• #Paris : les flics s’agitent en rapport à l’opération Scintilla de #Turin
    https://fr.squat.net/2019/11/18/paris-les-flics-s-agitent-en-rapport-a-loperation-scintilla-de-turin

    Depuis février dernier, C. est recherchée par la police italienne dans le cadre de l’opération Scintilla, au cours de laquelle, à Turin, six personnes avaient été arrêtées et incarcérées et l’Asilo occupato avait été expulsé. Cette enquête fait suite à la publication et à la diffusion de la brochure « I cieli bruciano » recensant […]

    #Opération_Étincelle #perquisition #Romainville #Seine-Saint-Denis

  • « Quand je rentre à Paris, je me rends compte que quelque chose est #pulvérisé. » Entretien avec David Dufresne | Positions revue
    https://positions-revue.fr/entretien-avec-david-dufresne
    #davduf

    « Frédéric, vous le savez mieux que personne : si on veut tenir nos troupes, elles doivent se sentir libres. Plus elles seront violentes, plus elles seront aux ordres… Sous notre protection, et la crainte. En roue libre, mais dans nos pistes, en quelque sorte… L’entre-soi ça tient le groupe. L’Empereur disait : on gouverne mieux les hommes par leurs vices que par leurs vertus. »
    Est-ce que cet extrait là, vous le tenez d’une #source ?

    #Dufresne : Le #roman est très, très largement inspiré de la réalité. Si vous voulez, les personnages sont des personnages composites. Ce sont des conglomérats de flics, de hiérarques de la police… Idem pour la présentatrice télé, c’est une journaliste de synthèse par exemple. La phrase « Plus ils seront libres, plus ils seront à nos ordres. », oui ça m’a été dit comme ça. C’est l’avantage du roman : il permet de s’affranchir des #off et d’être au plus près de la #vérité.

  • #roman-feuilleton
    Trois écoles - Chapitre 5 [2/2]

    Résumé : Trois membres passé présent et futur d’un groupe révolutionnaire anarchiste suivent des trajectoires différentes alors qu’un grand projet se prépare. Dans une autre agglomération urbaine sous pression, Gabrielle, simple préparatrice de colis et livreuse à vélo, prépare sa défense contre l’entreprise qui tente d’imposer le puçage à ses employé⋅es. Elle découvre par l’intermédiaire de son avocate militante un petit milieu résistant local au cours d’une réunion dans un squat.

    –-

    Juste avant la fin formelle de la réunion Gabrielle s’excuse pour aller fumer sa cigarette à la fenêtre dans le couloir.
    Les murs qui l’entourent ressemblent à une galerie historique. Une sorte de musée pour encourager les gens qui passent du temps ici. C’est ce qu’elle comprend intuitivement avant de s’accouder au rebord d’une fenêtre grinçante au cadre en bois gratté, tête en avant dans la nuit par-dessus les toits qui sont encore bas dans cette zone de la ville. Le soir est tombé, le ciel est d’une obscurité grisâtre.

    Les affiches à cet étage ont vraiment l’air de suivre un déroulement chronologique, on pourrait revivre le cours des événements qui ont eu lieu autour de ce bâtiment et même ailleurs en ville. Des fêtes, des concerts, des cortèges contre des projets de loi ou des inaugurations, premiers mai, carnavals, rassemblements devant préfecture ou mairie, manifs non-mixte de nuit... Des moments forts qu’elle a ratés ou qui n’évoquent pas grand-chose pour elle. Mais elle reconnaît la grande manif contre les nouvelles taxes à la consommation qui avaient bien dégénéré l’année dernière. Et des symboles Queer, un cabaret scène ouverte, dont elle avait entendu parler il y a deux ans.

    À quoi peut bien ressembler une soirée cabaret dans un squat  ? Ici ou ailleurs elle n’a jamais vraiment fréquenté les milieux LGBT. Par manque de temps, par manque de connaissance des codes du milieu. Par peur de passer pour une paysanne aux yeux des gens beaucoup plus intéressant⋅es et cultivé⋅es qu’elle. Même si elle sait qu’aujourd’hui sa vie n’a plus rien à voir avec le mode de vie d’une fille de la campagne, fille d’exploitant⋅es obligée de faire le foin à la fourche les soirs et week-end et capable de conduire un tracteur à 14 ans, elle ne voudrait quand même pas avoir honte de là d’où elle vient.

    Chaque fois qu’elle pense à un événement où il faut être habillée classe elle se voit dans cette tenue technique qu’elle porte tous les jours parce que c’est confortable et adapté pour la course. Leggings sport épais, pas très glamour mais qui absorbent la sueur. Choisir quoi porter pour avoir l’air de quelque chose elle n’a jamais appris. Pas vraiment concernée par les codes de filles, à part les apprentissages basiques strictement utilitaires comme faire tenir ses cheveux avec un élastique ou trouver les tampons les plus pratiques. Il faudrait en plus qu’elle ressente suffisamment l’envie d’aller souffrir dans les boutiques, un effort immense vu le besoin de renouvellement complet de sa garde-robe, et elle s’inflige déjà assez de contraintes pour payer le loyer. À cause de ces conditions de départ défavorables elle se sent disqualifiée d’avance pour tout ce qui concerne les mondanités.

    Peut-être que si le contact avec les autres était toujours aussi simple et fluide que ce soir elle pourrait se laisser tenter, mais venir seule à ce genre d’évènement ne semble pas plus intéressant que de s’accouder à un comptoir pour boire un verre en attendant que le temps passe. Personne ne vous adresse la parole. Encore que dans une ambiance LGBT elle pourrait au moins apprécier de ne pas devoir subir les tentatives désespérées de mecs hétéros.

    Mais la solitude en soirées, ces rassemblements de petits groupes déjà constitués, elle a déjà goûté et ça ne lui plaît pas. Pas sûre qu’elle trouve des amies qui accepteraient de l’accompagner. Et pas vraiment prête à choper dans ces conditions, même si elle est de plus en plus persuadée que ça ne pourrait pas lui faire de mal d’essayer. De toute façon elle n’a pas vu d’affiches pour de prochains cabarets Queer. Sur ce constat elle souffle une dernière bouffée à l’extérieur, avant de refermer le carreau. Mais elle garde en tête qu’en bas, sur le mur avec le programme des évènements des mois à venir elle verra peut-être quelque chose d’intéressant avant de repartir tout à l’heure.

    Au moment de rejoindre la salle pour finir de se mettre d’accord avec les autres sur la suite, Claire vient la trouver seule dans le couloir.
    – Gabrielle, j’en profite, je voulais te parler d’une chose en particulier qui t’intéressera peut-être. Mais…

    Elle lui fait un signe de la main pour raccrocher un téléphone imaginaire, un code dont elles avaient déjà convenu pendant leurs entretiens de conseil juridique.
    Gabrielle fait attention à ces choses-là :
    – T’inquiète pas, j’ai laissé mon téléphone éteint dans la poche isolée de mon sac, je l’ai pas sur moi.
    – Très bien. Je t’en parle parce que j’ai pensé que tu voudrais savoir. Ça n’a rien à voir avec le sujet de ce soir, et il ne faut surtout pas en parler autour de toi. Pour l’instant il y a encore peu de personnes au courant, et c’est mieux comme ça. Alors voilà, tu es probablement au courant du projet d’exploitation de métaux rares dont les travaux doivent débuter dans quelques semaines dans la montagne, le grand projet complètement ahurissant  ?
    – Euh oui, c’est le scandale de la mine dans la forêt que la mairie a vendue à des amis du Maire pour trois fois rien  ?
    – C’est ça, enfin c’est l’Office des Forêts géré au niveau régional maintenant par des amis du Maire, mais ça ne change pas grand-chose. L’exploitation de la mine en elle-même va être une horreur, sur bien des plans.
    – C’est très polluant pour les sols autour et les nappes phréatiques, j’ai lu ça…
    – Oui, et puis il y aura d’autres conséquences sociales néfastes dont on ne parle même pas. Enfin bref, la raison pour laquelle je t’en parle c’est qu’il y a une coordination d’associations et d’individu⋅es qui s’est monté en secret, en prenant beaucoup de précautions, pour faire quelque chose contre ça, pour empêcher le début des travaux de déforestation qui doivent élargir le site de l’ancienne exploitation. J’ai pensé que ça pourrait t’intéresser d’y participer, de près ou de loin. On va avoir besoin de monde à un moment, mais on est obligé⋅es de bien choisir à qui on fait confiance pour l’instant, pour garder l’effet de surprise. C’est un peu paradoxal, mais il pourrait vraiment y avoir une grande mobilisation, ça réunit des collectifs très différents qui se sentent concernés par ce problème, même des gens qui ne font pas de l’écologie ou de militantisme à la base…
    – Et ça va être quel genre de manif ?
    – Alors il va y avoir plusieurs choses en même temps. Ce qui est envisagé en tout premier lieu c’est un blocage sur place avec un mouvement de foule assez puissant pour pouvoir pénétrer sur site, chasser les employé⋅es présentes et installer un campement de résistance permanent. Mais on compte faire un autre rassemblement simultanément en ville, et comme on voudrait que tout le monde puisse participer à sa manière il devrait y avoir plusieurs façons de créer du désordre pour empêcher les travaux ou pour faire diversion, de la plus festive à la plus directe. Là concrètement il doit encore y avoir une rencontre de préparation, et ensuite si tout va bien ce sera le rendez-vous final pour le blocage sur le site, qui aura sûrement lieu dans un mois environ.
    – Tu dis "directe", ça veut dire qu’il va y avoir de la casse… ?
    – Je ne te dis pas qu’il y aura de la casse, mais pour empêcher les travaux certaines personnes sont prêtes à y aller franchement oui. Il faut se préparer à tout.
    – Écoute, je sais pas, je vais y réfléchir… Ça m’intéresse de faire quelque chose, pour l’avenir tu vois, pour pas rester les bras croisés, on en avait parlé, mais je sais pas quoi te dire tout de suite. Je connais rien à tout ça, et je sais pas si je veux prendre plus de risques en ce moment.
    – Bien sûr, c’est normal, il ne faut pas te sentir forcée de participer parce que c’est moi qui t’en parle. Tu peux tout à fait ne pas être intéressée, personne ne t’en tiendra rigueur, surtout pas moi, et ça n’interfère absolument pas dans le dossier qu’on est en train de monter. Mais si jamais tu veux te tenir au courant des prochaines réunions et point infos, fais-moi signe, discrètement bien sûr.
    – D’accord, ben merci de m’en avoir parlé. Je vais vraiment y réfléchir et je te tiendrai au courant.
    – Mais n’oublie pas, n’en parle à personne…
    – J’en parlerai pas, promis. Surtout pas au téléphone.
    – Bon on devrait peut-être retourner là-bas, les autres attendent qu’on choisisse une date pour se revoir.
    – Allons-y, j’ai fini ma clope.

    *

    Après des salutations rapides Gabrielle redescend dans le grand espace commun pour détacher son vélo. Un autocollant accroché sur la porte principale qu’elle pousse vers l’extérieur comme une sortie de secours : "De toute façon l’État ne sert plus à rien". Elle met un pied dehors. Il fait nuit. Le slogan, court, forcément réducteur, s’est accroché à ses pensées. Quelques coups de pédales plus loin, elle est déjà à plusieurs blocs de là et se rend compte qu’elle a oublié de regarder ce qui était annoncé sur le grand tableau de la programmation du squat. Tant pis, elle cherchera l’agenda en ligne sur le disnet, si elle y pense.

    Elle a débrayé le mode électrique. Malgré les doutes cette rencontre lui a redonné de l’énergie. Incroyable comme le simple fait de rentrer dans une pièce donne parfois accès à des choses qui sont là mais qu’on ne peut pas voir, dont on est séparée par des murs et des portes closes. Comme sur ces parcours qu’elle emprunte plusieurs fois par jour et dont les vrais enjeux, invisibles derrière des murailles, pourraient éclairer différemment la vie ordinaire. Pourtant il s’en ouvre des portes quand elle arrive avec les plats, elle en a aperçu des intérieurs douillets joliment éclairés, dans lesquelles elle ne refuserait pas de se vautrer. Mais ce qu’elle en retient surtout c’est l’impossibilité d’entrer pour se réfugier auprès de présences bienveillantes. Ses parcours sont cloisonnés par des rangées de portes fermées ou refermées devant elle.
    Ce soir avec tous les nouveaux éléments dont elle est consciente la réalité n’a pas complètement changé, mais son point de vue à elle est en quelque sorte déplacé de quelques degrés dans l’espace, une rotation qui lui laisse entrevoir des profondeurs et des éclairages qui n’existaient pas encore avant ça.

    Sur la route elle rejoint les grands axes. Deux vélos devant elle roulent à plus faible allure, elle ralentit progressivement en attendant que la piste cyclable s’élargisse pour pouvoir les dépasser. Un feu passe à l’orange un peu plus loin. Sur cette partie intermédiaire il faut encore partager l’asphalte sans séparation avec les voitures, qui forment une file alignée devant le feu de signalisation et qui coincent les cyclistes.
    Quand le feu passe au vert elle attend que les véhicules dangereux s’éloignent pour franchir le carrefour et tourner à gauche, sur un axe moins important où la piste cyclable est encore une simple ligne au sol. Une des parties les plus anciennes et mal pensées de la circulation dans cette ville, où la cohabitation est au bon vouloir des tôles à quatre roues qui veulent bien se décaler, faute d’espace supplémentaire, pour tolérer tout ce qui roule moins vite.

    "L’État ne sert plus à rien". Elle se demande si c’est complètement réaliste. Est-ce qu’on peut vraiment dire ça  ? Sans État les choses seraient bien pire. Là ou les États se désagrègent ce sont les mafias et les criminels qui récupèrent le pouvoir. Et puis l’État construit les routes, maintient les hôpitaux.

    Enfin la dernière fois qu’elle est allé aux urgences l’hôpital lui-même n’avait pas l’air de bien se porter. Il régnait une ambiance aussi électrique qu’en début de mois devant les agences pour l’emploi.
    Elle repense à toutes les administrations dégraissées ou dématérialisées dont les services en ligne sont si mal foutus qu’on finit toujours par être obligé de se déplacer pour faire une queue d’une heure et demie dans une agence lointaine, là où il en reste. Toujours en manque de personnel et d’accueil digne de ce nom pour les "non-professionnels". Dans ces moments-là c’est sûr que l’État n’a pas l’air de servir à autre chose qu’à ramasser l’argent, et pour en faire quoi, on peut se le demander au vu des restrictions budgétaires sans fin.
    En y réfléchissant bien même les dictatures ont des routes, des infrastructures. Parfois en meilleur état même qu’ici à ce qu’il paraît. Ça n’en fait pas automatiquement des structures légitimes.

    Elle avance à vitesse soutenue. L’air frais la revigore, brasse ses pensées.
    Pas très loin derrière une sirène courte et répétée résonne.
    Ça pourrait être une ambulance ou les pompiers, mais ça ressemble trop à des flics ivres de pouvoir qui appuient frénétiquement sur un déclencheur pour montrer leur agressivité.

    Prise entre le terre plein de séparation du tramway et le trottoir elle n’a pas le temps d’aller au bout de cette réflexion, une tonne d’acier et de lumières bleues aveuglantes la frôle à plus de 100 kilomètres heure sur la voie unique trop étroite. Le choc sonore et l’appel d’air du passage des forces de l’ordre l’immobilise.
    Sonnée, elle monte sur le trottoir pour se reprendre.
    Elle n’est pas passée loin d’être renversée. Elle a même l’impression d’avoir été tellement proche du contact que c’est la friction avec le bord du véhicule qui l’aurait poussée plus sur le côté. Ses mains tremblent. Le gyrophare bleuté a déjà disparu dans un virage. Force à la loi.

    Impossible de remonter en selle immédiatement. Mais elle ne veut pas rester là. Il faut qu’elle marche. Et qu’elle quitte cette avenue. Le chemin le plus direct coupe sur la droite entre les immeubles, là où la rue est plus tranquille.

    Pendant qu’elle pousse le vélo la colère monte en elle. Avec le travail qui lui bouffe le cerveau et les nerfs progressivement, et son logement encore relativement avantageux mais qui lui coûte quand même un bras, sans compter les réparations urgentes que les propriétaires semblent ne pas être décidés à entreprendre, il y a comme un bruit de fond général hostile auquel elle est habituée mais qui devient insupportable ce soir.

    Un sentiment d’injustice générale insupportable. Auquel elle ne peut pas répondre. Elle ne peut absolument rien y faire, aucune prise, aucun mécanisme de pouvoir à actionner, alors qu’elle voudrait juste qu’on arrête de lui ajouter des ennuis et des menaces, qu’on la respecte simplement, comme n’importe quelle personne devrait y avoir droit. La proposition de Claire lui revient en mémoire.
    Une grosse action de blocage qui fout la merde et leur fait perdre de l’argent… Ça pourrait lui faire du bien de se défouler un peu sur des engins de chantier.

    Gabrielle ralenti. Par terre à ses pieds des dizaines de flyers lâchés là ont été foulés toute la journée. Sur une des faces de l’un on peut lire en gros « LES RÈGLES CHANGENT ». Sur une autre face les papiers encore lisibles contiennent juste un ou deux paragraphes de texte. Ça ressemble plus à des tracts qu’à de la publicité. Gabrielle en ramasse un :

    « Plus d’États ni d’entreprises.
    Si vous acceptez un objectif réel (réalisable en une demi-journée) la caisse commune vous paie en cryptomonnaie, le montant de votre choix, sur le wallet personnel de votre choix.
    CONTACT (disnet) : distribution@application_inepte »

    Pendant qu’elle lit, un type qui l’a vue depuis un autre trottoir se met à pousser des petits cris dans sa direction.
    Elle lâche le tract en jetant rapidement un œil dans vers lui, mais sans tourner la tête, pour jauger la situation sans en avoir l’air, stratégie d’évitement. Puis saute sur le vélo et s’éloigne vite.
    Elle rentre là ou personne ne viendra l’emmerder, jusqu’à demain matin.

    –-
    La suite dans quelques jours.

    > Début du #roman #trois_écoles : https://seenthis.net/messages/803202

  • #MeToo dans le cinéma : l’actrice Adèle Haenel brise un nouveau tabou
    https://www.mediapart.fr/journal/france/031119/metoo-dans-le-cinema-l-actrice-adele-haenel-brise-un-nouveau-tabou

    L’actrice Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’« attouchements » et de « harcèlement sexuel » lorsqu’elle était âgée de 12 à 15 ans. Son récit est conforté par de nombreux documents et témoignages. Mediapart retrace son long cheminement, de la « prise de parole impossible » au « silence devenu insupportable ». Le cinéaste conteste « catégoriquement » les faits.

    D’abord, il y a eu la « honte », profonde, tenace, indélébile. Puis la « colère », froide, qui ne l’a pas quittée pendant des années. Et enfin l’apaisement, « petit à petit », parce qu’il a bien fallu « traverser tout cela ». En mars 2019, la #colère s’est ravivée, « de manière plus construite », à l’occasion du documentaire de la chaîne HBO sur #Michael_Jackson https://www.franceinter.fr/emissions/capture-d-ecrans/capture-d-ecrans-21-mars-2019, qui révèle des témoignages accablants accusant le chanteur de #pédocriminalité, et met à jour une mécanique d’emprise.

    « Ça m’a fait changer de perspective sur ce que j’avais vécu, explique l’actrice Adèle Haenel, parce que je m’étais toujours forcée à penser que ça avait été une histoire d’amour sans réciprocité. J’avais adhéré à sa fable du “nous, ce n’est pas pareil, les autres ne pourraient pas comprendre”. Et puis il a aussi fallu ce temps-là pour que je puisse, moi, parler des choses, sans en faire non plus un drame absolu. C’est pour ça que c’est maintenant. »

    Ce matin d’avril 2019, la comédienne prend le temps de choisir chaque mot pour raconter. Elle marque de longues pauses, reprend. Mais la voix n’hésite pas. « Je suis vraiment en colère, dit-elle. Mais la question ce n’est pas tant moi, comment je survis ou pas à cela. Je veux raconter un abus malheureusement banal, et dénoncer le système de silence et de complicité qui, derrière, rend cela possible. » Raconter s’est imposé comme une nécessité, parce que « la poursuite du silence était devenue insupportable », parce que « le silence joue toujours en faveur des coupables ».

    Adèle Haenel a décidé de poser publiquement les mots sur ce qu’elle « considère clairement comme de la #pédophilie et du #harcèlement_sexuel ». Elle accuse le réalisateur Christophe Ruggia de comportements sexuels inappropriés entre 2001 et 2004, alors qu’elle était âgée de 12 à 15 ans, et lui de 36 à 39 ans. À Mediapart, l’actrice dénonce « l’emprise » importante du cinéaste lors du tournage du film Les Diables, puis un « harcèlement sexuel permanent », des « #attouchements » répétés sur les « cuisses » et « le torse », des « baisers forcés dans le cou », qui auraient eu lieu dans l’appartement du réalisateur et lors de plusieurs festivals internationaux. Elle ne souhaite pas porter l’affaire devant la justice qui, de manière générale, selon elle, « condamne si peu les #agresseurs » et « un #viol sur cent ». « La #justice nous ignore, on ignore la justice. »

    Contacté par Mediapart, Christophe Ruggia, qui a refusé nos demandes d’entretien, n’a pas souhaité répondre à nos questions précises. Mais il a fait savoir, via ses avocats, Jean-Pierre Versini et Fanny Colin, qu’il « réfut[ait] catégoriquement avoir exercé un harcèlement quelconque ou toute espèce d’attouchement sur cette jeune fille alors mineure ». « Vous m’avez fait parvenir cette nuit [le 29 octobre au soir, dans la foulée du coup de fil de son avocat – ndlr] en 16 points un questionnaire fleuve sur ce qu’aurait été la relation professionnelle et affective que j’ai entretenue, il y a plus de quinze ans avec Adèle Haenel dont j’ai été le “découvreur” de son grand talent. La version, systématiquement tendancieuse, inexacte, romancée, parfois calomnieuse que vous m’avez adressée ne me met pas en mesure de vous apporter des réponses », a-t-il réagi dans une déclaration écrite. https://www.mediapart.fr/journal/france/031119/metoo-dans-le-cinema-l-actrice-adele-haenel-brise-un-nouveau-tabou/prolonger

    Notre enquête, menée pendant sept mois, auprès d’une trentaine de personnes, a permis de rassembler de nombreux documents et témoignages confortant le récit de l’actrice, dont des lettres dans lesquelles le réalisateur lui fait part, entre autres, de son « amour », qui « a parfois été trop lourd à porter ». Plusieurs personnes ont tenté, sur le tournage, puis au fil des années, d’alerter sur l’attitude du réalisateur avec la comédienne, sans être entendues, selon elles.

    Christophe Ruggia, 54 ans, est devenu l’une des voix du #cinéma indépendant français, autant – sinon plus – par ses engagements militants, que par sa filmographie https://www.imdb.com/name/nm0749439. Il a notamment défendu la cause des réfugiés, des intermittents ou encore du cinéaste Oleg Sentsov, emprisonné cinq ans en Russie. Coprésident de la #Société_des_réalisateurs_de_films (#SRF) jusqu’en juin, il est décrit par ceux qui le côtoient comme une « pasionaria qui veut sauver le monde », « un réalisateur d’une intensité permanente », dont les films mettent en scène des enfants aux itinéraires cabossés.

    C’est dans son deuxième long métrage, Les Diables (2002) https://www.imdb.com/title/tt0291131/fullcredits/?ref_=tt_ov_st_sm, qu’Adèle Haenel a fait ses débuts. Aujourd’hui, à seulement trente ans, elle affiche déjà deux césars et seize films au Festival de Cannes, sous la direction de cinéastes prestigieux tels que les frères Dardenne, Céline Sciamma, André Téchiné, Bertrand Bonello ou Robin Campillo.

    L’histoire commence en décembre 2000. Adèle Haenel a onze ans, ses journées se partagent entre sa classe de cinquième à Montreuil (Seine-Saint-Denis), ses cours de théâtre et ses entraînements de judo. En accompagnant son frère à un casting, c’est elle qui décroche le rôle pour Les Diables. « La gosse était exceptionnelle, il n’y en avait pas deux comme elle », se souvient Christel Baras, la directrice de casting du film, restée amie avec sa recrue.

    À l’époque, la fillette, comme ses parents, est sur un petit nuage. « C’était un conte de fées, c’était complètement hallucinant que cela nous tombe dessus », résume son père, Gert. « Je me sens gonflée d’une importance nouvelle, je vais peut-être faire un film », écrira la comédienne dans ses carnets personnels, rédigés a posteriori, en 2006, et que Mediapart a pu consulter. Elle y évoque la « nouveauté », le « rêve », le « privilège » d’« être seule sur scène, au centre de l’attention de tous ces adultes », « de sortir du lot ». Sa « passion » du théâtre. Et ses « petites discussions avec Christophe [Ruggia] », qui la « raccompagnait dans sa voiture », « [l’]invitait toujours à manger au restaurant », alors qu’elle avait « eu honte la première fois » parce qu’elle n’avait pas assez d’argent pour payer.

    « Pour moi, c’était une sorte de star, avec un côté Dieu descendu sur Terre parce qu’il y avait le cinéma derrière, la puissance et l’amour du jeu », explique aujourd’hui l’actrice. Sa #famille – classes moyennes intellectuelles –, « devient tout d’un coup exceptionnelle », se souvient-elle. « Et moi je passe du statut d’enfant banal à celui de promesse d’être “la future Marilyn Monroe”, selon lui. » À la maison, Ruggia est reçu « avec tous les honneurs ». « C’était un bon réalisateur, de gauche, il venait de faire Le Gone du Chaâba, un très bon film. On lui faisait confiance », raconte sa mère, Fabienne Vansteenkiste.

    Le scénario des Diables, dérangeant et ponctué de scènes de nudité, ne rebute pas les parents. Le film met en scène l’amour incestueux de deux orphelins fugueurs, Joseph (Vincent Rottiers) et sa sœur Chloé (Adèle Haenel), autiste, muette et allergique au contact physique. Il aboutit à la découverte de l’amour physique par les deux préadolescents. #Christophe_Ruggia n’a jamais fait mystère du caractère en partie autobiographique de ce film, « un compromis entre une dure réalité vécue par [ses] deux meilleurs amis et la [sienne] », a-t-il dit dans la presse.

    La performance des deux jeunes acteurs à l’écran a été obtenue grâce à un travail de six mois en amont du tournage. Ces exercices particuliers, menés par le cinéaste et son assistante réalisatrice – sa sœur Véronique Ruggia –, étaient destinés à « les mettre en confiance pour qu’ils puissent jouer des choses difficiles : l’autisme, l’éveil à la sensualité, la nudité, la découverte de leur corps, expliquait-il à l’époque (TéléObs, 12 septembre 2002). Tous les trois, nous avons développé des connivences extraordinaires ». Au total, de la préparation à la promotion du film, c’est « près d’une année où les enfants sont détachés de leur famille, analysait-il alors. Les liens sont alors très forts ». Plusieurs proches de l’actrice en sont persuadés, « l’emprise » du metteur en scène s’est nouée dans ce « #conditionnement » et cet « #isolement ». « Emprise » qui aurait ensuite ouvert la voie, selon l’actrice, à des faits plus graves, après le tournage.

    Parmi les vingt membres de l’équipe du film sollicités, certains disent « ne pas avoir de souvenirs » de ce tournage ancien ou bien n’ont pas souhaité répondre à nos questions. D’autres assurent n’avoir « rien remarqué ». C’est le cas, par exemple, du producteur Bertrand Faivre, de l’acteur Jacques Bonnaffé (présent quelques jours sur le tournage), ou de la monteuse du film, Tina Baz. Restée proche du cinéaste, cette dernière le décrit comme « respectueux », « d’une affection formidable », « avec un investissement absolu dans son travail » et une « relation paternelle sans ambiguïté » avec Adèle Haenel.

    À l’inverse, beaucoup dépeignent un réalisateur à la fois « tout-puissant » et « infantile », « immature », « étouffant », « vampirisant », « accaparant », « invasif » avec les enfants, s’isolant dans une « bulle » avec eux. Neuf personnes décrivent une « emprise », ou bien un fort « ascendant » ou encore un rapport de « manipulation » du cinéaste avec les deux comédiens, qui le percevaient comme « le Père Noël ».

    Sur le tournage, qui débute le 25 juin 2001, Christophe Ruggia aurait réservé un traitement particulier à #Adèle_Haenel, âgée de douze ans, « protégée », « soignée », « trop couvée », selon plusieurs témoignages recueillis. « C’était particulier avec moi, confirme l’actrice. Il jouait clairement la carte de l’amour, il me disait que la pellicule m’adorait, que j’avais du génie. J’ai peut-être cru à un moment à ce discours. »

    « J’ai toujours vu leur grande proximité », atteste l’acteur #Vincent_Rottiers – resté ami avec le cinéaste. Il se souvient qu’« Adèle n’arrêtait pas de le coller, comme une première de la classe avec son prof » et que « Christophe prenait plus de temps avec elle, la mettait en conditionnement ». « Il n’y en avait que pour elle, au point que j’étais parfois jaloux. Mais je me disais que c’était spécial parce qu’elle jouait une autiste. Avec le recul, je le vois autrement. »

    #Éric_Guichard, le chef opérateur, n’a constaté aucun « geste déplacé » mais dit avoir « rarement » vu « une relation si fusionnelle » entre le cinéaste et la jeune comédienne, qui était « habitée par son rôle », « subjuguée par Christophe, très investie » et « ne se confiait qu’à lui ». Il décrit un « ascendant évident » de Ruggia, mais qu’il a placé « au niveau de la fabrication d’un film de cinéma » et attribué « à la difficulté du personnage d’Adèle ».

    Pour la comédienne Hélène Seretti, engagée comme coach des acteurs sur le tournage et qui n’a jamais perdu le contact avec Adèle Haenel, le cinéaste « collait trop » la fillette. « Il était tactile, mettait ses bras sur ses épaules, lui faisait parfois des bisous. Il lui demandait par exemple : “Et toi tu prends quoi à manger ma chérie ?” », se remémore-t-elle. Petit à petit, je me suis dit que ce n’était pas une relation qu’un adulte devrait avoir avec un enfant, je ne le sentais pas clair, ça me gênait. » « Pas tranquille », elle dit être restée « en alerte ». Mais elle est cantonnée à un rôle de « nounou », loin du plateau. « Christophe Ruggia avait un rapport privilégié avec les deux enfants, donc il m’avait clairement dit : “Tu ne t’en occupes pas, j’ai travaillé des mois avec eux pour préparer ce tournage.” Quand il préparait les scènes, il me tenait à l’écart », prétend-elle.

    Dexter Cramaix, qui travaillait à la régie, se souvient des relations entre le réalisateur et ses deux jeunes acteurs comme n’étant « pas à la bonne place », « trop affectives » et « exclusives », « au-delà du purement professionnel ». « Entre nous, on se disait que quelque chose n’était pas normal, qu’il y avait un souci. On dit souvent des metteurs en scène qu’ils doivent être amoureux de leurs actrices, mais Adèle avait douze ans. »

    Le réalisateur Christophe Ruggia sur le tournage du film "Les Diables" (2002). Le réalisateur Christophe Ruggia sur le tournage du film "Les Diables" (2002).
    Laëtitia, la régisseuse générale du film – qui a quitté le tournage sur la fin, après un « burn-out » –, confirme : « Les rapports qu’entretenait Christophe avec Adèle n’étaient pas normaux. On avait l’impression que c’était sa fiancée. On n’avait quasiment pas le droit de l’approcher ou de parler avec elle, parce qu’il voulait qu’elle reste dans son rôle en permanence. Lui seul avait le droit d’être vraiment en contact avec elle. On était très mal à l’aise dans l’équipe. »

    Edmée Doroszlai, la scripte (lire notre Boîte noire), explique avoir fait part du même ressenti à l’un de ses collègues : « Je lui ai dit : “Regarde, on dirait un couple, ce n’est pas normal.” » Elle assure avoir « tiré la sonnette d’alarme » en constatant « l’épuisement et la souffrance mentale des enfants ». « Ça allait trop loin. Pour les protéger, j’ai fait arrêter plusieurs fois le tournage et j’ai essayé de contacter la DDASS. » « Il manipulait les enfants », estime le photographe Jérôme Plon, qui a quitté le tournage au bout d’une semaine avec l’impression d’un « fonctionnement quelque peu gourou » et d’un cinéaste prenant « un peu possession des gens ». Inquiet, il dit en avoir parlé « à une amie psychanalyste pour enfants ».

    « Je ne bougeais pas, il m’en voulait de ne pas consentir »

    Comment distinguer, sur un tournage, la frontière subtile entre une attention particulière portée à une enfant qui est l’actrice principale du film, une relation d’emprise et un possible comportement inapproprié ? À l’époque, plusieurs membres de l’équipe peinent à mettre un mot sur ce qu’ils observent. D’autant qu’aucun d’entre eux n’a été témoin de « geste à connotation sexuelle » explicite du cinéaste à l’égard de la comédienne. « J’oscillais tout le temps entre “Ça ne va pas du tout ce qui se passe” et “Il est peut-être juste fasciné”, se rappelle Hélène Seretti, 29 ans alors. J’étais jeune, je ne me faisais pas confiance. Aujourd’hui ce serait différent. »

    La régisseuse, Laëtitia, s’est elle aussi prise à douter : « C’est très compliqué de se dire que le réalisateur pour qui on travaille est potentiellement abusif, qu’il y a manipulation. Je me disais parfois : “Est-ce que j’ai rêvé ? Est-ce que je suis folle ?” Et personne n’aurait l’idée de s’immiscer dans sa relation avec les comédiens, d’oser dire un mot, car cela fait partie d’un processus de création. D’où les possibilités d’abus – qu’ils soient physiques, moraux ou émotionnels – sur les tournages. »

    Deux membres de l’équipe du film affirment à Mediapart avoir été tenus à l’écart après avoir formulé des inquiétudes par rapport à l’actrice. Hélène Seretti raconte qu’elle se serait « mis à dos » le cinéaste en exprimant ses doutes. Un matin, elle saisit l’occasion d’une « sale nuit » passée par la comédienne, après que sa mère l’eut questionnée sur le comportement de Christophe Ruggia, pour s’entretenir avec le cinéaste. « C’était compliqué de vraiment nommer les choses face à lui, j’ai essayé d’expliquer qu’Adèle n’allait pas bien, que ç’allait trop loin, qu’on ne pouvait pas continuer comme ça. Il m’a répondu : “Tu veux foutre en l’air mon film, tu ne te rends pas compte le rapport privilégié que j’ai avec eux.” » À partir de là, elle prétend qu’il ne lui « a plus adressé la parole » et que « la suite du tournage n’a pas été simple ». Elle dit avoir tenté d’évoquer ses craintes auprès de plusieurs membres de l’équipe. « C’est le cinéma, c’est le rapport avec l’acteur » ; « Le réalisateur, c’est le patron », lui aurait-on répondu. « On n’osait pas contester le metteur en scène, j’avais peur et je ne savais pas quoi faire ni à qui m’adresser », analyse-t-elle aujourd’hui.

    La directrice de casting, Christel Baras, affirme, elle, qu’elle aurait été « évincée » des répétitions, après une remarque à l’été 2001, avant le tournage. « On était dans l’entrée de l’appartement de Christophe [Ruggia]. Adèle était assise sur le canapé plus loin. Il voulait que je m’en aille, que je les laisse. J’étais très mal à l’aise, dérangée, c’était la manière dont il la regardait, ce qu’il disait. Je me suis dit : “Là, ça dérape” », relate-t-elle. « Je n’ai pas imaginé quelque chose d’ordre sexuel à l’époque, précise-t-elle, mais je voyais son emprise sur la gamine. »

    En partant, elle aurait « regardé droit dans les yeux » le cinéaste en le mettant en garde : « C’est une petite fille, une petite fille ! Elle a douze ans ! » Après cet épisode, Christophe Ruggia lui aurait dit qu’il ne la « voulai[t] plus sur le plateau ». Une décision qu’elle a interprétée, quelques années plus tard, avec le recul, comme « un bannissement », parce qu’elle était « dangereuse ». La directrice de casting, à la forte personnalité, a-t-elle été jugée trop envahissante sur le tournage, ou faisait-elle écran à la relation exclusive qu’aurait voulu instaurer le réalisateur avec sa comédienne ?

    Après la sortie du film, le « malaise » de Christel Baras sera en tout cas renforcé quand elle recroisera, « deux ou trois fois », la fillette chez le cinéaste. Notamment un samedi soir, en passant à l’improviste chercher un DVD. « Il était 20 heures/20 h 30, j’étais gênée, et j’ai dit : “Qu’est-ce que tu fous là, Adèle, rentre chez toi, tu as vu l’heure enfin ?” », se souvient-elle. Selon elle, « Adèle était sous emprise, à chaque fois, elle y retournait. » Christel Baras retravaillera ensuite avec le réalisateur sur un autre film https://www.imdb.com/title/tt1814672/fullcredits/?ref_=tt_ov_st_sm, avec des adultes.

    Nos témoins invoquent la posture du « réalisateur tout-puissant » pour expliquer que personne n’ait essayé de s’élever contre son comportement. Les uns racontent avoir eu peur que leur contrat ne soit pas renouvelé ou d’être « blacklistés » dans ce milieu précaire ; les autres disent avoir mis son attitude sur le compte du « rapport particulier du metteur en scène avec ses comédiens », de ses « méthodes de travail » pour « susciter le jeu de ses acteurs ». Et la plupart disent avoir été préoccupés par un tournage qu’ils décrivent comme « difficile », « harassant », « avec peu de moyens financiers » et « six jours de travail par semaine ».

    La mère de l’actrice elle-même s’est questionnée. À Mediapart, Fabienne Vansteenkiste raconte le « malaise » qui l’a envahie lors de sa venue sur le tournage, à Marseille. « Sur le Vieux-Port, Christophe était avec Adèle d’un côté, Vincent de l’autre, ses bras passés par-dessus l’épaule de chacun, à leur faire des bisous. Il avait une attitude bizarre pour un adulte avec un enfant. » Sur le moment, elle ne dit rien, pensant qu’elle ne « conna[ît] pas le milieu du cinéma ». Mais sur la route du retour, inquiète, elle s’arrête à une station essence pour trouver un téléphone et appelle sa fille pour lui demander « ce qui se passe avec Christophe ». « Adèle m’a envoyée sur les roses, sur l’air de “Mais, ma pauvre, tu as vraiment l’esprit mal placé” », se souvient sa mère. La nuit qui suit, la collégienne fera une inhabituelle crise de nerfs. « Je n’étais absolument pas calmable, je criais comme une sorte d’animal, j’étais blessée. Le lendemain j’étais mal à l’aise sur le plateau, on a refait la scène plein de fois alors qu’elle était simple », raconte Adèle Haenel. Hélène Seretti n’a pas oublié cet épisode : « Il y avait une dichotomie en elle, elle sentait le trouble – sans pouvoir encore le nommer –, et en même temps elle répétait qu’elle voulait aller au bout de ce film. »

    C’est après le tournage, achevé le 14 septembre 2001, que la relation exclusive du cinéaste, âgé de trente-six ans, avec l’actrice de douze ans, aurait « glissé vers autre chose », affirme Adèle Haenel. Selon son témoignage, des « attouchements » auraient eu lieu à l’occasion de rendez-vous réguliers, le week-end, dans l’appartement parisien du réalisateur, où la conduisait parfois son père. Christophe Ruggia, qui possède une DVDthèque fournie, prend en main la culture cinématographique de la jeune comédienne, lit les scénarios qu’elle reçoit, la conseille. D’après son récit, le cinéaste « procédait toujours de la même façon » : « des Fingers au chocolat blanc et de l’Orangina » posés sur la petite table du salon, puis une conversation durant laquelle « il dérapait », avec des gestes qui « petit à petit, prenaient de plus en plus de place ». Les souvenirs d’Adèle Haenel sont précis : « Je m’asseyais toujours sur le canapé et lui en face dans le fauteuil, puis il venait sur le canapé, me collait, m’embrassait dans le cou, sentait mes cheveux, me caressait la cuisse en descendant vers mon sexe, commençait à passer sa main sous mon T-shirt vers la poitrine. Il était excité, je le repoussais mais ça ne suffisait pas, il fallait toujours que je change de place. » D’abord à l’autre extrémité du canapé, puis debout vers la fenêtre, « l’air de rien », ensuite assise sur le fauteuil. Et « comme il me suivait, je finissais par m’asseoir sur le repose-pied qui était si petit qu’il ne pouvait pas venir près de moi », détaille-t-elle.

    Pour l’actrice, il est clair qu’« il cherchait à avoir des relations sexuelles avec [elle] ». Elle souligne ne pas se souvenir « quand s’arrêtaient les gestes » du cinéaste, et explique que ses « caresses étaient quelque chose de permanent ». Elle raconte la « peur » qui la « paralysai[t] » dans ces moments : « Je ne bougeais pas, il m’en voulait de ne pas consentir, cela déclenchait des crises de sa part à chaque fois », sur le registre de la « culpabilisation », affirme-t-elle. « Il partait du principe que c’était une histoire d’amour et qu’elle était réciproque, que je lui devais quelque chose, que j’étais une sacrée garce de ne pas jouer le jeu de cet amour après tout ce qu’il m’avait donné. À chaque fois je savais que ç’allait arriver. Je n’avais pas envie d’y aller, je me sentais vraiment mal, si sale que j’avais envie de mourir. Mais il fallait que j’y aille, je me sentais redevable. » Ses parents, eux, « ne se posent pas de questions ». « Je me dis, elle regarde des films, c’est super bien qu’elle ait cette culture cinématographique grâce à lui », se souvient sa mère. Vincent Rottiers explique que lui aussi se rendait « souvent » chez Ruggia, pour parler « cinéma et actualité », parfois « avec des amis » : « C’était devenu la famille, Christophe. Mon père de cinéma. » « Adèle était parfois déjà là quand j’arrivais, je me disais que c’était bizarre, je me posais des questions, mais sans comprendre. » Christophe Ruggia, lui, « réfute catégoriquement » auprès de Mediapart tout « harcèlement quelconque ou toute espèce d’attouchement ».

    Selon l’actrice, le réalisateur aurait eu les mêmes gestes dans un autre huis clos : celui des chambres d’hôtel des festivals internationaux, que le cinéaste a écumés avec ses deux jeunes acteurs après la sortie du film, en 2002 : Yokohama (Japon), Marrakech (Maroc), Bangkok (Thaïlande). Photos, étiquette de l’hôtel, programmes, critiques de presse : dans un classeur bleu, la comédienne a tout conservé de cette « promo » au cours de laquelle elle a découvert avec fascination, à treize ans, l’avion, la plage, les buffets luxueux, les flashs qui crépitent, les autographes à signer. Mais elle n’a pas non plus oublié les « stratégies » développées pour échapper à des « attouchements » dans la « promiscuité » des chambres d’hôtel : « Quand je rentrais dans une pièce, je savais où me mettre, de telle sorte qu’il ne vienne pas me coller. » Elle détaille le large rebord de fenêtre de l’hôtel Inter-Continental de Yokohama, en juin 2002, sur lequel elle s’asseyait, « parce qu’[elle] ne voulai[t] pas être sur le lit à côté de lui ». « Mais il venait vers moi, il me collait, il essayait de me toucher, il me disait “je t’aime” », raconte-t-elle. Elle évoque les « déclarations » et les « I love you » de Christophe Ruggia, ouvertement, « dans les fêtes », ses « scènes de jalousie extrêmes ». Mais aussi l’état d’« angoisse » qu’elle ressentait : « Un matin, je me suis réveillée et j’ai commencé à “paranoïer”, je me suis dit : “Je ne me suis pas endormie dans ce lit.” » Sur plusieurs séries de clichés du festival, que Mediapart a retrouvés, on voit le réalisateur en smoking tenir par la hanche l’actrice, robe longue de soirée et dents de lait manquantes.

    Adèle Haenel se rappelle aussi une scène qui se serait déroulée au festival de Marrakech http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=713843.html, en septembre 2002 : le cinéaste aurait piqué une « colère » en découvrant qu’elle avait « mangé le petit chocolat offert par l’hôtel » alors qu’il lui faisait « une déclaration d’amour, dans sa chambre ». « Il m’a mise à la porte, puis l’a rouverte. Il me disait qu’il m’aimait, qu’il était complètement fou. Je me suis retrouvée là-bas avec ce drame. J’ai fait une nuit blanche pour la première fois de ma vie. »

    En juin 2004, âgée de quinze ans, elle part seule avec Christophe Ruggia au festival du film français de Bangkok https://positioningmag.com/16754. Elle se souvient d’avoir encore repoussé sa main qui « serrait [sa] hanche, dans les tuk-tuk ». « Ça l’a énervé, et il voulait que je me sente coupable », raconte-t-elle. Dans une lettre adressée à la comédienne le 25 juillet 2007, le cinéaste revient sur ce « voyage super à plein de moments, mais qui [l’]a complètement déstabilisé » et les « “problèmes” qui [lui] étaient apparus en Thaïlande ». De quels « problèmes » parlait-il ? Questionné sur ce point, Christophe Ruggia n’a pas répondu.

    Cette année-là, il avait écrit un scénario « pour [elle] », dont les personnages principaux s’appelaient « Adèle et Vincent », et qu’il voulait lui « offrir […] le jour de [ses] seize ans », dit-il dans sa lettre. Il explique avoir été « terrifié » à l’idée que la comédienne ne veuille pas participer à ce nouveau film, « à cause de [lui] (vu comment [elle] [l]’avai[t] traité à certains moments là-bas) », écrit-il. Selon l’actrice, le metteur en scène exerçait alors un contrôle important sur elle. Jusqu’à régenter des choses anodines, dit-elle, comme son tic de passer la langue sur sa lèvre. « Il m’avait dit d’arrêter, sur le mode : “C’est trop sexy, tu ne te rends pas compte de ce que tu me fais.” »

    « Christophe Ruggia m’avait confié avoir eu des sentiments amoureux pour Adèle »

    Plusieurs documents et témoignages recueillis par Mediapart confortent le récit d’Adèle Haenel. D’abord les confessions qu’aurait faites Christophe Ruggia lui-même, au printemps 2011, à une ex-compagne, la réalisatrice Mona Achache. « Il m’avait confié avoir eu des sentiments amoureux pour Adèle », lors de la tournée promotionnelle des Diables, explique à Mediapart la metteuse en scène, qui n’est pas une connaissance d’Adèle Haenel. Elle affirme qu’après l’avoir questionné avec insistance, il aurait fini par lui relater une scène précise : « Il regardait un film avec Adèle, elle était allongée, la tête sur ses genoux à lui. Il avait remonté sa main du ventre d’Adèle à sa poitrine, sous le tee-shirt. Il m’a dit avoir vu un regard de peur chez elle, des yeux écarquillés, et avoir pris peur lui aussi et retiré sa main. »

    Mona Achache raconte avoir été « sonnée » et « mal à l’aise » par « sa manière de raconter l’histoire » : « Il se sentait fort, loyal, droit, d’avoir su retirer sa main. Il essayait d’en faire de l’humour en me disant que lui était perdu d’amour et qu’elle le faisait tourner en bourrique. » Face à ses questions, le cinéaste se serait montré « un peu fuyant », « minimisant la chose ». « Il ne se rendait pas compte qu’avoir interrompu son geste ne changeait rien au traumatisme qu’il avait pu causer en amont, se souvient-elle. Il ne remettait pas en question le principe même de ces rendez-vous avec Adèle, ni la genèse d’une relation qui rende possible qu’une enfant puisse être alanguie sur ses genoux en regardant un film. Il restait focalisé sur lui, sa douleur, ses sentiments, sans aucune conscience des conséquences pour Adèle de son comportement général. » « Sidérée », la réalisatrice explique l’avoir quitté brutalement ensuite, sans lui avoir mentionné la raison, et souhaité ne plus le revoir.

    Elle dit avoir « gardé le silence », car il ne lui « semblait pas juste de parler à la place d’Adèle Haenel » d’autant qu’elle ne savait que ce que « Christophe Ruggia avait bien voulu [lui] dire ». À l’époque, elle s’en ouvre tout de même à une amie proche, la cinéaste Julie Lopes-Curval. « On était chez Mona, elle m’a confié qu’il n’avait pas été net avec Adèle Haenel, confirme à Mediapart la réalisatrice. Elle ne m’a pas tout dit, mais elle était gênée de quelque chose. Il y avait un malaise, c’était évident… » Questionné sur le récit de Mona Achache, Christophe Ruggia n’a pas répondu.

    D’autres témoignages viennent renforcer celui de l’actrice. Comme les inquiétudes exprimées à deux reprises par Antoine Khalife, qui représentait Unifrance au festival de Yokohama en 2002. D’abord en janvier 2008, au festival de Rotterdam https://iffr.com/nl/2008/films/naissance-des-pieuvres, auprès de la réalisatrice Céline Sciamma, venue présenter son film Naissance des pieuvres, dans lequel Adèle Haenel tient l’affiche. « Je ne le connaissais pas, il me dit : “J’aime beaucoup votre film, par ailleurs j’ai été très soulagé d’avoir des nouvelles d’Adèle Haenel, content de voir qu’elle n’était pas morte”, affirme la cinéaste. Il me dit qu’il s’est beaucoup inquiété pour elle, il me raconte Yokohama avec force détails, Christophe Ruggia qui la faisait danser au milieu de la pièce, qui était déclaratif. Il était marqué. »

    Dix mois plus tard, en marge d’un événement Unifrance à Hambourg, Antoine Khalife s’ouvrira aussi à Christel Baras, lors d’un trajet en voiture. « Il me dit : “Je suis très content de te voir, parce que j’ai toujours été très embêté de quelque chose : j’ai fait la promo des Diables à Yokohama, je n’ai jamais compris ce rapport que Christophe Ruggia avait avec cette jeune actrice. On ne pouvait pas lui parler, pas s’approcher d’elle. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?”, rembobine la directrice de casting. Je me suis dit : “Voilà, je ne suis pas folle.” » Contacté, Antoine Khalife n’a pas souhaité s’exprimer.

    Autre élément : deux lettres adressées par le réalisateur lui-même à la comédienne, en juillet 2006 et juillet 2007, démontrent les sentiments qu’il a nourris à son égard. Dans ces courriers, que Mediapart s’est procurés, Christophe Ruggia évoque son « amour pour [elle] » qui « a parfois été trop lourd à porter » mais qui « a toujours été d’une sincérité absolue ». « Tu me manques tellement, Adèle ! », « Tu es importante à mes yeux », « La caméra t’aime à la folie », écrit-il, en expliquant qu’il devra « continuer à vivre avec cette blessure et ce manque », tout en espérant une « réconciliation ». « Je me suis même demandé plusieurs fois si finalement ce n’était pas moi qui allais arrêter le cinéma. Je me le demande encore parfois, quand j’ai trop mal. »

    Quelque temps plus tôt, en 2005, Adèle Haenel désormais lycéenne, a en effet signifié à Christophe Ruggia qu’elle cessait tout contact avec lui, après un énième après-midi passé à son domicile. « Ce jour-là, je me suis levée et j’ai dit : “Il faut que ça s’arrête, ça va trop loin.” Je ne pouvais pas assumer de dire plus. Jusque-là, je n’avais pas mis les mots, pour ne pas le heurter, pour ne pas qu’il se voie lui-même en train d’abuser de moi. » Selon la comédienne, le réalisateur aurait ce jour-là manifesté de l’embarras. « Il ne se sentait pas bien, il m’avait dit : “J’espère que ça va.” »

    Benjamin, son petit ami pendant les années lycée, confirme : « Il y a eu une rencontre chez Christophe Ruggia qui a changé des autres, qui l’a contrainte à m’en parler. Elle a été perturbée. » La comédienne, qui avait au départ totalement « cloisonné ses deux vies » et cultivait, d’après le jeune homme, « une gêne, un sentiment de honte, de culpabilité » s’agissant de Ruggia, lui relate à cette occasion les « déclarations d’amour culpabilisantes » du réalisateur, son « emprise permanente » et « des scènes où elle avait été mal à l’aise, seule, chez lui ». Le lycéen lui met alors « la pression » pour qu’elle coupe tout lien.

    Pour Adèle Haenel, c’est « l’incompréhension, même maladroite », de son ami qui « a été l’étincelle pour [lui] donner la force de partir ». « J’avais rencontré ce garçon, commencé à avoir une sexualité et la fable de Christophe Ruggia ne tenait plus. »

    À l’époque, l’adolescente, déboussolée, « ne vo[it] pas d’autre issue que la mort de lui ou [elle], ou bien le renoncement à tout ». C’est finalement au cinéma qu’elle renoncera. La comédienne affirme avoir adressé, début 2005, une lettre au metteur en scène, dans laquelle elle lui explique qu’elle ne « veut plus venir chez lui » et qu’elle « arrête le cinéma ». Un courrier qui aurait été écrit avec le sentiment de « renoncer à énormément de choses » et à « une partie d’[elle]-même », confie-t-elle à Mediapart : « J’avais le jeu dans les tripes, c’était ce qui me faisait me sentir vivante. Mais pour moi, c’était lui le cinéma, lui qui avait fait que j’étais là, sans lui je n’étais personne, je retombais dans un néant absolu. »

    De son côté, le réalisateur, qui lui écrira avoir reçu sa lettre « en plein cœur », tente de renouer le contact, via sa meilleure amie, Ruoruo Huang, alors âgée de dix-sept ans. « On a déjeuné ensemble à la Cantine de Belleville, se souvient cette dernière. Moi, je n’étais au courant de rien. Au milieu de la discussion, il m’a dit qu’Adèle ne lui parlait plus, il a essayé d’avoir des nouvelles et implicitement de faire passer un message. »

    Adèle Haenel quitte son agent, ne donne suite à aucun scénario ni casting, et coupe les ponts avec le milieu du cinéma. « J’ai choisi de survivre et de partir seule », résume-t-elle. Cette décision radicale la plonge dans un « énorme mal-être » : dépression, pensées suicidaires, et une « peur » viscérale de croiser le cinéaste. Ce qui arrivera à trois occasions – dans une manifestation aux abords de la Sorbonne en mars 2006, dans une boulangerie en 2010, au Festival de Cannes en 2014 – provoquant chez elle, selon deux témoins, « une panique », « un chamboulement », « une réaction intense ». « J’ai continué à avoir peur en sa présence, c’est-à-dire concrètement : le cœur qui bat vite, les mains qui suent, les pensées qui se brouillent », détaille l’actrice. Elle évoque dix années « à bout de nerfs », où elle ne tenait « presque plus debout ».

    Ses carnets personnels portent la trace de ces angoisses. En 2006, l’adolescente, âgée de dix-sept ans, y relate le « bordel monstrueux dans [sa] tête », et dit avoir besoin d’écrire « pour [se] souvenir, pour clarifier les choses », car elle a « un peu de mal à [se] rappeler exactement ce qui s’est passé ». À l’année 2001, on peut lire : « Je deviens un centre d’intérêt. » Suivi, pour 2002, de ces annotations : « Festival + Christophe chelou => je me sens seule, bizarre. » Puis : « 2003 : j’ai un secret, je ne parle jamais de ma vie. Je suis dans un monde d’adultes. […] 2005 : Je ne vois plus Christophe. » « Parfois je pense que je vais réussir à tout dire […] Je ne peux pas m’empêcher de penser à la mort », écrit-elle en 2006.

    Pourquoi son entourage n’a-t-il pas perçu ces signaux ? Sa famille y a d’abord vu une crise d’adolescence. Son frère Tristan dit avoir mis « l’éloignement » et les « colères » de sa sœur sur le compte de « la puberté », non sans avoir remarqué « quelque chose de bizarre » dans le comportement du réalisateur, et sa disparition soudaine : « À un moment, Christophe n’était juste plus là. » Ses parents soulignent la confiance aveugle faite au réalisateur pendant toutes ces années. Son père dit « avoir pris conscience bien plus tard de l’emprise que Christophe Ruggia avait sur elle. Pour Adèle, il était l’alpha et l’oméga, et tout d’un coup, elle n’a plus rien voulu savoir de lui. Mais c’était difficile de parler avec elle à l’adolescence ». Sa mère explique avoir été absorbée par un travail prenant et les soucis du quotidien : « À l’époque je suis prof, je fabrique aussi des films publicitaires, je m’engage en politique et je ne suis jamais là. »

    « Comme souvent, tout le monde a fermé les yeux »

    C’est en constatant l’effroi de l’adolescente lors d’un appel reçu sur le téléphone de la maison, en février 2005, qu’elle dit avoir « compris » qu’il y aurait « eu un abus ». « Adèle s’est tendue d’un coup, elle m’a dit, terrorisée : “Je ne suis pas là ! Réponds que je ne suis pas là !” Quand elle a vu que c’était une de ses amies, elle s’est détendue et a pris l’appel. Je lui ai demandé : “Tu as eu peur que ce soit Christophe ?” Elle m’a dit : “Oui, mais je ne veux pas en parler.” » « Très inquiète », sa mère essayera plusieurs fois de mettre le sujet sur la table, sans succès.

    « Je me suis sentie si sale à l’époque, j’avais tellement honte, je ne pouvais en parler à personne, je pensais que c’était de ma faute, explique aujourd’hui l’actrice, qui craignait aussi de « décevoir » ou de « blesser » ses parents. « Le silence n’a jamais été sans violence. Le silence est une immense violence, un bâillonnement. »

    La comédienne explique s’être plongée « à fond » dans les études, « pour que plus jamais personne ne pense à [sa] place. J’aurais pu apprendre la boxe thaïe, j’ai fait de la philo ». Durant ce long cheminement, elle dit n’avoir reçu « de soutien de personne » et avoir traversé « la solitude, la culpabilité ». Jusqu’à sa rencontre avec la réalisatrice Céline Sciamma et son retour au cinéma avec Naissance des pieuvres, décrit par nombre de ses proches comme un pas vers la « renaissance ».

    C’est Christel Baras, « malade de ce gâchis et d’avoir recruté Adèle pour le film de Christophe Ruggia », qui la recontacte pour ce film, en 2006. La directrice de casting en est certaine, « c’est un rôle pour Adèle. Avec ce film, on va renouer, tout le reste sera derrière nous, ce ne sera que du positif ». « Là, il n’y a que des femmes, et la réalisatrice est extraordinaire », glisse-t-elle à l’adolescente, qui vient de fêter ses dix-sept ans. « Je suis revenue, fragile, mais je suis revenue », commente Adèle Haenel.

    En acceptant le rôle, la comédienne fait immédiatement part à Céline Sciamma de « problèmes » survenus sur son précédent film et se confie pour la première fois. « Elle me dit qu’elle a envie de faire le film, mais qu’elle veut être protégée, car il lui est arrivé quelque chose sur son film précédent, que le metteur en scène ne s’est pas bien comporté, explique la réalisatrice. Elle ne rentre pas dans les détails, elle s’exprime difficilement, mais elle me parle des conséquences que cela a eues, sa solitude, son arrêt du cinéma. Je comprends que je suis dépositaire d’un secret. »

    Ce « #secret » se dévoile à la fin du tournage de Naissance des pieuvres, auquel participent deux membres de l’équipe des Diables : Christel Baras et Véronique Ruggia, coach des actrices. Céline Sciamma se souvient d’avoir découvert, effarée, que les deux femmes « se demandaient, inquiètes, jusqu’où c’était allé, si Christophe Ruggia avait eu des relations sexuelles avec cette enfant ». « Chacune vivait avec cette question depuis des années, et restait dans le secret et la culpabilité par rapport à cette histoire. Je voyais aussi l’admiration et l’emprise que générait Ruggia, parce que c’est le réalisateur, leur employeur, leur frère, leur ami. » Lors de leur conversation, mi-octobre 2006, Véronique Ruggia se serait « effondrée, très affectée », affirme la réalisatrice. Elle lui aurait demandé « si Adèle avait dit non », ajoutant : « On a le droit de tomber amoureux, mais par contre quand on dit non, c’est non. »

    Céline Sciamma, qui débute alors une relation amoureuse avec Adèle Haenel, dit avoir elle-même « pris complètement conscience de la gravité des faits » en visionnant un soir Les Diables avec l’actrice, qui n’avait jamais pu le revoir. « C’était très impressionnant, se rappelle-t-elle. Adèle pète un plomb, s’évanouit, hurle. C’était d’une douleur… Je ne l’avais jamais vue comme cela. »

    La réalisatrice de 27 ans l’encourage à « ne pas faire silence là-dessus, ne pas rester dans l’impunité, prendre la parole ». « L’idée émerge d’en parler à Christophe Ruggia, mais aussi aux responsables autour de lui, et aux gens qui nous entourent. »

    Adèle Haenel décide de parler : à Hélène Seretti, à Christel Baras, à Véronique Ruggia. Parfois en minimisant la réalité du ressenti, des actes et des conséquences – comme beaucoup de victimes dans ce type d’affaire. Elle se souvient de sa « confusion » en se confiant à Véronique Ruggia. « On a parlé longtemps, chez elle. Je n’étais vraiment pas bien, embarrassée de devoir lui dire cela, je n’arrivais pas trop à parler, et j’ai beaucoup excusé Christophe, en disant : “Non, mais c’est pas grave, il était juste un peu détraqué”, se remémore l’actrice. Véronique était affectée, elle avait honte et culpabilisait je crois, mais il fallait quand même relativiser la gravité de la chose. »

    Contactée, Véronique Ruggia confirme en avoir discuté avec Adèle Haenel et Céline Sciamma. « Je suis tombée des nues », se remémore-t-elle, expliquant avoir compris qu’il n’y avait « pas eu de passage à l’acte ». Elle concède un « trouble » dans ses souvenirs : « Ça m’a tellement choquée que j’ai certainement mis un mouchoir sur la mémoire de plein de choses. Moi, j’ai été traumatisée de cette histoire aussi, d’avoir été là sans voir des choses que peut-être il y avait. » Elle se rappelle que l’actrice lui avait dit « en avoir parlé à Christel [Baras] et avoir posé la question : “Mais que faisaient les adultes sur ce tournage ?”, etc. » « Moi, j’ai découvert beaucoup de choses ce jour-là, dont je n’avais absolument pas eu conscience. » « J’en avais parlé avec mon frère au moment où Adèle m’avait fait ces déclarations-là », indique-t-elle, sans vouloir en dire plus, avant de « discuter avec lui ». « Je préfère qu’il vous parle. » (lire notre Boîte noire)

    Adèle Haenel affirme avoir déposé, en 2008, avec sa compagne Céline Sciamma, un nouveau courrier dans la boîte aux lettres de Christophe Ruggia, dans laquelle elle prétend avoir fait part du problème. « La lettre dénonçait la fiction de Ruggia et racontait les événements dans leur vérité crue et cruelle, confirme la réalisatrice. Adèle décrivait les faits, les gestes, les stratégies d’évitement. Elle le mettait face à ses actes. C’était déflagratoire. » Ce courrier restera sans réponse. Questionné sur ces deux points, Christophe Ruggia n’a pas répondu.

    Six ans plus tard, en 2014 https://www.afcinema.com/Nouveau-Conseil-d-administration-de-la-SRF-pour-2014-2015.html, Céline Sciamma est élue à la tête de la Société des réalisateurs de films (SRF) avec Christophe Ruggia. Elle confie à plusieurs membres de l’association son « malaise », mais ne souhaite pas agir à la place d’Adèle Haenel. De son côté, la comédienne tente de raconter son histoire à des connaissances communes siégeant à la SRF, sans être entendue, selon elle. « Ce qui a aussi longtemps rendu la parole impossible, c’est qu’on me répétait, avant même que je dise quoi que ce soit, que Christophe était “quelqu’un de bien”, qu’il avait “tellement fait pour moi” et que sans lui je ne serais “rien”, relate-t-elle. Les gens ne veulent pas savoir, parce que cela les implique, parce que c’est compliqué de se dire que la personne avec qui on a rigolé, fumé des cigarettes, qui est engagée à gauche, a fait cela. Ils veulent que je sauve les apparences. » L’actrice raconte avoir ainsi essuyé, au fil des années, des remarques oscillant entre le malaise, le déni et la culpabilisation. Des ami·e·s du monde du cinéma, parfois même féministes, fermant la discussion d’un « Tu ne peux pas dire ça » ou « C’est un saint ». Son père l’incitant « à pardonner » et ne surtout pas médiatiser l’affaire.

    D’autres ont, depuis, proposé leur aide. « J’ai honte, je n’ai pas pris la mesure, pas compris. Qu’est-ce qu’on peut faire ? », a demandé plus récemment la réalisatrice Catherine Corsini, actuelle coprésidente de la SRF. La cinéaste explique à Mediapart avoir « appris il y a deux ans qu’Adèle avait voulu dénoncer un comportement inapproprié de Christophe Ruggia auprès de membres de la SRF », qui ne savaient pas quoi faire. « Pour beaucoup, c’était inimaginable. Et il était difficile d’intervenir sans savoir ce qu’Adèle Haenel voulait faire. Céline Sciamma souffrait de la situation. » Lorsqu’elle a eu vent, en avril, du témoignage de l’actrice en détail et de sa « souffrance », elle a été « bouleversée ». « Comme souvent, tout le monde a fermé les yeux ou n’a pas posé de questions. Cela doit chacun nous interroger individuellement. »

    Année après année, le réalisateur sera réélu au conseil d’administration de la prestigieuse SRF et en sera plusieurs fois le coprésident ou vice-président entre 2003 https://www.afcinema.com/IMG/pdf/Lettre_AFC_124.pdf et 2019. Il cosignera par exemple le communiqué https://www.la-srf.fr/article/affaire-weinstein-un-vent-de-changement-est-en-train-de-souffler se félicitant du « vent de changement » après l’affaire #Harvey_Weinstein, ou celui https://www.la-srf.fr/article/perplexit%C3%A9-autour-de-la-gestion-de-crise-de-la-cin%C3%A9math%C3%A8que-fr s’interrogeant sur les « prises de position » de la Cinémathèque française après la polémique autour de ses rétrospectives de #Roman_Polanski, accusé de viols, et #Jean-Claude_Brisseau, condamné pour harcèlement sexuel.

    #Adèle_Haenel et #Céline_Sciamma affirment avoir alerté une autre personne : le producteur de Ruggia, #Bertrand_Faivre, le 8 décembre 2015, en marge de la remise du prix de l’IFCIC http://www.ifcic.fr/infos-pratiques/communiques-de-presse/8-decembre-2014-le-12eme-prix-ifcic-de-la-jeune-societe-de-production-independ, au China Club, à Paris. Ce soir-là, le producteur engage la conversation sur Les Diables. Il s’étonne que l’actrice ne parle jamais de ce premier film aux journalistes. Il se félicite surtout d’avoir, au festival de Marrakech, protégé la fillette d’un photographe réclamant une séance photo seul avec elle. « Il se vantait de m’avoir sauvée du comportement potentiellement pédophile de ce photographe. Du coup, c’est sorti d’une traite, je lui ai rétorqué : “Il se trouve que non, tu ne nous as pas protégés !” Puis j’ai dit que Christophe Ruggia s’était mal comporté avec moi », se rappelle l’actrice, à l’époque âgée de vingt-six ans.

    Haenel comme Sciamma n’ont pas oublié le trouble du producteur : « sidéré », « perturbé », « il n’en revenait pas », « il disait : “Ce n’est pas possible.” » « Si, elle vient de te le dire extrêmement clairement, entends-la, lui répond, dans un aparté, Céline Sciamma, selon son témoignage. Maintenant tu sais. Il va falloir que tu te poses les questions. »

    « Dans ma situation actuelle, je ne peux pas accepter le silence »

    Questionné par Mediapart, Bertrand Faivre se souvient d’avoir été « stupéfait » de « la colère » et de la « violence » d’Adèle Haenel, mais soutient que rien « d’explicite » n’a été formulé et que Céline Sciamma aurait « minimisé les choses ». « Je sors de cette discussion en me disant qu’un truc grave s’est passé entre Christophe et Adèle, mais je n’y mets pas de connotation sexuelle. » En rentrant, il en fera part à sa femme, puis dit avoir questionné plus tard Christophe Ruggia : « Il m’a envoyé balader, m’a dit que oui ils s’étaient embrouillés, mais que cela ne me regardait pas. Je ne suis pas allé chercher plus loin. » Il dit avoir « recroisé plusieurs fois » Adèle Haenel par la suite et constaté « sa froideur » à son égard, mais qu’elle n’a plus évoqué le sujet.

    S’agissant des faits portés à sa connaissance, il assure « tomber des nues ». « C’est un tournage qui a été difficile, intense, il y avait beaucoup de fatigue, beaucoup d’heures, et un trou de 1,1 million de francs dans le budget [168 000 euros – ndlr] », reconnaît-il. Mais il affirme que « personne ne [lui] a signalé de problème avec Christophe Ruggia » sur le tournage, et que lui-même, présent « régulièrement » sur le plateau puis aux festivals de Yokohama et Marrakech, n’avait « rien remarqué qui [le] choque ».

    « Je suis peut-être dans un déni inconscient, mais pour moi, il y avait zéro #ambiguïté. Il était très proche d’Adèle et Vincent. Ils sont restés liés plusieurs années après le tournage, j’ai interprété cela comme un réalisateur qui fait attention à ne pas laisser tomber les enfants après le film, parce que le retour à leur vie normale peut être difficile. » S’il concède que la méthode de travail de Ruggia avec les enfants était « particulière », il explique que le réalisateur avait « tourné avec beaucoup d’enfants avant », ce qui inspirait « confiance ».

    Éric Guichard, le chef opérateur, s’est lui aussi demandé avec insistance pourquoi Adèle Haenel « faisait l’impasse sur Les Diables dans les médias ». Il dit avoir obtenu la réponse « en 2009 ou 2010 », de la bouche d’« une personne du tournage ». « J’ai compris de cette conversation qu’il y avait eu des soucis avec Christophe, des attouchements après le tournage. »

    De son côté, le comédien Vincent Rottiers s’est « posé des questions » sur la rupture des contacts entre Ruggia et l’actrice. « Je ne comprenais pas. Je me disais qu’elle avait sa carrière maintenant. » Le 5 juin 2014 , lors d’une avant-première d’Adèle Haenel https://www.forumdesimages.fr/les-programmes/toutes-les-rencontres/les-combattants, au Forum des images, à Paris, il la questionne explicitement. « Je lui ai dit : “Pourquoi tu es partie ? Il s’est passé un truc de grave, de la pédophilie ? Dis-moi et on règle ça !” Je voulais qu’elle réagisse, j’ai prêché le faux pour savoir le vrai. Je n’ai pas eu ma réponse, elle est restée silencieuse », explique-t-il. Trois jours après, la comédienne a retranscrit cette conversation précisément dans une nouvelle lettre à Christophe Ruggia jamais envoyée, que Mediapart a pu consulter. Elle y relate en détail les faits qu’elle dénonce, en posant les mots « pédophilie » et « abus de quelqu’un en situation de faiblesse ».

    Un décalage existe parfois entre ce qu’Adèle Haenel estime avoir exprimé et ce qu’ont compris ses interlocuteurs. Au fil du temps en tout cas, pour qui voulait bien tendre l’oreille, l’actrice n’a pas caché, dans les médias, que Les Diables avaient été une épreuve douloureuse. En 2010, dans un entretien https://www.youtube.com/watch?v=Qr0lQZ0Esb0&app=desktop

    consacré au film, elle insiste sur le danger de la « mainmise » du réalisateur « qui t’a amenée vers la lumière, qui t’a amenée la connaissance », son pouvoir de « façonner un acteur », d’autant plus « quand il est petit ». « Ils ne se rendent pas compte qu’ils dépassent les bornes de ce qu’ils doivent faire chez quelqu’un, lâche-t-elle. […] Pour moi, ce genre de choses ne m’arrivera plus, parce que maintenant j’ai du vécu dans ce genre de relation […] et puis j’ai fait des études. » Deux ans plus tard, elle confie http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19342240&cfilm=36320.html qu’elle « ne p[ouvait] plus regarder le film, c’était trop bizarre ». En 2018, elle évoque dans Le Monde une expérience « traumatique » https://www.lemonde.fr/m-actu/article/2018/10/12/adele-haenel-le-jeu-sacre_5368257_4497186.html, « incandescente, folle, tellement intense qu’après [elle a] eu honte de ce moment-là ». « Il a fallu faire en sorte de continuer à vivre pour se construire », ajoute-t-elle.

    Quand explose le mouvement #MeToo, à l’automne 2017, nombre de ses proches ont « immédiatement » pensé à Adèle Haenel. Ils se sont demandé si la comédienne allait sauter le pas « pour se libérer de cette histoire ». « C’est peut-être le moment », lui a glissé Céline Sciamma. Mais l’actrice n’est pas prête. Même refus un an plus tard, lorsqu’elle fait la une du magazine du Monde https://www.lemonde.fr/m-actu/article/2018/10/12/adele-haenel-le-jeu-sacre_5368257_4497186.html. « La journaliste me demandait : “Qu’est-ce qu’il s’est passé sur Les Diables ?”, se souvient Christel Baras. J’ai appelé Adèle : “Tu en parles ou pas ?” Elle m’a dit non. » « Je ne savais pas comment en parler, et le fait que cela se rapproche d’une affaire de pédophilie rendait la chose plus compliquée qu’une affaire de harcèlement », explique aujourd’hui la comédienne.

    Le déclencheur viendra au printemps 2019. Avec le documentaire consacré à Michael Jackson https://www.youtube.com/watch?v=R_Ze8LjzV7Q

    , mais aussi en découvrant que Christophe Ruggia préparait un nouveau film dont les héros portent les prénoms de ceux des Diables. « C’était vraiment abuser. Ce sentiment d’impunité… Pour moi, cela voulait dire qu’il niait complètement mon histoire. Il y a un moment où les faux-semblants ne sont plus supportables », relève-t-elle. La comédienne redoute aussi que les actes qu’elle dit avoir subis ne se reproduisent à l’occasion de ce nouveau film, intitulé L’Émergence des papillons, et qui met en scène deux adolescents.

    Le scénario, que Mediapart s’est procuré, ne manque pas d’interroger. Il y est notamment question de violences conjugales, de « relations toxiques », de harcèlement au lycée, d’une liaison entre un adulte et une mineure et d’« une affaire de viol sur mineure ». Comme les autres films du réalisateur, ce long-métrage est « partiellement autobiographique, fortement inspiré de son adolescence », peut-on lire dans le dossier de demande de financement obtenu par Mediapart.

    Dans sa note d’intention, Ruggia décrit des personnages issus de « souvenirs réels [qui] se mêlent aux souvenirs racontés, fantasmés, réarrangés en fonction de son inconscient, de ses peurs ou de ses colères ». « Les prénoms, c’était un clin d’œil, un hommage aux Diables », explique à Mediapart le producteur Bertrand Faivre. Il dit avoir « gelé le projet, par précaution », en juillet, deux semaines après avoir appris l’existence de notre enquête. Il explique qu’il ne « travaillera plus avec Christophe Ruggia ».

    Le 18 septembre, à l’occasion de la sortie du film Portrait de la jeune fille en feu, dans lequel Adèle Haenel tient l’affiche, le réalisateur a posté sur son compte Facebook une photo d’elle issue du film, accompagné d’un cœur. Questionné sur le sens de cette publication, alors qu’il avait – d’après sa sœur – connaissance des accusations de l’actrice, Christophe Ruggia n’a pas répondu, s’en tenant à son démenti global. https://www.mediapart.fr/journal/france/171019/violences-sexuelles-l-actrice-adele-haenel-accuse-le-cineaste-christophe-ruggia/prolonger

    Pour Céline Sciamma, dans cette affaire, l’asymétrie de la situation aurait dû alerter : « Christophe Ruggia n’a rien caché. Il a publiquement déclaré son amour à une enfant dans des mondanités. Certaines personnes ont acheté sa partition de l’amoureux éconduit, qu’on allait plaindre parce qu’il avait le cœur brisé, qu’il avait tout donné à une jeune fille qui était en train de moissonner tout cela. »

    Adèle Haenel dit mesurer « la force folle, l’entêtement » qu’il lui a fallu, « en tant qu’enfant », pour résister, « parce que c’était permanent ». « Ce qui m’a sauvée, c’est que je sentais que ce n’était pas bien », ajoute-t-elle. L’actrice estime que son ascension sociale lui a en partie permis de briser le silence. « Même s’il est difficile de lutter contre le rapport de force imprimé depuis la jeune adolescence et contre le rapport de domination hommes-femmes, le rapport de force social, lui, s’est inversé. Je suis puissante aujourd’hui socialement alors que lui n’a fait que s’amoindrir », dit-elle

    La comédienne envisage sa prise de parole publique comme un nouvel « engagement politique », après son coming out https://vimeo.com/88660859

    sur la scène des César, en 2014. « Dans ma situation actuelle – mon confort matériel, la certitude du travail, mon statut social –, je ne peux pas accepter le silence. Et s’il faut que cela me colle à la peau toute ma vie, si ma carrière au cinéma doit s’arrêter après cela, tant pis. Mon engagement militant est d’assumer, de dire “voilà, j’ai vécu cela”, et ce n’est pas parce qu’on est victime qu’on doit porter la honte, qu’on doit accepter l’impunité des bourreaux. On doit leur montrer l’image d’eux qu’ils ne veulent pas voir. »

    Si l’actrice en parle publiquement aujourd’hui, insiste-t-elle, « ce n’est pas pour brûler Christophe Ruggia » mais pour « remettre le monde dans le bon sens », « pour que les bourreaux cessent de se pavaner et qu’ils regardent les choses en face », « que la honte change de camp », « que cette exploitation d’enfants, de femmes cesse », « qu’il n’y ait plus de possibilité de double discours ».

    Un constat partagé par la réalisatrice Mona Achache, pour qui il ne s’agit pas de « régler des comptes » ou « lyncher un homme », mais de « mettre au jour un fonctionnement abusif ancestral dans notre société ». « Ces actes découlent du postulat que la normalité siège dans la domination de l’homme sur la femme et que le processus créatif permet tout prolongement de ce principe de domination, jusqu’à l’abus », analyse-t-elle.

    Comme elle, Adèle Haenel entend aussi soutenir, par son témoignage, les victimes de #violences_sexuelles : « Je veux leur dire qu’elles ont raison de se sentir mal, de penser que ce n’est pas normal de subir cela, mais qu’elles ne sont pas toutes seules, et qu’on peut survivre. On n’est pas condamné à une double peine de victime. Je n’ai pas envie de prendre des Xanax, je vais bien, je veux relever la tête. » « Je ne suis pas courageuse, je suis déterminée, ajoute-t-elle. Parler est une façon de dire qu’on survit. »

  • #roman-feuilleton
    Trois écoles - Chapitre 5 [1/2]

    Résumé : Résident est en cours de recrutement par un ambitieux groupe révolutionnaire sans nom. Ailleurs l’Oncle François, ancien membre déchu explore la solitude dans l’échec et l’imposture. Et au milieu des montagnes lointaines, Derma, qui nourrit une rancœur réciproque envers ce même groupe, marche seule pendant des jours pour franchir une frontière invisible qui la sépare de la liberté.

    –-

    5. Asphalte noir, beige

    Cette décennie était un grand merdier intellectuel et économique.
    Depuis le sommet de l’ascenseur les hauts-fonctionnaires et les banquiers culpabilisaient la population plus bas de ne pas accepter bouche cousue les choix faits contre elle. « Réformes structurelles ». On exigeait que chacun⋅e fasse un mea-culpa permanent, le plus souvent en forme de reconversion professionnelle cyclique forcée ou de création de petites entreprises - vouées à l’échec face aux grandes centrales quasi-monopolistiques, sous peine de devoir accepter l’inacceptable : les postes pénibles tellement mal payés qu’on ne les confie pas à des robots trop coûteux, les cadences insensées qui vous explosent le système nerveux, les équipes dirigées comme du bétail. L’idéologie qui avait fini par devenir la norme faute de voie de sortie se résumait à ces quelques arguments extrêmement malhonnêtes, mais toujours valables parce que dirigés contre les plus pauvres et les étranger⋅es : vous coûtez trop cher, et tout ce qui vous arrive est de votre propre faute.
    On se demandait comment tout ça n’avait pas encore implosé. Il y avait des fissures, des éruptions. Paysage habituel qui s’étendait des salons aux trottoirs, gagnait même les couloirs.
    Les tyrans continuaient à se succéder au commandement de la nation par suffrage universel. Toujours issus de la haute-bourgeoisie, ou en lien avec elle. Plus ou moins d’extrême droite, plus ou moins ouvertement racistes, protectionnistes ou libéraux, même avec les accents écolos ou vaguement progressistes.

    Sans surprise, le régime s’était considérablement durci. La démocratie de façade tenait quelques garde-fous théoriques qui la différenciait sur le papier des dictatures, séparation des pouvoirs et libertés individuelles garanties essentiellement par des instances inutiles de réclamation en cas d’abus. Dans les faits les procureurs recevaient régulièrement des ordres depuis les ministères, et les préfets et commissaires avaient obtenu le pouvoir administratif d’abolir toutes sortes de libertés individuelles de façon occasionnelle, localisée et répétée.
    Les flics au bord de la crise de nerf se défoulaient sur tout ce qui ressemblait à des sous-citoyen⋅nes. Et toute initiative politique sortant du champ parlementaire avait de grandes chances d’être assimilée à du terrorisme.

    Dans la ville-métropole les pistes cyclables aménagées traversent la plupart des artères et permettent d’envisager la vie à vélo dans des conditions plus correctes que par le passé. Une des rares choses positives à mettre dans le bilan des grandes municipalités, qui par ailleurs compensent toujours le meilleur avec le pire, histoire de ne pas changer une longue tradition française d’entente avec les cartels industriels. À vélo mais sous les particules toxiques, faute de remise en question en profondeur, faire un pas en avant et deux pas en arrière étant devenu plus qu’un art pour les grandes villes dont le nom est aujourd’hui une marque, une image à entretenir.

    À chaque fois qu’elle passe sur le carrefour rebaptisé « PanoPtiCON » par un gros tag persistant, là où se croisent les principales voies cyclables de ce côté de la ville et où plusieurs caméras 360° articulées font de la reconnaissance faciale pour la police municipale, Gabrielle se pince mentalement. Porte-t-elle bien son masque à filtre contre la pollution ? Prétexte parfait pour garder l’anonymat sur la voie publique. Le temps de sa course à vélo au moins.

    Ce soir elle n’est pas en livraison, l’appli ne lui rappelle pas les délais toutes les minutes, mais elle ne voudrait quand même pas être trop en retard, pour changer. Là-bas elle ne connaît pas grand monde, et elle n’aime pas faire mauvaise impression la première fois.
    On l’a invitée pour témoigner des conditions de travail de son emploi principal, le dépôt dans lequel elle prépare des livraisons. Mais avec le peu de temps dont elle disposait à la sortie du taf, si les embouteillages automobiles continuent d’interférer sur les voies qui ne leur sont pas attribuées, elle risque de ne pas arriver à l’heure.

    Un automobiliste déboîte de la route pour remonter sur la large piste vélo et rouler quelques centaines de mètres en grillant toute la file.
    Ce qu’il n’avait pas prévu c’est que personne ne le laisserait revenir dans la circulation. Tout le monde s’énerve, klaxonne. Les gens pètent les plombs, sortent de voiture pour se menacer, s’envoyer des gifles ou démonter des rétroviseurs à coup de pied parfois. Débordements habituels. Pendant ce temps les vélos assez nombreux eux aussi sont obligés de s’arrêter pour contourner les véhicules en travers. Chaque fin de semaine la tension monte un peu. Mais du côté cycliste on dirait que les incidents de parcours ne créent pas les mêmes tensions. Entre deux roues on se parle beaucoup plus, il n’y a pas exactement la même compétition, du plus fort, du plus gros. Même si les hybrides et les triporteurs n’ont pas une très bonne réputation non plus parmi les rares « mollets » qui poussent encore entièrement à la sueur. Mais la route reste le domaine privilégié des voitures et une forme de solidarité entre en vigueur lorsqu’il faut se défendre contre des abruti⋅es protégé⋅es par une carrosserie qui voudraient vous renverser pour passer en force.

    Après le carrefour et un dernier passage très fréquenté la piste longe une ancienne voie de chemin de fer, et la circulation devient plus agréable, séparée des voitures par un grand terre-plein qui s’agrandit encore plus loin pour créer finalement une bifurcation éloignée du danger des moteurs. En dehors de la voirie des tentes plantées derrière des buissons servent d’habitations en dernier recours aux ombres qui habitent dans la rue.

    Cette fois Gabrielle aperçoit des silhouettes inhabituelles en petits groupes autour des tentes. Ce ne sont pas seulement les silhouettes fuyantes des SDF et des migrant⋅es qui vivent là. Quelques personnes qui ne ressemblent pas vraiment à des vagabond⋅es, certaines assises sur le bord de la voie vélo. Elle les voit de près en passant trop vite. Des gens « normaux » pour elle. Pas l’air hostiles ou en colère. Sûrement une journée spéciale, le rassemblement d’une association ou d’une ONG.

    Un pont sous lequel passent les vélos marque une sorte de limite. Après lui plus une tente.
    Ensuite la route à suivre change encore de contexte urbanistique, sortie de la voie vélo, pour devenir un petit dédale de raccourcis entre des immeubles et des maisons modestes, loin du flux continu. Des rues beaucoup moins large sous de petits immeubles aux façades de pierre ornées, un parc miniature à traverser. Quelques efforts d’attention sur des voies resserrées où ne passe qu’un seul véhicule à la fois, et elle peut bientôt mettre pied à terre. Devant le bâtiment squatté à deux étages qui sert de lieu de réunions pour différents collectifs elle garde son masque et attend qu’on lui ouvre.

    Elle n’est pas la plus radicale des partisanes de l’anonymat mais depuis que la pression devient intolérable au travail, et avec tout ce qui se passe dehors, elle sent que la colère qui bout en elle la relie malgré tout à des formes de violences dont elle ne se sentait pas proche jusque-là. Et la nécessité de se protéger un peu, de ne pas montrer son visage, juste ce minimum vital de défense, lui apparaît comme évidente, partagée.

    Le niveau de paranoïa lui aussi atteint des sommets, il n’y a pas que la colère qui monte.
    Apprendre de source vérifiée, par l’avocate qui a accès aux dossiers de la procédure, que les flics constituent des fichiers avec photos et relevés biométriques sauvages sur les poignées de porte et les affiches des lieux d’organisation collectifs, et s’en servent comme pièces à charge pour des arrestations, ça vous met dans un état d’esprit moins optimiste par rapports à vos droits. Même si la réunion de ce soir n’est pas publique, le sentiment d’être surveillé reste bien présent. Gabrielle garde même ses gants tant qu’elle n’est pas à l’intérieur, inconsciemment. Peur de laisser des traces dans l’espace de cette zone sous surveillance.

    Quelqu’un est descendu pour lui ouvrir. Une personne de plus qu’elle ne connaît pas dans ce lieu où elle n’est venue qu’une fois et qui lui est encore étranger. À l’intérieur elle attache son vélo sur un caddie vide, dans la pénombre d’une grande salle recouverte d’affiches de manifs et concerts où sont stockées des caisses d’affaires et du matériel sono. Un escalier en pierre et des bruits de conversations qui lui parviennent d’en haut. Le bâtiment n’est pas tout neuf, on voit bien aux poignées de portes démodées, aux plinthes en bois écaillées et moulures usées du plafond que l’endroit n’a pas été rénové ou occupé depuis très longtemps. Les espaces sont aussi beaucoup plus larges que dans un immeuble d’habitation ou dans un local associatif, le luxe.

    À l’étage quand s’ouvre une des nombreuses portes, Gabrielle aperçoit Claire, qui a organisé la rencontre de ce soir et discute debout avec un petit groupe :
    – … Oui c’est horrible ce qui s’est passé, les flics ont d’abord cassé une fenêtre volontairement et ensuite ils ont fait un tir avec un lanceur de grenade lacrymo à l’intérieur du bâtiment, pour se venger après la manif…
    Elle s’interrompt, elle l’a aperçu et comme elle en a l’habitude fait tout pour la mettre immédiatement en confiance.
    – Gabrielle, bonsoir, comment ça va ? Théo voici Gabrielle dont je t’ai parlé.
    Un autre inconnu. Claire continue dans le rôle d’intermédiaire :
    – Théo est la personne dont je t’ai parlé qui écrit pour le journal local d’enquête.
    – Bonsoir Gabrielle, ravi de te connaître.
    Elle se souvient de ce que Claire avait raconté au sujet du journal :
    – C’est vous le journaliste sans carte de presse ?
    – Oui, mais aucun de nous n’a la carte de presse dans le journal. Et personne n’en veut d’ailleurs.
    Gabrielle ne sait pas trop quoi répondre. Il continue, pour essayer de la mettre à l’aise :
    – On préfère se concentrer sur les histoires qu’on suit plutôt que sur les intérêts de la profession, qui demandent de faire beaucoup de concessions. C’est une façon de résister aux conflits d’intérêts, de rester libre de parler de tout ce qu’on veut.

    Claire finit rapidement les présentations et incite tout le monde à s’installer autour des tables rassemblées au milieu de la pièce pour ne pas perdre trop de temps.
    Un bref cercle de présentation. Six personnes donnent à tour de rôle un aperçu du contexte ou des envies qui les animent. À son tour Gabrielle hésite un peu puis va directement à l’essentiel :
    – J’ai deux travails, je suis opératrice de commande la journée et livreuse à vélo quand j’ai du temps libre, pour compléter mon premier salaire. C’est Claire qui m’a invitée à venir ce soir, je suis entrée en contact avec elle par rapport à la situation sur le dépôt qui devient invivable pour moi, du fait que je refuse le puçage. J’en parlerai après non ?
    – Oui si tu veux bien, comme ça on peut finir les présentations rapidement. Juste après on fera un tout petit point sur ce qu’on avait envisagé pour mettre en lumière ce qui se passe avec toi, mais ça sera rapide, et ensuite tu pourras nous raconter plus en détail ce que tu vis…
    – Pas de soucis.

    Plusieurs personnes se présentent déjà comme militant⋅es. Une notion qui reste encore vague pour elle qui se demande quels domaines et quelles valeurs particulières recouvrent ce terme, comme si on se réclamait d’une profession ou d’une tradition. Ou d’un parti politique. Pour l’avocate elle sait à quoi s’attendre. Elle rajoute militante après son métier, mais Gabrielle l’a vu plusieurs fois, elle sait qu’elle est sincère, à l’écoute, et elle en a déjà aidé d’autres. Mais Gabrielle a quand même moins de méfiance envers celles et ceux qui ne se définissent pas d’emblée comme des militant⋅es. En ce qui concerne l’espèce de journaliste, elle n’a pas encore un mauvais ressenti. Le type n’a pas l’air d’appartenir à un autre monde complètement séparé du sien, ça reste quelqu’un qu’elle pourrait qualifier de normal, pas un arrogant.

    Claire anime la discussion et prend des notes, pendant que quelqu’un s’occupe d’inscrire les tours de paroles et de les distribuer à celles et ceux qui se signalent en levant la main. Elle présente rapidement l’agenda et les intentions communes :
    – On avait d’abord pensé à tout relier aux décisions prochaines du parlement Européen à propos des amendements sur la biométrie, qui sont une manière déguisée de faire entrer la biométrie au travail dans un cadre juridique non contraignant. C’était mon idée mais après discussion ça paraît un peu bancal parce qu’on ne sait pas si la décision va être reportée ou non, ni si on aura l’occasion de s’en réjouir, ou si ce sera couvert par les grands médias ou pas du tout. On pourra en rediscuter entre nous ce soir. Mais ça n’est pas le plus important, ce qui importe d’abord c’est de trouver une dynamique commune entre les différents collectifs et assos représentées. Je pense que la diversité des profils et des expériences ça peut être un atout pour faire quelque chose de fort. Avec Théo du journal local Babel Bloc on avait initialement pensé à faire un reportage ou un dossier sur le puçage. Et puis en discutant avec les autres l’idée est venue d’essayer vraiment de rassembler aussi bien les militant⋅es habitué⋅es que les gens qu’on n’a jamais vu, non seulement pour rendre visible le dossier qu’on va publier, mais aussi permettre plus largement une rencontre entre les travailleurs et les travailleuses directement concerné⋅es et toutes les personnes qui se sentent également concernées mais à l’extérieur des lieux de travail où ça se passe actuellement. Théo tu veux ajouter quelque chose ?
    – Oui, alors on n’en a pas encore discuté clairement avec Gabrielle pour voir comment faire cette enquête, mais quelle que soit la forme qu’on donnera au projet écrit, que ce soit une vraie grosse enquête ou un bref article anonyme sur les conditions de travail, on tient à s’engager en tant que journal indépendant sur cette histoire. Pour nous ça veut dire suivre l’évolution de la situation et mettre à disposition une tribune pour relayer les points de vue et les prises de paroles des gens qui travaillent dans ces conditions-là. On est prêt⋅es à mettre la pression sur le long terme aussi, avec l’influence relative qu’on a, mais qui n’est pas négligeable, parce que même les élites, les patron⋅nes et les « influenceur⋅es » sont au courant quand on dit quelque chose, soit parce que quelqu’un de leur entourage l’a lu, soit parce que ça parvient jusqu’à eux indirectement dans les canaux d’informations qu’ils et elles consultent. Et on est prêt⋅es à s’engager aussi en cas de bataille judiciaire, et donc à ne pas se taire sous la menace de poursuites non plus. Voilà ce qu’on voulait apporter.

    Claire reprend :
    – Est-ce qu’on peut évoquer rapidement les autres initiatives ? Je vous laisse en parler.
    Effectivement il y a d’autres idées autour de la table. Une « militante » déclare qu’elle veut aider à monter une caisse de solidarité spécifique pour cette cause. Elle fait partie d’une caisse plus générale qui existe déjà. Gabrielle n’en a jamais entendu parler. Elle comprend l’idée, mais tout ce qui touche à l’argent l’inquiète par expérience. Elle décide d’exprimer ses doutes plus tard. Un homme qui fait partie de l’organisation du squat propose un soutien plus logistique, sur la durée, avec la possibilité de mettre à disposition la grande salle qui se trouve en bas pour organiser des événements, projections, discussions, concerts de soutien ponctuellement pour récolter de l’argent, et une cuisine équipée correctement pour servir beaucoup de couverts. Il assure même que plusieurs personnes du lieu seraient prêtes à venir cuisiner de façon bénévole à l’occasion.

    C’est étrange. Tous ces gens ont l’air sincères mais il y a un écart tellement grand entre l’indigence des conditions habituelles et le soudain déferlement de possibilités, dans lesquelles tout à l’air plus facile, désintéressé, et à une échelle plus grande que celle qu’on peut atteindre seule... Gabrielle comprend intellectuellement que tout ce qui est envisagé pourrait aider à améliorer un peu les choses pour elle. De l’aide gratuite. Vraiment gratuite ? Elle est retenue à distance par une double méfiance qui la laisse un peu froide et sceptique : elle n’a jamais rencontré personne qui soit réellement désintéressé. Et ces gens ne savent peut-être pas de quoi ils parlent quand ils évoquent le fait de résister à des menaces judiciaires. Avoir des amendes à payer qui sont saisies directement sur votre compte ça calme vite.

    On en revient à elle. Claire l’invite à raconter ce qui a déjà été dit dans le secret professionnel de son bureau d’avocat.

    Alors elle recommence depuis le début, avec les précisions sur sa situation, pour que tout le monde comprenne bien : elle qui vit seule et n’a pas d’enfants à charge, tout ce qu’elle fera elle peut l’assumer. Elle sait qu’elle ne fera pas porter un poids à ses proches et qu’elle n’a rien à perdre. Mais à l’entrepôt c’est différent. Les collègues qui lui marchent dessus elle ne leur en veut pas vraiment au fond, chacun⋅e doit sauver sa famille avant tout.

    – Quand ils vous demandent si vous acceptez qu’ils vous mettent le tag dans la main, c’est une tout petite pastille comme un grain de riz, vous avez le droit de dire non. Ils le savent que vous avez le droit de refuser. Donc ils ne vous présentent pas la chose comme si c’était obligatoire. Mais par contre, ils vous font déjà bien voir les avantages que ceux qui l’ont gagnent sur ceux qui ne l’ont pas. Ça commence par les primes au rendement, que vous obtenez plus facilement parce qu’avoir le tag ça augmente votre vitesse dans à peu près tout. Sans le tag vous aurez moins de rendement donc moins de primes, ça c’est obligé. Mais comme ça représente pas forcément des grosses sommes vous vous dîtes que ça va aller. Et ensuite ils vous expliquent le système des rotations par équipe, et ils vous présentent ça sous l’aspect statistique de la chose, d’abord en vous disant que ça sera moins agréable pour vous parce que vous allez toujours hériter des tâches ingrates que les autres vont vous refiler à cause du fait que vous les retardez et que le score de leur équipe sera impacté par vos mauvais résultats, surtout au début pendant la formation, et puis après ils commencent à essayer de vous culpabiliser encore plus en parlant de l’aspect collectif, des résultats en général et de la performance de l’entreprise. Voilà donc là c’est seulement le briefing à la période d’essai, c’est ce que eux-mêmes vous disent quand vous commencez, avant même d’avoir fait un choix définitif pour accepter le tag ou pas. Mais ce qu’ils vous disent là c’est qu’une petite partie de ce qui se passe en vrai, dans les équipes mais aussi de la part de la hiérarchie, qui fait tout pour vous casser ensuite, à l’embauche, dans le but de vous faire accepter d’avoir l’implant. Mais moi je vais vous dire un truc, c’est même pas tant cet implant la cause de tout ce qu’on doit endurer là-bas, parce qu’il faut bien savoir que dans la situation actuelle, avec le chômage qu’on a, pour un qui part il y en a dix qui attendent derrière la porte pour cet emploi. Ce qu’ils veulent au fond c’est pas tant que vous ayez l’implant, mais c’est que vous acceptiez l’idée de la soumission à l’entreprise et de toutes les pratiques qu’on va vous demander de mettre en place par la suite. L’implant c’est en quelque sorte le stade ultime de la soumission à la politique de cette entreprise, mais c’est surtout pour moi le signe que tant qu’il y aura le chômage et la misère il y aura des gens prêts à accepter n’importe quoi pour survivre. Et eux, les patrons, qu’on ne voit jamais, ils savent très bien qu’ils peuvent en profiter pour faire ce qu’ils veulent…

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    > Début du #roman #trois_écoles : https://seenthis.net/messages/803202

  • #roman-feuilleton
    Trois écoles - Chapitre 4

    Résumé : Un groupe révolutionnaire sans nom recrute un nouveau participant pour un projet d’ampleur, pendant qu’un membre déchu du même groupe cherche une voie dans l’échec perpétuel et l’imposture. Derma, elle qui nourrit une rancœur réciproque contre le groupe, est en fuite et marche depuis la veille dans les montagnes rocheuses pour traverser une frontière invisible qui devrait la rapprocher de la liberté.

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    4.

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    Actualités et divertissement :10 Affaires et industrie :5 Autre :3 Éducation :8 Famille et relations :25 Fitness et bien-être :2 Gastronomie :6 Passe-temps et activités :3 Personnes :9 Shopping et mode :16 Sport et activités d’extérieur :7 Style de vie et culture :14 Technologie :18 Voyages, lieux et évènements :13

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    En poste, vous avez pour missions de :
    – réceptionner, contrôler le stockage et l’inventaire des marchandises.
    – établir, via l’outil informatique, les documents de réception et d’expédition.
    D’autre part, vous avez la responsabilité de :
    – Surveiller l’aménagement de l’espace et l’organisation des stocks par les véhicules automatisés.
    – vous repérer dans les stocks afin d’atteindre des marchandises précises dans un temps réduit.
    – conduire un chariot élévateur (type 3 et/ou 5), en respectant les règles de circulation et les consignes de sécurité.
    – répondre aux sollicitations de la clientèle et à travailler en magasin, en relation avec le personnel de vente.

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    Objet : Avoir de l amour avec toi
    Bon apres-midi !,etes-vous ici ? Je m appelle Aleksandra. Ma ville est Odessa,c est une ville assez grande. Les hommes sont egoistes,je vous ecris, je pense que vous etes different d eux. Je serai 42 ans, maintenant je suis I 41,mais je suis toujours celibataire, je n’ai pas de homme. J ai vu beaucoup d hommes sur les sites de rencontres,mes yeux se sont concentres sur vous. Je n ai jamais cherche quelqu un sur Internet,je ne sais pas comment commencer ma lettre pour vous. Il y a longtemps que mon mari est decede il y a longtemps, ma fille adulte et a sa propre vie. J ai un bon travail, mais je suis seul,ici a Odessa. Maintenant il fait froid, bientot la nouvelle annee, mais mon humeur est positive ! J aime me detendre au coin du feu dans la foret,j aime marcher sur la plage. J ai decide d ajouter une photo de moi a cette lettre,vous en pensez quoi ? Quels types de vacances preferez-vous ? Si vous etes interesse par moi,ecrivez-moi une reponse. Je serais heureux si notre correspondance continuait.lSi notre correspondance continue, je serai heureux. J attendrai votre reponse le plus tot possible, bien que je ne puisse pas etre en ligne tous les jours. Cordialement, Aleksandra !
    Pièce jointe : bruk35fcevwjfb.jpeg

    *extracted data :
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    > +34 972 523 158
    > Tu recevras le même message ici une fois par semaine, tant que je peux maintenir.

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    Extrait de dossier scolaire
    N° de référence : 863 564 368 A

    Semaine 15 
    – Mardi : manque de respect envers la professeure de Français (prof. principale). Affronts en cours d’Histoire.
    – Jeudi : attitude irrespectueuse devant le drapeau. Différents épisodes irrespectueux vis-à-vis des professeur(e)s pendant la journée.
    – Vendredi : irrespect ostentatoire pendant le devoir national de fin de journée. Refuse de réciter les paroles de l’hymne national.

    Le chef d’établissement, eu égard au comportement irrespectueux envers l’équipe d’enseignement et les symboles de la République, prononce la sanction suivante à l’encontre de l’intéressé :

    Blâme

    La sanction sera accompagnée d’une mesure d’accompagnement et de responsabilisation.

    ////////////

    Convergence des patterns : un diamant qui vise la zone des 220 000 et un bearish bat pattern qui se déclencherait vers 220 000. Pour cela , il faudra sortir par le haut du triangle et du canal descendant. Une fois atteint la zone des 220 000, le cours pourrait aller chercher les 175 000 $ (objectif du bearish bat pattern).
    Sidenote : We’re completely outside of the bollinger bands, forming the rounded top on macd, and about to flatline on RSI, as far as the most common indicators on 1W go.

    ////////////

    AI Model Application #8
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    > Début du #roman #trois_écoles :
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  • #roman-feuilleton
    Trois écoles - Chapitre 3 [partie 2/2]

    Résumé : Un groupe révolutionnaire sans nom recrute un nouveau participant pour un projet d’ampleur, pendant qu’un membre déchu du même groupe cherche seul une nouvelle voie dans l’échec perpétuel et l’imposture. Derma, elle, est en fuite et marche depuis la veille dans les montagnes rocheuses pour traverser une frontière invisible qui devrait la rapprocher de la liberté.

    –-

    Sur cette pente sans fin la solitude n’inspire qu’une angoisse croissante, sourde, à mesure que l’ennui grandit lui aussi. La répétition des gestes est devenue un endolorissement et Derma n’arrive plus à se projeter dans ses pensées. Tout ce qui existe c’est la distance, elle occupe tout l’univers et on ne peut pas contourner la plénitude de sa présence. Et sa progéniture directe, le désespoir, se cache derrière tous les morceaux du paysage. Derrière ce rocher coupé en deux, grand comme un géant. Dans la poussière qui ternit ses chaussures de loisirs. Dans les rayons du soleil qui scintillent et dans l’aveuglement qu’il produit par intermittence, rapide et piquant, qui vient se jeter dans son œil par à-coup toutes les secondes…

    Mais c’est le soleil qui fait ça  ? Non, il y a un truc qui fait clignoter la lumière du soleil. Quelque chose bouge loin dans le désert. Il y a du mouvement, quelque part.

    Pour Derma la pensée de tomber sur une présence hostile n’est même plus assez effrayante pour faire de l’ombre à l’espoir infime d’être témoin du mouvement de la vie et de tout ce qu’elle a d’aléatoire, de surprenant… Qu’il se passe quelque chose, c’est tout ce qu’elle désire maintenant, alors que l’après-midi touche à sa fin et que le soleil ne va pas tarder à incliner sa course vers le sol.
    Comme pour signifier un peu plus clairement que les caractéristiques du vivant pourraient être réunies là-bas, où la lumière clignote, un léger creusement apparaît au milieu des cailloux, une légère usure qui trace maintenant une esquisse de sentier, discontinu mais dirigé assez droit vers l’avant. Ce nouvel élément au milieu du vide est d’abord accueilli comme le réconfort d’un repère familier par Derma qui n’avait besoin que d’un peu de changement pour se remotiver. Mais à mesure que le réconfort léger s’efface et qu’elle prend conscience du ridicule de ce basculement d’état d’esprit déclenché par un si petit signal, d’autres pensées affluent.

    S’il y a un chemin c’est qu’il y a peut-être des humains, et s’il y a des humains il y a toujours un risque de tomber sur Eux, ou d’être dénoncée, ou bien à nouveau capturée, par d’autres. Elle voudrait se rassurer avec le souvenir de l’hospitalité immense que les gens vous témoignent au bled et se dire que toutes les cultures paysannes reculées sont ainsi hospitalières par nature, que si elle tombe sur la population authentique elle sera bien accueillie. Mais elle ne sait pas, elle n’en sait rien, raisonner avec des généralités pareilles lui semble maintenant aussi délirant que de croire qu’une chèvre seule a tracé ce chemin... Peut-être un troupeau de chèvres alors  ? Mais s’il y a un troupeau il y a un élevage, des humains... Il faut arrêter de raisonner. Il n’y a rien d’autre à faire que d’avancer toujours au même rythme. Elle suit la trace faite de pierres assez écartées pour pouvoir poser son pied de façon stable au milieu. Ça lui permet de mieux marcher, d’aller un peu plus vite.

    Au loin le reflet du soleil clignote toujours, mais parfois la lumière disparaît. C’est peut-être parce que l’orientation change en avançant, pourtant Derma malgré sa perspective réduite et ses sens affectés estime que le chemin est encore orienté plus ou moins en face du point qui l’attire. Elle se rend compte aussi que le soleil va baisser. Il lui reste quelques heures de jour mais dès qu’un abri potentiel se dessinera il faudra qu’elle le prenne en considération pour s’arrêter assez tôt et ne pas risquer de passer la nuit dans un espace découvert. Le vent se lève, ça fait un moment qu’elle ne faisait plus attention au souffle irrégulier qui passe sur elle et la protège un peu de la chaleur excessive, mais maintenant elle peut sentir que la force de l’air augmente, sûrement à cause de la température générale qui baisse avec le soleil qui commence à décliner.

    Au bout d’une heure encore à se demander quand est-ce qu’elle va s’arrêter pour la nuit, un gros bloc de forme ronde apparaît au-dessus du chemin dans un petit surplomb sur la gauche. Tellement rare et inhabituel qu’on pourrait se demander si une intention l’a fait pousser là. Il reste bien encore une heure de jour déclinant, mais l’occasion est parfaite pour s’arrêter. Il faut encore inspecter l’endroit pour en tirer le meilleur parti. Derma abdique déjà en faveur d’un repos mérité, et sort du sentier pour monter vers le rocher autour duquel elle tourne pour trouver une place à dormir. La face arrière lui parait spontanément accueillante, il y a moins de pierres par terre et en creusant un peu elle pourrait se faire un espace plan dans la poussière moins blessante que les cailloux. Il faut encore prévoir l’orientation du soleil le matin, et réfléchir : est-ce qu’il vaut mieux être réveillée sous la lumière directe du soleil, qui aura le mérite de réchauffer après le froid glacial du petit matin, ou est-ce que l’ombre est toujours plus réparatrice après des journées à subir le feu des rayons  ? Elle sait que seule l’expérience lui permettra de trancher la question, mais trouve un compromis évident et opte pour l’orientation en plein soleil d’abord, avec possibilité de se déplacer ensuite à l’ombre si le jour est déjà trop lourd de bon matin.

    Par chance, d’après la trajectoire du soleil qu’elle a bien observé, la place qu’elle se réservait déjà mentalement derrière le rocher est orienté plutôt Nord-Est. De toute façon elle préfère ne pas passer la nuit en vue du côté du chemin.

    Quand elle s’est dégagé un trou en évacuant la poussière de rocaille, le soleil baissant arrive déjà à la limite des crêtes. Plus vite qu’elle ne l’imaginait, tout est transformé par la lumière changeante.
    Allongée, elle contemple la fin temporaire de son supplice, la fin de la journée d’effort. Elle peut enfin reposer tous ses muscles, recroquevillée par terre, tous ses membres éprouvés par les mouvements répétés à l’infini. Les couleurs rougeoyantes dans ce coin du monde abandonné sont un spectacle merveilleux. Une chance unique, simple, oubliée. Mais c’est aussi la fin de tout ce qui existe, à mesure que les couleurs chaudes baissent, écrasées par le gris froid de l’obscurité qui avale tous les souvenirs de ce qu’étaient même le relief et les solides du terrain alentour. La nuit envahit l’espace. Pas une nuit de pleine lune qui révèle les ombres et vous laisse voir le monde bleu. La lune noire. Cette nuit là c’est l’aveuglement, la perdition.
    Quand la dernière ligne de lueur est descendue loin au fond du vide derrière les hautes montagnes, que l’environnement bascule entièrement dans l’absence, il n’y a pas de sentiment plus froid que cette solitude absolue au milieu de la nuit naissante.
    Abandonnée.

    Être isolée, dormir à même le sol froid, là où personne ne vit, là où vous n’existez pour personne, il faut l’avoir vécu pour ressentir à quel point ça vous glace les os, le cœur. Il n’y a que le sommeil pour soulager de cette angoisse de n’avoir plus rien. S’immerger vite et sans résister pour avoir une chance de ne pas être atteinte trop profondément par la glaciation des sentiments, celle qui peut vous abîmer l’état d’esprit pour longtemps.

    Mais quand elle ferme les yeux pour s’abstraire, des flashs en stries blancs lui descendent derrière les paupières, entre l’œil et la peau, à chaque mouvement de ses globes. Comme des coupures horizontales qui brûlent un peu et disparaissent. Et à chaque effort pour les tenir closes ces paupières, qui sont tout ce qu’elle a pour se protéger, derrière ce rideau des tas de galets ou de formes à pointes se découpent en surimpressions nerveuses et électriques. Elle fronce un peu plus les sourcils et serre ses paupières intensément, pour estomper les illusions. Au bout d’un moment elle s’y habitue, ou alors c’est le sommeil qui la gagne, et elle oublie les points blancs.
    Dans une autre sorte d’inflammation qui la traverse comme une pointe elle revoit des visages qu’elle ne voudrait pourtant pas invoquer ici. Enveloppés dans un sentiment glacé qui perce le ventre lui aussi.
    O.G., Sabine, Brahim.
    Ce soir même un lien amer paraîtrait pouvoir remplir à bon escient le vide laissé partout dans la nuit. La nature des sentiments n’a plus d’importance, amour, haine. Il faut s’accrocher à quelque chose de sensible pour parvenir à se laisser aller dans le sommeil, sans quoi d’autres choses viendront prendre la place qui est laissée vide. Pas d’importance que la confiance et l’affection qu’elle avait données aient été jeté par terre avec la cause. Seule la flamme d’un souvenir encore vibrant compte. Tout ce qui survit dans ce froid c’est l’intensité rougeoyante des images sensibles. Et ce souvenir-là, même la guerre ne l’a pas effacé.

    Plusieurs fois cette nuit elle a connu l’horreur de se réveiller perdue, glacée, les doigts de pieds et les oreilles durcis par le froid, le désespoir de ne pas savoir si elle réussira vite à se rendormir pour disparaître à nouveau.

    Au petit matin, la lumière rejaillit depuis un autre versant du décor. Après le moment le plus froid qui précède le jour elle se réveille une nouvelle fois et sent que l’atmosphère se réchauffe.
    C’est la période où dormir devient le plus facile pour elle, parce que toute la fatigue accumulée de s’être mal reposé pendant des heures rend le sommeil très lourd, mais c’est aussi dès maintenant qu’elle devrait se relever et marcher. Elle ne peut pas encore. Une heure de repos en plus lui fera du bien.

    Le soleil dépasse à peine entre les sommets. Elle ouvre les yeux, reconnaît avec soulagement l’énergie qui va la pousser plus loin, toujours présente en elle. Sans perdre plus de temps il faut se remettre à avancer. Elle s’assure qu’elle ne laisse rien sur place, les deux bouteilles en plastiques sont toujours rangées dans les grandes poches de sa veste. C’est tout ce qu’elle possède, avec les morceaux de pain dans une autre poche. Debout rapidement, elle prend la précaution de faire tourner ses articulations pendant une minute pour se chauffer, puis les étire un peu. Une attention peut-être dérisoire, mais on ne sait jamais. La marche reprend.

    Elle descend sur le chemin et repart. Pendant un moment elle n’avait pas encore pensé à chercher son repère, mal réveillée, les idées pas vraiment en place, avançant comme une machine qui ne sait rien faire d’autre. Mais en relevant la tête le signal lumineux clignotant s’impose à nouveau, ce qui la rassure un peu. Au moins si les choses ne changent pas vraiment, elles ne se dégradent pas non plus pour l’instant.

    Tout le matin elle aligne les kilomètres dans la même monotonie de rythme et de paysage que la veille. Les cailloux frisent le cuir de ses baskets. Le vent s’agite par cycles. Mais depuis peu le chemin approximatif tracé dans le sol semble remonter. En fait le terrain en pente semble être maintenant axé un peu de travers autour de la ligne apparemment droite du sentier, et il faut marcher légèrement sur le côté en montant. Tout au fond, l’emplacement du clignotement a changé aussi. La zone de repère n’est plus tout à fait la même image immuable que la veille. Derma ne saurait pas dire ce qui est différent, mais ça doit être le signe qu’elle n’est plus très loin.

    La pente augmente et devient plus dure à gravir, surtout avec toute la fatigue qu’elle a accumulée dans les jambes. Et puis le signal a disparu, elle ne s’en est pas rendu compte tout de suite, mais là c’est évident.

    Elle raisonne, elle est sûrement située trop en dessous de l’angle de vision qu’elle avait avant ça, à cause de la pente, mais le fait d’imaginer qu’elle a peut-être raté cet objectif, ou qu’il ait disparu pour de bon l’attriste brutalement. C’était tout ce qu’elle avait jusqu’ici. Elle se ressaisit, et remet ses forces dans la progression autant qu’elle le peut, décidée à arriver en haut du sentier avant de se laisser aller au pessimisme néfaste pour elle.

    Il lui faut encore quinze ou vingt minutes de détermination à se hisser sur de petits escarpements angulaires, entre des roches aussi grosses qu’elle taillées par des éboulements millénaires, et juste après un dernier surplomb de rochers imposants elle débouche enfin sur un petit pic. Elle domine maintenant le pays. Le chemin continue derrière au milieu d’un plateau étroit qui s’étend plus bas et disparaît entre de nouveaux flancs de pierres à quelques kilomètres. Et tout autour d’elle, sur le sol, des débris métalliques de toutes tailles qui font probablement partie des restes d’un avion ou d’une fusée.

    À la vue de tous ces débris, visiblement abandonnés, et sans la moindre présence humaine aussi loin que l’étendue devant elle lui permet de le voir, ne sachant plus s’il faut s’en réjouir ou pleurer, Derma se sent d’abord profondément découragée, parce que derrière le vide il y avait encore le vide et la solitude, et que rien ne garanti qu’elle en sortira.

    Vidée par ses émotions, affamée par les efforts, elle se laisse tomber au sol sur le plus gros rocher et ne peut rien alors contre le vide qui retourne ses pensées. Difficile à cet instant précis de savoir quelle doit être sa prochaine motivation. Difficile de choisir, de faire un effort coûteux pour chercher à quoi s’accrocher maintenant, alors qu’il semble ne plus rien y avoir ici. Elle a beau regarder devant elle, sur les reliefs qu’on pourrait recenser et nommer sans peine depuis cette position en hauteur elle ne voit pas encore de changement, pas de séparation, aucune ligne au-delà à laquelle croire. Toutes ces souffrances pour un tracé imaginaire.
    À cinq mètres d’elle, au bord du précipice, un débris plus gros que les autres, avec une plaque en métal brossé suspendue verticalement au reste d’un mécanisme lâche, que le vent ballotte et qui revient toujours dans sa position de départ comme si un ressort la repoussait. La plaque abîmée bouge à cause des faibles mouvements du vent qui l’empêche de rester inerte comme tout ce qui repose au sol. Mais elle revient toujours à sa position morte. Sous l’orientation parfaite du soleil qui se déverse là du soir au matin pour la faire briller.

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  • #Crises sociales, crises démocratiques, crise du #néolibéralisme
    21 OCTOBRE 2019
    PAR #ROMARIC #GODIN

    Les tensions sociales dans le monde ont un point commun : le rejet des #inégalités et de la perte de contrôle démocratique. Le moteur de la #contestation pourrait bien être la perte de pertinence face aux défis actuels du néolibéralisme, qui aggrave sa propre #crise et ouvre la porte à l’affrontement.

    Les militaires dans les rues de Santiago du #Chili, la place Urquinaona de #Barcelone en flammes, des barricades qui hérissent les rues de #Beyrouth… Pendant que la France politique et médiatique se passionne pour un voile, le monde semble s’embraser. Car ces scènes d’#émeutes violentes qui ont marqué les derniers jours ne sont pas isolées. Elles viennent après des scènes similaires en #Équateur, en #Haïti (où le soulèvement populaire se poursuit), en #Irak, en #Égypte, en #Indonésie, à #Hong_Kong, en #Colombie… Sans compter les mouvements moins récents au Zimbabwe, au Nicaragua, en Roumanie et en Serbie durant l’hiver dernier ou, bien sûr, le mouvement des #gilets_jaunes en France.

    Évidemment, il est possible de ne voir dans tous ces événements que des mouvements locaux répondant à des cas précis : la pauvreté endémique en Haïti, la persistance du militarisme de la droite chilienne, la dollarisation partielle ou totale des économies équatorienne et libanaise, le refus de l’#Espagne de reconnaître l’existence d’une « question catalane » ou encore l’aspiration démocratique de Hong Kong. Toutes ces explications sont justes. Mais sont-elles suffisantes ? Les mouvements sociaux ou démocratiques locaux ont toujours existé, mais qu’on le veuille ou non, la particularité du moment est bien qu’ils surgissent au même moment. Immanquablement, cet aspect contemporain des #révoltes sur les cinq continents amène à penser qu’il existe bien un lien entre elles.

    Le néolibéralisme veut vivre et aggrave sa propre crise

    Ce lien pourrait bien se trouver dans la grande crise dans laquelle le monde est entré en 2007-2008. Au-delà de ce qu’en retiennent la plupart des observateurs, le « grand krach » qui a suivi la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008, cette crise est bien plus profonde et elle s’est poursuivie jusqu’à nos jours. Car ce n’est pas une simple crise financière ou économique, c’est la crise d’un mode de gestion du capitalisme, le néolibéralisme, qui se fonde sur la mise au service du capital de l’État, la financiarisation de l’économie et la marchandisation de la société.

    Comme celle des années 1930 ou 1970, la crise actuelle remet en cause profondément le fonctionnement contemporain du capitalisme. Ces crises sont souvent longues et accompagnées de périodes de troubles. Comme l’a montré l’historien Adam Tooze dans Le Déluge (Les Belles Lettres, 2015), la crise de 1929 n’est pas le début d’une perturbation du capitalisme, laquelle a commencé pendant la Première Guerre mondiale et n’a réellement trouvé son issue qu’après cette Grande Guerre. Quant au néolibéralisme, il ne s’est imposé que dans les années 1990, vingt ans après le début de la crise de l’ancien paradigme.

    Aujourd’hui encore, la crise est longue et s’approfondit à mesure que le néolibéralisme se débat pour ne pas mourir. Or en voulant survivre, il pousse le monde dans l’abîme. Car, certes, le néolibéralisme a survécu au choc de 2008 et il a même pu revenir après 2010 pour proposer comme solutions au monde l’austérité budgétaire et les « réformes structurelles » visant à détruire les protections des travailleurs et des plus fragiles. Mais en cherchant à rester dominant, le néolibéralisme a encore approfondi sa propre crise.

    Le premier salut de ce système économique mondial a été en effet une fuite en avant dans la croissance menée principalement par un régime chinois soucieux de continuer à alimenter la demande occidentale, dont vit son système économique. Et cette fuite en avant s’est traduite par une surproduction industrielle inouïe qui n’est pas pour rien dans la dégradation brutale de la situation climatique actuelle. Quelques chiffres le prouveront aisément. La Chine produit en deux ans plus d’acier que le Royaume-Uni, qui fut longtemps le premier producteur mondial, en 150 ans et plus de ciment que les États-Unis au cours de tout le XXe siècle. Cette stratégie a échoué. Elle a conduit à un ajustement de l’économie chinoise qui a frappé directement ses fournisseurs émergents, du Brésil à l’Argentine en passant par l’Équateur et le Venezuela. Tous ont vu disparaître la manne des matières premières et ont dû ajuster leurs politiques.

    L’autre moteur de la sauvegarde du néolibéralisme a été la politique monétaire conçue comme un moyen d’éviter toute relance budgétaire dans les pays occidentaux, mais qui, en réalité, n’est parvenue à sauver que le secteur financier et les grands groupes multinationaux. Ce plan de sauvetage du néolibéralisme a profondément échoué. La croissance mondiale n’a pas redécollé et la productivité est au plus bas malgré la « révolution technologique ». Le secteur privé investit trop peu et souvent mal. Depuis quelques mois, l’économie mondiale est entrée dans une phase de nouveau ralentissement.

    Dans ces conditions, l’application continuelle des réformes néolibérales pour sauvegarder les marges des entreprises et les revenus des plus riches a eu également un effet aggravant. On l’a vu : les profits sont mal ou peu investis, la productivité ne cesse de ralentir et la richesse à partager est donc moins abondante. Mais puisque, pour réagir à ce ralentissement, on donne encore la priorité aux riches et aux entreprises, donc à ceux qui investissent mal ou peu, alors les inégalités se creusent encore plus. Dans cette logique, dès qu’un ajustement doit avoir lieu, on réclame aux plus modestes une part d’effort plus importante : par une taxe proportionnelle comme celle sur les appels Whatsapp au Liban, par la fin des subventions pour les carburants en Équateur ou en Haïti ou encore par la hausse du prix des transports publics au Chili. Toutes ces mesures touchent de plein fouet les besoins des populations pour travailler et générer des revenus.

    Quand bien même le différentiel de croissance rapprocherait les économies émergentes de celles de pays dits plus avancés et ainsi réduirait les inégalités au niveau mondial, dans tous les pays, les inégalités nationales se creusent plus que jamais. C’était le constat que faisait l’économiste Branko Milanović dans Inégalités Mondiales (2016, traduit par La Découverte en 2018) qui y voyait un retour de la question des classes sociales. C’est donc bien à un retour de la lutte de classes que l’on assiste au niveau mondial.

    Longtemps, on a pensé que la critique du néolibéralisme était un « privilège de riches », réservée aux pays les plus avancés qui ne connaissaient pas les bienfaits de ce système. D’une certaine façon, la hausse des inégalités était le prix à payer pour le développement. Et il fallait l’accepter au nom de ces populations que l’on sortait de la misère. Mais ce discours ne peut plus fonctionner désormais et c’est la nouveauté de la situation actuelle. La contestation atteint les pays émergents. Le coup d’envoi avait été donné dès 2013 au Brésil, juste après le retournement du marché des matières premières, avec un mouvement social inédit contre les mesures de Dilma Rousseff prévoyant une hausse du prix des transports publics. Désormais, la vague s’intensifie et touche des pays qui, comme le Chili, ont longtemps été présentés par les institutions internationales comme des exemples de réussite et de stabilité.

    Dans ces pays émergents, le ressort du néolibéralisme s’est aussi brisé. Son besoin de croissance et de concurrence le mène dans l’impasse : alors que la croissance est moins forte, la réalité des inégalités apparaît tandis que les hausses passées du niveau de vie font perdre de la compétitivité dans un contexte de ralentissement du commerce mondial. Le mirage d’un rattrapage des niveaux de vie avec les pays les plus avancés, la grande promesse néolibérale, disparaît avec les mesures déjà citées. Aucune solution n’est proposée à ces populations autre qu’une nouvelle paupérisation.

    Le retour de la question sociale

    Mais le néolibéralisme n’en a que faire. Enfermé dans sa logique de croissance extractiviste et comptable, il s’accroche à ses fantômes : la « théorie du ruissellement », la courbe de Laffer ou encore le « théorème de Coase » voulant que les questions de justice distributive doivent être séparées de la réalité économique. Il le fait grâce à un autre de ses traits saillants : « l’encadrement » de la démocratie. « L’économique » ne saurait relever du choix démocratique, il doit donc être préservé des « affects » de la foule ou, pour reprendre le mot devenu célèbre d’Emmanuel Macron, de ses « passions tristes ». Mais cet enfermement est de moins en moins possible alors que les inégalités se creusent et que la crise climatique s’exacerbe. Après cinq décennies de démocratie encadrée, les populations réclament que l’on prenne en compte leurs urgences et non plus celles des « marchés » ou des « investisseurs ».

    La crise actuelle du néolibéralisme a donc trois faces : une crise écologique, une crise sociale et une crise démocratique. Le système économique actuel est incapable de répondre à ce qui devient trois exigences profondes. Face à l’urgence écologique, il propose de répondre par les marchés et la répression fiscale de la consommation des plus faibles. Face à l’urgence sociale et démocratique, la réponse est l’indifférence. Car en réalité, répondre à ces demandes supposerait un changement profond de paradigme économique.

    Investir pour le climat supposerait ainsi de réorienter entièrement les investissements et de ne plus fonder l’économie uniquement sur une croissance tirée par les bulles immobilières et financières. Cela supposerait donc une remise à plat complète du système de création monétaire, ce qui est en germe dans le Green New Deal proposé aux États-Unis et qui effraie tant les économistes néolibéraux. Car, dès lors, la transition climatique ne se fera plus contre les classes sociales fragilisées mais avec elles. En assurant une redistribution massive des ressources au détriment des plus riches, on donnera ainsi aux classes les plus modestes les moyens de vivre mieux sans détruire la planète. Enfin, une association plus étroite des populations aux décisions permettrait de contrôler que ces dernières ne se font pas pour l’avantage des plus riches et du capital, mais bien de l’intérêt commun. Or, c’est précisément ce que le néolibéralisme a toujours rejeté : cette capacité de la démocratie à « changer la donne » économique. Précisément ce dont le monde a besoin aujourd’hui.

    Autrement dit : ces trois urgences et ces trois exigences sont profondément liées. Reposer la question sociale, c’est nécessairement aujourd’hui poser une question démocratique et écologique. Mais comme ce changement est profondément rejeté par le néolibéralisme et les États qui sont acquis à sa logique, il ne reste alors que la rue pour exprimer son besoin. C’est ce qui est sur le point de se cristalliser aujourd’hui. Selon les régions, les priorités peuvent être différentes, mais c’est bien un même système qui est remis en cause, ce néolibéralisme global. Au reste, tous les mouvements connaissent une évolution où la question démocratique et sociale se retrouve, parfois avec des préoccupations écologiques conscientes. Partout, donc, la contestation est profonde et touche au système économique, social et politique.

    Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux samedi 19 octobre, on voit des policiers espagnols frappant les manifestants indépendantistes catalans dans les rues de Barcelone. Sur le mur, un graffiti en catalan se détache : « aço és llutta de classe », « ceci est une lutte de classe ». Derrière la question nationale catalane s’est toujours placée la revendication d’une société plus juste et redistributive. Lorsque frappe la répression, cette réalité reprend le dessus. La volonté de reprendre le contrôle démocratique en Catalogne traduit aussi des priorités sociales et écologiques (un des condamnés par la justice espagnol, Raül Romeva, a été un élu écologiste avant de rejoindre le mouvement indépendantiste).

    En France, le mouvement des gilets jaunes ne s’est pas arrêté à une simple « jacquerie fiscale » et la fin de la hausse de la taxe carbone n’a pas mis fin au mouvement. Ce dernier a remis en cause la pratique démocratique du pays et la politique anti-redistributive du gouvernement et le mouvement a même rejoint les mouvements écologistes, comme l’a montré l’occupation d’Italie 2 début octobre. Les angoisses de « fin du mois » et de « fin du monde » commencent à converger. En Équateur, la situation est assez comparable : la lutte contre la fin des subventions à l’essence a permis de mettre en avant l’ampleur des inégalités touchant les populations autochtones, lesquelles sont depuis des années en révolte contre la logique extractiviste de gouvernements à la recherche de dollars.

    Au Liban, où sept personnes détiennent l’équivalent d’un quart du PIB, le rejet du plan de « réformes » prévoyant taxes pour les plus pauvres et privatisations s’est aussi accompagné d’un rejet du gouvernement qui, pourtant, regroupe l’essentiel des partis du pays. Ce lien entre mouvement social et démocratisation est également évident au Chili. À Hong Kong, la contestation démocratique contre un régime chinois qui cherche à tout prix à cacher la crise de son modèle économique a pris un tournant social évident.

    Cette crise n’est qu’un début. Rien ne permet d’espérer que cette crise néolibérale se règle rapidement, bien au contraire. Aux pressions sociales vont s’ajouter les catastrophes climatiques à répétition, comme celles qu’ont connues les Caraïbes depuis quelques années, qui ne feront que dégrader les conditions sociales. Surtout, les États semblent incapables de trouver d’autres solutions que celles issues du bréviaire néolibéral. Certes, en Équateur ou au Liban, les manifestants ont obtenu satisfaction avec le retrait des projets contestés. Au Liban, une mesure redistributive, une taxe sur les bénéfices bancaires a même été accordée. Mais ces victoires sont fragiles et, comme on l’a vu, elles n’épuisent ni les problèmes sous-jacents, ni les revendications démocratiques.

    Confronté à ce conflit permanent et à la contestation de son efficacité, le néolibéralisme pourrait alors se durcir et se réfugier derrière la « violence légitime » de l’État pour survivre. Comme Emmanuel Macron en France qui justifie toutes les violences policières, Pedro Sánchez en Espagne, qui n’a visité que des policiers blessés à Barcelone ce 21 octobre ou Sebastián Piñera, le président chilien invité du G7 de Biarritz en septembre, qui a fait ses annonces sous le regard de militaires comme jadis Augusto Pinochet… Ce dernier a ouvertement déclaré : « Nous sommes en guerre », à propos des manifestants. La guerre sociale devient donc mondiale et elle implique le néolibéralisme et ses défenseurs contre ses opposants.

    Devant la violence de cette guerre et l’incapacité des gouvernants à dépasser le néolibéralisme, on assisterait alors à une convergence du néolibéralisme, autrement dit de la défense étatique des intérêts du capital, avec les mouvements néofascistes et nationalistes, comme cela est le cas depuis longtemps déjà dans les anciens pays de l’Est ou, plus récemment, dans les pays anglophones, mais aussi désormais en Inde et en Chine. Le besoin de stabilité dont le capital a si impérieusement besoin ne pourrait alors être acquis que par une « militarisation » de la société qui accompagnerait sa marchandisation. Le néolibéralisme a prouvé qu’il n’était pas incompatible avec cette évolution : son laboratoire a été… le Chili de Pinochet, un pays alors verrouillé pour les libertés, mais fort ouvert aux capitaux étrangers. Ce retour de l’histoire pourrait être un présage sinistre qui appelle désormais à une réflexion urgente sur la construction d’une alternative sociale, écologique et démocratique.

    https://www.mediapart.fr/journal/international/211019/crises-sociales-crises-democratiques-crise-du-neoliberalisme?onglet=full

  • La #ZAD c’est plus grand que nous

    En 2000, l’ancien projet d’aéroport du Grand Ouest est réactivé dans le bocage de #Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes.
    En 2009, après tous les recours juridiques imaginables, des habitants envisagent de s’opposer physiquement au démarrage des travaux et lancent l’appel des « habitant-e-s qui résistent ». Des centaines de jeunes gens de la France entière, issus des luttes politiques écologiques, antiautoritaires ou à la recherche de modes de vie alternatifs, commencent à venir s’installer sur la zone promise aux grands travaux.
    Le 16 octobre 2012, le gouvernement Ayrault lance « l’#opération_César » qui a pour but d’évacuer, par la force, Notre-Dame-des-Landes et d’en chasser les occupants qui s’opposent au projet de construction de l’aéroport.
    Le 17 janvier 2018, le projet est officiellement abandonné. Entre ces deux dates, les zadistes résistent, s’organisent collectivement, cultivent, avec l’aide des paysans restés sur place, des terres dans le bocage, rêvent d’une autre façon de vivre : « Nous sommes une armée de rêveurs (rêveuses) et pour cette raison nous sommes invincibles. »



    http://www.futuropolis.fr/fiche_titre.php?id_article=F00068
    #BD #livre #bande_dessinée #roman_graphique #NDDL #résistance #rêve

  • Summer 1961: When France Was Considering Creating a “French Israel” in Algeria - THE FUNAMBULIST MAGAZINE
    https://thefunambulist.net/history/summer-1961-france-considering-creating-french-israel-algeria

    De Gaulle commissions French parliamentary Alain Peyrefitte to consider scenarios of a partition of Algeria in which French interests will remain. In a report that was shortly later published as a book, Peyrefitte thus imagine six hypotheses of partition in a program that he (and many with him) candidly calls an “Israelization of Algeria.” The idea would be to declare the Sahara southern region a “neutral” territory, while the populated north of Algeria would be divided between the new independent Algerian state and another one gathering the European settlers and Algerians who would like to remain French, closely affiliated to France. Although Peyrefitte systematically refers to Israel and its successes (!) throughout his report, he writes that he would prefer a “French-Muslim Lebanon” than “a French Israel” — he indeed considers the hostility of Israel’s neighbors as somehow not desirable for this new state! The most limited scenario would consists in two French ‘islands’ around the cities of Oran and Bone (current Anaba), where the settlers are in majority, while the most extensive one would cover the entire northwestern part of Algeria, all the way to Algiers, which is imagined as a shared city in all hypotheses — remember, we are in the summer of 1961, exactly when the Berlin wall starts to be built.

  • #roman-feuilleton
    Trois écoles - Chapitre 3 [partie 1/2]

    Résumé : Un groupe révolutionnaire sans nom qui projette une action d’ampleur recrute clandestinement un nouveau participant, pendant que dans son logement décrépit un membre déchu du même groupe tire des enseignements radicaux de la solitude et de l’échec perpétuel, tente de se relancer en couvrant les rues de petites villes de campagne d’une affiche mystérieuse ou monte d’hasardeuses impostures au gré de ses rencontres.

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    3. Blanc cuivré

    Elle marche sans s’arrêter. Des sommets secs et pointus s’alignent jusqu’au bout de l’horizon. Les couleurs chaudes d’en bas ne sont plus ici que grisaille ciselée sur un fond de ciel trop lumineux pour être bleu. À cette altitude il fait moins chaud même si le soleil tape fort, comme toujours dans cette région du monde.

    Pour marcher dans les pierriers, larges flancs de montagne composés essentiellement de débris de roche, il existe des chaussures d’alpinisme renforcées. Elles ont généralement un rebord de caoutchouc épais qui entoure la partie basse du pied depuis la pointe comme une coque, et une grosse semelle à crampon. Le caoutchouc protège la structure cousue, souvent en croûte de cuir, des impacts tranchants de pierres brisées qui glissent autour de vos pas lorsque le pied s’enfonce dans les longues pentes de débris minéraux.

    Derma porte à ses pieds une paire d’Air Force One, épaisses mais déjà limées par leur ancien usage. Un choix déplorable, aussi inadapté que dangereux là où les roches cassées s’étendent à perte de vue.
    Le chemin va être long. Combien de jours pour arriver de l’autre côté, dans la région limitrophe qui lui permettra de passer la ligne imaginaire séparant les deux pays  ? Trois, si tout se passe bien. Peut-être le double en cas d’incident. Peut-être l’éternité si les baskets lâchent.

    D’un point de vue immédiat on pourrait se demander quel est l’intérêt de prendre autant de risques pour passer une frontière pas si inaccessible que ça par les chemins habituels plus bas.
    Deux conditions particulières peuvent expliquer cet acte. Soit vous regardez derrière vous en cherchant à échapper à quelque chose ou à quelqu’un, soit vous regardez au loin vers le futur en essayant d’éviter d’être marquée pour le reste de vos jours. Dans cette région du monde un enregistrement à la frontière vous placera automatiquement sur une liste de personnes surveillées dans les grands pays européens démocratiques. Derma cumule ces deux conditions. D’où le port de baskets usées pour faire de l’alpinisme. Si elle avait eu le choix en partant elle aurait pris quelque chose de plus robuste. C’est quand même un progrès quand on sait qu’avant les Air Force elle marchait pied-nus. Dans le stock des vêtements de l’ONG il n’y avait rien de mieux. Et les connards d’avant l’ONG ne lui avaient rien laissé aux pieds avant qu’elle n’en poignarde un pour s’enfuir.

    Plusieurs heures qu’elle avance le plus horizontalement possible sur une pente de pierres morcelées, en déclenchant régulièrement de petites avalanches involontaires en dessous d’elle. Elle se dit qu’en gardant ce rythme elle aura fait une grosse partie du voyage d’ici demain soir. Ça lui permet d’avoir un repère au milieu de l’inconnu quasi-total. Monter jusqu’à cette hauteur depuis le pied de la montagne lui avait paru plus long et difficile que la marche actuelle, donc son moral est encore intact. Mais son principal souci sera de faire durer ses faibles provisions de nourriture et d’eau. Elle se rassure en pensant aux grosses rations de pâtes dont elle s’est gavé en prévision avant de partir. Des kilojoules de sucres lents qui feront peut-être la différence.

    L’autre ennemi c’est le soleil. Elle se couvre comme elle peut pour éviter une insolation par inadvertance, parce que le vent et l’altitude vous font oublier que les rayons UV sont nocifs pendant une exposition prolongée. Elle se console aussi en se disant que sa peau mâte est moins sensible aux coups de soleil que d’autres, même si c’est peut-être un mythe. À Bron où elle a grandi elle avait une mention moyen-plus-foncé sur l’échelle de comparaison qu’elle et ses copines utilisaient quand elles étaient gamines. Elle repense aussi à Vanessa au collège qui se plaignait souvent de rougir au soleil.

    Quand on fait une activité longue et répétitive le cerveau se libère des fonctions motrices et fait son propre chemin de pensée. La rocaille à perte de vue et le bruit des frottements secs et répétitifs augmentent cet effet.
    Que fait Vanessa aujourd’hui  ? Est-ce qu’elle est devenue caissière ou employée de banque  ? Avec un mec ou une copine qui la rejoint pour regarder une série le soir quand elle rentre et un chien stérilisé qui laisse des poils sur le tapis du salon  ?
    Les plus populaires dans la cour du Lycée, combien sont devenues caissières  ? Et qu’est-ce qui est pire, caissière ou mécanicien salarié, à faire des heures supplémentaires pénibles non payées  ? En caisse on n’apprend rien qui puisse servir en dehors du supermarché, à part la comptabilité basique et le sens des responsabilités avec l’argent du patron. Et on chope des tendinites. Dans un garage on apprend comment économiser l’argent, en faisant ses réparations soi-même. Ça peut rendre service aux autres. Il y avait un garage associatif dans le quartier, elle s’en souvient maintenant. Et dans la rue les mecs faisaient tous de la mécanique entre eux sans être pros, ça faisait partie du décor.

    Le soleil continue de monter. Sous le voile léger dont elle s’est entourée la tête elle sent déjà qu’il fera encore plus chaud tout à l’heure.
    Ses pensées suivent une voie indépendante, automatique, sans lien avec ce qu’elle regarde ou ce qu’elle entend. Elle se dit que la mécanique est un domaine encore très masculin parce que c’est plus dur d’apprendre seule pour les filles en France. Ce genre de savoir ne se transmet pas facilement, tout simplement parce qu’il y a peu de femmes qui pratiquent déjà. C’est une question d’initiation et de transmission en fait ce problème. Elle se souvient d’une femme dans un quartier voisin qui savait réparer des voitures. Un cas encore exceptionnel à l’époque.
    Là d’où elle revient c’est normal de voir des femmes outillées penchées sur des moteurs. Donc formez cent femmes à la mécanique dans une ville et vous aurez naturellement une transmission de cette compétence aux autres femmes, puisqu’en pratiquant les unes avec les autres la barrière de l’initiation sera beaucoup moins difficile à franchir pour les nouvelles. Et la mécanique cessera d’être une activité d’homme.

    Un jour ou l’autre de toute façon on a besoin d’ouvrir le capot et de s’intéresser aux différentes parties du moteur. Surtout en zone de guerre.
    Mais tant qu’on ne comprend pas à quoi servent les parties générales c’est difficile de progresser, de diagnostiquer. Et puis il faut du temps, pour essayer, pour démonter et remonter.
    Le capitalisme mange le temps. Et quand il le digère ensuite il ne reste que du charbon. Vivre sa vie à Lyon ou dans une autre ville d’Europe, où tout n’est qu’un divertissement, plutôt que là où les choses essentielles se passent, ça ne laisse que du charbon.

    Du charbon dans les rues, du charbon dans les cœurs. Mais on ne le voit pas toujours parce qu’il y a une grande diversion. Toutes les choses qui deviendront ces déchets noirs calcinés sont d’abord de jolis petits objets dans une première vie. Posés sur les étagères, dans les rayons, en vitrine, on ne voit qu’eux et personne ne peut croire qu’ils deviendront le charbon qui salit. Le charbon des cœurs est peut-être le plus salissant de tous, fait de croyances et d’habitudes plutôt que de substance. Mais tout est tellement imbriqué que même faire une hiérarchie des saletés est impossible. Voilà pourquoi aller trouver la révolution là où elle se passe est vital.
    Ce sont peut-être le sang et les larmes qui vous attendent au lieu du charbon, mais au moins plus rien ne fait diversion quand les problèmes fondamentaux demandent une solution. Et les choses avancent, les grands principes sont mis en actes. Vous voulez l’écologie, vous voulez la fin des discriminations pour les femmes  ? Venez cultiver les parcelles encore infertiles qui devront nourrir le village, et laissez le choix aux femmes de combattre dans leurs propres sections armées. C’est dans le fonctionnement quotidien qu’on éprouve la justesse des théories révolutionnaires. Et il n’y a pas mille endroits où appliquer la justice sociale de façon aussi complète. Derma en connaît un, où la terre est chaude, où les visages se tournent toujours vers vous, avec joie comme dans les problèmes. Mais par la force des choses, elle ne saura pas cette année si Gulîn finira sa maison en torchis toute seule et si Senay, élue représentante révocable de sa commune et envoyée à l’assemblée de district en rapportera des nouvelles rassurantes sur l’avancée du confédéralisme à l’échelle du pays, malgré les compromis qui laissent craindre des trahisons à venir.

    Là-bas la politique n’est pas un jeu. Les gens ne spéculent pas avec leur temps libre, en gaspillant des richesses sur un air révolutionnaire.

    Vu de loin, vu depuis les montagnes, hors des territoires en lutte armée pour gagner leur liberté tout le monde fait exactement la même chose. Ça n’a aucune importance d’être « conscient », d’essayer de faire un peu mieux, un peu plus équitable, responsable, plus local, cycles courts, démocratie participative ou directe, boycotter certaines choses et pas d’autres. Vu de loin tout se résume à la consommation, la machine État-industrie-travail. Tout le monde achète dans des supermarchés qui font gagner de l’argent à ceux et celles qui profitent au détriment des exploité⋅es, et des sans-papiers. On vend notre temps de travail pour pouvoir acheter toutes sortes de choses inutiles, et on s’influence mutuellement avec une joie simulée pour se recommander quoi acheter et où le faire. Tout le mode de vie démocratique réside dans cette boucle rétroactive.
    Le vol même ne résout rien, ne fait que remplir les carnets de commandes. On fait tourner une machine planétaire. Tous et toutes complices.

    Encore une mini-avalanche qu’il faut éviter d’aggraver. Elle s’arrête et attend que ça glisse moins. Avec tout ce qui est descendu, la portion de sol mouvante sur laquelle elle se repose s’est un peu affaissée, sa jambe enfoncée jusqu’à mi-hauteur du mollet, mais elle sent que repartir ne sera pas dangereux. Il faut juste y aller doucement. Elle lève un pied, en faisant attention de garder son centre de gravité stable, puis le pose devant, ça tient. Elle amorce la suite du mouvement, et revient progressivement à son rythme d’avancée normale.

    Elle regarde le moins possible au loin, parce que si on se concentre sur un point inatteignable on peut vite être découragée en ne voyant aucune progression. Mieux vaut pour elle garder en tête l’objectif du lendemain soir qu’elle s’est fixé, même s’il est complètement arbitraire, plutôt que d’attendre de voir diminuer une ligne qui n’a pas de fin. Le mieux serait d’avoir de plus petites étapes à franchir une par une, mais tout ce qu’elle discerne c’est peut-être un plateau moins rocheux après le deuxième sommet le plus haut là-bas dans l’ombre d’une pente lointaine. Et impossible de savoir si elle y arrivera demain ou après-demain, ou si l’itinéraire qu’elle prend dans cette direction sera dévié ou non par des obstacles naturels infranchissables qui l’obligeront à revoir ses estimations de distance.
    Mieux vaut garder un cap et un rythme régulier. Pas trop vite surtout pour ne pas s’épuiser.

    Des pensées automatiques. Dans ce film où les deux personnages doivent se rendre à pied dans une montagne de feu les longues distances n’avaient pas l’air réalistes. Elle s’était dit à l’époque que tenir aussi longtemps sans chaussures et avec seulement quelques morceaux de pain n’était pas très crédible. Aujourd’hui elle espère qu’elle n’aura pas besoin de plus de réserves alimentaires car elle non plus ne voit pas le bout du chemin.

    Quelques heures seulement sont passées, les premières, et ses chevilles commencent à chauffer un peu. Elle a de la chance d’avoir des baskets parfaitement à sa pointure, sinon elle aurait les doigts de pieds qui brûlent, crampés, des cloques sous la voûte plantaire là où les frottements se produisent inévitablement dans une chaussure qui flotte autour du pied. Jusqu’ici elle appréciait le confort supérieur relatif des modèles mythiques qu’elle porte. Elle se rend compte aussi qu’en marchant elle avait arrêté de penser aux évènements récents, juste avant sa fuite, et instantanément un reflux d’images douloureuses entame son moral et sa vitesse de progression dans une décharge nerveuse, frissonnante, alors elle se force à revenir à des choses plus légères… Il faut qu’elle se recentre sur ses dernières pensées flottantes pour ne pas être assaillie des images éclairs d’un combat à mort au couteau, longue crispation brutale à rechercher la sensation des chairs qui résistent pour les déchirer et voir leurs visages à eux se défaire… Chercher une autre image pour faire diversion… Elle pensait à une quête dans les montagnes. C’est dans ce film qu’un dragon vit sous la montagne sur un tas d’or  ? Elle se concentre sur le dragon maintenant…

    Est-ce que les Ptéranodons de la préhistoire pourraient avoir été les dragons des légendes parvenues jusqu’au moyen-age  ? Elle aime imaginer des dinosaures volants qui auraient survécu quelque part. Elle était souvent la seule à connaître la différence entre Ptérodactyle et Ptéranodon, sa fierté pendant des années.
    Un jour sur la route vers le sud elle avait traversé un village appelé Mondragon. Elle s’en rappellera longtemps. Un voyage en stop entre copines, le premier, le début de la liberté. D’autres paysages, des arbres plus secs et cornus, les collines, les montagnes, les rivières, et puis au bout du monde la mer…

    À Bron il n’y a que des grandes avenues plates bordées d’immeubles mal construits, qui font oublier les collines de Fourvière et de la Croix-Rousse avec cette impression de vivre au pied d’une petite montagne que l’on a depuis les premiers arrondissements de la ville, où sont concentrées les familles riches et les marchandises.

    Les heures sont lourdes. Chaleur coupante comme de petits silex. Le monde est brûlé par un soleil blanc. Lumière incolore brûlante. Tout ce qui est en contact avec sa peau gratte, coupe. L’eau précieuse qu’elle se réserve à petites doses fuit irrémédiablement par tous les interstices du corps.
    Un énorme rapace tourne lentement, très haut, très loin, silencieux.
    Il s’éloigne.

    Elle est restée sur l’image mentale des richesses derrière les rideaux de fer. Au milieu du désert de pierre et du silence, la valeur, marchande ou de reconnaissance sociale, redevient une notion très relative.
    Peut-être que c’est la vérité nue qui apparaît ici, puisqu’il n’y a rien : tout ce qui n’aide pas à survivre n’a aucune valeur…  ? Peut-être est-ce aussi une illusion produite par l’urgence qui efface toute autre perspective. Est-ce qu’on est vraiment plus proche de Dieu dans le dénuement comme elle l’a souvent entendu dire  ? Dieu ou autre chose... Au temps des grandes plaines préhistoriques peut-être, la communion de l’espèce humaine naissante et des éléments encore bruts, jamais infléchis, donnait lieu à une sorte de mystique. Là seulement, au milieu des roches quasiment éternelles existait une force presque tangible qui pouvait unir toutes les consciences vivantes. Un souffle puissant et léger à la fois qu’on ne pouvait vraiment ressentir qu’à l’aune d’un cerveau encore assez primitif et qui ignore la projection, l’abstraction. Peut-être est-ce le même vent spirituel qui souffle à la surface des planètes rocheuses inconnues où règne la solitude originelle.

    Ici les roches semblent déjà avoir été souillées par l’homme, puisque Derma ressent une crainte tout aussi tangible qui la poursuit encore.

    –-
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    Trois écoles - Chapitre 2 [partie 2/2]

    Résumé : Pendant qu’un groupe révolutionnaire anarchiste sans nom recrute un nouveau membre, l’Oncle François lui-même ancien participant déchu de ce même groupe, éloigné et reclus, parcourt à pied les rues de petites villes de campagne pour les recouvrir d’une affiche mystérieuse.

    –-

    *

    Le lendemain matin, quand la nuit a enfin mis un terme à une journée de plus et qu’il traîne au lit avec la même absence de motif qu’à chaque retour à la case départ, il reçoit des pensées. Dans sa rêverie éveillée il voit les rails d’un chemin de fer, il se voit lui-même marchant le long des rails laissés à l’abandon, portant une valise rectangulaire à poignée, ces vieilles valises sans roulettes. Des grandes plantes et arbustes sauvages poussent un peu partout. Dans cette valise il y a quelque chose d’important, une accumulation, un savoir, un trésor. Mais il n’arrive pas à trouver la nature exacte du contenu. Autour il voit des bâtiments en ruine, d’autres plantes, grandes, envahissantes. Là quelque part il y a probablement un refuge. Il ressent l’idée du refuge. Les images de la veille lui reviennent, lorsqu’il passait devant les boutiques et les logements en ville, les visages croisés en marchant. Un autre jour il faudra qu’il recommence les accrochages d’annonces, dans une autre ville. Entre-temps il pourrait bien se mettre à chercher le refuge abandonné qu’il entrevoit dans ce demi-sommeil. Où a-t-il déjà vu ce lieu en friche près des rails  ? Est-ce qu’il se souvient ou est-ce qu’il s’est fabriqué un souvenir avec différents fragments  ?

    Un bruit violent dans les cloisons de l’immeuble le tire des profondeurs. Encore les voisins et cette isolation merdique qui l’empêchent de traîner au lit en rêvant profondément. Pas possible de se laisser aller à ses propres pensées, toujours quelque chose pour vous déconcentrer. Maintenant c’est l’aspirateur qui tape contre les murs, et les meubles déplacés lourdement. Tout à l’heure une machine à laver ou des enfants qui ne sont pas à la crèche feront trembler le plafond et les murs. L’idée du refuge abandonné prend tout son sens, fixée plus loin que la mémoire temporaire ce matin. Il est temps de se lever et de mettre les bouchons d’oreilles avec le casque anti-bruit pour être tranquille.

    Quand le casque se resserre et étouffe tout autour, le calme revient. À chaque fois. Pas comme une absence ou une privation. Plutôt un transport dans un autre lieu, protégé sous le souffle d’une tempête. Les fréquences qui ont disparu laissent apparaître une sourdeur rassurante, révélant ce souffle bas, grave. Une autre dimension dissimulée sous le bruit ambiant.

    Retour sur le canapé. Même place, même vue sur le monde. Bol de céréales. Verre de jus d’orange. Pas de café, jamais. Lancement de l’enregistrement face caméra avec la télécommande, quelques secondes immobiles, puis arrêt. Dans le carnet jaune il écrit ceci :

    Pas de sentiment plus complet que celui d’une attente déçue, juste dose de frustration et de solitude qui te met face à la vérité du néant, glacial, sombre, absolu. 
    (Déclenchement, initiation : Renoncer à quelque chose de précieux) 

    Maintenant encore il veut s’accorder une petite récompense, le deuxième téléphone. Il le sort, le prépare, l’allume et reste bloqué sur l’écran avec ses yeux à peine entrouverts des matins difficiles. La lumière a du mal à passer et tout ce qui entre par ces orifices là ne parvient pas entièrement au cerveau. Les voisins bruyants l’ont poussé du lit plus tôt qu’il ne l’aurait voulu, et le logo lumineux en gros pixels de l’écran s’accroche sur sa rétine pour se bloquer dans son esprit comme si le démarrage du vieux téléphone portable à touches durait une éternité. Utiliser cet objet c’est un peu un voyage dans le temps, avant que les smartphones et les écrans tactiles équipent le monde entier, bébés, vieillard⋅es, employé⋅es. Dans sa tête embrouillée un lien impossible s’opère entre cette vision lumineuse de la marque du téléphone « GETEX » et un souvenir de l’adolescence qui lui revient soudain, le chemin qu’il prenait en sortant du bus scolaire pour rentrer à la maison le soir après l’école, sous les noisetiers. Comme si un nœud caché de l’univers se trouvait à la jonction de cette pensée et de la vision du téléphone obsolète. L’espace d’un instant c’est presque une révélation. Puis rapidement quand la décharge émotionnelle s’estompe François raisonne et ne fait plus attention à cette fausse épiphanie, de celles qui lui arrivent de temps en temps quand il n’est pas tout à fait concentré sur le moment présent.

    Le bruit blanc qui résonne dans tout l’appartement lui parvient par rayons, estompe le flou avec les fréquences moyennes surtout. Les graves et les aiguës sont absorbées par les bouchons et le casque d’abord. Il se souvient que son but immédiat était de collecter des messages sur sa ligne cachée. Mais en faisant la mise au point mentalement sur l’écran allumé du téléphone il constate encore une fois qu’il n’y a ni appel en absence ni SMS entrants.
    Une vague triste l’envahit.

    L’Oncle François ne sera pas très motivé aujourd’hui. Comme chaque jour la vie est une suite d’attentes et de déceptions, de factures qui s’accumulent, d’imprévus destinés à vous soumettre au bout du découvert autorisé, d’entretiens d’embauche humiliants, de portes qui se ferment et de convocations pour répéter les scénarios aberrants et les menaces. Celles et ceux qui gardent encore une volonté optimiste n’ont pas connu ça les portes qui se ferment les unes à la suite des autres, comme des dominos entraînant la pièce suivante dans leur propre chute.

    Le mois vient de commencer et la jauge à surveiller en permanence indique déjà :

    –---------
    -90 €
    –---------

    Plus que 70 euros disponibles avant l’impossibilité bancaire, jusqu’au mois suivant.

    Du côté de la grande loterie des crypto-monnaies ça fait un moment qu’il a perdu la foi. Le ratio risque-récompense est très élevé et il en a bien profité à un moment, quand c’était moins compliqué de prédire l’avenir, mais il faut un minimum de capital pour investir au départ, sans quoi rien ne sert d’espérer. Même avec un petit retour de chance, un gain occasionnel de 100 % resterait une somme ridicule en misant en dessous de trois zéros. Et sa cagnotte a fondu depuis un moment déjà. Il subit de plein fouet l’effet descendant du cycle de découragement. Pour se relancer vraiment il lui en faudrait de l’énergie positive, qu’il ne sait plus où trouver. Et tout ça pour un résultat incertain, le risque de perdre encore plus.

    Alors il squatte la place usée dans le canapé ocre. Et la journée va se diluer lentement devant un écran parce qu’il n’aura pas la capacité immédiate de sortir pour affronter l’absurde à l’extérieur.
    Regarder des clips, des reportages, des clash. Assimiler tous les codes de comportement possibles dans les domaines qu’il ne connaît pas encore et qui parviennent occasionnellement à le stimuler. Il train son aim, joue sans équipe, répète des combinaisons de boutons pour des attaques spéciales obsessionnelles en un contre un.

    Par ennui il place quand même des ordres avec des sommes dérisoires de fonds de wallets, résidus d’adresses de change, en espérant qu’un schéma favorable se répétera sur les mini-casinos anonymes où s’échangent les tokens et crypto-monnaies.

    Avant qu’il ne redevienne une personne inutile complètement isolée, sans missions, sans argent de poche, ses journées étaient encore remplies de petites expériences inventives, pour tester les limites de l’enveloppe réelle. Pas nécessairement devant un écran. Des petites idées déplacées, dérisoires, mises en pratiques avec toute la liberté relative que ses économies de travailleur non-qualifié, beaucoup plus souvent au chômage qu’à un poste, lui accordaient. Quelques excès encore permis quand la marchandise rentre facilement dans les poches abritées des yeux au plafond ou quand les plans récup’ des bonnes poubelles fonctionnent encore.

    L’argent de poche facile en milliers d’euros avait cessé d’être une option il y a longtemps.
    Mais en contrepartie du seuil de pauvreté il a ses journées sans contraintes extérieures qu’il peut remplir comme il veut, errances, recherches. Un lifestyle choisit, subit, qui vous met en dehors de votre zone de confort souvent et sans votre consentement, quand les galères de tunes se jouent sur dix euros ultimes encore disponibles avant le blocage de toutes les cartes de paiement… Il préfère cette vie à celle des citoyen⋅nes qui s’abîment le cerveau et les nerfs chaque jour un peu plus pour avoir de quoi boire des shooters au mètre le week-end et acheter des piles de jouets jetables pour leurs enfants.

    Pour François, dans un passé retranché, avant l’omniprésence du réseau disnet totalement anonyme et distribué qui rendit l’Internet d’alors et tous ses souvenirs « classiques », terme dépréciatif, il y eut une vie faite de rage enthousiaste, d’actions essoufflées, de recherches continuelles et de lendemains arrachés avec le désespoir de ceux et celles qui ne savent pas vivre bien longtemps.
    Mauvais départ général, avec l’envie d’arriver quelque part, n’importe où, la force de se savoir soi-même profondément hors-sujet, hors du lot, donc ingouvernable, parce que pas fait pour suivre ces règles qui mènent à l’abattoir à cuire des steaks frelatés dans un Mac do au milieu d’un îlot de béton qui s’abîme aussi vite que vous, en récitant la Marseillaise sous les ordres du premier abruti mieux doté en Capital Vie ou en Épargne Logement.

    L’époque fiévreuse, les potes qui disparaissent aussi, rayés de la liste parce que pas assez fort dans leur tête, interné⋅es, incarcéré⋅es ou canné⋅es. À cette époque, comme aujourd’hui, pour quelques-uns qui réussissaient des millions d’autres échouaient déjà sur les larges rives gris-ciment au blême crépis des immeubles, aux glauques allées des parties communes, hostiles halls d’entrées incontournables comme les locaux immondes qui servent aussi bien d’infrastructures publiques que d’abris à poubelles. Le paysage était le même, l’énergie était la même, mais il ne canalisait pas.

    Cette force mal dirigée poussait à tous les excès, tous les espoirs vains. Dans la transgression, l’illicite, tout paraissait possible, en rêve, pour qui osait concevoir le plan inédit et prendre ce qui lui était interdit par la condition sociale, tout ce qu’on vous présente sous le nez pour le retirer aussitôt, dans les vitrines, dans les encarts publicitaires, les images dés-entrelacées, les épisodes, les affiches.
    Portail commun à l’entrée dans le vice : les bagarres dans la rue ou en sortie de discothèque. Les gardes-à-vue qui en découlent et les mandats de dépôt qui amènent leur lot de rencontres opportunes avec des individus plus expérimentés, plus audacieux, de la suite dans les idées pour tout ce qui concerne l’illicite. C’est un sale jeu de hasard. À force de gratter des tickets on finit par se tromper de jeu. Au fil des ans les plus chanceux arrivent parfois à se rendre compte que leurs plans ne sont pas si inédits que ça, et que la loterie est quand même une arnaque. Les plus fiers vont plus vite au fond du trou, les autres se résignent un jour et deviennent artisans, garagistes, finissent leurs journées en excès de vitesse dans un utilitaire blanc plutôt que dans une voiture volée. Mais la destination ne change pas vraiment, la route est glauque éternellement.

    Cette énergie, toujours présente au fond de lui, se manifeste encore dans des formes plus structurées. Mieux organisé, François s’est fixé des règles, des protocoles.

    Comme les paliers de l’échec et de l’amertume blême qui lui tiennent à cœur, l’intensité des délires de transgression a aussi sa place et ses états identifiés, reproductibles par des expériences exutoires, self-controlées. Un moyen de survivre peut-être dérisoire, il ne se le cache pas. Un moyen de prévoir en tout cas, de s’apprivoiser soi-même, et comme pour tout rituel, de chasser l’angoisse par un réconfort routinier, à défaut d’invoquer vraiment une puissance occulte. Toutes ces notes qu’il écrit, ces descriptifs d’états émotionnels qu’il consigne avec leurs causes, leurs conséquences, leurs déclencheurs et leurs palliatifs, et toutes ces théories qu’il construit pour en tirer l’essence mystérieuse et réelle, c’est sa réponse à lui, quand d’autres se tournent vers le vertige absolu de la religion ou se vautrent dans la marchandise. Son œuvre.
    La vie lui a mis des claques, baissé des rideaux de fer, sans discontinuer. Chaque fois il a rempli un carnet.

    L’état qui prédomine au milieu du tumulte des choses c’est le retour au vide, à ce qui est vraiment, le retour à soi dans le dénuement. 

    Il y a eu le groupe. Nom d’usage : L’Oncle François, petit-fils d’espingouin⋅es dépossédé⋅es de tout à la base, mais doté d’une intelligence qui se nourrit très bien de la solitude et peut se passer des conventions pour aller à l’essentiel, une place toute trouvée dans un collectif qui se nourrit de talents authentiques, crus. L’Oncle n’avait pas seulement les prédispositions mais également cette mentalité devenue un peu rare qui juge qu’en venir à envisager même ses actions les plus intimes selon un mode de rendement rationalisé est une tristesse. Et pour l’Oncle François d’aujourd’hui il y a plusieurs catégories de tristesse, à ne pas confondre.

    Ce que les diplômes inaccessibles lui avaient ôté, l’organisation vengeresse lui avait offert. Puis repris. Un échange peut-être un peu disproportionné si l’on considère tous les points de non-retour franchis. Mais François était volontaire, n’avait rien à perdre. Et il en est revenu quand même. Un changement de décor plus tard, autre région, autres adresses numériques et numéros de téléphones, et il repart presque à zéro.
    Il n’aime pas entretenir les souvenirs, même amers. Ce qui compte c’est d’envisager, et le moment venu, d’agir pour récolter les conséquences, bonnes ou mauvaises. Et comme elles sont le plus souvent négatives, il en a fait sa religion, son école, l’école de l’échec.

    Fin d’après-midi.
    L’angoisse de n’avoir rien vécu d’autre que des stimuli sans relief submerge François. Après les paliers successifs et reconnaissables de l’échec, de l’amertume, du vide, du retour rassurant au point nul et enfin de l’ennui, il sent monter en lui cette force qu’il voudra canaliser par ses propres rituels. Du fond de son ventre un appel vers les limites de la réalité lui retourne le cerveau en quelques instants et le pousse dans un état contemplatif un peu excité, qui ne restera pas sans conséquences cette fois. Le besoin de transgresser juste un peu, de ressentir la limite franchie par cette infraction, même légère, de déchirer un peu le voile invisible qui sépare les vies entassées dans l’espace réel, si tangible et abstrait à la fois.

    Sa liste… Il doit lire sa liste sur laquelle il a recensé quelques moyens pour satisfaire cette pulsion. Ça le rassure de savoir que cette liste existe, même s’il connait déjà ce qu’il y a dessus. Il aime penser qu’il va découvrir et y ajouter de nouvelles méthodes plus tard, de nouveaux exercices pour ouvrir des passages dans la réalité.

    Il est dix-sept heures trente, le seul lieu gratuit qui réponde aux critères de son choix est le musée des Beaux-Arts, qui ferme à dix-neuf heures trente aujourd’hui. Le temps de se brosser les dents, d’enfiler un pantalon propre et l’Oncle est à nouveau dans la rue, de la musique dans les oreilles. À l’arrêt du bus il monte sans ticket par la porte arrière, sans faire attention au chauffeur qui lui jette ses paroles hostiles mais continue quand même sa tournée. Quatre haltes plus loin, descendu sur le grand parvis ou traînent en groupes éparts adolescents à objets connectés et à chiens, et quelques rares skateur⋅euses pas encore supplanté⋅es par les engins électriques, il sait que la plupart ici ont un autre quartier lointain où rentrer dormir le soir mais font parfois plus de quarante-cinq minutes de transports en commun pour venir passer la journée sur cette place, où tous les visages semblent familiers même sans se connaître vraiment. Sur la place et dans le petit parc attenant il y a une vie de quartiers déplacée là par la nécessité d’avoir accès aux bons bails et à l’économie de la réputation de rue, celle qui cautionne ou invalide l’autre économie de la réputation sur les réseaux.

    En passant la lourde porte cochère du musée en bois noble, sculptée d’ornements floraux, il pense que lui-même, un peu comme un clochard, connaît la plupart des recoins où il est encore possible de traîner sans avoir à dépenser d’argent, des bibliothèques où être tranquille jusqu’aux fonds d’impasses et parcs avec un accès réseau gratuit. Les endroits chauffés quand il fait froid, lavomatics et halls de musées, les petites places confortables pour passer le temps dehors au printemps, les points d’eau dans la ville, les toilettes publiques, les supérettes, les snacks pas chers, ceux qui donnent la nourriture invendue le soir, quelques poubelles de boulangerie où trouver du pain certains autres soirs. Cette ville et tant d’autres, aussi moches soient-elles quand on n’a pas d’argent à y dépenser, offrent des repères rassurants qu’il s’est approprié avec le temps. Mais l’illusion de l’appropriation a ses inconvénients, il le sait aussi, parce qu’il arrive toujours tôt ou tard une compétition sur le territoire. Rien n’est acquis pour toujours, il reste attentif à tout ce qui se passe dehors.

    Dans le musée l’accueil est volontairement peu éclairé pour créer une atmosphère plus élitiste et noble. Il va parfois jusqu’au large comptoir demander des informations sans importance, juste pour le plaisir de parler un français académique impeccable, ou pour un peu de contact humain quand il est assez en forme et qu’il tombe sur quelqu’un de gentil. Pas besoin d’acheter le ticket, l’entrée est libre, il n’a jamais eu à révéler son statut social en sortant des papiers pour les réductions, ce qui participe beaucoup au plaisir de venir ici pour jouer un rôle. Ce palais est un terrain de jeu qu’il aime traverser de temps en temps, pas trop souvent pour ne pas que le plaisir se fane, et pour ne pas se faire griller non plus, même s’il est très discret, très précautionneux.

    Ce soir il lui reste une heure et demie pour errer à la recherche d’histoires, de vies éloquentes, déversées. C’est peu. Il commence la visite dans le sens normal en marchant un peu plus vite qu’un visiteur normal, et monte les grands escaliers majestueux pour atteindre les salles à l’étage sans attendre, parce qu’il a déjà eu un rapide aperçu de l’espace désert du rez-de-chaussée où on finit la visite, et où les occasions sont plus rares pour lui.

    En haut les toiles de maîtres classiques de très grande taille sont disposées dans une enfilade de salles qui lui laissent entrevoir d’un coup d’œil une grande partie de la population présente sur place, et il commence tout de suite à errer. Il passe près d’un homme qui contemple, solitaire, puis il se rapproche sans en avoir l’air d’un groupe plus intéressant de trois personnes qui conversent à voix basse.

    Deux parents quinquagénaires et leur fille de vingt-cinq ans probablement. Il reste à courte distance, en faisant semblant d’admirer l’œuvre voisine de celle qui les occupe.

    – Tu imagines  ? Il ne voulait même plus répondre à leurs appels. Ils ont été obligés de chercher dans ses contacts sur les réseaux sociaux pour avoir les noms de ses amis jusqu’à ce qu’ils trouvent quelqu’un qui le connaissait et qui voulait bien leur répondre…
    – La lumière est exaltée ici, elle est presque plus éblouissante qu’une vision réelle… C’est l’épaisseur de la matière qui fait ça… Les peintres flamands fabriquaient eux-mêmes leurs diluants en remplaçant l’émulsion à l’eau pour que la peinture à l’huile sèche plus vite.
    – Quand même, leur propre fils… Jacques tu t’en souviens  ?
    – Oui je l’ai entendu comme toi chérie. Tu vois Constance comme la peinture est épaisse autour des personnages  ? C’est cela qui donne cette impression saisissante avec la lumière, un peu surnaturelle. Mais on ne se rend bien compte de cette épaisseur qu’en s’approchant de la toile.

    Il y a un grand jeu qui consiste à coder et décoder l’attitude d’une personne : c’est la vie sociale. Lorsqu’on en connaît très bien les règles et les procédés un autre jeu devient alors possible.

    L’oncle François s’approche et ose :
    – Vous saviez qu’ils ont récemment acquis cette toile qui était rangé au fond d’un dépôt d’ambassade française en Turquie  ?

    Il improvise totalement. Il sait simplement que cette toile n’était pas dans le musée il y a deux mois, et sur cette seule information vraie, il part en roue libre. Le but de la manœuvre, c’est le contact avec des inconnus complets, hors de tout cadre pré-établi de socialisation. Le contact des yeux dans les yeux, le contact par l’amorce d’une discussion, aléatoire, et si la chance est avec lui, des bribes d’histoires révélées, un scénario, des choses communes sur lesquelles broder peut-être, voire une recherche exprimée à laquelle il pourra essayer de répondre en jouant un rôle plus complet, mais toujours en freestyle.

    L’autre accroche.
    – Non, je n’en avais aucune idée. Tu entends ça chérie  ?
    – Il y a eu un incident diplomatique et une histoire que je n’ai pas bien saisi là-bas, mais toujours est-il qu’en faisant un inventaire complet dans l’ambassade ils y ont trouvé des œuvres d’art, dont celle-ci qui a été rapatriée et achetée par le musée pour la présenter dans sa collection permanente.
    – C’est heureux car il s’agit d’une très belle pièce. Vous êtes amateur de peinture également  ?
    – J’ai enseigné la pratique de la peinture, aux Beaux-Arts.

    Ça devient n’importe quoi. Mais François prend du plaisir dans ce qu’il fait. La femme et la fille semblent un peu indifférentes à son contact, probablement gênées qu’il s’immisce ainsi dans leur moment familial. Le père a la discussion facile :
    – Est-ce à dire que vous n’enseignez plus  ? Vous ne me semblez pas très âgé.
    – Je ne peux pas m’étendre sur les circonstances pénibles de la vie. Je n’enseigne plus à présent, des ennuis de santé m’en empêchent.
    Toujours plus loin dans l’invention.
    – C’est regrettable oui, nous avons aussi nous-mêmes un parent dont la carrière prometteuse a été arrêté par une maladie, mais pas dans le domaine des arts.

    Conscient d’avoir à entretenir son feu rapidement pour éviter que son interlocuteur ne perde intérêt pour les échanges de banalités, François se demande quand même intérieurement ce qui pourrait conclure ce moment sur une touche plus grandiose ou absurde, pour rire. Mais pendant que ses pensées errent dans cet entre-deux, l’espace d’un instant de flottement pendant lequel il hésite entre monter en puissance dans l’invention ridicule ou s’aventurer sur la piste réaliste de cette disparition des réseaux sociaux évoquée avant qu’il n’intervienne, il sent que le fil de son approche s’est cassé. Le père fait un demi-pas de côté en pivotant légèrement, les mains dans le dos, se tournant vers sa famille en direction de l’espace encore à découvrir dans la salle, et François, qui n’était pas parti pour un trophée mais juste pour les sensations, préfère laisser ce moment en suspens pour mieux s’en réjouir ensuite et rentrer détendu.
    Échange de salutations polies, et les itinéraires se délient, dans des directions opposées.

    Nourri sagement ce soir le goût pour l’imposture. Toucher du doigt une perspective nouvelle, ouverte par l’audace et l’expérimentation, c’est la plus complète des satisfactions. Enfin ça le serait avec un déroulement plus abouti, et un accès à de nouvelles ressources sociales et matérielles, pour passer enfin au deuxième niveau, mais L’Oncle François, en bon élève de son propre enseignement n’attend rien, n’espère rien, ne se nourrit pas d’illusions. Le moment venu il ramasse toujours les fruits de ses actes, bons ou mauvais, comme des évidences. En attendant il revient régulièrement sur le sol des opportunités accidentelles entretenues par les petites et les grandes bourgeoisies.

    Dans le bus qui boucle la boucle pour ce soir, assis à une place chaude, réconforté par le dégradé orange et violet du soir qui tombe et les lignes lumineuses de la ville, glissant dans la pénombre naissante, il se laisse bercer par le calme, les ronflements du moteur et les secousses régulières sur la route amorties par un équipement mécanique vieillissant. Il n’y a plus grand monde dans les transports maintenant que les horaires de quasi-couvre feu salarial sont passés. Ce sont les meilleurs moments de la journée, espaces délaissés par les foules rapatriées ou occupées ailleurs sous l’impératif de produire quelque chose, n’importe quoi.
    Il ne doit pas oublier de regarder en direction du trottoir de droite à chaque arrêt, pour ne pas être surpris par des contrôleurs en bande. Dans ce cas il sortirait un ticket encore vierge qu’il poinçonnerait discrètement et en vitesse pour passer rapidement ensuite le barrage d’uniformes. Le bus ralentit et serre à droite, prochain arrêt annoncé. Mais dehors aucune menace.

    Deux femmes montent en discutant, s’asseyent un rang plus loin que lui en arrière, et reprennent leur dialogue :
    – Et donc il ne voulait pas au début mais je lui ai dit que c’était moi qui décidais. Tu vois j’ai dû lui redire qu’il ne faisait plus partie de ma vie en fait, il avait toujours pas compris.
    – Non mais c’est exactement ça, il a du mal à faire une croix sur cette relation. C’est son côté possessif.
    – Et tu sais que je ne lui ai pas dit pourquoi je voulais le faire et ce que ça recouvrait comme souvenirs et comme ressentis, parce que ça ne le regarde plus. Mais il a insisté, pour savoir.
    – Et tu ne lui as rien lâché  ?
    – Non j’ai tenu jusqu’au bout. Et à la fin je lui ai redit : on est chacun sur une route différente maintenant, il faut que tu acceptes.

    Le calme est rompu. Mais le ballottement neuf de cette discussion, faussement discrète, couvrant les bruits du bus, François ne sait pas bien s’il le trouve ennuyeux ou réconfortant. Rapidement la première des deux en revient au fait principal. Elle va se faire effacer une partie de la mémoire, avec un de ces traitements à la mode destinés à vous aider à surmonter vos « souvenirs inutiles » en balayant des zones ciblées du cerveau. François s’est renseigné là-dessus il y a quelque temps, pendant ses nombreuses heures à ingurgiter des articles et des vidéos à la chaîne. Il a tout lu sur le sujet, de façon superficielle mais assez large pour avoir un aperçu de tous les points de vue et de l’écosystème naissant dans les neurosciences à usage commercial. Instinctivement il cherche dans ses papiers une carte avec ses coordonnées parallèles, une vraie carte épaisse, bien imprimée, comme en ont les pros. C’est une carte multi-usage, il n’y a pas de titre ou d’activité spécifiée, juste son nom et des coordonnées. Une adresse mail distincte, anonymisée, et un contact téléphonique, distinct aussi, une troisième ligne pour ne pas tout mélanger, sur un téléphone jetable avec une carte SIM mal enregistrée.

    Il se retourne discrètement. Personnes bien mises, tenues sobres et impeccables, dans la trentaine. Pas exactement issues des classes populaires. Un rapide coup d’œil suffit pour l’instant, il ne veut pas croiser leurs regards.

    Quand elles se lèvent pour sortir peu de temps après, il fait de même et les rattrape sans précipitation. Une fois à l’extérieur la chance est de son côté. Plutôt que de partir en avant têtes baissées, les deux amies s’immobilisent un instant sur le trottoir élargi en face de l’arrêt de bus pour conclure la discussion.

    C’est là que l’Oncle risque un « Excusez-moi de vous importuner mais j’ai entendu une partie de votre conversation sans le vouloir… » L’une se retourne naturellement pour mieux le voir tandis que l’autre parait immédiatement méfiante.
    – Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas mais il se trouve que je suis justement thérapeute et que je traite de plus en plus de patientes dans la même situation que vous...
    La crispation s’est légèrement relâchée. Il continue :
    – Si vous avez recours à une surimpression neuronale je vous recommande très fortement de prendre également rendez-vous chez un praticien spécialisé pour un after-care spécifique, si ce n’est pas déjà fait. Non seulement ça va augmenter le taux d’efficacité de votre traitement mais en plus ça prévient des complications possibles, et ça les cliniques n’en parlent pas pour ne pas que les patients s’inquiètent, mais les traitements devraient être systématiquement suivis de soins post-conditionnement spécifiques...

    Il ne sort pas encore sa carte, parce qu’il veut avoir l’air le plus désintéressé possible. Il attend que le public lui donne un signe d’enthousiasme pour son histoire, qui est en grande partie réaliste cette fois-ci. La principale intéressée met peu de temps à réagir.

    – J’avais cru comprendre que les inquiétudes n’étaient pas vraiment fondées  ?
    – Oui mais vous savez ce que c’est, il y a encore peu de données statistiques sur le sujet, et le domaine commercial est en plein essor, donc les habitudes vont plus vite que les précautions nécessaires à prendre dans ce champ scientifique. Mais je ne souhaite pas vous dissuader d’avoir recours au traitement. Moi aussi c’est un peu mon fonds de commerce après tout… Je voulais juste insister sur un point qui ne vous a probablement pas été assez bien présenté, voire pas du tout… Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps mais prenez bien le temps de considérer aussi le soin post-conditionnement, c’est important, ça devrait faire partie du processus complet...
    – Vous pensez que c’est mieux pour le traitement, ça le rend plus efficace  ?
    – Oui ça ne peut qu’augmenter l’efficacité. Écoutez, si vous avez des préoccupations à ce sujet, je vous laisse ma carte, vous pouvez toujours appeler pour des informations complémentaires, gratuitement, il n’y a pas d’obligation de prendre un rendez-vous...

    Elle prend la carte, mais ne s’engage pas verbalement, rien ne sort de sa bouche. Tout va un peu vite. Et il ne veut pas insister, il a semé l’idée et transmis ses coordonnées. Il termine par un très correct « Bonne soirée mesdames » et disparaît.

    Un peu loin de chez lui encore, il doit marcher pour retrouver son territoire. Mais cette occasion de donner une des cartes de visite blanches l’a dopé. Il ne ressent pas le froid du soir. Son cerveau se met à tourner sur lui-même en envoyant des flux de passion nerveuse pour tenir tout le corps en état de fonctionner à une cadence augmentée. De la chaleur, une sorte de raideur dans les muscles. Et comme des voix qui lui racontent ce qu’il va pouvoir faire si les choses s’enchaînent bien, si la cliente mord. Toutes les conséquences qu’il va pouvoir provoquer si elle appelle pour prendre rendez-vous, l’ouverture que ça créera pour lui, les situations inédites et excitantes de ce voyage social, les sommes d’argent qu’il va pouvoir demander en échange comme un psy qui ne fait que parler pour vous conduire d’un point A à un point B, facile pour lui. Mais aussi toutes les contraintes matérielles qu’il va falloir contourner pour donner l’illusion, retrouver un local occasionnel, et revoir sa garde-robe pour ne pas se trahir. Il lui manque quelques vêtements neutres et neufs pour le rôle, il en a bien conscience.

    Sous la voix qui parle fort il y a une grande bâche qui ramasse toutes les grappes de pensées victorieuses qui s’amassent et tombent dans sa tête. C’est la variable constante sur laquelle il construit tout. L’Oncle François sait qu’à tout moment cette nappe peut être retirée de la table et qu’elle emportera avec elle ses projets et ses illusions. Que ça ne peut pas être autrement. Mais si les choses étaient différentes cette fois  ? Il ne s’était pas senti galvanisé comme ça depuis longtemps. Mais c’est presque trop. La voix prend trop de place. Il chantonne pour essayer de se raccrocher à autre chose, pour dévier l’attention… « Now that it’s raining more than ever / Know that we’ll still have each other / You can stand under my umbrella / You can stand under my umbrella »

    Le discours mental reprend quand même. Tout cette excitation pour une carte donnée à des inconnues  ? Tu sais que tout fini toujours mal pourtant... Non ça n’est pas juste une tentative hasardeuse. Il a tout joué à la perfection. La situation était parfaite. Le plan potentiel qui se dessine l’est aussi. De toutes les impostures ce sera sûrement la plus productive vu le domaine professionnel pas encore encadré par les réglementations, et vu le niveau social des client⋅es. L’échec est toujours là, à l’attendre, mais cette fois, il a peut-être vraiment entrevu un nouveau chemin parallèle, puisque les affiches ne donnent toujours rien.

    –-
    La suite ici : https://seenthis.net/messages/806553

    > Début du #roman #trois_écoles : https://seenthis.net/messages/803202

  • #Mapquote

    MapQuote, la carte des #citations_cartographiques est un projet libre de cartographie mondiale de citations de cartes présentes dans les #romans, plus généralement, dans la littérature.

    Il prend la forme d’une #carte_interactive disponible en ligne - https://neocarto.github.io/mapquote - qui géolocalise les citations au lieu de naissance de leur auteur, en utilisant la méthode dite des clusters de points pour positionner et gérer le regroupement des lieux en fonction de l’échelle de la carte.

    La carte MapQuote est en effet générée quasi-automatiquement grâce à un programme informatique qui rassemble l’information archivée dans différents fichiers (de citations, d’auteurs/autrices, ...), fichiers qui sont eux-mêmes renseignés par les informations collectées via un court formulaire de saisie.

    Ce formulaire de saisie des citations est accessible directement sur la carte - ou à cette adresse.

    Nous vous invitons à contribuer à la constitution du corpus inédit de MapQuote, en saisissant les citations qui vous ont plu ou non, que vous avez pu / pourrez relever au gré de vos lectures.

    Initié par Nicolas Lambert et moi-même dans le cadre du carnet de recherches Néocarto, ce projet, ludique à ce stade, se veut avant tout collectif et collaboratif. Alors n’hésitez pas.

    https://neocarto.github.io/mapquote
    #citations #littérature #cartes #cartographie #Map_quote

    via @fbahoken

    • Dans l’idée, c’est un peu similaire à ce qu’on avait fait pour la Région Limousin avec Géoculture, mais c’était plus beau :p
      https://geoculture.fr/oeuvres

      Et surtout c’était pas que positionné suivant la naissance des auteurices, mais indépendamment, donc parfois c’était effectivement parce que l’auteurice était né⋅e à tel endroit mais parfois parce que l’œuvre elle-même parle de cet endroit, ou a été écrite là.

    • Bonjour @rastapopoulos,

      merci pour votre commentaire sur ce projet MapQuote, ainsi que pour le lien vers votre propre projet, qui ne semble pas concerner la question de localisation de citations...

      Quoi qu’il en soit, étant tous deux géographes et cartographes, nous avons souhaité en première intention localiser des citations de cartes en les positionnant de manière pertinente sur un fond de carte - et non en leur affectant « indépendamment » une localisation.

      C’est pourquoi, pour cette première version, nous avons choisi comme positionnement le lieu de naissance de l’auteur - d’autres lieux étant et sont, bien entendu, possibles.

      La discussion sur le choix du lieu en référence à une citation est une très bonne question ; elle est d’ailleurs ouverte, de même que la manière de définir ce que l’on qualifie de « lieu » et celle de positionner cette qualification sur une carte.

      Vue votre expérience sur un projet similaire, n’hésitez pas à contribuer à MapQuote, nous vous y accueillerons avec plaisir :
      https://github.com/neocarto/mapquote

      D’ici là, bonne après-midi.

    • Oui bien sûr, ce n’est pas du tout le même but premier, puisque là il s’agit de citations en rapport avec la cartographie, mais qui n’évoquent pas forcément un lieu précis, ni n’ont été écrites imprégnées d’un lieu, etc. Donc par défaut le critère géo est de les localiser par le lieu de naissance de l’auteurice.

      Cela dit, je me pose la question de ce que ça apporte, le fait de présenter tout ça sur une carte, en terme de navigation, de manière de trouver l’information, puisque justement les citations en question n’ont pas de rapport avec l’endroit où on a cliqué pour les ouvrir. Je n’ai pas l’impression que ça apporte une « vue » supplémentaire sur la citation. Disons que c’est plus un clin d’œil, comme il s’agit de texte parlant de cartographie, de les présenter sur une carte. :)

      Sur Géoculture (que je ne gère pas, j’ai juste fait la technique), c’est effectivement très subjectif, c’est l’équipe d’admin qui choisi, et ça peut être pour des raisons bien différentes (naissance, ou habitat de l’auteurice, mais souvent parce que la citation évoque cet endroit, ou parce que l’œuvre a été faite à cet endroit…).

    • Ce qui est commun dans ces deux projets, c’est la méthode de positionnement des lieux sur la carte (dite clustering) via la bibliothèque de cartographie en ligne Leaflet.

      La question de la définition du lieu en fonction de l’échelle géographique, celle de sa symbolisation tout comme le choix du type de lieu à associer à une référence, quelle que soit cette référence, n’est pas un problème technique. Cette question concerne le sujet / le thème de la carte.

  • #roman-feuilleton
    Trois écoles - Chapitre 2 [partie 1/2]

    Résumé : Au rendez-vous d’une berline noire sur un parking désert, un jeune homme renommé "Résident" a fait la rencontre de deux membres d’un groupe révolutionnaire anarchiste, O.G. et Sabine, qui préparent un projet d’ampleur et lui ont fait vivre une première simulation, sorte d’épreuve initiatique, avant de le reconduire en lui indiquant de prendre contact à nouveau cinq jours plus tard pour la suite.

    –-

    2. Ocre rouge, châtain

    Résidence « L’Olympe » : la plaque métal sans style surplombe un hall carrelage aux murs extérieurs en crépis beige. Un bac en béton avec des fleurs rouges devant sur le trottoir.

    « Les Mimosas » : une longue barre verticale tubulaire sert de poignée à la porte vitrée du hall et d’unique élément stylisé entre les murs posés à même la limite du trottoir.

    « Jacques Prévert » : la ligne droite morbide de cet ensemble rectangulaire percé de cubes creux pour laisser entrer la lumière rappelle un pénitencier ou une caserne. Ou un crématorium.

    Résidence sans nom : les dalles posées au sol devant l’entrée sont fêlées et décollées, l’une est à moitié cassée, un morceau est manquant, elles bougent quand on marche dessus. Toute la façade est recouverte jusqu’à hauteur du premier étage de grands carreaux de céramique vert anis.

    Cité « Pierre et Marie Curie » : un petit abri en béton surplombe au-dessus de l’entrée. Le revêtement de la façade grisâtre auréolé de dégoulinures noires fait oublier qu’il y a même une architecture.

    ~

    Des enfants trainent dehors, personne ne s’en occupe. Grands frères et grandes sœurs surveillent de loin, au balcon. Une vieille dame en peignoir rose pâle regarde tristement par la fenêtre ouverte, cigarette à la main, tous les jours.
    Sur un banc un homme d’une soixantaine d’années gratte un ticket-jeu, puis le laisse tomber au sol. Il feuillette par dépit un petit calepin plein de notes et de bouts de papier, sortes de fiches comptables mal écrites et accumulées de façon anecdotique, des nombres, des numéros de téléphone, des adresses.

    À l’intérieur des immeubles qui entourent ce terrain de jeu pour perdants, chaque appartement est comme un box loué pour y entreposer du matériel, des meubles, du linge. On a simplement décidé que des personnes pourraient y être entreposées par-dessus.

    Dans l’un des box, sur un carnet jaune, le garçon seul a écrit ça :

    Tout ce que tu fais, fais-le en sachant qu’un goût amer en résultera. 

    Et la suite :

    Tu seras préparé, sans illusions, sans attentes. 

    Revenu comme chaque fois sur le canapé immuable qui lui sert de repère dans la monotonie du quotidien peint aux couleurs de la résignation, ocre, gris, les oreilles couvertes par un casque anti-bruit de chantier, vaisselle accumulée dans l’évier de son trente mètres carrés, le regard un peu vague, celui que l’on nomme ailleurs l’Oncle François a déjà presque ébauché seul tout une liturgie à la mesure de sa tristesse.

     La régulation de ton état d’esprit par toutes les fautes, les manquements, les rendez-vous ratés, les déceptions et les impostures, seule chose véritable, et infinie. 

    Il attend, assis là. Que quelque chose lui vienne à l’esprit, face à une vieille caméra fixée sur le trépied. Un regard qui fuit un peu sur le côté, le visage indécis d’une énième occurrence du néant. Quelques secondes de plus perdu dans le vide, il arrête l’enregistrement avec la télécommande et se lève pour éteindre la caméra. Sa collection vidéo des milles visages de la médiocrité grossit de jour en jour. À un moment peut-être l’épaisseur de la matière qu’il aura accumulée révélera d’elle-même quelque-chose, un mystère.

    Certains jours ne sont pas aussi insignifiants que d’autres. C’est ce que laisse suggérer un calendrier à grosses cases dessiné sur le mur et orné de symboles géométriques colorés. Un symbole en particulier se détache des autres, de couleur plus vive, plus dangereuse, d’occurrence beaucoup plus rare aussi. Mais aujourd’hui, en vertu du triangle vert qui remplit la case, l’Oncle François, qui à trente et un an n’est pas aussi vieux que son pseudonyme pourrait le laisser croire, se prépare à réaliser quelque chose.

    Se détachant de son reflet stationnaire comme une silhouette qu’on aurait dessinée pour réserver l’emplacement sur le canapé, il se met soudain en mouvement, saisit une pile de feuilles rangées dans un casier à paperasse et la glisse dans une pochette cartonnée qui atterri dans un sac à dos. Il attrape le manteau long, gabardine noire qui lui va si bien ces temps-ci, dans lequel il se sent protégé, recouvert, assorti avec sa barbe fournie pas entretenue depuis trois semaines, apparence involontaire de semi-clochard.

    Puis l’homme triste franchit le seuil de l’appartement-tanière pour en sortir, ferme la porte à clé, et marchant d’un pas déterminé, le regard baissé, longe ensuite les couloirs, descend les escaliers, s’extrait de l’immeuble à loyer modéré et de l’ennui paralysant pour se diriger à pied vers la gare la plus proche.

    Les chemins de fer sont comme des fils infinis qui attacheraient entre elles des personnes qui ne se connaissent pas. C’est ce qu’il se dit parfois en les regardant, dans une recherche volontairement innocente pour imaginer où en est le commencement et la fin.
    Dans le train, assis à la place avec une petite table on discerne en premier lieu un homme qui n’a peut-être pas de bureau chez lui. Ou simplement pas de chez lui. Tous ses documents étalés, il est occupé avec une paire de ciseau et un bâton de colle, et à le voir on doit se demander pourquoi n’avoir jamais profité ainsi de l’espace voyageur mis à disposition avec l’achat d’un titre de transport.

    Sa destination sera le terminus du voyage, alors il se laisse porter. Pour rester concentré sur la tâche, hors du temps, il dispose d’une paire d’écouteurs qui diffuse en boucle sa musique de motivation, résignée, basses hypnotiques, mots crus.
    On sait que la musique provoque des émotions qui peuvent induire l’introspection ou le repli sur soi. Des décharges hormonales ou des relâchements cérébraux, une descente en eaux profondes. Ça peut être inadéquat ou dangereux dans certaines situations, quand vous devez fournir un effort de concentration parfait pour faire face au danger. Dans ce cas mieux vaut retirer les écouteurs et revenir à l’immédiateté de l’environnement qu’on appelle le réel.

    Pour l’Oncle François, et malgré les apparences, le réel n’est pas un bloc immuable écrasant tout ce qui se trouve en dessous. C’est plutôt une sorte de toile tissée avec de nombreuses couches superposées. Et même si l’on ne respire pas forcément mieux étouffé dans un toile inextricable plutôt qu’écrasé sous un poids gigantesque, il a depuis longtemps forgé cette croyance originale que les différentes épaisseurs du tissu ne sont pas inaccessibles les unes aux autres.

    La musique change de registre. C’est volontaire. Le train arrive en gare et l’Oncle a une tâche qu’il veut accomplir entièrement. Il a besoin de quelque chose de plus brutal et rapide, plus propice à l’action. Un peu plus de bpm dans sa bande-son random, de la disto sur cordes, les sons d’une fête foraine malfaisante. Debout dans le passage, devant les portes encore scellées, il n’attend plus maintenant que l’arrêt pour se lancer en avant et marcher sans s’arrêter, tête baissée. Le train ralentit enfin, s’immobilise, et déverse son contenu maigre sur le quai. Cette gare, une des rares encore maintenues en état de fonctionner dans une ville de moins de trente mille habitant⋅es, il y est déjà venu une ou deux fois, en errance, puis en repérage. Maintenant il la traverse sans plus faire attention à rien pour se diriger sur la petite avenue à l’extérieur, qu’il va remonter d’un pas rapide.

    Sans s’arrêter, il fait pivoter son sac à dos pour le passer devant lui et l’accrocher à l’envers sur ses épaules. Tout en marchant, le sac ouvert positionné sur sa poitrine, il peut en saisir le contenu. Sur le premier abri-bus rencontré il dépose une affichette qu’il accroche avec des morceaux de scotch et reprend rapidement son chemin. Un poteau, puis un boîtier de téléphone ou d’électricité. Quelques centaines de mètres plus loin encore un abri-bus.

    L’asphalte par endroits est presque blanchi par l’âge. Sur d’autres segments la route et le trottoir sont encore noirs depuis leur réfection. Il y a souvent des vitrines vides et anciennes en rez-de-chaussée sur son chemin. Parfois un petit immeuble aux fenêtres ouvertes dont les rideaux en lambeaux flottent dehors ou dont l’huisserie antique et la peinture délavée trahissent l’abandon. Et toujours les devantures de restauration rapide qui n’arrêtent pas de changer de propriétaire et de fermer à nouveau au bout d’un an faute de business plan rodé. Parfois dans un local dont personne ne veut quelqu’un tente une folie et monte une galerie de peinture ou n’importe quelle autre fantaisie pas vraiment rentable par ici. Et à côté il y a toujours les boulangeries fantômes, inoccupées depuis dix ans ou plus parce que le pain s’achète au supermarché avec les autres marchandises.

    Toutes ces rues à moitié défoncées et refaites par endroit ne connaissent pas elles-mêmes leur destination. Comme si on ne les aimait plus mais qu’on ne voulait pas leur dire. Déclassées. Reclassées. Une ville de petite taille, entre la disparition et le renouveau, à marche forcée par les décideurs qui changent d’avis régulièrement et défigurent des quartiers sur un coup de tête. Pour les habitant⋅es ici c’est une marche forcée au bord de la falaise. Un jour vous connaissez la ville dans laquelle vous vivez, et puis une décennie plus tard des pans entiers ont changé et on vous dit de façon détournée que vous ne pourrez plus vivre de la même façon parce qu’une nouvelle narration a été inventée, dont vous ne faîtes plus partie. Une nouvelle population d’actifs au fort pouvoir d’achat va venir vous remplacer.
    Mais le bord de la falaise s’étend au loin, alors la ballade laisse le temps de s’habituer un peu au vertige.

    Au bout de l’avenue qu’il a remontée il y a un supermarché, avec son petit parking, comme une zone protégée, en retrait de la rue, et à l’entrée du supermarché, derrière les vitres automatiques on trouve un panneau avec des affiches et des petites annonces. Ici par tradition des gens s’arrêtent encore, déposent leurs volontés ou passent le temps en lisant des récits sommaires écrits façon télégramme. « Vend ceci ». « Propose mes services ». « 10 ans d’expérience ». « Pas sérieux s’abstenir ». Juste autour, dans la rue, dans le petit périmètre délimité par le goudron noir tout neuf et les caméras on trouve des équipements qui traduisent un intérêt à investir, mais seulement hyper-localement : des stations de charge de véhicules électriques, du réseau et des bornes de services, des machines à laver automatiques, des distributeurs de tout et n’importe quoi…
    Après le supermarché, l’Oncle François fait une boucle dans des petites rues dissimulées, où ce sont encore des poteaux et des boîtiers de toutes sortes qu’il redécore. En s’éloignant du commerce concentrationnaire bien neuf, hormis les placards de réseaux ou de fluides il n’y a plus rien d’autre que la route et les palissades, haies de thuyas, murets de séparation qui délimitent les parcelles mitoyennes où sont enterrés des gens de leur vivant.

    Une rare boulangerie encore active.
    Les commerçants n’acceptent pas toujours les affiches, le contact n’est pas facile, quand on entre avec une demande qui ne se monnaye pas impossible parfois de parler la même langue. Ceux qui vous regardent avec un air ahuri comme si vous aviez l’intention de les cambrioler doivent avoir tellement la tête dans leur bilan comptable en tendance baissière que ça les empêche d’avoir des réactions humaines décentes. Une autre constante : les plus forts en marketing, qu’on reconnaît à la langue fleurie d’anglicismes des écoles de commerce, sont souvent les plus détestables. Tout en haut du classement il y a, indétrônables depuis longtemps, les agences immobilières et les buralistes, deux activités qui ne font pourtant pas exactement partie de la même catégorie sociale de personnes détestables. Il y a aussi une aristocratie et des sous-castes chez les commerçants locaux. Et des privilèges réels mais tellement automatiques qu’ils en sont devenus inconscients.
    En marchant des heures dehors on se rend compte que par endroit la réalité leur appartient à ces boutiques. Ce sont elles qui définissent ce que vous voyez autour de vous, les limites et le parcours que vous allez emprunter. Parce qu’en tapissant le rez-de-chaussée de la réalité on choisit le nombre de portes ouvertes ou fermées et le papier peint de mots-clés et de formes juste au-dessus du trottoir.

    Revenu sur ses pas au bout de l’avenue, vers le supermarché, il fait l’autre côté de la rue en remontant vers la gare. Les abri-bus, les surfaces planes. Encore une ou deux allées perpendiculaires, une ou deux devantures vides et puis le stock de papier s’amenuise. Jusqu’ici il ne faisait pas attention aux visages, aux passant⋅es. Mais avec la tâche qui diminue, il relève un peu la tête et voit des regards, des démarches. Une femme qui parle toute seule en trottant. Un ado bien coiffé, mais en chaussons, écoute sa musique fort. D’autres encore, des personnalités décidées à aller vite toute leur vie avec plus ou moins de réussite, ou à l’inverse coincées dans l’errance, dans une boucle qui ralentit, jusqu’à ce que leur démarche s’abîme sur le revêtement de sol lui-même abîmé, autre tapisserie du réel. Entre les deux extrêmes parfois aussi des histoires moins polarisées, qui paraissent vraies. Mais on ne sait jamais parfaitement si elles le sont, puisque dans les rues marchandes, et dans la rue même en général, tout n’est qu’une présentation du réel.

    Il faut maintenant qu’il change de quartier, pour aller là où les nouvelles boutiques ouvrent, là où sont concentrées de plus nombreuses valeurs créées fraîchement grâce à des activités qui n’existaient pas encore il y a dix ans.

    En placardant un peu partout sa propre annonce, le sentiment qui domine au début c’est cette impression ambiguë mais grisante de conquête de l’espace. Occuper lui aussi l’espace public, terrain toujours convoité mais par endroits visiblement délaissé, et avec ses propres moyens, sa propre "force de travail" comme on dit, plutôt que celle d’un prestataire qui de toute façon lui coûterait de l’argent qu’il n’a pas. Comment toucher les gens, provoquer une réaction, pour créer un contact. Il y a une masse humaine qui nous entoure, nous frôle. Mais on ne peut pas communier avec elle. Nous sommes séparé⋅es. Il s’est souvent demandé si, comme lui au fond, les techniques et les enseignements du marketing, de la prospection et de la publicité, pour autant qu’il les déteste, ne visaient pas à une seule et même chose, si l’on ne pouvait pas les apprendre et les détourner : il y a comme un grand voile tendu entre les existences, si on arrivait à le percer on pourrait entrer en contact avec la matière du monde, interagir avec ce qui la compose de vivant…

    Ensuite le sentiment s’use un peu. Passée l’excitation, après plus d’une heure de gestes répétitifs, il y a une autre sensation qui s’insinue. C’était comme ça la première fois déjà. Comme il a appris à reconnaître chacune de ces phases il peut maintenant apprécier leurs variations avec une meilleure préparation. Du haut du pic il y a toujours une profondeur à contempler. C’est ça qui est rassurant. Tu sais où tu finiras toujours par échouer comme une épave.

    Les installations de vidéo-surveillance publique se multiplient. Elles révèlent les zones sensibles et celles où sont amassées les valeurs. Découvrir les nouvelles boutiques a quand même un côté excitant. Il se dit toujours froidement après-coup que le cerveau humain est trop sensible à la nouveauté, facile à l’exciter avec quelques astuces.
    Excitant et énervant tous ces commerces. Trop de crevards prêts à vendre n’importe quoi sous prétexte que c’est l’époque. Et à côté toujours les mêmes anciens racketteurs qui s’accaparent les ressources vitales pour en organiser la rareté ou l’abondance et faire une plus grosse marge sur les lieux de passage obligé, mais avec un souci renouvelé pour la communication graphique et le marketing, histoire de justifier leurs tarifs absurdes. De beaux packaging épurés ou colorés, des visuels et des lettrages au goût du jour. Mais dedans c’est toujours la même merde surtaxée quand tu n’as pas d’autres choix à deux kilomètres à la ronde. Dans cette zone faite pour attirer des humains, il n’y a même pas de toilettes publiques pour permettre de soulager le plus élémentaire des besoins.

    L’époque, elle change. Quand les barbiers, les magasins de vape, micro-brasseries, cantines végan ou escape game ont commencé à passer de mode il fallait bien que d’autres nouveautés viennent stimuler le cerveau et l’acte d’achat. Dans ce quartier qui attire sans arrêt les nouveaux fonds de commerce aujourd’hui ce sont la vente de Grids faciales et d’implants, de lunettes de réalité mixte, la mode custom pour chiens et surtout les armures d’apparat, qui dévient les flux humains.
    Et demain, après la prochaine obsolescence culturelle, est-ce qu’il y aura toujours des nouveautés pour nous stimuler, un cycle infini  ? Ici tout va plus vite. Même les affiches partent plus vite, recouvertes ou nettoyées.

    Après le dernier refus d’un autre boutiquier qui ne supporte pas qu’on encombre les vitres de son terrain de vente, l’Oncle François fait mentalement un comptage grossier du taux de papier écoulé, et décide que la peine fut suffisante.

    Un dernier passage derrière une nouvelle vitrine d’objets connectés, afin de bien rentabiliser son voyage en mettant à jour ses connaissances des marchandises disponibles et des prix actuels, et il décide de rentrer. Quand on passe trop de temps sur place on se lasse vite. Le cerveau est capricieux aussi avec la nouveauté. Cette zone a donné tout ce qu’elle pouvait.

    Sur le chemin du retour besoin de se remettre sous écouteurs, qu’il avait retirés pour discuter dans les boutiques. C’est le signe de la descente.
    Après la marche et les endorphines de l’effort musculaire, le voila brutalement immobile et seul en gare sur un banc de l’espace voyageur délavé où il faut tuer le temps avant le prochain train. Vingt minutes à attendre. Plus long que le temps nécessaire pour que le cœur baisse son rythme après les milliers de pas.
    Sa musique est diffusée par un appareil aux fonctions limitées. Ancienne habitude, il n’a pas de rectangle de verre. Ni de module Ray. Donc pas de vrai graphe social à propos de lui. Ça l’arrange, il dort mieux. C’est parfois un peu plus compliqué quand il cherche des missions d’intérim, mais à cause de son court séjour sous écrou de toute façon tout est déjà plus compliqué.

    Une fois dans le train, encore un peu plus de cette profondeur sourde arrive, par vagues. La musique tempère bien, donne une épaisseur plus agréable à toute cette merde : le vide environnant continuel, peint en blanc crépis souillé ou en gris béton tourment, l’isolement des milieux, scindés par des grillages, les factures qui arrivent comme des claques, les rendez-vous dans des bureaux pour rendre des comptes devant des abruti⋅es avec travaux forcés à la clé, le sentiment d’inadaptation totale induit par un environnement dans lequel personne dans son bon sens ne voudrait s’adapter mais où tout le monde le fait quand même par crainte de devenir soi-même la prochaine victime de son voisin bourreau, les illusions gigantesques du passé et l’enthousiasme enseveli, tout ça gardé en mémoire comme un album photo démodé de rêves un peu effacés, et puis le choc de la réadaptation au réel, dans l’urgence, relocalisation, pour survivre après ces attentes et ces désirs, trop grands, gigantesques dans un monde étroit.

     Personne ne connaît l’immensité du néant. 

    Il aime se répéter sa propre liturgie, en regardant les vitres des villas pavillonnaires rangées en ligne et les arbres qui défilent à la fenêtre du train. Ces derniers mots il les a aussi écrit dans le carnet jaune. Le néant il connaît bien. Pour ne pas abdiquer maintenant, alors que son être peut encore fournir cette énergie du chaos, il en a fait son domaine, son expertise. Avec précision, avec méthode.

    Les villas laissent place à un stade de foot de village, et puis soudain le territoire est découpé en tranches géométriques parallèles qui sont autant de parcelles réservées pour on ne sait quelle exploitation agricole ou propriété communale. Un peu plus loin derrière lui des voyageurs discutent de leurs dernières résolutions personnelles pour changer le cours de leur vie. À base de « tout est une question de volonté ».
    Baigné par ces inepties un peu usées depuis le temps, au milieu des visions campagnardes fuyantes, il synthétise, théorise, l’espace d’une fulgurance. Les restes d’une époque aussi confuse qu’une télé-réalité rediffusée sur les petites chaînes. La réalité que nous traversons. C’est avant tout l’organisation des mouvements humains, par et pour le travail hiérarchisé, pour la production de plus-value extorquée et pour l’administration des systèmes institués qui en découlent. Alors si vous croyez que c’est la détermination personnelle des individu⋅es et leur aptitude à positiver, leur "vision", qui façonnent le monde, ce genre de conneries, eh ben ça fait au moins quinze ans que vous vous cachez les yeux. Les optimistes et les souriants ont le pouvoir depuis tout ce temps et qu’est-ce qu’on y a gagné  ? Des brosses à dents à écran tactile. Des sèche-serviettes programmables contrôlés à distance depuis votre montre. Toujours plus de lignes de train supprimées entre les petites villes parce que quelqu’un voulait faire un montage comptable optimiste.

    Parfois le trajet du retour parait deux fois moins long que l’aller. Le temps peut s’étirer ou se contracter. Cette fois on aurait pu faire tenir la durée complète du trajet dans l’intervalle d’un morceau de musique adapté pour la radio. Dans le passé c’était trois minutes le format commercial. Puis deux minutes trente, ça baisse encore…

    En passant la porte de son appartement l’Oncle François se rappelle qu’il n’existe pas vraiment, puisque personne ne l’a vu. L’avantage d’habiter dans un immeuble rempli de familles c’est que leurs rythmes sont prévisibles, on peut les esquiver. Ça compense un peu les inconvénients liés à l’isolation inexistante entre les parois des appartements qui vous oblige aussi à subir les rythmes déprimants qui se répètent chaque jour, invariablement.

    En entrant chez lui, il retire vite les écouteurs, qu’il échange contre une paire de bouchons d’oreilles placés en évidence sur un meuble de l’entrée.
    Un moment important. Une étape dans un chemin profond découvert par une nécessité proche pour certains avis extérieurs de la folie. Par-dessus les bouchons d’oreilles en mousse il place un casque anti-bruit de chantier, jaune vif.
    Là, privé d’un des sens qui conduit directement à son esprit, un bruit de fond referme le réel sur lui, une sorte de tonalité sourde et profonde qu’il redécouvre à chaque fois, comme si le bruit ambiant dehors l’avait toujours masqué. Et puis avant d’aller s’asseoir à nouveau dans le canapé il allume le dispositif audio qui diffuse du bruit blanc à fort volume dans la pièce, mélange de toutes les fréquences du spectre sonore audibles en même temps et qui efface les autres bruits. Ainsi tout ce qui se passe à l’extérieur ne l’atteint plus, isolé presque parfaitement des vibrations sonores de l’air qu’il partage malgré lui avec les autres habitant⋅es de l’immeuble.

    De retour sur le canapé, comme toujours, il laisse tout redescendre, respire fort, longtemps. Dans un coin de sa tête l’idée d’une petite récompense est déjà apparue. Il la laisse planer à distance, pour ne pas se vautrer dedans à peine sorti de l’expérience d’aujourd’hui. Mais c’est un petit plaisir qui vient agrémenter les grands effets de décalage qui composent les journées. Un autre rituel, qui tient un peu de la loterie et qu’il se réserve parfois pour des moments particuliers. Quand le calme est tout à fait revenu, que le cœur bat moins vite, il se penche enfin sur le côté de l’accoudoir et dans un tiroir en bas il attrape un sachet qui contient le téléphone et ses accessoires. Son deuxième téléphone, un modèle simple sans écran tactile ni connexion internet, avec un pavé de touches en plastique. Il l’assemble pour y insérer la carte SIM et la batterie, l’allume et attend un peu.

    Les SMS ou les appels en absence ne s’affichent pas toujours immédiatement.
    Une minute passe. C’est long une minute quand on attend quelque chose. La première minute s’allonge, glisse sur une deuxième, puis douloureusement, sur une troisième. Mais l’attente ne donne rien cette fois, car il n’y a aucun message.

    –-
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    Trois écoles - Chapitre 1 [partie 2/2]

    Résumé : Une voiture noire quitte un grand parking désert. À son bord un jeune homme venu y rencontrer deux membres d’un groupe révolutionnaire anarchiste : un vieil homme et une conductrice, masqué⋅es. Les premières discussions passées, renommé "Résident" pour des questions d’anonymat, il doit encore vivre une "simulation", sorte d’épreuve initiatique.

    ~

    Hypermarché local. Là où d’innombrables traces se rejoignent. Une berline noire passe inaperçue au milieu de tous les véhicules stationnés.
    – Sabine et moi nous t’attendrons un peu plus loin sur le parking du lavage automobile. Pour nous prouver tout à fait ta perspicacité et ta vivacité d’esprit, nous te confions une tâche délicate qu’il te faudra accomplir avant de nous rejoindre.
    La situation peut paraître exigeante mais le ton reste bienveillant.

    – Je suis prêt. Je t’écoute… 
    – Tu vas d’abord nous confier tous tes moyens de paiements, qui te seront restitués lorsque tu reviendras. Puis tu te rendras dans le grand magasin en face de nous pour y dérober un paquet de bonbons. C’est aussi simple que ça.
    – Vous voulez que je vole des bonbons  ?
    – Absolument. Combien mesures-tu ?
    – Euh, un mètre soixante-quinze.
    – Bien. Donne-moi ton argent et tes cartes bancaires, tickets restaurant ou autres… Nous te les rendrons tout à l’heure.
    – Qu’est-ce que je dois ramener comme bonbons  ?
    – Choisis ce que tu veux. 

    Un peu plus tard, délesté, appauvri, surpris par la tournure de la situation, le candidat inspire une bouffée d’air un peu trop profonde avant de descendre de voiture et de se diriger avec une incertitude grandissante vers l’entrée de la chaîne de consommation.
    Les portes automatiques du centre commercial et le temps tout entier tournent au ralenti pour lui qui rumine déjà les éléments pratiques d’une stratégie improvisée encore très vague. Effectuer un tour de magie. Sous l’œil de multiples caméras et agents de sécurité. La question « qu’est-ce que je fous là  ? » revient en boucle dans cette stratégie.
    À l’intérieur, dans l’allée principale, il se rend compte assez tôt qu’une attitude d’animal errant n’est pas la meilleure posture à adopter pour éviter d’attirer l’attention. Apercevant l’enseigne qui indique où se trouvent les toilettes il décide spontanément d’aller y faire une pause pour mieux réfléchir, faire un point sur sa vie peut-être. Mais il faut d’abord arpenter cent mètres de linoléum vitrifié, sous les éclairages écœurants, au milieu du bruit humain.

    Dans la voiture :
    – OK, Résident est un jeune homme de trente ans environ, teint clair, un mètre soixante-quinze, cheveux courts noir foncé… Il porte une chemise, hm… Couleur unie, gris foncé. Des baskets claires, basses, pantalon jean… Ça sera le rayon bonbon. 
    Une voix de femme répond à Sabine au travers de l’appli sécurisée connectée au disnet. « Bien reçu, on attend. »

    À l’arrière O.G. lance à voix haute :
    – Ainsi recommence enfin le cycle inéluctable mais incertain. 
    – Tu dramatises » corrige la conductrice du véhicule.
    – Ne prend pas mon sens de l’emphase pour du pessimisme. Mais je ne le sens peut-être pas complètement prêt. Je ne peux m’empêcher d’associer sa personnalité encore hésitante avec l’image de l’éternel étudiant politisé par la littérature et dont le milieu préservé n’est pas forcément propice à la rupture totale que nous attendons. La rareté des candidatures aurait dû me rendre moins difficile mais je ne peux me résoudre à croire à tout ce qui se présente.
    – La psycha était bien pourtant. Très sincère je pense, il n’a pas cherché à enjoliver ses failles, son côté destructeur, sans trop partir non plus dans la destruction ou dans l’idéalisme. Il est resté assez concret, d’un réalisme pas trop réducteur. Reste à savoir s’il peut dépasser l’égocentrisme.

    La messagerie parle à nouveau.
    « Résident est entré dans les toilettes pour hommes. J’attends à l’extérieur, j’ai une vue depuis la boutique presse. »
    Sabine valide, « Bien reçu. ».

    – J’essaye bien sûr de combattre mes propres préjugés, mais est-il tout à fait novice ? Je n’aime pas leur faire réciter un CV ou des faits d’armes, tu le sais, mais je manque parfois de matière pour satisfaire ma curiosité.
    – Alors patiente un peu et tu en sauras plus tout à l’heure. Pour l’instant je ne sais pas moi-même si je dois l’imaginer aux toilettes en train de mettre en place sa stratégie ou alors en train de flipper et de tout remettre en question. Sûrement un peu des deux comme tout le monde. Il m’avait l’air plutôt capable quand même. Pourquoi sa détermination serait moins forte maintenant en simulation alors qu’il vient juste d’accomplir le plus difficile avec le passage à l’acte pour nous trouver et nous rencontrer  ? Il a fait tout ce chemin sans téléphone, sur la base d’un rendez-vous incertain qui lui a été transmis indirectement. Et il est venu quand même, à l’heure.
    – On connaît rarement les zones d’ombre d’une histoire personnelle avant qu’elles ne se manifestent…
    – Je sais, je sais… 
    Le silence s’installe. Sabine se laisse un peu aller au souvenir. Quand elle est arrivée elle aussi avait une certaine capacité, un peu amoindrie par des ombres. Première dans tout ce qu’elle entreprenait d’étudier. Un caractère un peu distant, jamais un sourire. Confiance en soi à reconstruire partiellement. Encore proche seulement de sa mère et de son frère, dans cette famille de classe moyenne supérieure déchirée par l’égoïsme banal du père.

    « Ça y est il sort des toilettes… » dit la voix.
    – OK. Signale à nouveau quand tu es dans le rayon avec lui.
    – Ça marche. »

    Pour O.G. tout est une question d’apprentissage. Certaines personnes ont des sens plus développés que d’autres bien sûr, mais c’est toujours l’apprentissage direct de l’expérience qui aiguise ou révèle ces sens. Même une première fois parfaite est un apprentissage, aussi spontané puisse-t-il paraître. Et on apprend autant de l’échec que de la réussite bien sûr, mais la vraie problématique est peut-être de ne pas transformer l’échec en traumatisme ou en problème judiciaire.
    Le masque qui parle a lui aussi des souvenirs. Il aime croire d’ailleurs que l’introspection l’a souvent aidé à découvrir des choses qui ne lui étaient pas directement accessibles autrement. Presque du registre de la révélation, mais encore relativement rationnel si on considère que le fonctionnement du cerveau humain reste en grande partie inexplicable.

    Il appelle ça la plongée. Certaines de ses plus grandes trouvailles ont eu lieu lors de demi-sommeils réparateurs ou même d’auto-hypnoses.

    « Allô bébé, tu voulais quoi comme bonbons, les crocodiles ou les bouteilles de Coca ? » (encore l’appli sécurisée).
    – Tous les trucs acidulés, c’est ce que je préfère. »
    Après cette phrase la voiture démarre pour changer de parking.
    « On avance. Je crois qu’il a choisi l’abdomen… »
    O.G. tente de plaisanter :
    – Est-ce que cela pourrait compléter l’aperçu que nous avons eu de sa personnalité ?

    En réfléchissant pendant qu’il était aux toilettes, Résident avait fini par en venir aux considérations les plus pragmatiques. Quelle taille fait un paquet de bonbons, où le cacher sur soi sans qu’il dépasse, quel angle adopter par rapport aux caméras fixées au plafond ou aux extrémités des allées, comment couvrir l’acte pour le dissimuler… Il avait esquissé la théorie suivante : en saisissant deux objets identiques on peut toujours en cacher un grossièrement, et avec le bon angle la main gauche doit pouvoir ignorer ce que fait la main droite, ou vice-versa. Ensuite il ne restait plus qu’à déterminer encore où le paquet, qu’il choisirait assez plat, pourrait entrer de façon discrète. Debout au-dessus de la cuvette, dans la cabine, verrou fermé, il mimait le geste, essayant d’imaginer comment placer l’objet sous ses bras d’abord. Rapide à effectuer mais un peu juste par rapport au volume du paquet peut-être. Et sous la ceinture, dans le caleçon  ? La ceinture avait l’air d’être un problème justement, il s’en sortirait mieux avec un pantalon à tour de taille élastique. Mais en rentrant le ventre pour tester les mouvements il se rendait compte qu’il avait là un volume ajustable facilement et qu’il lui suffirait peut-être de creuser son abdomen pour qu’on ne remarque pas un petit paquet de marchandises sous la chemise. Décision prise, il sortait ensuite des sanitaires pour aller se confronter au réel.

    Et c’est là, dans le rayon bonbon, que, tenant deux paquets l’un sur l’autre, tourné à quarante-cinq degrés par rapport à l’axe droit de l’étalage, il faisait mine de lire la liste des ingrédients du paquet du dessus, tenu d’une main, bien visible, pendant que l’autre main, dans l’ombre, remontait sous la chemise sortie du pantalon pour glisser contre son ventre l’objet du délit. Le petit problème qui se posa tout de suite fut effectivement de passer derrière la ceinture, et cela s’avérait plus délicat qu’il ne l’avait imaginé. Le paquet était un peu trop large et les deux coins pointus en bas de l’emballage accrochaient, ne rentraient pas simplement l’un après l’autre dans le pantalon. Une seule main n’y suffisait pas, et il dût maladroitement faire un mouvement moins discret avec le bras innocent pour enfiler derrière la ceinture un premier coin du paquet et permettre au reste de descendre enfin entièrement. Une fois la manœuvre réalisée, il reposa l’alibi, saisit un autre paquet juste à côté, qu’il regarda de près l’espace d’un instant, comme pour dire « je suis un client normal mais indécis », et après l’avoir reposé il quitta le rayon des sucreries.

    Plusieurs places libres pour se garer autour des machines de lavage automobile, à l’écart des portes tournantes. Sabine coupe le moteur une fois à l’abri derrière le grand panneau d’une cloison blanche.
    « On mange quoi ce soir ? »
    C’est la phrase qui annonce le passage sans encombre aux fourches caudines du magasin. Le nouveau a presque fini son épreuve. Une fois sorti du centre commercial sans vigile derrière lui, la réussite sera acquise.

    Mais quelques secondes plus tard un autre code vient compromettre le sentiment de réussite : « Chérie je vais sauter le dessert en fait  ! »

    – OK, OK… Lancez le leurre seulement si ça se dégrade… Attendez bien de voir s’il n’arrive pas à s’en sortir seul…
    Après le portique, Résident s’était fait rattraper par un agent de sécurité qui était maintenant en train de lui demander de le suivre. S’ensuivrait un aveu forcé par déballage dans le bureau de service prévu à cet effet. Une caméra de surveillance ou un agent en civil avait probablement trahi le geste de l’apprenti, là où faute d’antivol sur l’emballage du paquet de bonbon les portiques étaient restés muets.

    En attendant de voir la réaction du suspect, qui gardait encore relativement son calme, un dispositif simple mais éprouvé par le temps était prêt à être déployé. Brahim l’Érudit, les mains dans les poches d’un ensemble survêtement sport couleur orange qui flashe, avec lunettes de soleil, barbe postiche, et coiffé d’une casquette à logo sportif, allait passer la sortie à tout moment par une des caisses situées un peu plus loin.

    Toutes les chaînes de magasins ont leur propre politique en matière de répression d’un premier vol. Certaines laissent les vigiles agir seuls pour constituer un dossier administratif mais ne sollicitent pas le procureur si vous ne récidivez pas. D’autres appellent la police ou la gendarmerie dès que vous avez sorti de vos poches un article qui n’a pas été payé. Les conséquences dépendent aussi de la localisation et de la situation sociale alentour. Par endroit les autorités ne se déplacent plus pour si peu, ailleurs elles sont zélées pour ne pas laisser un climat permissif s’installer.
    Ici, aujourd’hui, faute d’avoir déjà testé dans ce même hypermarché, la seule certitude sur l’évolution de la situation avec Résident reposait sur les habitudes de la chaîne en question. Mais la politique générale peut être contredite par un gérant plus sévère que la moyenne.

    Résident ne suivait pas vraiment l’agent en costume, il marchait à côté de lui, dans la direction indiquée. « Vous venez avec moi monsieur ! »
    Quand il était devenu clair que le vigile en chemise blanche et cravate gris foncé de rigueur ne laisserait pas partir le coupable après la très brève discussion pendant laquelle il avait été objecté : « Pourquoi  ? Qu’est-ce que vous me reprochez  ? » à quoi il avait lui-même rétorqué fermement « Soit vous me suivez soit on appelle la police », à ce moment là on avait considéré que la situation commençait à se dégrader.

    Le point faible de ce grand magasin tient au fait qu’à cette heure-ci le vigile assermenté pour procéder aux interpellations est seul en poste. Même si on considère l’éventualité d’agents "en civil" dans les rayons pour surprendre les clients malhonnêtes et pas très méfiants, le nombre augmente peut-être à deux ou trois personnes mobilisées pour des interventions mais pas forcément toutes habilitées ou entraînées à utiliser la force. Dans l’état actuel des choses, il suffisait en tout cas de distraire un seul agent pour laisser Résident sortir du piège dans lequel il se trouvait.

    Et l’Érudit, à l’autre bout de l’allée, encore amusé de servir d’appât, n’eut qu’à passer le portique d’une caisse avec l’air antipathique qu’il aime prendre pour forcer un peu son jeu d’acteur cabotin, déclenchant la sonnerie antivol avec une étiquette magnétique dont il se débarrassait aussitôt en la collant sous le comptoir, bloquant ainsi l’alarme en mode catastrophe continu, tout en gueulant sur l’agent de caisse masculin qui, dans un élan héroïque tentait de suppléer au rôle d’agent de sécurité pour lequel il n’avait ni expérience ni compensation.

    Dans ce court instant qui avait déjà attiré l’attention de toute la clientèle, le véritable agent assermenté qui tenait Résident avait à choisir entre garder sa prise facile, visage inoffensif des fils de classe moyenne blanche, ou prouver sa capacité de maintien de l’ordre actuellement ébranlée par une menace autrement plus redoutable qui arborait tous les caractères supposés des voyous basanés en casquette-survèt’.
    Pour saisir un peu mieux l’absurdité de la situation il faut se figurer que l’agent en question, en vertu de sa peau noire et de sa carrure, suscite lui-même bien involontairement le type de préjugés qu’il doit actuellement mettre en œuvre pour choisir une unique cible et garder son travail. Dans cet environnement marchand régit par d’anciens usages qui se diluent encore depuis les siècles de prospérité conquérante, coloniale et raciste.

    Ainsi la technique du leurre, efficace quoique pas infaillible, portait à nouveau ses fruits et l’ami Résident, après une courte hésitation, incrédule, voyant la situation basculer à nouveau en un instant, cette fois-ci en sa faveur, détournait le regard de cette lointaine scène de scandale qui le sauvait. Faisant brusquement demi-tour il sortait du centre commercial de taille modeste par la porte même où il était entré, sans précipitation.

    À l’extérieur il se demande soudain si le lavage automobile n’est pas dans la direction opposée, mais continue quand même sans s’arrêter. Il se doute que pour aller au point de rendez-vous sans perdre de temps il devrait rester dans l’enceinte du grand parking qui délimite la zone, mais la peur d’être rattrapé à nouveau à tout moment le pousse à s’éloigner en coupant à travers le champ des voitures immobiles, pour tenter au plus vite d’aller se cacher dans un coin sûr derrière des bâtiments de l’autre côté de la route. Dès qu’il atteint les premiers véhicules il accélère intuitivement le pas et se baisse pour essayer de disparaître et de gagner du temps. Mais il arrive déjà au bord de la route et doit traverser la voie à découvert entre deux passages de moteurs, puis il gagne les buissons qui entourent une résidence, et vérifiant derrière lui qu’il n’est toujours pas suivi, il se met à l’abri, se souvient qu’il faut respirer, et ressent brutalement un immense soulagement. Encore deux minutes, pour se ressaisir.

    Il a presque terminé sa mission. D’ailleurs il a toujours sous sa chemise le paquet de bonbon qu’on lui avait demandé. Il sourit en pensant qu’il a réussi même en échouant. À ce moment un sentiment de liberté mêlé au goût âpre du risque et de l’aventure qu’il vient de vivre lui laisse entrevoir des perspectives qu’il avait seulement soupçonnées jusque-là. Un peu naïvement, c’est vrai, il se dit que le vieux avait raison, on peut dépasser les limites du réel si on sort du cadre du jeu. Cette petite révélation lui redonne confiance, et après encore un bref instant d’attente pour la savourer, il décide qu’il lui suffit de faire le tour de la zone à risque depuis l’autre côté de l’avenue. Puis repérer la station de lavage, à distance, et décider ensuite de traverser la route à nouveau, très prudemment, pour rejoindre la voiture-totem, s’il l’aperçoit.

    Dans cette voiture qui attend toujours, dix minutes plus tard, Résident s’assied à nouveau sur la banquette arrière, pour retrouver la scénographie intacte : même masque à l’arrière, même voilage d’anonymat devant.

    « Je suis ravi de te revoir » annonce le masque avec enthousiasme. « Bravos » fait Sabine en se retournant cette fois.
    – Merci… Mais… En fait je dois ma réussite au hasard…
    – Tu as sans doute été vu pendant que tu glissais l’emballage sous ta chemise oui, mais notre Bibi a fait diversion pour t’aider à te séparer de l’agent de sécurité. Ne t’inquiète pas pour lui, il s’en tire toujours merveilleusement bien, cette fois ne fit pas exception. C’est d’ailleurs son idée à lui tout ce petit scénario autour du rayon sucré, tu auras la chance de le remercier prochainement. Il pourra t’aider à parfaire ta technique, et aura également quelques autres conseils à te dispenser dans différents domaines, jeu social et présence notamment.

    Le novice peine à réaliser.
    – Vous m’avez fait suivre dans le magasin  ?
    Mais de surprise en surprise, il accepte. C’est bien ce qu’il voulait. Le jeu prend de l’ampleur.
    – Honnêtement je pensais pas que vous iriez jusque-là… C’était un simple exercice non ? Enfin je dis ça maintenant mais au début je flippais…
    – L’important ce n’était pas l’objectif qu’on t’avait fixé mais que l’on voie comment tu te comportes et que toi-même tu te rendes compte des moyens que nous pouvons mettre en œuvre pour t’entourer. Tout ça n’est pas très compliqué, deux personnes là dehors, un canal de communication sécurisé, c’est surtout de l’organisation, et un peu d’entraînement. Mais sois certain que nous avons des moyens autrement plus important.

    O.G. inspire, puis reprend :
    – Nous avons les moyens matériels de changer quelque chose d’ampleur. Mais tous les moyens du monde ne remplacent pas la nécessité d’avoir un groupe humain cohérent, responsable et solidaire.
    – Je vous fais confiance mais j’ai encore un peu de mal à réaliser l’ampleur de tout ça. C’est pas habituel pour moi. Vous êtes une vraie organisation… Une organisation presque professionnelle en fait… Comment il faudrait dire les choses  ?
    – Et bien pour situer plus concrètement, et pour être un peu plus transparent, disons que nous avons amassé un petit trésor, et d’aucun dirait que nous disposons maintenant d’un « capital », aussi péjoratif que soit ce terme, ou plutôt une masse de ressources matérielles. Une organisation bien mise en œuvre, qui se perpétue depuis un petit moment déjà, notamment par des exercices comme ceux que tu viens de vivre…
    – Les simulations…
    – C’est cela, bien que le terme « simulation » soit réservé aux premiers exercices des nouvelles recrues. Ensuite viennent les entraînements plus classiques. Tout cet ensemble, qui repose d’abord sur une bonne cohésion humaine, sans hiérarchie, sans autorité centrale, avec des rôles révocables qui sont accordés temporairement en fonction des aptitudes réelles, nous ne devrions pas toutefois en parler comme d’un capital, terme connoté idéologiquement même s’il désigne une réalité qui est également pécuniaire, il faut bien le dire. Je préfère le terme plus juste d’infrastructure. Mais certaines personnes trouvent que cela fait un peu technocrate, il y a plusieurs définitions. L’une d’elles, que tu entendras parfois est le Village Interstitiel. C’est un concept plus large qui englobe aussi nos objectifs à long terme. Mais nous aurons l’occasion d’en discuter plus tard.
    – C’est la première fois que j’entends ça… Le Village Interstitiel…
    – Il y a un glissement symbolique dans cette expression, ne la prend pas de façon littérale.

    La voiture roulait pendant la discussion mais Résident ne s’en aperçoit que maintenant. Il ne sait plus quoi dire et aimerait de toute façon que le silence dure un peu, pour que son cerveau innervé dans son corps respirant à plein poumons digère toutes ces informations et ces émotions. Et comme si les autres avaient deviné l’état dans lequel il se trouve, le silence se prolonge effectivement.

    Sabine conduit à travers ce qui ressemble typiquement aux zones péri-urbaines campagnardes, campagne plate et morne, décorée de platanes et de buissons anémiques plantés là pour aménager pauvrement le désert. Elle se dirige vers une zone industrielle, qui n’est pas la même que celle du départ.
    Résident regarde les baraques de tôle succéder à la végétation le long de la route, et les hangars en bac acier des zones commerciales peupler progressivement les lignes de perspectives avec leurs grandes enseignes dégueulasses et leurs moissons de pare-brises stationnaires. Des êtres s’y déplacent aussi, lentement, sans but, le regard vide. Seules quelques stimulations répétitives les maintiennent en mouvement. Sur la route qui défile toujours, les poids-lourds sont de plus en plus nombreux, parfois sans chauffeur⋅euses, les baraques de tôle encore, les préfabriqués, les hangars, les quais de chargement. Les couleurs vives des enseignes dépassées maintenant, tout devient ensuite gris, fade, d’une tristesse pénétrante, comme si un bain de lumières ternes, épaisses des gravats qui ornent cette réalité-là, pouvait traduire plus justement la perte de sens de tout ce qui arrive ici, dans ces longues suites d’empiècements urbains au ciment qui sont la matrice d’une nation.

    Pendant que le béton-propriété des familles industrielles s’étale derrière la vitre et qu’il regarde passivement tout cet environnement hors-contexte, hors-sujet, qui lui inspire à la fois dégoût et fascination, le nouveau partisan sait que quelque-part des humain⋅es doué⋅es de sentiments et de passions, même minuscules, se préparent silencieusement à se remettre bientôt en chemin vers ce cimetière.

    Quand leur véhicule s’arrête à nouveau, le vieux sage conclue :
    – Appelle ce numéro à usage unique dans cinq jours, c’est-à-dire lundi, depuis un téléphone jetable, tu auras de nouvelles instructions pour le prochain rendez-vous. N’oublie pas, c’est important, il est à usage unique. Tu sais comment acheter un téléphone jetable  ?
    Résident prend la carte qu’on lui tend. « Oui oui, ils en vendent avec des recharges… »
    – Et surtout n’appelle pas depuis chez toi, n’y allume même pas le téléphone, déplace-toi dans un lieu public, dans un autre quartier pour appeler. Puis débarrasse-toi du téléphone et de la carte après usage, ne le ramène surtout pas chez toi. Tu n’as pas de rendez-vous médicaux impératifs bientôt ? Pas de contraintes fortes, travail, famille ?
    – Non, rien du tout.
    – Encore une chose : n’idéalise pas trop notre groupe. Nous avons des petites traditions originales, ainsi que des moyens de prise de puissance qui seront très utiles et grisant, mais nous avons aussi des obstacles et des défauts comme dans tout projet humain. Et surtout comme nous l’avons évoqué nous ne sommes pas les seuls, ni les premiers. Cette voie que nous choisissons est faite d’imagination, de recherches et d’erreurs, mais elle repose sur la sincérité et le pragmatisme, et non pas sur une idée supérieure de la vérité. Quand tu auras accompli quelques simulations supplémentaires, trois ou quatre à priori, tu participeras ensuite avec nous aux réunions où tu auras accès aux mêmes informations que tout le monde, et où tu pourras décider à nos côtés. Avant cela tu auras très vite l’occasion de prendre connaissance de nos objectifs concrets et des moyens que nous nous donnons pour les remplir, et tu seras libre d’accepter ou non de rejoindre le groupe sur cette base de cette charte. Et nous pourrons également t’aider financièrement si tu en as besoin. Mais tout ça fait déjà beaucoup trop d’informations à retenir, nous en reparlerons une prochaine fois. J’espère que tu es enthousiaste à l’idée de nous revoir, et sur ces belles paroles nous allons te laisser reprendre ton chemin. Tu as une station de métro à cinq cents mètres droit devant.

    Ce à quoi Résident, ne sachant pas très bien quelle formule de politesse était adaptée se contenta de répondre « bah, merci… » et sortit de la voiture pour traverser en diagonale un autre parking vide.

    *

    Des points de départ et des points d’arrivée. Là où se déroule l’essentiel de nos circonstances et de nos petites tribulations. Suivant quel point de vue on adopte on pourrait ne voir que ça, des mouvements entre un point A et un point B. Des itinéraires, toujours les mêmes, qui détériorent, érodent, dans lesquels se dissolvent d’autres points de passage… Une chose qui a son importance : les points de départ ont tendance à devenir des points de retour.

    Entre tous ces mouvements il y a des sas réels.

    Dans le parking souterrain où s’est garé la voiture noire, aucune caméra. L’endroit est régulièrement inspecté avec les détecteurs qui peuvent vérifier si des fréquences radios sont utilisées par des cartes SIM, des transmetteurs sans fil, ou des GPS. Le garage n’est vraiment pas très fréquenté non plus, à se demander si on ne s’est pas arrangé pour louer toutes les places disponibles afin de n’avoir aucune surprise.

    Comme si tout le monde avait quitté son lieu de travail pour rentrer chez soi, il ne reste plus que le vieux monsieur et Sabine sous terre. Elle, la quarantaine, blanche, conductrice du jour parce que les rôles sont changeant mais que le vieux ne peut plus conduire, et qu’ils fonctionnent bien ensemble, descend pour s’étirer après une trop longue station assise, le bas du dos un peu noué, les pensées déjà partiellement ailleurs, vers d’autres objectifs souhaitables plus personnels qui avaleront tout son potentiel dès qu’elle sera seule.
    Lui, il retire d’abord ce masque joli mais un peu grotesque c’est vrai, et ne sort pas encore. Il faut manger. Remplir cette poche à digestion est une nécessité, qui prend du temps, de l’énergie. C’est une bénédiction ou une malédiction, suivant où on se trouve. Un fardeau pour les cerveaux hyperactifs qui ne laissent pas le temps au temps, entre dix projets ou activités menées en parallèle, quand les heures défilent à la vitesse des quarts d’heure et qu’il faut déjà cesser de s’agiter à la fin conventionnelle d’une journée.

    O.G. a fermé le cahier de projets en cours, dans lequel tout a un nom emprunté ou remplacé, codes qu’il connaît par cœur, ainsi que le petit carnet de notes aléatoires.
    Il est préférable qu’il ne saute pas plusieurs repas dans une même journée, mais est-il nécessaire pour autant de perdre jusqu’à une heure chaque fois pour préparer, conditionner ou aller chercher de quoi manger  ? Alors qu’on peut simplement réunir dans une poudre tous les nutriments essentiels au fonctionnement de la machine biologique. Un peu d’eau dans un shaker, remué consciencieusement pendant qu’il verse lentement la poudre, et qu’il agite une fois refermé pour finir le mélange. Il est prêt à ingérer lentement l’arôme factice qu’il apprécie le soir, pendant la fin de son trajet.
    Il se lève et sort enfin pour l’adieu d’une fin de journée comme il n’y en a plus que rarement.

    On voit maintenant que le vieux monsieur est très vieux. Plus de quatre-vingt ans ? Une moustache qui n’est peut-être jamais passée de mode, un visage au teint un peu mât qui évoque le Maghreb.
    Des cheveux encombrent son front, alors Sabine les remet en place.
    – Merci pour ta présence, et pour ton intelligence Sabine.
    – On va se revoir bientôt, tu auras encore des occasions de me féliciter.
    – Chaque jour apporte un nouveau cadeau pour moi. J’espère que notre cadeau d’aujourd’hui ne nous ralentira pas.
    – Sans nouveaux imprévus on devrait commencer à voir du changement. Personne ne s’opposera à l’acquisition. Et il devrait y avoir des contributions importantes à la réunion physique. Ça avance.
    – Je dormirai mieux après les prochaines réunions malgré tout.
    – Je croyais que tu dormais mal quelles que soient les conditions  ?
    – C’est que je ne dors pas. J’ai des rêves agités.

    Elle a un sourire un peu gêné, qu’il décèle et compense par une dernière attention :
    – Tu retournes à Magny  ?
    – Oui la semaine prochaine. Je retravaille les scripts. Je sens que j’approche.
    – Tu cherches encore la perfection n’est-ce pas ?
    – Pas la perfection, non, mais je veux aller au bout de mes capacités. J’ai besoin de répéter encore et encore, pour maîtriser toutes les étapes. Ce sera très bien d’avoir une aide extérieure mais je ne veux pas compter seulement là-dessus.
    – Je te fais confiance. Ça t’appartient. Tu en feras bon usage.

    Tu en feras bon usage. Elle ne comprend pas la logique de l’arrivée de cette dernière phrase.
    Quelque chose d’inévitable se produit alors à l’intérieur. Elle interprète, analyse, réprouve : il manifestait à l’instant son intérêt pour elle mais vient quand même d’émettre un énoncé automatique, manière artificielle de combler le vide par une phrase toute faite, qu’elle ne trouve même pas très à propos. Ce court instant qui marque un décalage entre elle et lui, comme si O.G. n’avait plus été tout à fait présent pendant ces quelques secondes, comme si peut-être le silence était soudain devenu préjudiciable, qu’il avait fallu le cacher, l’occuper. Mais aussitôt elle se sent coupable d’avoir ce regard froid et implacable sur ses bonnes intentions à lui, et sur leur amitié.

    Il prononce encore ces deux mots étranges mais qui paraissent habituels : « laudatif ouvrageur ». Elle les répète après lui. Puis se serrant dans les bras l’un de l’autre, fraternellement, et se séparant ensuite, chacun prend le chemin d’une sortie différente pour émerger à la surface.

    Quand les transports en commun sont devenus un risque beaucoup trop grand pour lui, tout le monde s’était prononcé pour un moyen de déplacement autonome. Puisque qu’il fallait un véhicule motorisé de toute façon, pourquoi ne pas en avoir tous les avantages, jusqu’à ce que cela ne soit plus nécessaire ?
    À l’époque il y avait moitié moins de participant⋅es dans ce groupe, dont il est à l’origine et pour lequel il a mis en place et financé la plupart des dispositifs actuels.

    Très tôt, au-delà des préoccupations matérielles, le processus de prise de décision horizontale optatif lui avait aussi permis de réaliser que les autres s’inquiétaient sincèrement de le voir continuer à prendre des risques dans la rue. En renonçant un peu à son orgueil d’homme qui s’est fait tout seul sur les décombres d’une histoire migratoire banale et indigente, il avait amorcé une sorte de virage, qu’il considère aujourd’hui comme un moment décisif pour la pérennité du projet. Peu de personnes se doutent de l’importance de ce moment et des enjeux collectifs cachés derrière. Ce que l’on retient surtout c’est que parcourir les rues seul le soir était devenu trop dangereux pour un arabe à moustache et que personne ne voulait le voir en protagoniste d’un énième crime raciste ou policier. Et même sans aller jusqu’à la mort, le taux de contrôle au faciès le rendait de fait plus vulnérable, parce qu’il ne pouvait plus transporter raisonnablement de quoi se défendre en cas d’agression, surtout que de nature joueuse il aimait encore circuler librement entre des zones de compositions sociales et politiques très différentes. Mais ses beaux vêtements bien taillés, toujours sobres et correctement au goût du jour, et ses belles chaussures, jamais trop voyantes et d’une facture artisanale fine, tout ça ne pouvait pas empêcher qu’un jour une bande de connard élevés au pinard décident de le passer par-dessus le pont comme un Algérien à Paris en 1961.

    Ce soir donc un véhicule autonome l’attend. Il n’aura qu’une rue à traverser pour se blottir dans ce confort égoïste qui compense un peu, mal, la perte de liberté sur tout le reste du territoire public.
    Les membres ne devraient pas être vu⋅es ensemble en ville. Surtout lui et sa collègue préférée, qui ne sortent jamais dans la rue à découvert l’un avec l’autre. Il prend donc encore le risque de ne pas être accompagné entre la sortie de l’escalier du garage et la voiture qui l’attend 100 mètres plus loin. Il a promis de changer cette habitude si même le plus petit indice d’une adversité nouvelle se profilait un jour. C’est qu’au-delà du parking souterrain Sabine ne porte plus de masque textile. Un sas est une frontière entre deux vies, deux visages. Mais on considère la possibilité de masques de latex réalistes pour poursuivre l’anonymat dans la rue encore après le sas. Un peu trop lourd pour l’instant comme procédure. Si la situation devait se dégrader tout serait envisagé évidemment. Des lunettes de soleil et un chapeau suffisent encore pour l’instant, au vu de toutes les autres précautions utilisées.

    Sabine ressurgit dans la cour d’un immeuble, dans une autre rue, et lui à quelques dizaines de mètres de là passe sa propre sortie, sur sa propre voie.
    Son véhicule sans chauffeur, préparé et vérifié par les talents de la maison, lui permet aussi de décompresser un peu plus longtemps avant de rejoindre l’autre nid de confort égoïste dans lequel il se blottira finalement.

    Un jour toutes ces séparations disparaîtront, les humains seront poussés ensemble par la nécessité retrouvée de faire ce qui est meilleur.
    Mais avant que vienne ce jour, au milieu de son appartement taillé dans une seule gigantesque pièce à usage industriel, baigné dans le silence des quadrillages cadastraux vidés par l’histoire de cette même activité industrielle, son caisson de sommeil l’attend.

    Lentement le corbillard à roulettes, comme il nomme le véhicule, se déplace sur les avenues. Depuis ce cabinet de lecture roulant, sur la banquette crème, O.G. regarde à travers la vitre fumée chaque intersection, pour s’imprégner de l’atmosphère intime des petites rues perpendiculaires, essayant de deviner ce qui vit au fond dans la pénombre, qui s’y amuse, qui s’y ennuie, qui rêve seul⋅e à la fenêtre de pouvoir marcher sur les toits pour s’évader. À mesure que l’agencement propret laisse place aux pavés déchaussés et à l’encombrement de toutes les surfaces verticales, que l’éclairage devient intermittent, la végétation insoumise, il se rappelle des interstices géographiques qui ont tissé la matrice de son imaginaire à lui. D’une ruelle en particulier, sombre, à Tanger, dans laquelle il avait eut tellement peur. Une peur irrationnelle, angoisse latente, glaciale, qui naît de l’inconnu et ne se dissipe plus.

    Quand enfant il était allé seul au cinéma défier l’interdit pour voir le film qui terrorisait le monde entier, Dracula, avec Christopher Lee, quand seul, habitué pourtant à la vie presque sauvage de la rue, aux dangers et aux blessures des terrains vagues avec les autres gosses, fils et filles des immigré⋅es français⋅es, italien⋅nes, espagnol⋅es qui étaient venus chercher on ne sait quelle vie meilleure dans l’essor marocain d’alors, il avait accéléré le pas dans les quartiers sans lampadaires cette nuit-là, regrettant même d’en avoir brisé plus d’une ampoule grâce aux lance-pierres qu’ils fabriquaient avec des branches et des chambres à air… Dracula n’était pas réel mais dans l’obscurité la terreur nouvelle qu’il inspirait était plus puissante que tout ce qu’il connaissait jusque-là.
    De quoi a-t-il peur aujourd’hui  ? Pas de mourir. Plutôt de souffrir. La torture physique contre lui-même, ou de voir ses proches souffrir. Les proches sont rares, il n’a ni ancêtres vivants ni descendance, mais ceux et celles qui comptent, il ne pourrait pas supporter de les voir souffrir.

    Après le trajet en corbillard, après avoir franchi l’entrée rassurante du foyer caché derrière un barricadage qui rappelle une solide porte de discothèque, hissé à l’étage avec le monte-charge, après avoir traversé la distance irréaliste et déraisonnable pour un vieillard comme lui du lieu de vie parsemé d’objets mécaniques et audiovisuels dignes d’une brocante ou d’un musée technologique, le vieil homme ne s’arrête pas encore de tergiverser, ni ne s’assoit. Il avale une soupe chaude vite préparée, toujours debout, dans l’espace cuisine tamisé qui ressemble à une zone de démonstration aménagée en coin par un grand magasin. Une dizaine de mètres plus loin s’est allumé à son passage l’ordinateur qui chante, un des dispositifs automatiques désuets qu’il a installé pour se distraire, et pendant qu’une voix de synthèse à basse fréquence d’échantillonnage entonne un air méconnaissable, lui se met progressivement en condition pour lâcher enfin toute cette journée pesante.

    Petite toilette, il glisse dans des linges confortables pour la nuit et peut enfin s’abandonner au caisson.

    Le caisson s’ouvre. Lentement il avale son propriétaire dans une douce lueur de lin familière qui peut effacer bien des regrets. O.G. s’est installé et s’équipe des capteurs. Il s’allonge sur le dos, les bras le long du ventre, dans cette position optimale où les organes ne sont pas compressés par le poids du corps.
    Avant de se laisser aller aux artifices il se force à réguler sa respiration, les yeux fermés, inspirant et expirant calmement à intervalles de cinq secondes environ. Quand ses pensées se sont un peu détachées, il hésite d’abord à enclencher le dispositif d’amplification des souvenirs, mais cède finalement et se retrouve bientôt en plein jour au bout d’un chemin de terre qui s’arrête à la lisière du champ auquel il tourne le dos.

    En face de lui, le long du chemin bordé de végétation aride, coule un petit ruisseau.

    Le rêveur avance de quelques pas, parce qu’il devine une voix qui lui est chère. Derrière un buisson deux enfants jouent avec des bâtons qu’ils essaient d’assembler pour en faire des petites embarcations maladroites. Il regarde cette scène patiemment, cette scène un peu floue parce qu’il ne se concentre pas pleinement encore, pour ne pas en user tout le potentiel émotionnel. Il sait bien quel est le trésor qu’il se réserve à chaque fois qu’il revient ici, qui sont ces deux jeunes enfants dont il pourra revoir en détail le visage, quand il l’aura choisi.

    Alors il laisse cette joie douce infuser. C’est ainsi que le souvenir revécu lui fait le plus de bien. Plus tard, une autre nuit, quand il en aura davantage besoin, quand il sentira que les temps sont trop difficiles, qu’il lui faudra se réfugier encore un peu plus dans la nostalgie de l’amitié idéalisée, hors de portée, mais pour lequel il est peut-être préférable de vivre, même par procuration, à ce moment là il contemplera à nouveau sans retenue le visage perdu de son merveilleux ami d’enfance. Pour le moment deux silhouettes lui tournent encore le dos, il se console de leurs paroles oubliées qui murmurent dans un chant rieur, écoute le clapotis de l’eau, se souvient de la sensation de la terre mouillée, de l’odeur du bois humide, de la stimulation inégalée des jeux et des inventions puériles.
    Quand il se sent partir, et pour ne pas user plus le souvenir, il fait glisser virtuellement sa main droite sur son poignet gauche et se transporte dans une dernière scène apaisante faite de nuages colorés et enveloppants.

    –-
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    Trois écoles - Chapitre 1 [partie 1/2]

    1. Gris anthracite, vert de viride

    Une voiture noire attend sur le parking désert d’une zone industrielle française. Cinq portes, vitres teintées.
    Il ne fait pas très froid, le ciel est gris.
    Les zones industrielles sont des îles de ciment et de tôles ondulées qui concentrent toutes les activités ennuyeuses et pénibles dans une ville factice dépourvue d’intérêt architectural et humain. À moins qu’on ne les regarde avec les yeux d’un⋅e parlementaire ou d’un⋅e expert⋅e comptable, et là c’est la fierté d’une nation que l’on contemple. Une nation qui a fait de l’industrie du lait de vache, de la vente d’armes et des rond-points décorés le cœur de son identité historique depuis au moins soixante-dix ans. Et qui plus récemment inventait aussi le concept de la "Zone d’Activité" pour tenter de renouveler une narration économique arrivée un peu en bout de course.

    Pour venir jusqu’à la zone industrielle des Myosotis, il faut aller au bout d’une longue ligne de transport et prendre ensuite deux bus. Ce n’est pas vraiment un voyage que l’on fait pour arriver là. Pourtant comme dans un voyage il faut préparer son itinéraire à l’avance au risque de se perdre, et le trajet est long.
    Coûteux aussi, surtout si on considère le faible intérêt touristique de se déplacer jusqu’ici.
    Ce qui n’empêche pas des centaines de personnes de risquer impérieusement chaque jour cet itinéraire pour aller vendre leur temps et leur corps, pas cher, aux capitaines de la nation du lait de vache et des avions militaires.

    Aujourd’hui tout est fermé. Le parking s’étend, vide, jonché seulement de quelques déchets de l’activité humaine. Et d’une berline noire.
    Quelqu’un marche maintenant en direction de la voiture, traverse le parking en diagonale.
    Arrivé au véhicule l’homme de trente ans environ tape sur la vitre. La porte arrière s’ouvre, il monte.

    – Je veux faire des dégâts je crois. 
    Silence.
    – Je pense qu’à ça en fait. Comment je vais pouvoir tordre la réalité. C’est pas tellement un besoin de faire du mal ou de la vengeance. Je crois que je veux juste faire quelque chose qui ait un impact, quelque chose qui ait des conséquences. Voilà c’est ça, j’ai besoin de voir les conséquences de ce que je fais. Mais c’est devenu tellement obsessionnel que ça doit être des conséquences à un niveau supérieur maintenant. Je ne pourrais plus me satisfaire de quelques décorations…
    Silence.
    – J’y ai réfléchi longuement… Pourquoi cette obsession… En fait je crois que je supporte plus de n’avoir aucun impact sur le monde extérieur. Quoi que je fasse, c’est le même résultat, zéro impact, tout reste inchangé dans la structure des choses, qui se répète comme une boucle, qui pousse les gens dehors aux même heures, avec les mêmes soucis, les mêmes sujets de conversations et les mêmes distractions à cueillir sans faire d’efforts, dans les mêmes catalogues…

    On pourrait considérer ce moment comme un entretien d’embauche d’une certaine manière.
    Si la forme de l’entretien d’embauche n’avait pas cannibalisé toutes les autres formes de discussion en face à face on ne dirait peut-être pas ça. D’ailleurs personne n’est assis face à face dans cette voiture.
    À la place conductrice une femme au teint clair porte des lunettes de soleil et un tour de cou stretch imprimé d’un autre visage qui lui recouvre le nez et la bouche. Elle regarde à travers le pare-brise, droit devant.

    Sur la banquette arrière c’est un vieux monsieur en chemise et blouson. Il porte un masque, en bois sombre perlé de tout petits traits blancs, deux blocs avec une arête verticale au milieu et des orifices pour les yeux, difficile de savoir précisément ce qu’il regarde, mais lui aussi est orienté pour viser droit au travers du pare-brise avant.
    Et le troisième individu qui venait juste d’arriver, après avoir été inspecté avec un détecteur d’appareils espions, parle et parle encore, sans chercher le regard des autres. Assis à côté d’une tête en bois démesurée.

    – C’est même pas sur ma vie, c’est vraiment sur l’extérieur. Il faut que je touche d’autres vies, d’autres systèmes fermés comme le mien, pour que j’aie enfin l’impression de faire quelque chose qui ait un sens… Je veux dire, même pas un sens moral ou éthique, mais simplement qui inscrive quelque chose, quelque part, de façon permanente, au lieu de s’effacer tous les jours pour recommencer indéfiniment les mêmes actes inutiles et invisibles. Et à part la destruction de portions identifiables de l’activité humaine instituée, des séquences sociales et matérielles du capitalisme, à part ça dans l’immédiat, dans mes perspectives, très honnêtement, à part un peu de destruction je ne vois rien qui puisse me satisfaire ou qui ait un impact direct et permanent à la hauteur de ce à quoi j’aspire.
    Encore un silence.

    La voix qui déclamait une décharge de courant monotone retrouve des accents chancelants :
    – Je ne suis pas quelqu’un de violent. Je ne peux plus attendre c’est tout. Et je ne peux plus ignorer la violence qui m’est faite, sans la retourner.

    Comme aucun signal ne vient du côté du masque, il continue l’auto-analyse.
    – J’ai une culture politique. Toute cette énergie que je porte, si je pouvais lui donner une direction plus précise, aller dans le sens de quelque chose d’utile, évidemment ça serait pour l’intérêt collectif, contre la hiérarchie sociale et l’autorité. Et pas question de supprimer une autorité pour la remplacer par une autre, ou de simplement faire de l’État une grosse entreprise débarrassée du monopole de la violence pour permettre l’appropriation et l’accumulation par d’autres intérêts privés, comme le souhaite les anarcho-capitalistes. Mon idée du bien commun serait débarrassée de l’idéologie du profit, des privilèges sociaux, des classes ou des nationalités, de l’autorité, des centres de pouvoir. Je sais que c’est une banalité de parler de bien commun, ça ne permet pas automatiquement d’être dans l’action juste. Mais si je pouvais changer concrètement l’organisation de la réalité matérielle et historique, j’en retirerai une satisfaction beaucoup plus profonde si ça changeait aussi radicalement des choses en mieux pour tout le monde, donc il faut fatalement en revenir à une définition de l’intérêt général…

    Il doit poursuivre.
    – Une partie de moi se dit quand même que c’est totalement présomptueux de penser que je vais influer sur le cours des choses. Et en même temps je veux être un peu présomptueux, en tout cas assez pour agir… Au fond de moi je veux savoir que j’ai un peu de pouvoir pour changer quelque chose sur le plan politique. Le politique c’est historique aussi. Mais je ne pourrai pas vérifier ce pouvoir, en prendre la mesure, tant que ça ne changera pas quelque chose directement, visiblement, dans la vie des autres.
    Personne ne parle après ça.

    Il est venu chercher quelque chose qu’on ne peut pas lui procurer ailleurs, et le masque assis sur la banquette a également une recherche pour une activité spécifique que seules des personnes particulières peuvent effectuer. Donc on a bien une situation de poste à pourvoir en quelque sorte. Sauf que les motivations sont d’un ordre différent. Et les moyens aussi.

    Comment voit-on que le vieux monsieur est vieux, pourrait-on se demander, puisqu’on ne voit pas son visage  ? D’autant plus qu’il porte des gants qui ne permettent pas de trahir l’âge visible de son épiderme. C’est quelque chose dans les mots qu’il choisit et les intonations de sa voix qui évoque une autre époque, un autre style. Mais si la forme est un peu vieillotte, le fond est infiniment pertinent.
    C’est pour ça qu’on se déplace jusqu’à lui, jusque dans la zone merdique des Myosotis.

    « On a rarement l’occasion de voir nos propres conséquences » répond le masque, qui continue :

    « Elles sont généralement cachées ou déviées. Et donc, pour notre groupe, c’est devenu un terrain de jeu en quelque sorte. Même si parler du domaine ludique n’est pas complètement approprié, puisque le jeu n’a pas les mêmes règles pour tout le monde, ni les mêmes implications. Une bonne théorie du jeu exige quelques caractéristiques effectives qui font défaut à la plupart de nos semblables dans le déroulement de leurs existences, des caractéristiques hors d’atteintes ou simplement inimaginables, cachées en quelque sorte. Mais on peut essayer de les révéler, de les faire exister. Ce que nous cherchons à faire, c’est de créer un cadre de référence, avec nos définitions du jeu, un cadre qui n’existe pas encore, en tout cas pas comme nous le souhaiterions. 
    « Il faut toujours deux facteurs, celui de la validation et celui de la valorisation, pour que des pratiques collectives se développent largement, quelles qu’elles soient, si elles ne sont pas induites directement par les nécessités de l’activité humaine. Dès lors qu’un tel cadre est effectif, culturellement, dans une économie - non pas au sens financier, je parle plus largement de l’arrangement circulatoire des désirs et des intérêts qui se traduisent par des échanges et des dons entre les personnes - dès lors qu’un écosystème se développe avec ses représentations et ses codes, des valeurs nouvelles apparaissent, des motivations spécifiques naissent et n’importe quelle pratique peut devenir le centre de nouveaux comportements. C’est en cela que la politique, non les vieilles institutions mais bien plutôt l’ensemble des décisions que nous prenons à tous instants de nos vies, et qui découlent indubitablement des représentations culturelles que nous entretenons, n’est pas du tout éloignée du domaine du jeu. Parce que les règles qui nous semblent naturelles aujourd’hui le sont seulement par habitude. Il n’y a pas d’idéologie naturelle, on peut s’habituer à tout, demain la nouvelle distraction pourrait être d’aller voir en famille des prisonniers se faire manger par des lions dans une arène le samedi après-midi après les courses. Ou encore comme cela était la mode au XIVe siècle de se faire emmurer vivante, volontairement, dans un espace exiguë suspendu à l’entrée des villes françaises afin de les protéger par la prière constante, mais dans une mort certaine provoquée par le froid et la faim.
    – Ça a vraiment été une mode de se faire emmurer volontairement  ? J’en avais jamais entendu parler.
    – Disons une coutume. J’ai choisi un exemple extrême c’est vrai. Il en existe beaucoup d’autres, tous illustrent mon propos en révélant ceci : dès lors qu’on s’y habitue et que cela devient acceptable culturellement, toute nouvelle règle du jeu social parait naturelle, alors que par définition une règle du jeu est artificielle, ou arbitraire, comme tu préfères. Les classes et les distinctions sociales, aussi poreuses puissent-elles paraître aujourd’hui pour celles et ceux qui se sentent confortablement installé⋅es au milieu des extrêmes, ces règles là aussi doivent apparaître pour ce qu’elles sont, arbitraires. Notre recherche prend donc le domaine du jeu très au sérieux, mais sous un angle particulier. C’est un domaine du jeu appliqué devrait-on dire, ce que l’Histoire a nommé parfois "révolution", et que nous tentons d’explorer avec une perspective somme toute matérialiste, sans toutefois nous limiter aux conditions d’accès aux ressources matérielles. Nous laissons également de la place à quelque chose de plus métaphysique, sans devenir mystiques… Je dis cela bien que je nous considère comme terriblement rationnel⋅les et pragmatiques. Le monde matériel peut être vu comme un reflet de nos mondes intérieurs. Mais la notion de réel est parfois ambiguë, paradoxale, car c’est la somme de tout ce qui existe et peut être perçu, et c’est donc une totalité impossible à appréhender par nos sens et nos consciences limitées. Nous devons quand même l’admettre.
    Il s’interrompt, essaie d’envisager comment conclure sans passer complètement pour un gourou ou un illuminé.

    – Pour finir disons encore qu’avant nous il y en eut bien d’autres évidemment, le socialisme révolutionnaire puis les mouvements anti-autoritaires, la propagande par le fait, l’anarchie désirante, les surréalistes, les situationnistes, les mouvements d’occupation, de réappropriation, etc. Avec plus ou moins le même objectif de renversement de l’ordre, ce mythe résolument bourgeois, et des classes sociales - je simplifie bien sûr - mais il faut dire aussi que, comme d’autres avant nous, nous butons sur des difficultés imposées par l’échelle des structures que nous connaissons et que nous devrons contourner d’une façon ou d’une autre, par des déviations, des détournements, par la mise en place de structures parallèles, par des rapports de force, ou par la destruction. Nous ne nions pas l’ambivalence créative de la destruction. 
    « Cela doit bien faire trente ans que l’on entend parler d’un capitalisme à l’agonie. Et bien avant cela on racontait déjà que les vieilles institutions démocratiques qui le servent étaient en perte de légitimité. Plus récemment tu te souviens sans doute que l’effondrement était également prophétisé à tort et à travers : nous vivons dans un monde empoisonné, mutilé, ça ne fait aucun doute. Mais cette longue agonie, qui a ses heurts et ses crises plus ou moins graves, n’en finit pas de durer. Et elle a pris les allures d’une guerre d’expansion totale, accompagnée par endroit d’une politique de la terre brûlée. Les pouvoirs en place luttent pour se maintenir, en assimilant certains changements, certaines revendications, lorsqu’il n’y a plus le choix. Ils se transforment par endroit mais continuent néanmoins de trouver toujours les moyens d’aspirer la valeur, d’où qu’elle vienne, et d’imposer des normes pour contrôler les populations, jusque dans leurs corps. Voila le constat qui rassemble toutes les personnes que tu rencontreras bientôt et qui œuvrent avec cette même idée : nous sommes là pour hâter la chute qui n’est pas encore venue. Pour faire de la place.
    Nouvelle pause. Il a promis de terminer le discours.

    – Mais je parle beaucoup, et je ne sais pas si mes propos trouvent une résonance avec les attentes profondes que tu as exprimées  ?

    Sur la banquette le jeune homme suit toujours :
    – Oui je comprends assez bien… Enfin je crois. Vous vous doutez que je ne suis pas totalement étranger à votre vision des choses  ?
    – Bien sûr, mais nous ne sommes pas obligé⋅es d’être tous et toutes en osmose telles des formes de vie primitives agglutinées… Il y a des tendances au sein du groupe. Bien que nous ayons évidemment pour nous mettre d’accord une mise à plat des objectifs communs, une sorte de charte, tu verras ça bientôt. Mais ce qui compte d’abord c’est ta détermination. C’est un jeu dangereux que nous proposons.
    – J’ai conscience qu’il n’y aura pas vraiment de retour à la normale possible après mon engagement, si c’est ce que vous voulez dire. Et je pense que je suis prêt à en assumer toutes les conséquences.
    – En ce qui nous concerne tu n’es pas engagé par ta simple présence ici aujourd’hui, tu auras encore le temps d’y réfléchir. Tu vois que nous avons pris des précautions pour ne pas être engagé⋅es non plus vis-à vis de toi de notre côté…
    – Vous avez pris quelques précautions pour votre anonymat oui, je vois ça.

    Encore un instant d’arrêt, après quoi le nouveau reprend l’initiative :
    – Moi aussi j’ai une question, la tête là c’est pour l’anonymat ?… Ça doit être lourd non  ?
    – Ce sont des plaquettes de bois assemblées, sur une structure en fil de fer, que j’ai réalisée moi-même. C’est beaucoup plus léger qu’il n’y parait.
    – Et c’est pas un peu intimidant ? Pour vos recrues je veux dire…
    – Elle instaure une ambiance qui me plaît. Ainsi on voit rapidement les réactions de malaise, si elles doivent se manifester. À la fois décoratif et utile pour m’aider à me faire une idée de la personnalité de mes interlocuteurs et interlocutrices.
    – Ça me gêne pas. Je ne sais pas si c’est plus intimidant ou grotesque par contre… Je ne dis pas ça par rapport au travail artistique, qui est très bien réalisé, juste que dans la situation actuelle ça peut paraître grotesque.
    – Tu as une capacité appréciable à être franc et direct je vois.
    – Ben c’est la moindre des choses. J’espère que cette qualité pèsera en ma faveur pour être accueilli dans votre groupe… Dans ton groupe… Je parle au sens collectif…
    – Et tu fais bien car je ne suis pas le Saint patron en effet. Nous prenons les décisions de façon horizontale, et si elle l’avait voulu, Sabine qui est en face de toi, tout autant que d’autres, aurait pu se trouver à ma place sur cette banquette pour avoir le privilège de t’endoctriner comme je le faisait à l’instant.

    « Je ne suis pas qu’une paire de mains habiles au volant » répond la conductrice sans se retourner.

    Le masque continue :
    – Nous avons besoin de toutes sortes de qualités. Tu vas d’ailleurs t’en apercevoir avec les petits tests que nous mettons en place pour les novices. Ce sera aussi l’occasion pour toi de rencontrer d’autres membres, qui sont nos égaux, et qui te prendront en charge à leur tour les prochaines fois. Mais rassure-toi, il n’y aura pas de compétition, ni d’élimination, d’humiliation ou de traumatisme destiné à t’endurcir. Nous serons attentifs à ce que tu ressens. Ce sera surtout un moyen pour nous -et pour toi- de mieux connaître certaines de tes aptitudes ou limites. À partir du moment où tu es arrivé jusqu’à nous on peut considérer évidemment que tu remplis déjà les conditions pour intégrer le projet, donc ne regarde pas ce qui t’attend comme un concours. Mais nous avons besoin de former nos membres et de créer une confiance préalable. Et avec le temps nous avons jugé utile de mettre en place des situations, des "simulations" comme nous préférons les appeler, qui reflètent assez bien dans leur diversité la tonalité générale de ce qui t’arrivera en collaborant avec nous et à quoi tu dois être confronté avant d’être dans une situation réellement délicate ou dangereuse. D’ailleurs avant que j’oublie, as-tu choisi ton pseudonyme ou veux-tu que je t’en attribue un de façon aléatoire ?
    – J’avoue je n’ai pas trop d’idée. Qu’est-ce que tu me suggères ?
    – Je te propose un nom commun, qui m’est venu spontanément, une simple évocation, n’y cherche aucune symbolique. Le mot est "Résident".
    Résident ? C’est plus qu’anonyme ça… Mais pourquoi pas… Et ces tests, quand est-ce que je peux commencer  ? 
    – C’est prévu aujourd’hui » répond le vieil homme. 
    Puis la voiture démarre et quitte l’esplanade de l’ennui.

    –-
    La suite ici: https://seenthis.net/messages/804006

    #trois_écoles #roman
    [modifié : sauts de lignes entre paragraphes]

    • Juste une recommandation de mise en forme : saute des lignes entre les paragraphes, les simples retour à la ligne, pour la lecture à l’écran, ça fait des gros pavés illisibles.

      Si tu veux faire des changements de partie marqués par plus d’espace, saute des lignes, fait une ligne avec juste un caractère du genre astérisque, puis reprend plus loin.

      ~

      Comme ça par exemple.

      Mais les simples retour chariot pour faire « comme dans les livres », sur le Web (lecture non paginée), c’est une erreur classique (depuis les années 90 au moins) qui n’apporte rien et détruit la lisibilité.

      ~

      Du coup, je signale une subtilité de Seenthis : quand on fait deux retour à la ligne (ou plus) successifs, Seenthis ne code pas avec deux retours chariot (br), mais fabrique de véritables paragraphes. Et ici les paragraphes sont ensuite séparés verticalement par une demi-ligne, et non une ligne complète, justement pour éviter cet effet classique du Web, des paragraphes très (trop) espacés et équivalents à deux retour à la ligne.

  • « Dernière Sommation » (Grasset)
    http://www.davduf.net/derniere-sommation-grasset

    C’est l’histoire d’un journaliste pas comme les autres – tel que la littérature nous en offre à chaque époque, entre Rouletabille et Lisbeth Salander. Etienne Dardel, 50 ans, fou de littérature, de punk, et d’Internet, croit de moins en moins à son métier. C’est un idéaliste roué, un cœur pur et pugnace, défenseur de toutes les libertés. Franc tireur, il a rendu sa carte de presse et travaillé à l’étranger. Son pays la France semblait avoir renoncé à tout destin social et politique mais soudain, par un hiver (...) #Dernière_Sommation #maintien_de_l'ordre #police #justice #roman

  • Je recherche des articles et discussions (en français ou en anglais) sur le sujet de la clause restrictive NC (pas d’utilisation commerciale) dans les Creative Commons, plus particulièrement dans le domaine du droit d’auteur des écrits, romans, essais etc.

    Y a t’il des opposant⋅es notables à cette restriction (ou à la restriction de modification d’une œuvre d’ailleurs), qui ne soient pas strictement des informaticien⋅nes mais plus des « auteur⋅es » (et à part Eric S. Raymond) ?

    #Creative_Commons #romans #littérature #licences_libres #livres

  • La #guerre_sociale en #France. Aux sources économiques de la #démocratie_autoritaire

    La tentation d’un #pouvoir_autoritaire dans la France de 2019 trouve ses racines dans le projet économique du candidat #Macron.
    Depuis des décennies, la #pensée_néolibérale mène une guerre larvée contre le #modèle_social français de l’après-guerre. La #résistance d’une population refusant des politiques en faveur du capital a abouti à un modèle mixte, intégrant des éléments néolibéraux plus modérés qu’ailleurs, et au maintien de plus en plus précaire d’un compromis social. À partir de la crise de 2008, l’offensive néolibérale s’est radicalisée, dans un rejet complet de tout équilibre.
    Emmanuel Macron apparaît alors comme l’homme de la revanche d’un #capitalisme français qui jadis a combattu et vaincu le #travail, avec l’appui de l’#État, mais qui a dû accepter la médiation publique pour « civiliser » la #lutte_de_classes. Arrivé au pouvoir sans disposer d’une adhésion majoritaire à un programme qui renverse cet équilibre historique, le Président fait face à des #oppositions hétéroclites mais qui toutes rejettent son projet néolibéral, largement à contretemps des enjeux de l’époque. Le pouvoir n’a ainsi d’autre solution que de durcir la démocratie par un excès d’#autorité. Selon une méthode classique du néolibéralisme : de l’#épuisement de la société doit provenir son #obéissance.


    https://editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_guerre_sociale_en_France-9782348045790.html
    #économie #néolibéralisme #livre #Romaric_GODIN

  • Le #récit en questions

    Ce numéro de Pratiques a été pensé en fonction d’une double logique, à la fois historique et synchronique. Pour la première, puisque depuis la création de Pratiques en 1974, des théorisations narratives diverses ont été défendues, il était important de porter sur elles un regard rétrospectif. Pour la seconde, elle correspond au fait que le numéro s’inscrit dans le programme de recherche du Centre de recherche sur les médiations (Crem) intitulé « #Narrations de la société/sociétés de la #narration » tel qu’il est consacré au #récit et aux différentes formes de #narration_sociale. L’enjeu est de faire interagir des recherches qui mettent l’accent sur la description et la classification avec d’autres plus spéculatives et interprétatives.

    Le numéro a été conçu en trois parties. Dans la première (« Les théories du récit en débat »), on confronte certains paradigmes du récit. C’est ainsi que sont mis en débat ou en question la #linguistique_textuelle et discursive, la #sémiotique_narrative, l’#ethnocritique, les approches cognitivistes ainsi que la #narratologie non naturelle. Dans la seconde partie (« #Fictions et non fictions contemporaines »), il s’est agi de rendre compte du statut du récit dans les productions actuelles, qu’elles aient la forme de #romans, de pièces de #théâtre, de « #narrations_documentaires », de #séries_télévisées ou de #jeux_vidéo. Quant à la troisième partie (« Les récits en situation scolaire »), elle interroge la place des récits au sein de la discipline français (#lecture et #écriture) et dans d’autres disciplines tels qu’ils dépendent, pour une part, des configurations disciplinaires.

    https://journals.openedition.org/pratiques/5593

  • https://www.foudetheatre.com/post/et-si-je-vous-parlais-de-mon-avignon

    Salut, mes petits fous. Il est temps pour moi de faire le bilan de cette expérience hors norme que j’ai eu la chance de vivre en Avignon.
    Cette année plus de 1500 spectacles. Plus de 300 accréditations "presse". Des milliers de spectateurs de toute la France mais aussi d’ailleurs. J’ai croisé plein de Belges, des Italiens et même des Québécois. Et quels spectateurs ! J’ai été vraiment surpris par le niveau et l’implication des fous de théâtre. Leurs cultures. Leurs connaissances. Il est troublant de voir ces salles combles avec un public hyperconcentré du début jusqu’à la fin. Je tiens à faire un hommage tout particulier aux comédiens qui jouent parfois plusieurs pièces dans la même journée. Qui n’ont pas vraiment le temps pour une concentration maximum et qui doivent souvent gérer leurs propres accessoires et costumes. Les techniciens, éclairagistes, régisseurs, font un travail incroyable pour que tout fonctionne au cordeau, car le temps est particulièrement précieux avec toutes ces pièces qui s’enchaînent continuellement. Le régisseur du théâtre La Luna (il se reconnaîtra) est quelqu’un de particulièrement charmant qui m’a sauvé de quelques coups difficiles. Les responsables de diffusion sont ultra sollicités et toujours souriants.
    Le festival OFF d’Avignon est loin d’être off, au contraire, quand on imagine qu’une bande de jeunes fous se sont lancés dans cette aventure il y a plusieurs années. Ils peuvent être fiers. En France. L’art vivant est magnifique et la création artistique est formidable. Les paris sont courageux, étonnants et ambitieux.

    Avignon est mon lieu de pèlerinage a moi (chacun le sien). L’endroit où je deviens encore plus fou. Je n’ai ni envie de manger ni envie de dormir. Je n’ai envie que de théâtre.
    Je tiens absolument à m’excuser pour les rendez-vous manqués, oubliés. Les spectacles que j’ai ratés. Les rencontres que je n’ai pu faire. Les pièces que je n’ai pu voir. J’en suis profondément triste, mais j’ai donné mon maximum. Vraiment.
    Je voudrais souligner certains théâtres où la programmation a été particulièrement intéressantes cette année et où l’on a pu m’y voir très souvent. L’Essaion Avignon. Le théâtre transversal. Le Buffon, l’espace Roseaux Teinturier. Le théâtre la Luna. Le théâtre Actuel. Le théâtre des corps saints. Le théâtre les 3 Soleils. La Fabrik théâtre et un petit nouveau le théâtre des brunes. La directrice - comédienne Ariane Carmin est quelqu’un que j’ai particulièrement appréciée et je suis certains que ce théâtre, va faire beaucoup parler de lui les prochaines saisons.
    En vrac. Mes coups de cœur 2019.
    Vous pouvez lire mes articles détaillés pour chaque pièce mais là, avec le recul, ce que je retiens tout particulièrement. Les cavaliers, juste magnifiques. Happy mâle. Une très belle surprise. Tatie jambon pour Marianne James que j’adore. Un garçon d’Italie pour le texte magnifique et la mise en scène particulièrement réussie de Mathieu Touzé. Les passagers de l’aube, pour la justesse de l’écriture, les idées brillantes de « Mise en Science » et le jeu des comédiens. 4,48 psychoses. Pour le choix de ce sujet difficile. Le texte particulièrement beau est la merveilleuse comédienne, Cécile Fleury. Des plans sur la comète. Pour le rire et le bonheur que j’ai eu, pour Tristan Petitgirard que j’adore pour les comédiens excellents. Bye Bye tristesse, pour Caroline Loeb, divinement gracieuse et à fleur de peau. Le K. Pour le texte. La brillante idée de l’objet et Grégori baquet que j’adore. Nos années parallèles pour le texte magnifique de Stéphane Corbin (le papa des funambules) brillant et lumineux. Pour la mise en scène intelligente et émouvante de Virginie Lemoine et Valérie Zaccomer, un véritable coup de foudre. La famille Ortiz pour Jean-philippe Daguerre, un très grand auteur contemporain, isabelle de Botton et Bernard Malaka au charisme fou. Marie des poules pour l’écriture de Gérard Savoisien. La mise en scène et le jeu d’Arnaud Denis tout en nuances et élégance et surtout Béatrice Agenin, une immense comédienne. Don Juane et Pan deux très belles surprises avec de jeunes comédiens brillants. Stephanie st Clair. Pour l’histoire incroyable et Isabelle Kancel absolument brillante. Beaucoup de bruit pour rien. Pour les choix de mise en scène très culottés et cette bande de comédiens truculente. Qui a peur de Virginia Wolf ? Pour la surprise absolue et je jeu absolument magnifique des comédiens. Frédérique Lanzarini est parfaitement parfaite. Le 32 pour une fin de soirée idéale et pour Mme brune que j’adore avec son aspirateur. Good Night. Parce que je ne m’attendais pas du tout à cela et pour le jeu de Romain poli et Nouritzia Emmanuelia. Succès reprise. Pour la pièce de café-théâtre idéale et pour Agathe Quelquejay, lumineuse.


    Quelle chance d’avoir pu voir toutes ces belles productions qui sont certainement les grands succès de la rentrée 2019 (je le souhaite de tout cœur). J’ai déjà très envie de revoir ces pièces très vite à Paris.
    #essaionavignon #theatretransversal #lebuffon #espaceroseauxteinturier #theatrelaluna #theatreactuel #theatredescorpssaints #theatreles3soleils #lafabriktheatre #theatredesbrunes
    #le32 #quiapeurdevirginiawolf #lesfunambules #beaucoupdebruitpourrien #stephaniestclair #pan #donjuane #mariedespoules #lafamilleortiz #nosanneesparalleles #lek #buybyetristesse #desplanssurlacomete #448 #lespassagersdelaube #ungarconditalie #goodnight #tatiejambon #lescavaliers #succesreprise
    #arianecarmin #agathequelquejay #romainpoli #frédériquelanzarini #Isabellekancel #Beatriceagenin #gérardsavoisien #arnauddenis #isabelledebotton #bernardmalaka #jeanphilippedaguerre #virginielemoine #grégoribaquet #stéphanecorbin #valériezaccomer #carolineloeb #cécilefleury #tristanpetitgirard #isabellekancel #mathieutouzé #mariannejames #foudetheatre #avignon19 #theatre #festivalavignon #avignonoff #avignonleoff #offavignon

  • L’« Histoire mondiale de la France » mise en examen (2/8) : une #Histoire exceptionnelle ?
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/170719/l-histoire-mondiale-de-la-france-mise-en-examen-28-une-histoire-exceptionn

    Quelles sont les méthodes et les intentions d’une « histoire mondiale » ? N’importe quel territoire peut-il se prêter à une telle approche ? Dialogue entre les historiens Pierre Singaravélou et Patrick Boucheron.

    #roman_national,_Patrick_Boucheron,_Histoire,_Histoire_Mondiale_de_la_France,_Pierre_Singaravélou

  • Can Reading Make You Happier ? | The New Yorker
    https://www.newyorker.com/culture/cultural-comment/can-reading-make-you-happier

    In a secular age, I suspect that reading fiction is one of the few remaining paths to transcendence, that elusive state in which the distance between the self and the universe shrinks. Reading fiction makes me lose all sense of self, but at the same time makes me feel most uniquely myself. As Woolf, the most fervent of readers, wrote, a book “splits us into two parts as we read,” for “the state of reading consists in the complete elimination of the ego,” while promising “perpetual union” with another mind.

    Bibliotherapy is a very broad term for the ancient practice of encouraging reading for therapeutic effect. The first use of the term is usually dated to a jaunty 1916 article in The Atlantic Monthly, “A Literary Clinic.” In it, the author describes stumbling upon a “bibliopathic institute” run by an acquaintance, Bagster, in the basement of his church, from where he dispenses reading recommendations with healing value. “Bibliotherapy is…a new science,” Bagster explains. “A book may be a stimulant or a sedative or an irritant or a soporific. The point is that it must do something to you, and you ought to know what it is. A book may be of the nature of a soothing syrup or it may be of the nature of a mustard plaster.” To a middle-aged client with “opinions partially ossified,” Bagster gives the following prescription: “You must read more novels. Not pleasant stories that make you forget yourself. They must be searching, drastic, stinging, relentless novels.” (George Bernard Shaw is at the top of the list.) Bagster is finally called away to deal with a patient who has “taken an overdose of war literature,” leaving the author to think about the books that “put new life into us and then set the life pulse strong but slow.”

    Today, bibliotherapy takes many different forms, from literature courses run for prison inmates to reading circles for elderly people suffering from dementia. Sometimes it can simply mean one-on-one or group sessions for “lapsed” readers who want to find their way back to an enjoyment of books.

    Berthoud and Elderkin trace the method of bibliotherapy all the way back to the Ancient Greeks, “who inscribed above the entrance to a library in Thebes that this was a ‘healing place for the soul.’ ” The practice came into its own at the end of the nineteenth century, when Sigmund Freud began using literature during psychoanalysis sessions. After the First World War, traumatized soldiers returning home from the front were often prescribed a course of reading. “Librarians in the States were given training on how to give books to WWI vets, and there’s a nice story about Jane Austen’s novels being used for bibliotherapeutic purposes at the same time in the U.K.,” Elderkin says. Later in the century, bibliotherapy was used in varying ways in hospitals and libraries, and has more recently been taken up by psychologists, social and aged-care workers, and doctors as a viable mode of therapy.

    For all avid readers who have been self-medicating with great books their entire lives, it comes as no surprise that reading books can be good for your mental health and your relationships with others, but exactly why and how is now becoming clearer, thanks to new research on reading’s effects on the brain. Since the discovery, in the mid-nineties, of “mirror neurons”—neurons that fire in our brains both when we perform an action ourselves and when we see an action performed by someone else—the neuroscience of empathy has become clearer. A 2011 study published in the Annual Review of Psychology, based on analysis of fMRI brain scans of participants, showed that, when people read about an experience, they display stimulation within the same neurological regions as when they go through that experience themselves. We draw on the same brain networks when we’re reading stories and when we’re trying to guess at another person’s feelings.

    Other studies published in 2006 and 2009 showed something similar—that people who read a lot of fiction tend to be better at empathizing with others (even after the researchers had accounted for the potential bias that people with greater empathetic tendencies may prefer to read novels). And, in 2013, an influential study published in Science found that reading literary fiction (rather than popular fiction or literary nonfiction) improved participants’ results on tests that measured social perception and empathy, which are crucial to “theory of mind”: the ability to guess with accuracy what another human being might be thinking or feeling, a skill humans only start to develop around the age of four.

    But not everybody agrees with this characterization of fiction reading as having the ability to make us behave better in real life. In her 2007 book, “Empathy and the Novel,” Suzanne Keen takes issue with this “empathy-altruism hypothesis,” and is skeptical about whether empathetic connections made while reading fiction really translate into altruistic, prosocial behavior in the world. She also points out how hard it is to really prove such a hypothesis. “Books can’t make change by themselves—and not everyone feels certain that they ought to,” Keen writes. “As any bookworm knows, readers can also seem antisocial and indolent. Novel reading is not a team sport.” Instead, she urges, we should enjoy what fiction does give us, which is a release from the moral obligation to feel something for invented characters—as you would for a real, live human being in pain or suffering—which paradoxically means readers sometimes “respond with greater empathy to an unreal situation and characters because of the protective fictionality.” And she wholeheartedly supports the personal health benefits of an immersive experience like reading, which “allows a refreshing escape from ordinary, everyday pressures.”

    #Bibliothérapie #Lecture #Romans #Psychologie #Empathie

  • L’archéologie, donc la science et des universitaires, sont utilisés de manière frauduleuse pour servir des intérêts politiques et, au final, voler toujours plus de terres aux Palestinien.ne.s. Et il ne faudrait pas mêler l’université au boycott ?

    Israël utilise l’archéologie pour effacer l’histoire non juive
    Talya Ezrahi et Yonathan Mizrachi, Forward, le 29 mai 2019
    http://www.agencemediapalestine.fr/blog/2019/06/03/israel-utilise-larcheologie-pour-effacer-lhistoire-non-juive

    en Israël, l’archéologie a toujours été liée au projet de construction de la nation. L’historien Amos Elon a un jour expliqué que les archéologues israéliens ne font pas des fouilles que pour découvrir et connaître, mais pour réassurer leurs racines.

    #Palestine #archéologie #boycott_universitaire #BDS #colonisation #histoire #roman_national #mythe_fondateur #falsification #historicisation #Cité_de_David #Silwan