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  • Violences sexuelles : deux policières racontent leur travail au quotidien - Page 1 | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/france/130920/violences-sexuelles-deux-policieres-racontent-leur-travail-au-quotidien?on

    Pour la première fois, les deux femmes à la tête de l’unité « mineurs » de l’OCRVP, en pointe dans la lutte contre la pédocriminalité et chargée de dossiers sensibles comme les affaires Matzneff, Epstein ou le témoignage d’Adèle Haenel, expliquent comment elles enquêtent sur les violences sexuelles. Et alertent sur le manque de moyens criant des services dédiés aux mineurs victimes.

    #paywall, seenthis pliiiiiiz, ne l’as tu point vu trainer sur les internet ???

    • Tataaaa !

      Elles pourraient être les héroïnes de la série Unbelievable, ce tandem de policières soudé qui ne compte pas ses heures pour traquer les violeurs en série. La commandante Véronique Béchu et son adjointe, la capitaine Katie Steel, dirigent le groupe central des mineurs victimes au sein de l’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes), spécialisé dans la lutte contre la pédocriminalité en France.

      Sur leurs bureaux, des dossiers sensibles comme les affaires Gabriel Matzneff, Jeffrey Epstein ou encore le témoignage d’Adèle Haenel. Et pléthore d’enquêtes plus « anonymes » (détention ou diffusion d’images pédopornographiques, corruption de mineurs, viols et agressions sexuelles sur mineurs, etc.), aux ramifications parfois internationales.

      Créé en 2006, l’OCRVP est, avec la brigade de protection des mineurs de Paris, le seul office de police judiciaire à enquêter sur cette thématique. Mais à ce travail d’investigation s’ajoute une dimension internationale et stratégique : participation à des groupes de travail au sein d’Europol et d’Interpol, animation de séminaires, formations, partenariats en France et à l’étranger.

      Habituées à travailler dans l’ombre, les deux policières ont accepté, pour la première fois, de raconter à Mediapart le travail au quotidien de leur unité. À une condition, que nous avons acceptée : aucune question sur le fond des procédures judiciaires en cours (lire notre Boîte noire).

      Ces deux anciennes de la brigade des mineurs évoquent leurs méthodes d’audition et d’enquête, la fierté de mener un travail aux effets concrets dans cette thématique « sacerdoce ». Mais elles alertent aussi, alors que le gouvernement organise à l’automne des états généraux sur la protection de l’enfance, sur le manque de moyens criant de leur unité, qui compte vingt fois moins d’enquêteurs que celle de leurs homologues britanniques. Ces dix-huit derniers mois, le nombre de leurs dossiers a explosé de plus de 200 %, notamment en raison de #MeToo. « On est clairement en sous-nombre. […] On est obligés de prioriser les dossiers, c’est atroce. […] Il faut une prise de conscience à tous les niveaux. »

      Mediapart : Pourquoi choisit-on de devenir policières sur ce sujet difficile de la pédocriminalité ?

      Véronique Béchu : Je suis dans la thématique depuis dix-sept ans, je n’avais pas d’appétence particulière au départ. Mais lorsque j’étais assistante de justice au cours de mes études de droit, 80 % des dossiers qui partaient aux assises et dont je m’occupais étaient des affaires de mœurs concernant des mineurs. Cela m’a plu. C’est l’une des thématiques où l’on se sent le plus utile, où l’on voit immédiatement les effets de ce que l’on fait, en matière de protection de l’enfance, de mise hors d’état de nuire d’un abuseur, d’une personne violente.

      La protection des personnes représente pour moi le métier de policier tel qu’il existe dans l’imaginaire de tous. Par ailleurs, cette thématique fait consensus. Il y a beaucoup de partenariats possibles à monter avec le milieu médical, le monde judiciaire, l’éducation nationale, Europol et Interpol, des ONG, et on travaille tous dans la même direction, ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autres thématiques.

      Katie Steel : On traite des dossiers à un niveau plus important, on contribue davantage à changer les choses, car nous sommes en contact avec les partenaires qui influencent les campagnes de prévention, les évolutions législatives, etc., alors qu’en brigade des mineurs, très beau service dont nous sommes issues, on les subit, on passe davantage d’un dossier à un autre.

      Quelle est la spécificité des enquêtes sur la pédocriminalité ?

      V. B. : Il y a une dimension psychologique à prendre en compte dans tous les dossiers de violences sur les personnes, que l’aspect « mineurs » ne fait qu’exacerber. Si on veut pouvoir recevoir des confidences qui sont extrêmement compliquées à obtenir, tant du côté des victimes, de leurs entourages, que des auteurs, il faut faire preuve de psychologie, savoir être vraiment dans l’écoute, la compréhension. Être dans l’empathie, mais pas trop, ne pas se laisser déborder, ne pas avoir de préjugés.

      Dans nos dossiers, on a l’habitude de dire qu’il n’y a pas de normalité, pour mettre à l’aise les gens, parce que c’est extrêmement important qu’ils ne se sentent pas jugés, quelle que soit la façon dont ils agissent, ou ce qu’ils ont pu faire. C’est la même chose pour les violences sexuelles à l’égard des majeurs. Une personne peut avoir une sexualité qu’on pourrait, avec nos propres référents, qualifier de « débridée » ou « d’inhabituelle », cela ne veut pas pour autant dire qu’elle a cherché à être agressée. Donc pas de jugement. On reçoit les informations brutes.

      Dans les affaires de violences sexuelles, on fait encore face au stéréotype de la « victime parfaite », dont le comportement, la vie, la tenue devraient être irréprochables. Comment luttez-vous contre ce préjugé ?

      K. S. : La « victime parfaite » n’existe évidemment pas. En tant que policiers, nous traitons toutes les victimes de la même manière. Chez les jeunes mineurs, c’est plus facile que chez les adolescents et les majeurs, où ce préjugé existe : l’enfant a moins de vécu et potentiellement un parcours davantage en ligne droite ; et on n’attend rien d’un enfant, car il est toujours vu, par tout le monde, comme une victime.

      V. B. : Cela peut être piégeux, d’ailleurs. Il est estimé actuellement qu’à partir du moment où c’est un enfant, il a toujours raison. Or, absolument pas : sa parole n’est pas d’or.

      Pourquoi un témoignage de victime peut-il mettre des décennies à surgir, et en quoi cela complique-t-il l’enquête ?

      V. B. : Quand les faits sont intervenus dans le cadre familial, on sait pertinemment que parler a des conséquences sur de nombreuses personnes, que cela fait voler en éclats l’image que toute la famille peut avoir de la personne visée par les dénonciations, que c’est déstabilisant pour la victime, qu’il y a la peur du qu’en-dira-t-on. C’est vraiment une décision extrêmement personnelle. Jamais on ne leur dira, même si cela fait des années, même s’il y a eu d’autres victimes ensuite : « Mais vous auriez dû parler avant. » Jamais.

      K. S. : Il y a le traumatisme, qui fait qu’on met de côté et que cela remonte plus tard, la honte, la culpabilité. Et, souvent, la victime aime bien la personne qui l’agresse, même si elle n’aime évidemment pas les abus. Parfois, on reçoit des gens qui ne sont pas encore prêts à porter plainte, on discute, on ne les force jamais à déposer plainte. Par contre, on les informe du délai de prescription. Il arrive qu’ils reviennent la veille de la prescription.

      Comment mène-t-on des auditions de victimes enfants – des enfants parfois si jeunes qu’ils parlent à peine ? A-t-on progressé dans ces techniques d’audition ?

      V. B. : On est formés pour cela – une formation de deux à trois semaines. Chaque audition est différente, parce que chaque enfant est différent. On applique en l’adaptant un nouveau protocole plus précis (protocole du NICHD – National Institute of Child Health and Human Development), en trois phases.

      La première phase est la mise en confiance – particulièrement important pour les tout petits. D’abord, on établit les règles de communication. On s’identifie – on n’est pas son copain, il faut toujours qu’il ait en tête que nous sommes une autorité –, tout en ayant un lien qui soit fluide avec lui. On n’est pas en tenue, on est dans une salle adaptée aux enfants, où il y a des jeux, la possibilité de faire des dessins. On essaye de voir s’il fait la différence entre la vérité et le mensonge.

      K. S. : Il faut qu’on puisse instaurer un dialogue. On donne notre attention à l’enfant. La plupart du temps, il aime être écouté. On part par exemple d’un événement récent qui lui a plu, comme son dernier goûter d’anniversaire, on lui demande de le raconter en détail, on l’entraîne à utiliser sa mémoire.

      V. B. : Cela nous permet de voir son niveau de langage, sa psychomotricité, s’il arrive à se repérer dans le temps et dans l’espace, et nous aiguille dans le type et la formulation des questions qu’on va pouvoir lui poser. La deuxième phase, on laisse l’enfant parler – comme pour les adultes, d’ailleurs. Car 80 % des éléments utiles et non pollués dans une audition sont donnés au cours de ce « récit libre ».

      Dans cette phase, on ne demande pas de précisions, même si l’enfant a du mal à tout raconter de façon chronologique et avec les détails. Parce que si l’on coupe quelqu’un dans son récit, il ne reprendra jamais là où il s’est arrêté. Le travail de mémoire est perturbé, c’est terminé. La troisième phase, ce sont les questions, qui doivent obligatoirement être ouvertes.

      K. S. : On rebondit uniquement sur les éléments qu’ils nous ont apportés dans le récit libre. Par exemple, si on pense que quelque chose s’est passé dans une voiture, mais que l’enfant ne nous a jamais parlé de voiture, on ne va pas dire : « Est-ce que ça s’est passé dans une voiture ? », on va poser des questions beaucoup plus ouvertes, pour savoir s’il nous en parle.

      V. B. : Il faut que notre question enclenche un nouveau récit. Pas juste une réponse, oui/non. Il faut proscrire les questions à choix multiples, parce que l’enfant ne retiendra que le dernier choix…

      K. S. : Même chose avec les réponses dans les questions, par exemple : « Le ciel est orange, n’est-ce pas ? » Ça, c’est catastrophique, parce que l’enfant est habitué à dire « oui » aux adultes, donc il répondra « oui ».

      Retenir l’attention d’un enfant le temps d’une audition est difficile. Comment gère-t-on et interprète-t-on ses silences, sa lassitude, ses refus de répondre ?

      V. B. : Les techniques d’évitement (par exemple quand il n’écoute pas ou est moins attentif), les silences, peuvent aussi vouloir dire des choses. Il ne faut pas essayer de combler ces silences, ils peuvent être stratégiques à un moment où les faits sont compliqués à verbaliser. On retranscrit dans nos procès-verbaux le comportement de l’enfant, s’il s’agite, se lève tout le temps, etc., et les auditions sont communiquées aux pédopsychiatres qui vont examiner les enfants aux unités médico-judiciaires. Ce double examen médical et psy est obligatoire dans les procédures d’abus sexuels sur mineurs.

      K. S. : On peut aussi utiliser les silences : si on les laisse s’installer, la personne auditionnée va vouloir d’elle-même parler au bout d’un moment pour les combler. Alors on obtiendra peut-être des informations supplémentaires.
      « On retrace le parcours de vie complet de l’auteur comme de la victime, dans tous les domaines »

      Est-ce que le fiasco judiciaire de l’affaire Outreau en 2004 a changé quelque chose dans votre travail ? Avez-vous davantage peur de témoignages biaisés, de paroles d’enfants influencées, d’un effet de contamination ?

      V. B. : Ce n’est pas une peur, mais c’est quelque chose qu’on a toujours à l’esprit. Nous n’avons pas eu besoin d’Outreau pour savoir que la parole de l’enfant ne doit pas être prise à 100 %. Cela reste une base pour une enquête, la procédure n’en reste pas moins à charge et à décharge. Et si rien ne contextualise l’audition d’un enfant, c’est extrêmement compliqué. Après Outreau, on a continué à travailler de la même façon, simplement le protocole d’audition a été adapté, parce que de nouvelles techniques (le protocole du NICHD notamment) sont arrivées. Il n’y a pas eu d’énorme révolution.

      Quel peut être le cheminement d’un enfant qui est victime de pédocriminalité ? Comment arrive-t-il jusqu’à vous ?

      V. B. : À la brigade des mineurs, la plupart du temps, on part du témoignage de l’enfant ou d’un signalement – effectué par les écoles, les infirmières scolaires, les psychologues, les médecins, les pédiatres, les mères, des proches de la famille, quelqu’un de confiance à qui l’enfant s’était confié. Nous, on fait plutôt le cheminement inverse, puisque, en dehors des dossiers spécifiques et sensibles, on constate l’infraction sur Internet. Et donc on essaie d’aller jusqu’à l’enfant, de l’identifier et de recevoir ses déclarations.

      Qu’est-ce qui peut justifier un signalement ?

      V. B. : C’est tout le problème, il n’y a pas de critère, c’est propre à chacun. Il y a actuellement des réflexions sur l’idée d’un panel de signaux faibles, sur lequel les gens pourraient s’appuyer pour faire des signalements. Les personnes ont souvent peur de faire des signalements, peur des conséquences, pour elles ou pour les protagonistes.

      Mais rappelons que toute personne qui aura fait un signalement, même s’il ne débouche pas sur des faits avérés, ne sera jamais poursuivie de quoi que ce soit. On considère qu’elle a fait son travail de citoyen. Souvent, les signaux faibles montrent un problème, pas forcément des abus sexuels, cela peut être des abus psychologiques, une carence familiale, une situation matérielle et morale défaillante.

      Quels sont ces signaux faibles ?

      K. S. : Un enfant qui travaillait très bien à l’école et qui, du jour au lendemain, lâche complètement. Un enfant qui se remet à faire pipi au lit. Un mineur dans un club de sport qui, après le match, est le seul à ne pas aller sous la douche avec les copains. C’est peut-être parce qu’il est pudique, mais ça peut aussi être parce qu’il a des hématomes ou que cela le dérange d’être nu car, pour lui, c’est le moment où il arrive quelque chose. Ces signaux ne veulent pas forcément dire qu’il y a des abus sexuels, mais ce sont des petites choses qui, cumulées, peuvent amener à s’inquiéter.

      Dans les dossiers de violences sexuelles, comment sort-on du parole contre parole et arrive-t-on à établir les faits ?

      K. S. : Tout dépend de l’ancienneté des faits et de l’existence ou non de preuves matérielles. S’il n’y en a pas, l’important est de recueillir le maximum de témoignages possibles, à charge et à décharge.

      V. B. : Ce sont d’ailleurs les dossiers les plus longs et ceux où l’on fouille le plus. Dans une affaire sur des faits anciens, j’ai entendu environ 350 personnes pour établir les faits. C’est un gros travail d’environnement, où l’on retrace le parcours de vie complet de l’auteur comme de la victime, dans tous les domaines. Après, on cherche les incohérences dans les discours, on fait des recoupements.

      K. S. : Par exemple, la victime nous dit que le mis en cause dort avec des chaussettes. Lui, il dit que non. On va questionner tout l’entourage, ses anciennes compagnes, pour savoir s’il dort avec des chaussettes ou pas. Si elles disent que oui, cela nous donne un élément pour dire que, s’il a menti sur un détail aussi insignifiant, il est donc susceptible de mentir sur des points plus cruciaux. Cela permet également de renforcer la véracité des propos de la victime : elle disait la vérité sur le fait qu’il dorme avec des chaussettes.

      Quelles peuvent être les preuves matérielles dans vos enquêtes ?

      V. B. : On peut trouver de l’ADN, des documents (mails, lettres, carnets scolaires, carnets de santé, etc.), des données téléphoniques (avec la limite de la loi et de la courte durée de conservation), des images vidéo. Par ailleurs, dans les affaires de violences sexuelles, les victimes font l’objet d’un examen médical approprié et sont aussi vues – comme les mis en cause – par des psychiatres ou des psychologues, ce qui nous donne des éléments de personnalité.

      Retrouve-t-on un profil type des pédocriminels ?

      V. B. : Psychologique, oui. Ils ont souvent au moins trois traits de caractère redondants : égocentrés, narcissiques ; immatures affectivement ; et incapables de mettre en place des relations interpersonnelles avec des gens de leur âge. Mais il n’y a pas de profil d’âge, socio-culturel, professionnel.

      Dans la cybercriminalité, ce sont des hommes. Quand il y a des femmes impliquées, c’est le plus souvent dans le cadre d’un couple, et en général les abus qu’elles commettent ne sont pas pour leur propre plaisir sexuel mais pour celui de leur conjoint. Enfin, les femmes abuseuses le font plutôt dans un cadre intra-familial.

      K. S. : Il peut y avoir des profils très différents. Ceux qui cherchent l’attention ou l’amour de l’enfant ; ceux qui l’utilisent comme un objet, peu importe son attitude, pour leur propre plaisir ; ceux qui se disent « amoureux » de lui.

      Le risque du mensonge des victimes, d’un faux témoignage, est souvent agité dans les affaires de violences sexuelles. Les études existantes évoquent des chiffres oscillant entre 0,62 % et 10 % de plaintes « infondées », selon les pays et les définitions. A-t-on des chiffres en France ?

      V. B. : Non, la thématique des violences sexuelles est celle où l’on a le moins de statistiques. On a beaucoup de témoignages dans ce sens, mais on ne peut pas appeler cela des « faux témoignages ». Cela peut être une adolescente qui a eu des relations sexuelles consenties, ne veut pas que cela se sache et pour s’extraire du courroux familial dit qu’elle a été abusée. Ou un enfant instrumentalisé par ses parents dans le cadre d’une procédure de séparation.

      K. S. : Car, dans ce cadre, des choses peuvent être suggérées ou dites par les parents, même sans vouloir faire de mal, et hors contexte… Mais on est formés à pouvoir faire la différence et on arrive à déceler assez vite ce type de déclarations, d’abord dans le récit de la personne, ensuite dans le reste de l’enquête, qui le démontre très vite.

      Dans l’un de mes dossiers, une jeune femme avait dit avoir été violée dans le métro. On a récupéré toutes les vidéos du métro. En réalité, elle avait loupé son oral d’examen et dit à ses parents que c’était parce que cela s’était passé après un viol : ils l’avaient emmenée déposer plainte. Dès le début de l’audition, on avait des doutes : son comportement, sa façon de raconter, certains éléments. Mais nous avions de toute façon enquêté sans jugement, en récoltant des éléments à charge et à décharge.

      Et du côté du mis en cause ?

      K. S. : On dresse son CV, puis on le laisse raconter, dans une phase de discours libre, sans poser de questions ou dire ce que l’on a. Cela permet de faire émerger des incohérences par rapport à ce qu’il va répondre ensuite, lors de questions plus précises.

      Comment on identifie un pédocriminel ? Quelles sont vos méthodes d’enquête ?

      V. B. : Nos techniques d’enquête doivent rester discrètes, voire secrètes. Les pédocriminels lisent beaucoup sur le sujet – y compris dans la presse –, pour s’adapter et ne pas commettre d’erreurs qui mèneraient à leur identification. Sur les forums de conseils, ils écrivent : « Je vais commencer à diffuser, je veux savoir comment me protéger. » Donc nous ne pouvons rien divulguer.

      K. S. : C’est vraiment une communauté, ils discutent entre eux de la manière de faire, sur des forums, des blogs. On a des dossiers où l’on voit des communications du type : « Je vais essayer d’agresser ma fille, elle a 5 ans, comment je fais ? » Sur le darknet, on trouve des tutos expliquant comment agresser sans laisser de traces. Ou encore des tentatives de reconstitution d’enquêtes sur des affaires médiatisées, à partir d’articles de presse.

      V. B. : C’est une communauté qui s’adapte, qui est très mobile. Europol a d’ailleurs mis en place un site, Trace an Object, consultable par tous, qui permet d’extraire le décor d’une vidéo intéressant les enquêteurs et, par l’intervention des internautes, d’identifier le lieu de production des images (par exemple via l’un des objets du décor). C’est une aide particulièrement appréciable du public, compte tenu de la charge de travail inhérente à cette thématique.

      Est-ce que le fichier des auteurs d’infractions sexuelles et violentes (Fijais) a fait avancer les choses ? À l’inverse, est-ce qu’on n’est pas trop rivés sur ce fichier dans certaines enquêtes ?

      K. S. : Cela permet un suivi régulier des personnes qui y sont inscrites, notamment de leur adresse actuelle. Quand on a un fait sur un lieu précis, ce fichier s’avère très utile. Il permet aussi d’empêcher certaines personnes d’accéder à des professions avec des enfants, même si ce contrôle devrait être impératif pour un certain nombre de professions et concerner également les bénévoles.

      V. B. : On voit aussi le parcours criminel des individus, s’il y a une escalade dans la commission des faits, qu’untel a potentiellement pu passer à l’acte avec un contact physique avec le mineur. Mais, a contrario, ce n’est pas parce qu’il n’est pas dans le fichier qu’on va se dire : « On laisse tomber. » On aura plutôt le réflexe de se dire : « Lui est toujours passé sous les radars », et on va essayer de trouver pourquoi.

      Obtenez-vous souvent des aveux en garde à vue ?

      V. B. : Oui, dans la majorité de nos procédures. Parce que souvent nous avons les preuves matérielles avant. Beaucoup ont même tendance à expliquer leur geste. Certains sont « soulagés » d’avoir été attrapés. Ceux-là ne sont pas des prédateurs, ils ont parfois de l’empathie pour les enfants qu’ils ont agressés. En jouant là-dessus, et sur l’importance pour l’enfant que l’auteur reconnaisse les faits, souvent ils viennent aux aveux. D’autres peuvent parler librement de ce qu’ils ont fait aux enfants, car ils en sont malheureusement fiers, estimant que c’est un mode de vie qui devrait être légalisé.

      Combien de dossiers sont traités chaque année par les policiers spécialisés dans les violences faites aux mineurs ?

      V. B. : Nous avons environ 250 à 300 saisines par an. Nous sommes 14 enquêteurs, on fait une moyenne de 25 à 30 gardes à vue à l’année, ce qui mobilise quatre personnes par garde à vue, le plus souvent en province, et ce qui revient à être parti une semaine sur deux. Ce sont des dossiers très souvent avec des volets internationaux, donc des missions à l’étranger. Chaque dossier est piloté par un directeur d’enquête, auquel on peut assigner un assistant, si besoin – notamment pour les dossiers complexes ou sensibles, comme Matzneff ou Epstein.

      Combien de temps passez-vous en moyenne sur un dossier ?

      V. B. : Quand on commence une enquête, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Un dossier sur lequel on peut se dire qu’en trois mois, c’est fini peut s’avérer énorme, avec un élément à l’origine de l’enquête qui n’était, en fait, que la partie émergée de l’iceberg : on peut alors y passer des années. On peut identifier rapidement l’auteur, ou parfois on peut avoir un dossier de corruption de mineurs dans lequel on a pléthore de victimes (parfois plusieurs dizaines), et cela nous prendra deux ans. Et dès qu’il y a un volet international, on multiplie par trois le temps, minimum.

      Avez-vous constaté une augmentation du nombre de dossiers dont vous êtes saisies ces deux dernières années ?

      V. B. : Oui, en dix-huit mois, nos saisines ont augmenté d’environ 200 à 250 %. Cela s’explique d’une part par l’utilisation d’outils qui nous permettent de détecter des auteurs potentiels et des victimes. Et, d’autre part, par la libération de la parole, la prise de conscience sur ces questions.

      K. S. : Il y a aussi davantage de signalements, notamment pour les faits commis à l’étranger, sur des Français qui voyagent, car les gens commencent à devenir plus vigilants.

      Donc il y a eu aussi un « effet #MeToo » sur les dossiers de pédocriminalité ?

      K. S. : Oui, pour les adolescents et pour les faits anciens. Après #MeToo, on a eu plus d’appels en brigade des mineurs pour des faits anciens.

      V. B. : Après la diffusion du film Polisse (2011) de Maïwenn aussi. Des gens de 70 ans nous appelaient pour dire qu’ils avaient été victimes. Avant, beaucoup ne savaient pas qu’il y avait des services dédiés à la lutte contre la pédocriminalité.
      « Dans notre unité, nous sommes 14 enquêteurs, quand les Britanniques sont 250 »

      Avec quels moyens enquêtez-vous ?

      V. B. : Dans notre unité, nous sommes 14, quasiment au même niveau qu’en Roumanie (10 enquêteurs), quand les Britanniques sont, pour leur part, 250 et les Néerlandais 130. Il faudrait que nous soyons dix fois plus. On est clairement en sous-nombre. Tous les services dédiés aux mineurs victimes sont engorgés, à chaque niveau. Y compris nos partenaires : la justice, les médecins, les psychologues, les experts psy. Il faut une prise de conscience à tous les niveaux.

      Avez-vous l’impression que le gouvernement prend la mesure de ce gigantesque problème de santé publique ?

      V. B. : Ça commence. On est aux balbutiements de la prise de conscience. On milite pour qu’il y ait un plus grand nombre de services spécialisés et formés dans toutes les professions concernées par les violences sexuelles envers les mineurs.

      Tous les enquêteurs ne sont pas formés spécifiquement pour les auditions d’enfants victimes ?

      V. B. : Non, c’est le souci. Il n’y a pas assez de formations, cela coûte très cher. Très souvent, les collègues sont déjà affectés avant d’être formés. Il faudrait qu’il soit obligatoire de faire une série de stages avant d’arriver dans les services, comme c’est le cas au renseignement. Quand je suis arrivée à la brigade des mineurs, j’ai d’abord assisté à des auditions derrière la glace sans tain, puis j’ai été « officiellement » formée quatre ans après. Ce n’était qu’une formalité, car je faisais déjà des auditions depuis longtemps, en utilisant des techniques que mes collègues m’avaient eux-mêmes enseignées.

      Mais maintenant, ce n’est plus possible, d’une part parce que le protocole du NICHD est très particulier et, d’autre part, parce les enquêteurs formés en poste ont trop de dossiers, et donc plus le temps de le faire. D’autant que, avant, les enquêteurs restaient très longtemps en poste, en moyenne dix, douze, voire quinze ans, ce qui n’est plus automatiquement le cas maintenant. Ce sont des services usants.

      Le gouvernement a annoncé la tenue, à l’automne, d’états généraux de la lutte contre les violences faites aux enfants. Qu’en attendez-vous ?

      V. B. : Beaucoup. Une augmentation significative des moyens humains, toutes professions confondues, et un plan national interministériel sur la thématique, permettant ainsi une cohérence d’actions entre tous les partenaires de la thématique. D’ailleurs, nous avons déjà réfléchi, à notre niveau, à un développement central et local de notre unité, un projet qui a reçu l’agrément du directeur central de la police judiciaire. Car aujourd’hui, on manque de moyens humains, on est obligés de prioriser les dossiers et ça, c’est atroce. On ne devrait pas avoir à le faire.

      K. S. : L’augmentation du nombre de dossiers et le manque de temps génèrent beaucoup de frustration et de stress chez les enquêteurs. Ils veulent faire plus et ce n’est pas possible.

      Les enquêteurs travaillant sur cette thématique difficile bénéficient-ils d’un suivi psychologique ?

      V. B. : À la différence des autres services traitant la thématique, nous avons un « suivi » psy (deux entretiens par an), mais c’est l’exception.

      K. S. : Dans notre unité, cela a été rendu obligatoire, mais ça ne l’est pas dans ce type de service, cela doit être une volonté de la hiérarchie.

      Comment se détache-t-on de ces sujets difficiles ?

      V. B. : On essaie d’avoir une cohésion, d’échanger ensemble sur nos dossiers, de déjeuner en groupe, de rire pour se libérer aussi. Et quand on voit que parfois des collègues ne sont pas capables de passer à autre chose sur un dossier, on a un débriefing psy exceptionnel. On essaye d’être très à l’écoute et vigilantes en tant que cheffes d’unité.

      Ces dossiers génèrent-ils davantage de burn-out ? Car votre responsabilité est énorme…

      V. B. : Je pense au contraire qu’il y en a moins. Parce qu’on se sent particulièrement utiles, que cette thématique est communautaire, même au sein des policiers, et qu’il y a une cohésion dans les unités qu’on retrouve peut-être moins ailleurs. Mais c’est vrai que cette thématique est un sacerdoce. On ne fait pas des heures de fonctionnaire. On est rappelables le week-end, pendant les congés. Des collègues reviennent pendant leurs congés sur des dossiers qui leur tiennent à cœur. Pour certaines techniques d’enquête comme l’enquête sous pseudonyme, ce n’est pas 9 heures-18 heures : la surveillance des réseaux, des tchats, c’est du H 24.

      Est-ce que pour vaincre la pédocriminalité, il ne faudrait pas renforcer d’autres moyens que les vôtres, en amont ?

      V. B. : Il faut absolument agir en matière de prévention : interventions en milieu scolaire, dans le milieu sportif, auprès du personnel éducatif mais aussi des enfants et des parents, comme on le fait sur la thématique des drogues. En Scandinavie, les agressions sont en baisse parce que les enfants sont vigilants. Être maintenu dans la méconnaissance et l’ignorance ne protège pas les enfants, c’est le contraire.

      K. S. : Les mineurs produisent eux-mêmes les images qui peuvent être utilisées par les pédocriminels, parce qu’ils se prennent en photo, sont derrière leurs écrans, pensent parler à des mineurs. Si on faisait davantage de prévention, on pourrait diminuer de moitié ce type de dossiers de corruption de mineurs.

      Comment jugez-vous l’accueil dans les commissariats sur le sujet des violences sexuelles ?

      V. B. : Quand on se présente dans un commissariat, on est en général reçu par une personne à l’accueil, pas nécessairement formée au recueil de la parole des victimes. Il faudrait mettre en place un système de pré-plainte, pour les dossiers qui ne sont pas des flagrants délits, qui ne nécessitent pas d’obtenir immédiatement des preuves matérielles (prélèvements, blocage de caméras), avec la possibilité de prendre rendez-vous.

      K. S. : Quand il y a un service spécialisé sur le lieu de plainte, les victimes sont généralement rapidement reçues pour être entendues par des personnes formées. Malgré cela, souvent, ce personnel formé fait défaut dans les commissariats. Mais ces dernières années, des programmes de formation ont été mis en place.

      Comment expliquez-vous que, dans certains procès-verbaux, on trouve encore des propos problématiques ou des jugements de la part des policiers, sur la tenue des victimes par exemple ?

      K. S. : C’est souvent une maladresse dans la façon de poser les questions qui sont nécessaires à l’enquête. Parfois, les enquêteurs manquent simplement de pédagogie : quand on questionne les personnes sur des détails de leur vie, ou sur la manière dont elles étaient habillées, il faut expliquer pourquoi. Dire par exemple qu’il est important qu’on connaisse la tenue vestimentaire pour notre travail d’exploitation des vidéos issues des caméras de vidéosurveillance, ou bien pour identifier d’éventuels vêtements retrouvés comme étant ceux portés par la victime au moment des faits, et donc faire des recherches d’éventuelles traces.

      Il y a, encore aujourd’hui, des refus de prendre des plaintes pour des faits de violences sexuelles. Comment l’expliquez-vous ?

      K. S. : Il y a une nouvelle charte d’accueil dans les commissariats, qui précise l’obligation de prendre les plaintes. Quand j’ai travaillé en commissariat, jamais on n’a refusé de prendre des plaintes. C’est très rare. Même si elles étaient peut-être mal prises, les plaintes étaient prises.

      V. B. : Le souci, en général, c’est que la personne se présentant au commissariat s’est dit : « C’est maintenant, je suis prête, j’y vais », après y avoir pensé pendant des jours, des mois ou des années. Et lorsqu’elle arrive, il est possible que tout le monde soit occupé, qu’on lui annonce plusieurs heures d’attente ou qu’on ne puisse pas recueillir son témoignage dans de bonnes conditions. Et c’est peut-être pour cela qu’on ne prend pas la plainte immédiatement. Mais, encore une fois, c’est certain qu’il y a quelque chose à faire en termes de moyens humains et de pédagogie auprès des victimes potentielles se présentant dans leur commissariat. D’autant que si, dès le début, la relation avec la victime est biaisée par un mauvais accueil, c’est compliqué pour le reste de la procédure.

      Vous vous heurtez souvent, dans vos enquêtes, à la prescription. En 2018, le délai est passé de vingt à trente ans pour les crimes sexuels sur mineurs. Qu’est-ce que cela change ?

      V. B. : Pour l’instant, rien, parce que la loi n’est pas rétroactive. Mais avoir gagné dix ans, c’est incomparable.

      K. S. : Trente ans pour ce type de faits [à partir de la majorité – ndlr], c’est raisonnable. Souvent, il y a un traumatisme tel que la personne n’est pas en mesure, avec le silence autour de ce type de faits, d’en parler, et ne peut le faire que lorsqu’elle est stable dans sa vie – par exemple en couple, avec une famille, donc souvent assez tard. À 38 ans, on n’est pas forcément prêt, à 48 ans davantage.

      Au Canada, l’imprescriptibilité est le principe retenu pour tous les crimes. Dans l’une de nos enquêtes, une victime s’interrogeait : « Pourquoi l’État déciderait qu’à partir de tant d’années je dois pardonner ? » Qu’est-ce que changeraient la suppression de la prescription ou un nouvel allongement des délais ?

      V. B. : À un moment donné, le temps passant, cela devient compliqué de récolter des preuves. On ne peut plus enquêter dans de bonnes conditions : tous les témoins seront décédés ou ils ne se souviendront plus d’éléments pouvant aider à la manifestation de la vérité.

      K. S. : Il faut savoir que, prescription ou pas, on travaille. Si la personne veut venir déposer plainte ou témoigner, on va la recevoir, on prend toujours sa plainte. Notamment parce qu’il y a potentiellement des risques que l’individu sévisse encore.

      V. B. : Et est-ce qu’une victime de 60 ans recherche obligatoirement que son auteur soit condamné à une peine de prison ? Il faudrait un statut un peu autre qu’une condamnation pénale, et c’est très compliqué.

      Par contre, il y a un travail de pédagogie à faire auprès de la victime sur la prescription des faits (sur le fait que cela ne doit pas la freiner dans son désir de parler de ce qu’elle a subi). Car même si les faits sont prescrits, il n’en reste pas moins que c’est extrêmement important pour elle de se retrouver un jour au sein d’un tribunal, de pouvoir témoigner et de voir que, grâce à son intervention, d’autres personnes ont révélé des faits non prescrits et que cela a permis de mettre un coup d’arrêt aux activités de l’individu. C’est gratifiant, valorisant, elle devient un maillon à part entière de la chaîne.

      Que répondez-vous à ceux qui sont surpris par les moyens mis en œuvre et la rapidité dans les enquêtes – très médiatisées autour des témoignages d’Adèle Haenel ou de Vanessa Springora ?

      V. B. : Ce n’est pas traité plus vite parce que ce sont des personnalités, c’est faux. Par exemple, si l’enquêteur chargé du dossier dit « médiatique » a un dossier d’une petite fille abusée sexuellement au même moment où il est censé faire la garde à vue du mis en cause du dossier médiatique, on laissera tomber la garde à vue pour travailler sur l’enfant en danger immédiat.

      K. S. : Pour nous, ce qui importe, c’est l’urgence actuelle : les victimes qui sont encore en danger potentiel et les flagrants délits.

      Certains soulignent en particulier la réactivité de la justice dans l’ouverture des enquêtes visant Christophe Ruggia (mis en examen après la plainte d’Adèle Haenel) et Gabriel Matzneff, ou la rapidité des investigations dans « l’affaire Ruggia » et sa mise en examen deux mois et demi après l’ouverture de la procédure.

      V. B. : L’enquête concernant les faits dénoncés par Adèle Haenel est à peine entamée. Cela prendra des mois. Le temps judiciaire est, de toute façon, toujours long. Après, on agit en fonction du risque de dépérissement des preuves. C’est tout un équilibre de données qui font qu’à l’instant T on choisit plutôt tel ou tel dossier.

      K. S. : Dans la plupart des cas, les mis en cause ne sont pas au courant de l’enquête en cours et on préfère avoir le plus d’éléments possibles avant de les interroger. Mais quand ils sont au courant, c’est important de faire la garde à vue rapidement, parce qu’ils peuvent potentiellement faire disparaître des preuves. Quant aux ouvertures d’enquêtes préliminaires par le parquet, dès qu’on est au courant des faits, on ouvre automatiquement, dans tous les dossiers, tous les jours. Sauf que ce n’est pas dans les journaux…

      Avez-vous connu des entraves sur des dossiers concernant des personnalités connues ? Notez-vous une évolution à ce niveau-là ?

      K. S. : Peu importe la personne mise en cause, je traiterai le dossier de manière identique. On aura de moins en moins de gens protégés, car les personnes aux responsabilités ne veulent plus être mêlées à des investigations dans notre thématique, même le fait d’être juste ami avec la personne mise en cause peut mettre à mal une carrière.

      Que pensez-vous du débat sémantique pédophilie/pédocriminalité ? Quel terme utilisez-vous ? Et jugez-vous, comme certains, le terme « pédocriminel » militant ou trop idéologique ?

      V. B. : « Pédocriminalité », on trouve cela très bien, ce n’est militant en rien. La pédocriminalité est une réalité, qui a plusieurs dimensions : des violeurs, des agresseurs, des diffuseurs, des détenteurs, des consultants. « Pédophile » ne regroupe pas l’intégralité des individus auxquels on a affaire. Cela veut dire « qui aime les enfants », nous estimons que ce n’est pas de l’amour, ce sont eux qui se targuent d’aimer les enfants. Et les pédophiles concernent les enfants prépubères, or, il y a de plus en plus de pédocriminels qui ont accès à des enfants tout juste pubères.

      De la même manière, l’expression « tourisme sexuel » n’a plus cours dans les instances internationales, on parle d’agresseurs d’enfants itinérants. Car le tourisme, c’est sympa, pas les agressions d’enfants…

      Dans un rapport publié le 7 septembre, auquel la France a participé, Interpol alerte sur l’accroissement de l’activité des pédocriminels sur Internet durant l’épidémie de Covid et la réduction du nombre de signalements de cas de violences ou d’exploitation sexuelles d’enfants. L’avez-vous constaté à votre niveau ?

      K. S. : Tout à fait. Le confinement a eu un impact significatif sur les téléchargements de contenus pédopornographiques (plus de téléchargements et pour des quantités plus importantes). Concernant les signalements, il y en a eu, mais, pour l’instant, nous n’avons pas le recul nécessaire pour connaître l’impact du Covid sur les faits intrafamiliaux. Au cours du confinement, nous avons participé au dispositif mis en place par l’association L’Enfant bleu dans le jeu vidéo très prisé des enfants Fortnite, qui permettait de signaler être victime d’abus : 600 signalements ont été effectués.

      #violences_sexuelles #témoignage #police #OCRVP #pédocriminalité #Véronique_Béchu #Katie_Steel

    • Comment on identifie un pédocriminel ? Quelles sont vos méthodes d’enquête ?

      V. B. : Nos techniques d’enquête doivent rester discrètes, voire secrètes. Les pédocriminels lisent beaucoup sur le sujet – y compris dans la presse –, pour s’adapter et ne pas commettre d’erreurs qui mèneraient à leur identification. Sur les forums de conseils, ils écrivent : « Je vais commencer à diffuser, je veux savoir comment me protéger. » Donc nous ne pouvons rien divulguer.

      K. S. : C’est vraiment une communauté, ils discutent entre eux de la manière de faire, sur des forums, des blogs. On a des dossiers où l’on voit des communications du type : « Je vais essayer d’agresser ma fille, elle a 5 ans, comment je fais ? » Sur le darknet, on trouve des tutos expliquant comment agresser sans laisser de traces. Ou encore des tentatives de reconstitution d’enquêtes sur des affaires médiatisées, à partir d’articles de presse.

      V. B. : C’est une communauté qui s’adapte, qui est très mobile.

      c’est ça le vrai complot pédo, que la conspiration #Qanon ridiculise, ces abrutis.

  • La vidéo d’Eve Engerer délirant sur le rituel pédo-satanique que serait le port du masque, c’est largement commenté, mais il manque un élément : une fois de plus c’est la trace de #QAnon qui s’établit en France.

    Sur son compte Facebook, elle référence – encore ce matin – une vidéo sur les enfants enfermés dans les tunnels sous New York, une des théories centrales de QAnon :
    https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/04/10/100-000-enfants-et-cadavres-sous-new-york-une-rumeur-sordide-sans-fondement_

    D’ailleurs l’article du Monde d’avril dernier ne mentionne pas Qanon non plus, et c’est un tort : Qanon n’est pas qu’une mouvance complotiste, c’est un mouvement qui a déjà trouvé une traduction politique et électorale directe aux États-Unis (Trump).

  • Quelques centaines de manifestants anti-masques à Paris
    https://www.ouest-france.fr/sante/masques-de-protection/quelques-centaines-de-manifestants-anti-masques-a-paris-6952356

    Vous avez vu la photo d’illustration ?

    Dans la légende de la photo, ils se contentent d’indiquer Un manifestant brandit un masque protecteur sur lequel on lit « Pas de masque, oui à la science » lors d’une manifestation contre le port du masque, à Paris, France, le 29 août 2020. | CHARLES PLATIAU / REUTERS, mais omettent la mention #QANON. Et l’article ne le mentionne pas non plus.

    Il y a un mouvement QAnon en France ? Vous l’avez déjà croisé, vous ? (Moi non, d’où ma surprise.)

  • Facebook’s Kenosha Guard Militia Event Was Reported 455 Times. Moderators Said It Was Fine.
    https://www.buzzfeednews.com/article/ryanmac/kenosha-militia-facebook-reported-455-times-moderators

    CEO Mark Zuckerberg said that the reason the militia page and an associated event remained online after a shooting that killed two people was due to “an operational mistake.” In a companywide meeting on Thursday, Facebook CEO Mark Zuckerberg said that a militia page advocating for followers to bring weapons to an upcoming protest in Kenosha, Wisconsin, remained on the platform because of “an operational mistake.” The page and an associated event inspired widespread criticism of the company (...)

    #Facebook #algorithme #milice #élections #modération #violence #extrême-droite #QAnon

  • Comprendre le mouvement #QAnon pour mieux en parler à ses proches | ICI Radio-Canada.ca
    http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1727900/mouvement-qanon-conspirationniste-complot-web-approche

    QAnon est donc devenu en quelque sorte une langue commune mondiale des conspirationnistes. Peu importe les #croyances auxquelles on adhère, on peut trouver sa place au sein du mouvement.

    Une personne qui croit, par exemple, que le fluor dans l’eau sert à contrôler la population, trouvera tôt ou tard du contenu confirmant ses croyances au sein de la communauté QAnon. Ça lui permettra de s’y sentir à l’aise, entourée de gens partageant ses croyances.

    À l’inverse, la communauté QAnon réussit à attirer de nouveaux membres de la même façon. Dans les réseaux sociaux, une personne qui s’abonne à des groupes faisant la promotion d’une théorie conspirationniste quelconque verra tôt ou tard du contenu associé à QAnon.

    Dans cette optique, toute croyance conspirationniste, aussi banale peut-elle sembler, devient une porte d’entrée potentielle vers le mouvement.

    #post_vérité

  • Why Facebook Can’t Quash QAnon
    https://onezero.medium.com/why-facebook-cant-quash-qanon-abaf6671b376

    QAnon has become impossible to ignore. The bizarre, sprawling, right-wing conspiracy theory, which holds that a pseudonymous Trump ally known as Q is involved in a secret battle against a powerful globalist “deep state” linked to pedophilia and Satan worship, has been gathering adherents for years. Supercharged by the paranoia of a pandemic, it is now stoking real-world crimes, rallies, anti-mask movements, and even Congressional candidacies. At a time when the nation’s future depends on our (...)

    #Facebook #Reddit #YouTube #algorithme #manipulation #élections #QAnon

  • Trump on QAnon Followers: ’These Are People That Love Our Country’ - The New York Times
    https://www.nytimes.com/2020/08/19/us/politics/trump-qanon-conspiracy-theories.html

    WASHINGTON — President Trump on Wednesday offered encouragement to proponents of QAnon, a viral conspiracy theory that has gained a widespread following among people who believe the president is secretly battling a criminal band of sex traffickers, and suggested that its proponents were patriots upset with unrest in Democratic cities.

    “I’ve heard these are people that love our country,” Mr. Trump said during a White House news conference ostensibly about the coronavirus. “So I don’t know really anything about it other than they do supposedly like me.”

    “Is that supposed to be a bad thing or a good thing?” the president said lightly, responding to a reporter who asked if he could support that theory. “If I can help save the world from problems, I am willing to do it. I’m willing to put myself out there.”

    Mr. Trump’s cavalier response was a remarkable public expression of support for conspiracy theorists who have operated in the darkest corners of the internet and have at times been charged with domestic terrorism and planned kidnapping.

    “QAnon conspiracy theorists spread disinformation and foster a climate of extremism and paranoia, which in some cases has led to violence. Condemning this movement should not be difficult,” said Jonathan A. Greenblatt, the chief executive of the Anti-Defamation League. “It’s downright dangerous when a leader not only refuses to do so, but also wonders whether what they are doing is ‘a good thing.’”

    QAnon is a larger and many-tentacled version of the Pizzagate conspiracy theory, which falsely claimed that Hillary Clinton was operating a child sex-trafficking ring out of the basement of a Washington, D.C., pizza restaurant. In December 2016, a man who said he was on the hunt for proof of child abuse was arrested after firing a rifle inside the restaurant.

    QAnon supporters often flood social media pages with memes and YouTube videos that target well-known figures — like Mrs. Clinton and her husband, former President Bill Clinton, and the actor Tom Hanks — with unfounded claims about their links to child abuse. Lately, activists have used anti-child-trafficking hashtags as a recruitment tool.

    “It’s not just a conspiracy theory, this is a domestic extremist movement,” said Travis View, a host of “QAnon Anonymous,” a podcast that seeks to explain the movement. Mr. View said that Twitter and Facebook pages exploded with comments from gleeful followers after Mr. Trump’s comments.

    Mr. View pointed out that the president answered the question by supporting the central premise of the QAnon theory — that he is battling a cabal of left-wing pedophiles — rather than addressing the lack of evidence behind the movement.

    In recent weeks, platforms including Twitter and Facebook have rushed to dismantle a mushrooming number of QAnon-related accounts and fan pages, a move that people who study the movement say is too little and too late. On Wednesday, after a record amount of QAnon-related growth on the site, Facebook said it removed 790 QAnon groups and was restricting another 1,950 groups, 440 pages and more than 10,000 Instagram accounts.

    On Facebook alone, activity on some of the largest QAnon groups rose 200 to 300 percent in the past six months, according to data gathered by The New York Times.

    “We have seen growing movements that, while not directly organizing violence, have celebrated violent acts, shown that they have weapons and suggest they will use them, or have individual followers with patterns of violent behavior,” Facebook said in a statement, adding that it would also block QAnon hashtags like #digitalarmy and #thestorm.

    But the movement made the jump from social media long ago: With dozens of QAnon supporters running this year for Congress — including several who have won Republican primaries in Oregon and Georgia — QAnon is knocking on the door of mainstream politics, and has done so with the president’s help.

    For his part, the president has often reposted QAnon-centric content into his Twitter feed. And QAnon followers have long interpreted messages from Dan Scavino, the White House director of social media, as promoting tongue-in-cheek symbols associated with the movement.

    “I’m not surprised at all by his reaction, and I don’t think QAnon conspirators are surprised either. It’s terrifying,” Vanessa Bouché, an associate professor of political science at Texas Christian University, said in an interview. “In a democratic society, we make decisions based on information. And if people are believing these lies, then we’re in a very dangerous position.”

    #Qanon #Trump #Fake_news #Culture_numérique #Mèmes #Extrême_droite

  • Tous dans le book bloc : avec le roman, contre la théorie du complot !
    http://www.humaginaire.net/post/Tous-dans-le-book-bloc-:-avec-le-roman-contre-la-th%C3%A9orie-du-complo !

    Le quotidien l’Humanité publie ce mardi un dossier de quatre pages sur #Qanon, le dernier délire conspirationniste en vogue dans les cercles pro-Trump. Mais il y a une histoire dans l’histoire, voire, comme on le verra dans le grand entretien avec le collectif d’écrivains italiens Wu Ming, des histoires dans l’histoire. Et entre #Q et Q, il faut choisir son camp... Source : Humaginaire

    • Mauvais lien :
      http://www.humaginaire.net/post/Tous-dans-le-book-bloc-%3A-avec-le-roman-contre-la-th%C3%A9orie-du-comp

      Très intéressant

      Mariano Tomatis, magicien et historien de l’illusionnisme qui fait désormais partie de la Wu Ming Foundation, théorise les moyens de révéler le truc derrière un tour de magie, sans ruiner l’émerveillement, mais en l’amplifiant, au contraire. Voilà, pour nous, un bon canular médiatique, c’était ça : un numéro de magie qui tire profit de son propre dévoilement.

      #politique #littérature #alt-right #théorie_du_complot #Wu_Ming #Italie #États-Unis

    • Le collectif d’écrivains italiens Wu Ming examine les traces de l’un de leurs romans, Q, semées dans le délire QAnon. Et défend une pratique politique de l’art renversant, par des narrations autres, le simplisme des dominants, complotistes ou non.

      Leur nom est personne. À moins qu’il n’en ait même pas un, de nom. En mandarin, Wu Ming signifie « personne » ou « sans nom ». C’est pourtant sous ce pseudonyme qu’est connu le collectif d’écrivains italiens qui intervient aujourd’hui dans ces pages. Très célèbres en Italie et dans de nombreux pays du monde, un peu moins en France où leurs ouvrages sont, pour la plupart, traduits et publiés par les éditions Métailié, les Wu Ming livrent depuis plus de vingt ans une œuvre romanesque éminemment politique, à la fois sur le fond et sur la forme. Signé Luther Blissett – le nom du collectif qui, dans les années 1990, s’échinait notamment à semer la zone dans le système médiatique italien –, leur premier grand roman, Q (publié en français, aux Éditions du Seuil, en 2001, sous le titre L’Œil de Carafa), est vite apparu comme une des références des mouvements altermondialistes naissant.

      Vingt ans après, c’est ce livre, et les pratiques de guérilla de l’information des Wu Ming, qui transpirent en filigrane dans QAnon, la dernière théorie du complot en vogue chez les partisans de Donald Trump. L’occasion pour eux, à travers ce grand entretien, de venir détourner et brouiller à leur tour les récits simplistes des fascistes, et de mettre en avant la puissance d’une littérature susceptible de contrer les narrations des dominants comme celles de leurs épigones conspirationnistes.

      Quels recoupements voyez-vous entre votre roman Q et le délire trumpo-conspirationniste QAnon ? Comment les interprétez-vous ?

      Wu Ming . Devant le phénomène QAnon, chacun de nos lecteurs ne peut s’empêcher de penser que celui-ci a été inspiré de notre roman. Et beaucoup nous ont écrit pour nous demander ce que nous en pensions. Ces correspondants ressentaient de la frustration parce qu’à leurs yeux, le lien était évident, alors que les commentateurs dominants aux Etats-Unis se perdaient en conjectures, mais sans jamais mentionner ni notre roman ni le Luther Blissett Project.

      En dehors de la France, où il a été un authentique fiasco – ce qui a gêné la diffusion de notre travail pendant quelques années -, le roman a été un best-seller dans toute l’Europe. Aux Etats-Unis, il reste peu connu, ce qui explique pourquoi les médias américains ont mis du temps à trouver la piste.

      Non seulement les références au roman sont difficiles à évacuer – à partir de la plus évidente de toutes, c’est le même Q, avec les mêmes missives -, mais les ressemblances entre QAnon et le genre de canulars médiatiques que nous fomentions à l’époque de Luther Blissett sont évidentes. QAnon ressemble à une application distordue de notre « manuel de stratégie » des années 1990.

      Nous aussi, nous nous occupions des affaires liées à la pédophilie, aux viols rituels sataniques, de conspirations impliquant le Vatican, etc. Nous aussi, nous adoptions des tactiques et des techniques narratives caractéristiques des jeux de rôle et de réalité alternée (alternate reality games).

      Nous soupçonnons celui qui a lancé QAnon d’avoir voulu faire une farce ou mener une expérience au détriment de la droite états-unienne, comme une opération de guerre psychologique (psy-op), directement inspirée de notre travail. En peu de temps, pour différentes raisons – des raisons qui étaient certainement prévisibles -, le canular a acquis son existence propre : il est devenu un jeu de rôle fasciste dans lequel les joueurs les plus influents aiguillonnent les plus crédules des soutiens de Trump, et ensuite, tous poussent pour rendre l’ensemble toujours plus débridé, absurde, extrême, sidérant. Ainsi, ceux qui jouent à QAnon font d’une pierre deux coups : ils sèment leurs messages racistes et fascistes à tous vents, et dans le même temps, ils assomment les commentateurs des médias dominants. Ceux-là n’en reviennent vraiment pas : comment tant de gens peuvent croire à des foutaises pareilles, ça leur échappe.

      A un certain niveau, QAnon demeure un canular… Mais aux dépens de qui ? Ça n’est pas très clair. Qui tourne en dérision qui ? Quelle qu’elle soit, la portée critique et radicale que pouvait revêtir le canular au début est désormais morte et enterrée, ensevelie par le bruit blanc. Comment peut-on se payer la tête de gens qui exploiteront et transformeront n’importe quel « jeu », pourvu qu’il leur permette d’attaquer leurs ennemis ? Ce n’est pas intelligent de donner une corde à des personnes dont le but est de te pendre à n’importe quel prix.

      C’est à ce stade que nous nous sommes insérés dans l’affaire, en appuyant l’hypothèse selon laquelle il s’agirait d’un canular inspiré par notre propre roman Q.

      Cette sortie a au moins répandu un peu d’incertitude et de confusion sur les forums de droite. Elle a surtout offert aux commentateurs une nouvelle clé d’interprétation qui peut désamorcer la théorie du complot. Aux dernières nouvelles, la droite américaine est très embarrassée. Tant les secteurs les plus malins de l’alt-right que les milieux traditionnellement conservateurs disent que QAnon fait des dégâts. Le principal forum trumpiste sur Reddit a banni tous les contenus relatifs à la théorie du complot.

      Nous ne pouvons pas écarter l’hypothèse qu’un jour ou l’autre, QAnon sera revendiqué comme un canular. Même si cela arrive, il reste compliqué d’en prévoir toutes les conséquences. Et la situation demeure extrêmement dangereuse.

      Une chose est certaine : si un roman peut provoquer un tel tsunami, cela signifie que la littérature est encore importante.

      Pourriez-vous expliquer en quelques phrases qui était Luther Blissett, l’auteur de Q, et ce qu’était le Luther Blissett Project ?

      Wu Ming . Le Luther Blissett Project (LBP) est né au carrefour d’influences diverses : le « marxisme autonome » italien, le zapatisme, la tradition d’agit-prop de la gauche, les avant-gardes de Dada au Néoisme en passant par Fluxus et l’art postal (Mail Art), et les exemples d’agitation culturelle que nous avions trouvés dans le monumental numéro de la revue américaine Re:Search consacré aux canulars et intitulé « Pranks ! ».

      Tout ça était tenu ensemble par une théorie plutôt éclectique de la « mythopoiesis », ce qui signifie que nous voulions créer des mythes, des narrations communautaires qui stimulent l’imagination collective et la coopération.

      Le « mythe des mythes », c’était le pseudonyme collectif Luther Blissett que nous avions emprunté à un footballeur britannique. Des centaines de personnes l’ont adopté, elles ont partagé ce nom avec l’intention de créer, action après action, canular après canular, publication après publication, la réputation ouverte d’un guérillero culturel imaginaire.

      Sans cette intention mythopoétique, notre activité principale pendant les années du Luther Blissett Project – entre 1994 et 1999 – pourrait être rabaissée à la « fabrication de fake news ». Mais les fausses nouvelles n’étaient pas l’objectif ultime. Nos canulars avaient des objectifs précis. Par exemple, certains d’entre eux ont pu aider les campagnes de solidarité avec les victimes de répression judiciaire.

      Les canulars avaient surtout une dimension « éducative », pédagogique, destinée à accroître les capacités propres de chacun sur le mode Do It Yourself : depuis nos fausses nouvelles, nous faisions toujours nous-mêmes le parcours en sens inverse, révélant au grand public qu’il s’agissait de canulars, expliquant dans le détail quels réflexes culturels, quels points faibles du système médiatique nous avions utilisés. Mariano Tomatis, magicien et historien de l’illusionnisme qui fait désormais partie de la Wu Ming Foundation, théorise les moyens de révéler le truc derrière un tour de magie, sans ruiner l’émerveillement, mais en l’amplifiant, au contraire. Voilà, pour nous, un bon canular médiatique, c’était ça : un numéro de magie qui tire profit de son propre dévoilement.

      A la fin, chaque canular ajoutait quelque chose à la réputation mythique de Luther Blissett, et rendait le fait de s’appeler Luther Blissett toujours plus attrayant et stimulant. En adoptant ce nom passe-partout et multi-usages, on se sentait membre d’une communauté, on partageait un certain style, un certain imaginaire, même sans avoir jamais rencontré d’autres membres de la communauté.

      Aujourd’hui, fabriquer des fake news n’a jamais été aussi facile. Ce qui est toujours plus difficile, c’est de tenir cet équilibre, cet aspect éducatif, ce sens d’une intention commune, et la confiance en une pensée critique qui n’est pas l’ennemie de l’émerveillement, et vice versa.

      Quelles leçons avez-vous tirées de l’influence très grande qu’a eu votre roman Q dans la contestation altermondialiste ?

      Wu Ming . En 2009, dix ans après la première parution de Q en Italie, nous avons écrit un long texte autocritique, intitulé Spectres de Muntzer à l’aube. Dans ce texte, nous évoquions l’influence que le roman avait eu sur la génération de militants qui participèrent aux cycles de luttes entre la « Bataille de Seattle » en novembre 1999 et le G8 de Gênes en juillet 2001. Q a eu la chance d’être publié juste avant l’apogée de cette vague mondiale, et il est très vite devenu un livre de chevet pour une bonne partie du mouvement italien, et pas seulement. Le mot d’ordre « Omnia sunt communia ! » (« Tout est commun ») commença à apparaître sur les murs et sur les banderoles dans les cortèges.

      Dans notre texte, nous faisions essentiellement trois choses :

      Expliquer le tissu d’influences qui avait façonné notre imaginaire jusqu’à inspirer le projet et l’écriture de Q ; avec le recul, nous avions identifié une influence principale, celle du zapatisme.
      Reconstituer comment l’imaginaire représenté dans Q, lié surtout aux insurrections paysannes, aux libérations des villages et des cités de la mainmise du pouvoir princier, épiscopal et impérial, était rentré en résonance avec l’imaginaire du mouvement altermondialiste. Ce mouvement se dépeignait lui-même comme en lutte contre un empire, et agissait sur la base d’une allégorie de fond, celle du « Siège contre le château », c’est-à-dire le lieu où les puissants de la Terre – G8, Fonds monétaire international, Banque mondiale, Organisation mondiale du commerce, etc. – se réunissaient pour tenir leurs sommets. C’était un imaginaire du Bas Moyen Âge. Même les tactiques du black bloc, au fond, renvoient à d’antiques jacqueries. Mais l’allégorie était erronée : nous n’étions pas vraiment en train d’assiéger le pouvoir, parce que le pouvoir capitaliste n’était pas dans ces cérémonies. Nous étions en train d’agir sur le plan symbolique, mais en commettant l’erreur de prendre au pied de la lettre nos propres figures rhétoriques.
      Raconter notre travail d’agit-prop à l’intérieur du mouvement italien et international, sans masquer les erreurs que nous avons commises. En 2000-2001, galvanisés par le succès de Q, nous avions fait tout ce qui était possible pour renforcer l’allégorie du Siège : nous écrivions des textes aux accents moyenâgeux, nous réalisions des actions de propagande pour convaincre un maximum de gens d’aller à Gênes pour protester contre le G8. Et c’est ainsi qu’un mouvement réticulaire et polycentrique qui tirait sa force d’être partout à la fois canalisa toute sa propre énergie en un lieu unique et sur un seul rendez-vous. C’était exactement l’erreur des paysans révolutionnaires emmenés par Thomas Muntzer : mettre en jeu tout son destin dans une seule bataille, celle de Frankenhausen (en mai 1525, en Allemagne). A Gênes, nous sommes tombés dans le piège, nous avons été surpris par l’intensité de la répression, l’adversaire a réussi à nous balayer. Nous avons perdu exactement sur le plan symbolique et allégorique que nous avions stimulé. Et les conséquences ont été désastreuses.

      En Italie, la « capture » de l’imaginaire par les fascistes, l’affirmation d’un mouvement poujadiste comme le Mouvement 5 Etoiles (M5S), la formation récente du gouvernement le plus réactionnaire et raciste de toute l’histoire du pays, sont la conséquence de la défaite du mouvement altermondialiste. Une défaite à laquelle, à notre petite échelle, nous avons contribué. Ce mouvement a laissé un espace vide, et en politique, le vide n’existe jamais bien longtemps, il est vite rempli par quelque chose. Et celui qui l’a rempli, ça a été Beppe Grillo, le fondateur du M5S.

      De cet excès de confiance prométhéen dans la mythopoeisis, nous sommes repartis, avec de nouvelles réflexions, de nouvelles expérimentations. Et à travers ces expérimentations, la Wu Ming Foundation s’est développée.

      Votre pratique réflexive et collective de la littérature peut-elle aider à dépasser la sinistre ironie de l’Histoire qui voit les imaginaires de droite extrême, dont QAnon peut apparaître comme l’expression la plus pauvre et sordide, en supplanter d’autres ?

      Wu Ming. Nous sommes écrivains. Nos créations et nos histoires ne peuvent pas se substituer au mouvement réel. Elles ne peuvent pas non plus le diriger. En 2000-2001, notre erreur a justement été d’essayer de « donner la ligne » mythopoétique. Nous-mêmes, nous avions réduit la complexité et la richesse de notre travail blissettien pour rechercher la narration la plus « aérodynamique » et la plus aiguisée qui soit. En anglais, on utilise le verbe « to weaponize », transformer quelque chose en arme. Nous, nous avions weaponisé la mythopoiesis.

      Par la suite, nous avons réintroduit toute la complexité, éliminé les aspects guerriers ou prométhéens, et parié de nouveau sur la création de communautés, sur l’extension des réseaux de collaboration, sur la « biodiversité » des stratégies, sur le démontage de ce que nous appelons les « narrations toxiques ». Le démontage, ceci dit, n’est pas suffisant, il doit être accompagné de narrations autres, différentes, qui ne peuvent en aucun cas être weaponisées à leur tour.

      Nous avons continué d’écrire des romans – 54, Manituana, Altai (tous parus en France chez Métailié), L’Armée des somnambules (non traduit en français), et ces jours-ci, nous sommes en train de finir notre nouveau roman intitulé Proletkult -, mais nous avons flanqué ces romans de narrations plus étranges et moins classables que nous qualifions d’« objets narratifs non identifiés ». Ce sont des enquêtes – sur le territoire, sur la mémoire collective, sur l’environnement, sur l’influence du passé colonial italien dans le racisme aujourd’hui -, avec une documentation très dense mais écrites avec des techniques littéraires. Ils font partie de cette zone grise difficilement délimitable que les anglo-saxons appellent parfois « creative non-fiction ». Avec le temps, ces objets narratifs non identifiés commencent à rétroagir sur notre écriture de romanciers, ce qui a donné L’Invisible Ovunque (à paraître bientôt chez Métailié).

      De tout ce travail, de toutes ces discussions sur notre blog Giap, de la collaboration avec toujours plus de gens, est née la Wu Ming Foundation, un « collectif de collectifs », un ensemble d’expérimentations, de narrations multimédias, de projets coopératifs, de laboratoires, de séminaires. Il en sort en permanence de nouveaux collectifs, de nouveaux blogs. C’est un processus qui avait déjà commencé dans les années 2000, mais qui s’est accéléré ces dernières années.

      Aujourd’hui, la Wu Ming Foundation est plus étendue que ne l’était le Luther Blissett Project. Si quelque chose de bon et utilisable par les mouvements futurs doit sortir de notre travail, ce sera grâce à la Wu Ming Foundation.

      Entretien réalisé par Thomas Lemahieu