• Pour le moment Julian Turner, Stanley Meyer, Phillip et Jimmy Brown ne me proposent rien de très nouveau, ils et elles se répètent pas mal (perte de poids et repousse des cheveux pour le jour de commémoration des morts et mortes au combat, et d’ailleurs je crois que c’est aujourd’hui), je vais sans doute attendre qu’ils et elles renouvellent leurs offres.

    #les_poètes_du_spam

    A cette occasion je me rends compte que je dois peut-être une explication à celles et ceux qui me suivent. Il y a un an à peu près, j’ai mis un terme à l’expérience du Désordre (http://www.desordre.net) à laquelle j’avais travaillé pendant dix-sept ans. Et cela ne me manque pas du tout (je crois qu’ilé tait vraiment temps d’arrêter, j’ai rarement pris d’aussi sages décisions de toute ma vie), à l’exception d’une toute petite chose de rien du tout : je n’ai plus de cahier de brouillon.

    J’ai fini le Désordre avec #qui_ça (http://www.desordre.net/bloc/ursula/2017/index) que j’ai en partie brouillonné sur seenthis et du coup, le pli pris, j’ai commencé à me serir un peu de seenthis comme d’un cahier de brouillon pour de nouveaux projets, tels que #mon_oiseau_bleu ou encore les #moindres_gestes.

    L’avenir dira si par exemple Mon Oiseau bleu, mêlé à un autre texte écrit au même moment pourra devenir un livre, c’est un texte qui désormais dans mon ordinateur a une allure très différente de celle des brouillons que je laisse sur seenthis.

    J’spère sincèrement que ce faisant je ne dénature pas de trop les fonctions vitales de notre #Facebook_bio bref que je me comporte en hôte délicat.

  • C’est aujourd’hui le jour où la Nation, comme une seule homme, rend hommage au Lieutenant-Colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame qui aura donc sacrifié sa vie pour en sauver une autre, celle d’un otage lors de l’attentat dans l’Aude la semaine dernière. Et à vrai dire, en d’autres temps, j’aurais pu passer complétement à côté de cet événement, je veux à la fois parler de la prise d’otages, de son dénouement tragique et donc de l’hommage national rendu à cet homme courageux et généreux tant je me suis déconnecté de l’actualité en sep-tembre 2016, anticipant les élections présidentielles française (voir #qui_ça). Ces derniers temps, je me ré-intéresse un peu à l’actualité, ce n’est pas encore la lecture quotidienne du journal que j’ai longtemps pratiquée, mais par petits bouts, ici ou là, je m’intéresse un peu à tel ou tel sujets, d’ailleurs, je me demande à quel point le procès de Tarnac n’est pas l’hameçon qui m’aura replongé dans cette nasse - les inculpés vont être heureux de l’apprendre ! Et voilà comment, prenant les informations, comme on dit, dans l’espoir notamment, d’entendre parler de quelques sujets d’actualité pour lesquels je nourris un intérêt prudent, - donc le procès de Tarnac, la chute de Ghouta, la chute d’Afrin, le mouvement social en cours dans notre pays de petits hommes et femmes politiques médiocres et ultra-libérales -, je comprends qu’aujourd’hui il sera faiblement question de ce qui m’intéresse mais qu’au contraire, nous allons passer par un tunnel médiatique étroit et long, celui de l’hommage national. Et que cela ne va pas être en demi-mesures.

    Et, de fait : « Hommage national : » Le nom d’Arnaud Beltrame est devenu celui de l’héroïsme français «  » et dans le discours du gamin-président, « l’esprit français de résistance » dont les deux bornes sont, donc, rien moins que Jeanne d’Arc et De Gaulle. Et dans ce dis-cours abscons, moult messages subliminaux sur le ton d’Engagez-vous (dans l’arme française)

    L’esprit français de résistance est un mensonge d’une taille comparable - et donc gigantesque - à celui de la France pays des droits de l’homme. C’est une capote trouée. Pour se con-vaincre de la première affabulation - sur laquelle ont été bâties les quatrième et cinquième républiques, pas très étonnant que cela commence à fuiter d’un peu partout - relire Vichy et les Juifs de Michaël Marrus et Robert Paxton et pour se convaincre de l’absurdité de la deuxième, la lecture seule du chapitre consacré à la France dans le rapport annuel d’Amnesty International suffira amplement.

    Et non que je craigne que l’on me fasse nécessairement le reproche de manquer d’égard ou de respect pour le Lieutenant-Colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame en pointant, ici ou là, quelques failles dans la construction mythologique autour de son sacrifice, c’est d’autre chose que je voudrais parler. Et je me moque que l’on me reproche un tel manque de respect, il me semble au contraire que le manque de respect, je vais y venir, est ailleurs.

    Cet hommage national, pour celles et ceux qui aimeraient avoir une lecture moins nationaliste, moins chauvine et plus large des faits, de l’actualité, agit comme du spam dans le courrier électronique. Cela remplit l’espace, le champ de vision, d’attention, au point de rendre le reste difficilement lisible, or il importerait que ce reste soit précisément intelligible. Hommage national = SPAM SPAM SPAM. Hommage national = mensonges et mythes.

    Quand on n’a pas la télévision, on la regarde encore de trop. Et donc en dépit de ne pas avoir la télévision, de ne l’avoir jamais vraiment eue, il m’est, malgré tout, arrivé d’assister à des émissions décervelantes, notamment d’un genre bien particulier, celui qui met en présence sur un plateau de télévision hommes et femmes politiques et personnes de la rue. Et généralement avec un sens assez spectaculaire - la télévision - on mettra le ou la ministre du logement en présence d’une personne qui n’en a pas, je pense que vous voyez le genre - une chômeuse en face du ministre du travail, une victime de l’amiante en face de la ministre de l’environnement ou de celle de l’industrie, on n’ira pas cependant jusqu’à mettre en présence un cheminot chibani en présence du ministre des transports ou de celle de l’immigration, à cet endroit ce sont d’autres mécanismes d’invisibilisation qui entrent en jeu. Et invariablement on assistera à la scène suivante, le ou la ministre s’offusqueront de la situation de cette personne dans la difficulté et, pour montrer toute leur commisération - et s’humaniser cyniquement aux yeux du public -, déclareront que le cas de la petite dame ou du petit monsieur, le ou la ministre va s’en charger, cela ne va pas faire l’ombre d’un doute - je vous donnerais le numéro de mon ou de ma dircab en sortant. Rien de plus obscène, on le comprend, à ce qu’une personne jouissant d’un pouvoir de ministre donne en spectacle l’exercice de ce pouvoir pour une seule personne victime d’une situation qui est, en fait, la résultante de son incurie crasse.

    La France est en guerre, déclare, pas très assuré, le précédent président de la République, les deux pieds sur les décombres du Bataclan. C’est rigoureusement vrai, la France est ne guerre, mais elle l’est depuis le 8 mai 1945. Depuis les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie française. En effet, depuis cette date, y a-t-il eu seulement quelques périodes pendant lesquelles des troupes françaises n’étaient pas en train de batailler d’une manière ou d’une autre, de façon directe ou indirecte en dehors de la France métropolitaine ? Les attaques dites terroristes en France métropolitaine ne viennent pas de nulle part - je singe ici, un peu, le titre du livre d’Alain Badiou, Notre Mal vient de plus loin. Et on se rendrait sans doute service de les considérer comme des actes de guerre, voire de résistance, de la part de personnes issues de populations contre lesquelles notre pays est effectivement en guerre et cela depuis bien plus longtemps qu’il nous plairait de nous souvenir.

    Je ne doute pas que ce dernier paragraphe aura la vertu de choquer. Mais celles et ceux qui en sont choqués - à des degrés divers - feraient bien de s’interroger à propos de leur perméabilité - à des degrés divers inversement proportionnels - à la petite musique nationale et nationaliste à laquelle ils et elles sont soumises : encore une fois on ne peut pas réfléchir dans le vacarme. Et le tintamarre d’un hommage national n’a pas d’autres fonctions que celle de pomper nos forces de pensées. Et coup, est-ce tellement respectueux de l’homme Arnaud Beltrame d’organiser pareille mise en scène autour de sa dépouille ?

    #pendant_qu’il_est_trop_tard

  • http://www.desordre.net/bloc/ursula/2017/sons/haden-blackwell-cherry.mp3

    (ouh la comment je sens que je vais me faire engueuler par @intempestive et @reka sur ce coup-là)

    (Il est possible de lire cette chronique depuis cette adresse http://www.desordre.net/bloc/ursula/2017/index_194.htm laquelle donne accès aux nombreux liens hypertextes qui l’émaillent)

    J – 8 : Fin.

    Oui, je sais il y a rupture, je ne vais pas jusqu’au bout. Je n’irai pas jusqu’au bout. Et je reconnais mon échec. A vrai dire cet échec, si c’en est un, est le cadet de mes soucis.

    Il y a une chose que je veux faire désormais, apprendre à boucler, à écrire le mot Fin quand c’est effectivement la fin. Ne pas laisser les projets ouverts, non finis.

    Ca a l’air de me prendre comme ça. En fait pas du tout. Celles et ceux qui lisent entre les lignes, se sont sans doute rendus compte qu’en filigrane de Qui ça ? grandissait une histoire d’amour, j’ai tenté d’être le plus pudique et allusif possible (en gardant notamment des tas de pages secrètes, et les garder pour plus tard, peut-être, si Qui ça ? un jour devenait, par exemple, un livre en papier, au train où vont les choses dans le milieu de l’édition, il y aurait prescription quand cela sortirait), mais j’ai, malgré tout, produit quelques allusions pour la justesse de l’éclairage qu’elles apportaient — je n’aurais pas voulu que l’on me trouve anormalement bienveillant dans une chronique sans raison, il faut croire. Cette histoire d’amour vient de connaître une fin cassante qui me laisse sans force. Sans force comme on l’est au terme d’une nuit sans sommeil, nuit pendant laquelle j’ai eu peur et froid, nuit pendant laquelle il m’est arrivé de sangloter comme un enfant, une nuit de faille

    Il importe désormais que je me retranche.

    Le but plus ou moins avoué et plus ou moins annoncé de Qui ça ? était de tenir le journal d’une indifférence militante à la mascarade électorale en cours, je m’étais donné comme but d’en ignorer le plus possible, de systématiquement regarder ailleurs, un peu comme on se coupe par exemple de la télévision et tout d’un coup on se rend compte que l’on pense différemment sans le bruit de fond de la télévision justement, qui est tout sauf anodin — personnellement des décennies que je suis coupé de ce bruit de fond au point de de me demander si j’y ai vraiment été exposé. Ce but est atteint, mon indifférence est complète, pour le coup cette indifférence non feinte et complète est une victoire. Une victoire éclatante mais une victoire à la Pyrrhus. J’y laisse des plumes, c’est certain.

    Entre autres choses je réalise qu’en mettant un point final à Qui ça ? je mets également une manière de point final au cycle des Ursula . Et, est-que ce cycle des Ursula n’est pas aussi le dernier chapitre de Désordre . Entendons-nous bien. Désordre est un projet ouvert et sans bords et il apparaît donc assez vain d’y chercher ou d’y trouver une fin. Il y a bien une première page, et elle n’est pas jojo, il faut bien le dire, mais c’est la première, il y a une fausse dernière page aussi (voulue ironique), dont je sais où elle se trouve dans l’arborescence du Désordre , mais je n’ai plus aucune idée du chemin initial qui y mène, mais on comprend bien que ni cette première page, désormais uniquement accessible depuis la page historique du Désordre , ni cette fausse dernière page peuvent constituer des bords, des fins, ou même un début.

    En 2009, lorsque j’animais un stage de construction de sites Internet à l’école du Documentaire à Lussas, un stagiaire, Frédéric Rumeau pour ne pas le nommer, a eu cette question, le jour où je présentais le site et, comme me l’avait demandé Pierre Hanau, d’en donner à voir les ressorts de narration, Frédéric donc, m’avait posé cette question, mais pourquoi est que ce projet est sans fin, est-ce que vous ne pourriez pas, comme on fait avec un film, le terminer et en commencer un autre ? C’était une putain de question et elle ne m’a plus quitté depuis. Parfois cette question se rapprochait de moi avec beaucoup de prégnance, d’insistance même. Par exemple, début 2014, quand j’ai décidé de tenter une première grande expérience d’Ursula (un autre projet issu des stages de Lussas), certes je l’ai développée à l’intérieur du Désordre, pour commencer, mais dans mon idée, une fois que cette dernière aurait une forme satisfaisante, aboutie, je la déplacerai, et c’est pour cette raison d’ailleurs que ce soit le seul endroit du Désordre où il y a de nombreux fichiers doublons, notamment sonores, parce que je voulais pouvoir exporter Ursula hors du Désordre en un www.ursula.net qui n’a jamais vu le jour en tant que tel. Après six mois de développement en secret de ce projet, je me suis rendu compte que cela n’avait pas de sens qu’ Ursula était bien la fille du Désordre et que cela permettait même de donner une épaisseur supplémentaire au Désordre , d’autant qu’ Ursula commençait elle-même à produire des petits, notamment Le Jour des Innocents , le journal de Février , Arthrose , et donc Qui ça ? il était donc temps de réintégrer la fille prodigue du Désordre dans le désordre.

    Il existe plusieurs formes Ursula , l’initiale qui est assez roots , mais dont le principe est sain et bon, développé à la demande de Pierre Hanau pour Lussas. Puis il y a la première vraie Ursula , celle alimentée pendant toute l’année 2014, ses bouquets, son premier vrai enfant, Le Jour des Innocents qui est sans doute l’une des réalisations du Désordre dont je suis le plus fier et qui m’aura permis de passer le cap des 50 ans dans une manière de joie solaire, je sais on ne dirait pas sur la photographie.

    Février est la suite quasi naturelle, inscrite dans une logique de flux notamment d’images qu’il était presque inhumain, sans exagération de ma part, de tenir pour un seul homme, d’ailleurs le matériel a cédé un peu avant moi, l’appareil-photo, épuisé, au bout de presque 300.000 vues, chez le vétérinaire, ils n’en revenaient pas, ils n’avaient jamais vu un D300 usé jusqu’à la corde de cette manière, puis l’enregistreur, personne ne m’ayant prévenu qu’un tel appareil — pourtant vendu avec sa coque protectrice, j’aurais du me douter —, n’avait pas la robustesse d’un appareil-photo et ne devait en aucun cas être trimballé dans ma besace avec aussi peu de soin. Puis ce fut l’appareil-photo qui faisait office de caméra, lui n’a pas résisté à mon empressement lors de la réalisation d’une séquence de time lapse truquée, l’eau dont j’avais les mains pleines dans cette réalisation a pénétré le boitier, c’est désormais un ex-appareil-photo. Guy, mon ordinateur s’appelle Guy, a lui aussi manqué de lâcher, trop souvent soumis à des traitements en masse d’images et à des calculs de séquence vidéo qui n’étaient plus de son âge, il a manqué d’y passer, désormais il est à la retraite comme les vieux chevaux, je ne monte plus dessus mais on se promène encore ensemble.

    Bien sûr j’ai fini par racheter un appareil-photo tant il m’apparaissait inconcevable de n’en pas disposer d’un, ne serait-ce que pour photographier l’enfance autour de moi, leur laisser ce témoignage, mais il est étonnant de constater comment la frénésie dans laquelle j’avais été conduit avec la tenue du journal de Février a laissé le pas à un recul sans doute sain. Le seul petit flux que j’ai laissé ouvert est finalement celui de l’arbre du Bois de Vincennes, et sans doute que je continuerai avec l’entrée du hameau dans les Cévennes. Mais cette espèce de sauvegarde du réel, du quotidien, c’est comme si j’avais, enfin, compris, d’une part, sa vacuité, son impossibilité et même l’épuisement de soi qui se tramait derrière. Quand je pense qu’il m’arrive désormais de faire des photographies avec mon téléphone de poche !

    Ces deux dernières années, j’ai surtout passé beaucoup de temps à écrire. J’ai fini par reprendre Raffut qui était en jachère, sa première partie presque entièrement écrite, que j’ai achevée en un rien de temps et, dans la foulée, j’ai écrit la seconde partie. Quasiment au moment même où je mettais un point final à Raffut , sont survenus les attentats du 13 novembre 2015 dont j’ai réchappé miraculeusement en n’allant finalement pas dîner au Petit Cambodge . Le vertige que cela m’a donné, je l’ai soigné en écrivant Arthrose en un peu moins d’un mois et demi, j’y étais attelé tous les soirs jusque tard, j’avais commencé par en écrire le début de chaque partie ou presque et je faisais mon possible pour rédiger ces parties ouvertes en faisant appel à des souvenirs et des sensations encore tout frais. Ces deux rédactions coup sur coup ont lancé une dynamique, ont creusé un sillon, et je me suis lancé dans la réécriture d’ Une Fuite en Egypte avec l’aide précieuse de Sarah, puis de J. , puis de Je ne me souviens plus , puis, la première page de Punaises ! , les cinquante premières pages des Salauds , et au printemps j’entamais Elever des chèvres en Ardèche , sur lequel je continue de travailler encore un peu mais l’essentiel est là. Et il faudrait sans doute que je reprenne Portsmouth , et j’ai seulement brouilloné le début de La Passagère — je me lance courageusement dans la science fiction féministe.

    En septembre j’ai eu l’idée de Qui ça ?

    Arthrose j’avais décidé dès le début que ce serait un récit hypertexte ce que j’ai finalement réussi à faire, cela aura été du travail, mais un travail dont je me suis toujours demandé si quiconque en avait pensé quoi que ce soit, en tout on ne m’en a rien dit.

    Avec Qui ça ? , j’ai eu l’idée de faire vivre le texte en cours d’écriture sur seenthis , en même temps que j’expérimentais avec une nouvelle forme Ursula . Mais même pour les parties de Qui ça ? qui demandaient un peu de travail avec les images ou encore les mini sites qui le composaient de l’intérieur, j’ai senti que mon enthousiasme était moindre. J’ai eu un regain d’intérêt quand j’ai eu l’idée de faire en sorte que les différentes Ursula soient imbriquées les unes dans les autres, mais une fois réalisé (et cela n’a pas pris plus d’une heure), le plaisir était comme envolé, une fois que mon idée a été entièrement testée.

    Finalement elle est là la question, c’est celle du plaisir, de mon bon plaisir (et de mon propre étonnement parfois) quand je travaille dans le garage. Et le plaisir ces derniers temps était ailleurs, plus du tout dans le brassage de milliers de fichiers, surtout des images, au point qu’à force d’être laborieux et de peu jouir finalement, j’ai fini par me tarir. Pour le moment, je ne vois plus comment je pourrais encore secouer le Désordre , lui faire faire je ne sais quelle mue, je ne sais quelle danse, il faut dire aussi qu’à l’image du taulier, l’objet est un danseur lourd, 300.000 fichiers tout de même. Et puis je vois bien aussi que mes manières de faire ont vécu, qu’elles ne sont plus du tout comprises de la plupart des visiteurs qui doivent rapidement se décourager à l’idée de devoir manier ascenseurs, chercher les parties cliquables des images, naviguer, bref tout un ensemble de gestes qui ne sont plus attendus, qui sont entièrement passés de mode et avec eux ce qui relevait du récit interactif, peut-être pas, disons du récit hypertexte.

    Il faut que je me régénère, que je trouve de nouvelles idées. Si possibles compatibles avec les nouveaux usages. Ce n’est pas gagné.

    Paradoxalement avec la sortie d’ Une Fuite en Egypte en livre papier, le format du livre m’est apparu comme un havre, une retraite bien méritée en somme. En écrivant des livres, je n’ai plus besoin d’un ou deux ordinateurs connectés à un scanner, à une imprimante, avec une carte-son digne de ce nom, un lecteur de CD et DVD pour extraire des morceaux de musique et des bouts de films, des disques durs et des disques durs dans lesquels déverser des milliers d’images, des centaines de milliers d’images en fait, des logiciels pour traiter en nombre ces images, les animer éventuellement, les monter et, in fine, un programme également pour écrire le récit hypertexte qui reprend en compte toute cette matière première et la mettre en ligne. Une montagne, en comparaison d’un petit ordinateur de genou, simplement muni d’un sommaire traitement de texte et des fichiers, un par texte en cours, que je m’envoie par mail de telle sorte de pouvoir les travailler d’un peu partout, y compris depuis le bureau.

    Or je me demande si après dix-sept années de Désordre , je n’aspire pas un peu à la simplicité. Me recentrer, me retrancher. Par exemple, j’ai l’intuition que cela pourrait me faire du bien à la tête de ne pas avoir à mémoriser, et faute de pouvoir le faire, de devoir chercher mes petits dans cet amas de fichiers, de répertoires, de sous-répertoires et d’arborescences foisonnantes. En revanche je sais aussi très bien que si je retire mes doigts de la prise, il n’est pas garanti que je sois de nouveau en capacité dans quelques mois, dans quelques années de m’y remettre, le Désordre c’est un vaisseau pas facile à manier dans une rade, faut toujours avoir en tête ses dimensions et ses proportions et se rappeler des endroits où sont stockés objets et commandes — et je ne peux plus compter sur l’hypermnésie qui était la mienne il y a encore une dizaine d’années, ma mémoire du court terme a été sérieusement érodée par des années d’apnées nocturnes.

    Les prochains temps, je vais continuer le chantier en cours qui consiste surtout à reprendre toutes les pages qui contiennent un fichier sonore ou vidéo (et elles sont assez nombreuses, bordel de merde) pour les mettre dans un standard universel et qui le restera j’espère plus de six mois. Il y a aussi quelques chantiers de peinture ici ou là que j’ai pu laisser en l’état pendant ces dernières années en me promettant d’y revenir, j’ai gardé une liste de trucs à revoir. Je pourrais, j’imagine, de temps à autre penser à une petite série d’images, mais il ne sera plus question de remuer le site de fond en comble comme j’ai pu le faire les trois dernières années. De même je me garde le canal ouvert sur le Bloc-notes du Désordre et son fil RSS pour ce qui est de divers signalements — comme par exemple de vous dire que je vais présenter, lire et signer Une Fuite en Egypte , le mardi 16 mai à 19H30 à la librarie Mille Pages de Vincennes (174 Rue de Fontenay, 94300 Vincennes, métro Château de Vincennes) — mais qui pourrait dire que ce n’est pas la fin ? Ce que les joueurs de rugby appellent la petite mort , le jour où vous décidez que ce n’est plus de votre âge de mettre la tête où d’autres n’oseraient pas mettre les mains, le jour où l’on raccroche les crampons, le dernier match, le dernier placage, le dernier soutien, un sourire, des poignées de main et c’est fini.

    Il y aura au moins une chose que je regrette de n’avoir pas faite et que je ferai peut-être un jour, c’est le projet que j’avais intitulé Tuesday’s gone . Mais cela suppose un équipement dont je n’ai pas les moyens pour le moment — un scanner de négatifs haute définition —, et de partir à la recherche de mes archives américaines. Ne serait-ce que pour faire la sauvegarde de cette étrange partie de moi, la partie américaine, ses images, ses souvenirs, ses notes. Plus tard. Si j’en ai la force, l’envie. Je devrais sans doute déjà réserver le nom de domaine www.tuesdaysgone.net !

    Et au fait, à toutes celles et ceux auxquels j’ai demandé de s’arranger pour ne pas me faire partager les contours de la mascarade électorale en cours et de faire attention de me maintenir dans l’ignorance même du résultat final, vous êtes relevés de votre devoir, vous pouvez bien me le dire, ou pas, désormais je m’en fous royalement. Mais d’une force.

    Adieu A. C’était merveilleux de vous aimer et d’être aimé par vous, au point d’être à ce point douloureux ce matin, après cette nuit.

    Back to the trees.

    Merci à mes amis, tellement chers, qui m’ont soutenu pendant cette semaine de précipice, J., Sarah, Martin et Isa, Jacky, Valérie, Clémence, Daniel, Laurence, ça va, je vais remonter la pente, je remonte toutes les pentes jusqu’à la dernière chute.

    FIN (possible) du Désordre .

    Le Désordre reste en ligne, je rétablis même sa page d’accueil avec le pêle-mêle qui est finalement sa page index naturelle.

    #qui_ca

  • #seenthis_fonctionnalités : Les thèmes privilégiés d’un.e auteur/autrice

    Grâce aux hashtags et aux thèmes automatiques, Seenthis fabrique une liste (pondérée) des thèmes privilégiés d’une personne. Cela apparaît en colonne de droite de la page d’un.e contributeur.trice. Par exemple :

    Country:France / Continent:Europe / City:Paris / #femmes / Country:Grèce / #sexisme / #Grèce / #racisme / Currency:EUR / #Palestine / #travail / Country:Israël / Country :États-Unis / #Israël / Country:Allemagne / #féminisme / Person:Encore / City:Gaza / Country:Suisse / Country:Royaume-Uni / City:Londres / City:Bruxelles / Person:Charlie Hebdo / Country:United States / #santé / Currency:USD / #prostitution / City:This / Person:Alexis Tsipras / #politique / Country:Israel / Country:Russie / #histoire / #viol / City:New York / #migrants / #cartographie / #photographie / Country:Espagne / #écologie / Company:Facebook / #inégalités / #réfugiés / Country:Palestinian Territories / Country:Italie / Person:François Hollande / #journalisme / Country:Japon / Continent:Afrique / #art / #culture_du_viol / Country:Syrie / Country:Iraq / City:Athènes / City:Lille / #France / #austérité / #littérature / Person:Manuel Valls / #Suisse / Person:Tony Blair / #misogynie / #éducation / #audio / #islamophobie / Country:Algérie / #plo / #Internet / ProvinceOrState:Cisjordanie / #asile / City:Bonne / #Union_européenne / #cinéma / PublishedMedium:The New York Times / NaturalFeature:Philippe Val / #sorcières / #livre / #revenu_garanti / City:Die / Country:Afghanistan / Person:Hillary Clinton / #photo / #chômage / Country:Danemark / Person:Mona Chollet / Region:Moyen-Orient / #gauche / City:Lyon / Country:Chine / #capitalisme / Person:Jeremy Corbyn / Country:Belgique / #colonisation / #qui_ca / City:Amsterdam / Organization:Académie française / City:London / #violence / Facility:Palestine Square / Country:Liban / #discrimination / #shameless_autopromo / #médecine / Company:Google / #radio / Country:Pays-Bas / Organization:Hamas / ProvinceOrState:Bretagne / ProvinceOrState :Île-du-Prince-Édouard / #société / City:Munich / #domination / City:Nice / City:Cologne / #Europe / Organization:Sénat / #nourriture / Region:Proche-Orient / Person:Christiane Taubira / Country:Suède / Organization:White House / Person:Donald Trump / Person:Laurence Rossignol / Company:Le Monde / #voile / #historicisation / Continent:America / #childfree / Person:Arnaud Leparmentier / #revenu_de_base / #théâtre / ProvinceOrState:Québec / Person:Philippe Rivière / #imaginaire / City:Strasbourg / Country:Finlande / City:Venise / #migrations / #Etats-Unis / Country:Arabie saoudite / City:Jerusalem / #Gaza / Country:Greece / City:Beyrouth / City:Toulouse / #islam / City:Marseille / Person:Mark Regev / Country:Grande-Bretagne / Person:encore / #Genève / City:Ramallah / #temps / #géographie / #sexe / Person:Osez / Country:South Africa / #patriarcat / Country:Pakistan / City:Bordeaux / #urbanisme / Person:Richard Malka / Person:Frédéric Lordon / Continent:Amérique / Company:The Guardian / #occupation / Person:Alain Juppé / Person:Denis Robert / Region:Méditerranée / PublishedMedium:The Guardian / #science / #BDS / City:Damas / Person:Peter Brook / City:Oslo / City:Dublin / #violences_sexuelles / City:Pomerol / City:Juif / Person:Paul Guers / City:Mayenne / #laïcité / Person:Jean-Luc Mélenchon / #censure / Organization:Tsahal / Person:Daniel Schneidermann / Organization:United Nations / Country:Bolivie / Position:Prime Minister / #domination_masculine / City:Nesle / Person:Virginia Woolf / ProvinceOrState:Maine / City:Montsoreau / Person:Jean-Louis Barrault / Person:Paul Dutron / Person:Lino Ventura / Person:Max Weber / City:La Tour / Company:Charles Oulmont /

    À une époque, on avait un gadget trop mignon : on pouvait balancer ça d’un clic sur Wordle pour obtenir une représentation graphique (ici @odilon) :
    https://www.flickr.com/photos/odilodilon/6684464421

    Flickr

  • J – 18 : Retrouvailles avec Laurence, revenue de Down Under Mate .

    Moment d’une rare complicité entre nous, tandis que je me plains d’avoir mal au cou depuis quelques jours, elle me propose de mettre à profit ses récents apprentissages de massage. Assis au bas d’un fauteuil, elle assise sur le fauteuil, je suis très touché, c’est le cas de le dire par toute cette science, cette énergie et cette forme de gentillesse dont elle me fait cadeau, voyant bien par ailleurs que sa dextérité en la matière a fait un bond depuis l’automne dernier, graduellement je sens comme elle resserre son étau autour du point névralgique jusqu’à l’atteindre et ce dernier cède progressivement de cette tension qui me faisait tant souffrir depuis quelques temps. De temps à autre, Laurence fait céder d’autres points de tension notamment dans le milieu du dos, pour la faire sourire, je lui dis qu’elle me touche à des endroits qui n’ont jamais été atteints par la psychanalyse. Et nous rions également de concert à l’évocation rétrospective de l’évolution de nos rapports, et à qui d’autre pourrais-je, un jour, faire pareillement confiance et me laisser tirer sur une épaule, désaxé, tout le poids de Laurence sur son coude planté dans mon omoplate.

    D’ailleurs il paraît que j’ai de toutes petites omoplates, on dirait pas comme ça, on ne pourrait pas dire, comme ça, en me voyant, mais j’ai de toutes petites omoplates, un peu comme mon ami Franck, dentiste de son état, qui me fait toujours la remarque que je suis un gros monsieur avec de toutes petites dents.

    Pendant que je suis enveloppé par cette science de Laurence dont je vois bien qu’elle pénètre en moi selon des parcours et des canaux dont je ne dirais qu’ils furent jamais mis à jour, mais il y a un peu de ça quand même, je pense au visage de Laurence, ce qu’il porte en lui de la très voyageuse qu’elle est, de tous ces paysages qu’elle a traversés, de cette connaissance désormais intime qu’elle a d’une région immense, le Pacifique, je pense au cadeau qu’elle est en train de me faire en injectant de cette connaissance rapportée du bout du monde à l’intérieur même de moi, endroits de notre monde dans lesquels il est très peu probable qu’un jour j’aille me promener et pourtant en moi, désormais un de ces lieux.

    Et tout comme je le décrivais dans Arthrose ( http://www.desordre.net/bloc/ursula/arthrose/laurence.htm ) à propos de cette amie, je repense à cette première fois où j’ai pris mon courage à deux mains pour m’asseoir à côté d’elle et engager timidement la conversation, et ce jour-là j’accomplissais quelque chose, sans le savoir, sans pouvoir le savoir qui serait déterminant pour le reste de mon existence. Et nul doute dans mon esprit désormais que ce n’est pas entièrement un hasard que je me sois trouvé en sa compagnie le soir du 13 novembre 2015 auquel nous avons entièrement échappé, mais la force du lien qui nous unit désormais !

    Et c’est à tout cela que je pensais et dont nous discutions, sans avoir beaucoup besoin de préciser les choses, notre compréhension est mutuelle, tandis que Laurence me massait, et me guérissait.

    #qui_ca

  • J – 19 : C’est dimanche soir dans le monde, une lumière orgiaque de fin de journée dessine de très belles lumières sur le haut des immeubles de la place de la mairie. Sophie Agnel traverse devant moi sans s’en rendre compte, je me porte à sa hauteur, descend mon carreau et fait mine de lui demander le chemin du cinéma, tête de Sophie Agnel qui reprend rapidement ses esprits, un certain talent pour l’improvisation sans doute, et qui me renseigne, le cinéma c’est plus loin. Seul à la maison en ce dimanche soir, j’ai eu envie d’aller voir un film, le seul pas encore vu, et qui faisait un peu envie, sorte de cinéma du dimanche soir, c’était le dernier film d’Arnaud des Pallières, Orpheline .

    Film laborieux. Film prétentieux. Film ennuyeux.

    Laborieux, il faut quasiment une heure à Arnaud des Pallières pour installer véritablement son intrigue - est-ce qu’il n’essaierait pas de nous faire faussement croire à une inexistante complexité de son récit, je suis sans doute bien soupçonneux, peut-être est-il juste pas très fort pour raconter un récit ? -, il faut dire il lui aura fallu beaucoup de temps pour détacher son regard (et le nôtre) des poitrines de ses trois jolies actrices sensées incarner le personnage de Karine/Sandra/Renée, puisque finalement c’est à se demander si ce n’est pas à cela que lui sert ce recours à trois actrices différentes pour interpréter la même femme aux âges de 15, 20 et 30 ans (Solène Bigot, Adèle Exarchopoulos, et Adèle Haenel). On aurait un peu envie de lui offrir une copie téléchargée de La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche pour lui montrer que dans ce trio d’actrices, il y en a une qui a déjà fait cela, la traversée des âges, très bien - mais une telle leçon de cinéma ne serait pas très charitable. Quant à l’enchâssement des flashbacks , c’est une véritable montagne qui accouche d’une souris, d’une toute petite souris de rien du tout : une petite fille de sept ou huit ans est témoin, plus ou moins tenue à distance, de la disparition de deux autres enfants disparus lors d’une partie de cache-cache, ses parents immatures ne sauront pas la protéger de cet épisode, la mère abandonnera le foyer, sans doute pour se soustraire à l’alcoolisme et à la violence de son compagnon, la petite fille va grandir, apparemment à l’adolescence cela va être très tumultueux - étonnant non ? -, le début de la jeunesse hyper rock’n’roll - les surprises de la vie sans doute -, au point que, plus tard, elle ne parviendra pas vraiment à se ranger des voitures, poursuivie, et rattrapée, qu’elle sera par une affaire ancienne. Et c’est à peu près aussi complexe que cela, alors vous dire pourquoi cela doit prendre deux heures, je ne saurais pas vous dire, pas plus que de vous expliquer pourquoi pour les personnages masculins on peut n’employer qu’un seul acteur pour plusieurs périodes, mais pas pour le personnage féminin aux si jolies poitrines - je m’excuse pour ce bilan un peu comptable, mais dans le film on pourra voir, en pleine lumière, les poitrines des trois jeunes femmes interprétant le rôle principal, plus celle du personnage de Tara, et sans compter celle de la doublure d’Adèle Haenel, les fesses nues d’Adèle Exarchopoulos, et par deux fois Solène Rigot aura l’immense honneur, une distinction sans doute dans une carrière de comédienne, de mimer une fellation, la contrepartie comptable masculine est plus maigre, un demi-fessier et un entrejambe éclair dans une pénombre à couper au couteau.

    Prétentieux, non content d’accoucher narrativement d’une souris, toute petite souris de rien du tout, Orpheline est un film esthétisant, dont tous les plans et leurs lumières sont léchés, avec force bourrage dans les côtes, vous avez vu comme on est forts, et tel effet de faible profondeur de champ, et telle composition de cadrage, et tel effet de contrejour difracté, une véritable panoplie, par ailleurs coupable de glamorisation des bas-fonds, de la violence aussi, si possible envers les femmes parce que quand même c’est nettement plus photogénique - un parieur endetté reçoit la visite d’un de ses créanciers mafieux, et ce n’est qu’affaire de regards, la jeune femme aux prises avec le même homme s’en prend deux en plein visage (et naturellement elle en redemande et tout aussi naturellement se rue sur la braguette de l’homme qui vient de la frapper deux fois au visage, les femmes, c’est bien connu, aiment, par-dessus tout, qu’on les frappe, ça les rend folles, après vous en faites ce que vous voulez). Naturellement, il y a foison de gros plans avec cadrages à l’avenant, notamment sur les poitrines des jeunes actrices. Je présume que l’emploi des trois actrices pour le même personnage, quatre avec la petite fille, mais là, tout de même, on peut comprendre le recours à une véritable enfant de six-sept ans, a la volonté de nous montrer à quel point les différentes périodes d’une existence sont autant de moi aux formes méconnaissables - j’ai lu quelque part une critique cinématographique officielle qui, sur ce point, prêtait à Arnaud des Pallières des intentions proustiennes, rien que cela, Arnaud des Pallières ne doit plus se sentir, cela aura eu le mérite de me faire pouffer, en ce moment ce n’est pas tous les jours que je pouffe à la lecture de la presse, Marcel Proust et Arnaud des Pallières, les deux grands conteurs du récit interne, François Mauriac lui-même ne s’y serait pas trompé, les critiques officielles des fois.

    Ennuyeux au point de me pousser à regarder ma montre de temps en temps, c’est comme cela que j’ai compris qu’il avait fallu un peu plus d’une heure à Arnaud des Pallières d’installer son intrigue, et d’en faire, finalement, si peu : une femme en proie à des sentiments abandonniques, dont on peut raisonnablement penser qu’ils sont dus à la désertion du foyer par sa mère, à l’âge de six-sept ans, reconduit cette logique d’abandon, heureusement qu’il y a des réalisateurs d’avant-garde comme Arnaud des Pallières pour nous fournir des œuvres de vulgarisation freudienne, sans ça c’est sûr, on comprendrait mal, c’est, j’imagine, pour cette raison aussi que de nombreux passages du récit sont soulignés trois fois en rouge pour être sûr qu’on capte bien, qu’on repère bien les signes avant-coureurs de ce récit tellement maigre au point d’être famélique.

    Et je m’excuse d’en remettre une couche, mais, quand même, est-ce normal que tous les personnages de femmes, les trois âges adultes notamment du personnage principal, soient entièrement dépendantes des hommes et qu’elles soient aussi systématiquement contraintes à faire commerce de leurs corps et de leurs caresses pour pouvoir passer à t’étape suivante de l’existence ? Non, parce que je demande cela dans le but de tenter de faire la différence entre ce film-là et un film érotique des années septante, dans lequel on voit bien que la psychologie des personnages n’a pas été aussi fouillée que les recherches formelles sur le galbe des poitrines des actrices. Et, à vrai dire, j’ai bien du mal à opérer un distinguo.

    Film laborieux. Film prétentieux. Film ennuyeux et, donc, vaguement pornographique. Un enchantement. Vraiment. Si j’osais je dirais que c’est bien un film de dimanche soir que je suis allé voir, mais de deuxième partie de soirée.

    #qui_ca

  • http://www.desordre.net/bloc/ursula/2017/images/sophie/sons/bill_evans_i_fall_in_love_too_easily.mp3

    J – 20 : Une bonne partie du week-end passée à lire le manuscrit de mon ami Daniel jusqu’à rêver d’aires d’autoroute la nuit, c’est qu’elles ont leur importance ces dernières dans ce relevé géographique fictif contemporain. Lecture studieuse dans le but de donner quelques éléments de recul à Daniel. Lecture interrompue sans vergogne dimanche après-midi par A. venue boire un ristretto . Lecture ponctuée par l’écoute de quelques disques magnifiques, Polka Dots And Moonbeans de Bill Evans, John Coltrane avec Duke Ellington, A Love Supreme de John Coltrane - une éternité que je ne l’avais plus écouté et on ne devrait jamais rester aussi longtemps sans l’écouter - , Capcizing moments de Sophie Agnel, Mysterioso de Thelonious Monk, Non-Bias organic de Jean-Luc Guionnet, The Montreal Tapes de Charlie Haden (Gonzalo Rubbalcaba au piano et Paul Motian derrière les futs) et Abbey Road des Beatles. Du café comme s’il en pleuvait pendant ces deux jours au soleil radieux. Et la musique toutes fenêtres ouvertes très rarement abimée par le passage extrêmement rare de quelques voitures, le quartier est désert, la fin du monde pourrait avoir ses avantages si l’on dispose encore d’électricité pour jouer ses disques ou encore de musiciens pour nous jouer de la musique, débarrassés, les musiciens de la chambre d’écho que doit représenter pour eux un enregistrement.

    Traversant dans les clous,
    Pieds nus
    J’ai eu envie d’écouter Abbey Road

    Bill Evans
    Thelonious Monk
    Sophie Agnel

    Février 2005 – suite. 50 km/h. Sortir de Strasbourg. La conduite de Gisse, une mélodie souple, soyeuse. En direction de Reims. 350 kilomètres environ. Sur autoroute. A4. La voiture est lancée, vitesse de croisière, un concentré de paysages aboutés. Un besoin de voix, pour nettoyer les substrats mélancoliques.
    - Yves ?
    - Oui.
    - Parle-moi de toi.

    Elle double, sereine, une suite de semi-remorques. Se rabat. Les panneaux : Sarrebourg, Haguenau, Wissembourg.

    - J’ai passé mes années lycée à Troyes. Trois ans. Le lycée était excentré en périphérie, entre un LEP et un IUT. Suis sorti par la petite porte. Sans mon baccalauréat. A défaut de pouvoir prendre le train des études supérieures, je mesuis dirigé vers l’arrêt de bus. Un bus s’est arrêté, je suis monté et me suis retrouvé au centre-ville. Un appart avec un copain. Le théâtre. Une place dans une librairie de livres anciens. Des liens tissés dès la seconde année de lycée. Dès la fin de la seconde, viré de l’internat. Sur le bulletin : Trop asocial pour s’assumer en collectivité. Je n’en tire aucune gloriole. Je ne savais même pas ce que c’était l’asociabilité. Autour de moi, ce qui avait teneur de liens, de gens, c’était de la subjectivité broyée. Je n’avais ni les moyens ni le temps de faire une
    introspection pour savoir ce qu’il y avait de périmé, de périssable en moi. Supposes que je revois certains profs aujourd’hui, je ne vais pas leur bouffer la trogne. J’ai laissé filer. Ils ont laissé filer. D’autres chats à fouetter. A partir de la première, quelqu’un du village m’emmenait le matin. Il travaillait dans un garage. Trente kilomètres en voiture. Mesure concise d’une nationale dans un décor de champs, de villages. Le soir je rentrais en stop, une fantastique galerie de portraits de la France de l’époque. Deux soirs par semaine, des cours de théâtre. Le matin, ce quelqu’un du village me déposait à un arrêt de bus. Direction le lycée. Dans le bus, parmi les passagers, des lycéens, des lycéennes. Un transport commun de tics, de cartables. De regards. Ses yeux, mes yeux. Des regards qui se croisent. Des attirances. J’étais en terminal, elle en première. Dans la classe d’un copain. Les heures de permanence, certaines pauses après le déjeuner, on les passait dans un bar, à quelques rues du lycée. Elle était longue, haute, d’apparence filandreuse. Yeux sombres, cheveux noirs. Issue de la bourgeoisie locale. Elle était avec ce copain. J’ai parlé. Littérature, musique, philosophie. Ce copain s’embarquait pour les Beaux-arts, laissant des croquis partout derrière lui. Nous en étions à partager à l’époque ce qui tenait lieu d’avant-garde musicale entre jeunes. Un rock des confins, industriel, froid. Un fort écho des lézardes en cours dans le champ industriel de l’époque. Par notes et voix interposées. Les délocalisations, la mise au pilori de centaines et de centaines d’emplois. L’industrie textile locale opérant un virage sous forme de ventes directes en usines plantées comme des décors dans des marques avenues. Les vraies usines démontées, pièces par pièces. Remontées en Tunisie, en Turquie. Optimiser les profits, réduire les conflits. Elle était issue de cette bourgeoisie textile. Je me disais souvent que si elle avait été d’un milieu modeste, elle aurait été quelconque. Quoi que sans doute avec toujours ce fond abrasif, délirant. Elle me plaisait. Une beauté décalée. Des échanges convulsifs et posés. Plus grande que moi. Je n’avais que mon bagou, une gueule attirante.

    Double file. Se déporter. Un camion en double un autre. Voie de gauche. Les voitures derrières qui ralentissent. Gisse se rabat. Appels de phare. Elle n’en a cure. Une conduite assumée.

    Extrait de Les Oscillations incertaines des échelles de temps de Daniel Van de Velde

    #qui_ca

  • J – 21 : Certes il faisait beau, certes c’était un samedi après-midi de vacances et la ville renvoie depuis deux ou trois jours une sonorité fort plaisante de rues désertes, certes, mais nous n’étions que cinq personnes, deux mères et leurs petites filles, et moi donc, à la séance de Fiancées en folie de Buster Keaton - Seven chances -, copie restaurée, les quatre premiers plans en couleurs quasi autochromes, Buster Keaton en couleurs ! (fussent-elles pâlottes, aussi pâlottes que son teint maquillé de céruse)

    Un ami poète me dit avoir vendu UN seul exemplaire de son dernier recueil.

    Et, toutes proportions mal gardées, Une Fuite en Égypte est en train de magistralement passer inaperçu de toute la presse, pas la plus petite des manchettes nulle part - pourtant toutes les personnes l’ayant lu m’en ont dit du bien - et si Une Fuite en Égypte avait surtout eu l’importance de m’apporter une lectrice amoureuse ? et quelle !

    Dans dix ans, plus personne ne saura qui était Buster Keaton, la dernière personne ayant acheté le recueil de mon ami sera morte, et moi, où serais-je ? proche de la retraite sans doute. Enfin. Mais trop tard.

    #qui_ca

  • J – 22

    Quel drôle d’effet tout de même que de regarder les copies numériques entièrement restaurées de films que l’on connaissait perclus de rayures noires, de poils tremblotant dans les coins de l’images et d’une multitude d’autres parasites, sans parler d’un son qui crachote par endroits, qui sature souvent et dont les contrastes mal assurés rendent certaines paroles à peine audibles. Films vus, revus, sus, archi connus. Comme Masculin Féminin de Jean-Luc Godard qui passait donc vendredi soir au Mélies .

    Plaisir admirable que de constater, après coup, l’incroyable intelligence de Godard pour, dès la moitié des années 60, comprendre et mettre à jour les ressorts entre le masculin et le féminin, dire sans tabou, et sans doute au travers d’une censure que l’on imagine compacte à l’époque, au travers de ce plan séquence remarquable de l’interview sociologique de Miss 19 ans - et dans bien d’autres scènes -, qu’il y a un enjeu majeur de l’époque, celui de la contraception. Que c’en est même l’enjeu quasi principal des rapports entre le masculin et le féminin.

    Génie de Godard au montage notamment au montage sonore, en 1965, ce dernier pose, déjà, les bases de ce que sera son travail au début des années 80, notamment avec Prénom Carmen .

    Liberté de ton d’un cinéma qui entrevoit déjà la domination de la pornographie et la marchandisation des rapports masculin/féminin.

    Beauté de certains mouvements de caméra qui épousent le déplacement des personnages comme si ceux-ci dansaient.

    Perméabilité remarquable des trajectoires des personnages repris dans le mouvement plus ample de toute une société, de consommation notamment, avec les quelques plans de centres commerciaux, de grands magasins qui viennent interrompre les dialogues.

    Cinéma performance, usure par le dialogue, usure par la longueur des plans-séquences, des plans fixes (encore une fois la scène d’interview sociologique de Miss 19 ans est un morceau de bravoure, d’après vous quelles sont les guerres en cours dans le monde ? ).

    Cinéma documentaire presque, en tout cas document remarquable, et paradoxal, à propos des années 60, de la vie sociale encore existante, notamment dans les cafés, et des premières captations du public, dans des sphères plus personnelles, par des artefacts de distraction solitaire, jeux électriques, premiers appareils destinés à faire de toutes et tous de faux créateurs de nos destinées - notamment l’appareil à graver sur disque 45 tours une minute et demie que l’on enregistre dans une cabine telle un photomaton, et pour n’en ire qu’une chose, le ressassement de slogans publicitaires, on nous donne de quoi être un artiste, on annone une réclame -, Chantal Goya qui rejoint, inaugure, la galerie des chanteurs de variété auxquels Jean-Luc Godard a donné une impulsion décisive, aux côté donc des Rolling Stones dans One + One et des Rita Mitsouko avec Soigne ta droite , la confusion des prix entre anciens francs et nouveaux francs - aurons-nous un jour des anciens euros ? -, des transports en commun désuets et le célèbre

    que l’on retrouve à la dernière page de Je me souviens de Georges Perec. Et tout cela parfaitement retouché, image par image sans doute, dans ce remarquable travail de restauration d’un absolu chef d’œuvre, et dont on peut dire, sans se tromper que le film, oui, n’a pas pris une ride.

    #qui_ca

  • J – 23 : Valérie Mréjen réussit un admirable tour de force avec son dernier livre, Troisième personne , succession de notes concises à propos de l’arrivée d’un enfant dans un foyer, deux jeunes parents découvrant ensemble la parentalité. Non seulement les notes sont concises, mais elles sont écrites dans une langue d’une simplicité redoutable, pas le moindre détour syntaxique pour dire telle ou telle part de mystère, pas le moindre mot qui ne ferait pas partie de l’acceptation la plus courante de la langue et, in fine , le mystère décrit avec minutie. Par quel prodige ?

    Par quel prodige la justesse dans la description de phénomènes comme la dilation du temps. Par quel prodige la description juste de l’engourdissement, de la fatigue, de l’exaspération ressentis à la seule lecture de quelques phrases sans mystère, sans détour ?

    Par quel prodige, la beauté de quelque jouet que l’on retrouve incongrument dans la mallette de l’ordinateur de genou et le mélange d’attendrissement et d’envahissement mêlés ?

    Par quel prodige, le sentiment, pour les jeunes parents, de ne plus s’appartenir et de repenser avec humilité, et reconnaissance, à ses parents d’avoir été de tels êtres perclus de fatigue, pour soi, petit, enfant ?

    Par quel prodige tant de description à propos de la manière tyrannique des enfants d’être au monde et de l’impuissance des parents à les sortir de telles ornières ?

    Par quel prodige la justesse de l’interrogation à propos du détachement au moment de l’adolescence, comment on s’est détaché soi-même des parents et comment, devenus parents, ce détachement parait impossible, inconcevable, en dépit de la connaissance qu’il adviendra ?

    L’écriture (prodigieuse) de Valérie Mréjen est blanche seulement en apparence, elle a surtout la vertu de dessiner d’un trait juste, d’épure, immédiat, une silhouette très ressemblante et elle laisse le dessin des formes intérieures au lecteur. Et nombreux devraient être les auteurs s’astreignant à une telle justesse. Très peu qui y parviendraient.

    #qui_ca

  • J – 25 : Daniel,

    Admettons, pour commencer, que quand je dis Désordre , avec un D majuscule et en italique, je parle de mon travail, que quand j’écris « désordre » sans italique et sans majuscule, je parle d’une situation désordonnée et que quand j’écris « desordre » (sans accent et tout en minuscules), généralement à l’intérieur d’une graphie de ce genre http://www.desordre.net , je donne le chemin de quelques vérifications possibles en ligne. Le Désordre est curieusement affaire d’appeler les choses par leur nom, d’appeler un chat un chat.html.

    Daniel, tu me demandes un texte de quelques pages à propos du Désordre . Cela arrive de temps en temps que l’on me demande un telle chose, la dernière fois c’était pour le Festival de littérature de Solothurn en Suisse, d’où j’avais rapporté un très mauvais livre à propos de Proust, quelques secondes de films d’animation réalisées avec de la pâte à modeler dans le cadre luxueux de ma chambre d’hôtel dans laquelle je me suis ennuyé ferme pendant deux jours, et dans laquelle j’ai hérité d’une colonie de punaises de lit qui auront empoisonné mon existence pendant presque six mois. La Suisse. La semaine dernière j’ai reçu deux textes d’un jeune universitaire qui a décidé, il y a deux ans, d’étudier le Désordre , je pourrais être sans vergogne et tout pomper sur de telles études sérieuses, mais voilà elles sont exprimées dans une langue que ni toi ni moi ne parlons. Et puis ce serait ignorer que la générosité est le sentiment qui a le plus cours entre nous deux. Le Désordre est un flux, il se modifie sans cesse, il s’augmente sans cesse.

    Je pourrais, j’en suis sûr, écrire une fiction à propos de ce site, une sorte de nouvelle à tiroirs et il y en a quelques-uns, des tiroirs, dans ce site et dans son histoire périphérique, celle de mon existence finalement, quelques rebondissements ont connu leurs premières secousses à l’intérieur même du site, en les agençant un peu différemment de la façon dont ils se sont produits, je parviendrais bien à quelque chose, mais j’ai compris que ce n’était pas ce que tu attendais. Pourtant le Désordre est une fiction. La mienne.

    Je pourrais, je finirais par en trouver le moyen, créer une manière de site dans le site qui permettrait de canaliser, fixer, un parcours dans le site et qui serait, de ce fait, une sorte de fiction aussi, mais alors j’aurais le sentiment de trahir quelques-unes de mes intentions premières dès le début de la construction du site, à savoir rendre le parcours aussi chaotique, désordonné et aléatoire que possible, au point que, désormais, plus personne ne peut vraiment faire le même parcours dans ce fichu site et lorsque des personnes échangent à son propos, je ris sous cape qu’ils ne savent pas qu’ils ne peuvent pas parler de la même chose, qu’ils n’ont pas vu la même chose et pourtant ils semblent s’entendre. Ce sont les visiteurs du Désordre qui font le Désordre .

    Je pourrais à l’inverse, j’en ai les moyens, en programmation, rien de plus facile, ajouter du désordre au Désordre , donner à l’aléatoire une plus grande part encore, mais alors cela pourrait très bien être en vain, le nombre de possibilités existantes est déjà très grand, on parle de nombre gogol et de nombre gogolplex qui sont des nombres qui tutoient l’infini (un gogol est égale à 10 puissance 100, et un gogolplex est égale à 10 puissance gogol), en fait pour tout te dire, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, le nombre de combinaisons possibles dans l’agencement des presque 300.000 fichiers du Désordre est pour ainsi dire aussi grand que le nombre d’atomes que l’on pourrait serrer dans l’univers connu. Personne ne s’apercevrait de cette aggravation du Désordre . C’est si grave que cela. Le Désordre est au-delà du vaste, il n’est pas infini, bien sûr, mais il est asymptotique à l’infini. Chuck Norris a compté jusqu’à l’infini. Deux fois.

    Je pourrais aussi, avec force copies d’écran te décrire le Désordre vu de l’intérieur et te montrer comment pour atteindre une telle dimension de Désordre , en donner le sentiment, il convient, pour moi, pour m’y retrouver, d’ordonner les choses avec un soin maniaque quand ce n’est pas totalitaire, il y a là un paradoxe très étonnant, bien que facile à comprendre, je pense que tu en as eu un aperçu quand nous avons travaillé ensemble dans le garage pour ton recueil du poèmes visuels dans le Désordre , sans doute l’une des plus belles réalisations du Désordre et quel plaisir c’était, pour moi, de t’offrir de telles possibilités, dans une confiance désormais acquise et mutuelle, même si de haute lutte par le passé. J’ai fait du chemin depuis Barjavel, non ? http://www.desordre.net est parfaitement rangé et ordonné, pour mieux donner une impression de désordre, laquelle est grandement obtenue par des effets de programmation. Le désordre est un programme en soi. Et il est paradoxal.

    Je pourrais, je vais le faire, c’est désormais un peu de cette manière que je procède en toutes chose, inclure ce texte, que tu me demandes, à l’intérieur même d’un projet en cours, qui est lui-même un projet qui surplombe le Désordre , Qui ça ? sorte de chronique de la catastrophe en cours et pour laquelle je refuse désormais d’avoir le moindre regard, elle est inévitable, avant qu’elle ne se produise, agissons et prenons l’habitude désormais d’agir selon notre guise, tout comme je le dédicace à cet ami poète, Laurent Grisel, nos agissements sont tellement plus précieux que les actes misérables qui nous gouvernent, et alors ce serait un tel plaisir de tisser depuis ce texte que je suis en train d’écrire le faisceau abondant des liens hypertextes qu’il suscite, et tu serais bien embêté plus tard pour tâcher de trouver le moyen d’accueillir tout cela dans la cadre restreint d’une revue papier, NUIRe. Plus j’y pense et plus je me dis que c’est ce que je devrais faire, rien que pour te mettre un peu dans l’embarras, pour t’embêter gentiment. Le Désordre n’est pas plat, il compte des épaisseurs, une profondeur qui doivent concourir au sentiment de désordre. Le Désordre est une mise en abyme. http://www.desordre.net/bloc/ursula/2017/index_186.htm

    Je pourrais, je dois le faire, rappeler utilement que je ne suis pas le seul contributeur du Désordre , par exemple il est important de savoir que j’ai commencé à travailler au Désordre en 1999, mais qu’à partir de 2003 j’ai reçu de temps en temps, à ma demande, l’aide précieuse de mon ami Julien Kirch - @archiloque - qui a su fabriquer pour moi des outils remarquables pour mieux semer le désordre. Que tout au long de la construction j’ai reçu les avis éclairés et avisés d’autres personnes, notamment L.L. de Mars, que j’ai fait partie de collectifs qui ont nourri mon travail, le Terrier , remue.net, Le Portillon , seenthis.net et que le Désordre m’a permis aussi de travailler (et de les rencontrer) avec des musiciens d’exception, Dominique Pifarély et Michele Rabbia, que le Désordre a connu un développement inattendu dans le numéro 109 de Manière de voir et quel plaisir cela a été de rencontrer et de travailler avec @fil, @mona et Alice, que d’une façon plus ou moins directe il m’a permis de trouver un éditeur, grâce soit rendue à Sarah Cillaire, Hélène Gaudy et Mathieu Larnaudie, les parrain et marraines d’ Une Fuite en Egypte et enfin, et surtout, que le Désordre accueille aussi en son sein les travaux remarquables d’amis, parmi lesquels, Jacky Chriqui, Hanno Baumfelder, L.L. de Mars, Martin Bruneau, Isa Bordat, Karen Sarvage, Ray Martin, Barbara Crane et Robert Heinecken, Thomas Deschamps (qui a composé l’une des plus belles pages du Désordre), Eric Loillieux, Vincent Matyn, Pierre Masseau, Jean-Luc Guionnet, Stéphane Rives, Lotus Edde Khouri et, donc, toi, Daniel, Daniel Van de Velde, devande. Le Désordre c’est aussi une histoire de mes amitiés et de ce qu’elles m’ont apporté d’immenses richesses et de communes préoccupations, regarde, en tête de ce texte, qui passait par l’infini, je n’ai pas hésité longtemps pour ce qui est du choix d’une image, pouvait-il y avoir de plus remarquable illustration, le mot est mal choisi, qu’une photographie de l’une de tes merveilleuses sculptures au travers desquelles on jurerait voir l’infini.

    Je pourrais rappeler que l’une des dimensions supérieures du Désordre c’est une manière de sauvegarde des joies et des beautés du quotidien. Tu as dit à propos de ce texte, que tu me demandes, que tu pourrais m’aider à y contribuer, je pense que sur le sujet de ce quotidien, de son ressassement heureux, enchanté par moments, et d’un certain arbre du bois de Vincennes, tu sauras dire quelques très belles choses, je laisse donc quelques lignes blanches pour toi.



















    Je pourrais faire la liste des erreurs et des ratages du Désordre , il y en a eu quelques-unes, et même quelques errements, et des obstinations de ma part qui ont parfois fait courir de grands périls à l’ensemble, des fois je suis allé trop loin, d’ailleurs rien ne m’assure que cela ne soit pas déjà le cas. En fait chaque fois que je travaille au Désordre je cours le risque de tout faire échouer ou encore d’ajouter des éléments faibles qui ne rendent pas justice aux autres réalisations, plus réussies, du Désordre et cela fait presque dix-huit ans maintenant que le Désordre menace presque tous les jours de s’effondrer. Le Désordre est fragile. Et il aura une fin. Elle ne sera pas nécessairement heureuse, ni réussie.

    Je pourrais écrire n’importe quoi, dire du Désordre des choses qui ne seraient pas vraies, qui ne seraient pas entièrement fausses non plus, en quelque sorte des choses qui ne me concerneraient pas. Et cela permettrait, nul doute, de faire diversion, d’attirer le regard vers des directions opposées à celles qui sont en fait au cœur du site, notamment le combat, le combat pour la vie, pour la survie, le combat pour Nathan, le combat pour les enfants, le combat pour faire accepter certaines manières de faire les choses, de voir le monde, d’y participer, le combat politique en somme, le combat ce n’est pas la partie la plus visible du Désordre et pourtant elle est là, jamais très loin, et jamais en grattant beaucoup, on y voit mon corps et mon cœur fatigués tous les deux par le combat, mais mon corps et mon cœur heureux, cela oui aussi. Le Désordre est un combat perdu d’avance, mais qu’on ne peut pas refuser. C’est mon côté Don Quichotte du Val-de-Marne.

    En tout cas c’est un combat qui me laisse désormais sans force. Un jour que des lycéens, dans le cadre de je ne sais plus quelle expérience de leur cursus - guidés en cela par leur excellent professeur de philosophie, mon ami Alain Poirson, qui a été, aussi, pour moi, un professeur de philosophie, et quel ! -, m’avaient soumis au questionnaire de Proust, à la question comment est-ce que j’aimerais mourir, j’avais répondu sans hésiter : épuisé. Ça finira par arriver un jour, c’est sûr.

    Im freundschaft, mein lieber Daniel, im Freundschaft.

    #qui_ca

  • http://www.desordre.net/bloc/ursula/2017/images/sophie/sons/the_world_aint_square_001.mp3

    J– 27 : Levé du bon pied. Je bricole une page secrète pour A.. J’emmène Adèle au stade où je la dépose. On se marre bien en route. Elle se fout gentiment de ma poire, elle est drôle, c’est un excellente remède. Un remède contre quoi ? Une diversion, dirons-nous. Je repasse prendre Nathan à la maison. Je l’emmène chez son psychologue, nous discutons un moment dans le jardin, qui fait office de salle d’attente, à propos de ce qui semble tout de même être du vague à l’âme chez Nathan, en ce moment, il ne parle pas beaucoup, le psychologue m’indique que Nathan ne parle pas beaucoup en séance non plus, nous évoquons la piste de déceptions récentes pour Nathan. La séance démarre, je bouquine dans le jardin, il fait frais, je ne pense décidément pas grand-chose d’Hors du charnier natal de Claro. Que j’achève malgré tout. Lorsque le psychologue ressort de sa cabane, d’un acquiescement il me signifie que nous avions vu juste, Nathan a l’air de bonne humeur, presque apaisé. Dans la voiture nous évoquons le programme de cet après-midi, j’ai notamment promis à Nathan que nous ferions des financiers dont il a rapporté une recette de son établissement. Je pars chercher Adèle au collège. J’y croise mon amie Caroline qui me présente deux parents d’une enfant pour laquelle il est question d’une orientation en Unité Locale d’Inclusion Scolaire, nous discutons sans réserve, je suis toujours frappé par les réflexes de solidarité entre parents d’enfants handicapés, c’est comme si toutes les différences d’opinion sur d’autres sujets tombaient d’un coup, je crois même que je pourrais avoir une relation d’amitié avec un couple d’électeurs de droite si par ailleurs ils étaient les parents d’un enfant handicapé. De retour à la maison, je cuisine des darnes de saumon au citron et au piment, concert de soupirs d’aise de la part des enfants. Je monte faire une sieste, lorsque je me réveille d’un somme d’un petit quart d’heure particulièrement réparateur, je reçois quelques messages tendres. Je me fais un café, je répare le vélo d’Adèle, je fais un peu de jardinage avec Nathan dont l’attention au détail dans ce domaine me surprend toujours autant. Puis nous lançons les financiers, Nathan est un peu tendu mais je parviens à bien le canaliser. Je passe un long coup de téléphone à Isa, je lui parle d’A. pour la première fois. Profonde conversation, comme souvent avec Isa. Nous recevons la visite surprise de Marie et Laurent dont c’est l’anniversaire. Laurent me dit son émotion de recevoir tous les premiers avril un coup de téléphone de Madeleine, de son ancienne élève de CM1. Nous prenons le thé, je raconte à Marie et Laurent que le dimanche dernier j’ai fait la rencontre d’Emmanuel Adely au salon du livre et qu’il vit tout près de Monsuéjouls, où séjournent souvent Laurent et Marie. Je fais quelques parties d’échecs rapides avec Nathan, qui redevient ce chouette garçon dans l’échange, ses soucis du moment un peu derrière lui, apparemment. J’ai une longue conversation avec Clémence au téléphone, elle me fait même pleurer en évoquant un de nos meilleurs souvenirs sans doute, je la traite de morue, cela la fait bien rire. Je prépare un petit dîner avec Nathan et Adèle puis ressors prendre un verre en terrasse avec A. Le soir j’écoute l’infernal quartet de 4walls avec Phil Minton qui chante l’hymne des anarchistes, c’est à pleurer tellement c’est beau. What a day !

    #qui_ca

  • J – 29 : Dans le cadre de mon travail de (petit) ingénieur informaticien (de rien du tout), il arrive que je sois consulté pour étudier une liasse de Curriculum Vitae . Et habituellement ce que l’on attend de moi c’est de déterminer quelles sont véritablement les aptitudes techniques des postulants. Mon employeur serait sans doute surpris s’il connaissait mes méthodes d’évaluation. En effet je pars d’un principe que tous les Curriculum Vitae se valent, en revanche ce qui diffère assez salement d’un candidat à un autre c’est le niveau de langue. Au début, je me suis gendarmé, je me suis dit que c’était injuste, que sans doute en procédant de la sorte je passerais à côté de personnes qui avaient probablement d’autres qualités. Ce matin dans les lettres de motivation qui accompagnent les candidatures je relève qu’un candidat nous assure de sa dévotion pour la Très Grande Entreprise. Et cela me fait réfléchir. Je présume qu’il a voulu dire qu’il nous assurait de son dévouement futur. Et je présume également que le jour de l’entretien, si je devais contribuer à retenir sa candidature, il sera habillé comme un prince d’un costume que je ne reverrai plus, même pas le premier jour. Je suis assez sceptique quant au dévouement alors imaginez la dévotion. Personne ne peut être dévoué pour une entreprise, et sûrement pas dévot. Mais l’insistance au dévouement, je me demande qui peut bien croire que ce soit un argument.

    Et pourtant je vois bien comment l’encadrement de la Très Grande Entreprise est insistant sur le sujet, il ne leur suffit donc pas d’obtenir de notre nécessité de vivre l’exécution de tâches dans lesquelles on peut difficilement rêver de se réaliser, il faut également que nous chantions leurs louanges si non dévotes, au moins dévouées.

    Pour ce qui est de ce postulant qui nous assure de sa future dévotion, je ne sais pas du tout quoi faire, d’un côté si j’applique mon barème habituel, j’écarte, sans trop y réfléchir, sa candidature au motif d’une maîtrise imparfaite, pour ainsi dire, de la langue et, l’argument qui est derrière cette façon de faire est double, pour moi il est beaucoup plus rapide d’évaluer le niveau de langue que les compétences techniques et par ailleurs si je contribue à ce que telle ou telle personnes soit embauchées, cela conduit par la suite à travailler avec elles et là je préfère m’assurer, à la source, qu’on se comprendra bien par la suite. Exit le dévot donc ?

    Je n’en suis pas si sûr. Ces derniers temps j’ai lu de nombreux articles à propos de la domination de la langue et je me suis rendu compte qu’il y avait là un véritable exercice du pouvoir, quelque chose qui me fait naturellement horreur et dont je me ferais l’exécuteur des basses œuvres si je continuais sur cette voie. J’ai donc décidé de rendre un avis favorable pour le dévot. Et que si je dois travailler avec lui par la suite, il faudra que je travaille à le guérir de cette dévotion hors de propos. C’est mon sacerdoce.

    #qui_ca

  • J – 30

    Dans le métropolitain, le lis Hors du chantier natal de Claro, mélange foutraque de deux biographies, celle d’un ethnologue russe du siècle précédent le siècle précédent et celle de l’auteur, à laquelle donc, s’ajoute la conversation de ma voisine dans la rame qui explique dans le détail à son compagnon comment elle souhaite que soit construite la bibliothèque du salon et j’en suis presque à lui proposer bientôt de prendre la construction en charge, parce qu’il me semble avoir compris ce qu’elle voulait, à la différence de son compagnon, et que cela fait partie des choses que je sais faire, si seulement elle accepte de raccrocher et, partant, d’enlever cette épaisseur surnuméraire qu’elle impose à ma lecture quand j’en viens à comprendre que, pas du tout, je me comprends, mais cette conversation de téléphone de poche d’une inconnue et qui me fait envisager comment je concevrais certaines coupes à mi-bois et comment je jouerais de la fausse équerre dans l’angle du mur du fond, pour lequel son compagnon et elle ne sont visiblement pas d’accord, cette conversation donc, me permet d’ancrer avec force ce récit, peut-être trop intelligent à mon goût, à un réel, à un vernaculaire, qui me rendent cette lecture plus concrète, plus intelligible. Et j’en viendrais presque à suivre cette femme dans les couloirs du métropolitain jusqu’aux dernières pages du livre. Les rayonnages de la bibliothèque construits, je ne manquerais pas de lui offrir le livre de Claro, avec une dédicace, à celle qui m’a fait lire Claro . Et ce n’est pas rien.

    Je retrouve ma voiture garée dans le bois de Vincennes. Je démarre, je profite d’un ralentissement de la circulation pour faire un demi-tour pour le moins hasardeux, je coupe une ligne continue, l’avenue est à quatre voies, vous voyez le genre. Surgit une voiture de police et je pense raisonnablement que mon heure est venue, je n’ai pas avec moi les papiers de la voiture, à vrai dire c’est rare que je les ai avec moi, j’ai perdu mon permis de conduire il y a au moins un an, je me fais chaque fois la promesse d’aller à la sous-préfecture pour m’occuper de son remplacement et je sais, Martin la dernière fois que je suis allé à Autun m’en a fait suffisamment le reproche, que mes pneus sont lisses, mon compte est bon. C’est sans compter sur le dieu des ivrognes. La voiture de police se porte à ma hauteur en roulant par ailleurs toutes sirènes hurlantes à contre sens de la voie opposée, mais ce n’est pas après moi que les policiers en ont mais à un autre citoyen qui roule, lui, dans une voiture qui a une autre apparence que la mienne, plus propre, et des pneus dont je vois bien qu’ils sont profondément gravés, eux, sans compter que lui a parfaitement indiqué par son clignotant qu’il souhaiterait tourner à gauche au prochain feu, je ne peux pas dire que je me sois embarrassé d’une tel protocole lors de mon demi-tour, un peu cavalier, et même, un peu dangereux, je le reconnais sans mal, on n’est pas toujours brillant, surtout conducteur, en revanche cet autre conducteur, plus prudent et plus civil, a, contre lui, d’être fort brun et sombre de peau.

    Du temps de mon apprentissage de la photographie, mon père a un jour eu un besoin urgent d’une photographie d’identité. Et je lui ai réglé cette affaire pendant le week-end. Le samedi matin je l’avais fait poser devant un mur blanc, j’avais réglé le flash en indirect avec rebond sur le plafond blanc, l’enfance de l’art en somme. Mon père avait besoin de cette photographie d’identité dans le cadre de son travail, aussi il avait mis une chemise, une cravate et une veste de costume, pour le reste c’était samedi matin, il sortait de sa douche, il était donc en slip. Et il aura été en slip pratiquement jusqu’à la fin de sa carrière sur tous les documents professionnels le concernant, comme par exemple son badge d’accès à certaines zones protégées dans les aéroports. Et je ne peux pas m’empêcher d’y repenser tandis que Renaud Montfourny tire mon portrait de jeune primo-romancier, atteint, en pleine prise de vue, par une crise aigüe de démangeaison du scrotum.

    #qui_ca

  • J – 32 : Au début c’était simple. Les règles étaient simples. Tout un chacun les respectait, elles avaient la beauté d’être les mêmes pour tout le monde. Et même, au début, nous nous aidions les unes les autres pour apprendre les règles et pour agrandir le périmètre de ce qu’il était permis de faire, de réaliser dans le cadre en fait assez vaste et libéral de ces règles. C’était un autre temps, bien sûr.

    Et puis sont arrivés les tricheurs. En plus de ne pas respecter les règles, ils sont arrivés en cours de partie avec des armes déloyales, leur putain d’argent. Il ne leur suffisait pas de dominer le monde réel, analogique, il leur fallait aussi dominer celui tellement plus généreux d’internet dans ce qu’il avait d’amateur, mais surtout de bien pensé. Notamment cette idée de neutralité du net.

    Avec les tricheurs sont arrivés les raisonnements tordus et les changements de règles. Et à mesure que nous, les petits joueurs, nous nous adaptions aux nouvelles règles, ils les changeaient au moment même où nous étions sur le point de revenir au score. Et il ne leur suffisait plus de tricher ou encore de corrompre le jeu, de faire pencher lourdement le plateau de jeu vers leur côté, leur désir de domination s’est étendu, la partie était gagnée pour eux mais cela ne suffisait pas, ils voulaient aussi être aimés par les perdants, par tout le monde. Et j’en veux terriblement aux autres perdants — je me compte naturellement au nombre des perdants — à ceux qui ont cessé de résister, pire, qui sont allés grossir les rangs des tricheurs, qui sont devenus tricheurs eux-mêmes. Dans quel espoir ? je ne l’ai jamais compris. Ne voyaient-ils pas le danger ou étaient-ils aveuglés par les promesses jamais tenues des tricheurs ? Ou espéraient-ils qu’au jeu des tricheurs ils pourraient tirer leur épingle du jeu ?

    Dans un premier temps, j’ai décidé d’ignorer le monde des tricheurs, j’ai même fait mine de ne pas être au courant de leur monde parallèle, je voyais bien que ce monde parallèle de réseaux asociaux aspirait tout, mais j’avais l’orgueil de croire que la qualité de mes produits faits main aurait toujours une saveur que n’auraient pas leurs marchandises frelatées, modifiées, travesties. J’ai donc continué dans mon coin. Mais même dans mon coin, dans mon garage exigu j’ai ressenti les secousses du plateau de jeu. D’ailleurs le terrain de jeu avait changé. Il n’était plus cantonné aux seuls écrans de nos ordinateurs, les tricheurs avaient décidé de déporter le jeu sur des terrains nettement plus petits sur lesquels les dinosaures de mon gabarit n’avaient aucune chance de pouvoir mettre un pied devant l’autre, alors, pensez, jouer. Une fois encore j’ai fait mine de ne pas m’en apercevoir, pendant les cinq dernières années j’avais travaillé à une refonte complète de mon site Désordre basée sur le multi-fenêtrage dans l’idée que je donnais une épaisseur, et, partant, une dimension supplémentaire à mon travail et d’aucuns s’employaient désormais à m’expliquer que cela ne s’ouvrirait plus comme je l’avais paramétré en des centaines puis des milliers d’endroits, au pixel près. Combien de fois ai-je tapé cette ligne de code : target="blank" onClick= « window.open (’xxx.htm’, ’xxx’, ’scrollbars=yes, toolbar=no, top=0, left=0, Width=xxx, Height=’+screen.availHeight+’ ,resizable=no’) ; return false ; » ?

    Il y a quatre ans, j’ai tenté de m’adapter à ce nouveau standard, cela a été le début de la généralisation de la forme Ursula que je donnais désormais à mes projets. Je me suis enhardi à généraliser l’utilisation de fichiers sonores et de fichiers vidéographiques. Vous n’imaginez pas le nombre d’heures passées à tenter de dompter l’anarchie des formats vidéo et faire en sorte que tout un chacun puisse lire mes petites animations en pâte à modeler sur des lecteurs flash pour que ce soit lisible sur la moindre machine, même quelque part au Burkina Faso ou en Tasmanie, derrière une connexion défaillante et projeté sur un écran en 800 par 600 pixels. Mais las, c’était évidemment sans compter sur la volonté des tricheurs aspirateurs, il n’y aurait donc point de salut pour celles et ceux qui souhaiteraient héberger des fichiers vidéos en dehors de leurs silos de purin.

    Alors voilà, je ne dépose pas encore les armes — les larmes, si. Mais c’est la dernière fois. La dernière fois que je m’astreins à modifier la quasi entièreté du _Désordre (300.000 fichiers tout de même, donc vous imaginez un peu le travail) pour que l’on puisse encore le voir plus ou moins, mais de moins en moins, le voir, l’apercevoir surtout, tel qu’il a été conçu par moi à une époque où les règles du jeu avaient encore une signification, universelle pour ainsi dire.

    La prochaine fois j’aurais autre chose de plus important, qui compte davantage à mes yeux, à faire qu’à amuser les tricheurs par mes petits mouvements désordonnés sur un plateau de jeu sur lequel ils ont, eux, des pouvoirs sismiques. Je serai hors-jeu. Je serai sans doute heureux aussi. Désormais libre. Et débarrassé des tricheurs.

    Cela m’a pris une semaine pour modifier tous les fichiers sonores du Désordre, plus exactement les pages html qui les appelaient au travers de balises qui n’auront bientôt plus cours. Je n’ose imaginer combien de temps cela va me prendre de faire l’équivalent pour les fichiers vidéographiques, d’autant que pour ces derniers ce n’est pas une simple campagne de modification de centaines, voire de milliers, de balises, reprises, d’abord par vagues en faisant bien attention au paramétrage des opérations de chercher / remplacer, puis, plus ou moins une par une pour celles qui passent entre les mailles, mais il va également falloir reprendre chacun de ces fichiers, un par un, là aucune opération possible en masse, dans le logiciel de montage pour les forcer dans un standard absolument pas respectueux du contraste et de la luminosité. Tout ça pour qu’on les voit, mais mal. Monde de merde. Monde de suiveurs ? de followers .

    Mes remerciements sincères à Joachim Séné qui a eu la bienveillance, lui, de me fournir une solution technique acceptable. Parce que lui comprend à la fois les raisonnements des tricheurs et les miens. Mais pour combien de temps encore ?

    #qui_ca

    • @reka La difficulté pour ce qui est de modifier les appels de balises en soi n’est pas la mer à boire, c’est chaint et dangereux à faire, mais avec de la méthode, j’en ai un peu quand même, les bons outils, dreamweaver se comporte admirablement au regard des 300.000 fichiers du Désordre dont il semble toujours plus ou savoir où ils se trouvent et ce qu’ils contiennent, non le truc vraiment chiant, c’est de voir reprendre tous les fichiers vidéos dans le logiciel de montage pour les exporter différemment, qui plus est dans un format qui ne me convient pas du tout du point de vue du contraste et de la luminosité.

      Je suis par ailleurs de ma coutumière mauvaise foi je ne pense pas que la taille du Désordre soit normale. Quant à son organisation nul doute qu’un.e véritable informaticien.ne, ferait les choses très différemment. Par ailleurs je me demande ce qui me pousse à m’entêter à tenter de suivre malgré tout des standards qui ne me sont pas favorables. Râlerie passagère en somme. Mais se pose malgré tout la question de savoir si je n’ai pas atteint une certaine limite, et à quoi bon ? Un jour cela finira pas arriver que je n’en aurais plus rien à faire.

  • J – 35 : Présenté souvent comme un pensum, notamment pour les auteurs, singulièrement ceux en dédicace, le Salon du livre est certes une expérience fatigante mais il est aussi l’occasion de rencontrer ses petits copains d’écurie et c’est un plaisir insigne de faire la connaissance d’André Markowicz et de pouvoir lui dire sa gratitude pour ce qui est de pouvoir lire Dostoïevski, ou encore de le complimenter pour ses très beaux Partages . André aura été un excellent professeur pour ce qui est d’engager la conversation avec les lecteurs, lui sait faire cela comme personne apparemment. J’aurais tenté, sans grand succès, de reproduire de telles recettes dimanche mais cela n’aura pas produit les résultats attendus si ce n’est celui de faire rire mes camarades d’ Inculte . Parmi lesquels, Emmanuel Adely auquel j’aurais pu dire tout le bien de ce que je pensais de son dernier livre, Je paie et nous aurons pu également échanger à propos de la confluence entre le Tarn (très froid) et la Jonte (glaciale) en pays presque.

    Sinon cela donne un peu le vertige tout de même d’être assis à une table, à peine garanti par le faible bouclier d’une petite pile de ses livres, et de voir passer, l’après-midi durant, des personnes, des centaines de personnes, des milliers de personnes, dont très peu, vraiment très peu, une poignée, à peine plus d’une poignée, hésitent un peu et puis soulèvent un des livres de la pile, puis le repose comme un objet brûlant une fois qu’ils ont identifié que la personne photographiée en macaron en quatrième de couverture et le gros type assis derrière la pile de livres, et bien ce sont la même personne. De temps en temps au contraire ce sont des personnes déterminées comme mues par une timidité dont les digues ont lâché d’un coup et qui vous racontent en phrases empressées à quel point votre livre et leurs existences se superposent, que c’en est troublant, alors vous proposez gentiment, sans ironie excessive, vous aussi vous avez tué votre compagne et vos enfants ?

    Entre deux livres signés, vous envoyez quelques messages écrits et brefs par téléphone de poche, les réponses de votre correspondante de cœur vous amusent fort, bien au-delà sans doute de la bonne humeur qui est attendue de vous contractuellement.

    Puis vous retournez au charbon, il fait une chaleur moite, un bruit de fond qui par moments monte, monte et monte encore, tout pourrait normalement vous comprimer le crâne, c’est sans compter le récit déjanté qu’Emmanuel Adely fait d’un récent atelier d’écriture qu’il a animé sur les hauts versants alpins et qui tient en lui les ferments d’un roman parfaitement contemporain.

    En sortant du salon, vous échangez vos numéros de téléphones de poche, c’est au-delà du cordial, fraternel presque, il vous promet de lire la chronique que vous avez écrite à propos de Je paie et que vous lui avez remise imprimée. Douze stations plus loin vous recevez un message amical, il est touché par votre chronique, on se promet de se voir dans les Cévennes. Entretemps, vous avez repris une toute autre conversation textuelle avec votre correspondante de cœur, un peu plus, leurs noms de famille celui d’Emmanuel et de votre correspondant de cœur se ressemblant, Emmanuel a manqué de recevoir un message qui l’aurait sans doute laissé perplexe.

    La vie sur le nuage numéro neuf.

    #qui_ca

    • #salon_du_livre donc. Mon souvenir du salon, c’est que j’y trainais mes guêtres il y a... 30 ans, allez, pendant trois ou quatre ans, pour décrocher des tafs misérables avec des éditeurs requins dont le principal objectif était d’essorer vivant tout ce qui de près ou de loin ressemblait à un graphiste ou un cartographe indépendant (dans ce contexte, c’est assez marrant de se définir comme « indépendant » alors qu’on est en fait « esclave » de ce système d’externalisation). J’acceptais parce que je n’avais pas le choix. Mais bon, grâce à tous les Dieux de Norvège et de Gaule, après, je n’ai plus eu besoin de m’allonger.

      Cette expérience a laissé une forte empreinte en moi et même aujourd’hui, s’il m’arrive de parcourir les travées d’un salon de livres, n’importe où, je ne peux m’empêcher d’avoir des nausées ou de me boucher le nez en passant devant les stands de certains éditeurs : par Exemple Max Milo éditeurs, ou Autrement de l’époque Henri Dougier mais ça doit pas avoir beaucoup changé depuis, certainement les plus grosses crapules éditoriales françaises. J’ai toujours en encadré le chéque de 1,46 euros pour les droits d’auteur de mon atlas de l’eau vendu à 15 000 exemplaire :)

    • J’ai corrigé depuis 4 minutes, le vrai chiffre est 15 000, d’où la crapulerie (sinon oui, c’était logique). Bonjour le lapsus :)

      Et oui, nous sommes en train de tout mettre en ligne, mais comme on est pas beaucoup, ça prend du temps ...

    • Je ne vais plus dans les salons du livre, je trouve ça déprimant. Voir tou·tes ces aut·eurs·rices faire de la figuration pour que leurs bouquins soient vendus, un peu comme si c’était des patates m’afflige. En fait, non parce que les marchés où on vend des patates sont bien plus joyeux et vivants, et d’ailleurs je m’y rend avec plaisir.

  • J – 36

    Dernière visite de l’exposition de Cy Twombly en compagnie de A. J’aurais donc visité cette exposition avec six personnes différentes, @touti, B., Daniel, Madeleine et Adèle et donc A. Et, une fois, seul. Etonnant de constater comment les œuvres auront résonné différemment chaque fois. Pour A., je m’en rends compte à la fin, c’est presque de trop. Un seul tableau aurait peut-être suffi à son bonheur. Mais tout résonne tellement fort avec A.

    Et moi si je ne devais n’en retenir qu’un seul, lequel retiendrais-je ? L’école de Fontainebleu peut-être.

    Je suis tellement conscient de visiter cette exposition pour la dernière fois et, de ce fait, de voir certains tableaux pour la dernière fois, la plupart en fait, que je murmure adieu à certains d’entre eux.
    Je dis Adieu aux photographies des flacons.
    Je dis Adieu aux dessins de Sperlonga
    Je dis Adieu à l’Intérieur hollandais .
    Je dis Adieu aux Neuf discours de Comode . Ce sont des adieux déchirants, devant chacun d’entre eux.
    Je dis Adieu aux quatre Bacchanales
    Je dis Adieu au tableau Sans titre (New York, 1967) dont j’ai un moment rêvé pour la couverture d’Une fuite en Egypte
    Je dis Adieu aux tableaux sans titre de Bolsena
    Je dis Adieu aux trois peintures sur panneau de bois de Bassano
    Je dis Adieu à Pan
    Je dis Adieu aux Fifty Days At Ilian .
    Je dis Adieu aux Quatre Saisons
    Je dis Adieu aux Coronations Of Sesostris
    Je dis adieu aux toiles azur ( A gathering Of Time )
    Je dis Adieu aux dernières toiles, celle des grandes fleurs sur des panneaux tellement étroits, manière de nymphéas contemporaines.

    Je dis Adieu à Cy Twombly, mort début juillet 2011, je me souviens du panonceau annonçant la nouvelle de cette disparition tandis que B. et moi pénétrions dans la galerie Yvon Lambert à Avignon pour y découvrir son remarquable travail de photographe. Parce que Cy Twombly, en plus d’être le peintre exceptionnel que l’on connait, était également un sculpteur remarquable et un photographe hors pair, et comme souvent les peintres, il se saisissait du médium photographique avec un irrespect insigne pour produire ce qu’aucun photographe ne produira jamais, comme si de telles images étaient à jamais débarrassées des contingences même de la photographie.

    #qui_ca

  • J – 38 : C’est sans doute une périlleuse gageure que de tenter de tenir la chronique du spectacle Paysages de nos larmes (Texte de Matéi Visniec et mise en scène d’Eric Deniaud, musique de Dominique Pifarély) tant on peut être assuré que dès que l’on essaiera de cerner la poésie, l’immense poésie de ce spectacle, cette dernière s’enfuira, elle est déjà partie à l’approche du mot immense . Paysages de nos larmes est le lamento de Job si durement éprouvé par Satan, avec le consentement de Dieu, et qui n’abdiquera pas sa foi en l’Homme quand bien même ses assaillants le priveront de tout, tueront ses fils, violeront sa femme et ses filles, qui, toutes, deviendront folles, le priveront de ses mains, de ses pieds et lui crèveront les yeux, les tympans et lui couperont la langue, même sa douleur il ne pourra la partager avec quiconque, car, jamais, il n’abdiquera sa foi en l’Homme.

    Pour tenter de réparer tant d’injustice et de douleur, trois marionnettistes se pressent au chevet de la dépouille de Job et avec des gestes infiniment tendres et prévenants lui redonnent à la fois vie et parole (le texte de Matéi Visniec, absolument magnifique récité avec une voix admirable par Roger Assaf), quant à son âme elle est désormais entre les mains magiques du violoniste Dominique Pifarély qui chante cette âme avec une délicatesse orientale qui bouleverse.

    Tant de beauté, vraiment, de poésie, vraiment, sont portées par une mise en scène à la simplicité trompeuse, rien n’y est simple, loin s’en faut, les surprises (du sable qui tombe des cintres, du blé que l’on plante à même les planches) de cette mise en scène terrassent le spectateur par l’émotion qu’elles suscitent et, la gorge serrée, le spectateur est rappelé à la bravoure de Job, à sa grandeur d’âme, à sa fraternité qui nous sont toutes droit adressées. Trois millénaires plus tard nous recevons en legs de devoir donner raison à Job, à son immense foi en nous, nous ferions bien de nous en souvenir, avant ou pendant qu’il est trop tard.

    Continuons de planter du blé, du blé d’agriculture biologique si possible, et laissons parler en nous la poésie, soyons sensibles. Donnons raison à Job. Contre Dieu. Rien moins que cela. Notre salut, collectif, est à ce prix. N’attendons pas de Dieu qu’il nous donne notre pain quotidien. Plantons inlassablement. Pour nos fils et nos filles. Refusons le chantage. Croyons en l’Homme. Et croyons en Job.

    #qui_ca
    @dominique

  • Harold Burris-Meyer, le nom ne vous dit rien ? Jamais entendu parler ? Vous êtes sûrs ? Et pourtant lui vous connaît. Lui vous murmure aux oreilles depuis la première moitié du XXème siècle. Invisible, certes, mais pas inaudible. Encore que même dans la bande-son il soit passé maître de l’art du camouflage. Au point, sans doute que nombre de ses suiveurs, notamment dans les basses œuvres, ignorent jusqu’au nom de leur véritable maître à penser.

    Juliette Volcler, déjà auteure d’un très beau livre sur les usages militaires du son, vient de publier une manière de biographie rapport sur les activités de ce monsieur et ce faisant elle a sans doute rendu visible une destinée qui serait passé entièrement inaperçue en dépit d’aspects absolument déterminants dans l’œuvre insoupçonnable de cet homme, dont tout l’art, justement, était de masquer ses intentions et celles de ses employeurs, d’abord les metteurs en scène des grands théâtre de Broadway, puis les grands industriels du pays, puis l’armée et retour à l’industrie et au commerce. Le livre de Juliette Volcler s’intitule Contrôle , il est plus ou moins entendu que c’est sous ce contrôle que va s’écrire une certaine histoire du capitalisme, et au-delà de ce dernier, de la domination.

    Encore aujourd’hui, il m’arrive de mentionner quelques cas de grands trucages notamment des images, quand bien même ces derniers remontent souvent à une époque un peu lointaine dans laquelle les trucages justement bavaient un peu sur les bords et étaient encore décelables à l’œil nu. Et bien souvent j’en venais à conclure que ce qui se voyait encore, ce qui ne se dérobait pas encore tout à fait au regard, en revanche passait très en dessous de nos radars pour ce qui était du son, j’ai deux exemples en tête, ce sont des exemples minuscules, je repense à des reportages à propos de manifestations en Côte d’Ivoire dans les années nonante et dans lesquels un monteur de la télévision avait fuité à l’époque qu’on lui avait demandé, en haut lieu, de rajouter des coups de feu dans la bande-son d’une manifestation tout ce qu’il y avait de pacifiste, j’ai également le souvenir d’avoir vu côte à côté à la faveur d’un changement de chaîne de télévision dans une chambre d’hôtel, deux reportages très différents mais avec les mêmes images d’une Rachida Dati, alors garde des sceaux, inaugurant je ne sais plus quel nouveau palais de justice et se heurtant à l’accueil de personnels très hostiles à sa réforme en cours, notamment une haie de déshonneur d’avocats en robe et en grève et qui l’invectivaient parfois très vulgairement, le même reportage sur TF1, la chaîne des amis du président des otaries de droite, présentait les mêmes images mais à la bande-son nettoyée de tous les quolibets cela donnait le sentiment d’une inauguration tout à fait cordiale et d’une haie d’honneurs d’avocats venus accueillir leur ministre de tutelle. Et en ces deux occasions je m’étais fait cette réflexion que dans la bande-son on pouvait mettre ce que l’on voulait et qu’il n’y avait pas pire aveugle que celui qui ne veut pas entendre.

    C’est avec minutie et opiniâtreté que Juliette Volcler est parvenue à dessiner la figure d’un homme de l’ombre et de remplir cette silhouette fuyante avec des éléments qui disent assez bien comment la manipulation sonore est d’une efficacité prodigieuse, qu’elle peut nourrir les applaudissements d’une salle de spectacle plutôt tiède et donc convaincre le public de cette dernière qu’il a apprécié le spectacle et renchérir d’applaudissements, elle peut aussi influer sur l’ardeur d’ouvriers et d’ouvrières notamment ceux et celles dévolus aux tâches les plus répétitives, en leur passant de la musique dont les rythmes sont étudiés pour mieux souligner la répétition et donc accroître le rendement, et enfin, elle peut dérouter l’ennemi en pleine guerre et lui faire croire à l’éminence d’un débarquement ou d’un assaut dans une région aux antipodes du véritable combat.

    Et il est admirable de comprendre avec Juliette Volcler que l’homme Harold Burris-Meyer avait lui-même un sens étonnant du camouflage ce qui rend le travail de sa biographe épineux, mais c’est sans compter l’opiniâtreté et la ténacité de l’auteure pour traquer Harold Burris-Meyer dans ses zones d’ombre les plus reculées. Et dans la mise à jour d’un tel spectre on acquiert une manière de preuve définitive de la domination sournoise, oui, du capitalisme, rien moins que cela.

    J’ai par endroits regretté que Juliette Volcler soit restée maîtresse d’elle-même et soit restées sourdes aux sirènes de la fiction tant le personnage de Harold Burris-Meyer détient de potentiel romanesque mais avec le recul, une certaine sécheresse soucieuse d’exactitude permet au contraire de jeter une lumière crue et impartiale sur des zones d’ombre dont il importe précisément que nous en connaissions à la fois l’existence, les buts et les manières, et pour cela le lecteur en quête d’émancipation étanche sa soif d’une eau non polluée.

    #qui_ca

    @intempestive

  • J – 42 : Jérôme Ferrari vient de publier un livre d’une très rare élégance. Il s’agit de la reprise de ses chroniques hebdomadaires pour le journal La Croix . Il se passe quelque chose.

    L’élégance c’est comprendre d’emblée les limites d’un tel exercice et les rappeler dès la première chronique, on me confie une rubrique, je suis auteur de romans, fussent-ils fameux, ils le sont, professeur de philosophie au lycée, je suis donc guère plus qu’un autre pour m’exprimer sur des sujets d’actualité, à tous les coups ce que je vais écrire ne sera pas beaucoup plus éclairé que les convictions d’un homme de la rue, oui, mais voilà on me le propose, le climat politique de ce pays est délétère et d’une certaine manière, dans l’écriture malgré tout modeste de ces chroniques je ne pourrais pas faire pire en terme de compétences que ce que les puissants font de l’exercice du pouvoir, refuser ce serait une faute morale.

    Et il n’y pas là de fausse élégance, Jérôme Ferrari entre directement et courageusement, tête baissée, dans la mêlée, il s’était promis de ne pas intervenir sur le sujet de la Corse, pays de ses origines, chères à son cœur, le premier fait saillant de la tenue de cette rubrique se passe en Corse, et comment en quelques formules admirablement écrites, Jérôme Ferrari parvient à démontrer la très grande faute des continentaux depuis toujours en Corse, un mépris sans remède pour les Corses rangés et rabaissés de facto au rang des grands primates et quel autre peuple pourrait connaître un tel mépris public sans que de telles déclarations soient poursuivies en justice devant les grandes cours internationales ?

    Jérôme Ferrari écrit comme personne, le style élégant sert une élégance de pensée, Jérôme Ferrari est un chroniqueur extrêmement dur avec les puissants dont il expose la veulerie, les calculs étroits et une très grande conscience de classe et, au contraire, a une compréhension fraternelle pour les réprimés auxquels il prête son verbe tellement haut. On note qu’au sein même des médias une telle façon de procéder tranche singulièrement. Par ailleurs Jérôme Ferrari a le bon goût d’attaquer les puissants là même où ils sont extraordinairement faillibles, sur la langue et celle des puissants est percluse de non-dits et d’impensés qui sont ici exposés avec justesse et c’est là un biais remarquable, c’est celui de l’écrivain qui découvre que c’est précisément son arme, une véritable arme de destruction massive, là même où ce dernier se croyait ivre de lectures de chevalerie, l’écrivain se rend compte de sa véritable puissance de feu. C’est le moment idéal qu’il choisit pour poser les armes, de son point de vue la seule attitude qui vaille, du point de vue de ses lecteurs c’est un allié de taille qui fait retraite. Avec élégance. Et une immense intelligence.

    Quel grand dommage se dit-on, à la lecture de cette petite centaine de pages, que ce soient de tels hommes et femmes qui soient à ce point conscients que l’exercice du pouvoir doit se faire avec raison et qui en sont systématiquement écartés par d’autres hommes et femmes qui eux montrent tous les jours les limites d’une pensée admirablement étroite. Et entièrement préoccupée par le maintien au pouvoir, pour finalement n’en rien faire, ce serait heureux, des conneries monumentales dictées par des calculs de court terme dont ils sont les seuls bénéficiaires, c’est-à-dire, plus ou moins l’exact contraire de ce qui est attendu d’eux, surtout.

    Et quel immense paradoxe celui qui veuille que ceux qui comme Jérôme Ferrari s’estiment d’emblée incompétents dans l’exercice du pouvoir feraient tellement mieux que ceux qui n’ont aucun doute et qui tous les jours font la preuve de leur incompétence crasse. Et nul, certainement pas Jérôme Ferrari ou ses semblables, feraient pire.

    #qui_ca

  • J – 44 : En chemin pour une visite médicale, je profite de passer devant une pharmacie pour acheter une douzaine de préservatifs, gourmand, je choisis le paquet de 14 à la douzaine. En sortant de la pharmacie, je passe devant la devanture d’un magasin voisin de pompes funèbres. Cela me fait un peu sourire tout de même. Je n’entre pas dans cet autre commerce, je n’y ai besoin de rien. Pour le moment.

    De retour de ma visite médicale, je repasse devant la pharmacie et croise au travers de sa vitrine le regard de la pharmacien qui m’a servi.

    Et dans ce bref croisement du regard je vois bien qu’elle se demande à quelle heure déjà elle m’a vendu les précieux condoms et quelle heure est-il maintenant ?

    #qui_ca

  • J – 45 : Mon cousin Fernand me fait le plaisir de me demander l’hébergement en région parisienne, gite et couvert pour la nuit et c’est une immense émotion que, le repas fini et la vaisselle faite, nous débarrassions la table pour installer une partie de Mah Jong, Fernand, Adèle et moi. On a le temps de jouer deux tours de vent. Fernand nous plume de 400 points chacun. Et on rigole bien lui et moi en entendant Adèle, qui ne l’a pas connu, reproduire certaines des expressions de Mon Oncle Michel, le père de Fernand, « j’ai bien fait, je rejoue », « les Honneurs ! », « Arvète ichi un peu comme i bôche sin jus », « le jeu c’est le jeu ». C’est comme si cela ressuscitait un grand magicien. Un grand magicien aux immenses pouvoirs. Un magicien qui ignorait tout de ses pouvoirs.

    Adèle ne veut pas aller se coucher. Tout comme, enfant, je ne voulais pas que nous repartions de la maison de Mon Oncle Michel le dimanche après-midi. Pour la même raison déchirante qu’on avait encore deux tours de vent à jouer.

    Et que demain il y a école. Mais c’était un autre temps, bien sûr.

    Le bruit qui rend fou.

    http://www.desordre.net/bloc/ursula/2017/videos/060.htm

    #qui_ca

  • J – 47 : Ce dimanche j’ai décidé une mauvaise fois pour toutes de venir à bout d’un certain nombre de pensums dont il deviendrait dangereux de les remettre plus longtemps à une date ultérieure. Conscient qu’un dimanche matin je risque surtout de me laisser aller à mes instincts premiers, descendre dans le garage avec un café dès que je suis levé pour aller augmenter le Désordre , qui n’en a sans doute pas tant besoin que cela, mais n’est-ce pas là justement une activité qui justement se satisfait très bien d’un travail, voire d’un acharnement, qui n’a pas d’urgence et qui, de ce fait, attise, le désir, j’imaginais bien que de temps à autre il devient impératif qu’un toit et des murs garantissent le lieu même du désir et que ces derniers réclament un entretien que l’on en peut sans cesse reporter à des périodes de moindre désir, aussi pour barrer le chemin du désir et canaliser celui de la raison, j’ai échafaudé un plan, une liste des items dont je devais absolument m’acquitter lors de cette belle journée de dimanche, une dizaine de pensums en regard de laquelle j’ai construit une petit pile de disques, dix disques aussi, m’enjoignant de faire correspondre à chaque disque une des tâches en retard.

    La liste des disques en question. Tous écoutés.
    Spiral inputs , Sophie Agnel, Andrea Nauman et Bertrand Gauguet
    The clearing et Three Days In Fucking Paradise de Fred Frith
    Duke Ellington, Piano In The Foreground , trio avec Sam Woodward et Aaron Bell
    Canopée de Dans les arbres.
    Le château de Barbe bleue de Béla Bartók
    In Nomine de Ciro Longobardi, Michele Rabbia et Daniele Roccato
    The last train de Otomo Yoshihide et Roger Turner
    Sheik yerbouti de Frank Zappa
    Les partitas pour violon de Jean-Sébastien Bach

    La liste des tâches dont je me suis effectivement acquitté
    Réparation du tiroir de la cuisine (Sophie Agnel et consorts)
    Plier et ranger le linge (Duke Ellington et Dans les arbres)
    Faire le ménage (Otomo Yoshihide et Roger Turner)

    Ben oui, il en manque, je voudrais vous y voir à ma place.

    #qui_ca