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  • JEAN-YVES CAMUS : « DES MOTS D’ORDRE IDENTITAIRES MINORITAIRES » Mardi, 18 Décembre, 2018
    Grégory Marin

    Extrême droite. Le directeur de l’Observatoire des radicalités politiques a observé la « présence bien réelle » mais non structurante de l’extrême droite dans le mouvement. Malgré son influence, « le cœur de la mobilisation » est ailleurs, souligne-t-il.

    Quelle influence a ou a eue l’extrême droite depuis le début dans la structuration du mouvement des gilets jaunes ?

    Jean-Yves Camus Ce qui me gêne dans la manière dont la présence de l’extrême droite a été mise en avant très tôt par les autorités – et avec raison parce qu’il y avait des éléments d’extrême droite dans les manifestations –, c’est qu’elle ne se basait pas sur des informations précises, sur qui faisait quoi, où et comment. Cela donnait l’impression que cette présence, bien réelle mais très minoritaire, était à la manœuvre du mouvement. Contrairement à ce qui s’est passé après les manifestations contre le mariage pour tous, le gouvernement a très peu livré d’informations factuelles sur l’implication de cette mouvance, évoquée de manière générale. À la fin des manifestations contre la loi Taubira, il y avait régulièrement 200 à 300 manifestants radicaux qui allaient au contact des forces de l’ordre. Le lendemain ou le surlendemain, les rédactions avaient des informations assez précises sur qui faisait quoi. Là, le terme « ultradroite » a surgi partout, tout le temps, mais de manière trop incantatoire. Pourtant, il suffisait d’aller sur les comptes Twitter des dirigeants de groupuscules qui, à Paris comme en province, se montraient sur les manifestations ou sur les ronds-points. On a vu des emblèmes, des individus revendiquer la présence et le soutien de leur mouvement, mais ça n’est pas le cœur de la mobilisation.

    Ce qu’on voit sur le terrain, c’est que, aux mots d’ordre identitaires que certains milieux ont voulu lancer se sont très vite substitué, des préoccupations sociales qui donnent une tonalité très éloignée de ce que voudrait l’extrême droite.

    Jean-Yves Camus Ces mots d’ordre identitaires étaient très minoritaires. C’est bien cette absence de slogans anti-immigration ou identitaires qui a poussé Marine Le Pen et d’autres dans sa mouvance politique à sortir du chapeau le « pacte de Marrakech », pour essayer d’instiller chez les partisans des gilets jaunes l’idée que le gouvernement allait signer dans notre dos un document qui validerait la submersion migratoire… Ce qu’ont fait le Rassemblement national et les autres, c’est tenter d’expliquer aux gilets jaunes : « Votre colère est juste mais vous vous trompez de raison. » La raison pour laquelle la fiscalité augmente, selon l’extrême droite, c’est le coût de l’immigration.

    On a l’impression que cette rhétorique prend mal. Comment expliquer alors que Marine Le Pen n’arrive pas à peser plus, voire à prendre la main sur un mouvement qui rassemble les classes populaires à qui elle dit vouloir s’adresser ?

    Jean-Yves Camus On est arrivé à un tel point de défiance vis-à-vis des partis politiques ! Personne ne peut prétendre – c’est d’ailleurs pathétique dans les réactions de certains politiques – ni que le mouvement lui appartient et qu’il l’a initié, ni canaliser les revendications. Il y a quelque chose de remarquable : les gens qui ont voté Marine Le Pen en 2017 et qui se disent aujourd’hui gilets jaunes ne sont-ils pas déjà dans une optique post-Rassemblement national ? Je m’explique : ils ont cru véritablement à la victoire de Marine Le Pen, elle était impossible mais ils y ont cru. Ils ont vu qu’elle a été largement battue. Ne pensent-ils pas aujourd’hui qu’il n’y a même plus la solution à leurs problèmes que serait son arrivée au pouvoir par la voie électorale ? Ne se disent-ils pas que le changement de régime qu’ils appellent de leurs vœux arrivera par la rue ? Est-ce que cette partie de la mobilisation qui avait choisi Marine Le Pen en 2017 n’exprime pas ici sa déception de la défaite ? Il n’est même pas sûr que ces gens revotent pour le Rassemblement national.

    Il y a en effet un paradoxe entre les revendications sociales des gilets jaunes et le discours réel du Rassemblement national, par exemple entre ceux qui revendiquent une hausse du Smic et Marine Le Pen qui la refuse au motif que ce serait « une charge supplémentaire pour les entreprises ».

    Jean-Yves Camus C’est évident. La pédagogie qu’il faut continuer de faire auprès des gens engagés dans ce mouvement des gilets jaunes, c’est que le Rassemblement national est un parti d’essence libérale parce qu’il promeut une économie de marché, certes protégée aux frontières par ce qu’ils appellent le « protectionnisme intelligent », en fait du protectionnisme tout court ; mais, à l’intérieur des frontières, il s’agit d’une économie de marché portée par une forme de darwinisme social : celui qui est assez bon gagne, celui qui ne l’est pas reste sur le côté.

    On a vu émerger l’idée d’une liste gilets jaunes aux élections européennes. Si on regarde la sociologie du mouvement, elle mordrait sur les électorats les plus populaires, d’un côté la France insoumise, de l’autre le Rassemblement national, ce qui profiterait à LaREM. N’irait-elle pas contre les intérêts du mouvement ?

    Jean-Yves Camus Elle serait en effet objectivement favorable à la liste LaREM puisqu’elle diviserait l’électorat de FI et du RN. Mais ce qui m’inquiète, c’est la ligne politique que pourrait avoir cette liste. Chez les gilets jaunes, il y a des gens politiquement conscientisés, développant ce qui n’est pas tout à fait un programme mais quand même quelques idées-forces ; et puis, il y a une propension, y compris chez certains porte-parole, à développer des théories conspirationnistes de nature à éloigner leurs soutiens d’une action proprement politique. On voit bien comment l’attentat de Strasbourg, mardi dernier, a été immédiatement interprété par des groupes de discussion comme une manipulation gouvernementale. S’il y a une liste, les gilets jaunes devront veiller à sélectionner les candidats et à la cohérence de leurs propositions.

    Jean-Yves Camus

    Directeur de l’Observatoire politique des radicalités à la Fondation Jean-Jaurès

    https://www.humanite.fr/extreme-droite-jean-yves-camus-des-mots-dordre-identitaires-minoritaires-66

    #giletsjaunes #gilets_jaunes #extrêmedroite

  • Gilets jaunes : « Je crains une forme de scission à l’intérieur du pays »
    https://www.nouvelobs.com/societe/20181203.OBS6473/gilets-jaunes-je-crains-une-forme-de-scission-a-l-interieur-du-pays.html

    Spécialiste de l’extrême droite, Jean-Yves Camus revient sur les violences de samedi à Paris.

    Là, c’est un mouvement protéiforme, il y a chez certains une délégitimation de l’appareil d’Etat. On est dans la sécession, des gens qui ne considèrent plus l’Etat français comme légitime et qui basculent soit dans la désobéissance civile, soit dans l’action. Ceux-là ne voudront pas négocier avec un pouvoir qui n’est pas légitime à leurs yeux.

    #gilets_jaunes #ultra_droite #ultra_gauche #sécession

  • LesInrocks - Suède : comment expliquer l’explosion de l’extrême droite alors que l’économie est au beau fixe ?
    https://www.lesinrocks.com/2018/09/05/actualite/suede-comment-peut-expliquer-lexplosion-de-lextreme-droite-alors-que-lec

    Pourtant, la montée du populisme, doublée d’un refus massif et violent de l’immigration, ne va pas forcément de pair avec une économie battant de l’aile. Selon l’expression du spécialiste des droites radicales, Jean-Yves Camus, cette montée est caractéristique d’un « populisme de prospérité ». Un concept, souvent propre aux pays scandinaves, qui émerge dès les années 1970 lorsque « ceux qui possèdent une part plus ou moins importante de la richesse refusent de la partager » et développent ainsi des valeurs inégalitaires, xénophobes et ultranationalistes.

    La progressive normalisation d’un parti aux relents nazis

    Pour autant, l’arrivée au pouvoir de ces « populismes de prospérité » n’est pas forcément évidente. Elle sous-tend avant tout une normalisation du SD, ou du moins « en partie, sinon il ne recueillerait pas 20% des intentions de vote », nous explique ainsi Jean-Yves Camus. « Mais il se heurte (pour encore quelques jours ?) à un cordon sanitaire qui s’explique par ses racines dans l’extrême-droite des années 1980 et la présence en son sein jusqu’au milieu des années 1990 de militants néo-nazis avérés. » Le cas suédois est d’ailleurs unique, selon le membre de l’Observatoire des radicalités de l’institut Jean Jaurès. En effet, les « partis populistes anti-immigrations des autres pays scandinaves sont, au départ, fondés par des militants conservateurs radicalisés sur la question de l’immigration mais aussi très focalisés sur le poids excessif de la fiscalité et de l’Etat ».

    L’ascension du SD, l’emmenant vers des hauteurs électorales inattendues, ne date pas d’aujourd’hui. Les années 1990 ont été celles d’une coopération avec le Front National avant de cesser. Pour autant, l’expérience est fructueuse et permet de tirer des leçons, selon Jean-Yves Camus.