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D’abord un souffle qui déchire le silence de la palmeraie. Visage solaire encadré d’une cascade de boucles, l’Egyptienne Amena El Abd entonne une mélopée a cappella, à laquelle répond la voix tendue du Tunisien Saber Radhouani. Peu à peu, le rythme obsédant du oud se mêle aux notes de piano suivies par les accents jazzy du trombone. Assise droite dans son fauteuil, Marianne Khoury applaudit à tout rompre. A la mi-avril, la productrice de cinéma, qui veille avec passion sur l’héritage filmique de son oncle, le célèbre cinéaste Youssef Chahine, a transformé en laboratoire musical sa résidence d’artistes à Dahchour, oasis de fraîcheur à une heure du Caire et de son vacarme permanent.
Si ses murs abritent d’ordinaire les espoirs du cinéma égyptien, Marianne Khoury n’a pas hésité à répondre à l’appel de Julie Kretzschmar, commissaire de la Saison Méditerranée, en ouvrant ses portes à cinq recrues de l’Orchestre des jeunes de la Méditerranée (OJM). Durant huit jours, ce quintette a composé un morceau qui sera interprété par l’OJM, le 20 juillet, à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), l’un des 200 événements accompagnés par la Saison Méditerranée. « On n’associe pas le pourtour méditerranéen à l’excellence pour la musique symphonique, déplore Pauline Chaigne, directrice adjointe de l’OJM. Pour des raisons de mobilité, d’obtention de visa, les musiciens du monde arabe n’intègrent pas les grands conservatoires qui mettent une étiquette prestigieuse sur un CV. Mais il y a là des talents extraordinaires. »
Pas simple d’accorder des tempéraments, des pratiques, des méthodes différentes selon que l’on vienne des rives africaine, latine ou orientale de la Grande Bleue. « C’est la démocratie absolue, chaque idée est débattue », lâche, tout sourire, leur mentor, le saxophoniste belge Fabrizio Cassol. Entre deux répétitions, les histoires personnelles s’invitent dans les conversations. « Ce n’est pas pareil d’avoir 18 ans en France, en Tunisie ou en Egypte. Mais la musique, en connectant les gens, dépasse les divisions que creusent les seigneurs de la guerre, veut croire Pauline Chaigne. On n’a pas la prétention de faire la paix, mais de créer des espaces paisibles. »
Opération artistico-diplomatique De paix, la Saison Méditerranée, dont le coup d’envoi sera donné le vendredi 15 mai à Marseille, en a singulièrement manqué. Quand, en juin 2023, Emmanuel Macron annonce le lancement de cette opération artistico-diplomatique, le contexte politique est tout autre. « Cette saison, c’est une relique du macronisme de gauche », ironise un familier de l’Elysée. Dans la foulée de la Saison Africa 2020, qui visait à améliorer les relations entre la France et le continent africain, l’Elysée cherchait à renouer avec les « identités multiples de la France », en particulier ses diasporas maghrébines. L’autre finalité étant de resserrer les liens avec deux partenaires-clés au Proche-Orient, le Liban et l’Egypte, dont la scène artistique reste peu connue en France, alors que la diaspora arabophone a largement grandi au rythme de sa musique et des célèbres séries télévisées du ramadan.
Une fenêtre politique semblait alors s’ouvrir. L’attaque terroriste perpétrée par le Hamas en Israël, le 7 octobre 2023, suivie par les bombardements meurtriers de l’Etat hébreu à Gaza, l’a refermée aussi sec. Durant un an, la saison est mise sous cloche. Karim Amellal, alors ambassadeur pour la Méditerranée, a beau s’escrimer pour la maintenir à flot, une partie de l’entourage du président de la République freine des quatre fers. Le sujet est inflammable, lui dit-on, il n’y a que des coups à prendre au moment où la cote de popularité de la France dans le monde arabe est sévèrement dégradée. Même prudence à l’Institut français, qui tarde à nommer une commissaire – Julie Kretzschmar n’est désignée qu’en octobre 2024
Avec Alger, les relations, déjà sous tension après la fuite en janvier 2023 de l’opposante franco-algérienne Amira Bouraoui, alors sous le coup d’une interdiction de sortie du territoire algérien, se sont raidies jusqu’au point de rupture après la reconnaissance en octobre 2024 par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Résultat : Julie Kretzschmar s’est longtemps vu refuser son visa pour l’Algérie – elle n’a pu s’y rendre qu’à la fin d’avril, à la veille du lancement de la Saison. Jugée équivoque, la ligne française sur les bombardements d’Israël à Gaza avait aussi irrité les artistes tunisiens, dont certains, jusqu’en 2025, refusaient d’exposer en France. « La reconnaissance par Emmanuel Macron de la Palestine en septembre 2025 a permis de nous rapprocher de la Tunisie », reconnaît Nadia Hai, actuelle ambassadrice de France pour la Méditerranée. Quant au Liban, sous le feu des bombardements israéliens depuis deux mois, il est peu probable que ses artistes puissent faire le voyage jusqu’en France.
Un moment délicat
Aux tensions géopolitiques et sécuritaires est aussi venu s’ajouter un contexte budgétaire particulièrement contraint, avec une enveloppe prévisionnelle divisée par deux – le budget s’élève à 4 millions d’euros. Avec une inconnue, le maintien ou non d’Axa, l’un des trois mécènes de l’opération. Depuis avril, des voix se sont en effet élevées parmi certains participants de la Saison, accusant l’assureur d’investir dans des entreprises d’armements liées aux bombardements meurtriers perpétrés par Israël à Gaza.
Pour couronner le tout, les révélations de la double enquête de l’inspection générale des affaires culturelles et du parquet de Marseille visant le président du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), Pierre-Olivier Costa, surviennent à un moment délicat, alors que le musée phocéen joue un rôle central dans la séquence d’ouverture du 15 au 24 mai – une performance de Mohamed El Khatib, Mères Méditerranées , doit s’y tenir le 16 mai.
Il aura fallu toute la persévérance de Julie Kretzschmar pour convaincre les artistes hostiles à toute instrumentalisation. La metteuse en scène disposait d’un atout majeur : une connaissance intime des cinq pays retenus, qu’elle avait sillonnés pour Les Rencontres à l’échelle, créé à Marseille pour mettre en valeur les scènes du Sud. Aux sceptiques, elle dégainait une réponse, toujours la même – « on ne produit pas un discours global, mais on fait entendre une pluralité des voix » –, assortie d’un credo : « Une saison n’est pas une simple fête : c’est un moment de pensée et d’action, un espace pour prendre la parole et mettre face à face des voix divergentes. »
Ainsi de la journaliste Lina Attalah, rédactrice en chef de Mada Masr, qui s’associe à la performance Elégie d’une disparition, à partir de récits collectés par le trio d’artistes libanaises Kinda Hassan, Racha Baroud et Carine Doumit. Au Caire, les milieux progressistes s’y délectent des enquêtes de ce média indépendant, dernier bastion de liberté d’expression que le régime égyptien s’efforce de réduire au silence.
Tracts menaçants
Cheveux courts, regard déterminé, la jeune femme livre un réquisitoire implacable sur l’état de la presse dans son pays. « On savait il y a treize ans [lors de l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fattah Al-Sissi] que ce serait le début de la repression, mais on ne savait pas à quel point. Aujourd’hui, les médias servent l’Etat », confie-t-elle. Quand l’espace de liberté politique vient à manquer, et que l’air devient irrespirable, c’est dans la culture que la journaliste trouve un bol d’oxygène.
Ce n’est pas Sharif Sarhan qui la contredirait. En résidence à Marseille aux Lieux publics, Centre national des arts de la rue et de l’espace public, ce quadragénaire au sourire franc mais au regard inquiet a tout perdu dans les bombardements israéliens à Gaza : son atelier, ses œuvres… et un phare qu’il avait érigé en 2015 dans le port de l’enclave, à partir de débris de précédents conflits. « Un symbole de paix, de liberté et de résistance », résume le photographe, rappelant qu’au fil des ans, pêcheurs et étudiants de la ville s’en étaient emparés comme d’un motif de fierté.
Alors quand, en 2025, la Saison Méditerranée est venu le chercher, Sharif Sarhan a tout de suite voulu rebâtir ce phare disparu. « L e reconstruire, ça me permet aussi de me reconstruire, de me projeter dans le futur », explique-t-il. Jusqu’aux élections municipales, la direction de Lieux publics a toutefois retenu son souffle, redoutant que ce projet, porté par l’équipe sortante, soit balayé en cas de victoire de l’extrême droite. Pour éviter qu’il ne cristallise les polémiques, les deux conférences de presse de la Saison Méditerranée organisées en février, à Marseille et à Paris, s’étaient gardées d’y faire allusion.
Aujourd’hui encore, les craintes ne sont pas complètement dissipées. En janvier, des tracts menaçants – « vous serez aspergés d’acide » – avaient visé des habitants du quartier du Camas qui affichaient leur soutien au peuple gazaoui. Dans le même temps, violences verbales et tags antisémites se sont multipliés contre une communauté juive marseillaise sur le qui-vive. « On sait que c’est un sujet sensible , admet Alexis Nys, directeur de Lieux publics. C’est la puissance et le paradoxe de cette œuvre : un phare n’est pas un objet politique, mais le récit qui le sous-tend l’est . » Visible du 16 au 24 mai sur l’esplanade du J4, à Marseille, ce phare voyagera à Bordeaux et à Montpellier, avant de parcourir l’Europe. « Mon souhait, déclare Sharif Sarhan, c’est qu’il retourne un jour là où il appartient, à Gaza. »