A Cuba, le sauve-qui-peut des jeunes médecins devant des salaires et des conditions de travail jugées indignes
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A Cuba, le sauve-qui-peut des jeunes médecins devant des salaires et des conditions de travail jugées indignes
Par Jean-Michel Hauteville (La Havane, envoyé spécial)
Publié aujourd’hui à 03h00, modifié à 03h22
Un joyeux tintamarre d’instruments de percussions retentit dans la torpeur ensoleillée d’un samedi de fin avril, à La Havane. Dans un jardin public du centre de la capitale cubaine, une vingtaine d’enfants participent à une séance d’éveil musical. Le lieu, aménagé par un groupe d’amis, propose des activités culturelles gratuites aux familles du voisinage : théâtre, peinture, ou musique.
Le café attenant permet de financer ces dernières. « C’est moi qui gère la cafétéria », dit Laura, 30 ans (son prénom a été modifié). Diplômée de l’université des sciences médicales de La Havane, la jeune femme occupe ce poste depuis janvier. « Ce travail ne me plaît pas. Ce que j’aime, c’est la médecine », confie-t-elle. Laura fait partie des milliers de jeunes praticiens cubains qui, à contrecœur, ont dû quitter la profession en raison de salaires dérisoires et de la détérioration de leurs conditions de travail. Alors même que la médecine cubaine, pilier du régime castriste, a longtemps joui d’un grand prestige à l’international.
A la fin de ses trois années de spécialité en médecine générale, Laura percevait le salaire mensuel d’un professionnel en début de carrière : 5 060 pesos, soit à peine 10 dollars (8,60 euros) par mois, au taux de change officieux. Avec un tel salaire, « on ne vit pas dignement à Cuba », s’afflige la jeune femme, qui a donné sa démission un mois après avoir passé son examen final, en novembre 2023.
Diplômée de la même université, son amie Cinthia, elle, allait devenir gériatre. « J’adore travailler avec les personnes âgées : elles sont toujours reconnaissantes lorsqu’on prend soin d’elles », s’attendrit cette Havanaise de 29 ans, sur la terrasse de l’appartement où elle vit avec ses parents et sa grand-mère, au 2e étage d’un immeuble décrépit de la municipalité de Cerro. Dans un coin du salon, elle a installé son poste de travail : quelques étagères et une petite table, encombrées de produits cosmétiques, ainsi qu’une chaise où elle installe ses clientes venues se faire coiffer ou poser des ongles.
Cinthia a lancé cette activité en parallèle de son internat de médecine, mais il est devenu impossible de concilier les deux en raison d’un sous-effectif chronique à la polyclinique de Cerro. « Tout le monde démissionnait et la charge de travail retombait sur ceux qui restaient », soupire-t-elle. En plus de ses 44 heures de travail hebdomadaires, l’interne devait assurer des gardes de douze heures « jusqu’à six fois par mois » et, souvent, des remplacements de dernière minute l’obligeant à annuler des rendez-vous dans son salon. « Mais c’est cette activité qui me permettait de vivre », s’offusque celle qui a démissionné juste après l’obtention de son diplôme et validé une formation d’esthéticienne.
Les deux amies sont loin d’être des cas isolés. Et cette tendance est amplifiée par l’émigration massive des Cubains, qui fuient la dégradation des conditions de vie sur l’île. Sur une promotion de « plus de 200 personnes » dans sa faculté, il ne reste plus que six diplômés de 2023 à Cuba, dont « trois qui exercent encore la médecine », affirme Laura. Adrian, l’un de ses camarades d’amphi, a lui aussi remisé son stéthoscope et gère désormais un petit commerce privé dans le quartier de Nuevo Vedado. « Il y avait beaucoup trop de stress. Et ici, en une seule journée, je gagne plus qu’en un mois à l’hôpital », observe le jeune reconverti, qui assure n’avoir « aucune envie » de reprendre du service.
Depuis le début de la « période spéciale » – un terme utilisé par le pouvoir pour désigner la crise économique qui a débuté à la chute de l’Union soviétique –, « de nombreux professionnels de la santé et d’autres secteurs, notamment de l’éducation » ont quitté leur emploi dans la fonction publique « pour se tourner vers d’autres activités plus lucratives, liées au tourisme, puis à l’entrepreneuriat », explique la sociologue Elaine Acosta Gonzalez, chercheuse associée au Cuban Research Institute de l’université internationale de Floride, à Miami.
En effet, le secteur de la santé est entièrement public et « il n’est plus possible de survivre avec un salaire de fonctionnaire », souligne cette Cubaine exilée aux Etats-Unis. Entre 2021 et 2024, Cuba a perdu plus de 77 000 soignants dont 30 000 médecins, soit le quart de ses effectifs, selon des statistiques officielles publiées fin 2025. Les conséquences sont « clairement dévastatrices pour les services de santé du pays », déplore la sociologue.
En réaction à cet exode des blouses blanches, le gouvernement cubain a annoncé, en avril 2025, des hausses de salaires pour les fonctionnaires : en fonction de leur ancienneté, certains praticiens ont ainsi pu voir leur rémunération doubler. Cependant, aux yeux d’Elaine Acosta Gonzalez, le compte n’y est pas. « Même les augmentations salariales significatives qui ont eu lieu dernièrement ne suffiront pas à résoudre ce problème, car il s’agit d’un phénomène aux causes multiples », juge l’experte, qui préconise une « amélioration des infrastructures et des conditions de travail de l’ensemble du personnel de santé ». « L’autre jour, je me suis mise à relire des bouquins de médecine pour me rafraîchir la mémoire », confie Cinthia. La coiffeuse évoque avec nostalgie ses anciens patients qui l’interpellent encore dans la rue. « La médecine me manque, mais tout doit changer dans le métier. »
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