« Comment peut-on laisser quelqu’un agoniser dans une cellule ? » : colère et incompréhension après la mort d’un jeune Kanak en prison
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Frédéric Grochain, 31 ans, a été retrouvé mort dans sa cellule du centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand, le 6 février. Son décès interroge sur la prise en charge sanitaire des détenus calédoniens transférés vers des prisons métropolitaines après les révoltes de 2024.
Benoît Godin, 21 février 2026
FrédéricFrédéric Grochain a été retrouvé mort le vendredi 6 février au matin, seul dans sa cellule du centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand (Saône-et-Loire). Comment ce jeune Kanak originaire de Ponérihouen, en Nouvelle-Calédonie, a-t-il pu mourir en détention si loin de chez lui, à 31 ans ? « On est confrontés ici à un double scandale, dénonce son avocate Julie Jarno. Une défaillance flagrante de la prise en charge médicale d’un détenu et la déportation inacceptable de prisonniers kanak, y compris de personnes vulnérables comme Frédéric Grochain. »
Le jeune homme fait en effet partie des dizaines de détenus transférés vers la métropole dans la foulée des révoltes du 13 mai 2024. Ce jour-là, alors que le Grand Nouméa s’embrase, une mutinerie éclate également au Camp Est, prison surpeuplée et insalubre, occupée à plus de 90 % par des Kanak. La répression est particulièrement brutale – un prisonnier meurt après l’intervention des forces de l’ordre. Quelques semaines plus tard, l’administration pénitentiaire lance une vague de transferts dans l’opacité la plus totale.
D’après les décomptes du collectif Solidarité Kanaky, du 8 juin 2024 au 22 avril 2025, 69 détenus ont ainsi été envoyés, sans leur consentement, à 17 000 kilomètres de chez eux, dans différentes prisons métropolitaines. Une situation dont s’est récemment émue la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). Selon Julie Jarno, « l’administration aurait ciblé ceux qu’elle considère avoir été actifs pendant la mutinerie et ceux qui portaient des revendications, notamment sur les conditions indignes de détention ».
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« Mais mon client ne correspondait à aucun de ces deux cas, ajoute l’avocate. Visiblement, l’administration a aussi pris des gens au hasard pour faire de la place. » Frédéric, détenu depuis fin 2023 pour différents larcins, fait partie du second convoi, parti de Nouméa le 22 juin. Sa famille n’a pas été informée de son départ forcé et précipité. Ce n’est que plusieurs jours plus tard, lorsque sa mère se rend directement au Camp Est en compagnie d’autres parents de détenus alertés par les rumeurs, que la direction de l’établissement leur confirme ces transferts.
« Un très grand isolement »
Défendant bénévolement les intérêts d’une douzaine de ces détenus, pour la plupart en grande précarité, Julie Jarno rencontre Frédéric Grochain pour la première fois à Varennes-le-Grand, à l’automne 2024. « Il avait déjà passé six à huit mois sans voir personne », précise-t-elle, affirmant découvrir « un homme sympa, qui fait des blagues », mais « complètement perdu ». « Il chuchotait comme s’il était épié, avait toujours l’impression que tout le monde était contre lui », témoigne-t-elle. Une fragilité psychologique qui interroge l’avocate sur sa prise en charge.
Julie Jarno s’en inquiète alors auprès de la conseillère d’insertion et de probation de son client, qui lui indique que Frédéric Grochain a en effet connu une hospitalisation en mars 2025 pour des troubles psychiques et qu’il fait l’objet d’un suivi. Les deux femmes n’en sauront pas plus, secret médical oblige.
Ce qui est certain, c’est que le jeune homme souffre d’une grande solitude. Il n’utilise la cabine téléphonique de la prison que pour appeler, rarement, une cousine vivant en région parisienne. En revanche, il ne peut joindre ses proches en Nouvelle-Calédonie, vu le coût exorbitant d’un appel – équivalent à un appel international. Durant près de dix-neuf mois, ses seules visites sont celles de son avocate – quatre en tout, la dernière remontant au 19 décembre 2025.
« Ce très grand isolement, on le retrouve chez beaucoup de ces déportés kanak déracinés, souligne Julie Chapon, membre de Solidarité Kanaky. Très peu ont des proches ici, très peu ont des parloirs. On fait ce qu’on peut avec le collectif pour leur rendre visite, mais nous sommes peu nombreux. »
Une victime directe du système judiciaire et carcéral colonial.
Christian Tein, président du FLNKS
Peu avant la mort de Frédéric Grochain, son frère venait d’arriver dans l’Hexagone pour s’y installer avec sa compagne. C’est en téléphonant au centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand pour obtenir un droit de visite que Judygael Grochain a appris la triste nouvelle. « Les dernières fois que je l’ai vu, avant son entrée au Camp Est, il allait bien, s’étonne-t-il. Je pense que sa situation s’est aggravée par la suite. »
Une autopsie, demandée par le procureur de la République de Chalon-sur-Saône pour établir les raisons de la mort, a révélé que le jeune Kanak souffrait de tuberculose. Contactée par Mediapart, l’administration pénitentiaire affirme ne pas en avoir été informée avant sa mort, rappelant que la prise en charge sanitaire des personnes incarcérées dépend du ministère de la santé.
L’agence régionale de santé (ARS) de Bourgogne-Franche-Comté se refuse quant à elle à tout commentaire, invoquant le « respect du secret médical et de l’indépendance des soignants ». Dans un communiqué du syndicat Ufap daté du 12 février, les surveillants de Varennes-le-Grand renvoient dos à dos les deux administrations, indiquant avoir « signalé la dégradation rapide de [l’]état physique » de Frédéric Grochain à chacune.
Une dilution des responsabilités qui indigne Judygael Grochain : « Un gendarme [chargé de l’enquête] nous a dit que mon petit frère était très faible, qu’il ne s’alimentait plus, raconte-t-il. Je n’ai pas fait l’école de médecine, mais quand on voit une personne comme ça, on sait qu’il faut faire quelque chose ! Je n’arrive pas à comprendre comment on peut laisser quelqu’un agoniser dans une cellule jusqu’à son dernier souffle sans que personne réagisse. »
Peu de retours en Nouvelle-Calédonie
« Frédéric Grochain souhaitait rentrer en Nouvelle-Calédonie », indique Julie Jarno, précisant qu’il avait déposé une demande de transfert vers Nouméa dès la fin de l’année 2024. Elle restera sans réponse. « Il aurait vraiment fallu qu’il puisse rentrer, insiste l’avocate. Le Camp Est est certes une des pires prisons de France, mais les détenus kanak peuvent au moins y voir leurs proches, obtiennent plus facilement des permissions de sortie et des aménagements de peine. Dans le cas de Frédéric, qui n’était pas forcément en capacité d’alerter lui-même sur son état de santé, cela aurait sans doute permis de repérer qu’il allait mal. »
Selon Solidarité Kanaky, un seul des détenus envoyés en métropole a pu rentrer dans l’archipel sur un vol payé par l’administration pénitentiaire en raison d’une procédure en cours en Nouvelle-Calédonie. Deux autres ont vu leur demande de transfert acceptée et ont même été conduits à l’aéroport de Paris-Orly le 24 novembre 2025… sans jamais embarquer. Ils attendent toujours un autre vol au centre pénitentiaire du Sud francilien (Seine-et-Marne).
Quant aux personnes libérées, elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes et leurs proches pour se payer l’onéreux billet retour vers Nouméa. « Et les déportations se poursuivent, assure Julie Chapon. Nous en sommes maintenant à plus de quatre-vingt-dix. En décembre, encore deux prisonniers kanak ont été conduits ici contre leur volonté. » Pour la militante, la question ne peut se régler sur le seul plan juridique : « Il faut saluer l’action des avocats, mais elle ne suffit pas. C’est un sujet politique qui doit faire l’objet d’une mobilisation politique. »
Jusqu’ici assez discret sur le sujet, le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a réagi le 13 février dans un communiqué signé de son président. Évoquant « une blessure collective pour [leur] nation », Christian Tein présente Frédéric Grochain comme « une victime directe du système judiciaire et carcéral colonial, qui s’est durci de manière inédite depuis les événements de 2024 ».
« L’enfermement prolongé, l’isolement, l’éloignement forcé et les défaillances dans la prise en charge sanitaire constituent des violences institutionnelles dont l’État français porte l’entière responsabilité », poursuit l’homme qui a lui-même passé près d’un an en détention à Mulhouse-Lutterbach (Haut-Rhin). De leur côté, Judygael Grochain et Me Julie Jarno attendent de connaître les premiers résultats de l’enquête en cours, mais se disent déjà prêts à engager la responsabilité des administrations pénitentiaire et hospitalière dans cette affaire.
Benoît Godin❞
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