compte en banque, pourrait se retrouver, si les langues se délient un peu trop, impliqué cette fois, non seulement dans une affaire de corruption mais aussi, fut-ce indirectement, dans un assassinat…

    « Il faut que le nouveau gouvernement relance l’enquête sur l’affaire de la vente des sous-marins [français] », vient de déclarer l’ancien juge de la haute cour, Gopal Sri Ram. Le 16 mai, le président de Mongolie, Khaltmaagiyn Battulga, a adressé un message de félicitations au nouveau premier ministre de Malaisie, Mahathir Mohamad, qui avait déjà été auparavant premier ministre et l’était encore quand le contrat des sous-marins fut signé entre la France de Jacques Chirac et la Malaisie : « L’assassinat d’Altantuya Shaariibuu a créé une atmosphère défavorable entre nos deux pays et j’espère sincèrement que votre Excellence accordera toute son attention [à ce cas] afin que justice soit rendue », écrit notamment le chef d’Etat mongol.

    L’ONG malaisienne Suaram, qui a demandé que des poursuites judiciaires soient diligentées à propos du scandale des sous-marins, a engagé à Paris l’avocat William Bourdon. Ce dernier vient de dire aux journalistes du site en ligne Malaysiakini qu’il était prêt à se rendre cet été à Kuala Lumpur, pour « briefer » le nouveau gouvernement sur l’affaire.

    Des ordres venus de très haut

    Une voix lointaine pourrait s’avérer cruciale dans le « dossier » Altantuya Shaariibuu : l’un de ses deux agresseurs, Sirul Azhar Umar, condamné à mort en 2009 par une cour malaisienne, mais sans qu’aucun mobile de son meurtre n’ait alors été invoqué, est en prison en Australie. Il s’y était enfui en 2014 alors que sa condamnation était jugée en appel en Malaisie et qu’il avait été libéré sous caution.

    De sa prison, il a donné plusieurs interviews, dans lesquelles il a assuré avoir servi de « bouc émissaire ». Il a parfois laissé entendre que les ordres d’assassiner la jeune Mongole venaient de très haut. Le jour précédant son incarcération en Australie, en 2015, conséquence d’une demande faite par Interpol, Sirul avait envoyé un mystérieux SMS à un contact, resté anonyme, mais qui aurait été proche des services de renseignements malaisiens.

    « Salut patron. Je suis en difficulté. Je veux deux millions de dollars australiens avant que vous veniez me rendre visite. Je ne reviendrai pas en Malaisie. Je ne veux pas faire tomber le premier ministre. »
    Lire aussi : Mahathir et Anwar, un improbable tandem à la tête de la Malaisie

    Plus tard, Sirul se rétracta, comme s’il réalisait qu’il lui fallait ménager ses arrières : des émissaires du parti de Najib Razak étaient venus le voir dans sa cellule. Il jura par la suite au site Malaysiankini « qu’au Nom de Dieu, l’honorable premier ministre Najib Razak n’a jamais été impliqué dans [le meurtre d’Altantuya] et n’a jamais eu de liens avec cette affaire ».

    Mais l’« honorable » premier ministre, qui n’a jamais été très « honorable », n’est plus premier ministre. Le 1er juin, l’ancien flic et ci-devant assassin devrait à nouveau comparaître devant la justice australienne. Osera-t-il révéler tout ce qu’il sait ?