Ma vie d’exilée russe à Paris : « Même plusieurs années plus tard, je comprends qu’on ne peut pas lutter contre la bureaucratie française »« Une Russe à Paris » (1/6). La journaliste Elizaveta Osetinskaya, arrivée en France en 2022 en raison de son opposition à la guerre en Ukraine, évoque les difficultés rencontrées auprès de la préfecture alors qu’elle parle à peine la langue.
Propos recueillis par Elizaveta Osetinskaya
« On ne peut pas prolonger un visa de ce type. Adressez-vous plutôt à l’ambassade de Russie », me dit l’employée compatissante au guichet de la Préfecture de Paris, sur l’île de la Cité. Des gouttes de pluie de novembre coulent le long de mon parapluie Monoprix et finissent dans mes baskets. Difficile d’imaginer un conseil plus absurde. Mais la jeune femme à l’accueil ne s’en doute même pas.
Fondatrice d’un média russe indépendant, j’ai dans mon pays le statut officiel et discriminatoire d’« agente de l’étranger », qu’on attribue à des journalistes comme aux opposants politiques, ce qui implique un tas de restrictions et d’interdictions, depuis l’obligation de mentionner ce statut dans toutes vos publications jusqu’à des sanctions financières.
Les autorités russes font tout pour empêcher les gens de vivre normalement et pour les obliger à partir. En revanche, je me trouve en bonne compagnie : le pianiste mondialement connu Evgeny Kissin, la politologue Nina Khrouchtcheva, arrière-petite fille du leader soviétique Nikita Khrouchtchev, le blogueur Iouri Doud et des centaines d’autres. Bref, la dernière chose que j’ai envie d’entendre, en ce moment, c’est de m’adresser à l’ambassade de Russie. Mais l’employée de la préfecture ne sait rien de ma vie et se contente de m’informer que mon visa ne peut pas être « converti » en un autre. Une épaisse vitre de guichet nous sépare, et le temps prévu pour notre échange est écoulé.
La pluie glaciale de novembre correspond bien à mon humeur. On dirait que la météo s’applique à renforcer l’ambiance. Avec ma femme, nous avançons vers le métro et restons un moment, désemparées, devant le distributeur de tickets. Pendant que j’essaie, une fois de plus, de comprendre la différence entre le Navigo et le ticket papier, une ombre fugace glisse derrière mon dos. Machinalement, je mets la main dans ma poche. L’iPhone auquel sont rattachées nos cartes bancaires et nos applications n’y est plus.
La psyché humaine est ainsi faite que, sur le moment, certains événements vous semblent de véritables tragédies, alors qu’en réalité ce ne sont que d’insignifiants accidents de la vie. Je vis en France depuis bientôt quatre ans et je suis passée par tous les états : admiration, désespoir, agacement, douleur, joie, décès de mes proches, et malgré tout j’ai fini par retrouver le sol sous mes pieds. Ma fille, l’être qui m’est le plus cher au monde, grandit dans ce pays.
Si, il y a cinq ans, quelqu’un m’avait dit que Paris deviendrait ma maison, j’aurais certainement cru avoir affaire à un fou. Mais je n’aurais pas cru davantage celui qui aurait prédit l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. La première situation, mon arrivée en France, n’est qu’une réplique trop exacte de l’« émigration blanche » d’il y a un siècle, où tant d’anciens députés de la Douma se sont retrouvés en exil à Paris. Quant au scénario de l’invasion russe, il est en flagrante contradiction avec l’histoire des deux peuples.
Pourquoi a-t-on dû fuir, ma femme, ma fille et moi ? Il faut rappeler ce qui se passe en Russie dès les premières semaines de l’invasion. Presque aussitôt est instaurée la censure militaire : le mot « guerre » doit être remplacé par la formule « opération militaire spéciale » et toute position antiguerre est considérée comme une trahison. Pourtant, ce ne sont pas les menaces de vingt ans de prison qui me marquent le plus, mais la fermeture de la radio Echo de Moscou, une station qui n’a jamais cessé d’émettre, même pendant les journées du putsch en août 1991. Tombe alors l’illusion de pouvoir continuer à faire du journalisme indépendant en restant dans mon pays.
(...)La France ? Mon cerveau se met à faire défiler les noms, les titres et les lieux classés dans ma petite bibliothèque intérieure. Le Louvre. Charlie Hebdo. La Loi des mâles, le roman de Maurice Druon. Le Roi-Soleil. Dumas père, Dumas fils. « Ah ! ça ira, ça ira, ça ira. » L’examen d’histoire en classe de 3e : sujet tiré au sort, « La Révolution française ». Hugo, Stendhal et Flaubert. Huppert et Binoche. Delon, Deneuve, Un homme et une femme, Le Dernier Tango à Paris. Mylène Farmer dans les boums de mon école. Les musiques de Yann Tiersen dans mon iTunes. D’Amélie à Emily. La langue française ! Mais je ne parle pas français ! Il faut pourtant se décider.Je réponds : « D’accord pour la France. Mets-moi en contact avec ces gens. » J’ai déjà derrière moi une première émigration, aux Etats-Unis. En 2016, je suis sélectionnée pour suivre un prestigieux programme à l’université Stanford (Californie). Grâce à cela, ma première expérience de l’émigration ressemble à un tapis rouge qui se déroule tout seul, que ce soit à la banque, à la Sécurité sociale ou aux services d’immigration. Le mot « émigration » n’a donc pas pour moi de connotation tragique, mais plutôt un parfum d’une nouvelle aventure. Quelles que soient les difficultés, nous finirons bien par nous débrouiller, j’en suis certaine.
En attendant nos visas français en Turquie, où nous avons tout de même fui au début d’avril 2022, j’envisage notre futur déménagement avec insouciance. Ecrasées par la chaleur d’une petite ville balnéaire, nous apprenons mollement le français, sans vraiment comprendre ce qui nous attend. De temps à autre, l’esprit se réveille : comment inscrire notre fille à l’école ? Comment trouver un logement permanent ? Comment ouvrir un compte bancaire ? Que faire lorsque nos visas arriveront à expiration ? Mais ces questions se dissipent dans la certitude que tout ira bien.
En réalité, le nouveau défi ressemble à un jeu vidéo où, tout à coup, le monde n’a plus deux dimensions mais quatre. La première difficulté est que nous ne comprenons pas ce qu’on nous dit. A la différence de l’anglais, qui m’accompagne depuis au moins trente ans, je n’ai été exposée au français que pendant quelques mois. Et cette langue se révèle être un sacré morceau ! A l’instar de Tourgueniev (1818-1883), qui a passé la moitié de sa vie en France et qui ne cessait de glorifier « la langue russe, grande, puissante, véridique et libre », moi, en me rendant plusieurs fois par semaine à l’Alliance française, je chante les louanges du français : « O la grande langue française ! Que tes conjugaisons sont complexes, que ton subjonctif est mystérieux, que tes combinaisons de quatre lettres sont belles et incompréhensibles ! Que tes “i” et tes “u” sont longs ! Aie donc pitié de moi, permets-moi d’atteindre ne serait-ce que le niveau B2. »
(...)Pour résoudre les questions compliquées – notre « visa humanitaire », inhabituel, exige sans cesse de nouvelles démarches –, les fonctionnaires français adorent la communication par téléphone. Jamais encore, ni en Russie ni en Amérique, je n’ai autant téléphoné. Mais comment discuter quand vous parlez à peine la langue ? Et même si vous parvenez à formuler votre question après l’avoir préalablement répétée devant un miroir, vous n’avez aucune chance de comprendre la réponse de votre interlocuteur, qui déploie son riche éventail de dialectes, d’accents et d’intonations. Aujourd’hui encore, en recevant un appel provenant d’un numéro inconnu, j’ai l’estomac noué. Cependant, avant d’épuiser la patience de tous nos amis francophones et d’accepter la dure nécessité de nous mettre sérieusement au français, il nous faut régulariser notre situation. C’est cette nécessité qui me conduit au guichet de la préfecture. Le dialogue avec l’employée et le vol du téléphone ne sont qu’un petit caillou sur le long chemin vers la normalisation de notre vie. Au fond, je n’ai pas vraiment de raison d’en vouloir à la bureaucratie française. Elle fonctionne dans son mode habituel et n’a commis, à mon égard, aucun manquement grave. Simplement, nous sommes des pionniers sur un chemin emprunté ensuite par des centaines, peut-être même des milliers d’artistes, de chercheurs, de journalistes et de cols blancs opposés à la guerre, qui quittent leur patrie et cherchent pendant des mois, voire des années, une nouvelle maison. Beaucoup l’ont trouvée au même endroit que nous : en France. Plusieurs mois, peut-être même plusieurs années plus tard, je comprends qu’on ne peut pas lutter contre la bureaucratie. On n’a qu’à s’y habituer, comme à la pluie parisienne. Tôt ou tard, elle finit par s’arrêter.