Education nationale et Armées, alliés pour un conditionnement progressif des élèves français à la guerre
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Dans cette optique, l’#armée met le paquet sur la jeunesse. Lundi 12 janvier ont débuté les inscriptions pour le nouveau #Service_national_volontaire ouvert aux jeunes de 18 à 25 ans, annoncé par Emmanuel Macron fin novembre. Dans la même veine, la nouvelle #Journée_défense_et_citoyenneté (#JDC, bientôt rebaptisée « #journée_de_mobilisation ») est généralisée depuis la rentrée scolaire 2025. Au programme des ados désormais : une cérémonie des couleurs et la Marseillaise pour ouvrir la journée, un atelier de tir au laser et un repas sous forme de ration de combat, suivis d’un solennel « Au revoir républicain » avec remise du bleuet de France.
[...] Un cap est franchi en novembre dernier, au moment où le ministère de l’Education nationale publie un guide baptisé « Acculturer les jeunes à la défense » à destination des établissements scolaires. « Tous ces éléments nous dirigent vers une société d’adaptation à la guerre. Pour avoir combattu la militarisation de l’école depuis les années 80, je note qu’on n’a jamais été aussi loin qu’aujourd’hui », analyse Olivier Vinay, professeur de SVT à la retraite et militant au sein du Collectif contre la militarisation de la jeunesse et de l’école.
La majorité des activités assurées par des gradés dans le milieu scolaire s’inscrit dans le cadre des « classes de défense et de sécurité globale » (CDSG), créées en 2005 dans les collèges et les lycées. Elles peuvent être le fruit d’un partenariat avec la police, la sécurité civile, un service départemental d’incendie et de secours (Sdis) ou l’armée. Dans ce dernier cas, le programme tourne autour de l’éducation à la défense et du travail de mémoire. Selon les chiffres du ministère de l’Education nationale, on dénombre environ 1 200 classes défense pour l’année scolaire 2025-2026, impliquant 32 000 élèves sur les 5,6 millions qui peuplent le second degré. Une dynamique à la hausse : en 2016, seuls 3 700 élèves étaient concentrés dans quelque 160 CDSG.
L’instauration d’une classe défense peut venir de l’initiative du chef d’établissement ou d’un professeur volontaire. Elles peuvent être créées dans tout établissement scolaire mais elles sont implantées en priorité dans les zones rurales et dans les établissements relevant d’un réseau d’éducation prioritaire (REP et REP +). Un ciblage géographique et sociologique qui interroge : « On sait que c’est pas pour tous, c’est pour les classes populaires, les recalés de Parcoursup », commente Esther (tous les prénoms ont été modifiés), professeure de philosophie en Seine-Saint-Denis et membre de la tendance intersyndicale Emancipation.
Dans la grande majorité des établissements scolaires, l’inscription dans une #classe_défense relève du choix de l’élève. Mais dans certains, elle revêt un caractère obligatoire. Quand elle apprend, le 19 septembre, que son fils sera inscrit dans la classe défense, Stéphanie, mère d’un élève de quatrième dans un collège de 200 élèves de l’académie de Dijon, se rebiffe. « Comment faire quand nos valeurs sont opposées à ce dispositif ? On m’a répondu que, de toute façon, ce n’était pas une option. Des voix dans la salle m’ont carrément dit que je pouvais toujours changer d’établissement. » D’après une étude de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem) sur les apports des classes défense, publiée en avril 2022, cette orientation avait à l’époque été imposée à 11 % des élèves. 49 % d’entre eux avaient affirmé que cela venait d’un choix personnel, quand 40 % disaient que cela s’était un peu fait par hasard.
Côté programme, le flou règne. Quand certaines classes rencontrent des gradés lors de conférences, d’autres visitent des lieux mémoriels. Les établissements n’ont aucun volume horaire imposé. Interrogé par Libération, le ministère de l’Education nationale précise que « les modalités de contenus et mise en œuvre sont extrêmement souples et relèvent de l’initiative pédagogique locale ». Résultat : « Les partenariats peuvent parfois aller assez loin. On nous a par exemple déjà proposé de faire venir les militaires en conseil de classe, ce que nous avons refusé », se souvient Quentin Dauphiné, professeur d’histoire-géographie dans un lycée du Var et délégué syndical Snes-FSU.
Jusqu’alors réservé aux #collèges et aux #lycées, le dispositif s’élargit. A Libourne (Gironde), l’#école élémentaire Marie-Marvingt a noué un partenariat avec la Marine nationale. Les premières classes défense à destination des plus petits pourraient ainsi fleurir à la rentrée 2027. « Une première inquiétante au niveau national, alertent l’union départementale de Force ouvrière (FO) de Gironde, le syndicat Force ouvrière des professeurs des écoles de la Gironde ainsi que l’Union locale de Libourne dans un communiqué commun. Nous demandons de cesser immédiatement ce projet dont l’unique objet est de pousser les jeunes élèves vers les rangs de l’armée et de les conditionner à “la défense de la patrie.” »
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Depuis la rentrée scolaire, le fils de Stéphanie a assisté à deux conférences animées par un colonel. A l’issue de la seconde, un fascicule intitulé « Ma première cérémonie militaire » a été glissé dans son cartable. Au fil des 36 pages dessinées, on suit un petit garçon qui découvre la prise d’armes, les cérémonies du 11 Novembre et du 14 Juillet. « Les enfants de la classe s’avancent en rang ! Ils lisent les noms des soldats morts pour la patrie. Il y en a tant… C’est triste et émouvant de penser à chacun de ces braves » ; « Voilà, c’est la fin de cette belle cérémonie qui nous a rappelé que notre pays, la France, est une patrie riche et forte de son histoire, et respectueuse de ceux qui se sont battus jusqu’à la mort pour les valeurs de la République. Devant leur courage, nous nous inclinons », peut-on y lire.
Parmi les mécènes présentés en dernière page de l’ouvrage, on retrouve les leaders européens de l’armement comme MBDA, Dassault, Airbus ou encore Safran. « Voir que les marchands d’armes financent les supports éducatifs utilisés dans l’éducation nationale, ça me choque. Pour moi, c’est de la propagande », peste Nathalie, elle aussi mère d’une élève de quatrième dans le collège de l’académie de Dijon. D’autres ont depuis investi dans l’ombre, à l’instar du milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin, selon les informations du Canard enchaîné. Depuis la sortie du fascicule en 2020, près de 370 000 exemplaires auraient été gratuitement distribués aux établissements scolaires, aux mairies et aux associations, poursuit le journal.
De son côté, la communauté enseignante est fracturée sur la question. Emilie Ros, professeure d’espagnol contractuelle dans le Tarn-et-Garonne, fait partie des détracteurs et « alerte depuis quatre ans ». La création des classes défense a été votée en conseil d’administration dès l’arrivée de la nouvelle cheffe d’établissement dans son collège rural de 300 élèves, en 2022. « Il n’y a pas eu de débat, elle a présenté ça comme quelque chose allant de soi, se remémore-t-elle. Les parents d’élèves ont commencé à se questionner. Il y a eu une manifestation devant le collège en début d’année scolaire et les rencontres parents-profs ont été assez houleuses. Et tout ça est passé comme une lettre à la poste chez les profs ! » Seule face à une équipe enseignante plutôt favorable, la professeure d’espagnol se syndique à la CGT.
Peu à peu, elle prend la parole en conseil d’administration, interroge le professeur d’histoire-géographie qui pilote les classes défense, sonde ses collègues. Une prise de position assumée qui n’est pas du goût de sa cheffe d’établissement : après trois rentrées scolaires dans le même collège, la professeure d’espagnol obtient un avis défavorable à son formulaire de renouvellement de contrat en mai 2025. Sur le document, consulté par Libération, les raisons évoquées par la cheffe d’établissement reposent sur une « attitude clivante qui génère des tensions » et un « positionnement récurrent et affiché en décalage avec les prises de décision dans le cadre institutionnel ». Depuis, l’enseignante est au chômage.
Si quelques situations semblent cristalliser les tensions, de l’avis des principaux concernés, la mise en place des classes défense se passe la majeure partie du temps sans accroc. « Si on n’a pas fouillé le sujet, on peut se dire que ça n’est pas si grave », observe Cassandre, enseignante dans le second degré dans le Val-de-Marne. Les raisons qui poussent les enseignants à se saisir du dispositif sont multiples et, souvent, c’est l’opportunité financière qui fait mouche. Avec un budget de l’Education nationale qui se réduit comme peau de chagrin, les partenariats avec les armées deviennent une solution pragmatique. Dans le collège de l’académie de Dijon, le partenariat a notamment permis d’organiser un voyage en Italie.
Dans un lycée de la même académie, une convention de classes défense a été signée pour que les élèves en hôtellerie puissent réaliser leurs stages en milieu militaire, notamment au 511e régiment d’Auxonne. « Il est très difficile de s’opposer à des arguments aussi utilitaristes. Je suis une des rares, partage Camille, professeure de biochimie syndiquée au Snes-FSU et membre de la tendance révolutionnaire et anticapitaliste Emancipation. Alors qu’on ne devrait ni accepter l’aide ni l’argent de l’armée pour boucler notre propre budget. Ses valeurs sont opposées aux nôtres : elle repose sur l’obéissance sans réflexion, quand l’école veut susciter leur esprit critique. »
Dans certaines académies, les élèves participent à ce qu’on appelle des #rallyes_citoyens. Présentées comme des compétitions ludiques et éducatives destinées à développer l’esprit citoyen des élèves, ces journées ont, selon les académies, parfois tourné au fiasco. Dans la présentation du programme annuel de la classe de son fils pour l’année scolaire 2025-2026, Stéphanie note une « activité décentralisée des classes défense du département », en avril 2026. Va-t-on mettre une arme factice dans les mains de son fils ? Ou le déguiser en surveillant pénitentiaire chargé de mater des détenus désobéissants ? « J’ai demandé si cela correspondait aux journées organisées à Dijon lors desquelles les enfants doivent nasser des manifestants. On m’a répondu “oui, sans doute”. Soit personne n’est au courant, soit ils ne veulent pas nous le dire. »
Les classes défense et les rallyes citoyens sont les dispositifs les plus tape-à-l’œil de ces partenariats mais ils sont loin d’être les seuls. « On a travaillé sur plus d’une centaine de dispositifs, résume Irène. Ils sont tous liés entre eux, mis en place, actés et régis par des textes réglementaires. » La première pierre de ce long travail est posée en 1955, par la création de la commission armée jeunesse. Depuis plus de soixante-dix ans, ce groupe de travail qui réunit 70 associations, syndicats ou mouvements étudiants ainsi que 23 ministères ou délégations interministérielles, a pour objectif de potasser le lien entre l’armée et la jeunesse.
Au sein de ce réseau tentaculaire, certaines initiatives sont plus « diluées et inoffensives », estime Irène, à l’instar des journées sport-armée-jeunesse ou des prix armée-jeunesse. Les Bulles de mémoire récompensent l’auteur d’une bande dessinée qui doit « impérativement » être liée aux conflits dans lesquels la France est ou a été engagée. « C’est pervers et à la fois très clair : ils veulent que nous, les profs, fassions le service après-vente », pose Esther, la professeure de philosophie en Seine-Saint-Denis. Dans son lycée, l’armée n’est plus invitée au carrefour des métiers en raison de l’intervention des personnels. « Avec la montée des tensions dans le monde, on ne peut plus faire comme si c’était un métier comme un autre. »
