• Savoirs de la Précarité / knowledge from precarity

    Faire le lien entre savoirs et précarité, a des conséquences multiples, notamment sur les #sociabilités_du_savoir. Celles-ci se structurent à partir d’écarts qu’il est impossible de « régler » théoriquement : d’une part les #écarts entre les conditions dramatiquement différentes dans lesquelles les un.e.s et les autres enquêtent, écrivent, étudient ; d’autre part, les écarts entre des rapports aux savoirs, très différents selon les expériences et les engagements auxquelles ils se rattachent et selon les instances qui en orientent ou en entravent la production et l’expression.

    Notre proposition collective, à la fois théorique et politique, consiste justement à ne surtout pas prétendre nier ou régler ces écarts mais à chercher comment se réapproprier d’autres manières d’exercer nos #responsabilités dans un monde que nous voulons plus habitable, moins violent pour tant d’entre nous, plus égalitaire, plus juste, plus ouvert.

    Depuis nos premières réunions en 2017, des enquêtes ont été menées, des élaborations théoriques développées, des textes poétiques et scientifiques produits, pour donner lieu à ce premier ouvrage collectif.

    https://eac.ac/books/9782813003195

    #précarité #savoirs #livre

  • Être écoféministe | Jeanne Burgart Goutal
    Les Éditions L’échappée
    https://www.lechappee.org/collections/versus/etre-ecofeministe

    Je souhaitais en savoir plus sur l’#écoféminisme, Aude (#merci) m’a recommandé ce #livre. En plus de l’avoir trouvé très intéressant, j’ai appris des choses, l’approche et les arguments avancés résonnent bien avec mes propres ressentis.

    #Oppression des #femmes et #destruction de la #nature seraient deux facettes indissociables d’un modèle de #civilisation qu’il faudrait dépasser : telle est la perspective centrale de l’écoféminisme. Mais derrière ce terme se déploie une grande variété de #pensées et de #pratiques_militantes.
    Rompant avec une approche chic et apolitique aujourd’hui en vogue, ce livre restitue la richesse et la diversité des théories développées par cette mouvance née il y a plus de 40 ans : critique radicale du #capitalisme et de la #technoscience, redécouverte des sagesses et #savoir-faire traditionnels, réappropriation par les femmes de leur #corps, #apprentissage d’un rapport intime au #cosmos
    Dans ce road trip philosophique alternant reportage et analyse, l’auteure nous emmène sur les pas des écoféministes, depuis les Cévennes où certaines tentent l’aventure de la vie en autonomie, jusqu’au nord de l’Inde, chez la star du mouvement #Vandana_Shiva. Elle révèle aussi les ambiguïtés de ce courant, où se croisent Occidentaux en quête d’alternatives sociales et de transformations personnelles, ONG poursuivant leurs propres stratégies commerciales et #politiques, et #luttes concrètes de femmes et de communautés indigènes dans les pays du Sud.

    #colonialisme #agriculture #intersectionnalité

  • Faire face, avec les musulmans

    L’#obscurantisme et le #fanatisme_religieux nous mettent une fois de plus devant l’insupportable. Le soutien aux proches de l’enseignant, à la communauté éducative, à la liberté d’expression et à la laïcité ne doit pas nous conduire à une stigmatisation des musulmans. Projet de lettre à de futurs enseignants.

    Que dirai-je lundi matin, à 8h, quand je retrouverai les étudiantes et les étudiants du master "Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation" (MEEF) qui préparent le Capes de Lettres ? Que dire face à l’innommable d’un enseignant décapité ? Comment faire face à cela ? Comment porter en soi cette représentation quand on se destine au métier d’enseignant ?

    Je crois que je leur dirai d’abord que je pense à deux personnes. Bien sûr au collègue professeur d’histoire qui a perdu la vie pour avoir enseigné et fait vivre l’une de nos libertés fondamentales. Mais je leur dirai aussi que j’ai une pensée pour Ariane, une jeune étudiante du master Métiers du livre et de l’édition, qui a perdu la vie au Bataclan le 13 novembre 2015. Ne pas oublier Ariane et les 90 du Bataclan. Ne jamais oublier que l’obscurantisme s’en prend d’abord à l’#enseignement et à la #culture, au #livre et au #savoir.

    Je crois que je leur dirai ensuite qu’il y a probablement parmi eux des croyants, et peut-être des musulmans. Je rappellerai alors que nous vivons dans une République qui garantit à chacune et chacun la #liberté de conscience, la liberté de croire ou de ne pas croire, et que cette liberté implique une #égalité entre les #religions, et que par conséquent il ne saurait être question que l’une d’elle soit mise au ban de la République parce la #folie et la #barbarie de quelques sectateurs qui prétendent la défendre seraient représentatives de cette #religion. Nous devons faire face #avec_les_musulmans, pas #contre_les_musulmans.

    Je crois que j’ajouterai aussi – usant de « l’entière #liberté_d’expression » et de « l’#indépendance » à #valeur_constitutionnelle dont jouissent encore pour quelque temps les enseignants du supérieur – que toutes les #instrumentalisations - en cours et à venir - de l’acte barbare de ce 16 octobre qui ont pour objet ou pour effet de stigmatiser l’ensemble des musulmans, constituent des actes politiques irresponsables, lesquels doivent être dénoncés avec fermeté. Et que, par là même, celles et ceux qui se réclament de la République et de la Loi de 1905 pour promouvoir le concept de « #séparatisme », ne font qu’augmenter le péril qui guette notre société : une #guerre_des_religions, que quelques politiciens, tout aussi fous que les plus fous des fanatiques religieux, font tout pour aviver.

    Je crois que je leur dirai enfin que le métier d’enseignant est le plus beau qui soit, qu’il est certainement plus difficile de l’exercer aujourd’hui qu’hier, mais que c’est aussi pour cela que sa valeur n’en est que plus grande. Que cette valeur est étroitement liée à une #liberté_pédagogique qu’il faut défendre plus que jamais – y compris contre les limitations que l’État entend lui faire subir -, mais que cette liberté ne dispense pas l’enseignant d’une réflexion individuelle et collective sur les effets de nos discours et de nos pratiques, au sein et en dehors de l’École. Qu’enseigner la liberté d’expression et la #laïcité est à l’image du métier d’enseignant lui-même : beau et difficile. Et que toute #pédagogie authentique est vivante, qu’elle bouge, qu’elle n’est pas figée, qu’elle doit tenir compte de la diversité des élèves, et de leur culture. Et que tout ceci implique une formation des enseignants qui soit solide, renouvelée, permanente.

    #Pascal_Maillard

    https://blogs.mediapart.fr/pascal-maillard/blog/171020/faire-face-avec-les-musulmans
    #enseignement #éducation #Samuel_Paty #Conflans

  • « La logique de l’honneur. Gestion des entreprises et #traditions_nationales »

    Ce livre date de 1989 et vous devez vous demander pourquoi je lis des ouvrages aussi anciens…Et bien, après coup, je constate que nombre de problématiques « actuelles » sont en fait « anciennes » ! Imaginez ma surprise lorsque je suis tombée sur le chapitre dédié à la « #flexibilité » ou à la « #mobilisation » où il est question de définir une « #politique_de_motivation » à l’attention des ouvriers. A l’époque, les entreprises faisaient déjà face à un environnement turbulent, avec de nouvelles conditions de #concurrence et devaient ajuster fréquemment leur production et donc se montrer flexibles, notamment en introduisant plus de souplesse dans les organisations. Il y a près de 20 ans déjà, il apparaissait urgent de « mobiliser » les ouvriers car on s’était rendu compte que « le #savoir et l’#enthousiasme des exécutants constituent le premier gisement de #productivité des entreprises. » Puisque les problématiques de #GRH et de #management sont les mêmes aujourd’hui, qu’hier, il ne me semble pas incohérent de plonger dans l’histoire de la culture française pour tenter de comprendre les raisons de certaines mobilisations, résistance au changement ou échec des réorganisations.

    Gestion des entreprises et traditions nationales.

    La préface du livre critique la #sociologie_des_organisations qui « ne s’intéresse guère aux #cultures_nationales ni à l’#histoire », et tente de justifier l’approche culturelle de la gestion d’entreprise abordée par l’auteur via l’étude de trois usines (une en #France, une aux #Etats-Unis et la dernière aux #Pays-Bas). A sa sortie, il a en effet « suscité nombre d’interrogations et quelques réactions négatives. »

    Aujourd’hui nul ne remet en cause la spécificité du management français, japonais ou suédois, chacun étant marqué par une #culture particulière, avec ses codes et usages liés à la société dans laquelle il s’est construit. Voilà pourquoi les grandes entreprises forment leurs cadres au #management_interculturel et leurs commerciaux à la culture du pays cible.

    « C’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt. » Marguerite Yourcenar
    Une société d’ordres, basée sur l’honneur.

    Au Moyen-Age, dans un Etat monarchique, la société est divisée en trois « ordres » : le clergé, la noblesse et le tiers-état (le commun, le peuple). Les premiers sont dédiés au service de Dieu, les seconds préservent l’Etat par les armes et les derniers produisent les moyens de subsistance. Cette structuration s’appuie sur l’opposition entre le pur et l’impur. Le clergé se veut le plus pur, par la chasteté et le service de Dieu tandis que le peuple, caractérisé par sa condition servile, est impur. La noblesse est en position médiane car exempte de l’impureté de la condition servile mais loin de la pureté de Dieu car marqué par la souillure des armes et de l’acte sexuel.

    La quête de #pureté crée des sous-groupes au sein des ordres : on peut citer les chevaliers qui se consacraient aux croisades et réalisaient donc un service noble, sous la protection du Pape, et les bourgeois qui se distinguaient de la plèbe par leur richesse acquise par le négoce et non le labeur (travail manuel). Au XIX° siècle, on peut évoquer l’émergence du #compagnonnage qui permet à ces ouvriers de se hisser au-dessus du prolétariat (ouvriers à la chaîne). A travers l’initiation, les épreuves, l’intronisation dans un Devoir, ils ennoblissent le travail manuel.

    La #fierté du rang et la #crainte d’en déchoir.

    Selon l’auteur, ce qui permet d’éviter de faire sombrer le gouvernement monarchique dans le despotisme et limite l’irresponsabilité des sujets, c’est l’#honneur. Ce que chacun considère comme honorable est fixé par la #tradition. C’est intimement lié à la fierté que l’on a de son rang et à la crainte d’en déchoir, en faisant quelque chose d’inférieur à son rang.

    L’auteur nous explique, en relatant diverses situations de travail, que la fierté et le devoir inhérents au rang poussent les ouvriers à se dévouer à leurs tâches, à bien faire au-delà des comptes à rendre (ce serait déchoir que de faire du mauvais boulot).

    Aux Etats-Unis, l’auteur constate que le principe d’#égalité, profondément ancré dans la société, et l’ancienneté sur laquelle se fondent l’avancement et l’attribution des postes, peuvent favoriser la #médiocrité. Ce ne sont que les relations personnelles, entre ouvriers et responsables, et les marques de #reconnaissance de ces derniers, qui motivent les salariés à faire du bon boulot.

    En France, ce sont les mêmes valeurs qui limitent les incursions des contremaîtres dans les ateliers (contrôler c’est offensant, c’est une sorte d’ingérence indue dans le travail des ouvriers) et restreignent les interventions aux problèmes graves (ce serait déchoir que de s’occuper de menus problèmes). Ils avouent avoir du mal à savoir ce qu’il se passe…

    A l’inverse, aux Etats-Unis, l’auteur raconte que l’absence de contrôle du travail réalisé par l’ouvrier serait considérée par celui-ci comme un manque d’intérêt du supérieur, et donc mal perçue ! Dans cette société fondée par des marchands, pas d’ordres ni de rang, mais des citoyens égaux qui souhaitaient un cadre légal pour faire des affaires sur la base des valeurs marchandes d’#honnêteté.

    Certaines enquêtes récentes parlent du « #management_implicite » français. Selon d’Iribarne, les #rapports_hiérarchiques en entreprise devraient respecter le principe des rapports traditionnels entre suzerain et vassal et donc tenir compte du fait que la société française refuse l’image dégradante des rapports entre maître et laquais et que c’est déchoir que d’être soumis à l’#autorité de qui n’est pas plus noble que soi (ici rentrent en ligne de compte la compétence technique, l’expérience, le savoir et donc la formation du manager). D’où le mépris pour les #petits_chefs et les difficultés de certains pour se faire respecter…

    Aux Etats-Unis, l’auteur constate que l’ouvrier vend son travail sur la base d’un #contrat qui doit être fair, équitable, respectueux. Chaque usine établit également un contrat avec les syndicats (document à mi-chemin entre l’accord d’entreprise et la convention collective). Dans cette #relation_contractuelle, les règles et les devoirs de chacun sont clairement établis et le rôle de la #justice n’est pas éludé (l’auteur constate que les procédures d’arbitrages peuvent être nombreuses en entreprises).

    Dans son ouvrage « Où en sommes-nous ? » (2017), Emmanuel Todd, explique que le concept d’homme universel avec son égalitarisme qui fonde la société française, engendre un monde d’individus dont aucun n’accepte la #subordination à l’ensemble. D’où la réticence des Français à respecter les règles, les lois… et les procédures d’entreprise !

    C’est également la fierté qui peut créer des #tensions entre la production et la maintenance, si on fait sentir au personnel qu’il est « au service de » l’autre car la dépendance fonctionnelle est facilement vécue comme #servitude. Les témoignages indiquent que de bonnes relations personnelles inter-services permettent de considérer le dépannage comme un « #service », un « coup de main » et non un acte servile.

    Quand des ouvriers pontiers et caristes refusent d’apprendre le métier de l’autre afin de devenir pontier-cariste, c’est la force d’appartenance à un rang (l’#identité_métier) qui s’exprime, ainsi que la perte de repères : on sait plus où l’on est. Alors que dans une autre usine, les salariés ont bien accepté la création d’un nouveau métier, auquel étaient associés un état et une identité clairs.

    Aux Pays-Bas, l’auteur s’étonne de la #bonne_volonté et #souplesse des ouvriers ou contremaîtres qui acceptent les mutations internes de l’usine rendues nécessaires par une réduction de production. Le #pragmatisme sert la #culture_du_dialogue (expliquer, écouter, discuter) qui permet souvent d’aboutir à un #consensus en vue d’une #coopération efficace. Dans ce pays, le consensus est aux origines de la nation et se manifeste dans le fonctionnement des institutions politiques.

    Selon l’auteur, c’est également le #rang, l’opposition entre le plus ou moins noble et le refus de déchoir dans la société française qui permettent de comprendre l’importance du niveau atteint en matière de #formation, ainsi que le rôle si particulier joué par les grandes Ecoles et les concours qui permettent d’y accéder. Il en déduit le passage d’une hiérarchie du sang à une hiérarchie des talents, car les talents sont assimilés aux dons et donc à la naissance.
    Un rang, des #privilèges mais aussi des #devoirs.

    Chaque rang ouvre droit à des privilèges, mais contraint aussi à des devoirs. Renoncer aux premiers, se dérober aux seconds, c’est également attenter à son honneur. La coutume rend donc certaines choses quasi immuables…

    Voilà pourquoi toute remise en cause de quelque ampleur que ce soit est très difficile à réaliser et que les ouvriers français – qualifiés de #râleurs – défendent leur point de vue avec opiniâtreté en ayant recours à la #grève plus souvent que leurs voisins néerlandais ou allemands. L’auteur évoque la difficulté éprouvée par un chef de service qui souhaitait revoir les attributions du personnel de son équipe suite à un départ en retraite, ou encore la résistance des ouvriers face aux pressions indues de la maîtrise.

    La Révolution française a théoriquement mis fin à une société divisée en ordres mais… selon l’auteur, elle demeure divisée en groupes hiérarchisés ayant chacun ses privilèges et son sens de l’honneur. Les entreprises françaises, fortement hiérarchisées, où se pratique un management plutôt autocratique et rigide seraient un héritage de cette société structurée en ordres et révèlerait un idéal de centralisation monarchique.

    Songez à l’arrogance de certains cadres, leur attachement aux #symboles_de_pouvoir, ou encore à la #distance_hiérarchique, qui est relativement élevée en France comparativement aux Pays-Bas où on ne sent pas du tout la #ligne_hiérarchique […] ne serait-ce que dans les façons de s’habiller.

    L’auteur n’oublie pas de parler des limites ou effets pervers de chaque système car aucun n’est idéal. Cet ouvrage permet de créer des ponts entre passé et présent. Il rappelle ainsi que l’#entreprise est une #organisation_sociale constituant un reflet de la société. Cependant, quelle que soit l’époque, un mot d’ordre s’impose en matière de management :

    « Considérez vos hommes, écoutez-les, traitez-les avec justice ; ils travailleront avec cœur. » (citation issue de l’ouvrage)

    https://travailetqualitedevie.wordpress.com/2018/01/17/la-logique-de-honneur-philippe-diribarne
    #livre #Philippe_d’Iribarne #travail

  • #Injustices_épistémiques

    Présentation : #inégalités_sociales, #production_des_savoirs et de l’#ignorance

    – Méditation haïtienne : répondre à la violence séparatrice de l’#épistémologie_positiviste par l’#épistémologie_du_lien

    – Rapports sociaux de sexe dans la #recherche_biomédicale : une lecture de la production de savoirs dans les publications féministes anglophones

    – Des brèches dans le mur : inégalités sociales, #sociologie et #savoirs_d’expérience

    – Les enjeux méthodologiques et épistémologiques du #croisement_des_savoirs entre personnes en situation de pauvreté, praticien.ne.s et universitaires : retours sur la recherche #ÉQUIsanTÉ au Québec

    – Épistémologies du Sud et #militantisme_académique : entretien avec #Boaventura_de_Sousa_Santos, réalisé par Baptiste Godrie

    https://www.erudit.org/fr/revues/socsoc/2017-v49-n1-socsoc03347
    #violence_épistémique #revue #recherche #savoirs #connaissance

    ping @karine4 @cede

  • Quand la DGSI traque l’ultragauche dans la communauté scientifique française
    https://www.lepoint.fr/societe/quand-la-dgsi-traque-l-ultragauche-dans-la-communaute-scientifique-francaise

    Sur la seule base de contacts avec l’ultragauche, qu’il nie, un ingénieur du Centre national d’études spatiales (Cnes) a été licencié. Il est question de la protection du potentiel scientifique et technique de la nation. Du risque d’affaiblir les moyens de défense de l’État ; de les détourner « à des fins de terrorisme, de prolifération d’armes, de destruction massive ou de contribution à l’accroissement d’arsenaux militaires ». C’est du moins ce qu’affirment notre Code pénal et notre Code de la sécurité (...)

    #activisme #licenciement #surveillance #DGSI

    • Il est question de la protection du potentiel scientifique et technique de la nation. Du risque d’affaiblir les moyens de défense de l’État ; de les détourner « à des fins de terrorisme, de prolifération d’armes, de destruction massive ou de contribution à l’accroissement d’arsenaux militaires ». C’est du moins ce qu’affirment notre Code pénal et notre Code de la sécurité intérieure, et qui justifie, selon le ministère de l’Enseignement supérieur, d’avoir détruit la vie professionnelle de Mathieu*.

      Docteur en informatique, spécialiste en traduction et en gestion de ressources « termino-ontologiques » (sic), cet ingénieur du Centre national d’études spatiales (Cnes) s’est en effet vu reprocher par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) d’avoir eu des contacts en 2010 et 2017 avec l’ultragauche. Des accusations très vagues, mais suffisantes pour que le quadragénaire se voie refuser l’accès à la zone à régime restrictif (ZRR) du #Cnes et, donc, par la suite des choses, à être licencié en octobre 2019.

      Une enquête administrative aux résultats contestés

      L’histoire n’est pas banale. On la connaît pourtant dans un autre contexte, quand des personnes soupçonnées d’accointances djihadistes ou islamistes ont été assignées à résidence pendant l’état d’urgence, sur la base des fameuses notes blanches de la DGSI, des notes non signées, non datées, rarement sourcées, qui mettaient en avant leur dangerosité. Des militants écologistes avaient connu le même sort en novembre 2015, se voyant interdire de manifester par peur qu’ils créent des troubles publics pendant la COP21, dans un contexte élevé de menace terroriste.

      Mais le cas de Mathieu est différent : les autorités, sans fournir la moindre #preuve de sa dangerosité, lui interdisent tout avenir professionnel dans l’#aérospatiale, au nom d’opinions politiques ou d’amitiés à l’ultragauche qu’il est supposément censé avoir. Et qu’il nie. Tout commence en décembre 2017. Mathieu signe un CDD avec un sous-traitant du Cnes et obtient l’autorisation d’accéder à la #zone_à_régime_restrictif (#ZRR), où sont traitées des #données_sensibles.

      L’ingénieur décroche un CDI

      Mathieu travaille bien, ses collègues saluent son implication. Il obtient un CDI en avril 2019. À cette occasion, une nouvelle #enquête_administrative est menée, comme la loi le prévoit, pour vérifier que son « comportement [...] n’est pas incompatible avec l’exercice des fonctions ou des missions envisagées ». Cette enquête est obligatoire pour tout personnel qui souhaite accéder à une ZRR.

      Sans que le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche le justifie, et à la surprise générale, un #avis_défavorable va cependant être rendu. Mathieu n’ayant plus accès à la ZRR du Cnes, il ne peut plus exercer ses missions. Il est licencié.

      Une #note_blanche totalement vide

      Le quadragénaire et son avocat, Me Raphaël Kempf, saisissent alors la justice pour tenter d’obtenir l’annulation de cet avis défavorable rendu par le ministère, lequel se cache derrière le « secret de la #défense_nationale » et le « #confidentiel_défense » pour refuser de se justifier. Avant, quelques semaines plus tard, de finalement accepter de livrer la note blanche de la DGSI sur laquelle est appuyée sa décision.

      Cette dernière ne comprend qu’une phrase : « Mathieu X. est connu de la Direction générale de la sécurité intérieure pour être apparu en 2010 et 2017 en relation avec la mouvance de l’#ultragauche_radicale. » De quel mouvement s’agit-il ? Dans quel cadre ? A-t-il bu une bière avec Julien Coupat ou participé à une manifestation violente aux côtés d’Antonin Bernanos ? Les #services_de_renseignements ne disent rien d’autre.

      « Extension du domaine du #soupçon »

      La jurisprudence est claire : pour que ces notes blanches soient prises en considération par le tribunal administratif, elles doivent pourtant apporter des éléments factuels, « précis et circonstanciés », qui puissent être, le cas échéant, contestés. « Or, mon client est ici dans l’incapacité de se défendre, s’insurge Me Kempf. Pour paraphraser Michel Houellebecq, nous sommes dans l’extension la plus totale du domaine du soupçon, soupçon qui n’est absolument pas étayé. »

      L’avocat poursuit : « Qu’est-ce que l’ultragauche ici ? De quoi parle-t-on ? Aucune indication n’est donnée quant aux personnes qui seraient membres de cette mouvance avec lesquelles Mathieu X. aurait été en relation. Il n’est pas plus précisé quelle est la nature de ces relations, si elles étaient voulues, ou seulement fortuites et occasionnelles. »

      Pas de menace

      Dans un jugement du 9 janvier 2020, le tribunal administratif de Toulouse a donné raison à l’ingénieur. « L’accès à une zone à régime restrictif est soumis à l’impératif qui s’attache à protéger les accès aux #savoirs, #savoir-faire et #technologies les plus "sensibles" des établissements publics et privés, dont le détournement et la captation pourraient porter atteinte aux intérêts économiques de la nation, renforcer des arsenaux militaires étrangers ou affaiblir les capacités de défense de la nation, contribuer à la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, et être utilisés à des fins terroristes sur le territoire national et à l’étranger », peut-on lire dans la décision.

      Et les juges de conclure : « Il résulte de l’instruction et notamment des documents versés au dossier par le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation dans le cadre du débat contradictoire devant le tribunal de céans que les seuls faits reprochés à Mathieu X. ne relèvent pas du secret-défense et se limitent pour Mathieu X. à "être apparu en relation en 2010 et 2017 avec la mouvance de l’ultragauche radicale". Ces éléments peu précis et circonstanciés ne constituent pas des motifs de nature à faire obstacle à ce que le requérant ne puisse pénétrer dans la zone à régime restrictif du Cnes et n’établissent pas en quoi Mathieu X. constituerait une menace pour le potentiel scientifique ou technique de la nation. »

      Le ministère de l’Enseignement supérieur a fait appel. Une audience aura lieu dans les prochains mois. Contacté, le Cnes explique ne pas avoir de marge de manoeuvre dans cette affaire et être « lié à l’avis de son ministère de tutelle ». Mathieu n’a pour le moment pas retrouvé de travail.

      https://www.lepoint.fr/societe/quand-la-dgsi-traque-l-ultragauche-dans-la-communaute-scientifique-francaise
      #DGSI #France #licenciement #extrême_gauche #ultragauche #chercheurs #liberté_académique #recherche #science #nationalisme #sécurité #MESRI

  • Les #populistes américains contre le lobby des médecins, par Thomas Frank (Le Monde diplomatique, août 2020)
    https://www.monde-diplomatique.fr/2020/08/FRANK/62105

    L’incurie des présidents Donald Trump et Jair Bolsonaro face à la crise sanitaire a conforté l’idée que les « populistes » seraient hostiles à la #science, médicale en particulier. L’histoire des #États-Unis et du #Canada rappelle le contraire : les populistes se sont battus pour démocratiser le #savoir et la #santé pendant que la corporation des #médecins s’employait à les réserver aux riches.

    It’s the healthcare system, stupid, by Thomas Frank (Le Monde diplomatique - English edition, August 2020)
    https://mondediplo.com/2020/08/02populism-expertise

    The politics have been inverted but the fight remains the same. Expertise, identified now with the icy moral purity of the left rather than the Neanderthal anticommunism of the right, continues to rage against the insolence of those who defy its authority. The privilege of the expert is the real contested matter.

    Put aside the self-serving fantasies of our modern punditburo, however, and the old political equation can still be seen through the fog of liberal self-righteousness. Squint and you can see that it is the forthrightly populist Senator Bernie Sanders who is most closely identified with universal healthcare these days. And it is the forces of organised expertise and private power that have repeatedly torpedoed it. In our awful current situation, a dose of authentic populism would be a remarkable tonic.

  • The #Sci-hub Effect: Sci-hub downloads lead to more article citations
    https://arxiv.org/abs/2006.14979v2

    Citations are often used as a metric of the impact of scientific publications. Here, we examine how the number of downloads from Sci-hub as well as various characteristics of publications and their authors predicts future citations. Using data from 12 leading journals in economics, consumer research, neuroscience, and multidisciplinary research, we found that articles downloaded from Sci-hub were cited 1.72 times more than papers not downloaded from Sci-hub and that the number of downloads from Sci-hub was a robust predictor of future citations. Among other characteristics of publications, the number of figures in a manuscript consistently predicts its future citations. The results suggest that limited access to publications may limit some scientific research from achieving its full impact.

  • Homeless Theory and Research Collaboration: A Tribute to Nikita Price - Metropolitics

    https://www.picturethehomeless.org/wp-content/uploads/2015/09/logo_1750_230.png

    Collaborations between academics, activists and organizers lie at the core of many powerful community-based projects. Sometimes such partnerships serve as a means to an end for actors on both ends of the equation: community organizers may need to add academic research to their project, while scholars work with community activists to complete a research project, which requires the voices and experiences of those on the ground. But sometimes these collaborations become more than their intended outcomes: the collaboration takes on a life of its own. It becomes a true partnership, creating an ethos of solidarity that moves well beyond any discrete project or action. To steward such collaborations (while successfully winning campaigns and mobilizing the community) requires patience, vision, and bravery. Nikita Price, the longtime Civil Rights Organizer at Picture the Homeless (PTH) who passed away suddenly on May 21, 2020, had all of those qualities in droves. Nikita worked with homeless folks, students, politicians and organizers alike to transform the model through which researchers and homeless organizers traditionally work together. Each of us worked closely with Nikita during our time in graduate school, and his impact on our lives, work, and approach to seeking justice through participatory action-research cannot be overstated. By reflecting on his impact here, we hope to honor his legacy as an intellectual while showcasing his unique approach to participatory action-research.

    When academics first visited Picture the Homeless, either as students or as faculty, Nikita welcomed them with his characteristic greeting: “What’s up, family?” This radical welcoming always changed the terms of the conversation. Nikita never accepted the idea that there were “insides” or “outsides” to movements for justice or the intellectual work that accompanies boots-on-the-ground action. And because PTH functioned as a member-led organization, Nikita took active steps to ensure that researchers understood that the knowledge and theories emanating from PTH—of which there were many—were clearly understood as “homeless knowledge.” In the framing that Nikita taught us, “homeless knowledge” was not confined to the realm of experience, such as the knowledge derived from the material experience of sleeping on the street or living in the shelters. Instead, Nikita knew that to transform paternalistic systems that looked down on homeless people—systems that extended well beyond policing and housing and into the walls of the academy itself—we needed to understand PTH members’ ideas as theorists in their own right. Eric remembers this framework hitting him in a meeting that he and Nikita facilitated where members explicitly addressed the question of why police targeted people for “looking homeless.” After a long co‑facilitated conversation, during which Eric remembers taking about 30 pages of notes, Nikita turned to him and, with his characteristic sly smile, said, “So, Eric, when you write your book, remember: homeless people thought of this!” This was more than a credit-where-credit-is-due formulation; it was also a reflection of Nikita’s unique understanding of the role of movement scholars. He didn’t believe that our job was to theorize what other people said, nor did he think that academics should provide data and get out of the way. For Nikita, the relationship between scholarship and activism was a fully two-way street, filled with opportunities for learning together and amplifying ideas that altered power relations and structural inequalities.

    https://www.picturethehomeless.org/wp-content/uploads/2015/08/photo-412.jpg
    https://www.metropolitiques.eu/Homeless-Theory-and-Research-Collaboration-A-Tribute-to-Nikita-Price
    #recherche_action, #savoirs_croisés, #SDF

  • À quelques heures de l’allocution d’Emmanuel Macron – très attendue notamment sur le thème des violences policières et du racisme –, nous publions ici la lettre ouverte au président de la République du sociologue Éric Fassin.

    TRIBUNE. Le régime de la peur - regards.fr
    http://www.regards.fr/idees-culture/article/tribune-le-regime-de-la-peur

    Alors que, partout dans le monde, les mobilisations se multiplient contre le racisme et les violences policières, vous tenez à dire qu’en France « le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux. » Vous désignez des coupables, mais vous n’avez pas l’honnêteté de les nommer, ni le courage d’assumer vos propos, tenus « en privé »… pour être publiés dans Le Monde.

    Je fais partie de ce petit nombre d’universitaires qui étudient « l’intersectionnalité », concept que vous dénoncez sans rien y comprendre. Mais qu’importe votre ignorance ? Votre mépris du travail universitaire, il nous est familier – à l’heure où vous jugez urgent de relancer la LPPR qui s’emploie à démanteler la recherche par une politique du court terme.

    LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR
    >> LPPR : le monde universitaire se mobilise contre la « privatisation progressive de la recherche »

    Ce qui est inquiétant, c’est que vous reprenez la rhétorique d’extrême droite, relayée par des médias comme Le Point qui a cru bon, par exemple, d’accoler mon nom à ceux d’Éric Zemmour et Alain Soral en tête de « ces idéologues qui poussent à la guerre civile » (sic). L’anti-intellectualisme n’est-il pas au cœur du projet néofasciste aujourd’hui incarné par Jair Bolsonaro au Brésil et Donald Trump aux États-Unis ?

    • Monsieur le Président,

      Alors que, partout dans le monde, les mobilisations se multiplient contre le racisme et les violences policières, vous tenez à dire qu’en France « le #monde_universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux. » Vous désignez des coupables, mais vous n’avez pas l’honnêteté de les nommer, ni le courage d’assumer vos propos, tenus « en privé »… pour être publiés dans Le Monde.

      Je fais partie de ce petit nombre d’universitaires qui étudient « l’#intersectionnalité », concept que vous dénoncez sans rien y comprendre. Mais qu’importe votre #ignorance ? Votre #mépris du travail universitaire, il nous est familier – à l’heure où vous jugez urgent de relancer la #LPPR qui s’emploie à démanteler la recherche par une politique du court terme.

      Ce qui est inquiétant, c’est que vous reprenez la #rhétorique d’#extrême_droite, relayée par des médias comme Le Point qui a cru bon, par exemple, d’accoler mon nom à ceux d’#Eric_Zemmour et #Alain_Soral en tête de « ces idéologues qui poussent à la guerre civile » (sic). L’#anti-intellectualisme n’est-il pas au cœur du projet néofasciste aujourd’hui incarné par Jair Bolsonaro au Brésil et Donald Trump aux États-Unis ?

      C’est pourquoi vos propos contre des universitaires sont le révélateur de toute une #logique_politique. Votre refus d’un #savoir_critique participe en effet d’un double #déni. D’une part, vous voulez empêcher que l’on nomme les #violences_policières. Le 7 mars 2019, en pleine crise des gilets jaunes, vous déclariez ainsi : « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. » Pour vous, ce qui est intolérable, ce ne sont pas ces morts, ces yeux crevés, ces mutilations ; c’est le fait de les nommer. D’autre part, vous prétendez être « aveugle à la race », alors que vous l’êtes seulement au #racisme (pour reprendre le titre de mon texte de 2006 dans l’ouvrage que j’ai co-dirigé : De la question sociale à la question raciale ?). Dans un cas comme dans l’autre, vous rejetez le mot pour ne pas reconnaître la chose.

      Or il se trouve qu’aujourd’hui, en France, les racistes évitent le plus souvent de parler « des races » (au pluriel) : blanche, noire, juive… À Marion Maréchal, qui « refuse de s’excuser en tant que blanche » (oubliant que ce sont d’abord des Noirs, et non des Blancs, qui ont mis un genou à terre), Marine Le Pen peut ainsi faire la leçon en se drapant dans une rhétorique universaliste : « Se mettre sur un plan racial, c’est tomber dans un double piège. Celui des indigénistes, des racialistes, alors qu’il faut rester sur un plan républicain. C’est aussi tomber dans le piège de l’américanisation, alors que rien ne se construit, en France, en fonction de communautés. » Désormais, ce sont des antiracistes, universitaires ou militants, qui parlent de « la race » (au singulier), pour rendre visible le mécanisme social d’assignation à une place inférieure.

      Votre double déni est aujourd’hui poussé à l’absurde : la #racialisation de la « #question_sociale », elle résulte des #discriminations_raciales, et d’autant plus qu’elles sont cautionnées, voire encouragées par les pouvoirs publics. À défaut de lire les travaux des universitaires, écoutez au moins le Défenseur des droits, dont l’enquête a établi que le risque de contrôle policier est 20 fois plus élevé pour les jeunes hommes arabes ou noirs. Et vous ne pouvez pas ignorer non plus une autre institution de la République : la #justice. En 2015, lorsque la cour d’appel, confirmant la réalité des #contrôles_au_faciès, a condamné la France pour « faute lourde », en vue de se pourvoir en cassation, l’État a dû les justifier : arrêter des étrangers supposerait de contrôler des gens qui… ont l’air étranger. Autrement dit, pour l’État, il y a des Français qui en ont l’apparence, d’autres non. La condamnation définitive date de 2016 : depuis votre élection en 2017, qu’avez-vous fait contre les contrôles au faciès ? Sans parler des sanctions, où sont les récépissés ? En laissant faire, vous encouragez. Vous êtes responsable de ces discriminations, et donc de la racialisation de la société.

      Ce choix de l’#aveuglement dessine une politique visant à faire passer à marche forcée vos réformes néolibérales. En premier lieu, vous jouez sur la peur des électeurs, et surtout des plus âgés, qu’il s’agisse d’immigration ou d’ordre public : avec cette politique qu’on peut dire « insécuritaire », tant elle produit le sentiment d’#insécurité qu’elle prétend combattre, vous faites concurrence à l’extrême droite ; mais c’est elle qui en récoltera les bénéfices, et non vous qui prétendez faire barrage contre elle. Deuxièmement, avec la #répression brutale contre les #mouvements_sociaux, vous tentez d’instiller la #peur ; décourager ainsi de manifester, c’est une #politique_d’intimidation.

      Ce #régime_de_la_peur, il dit d’abord votre peur. Monsieur le Président, vous avez peur de votre jeunesse. Celle-ci n’est pas gagnée par le cynisme désabusé des élites médiatico-politiques, qui finissent par s’accommoder de tout et par accepter n’importe quoi ; elle est prête à se mobiliser pour des causes comme le racisme – quelle que soit sa couleur ou son origine. Mais au lieu d’entendre sa protestation contre la dérive anti-démocratique de votre régime, vous n’y voulez voir qu’un symptôme d’angoisse. Bref, vous tentez de la psychologiser pour mieux la dépolitiser.

      Et ce n’est pas tout. Monsieur le Président, vous avez peur de votre police. C’est que vous en avez besoin pour imposer votre politique. Tout le monde l’a bien compris lorsqu’à la veille des mobilisations contre la réforme des retraites, les forces de l’ordre ont obtenu d’être épargnées : elles conservent leur « régime spécial » pour mieux réprimer dans la rue l’opposition à un projet prétendument universel. Votre peur est incarnée par le ministre de l’Intérieur qui recule à chaque fois que les syndicats de policiers élèvent le ton. Le contraste avec la campagne médiatique lancée par le ministre de l’Éducation contre les professeurs « décrocheurs » est frappante : Christophe Castaner est le ministre des policiers ; à l’évidence, Jean-Michel Blanquer n’est pas celui des enseignants.

      Or les idées d’extrême droite sont aujourd’hui majoritaires parmi les forces de l’ordre. Pour se faire entendre, des policiers n’hésitent pas à participer à des manifestations illégales. Si celles-ci se multiplient, c’est qu’elles ne sont jamais sanctionnées ; sont-elles même interdites ? Ils se sentent en position de force – quitte à endosser la posture de victimes. La ministre de la Justice elle-même s’abstient de condamner des consignes syndicales contraires à la loi : « Non, c’est pas légal ; mais la question n’est pas celle-là ! », s’agace Nicole Belloubet. Au contraire, elle réaffirme avoir « parfaitement confiance dans la #police_républicaine ». Autrement dit, la police est au-dessus des lois. On ne saurait être plus clair. Vous avez peur de la jeunesse, et vous la réprimez ; vous avez peur de la police, et vous capitulez. Votre régime de la peur fait peur pour la #démocratie ; c’est un régime inquiétant.

      Monsieur le Président, dans quelques heures, vous allez prendre la parole ; sans doute aborderez-vous ces questions. Pour ma part, je ne perdrai pourtant pas mon temps à vous écouter. En effet, ce qui m’importe, ce ne sont pas vos discours ; ce sont vos actes. Vous serez jugé sur les choses, et non sur les mots, tant par les électeurs que par l’Histoire. Prenez garde : à force d’acclimater politiquement ses idées et ses pratiques, sous prétexte d’y résister, vous pourriez bien rester comme le fourrier du #néofascisme.

      #Macron #peur #régime_de_la_peur #université #Didier_Fassin #intersectionnalité #culpabilité #France #ethnicisation #tribune #responsabilité

      –-

      voir aussi :
      https://seenthis.net/messages/860428

  • Carrières de femmes

    Comment les femmes ont-elles fait carrière dans les #sciences_humaines_et_sociales en dépit des nombreuses contraintes et réticences qu’elles avaient à affronter ? Les articles réunis ici permettent de mieux saisir le rapport entre femmes, représentation des #genres et construction des #savoirs. Ils font état de situations contrastées, tant au xixe qu’au xxe siècle, dans une dynamique d’ensemble qui est loin d’être linéaire. Certaines femmes ont réussi à faire carrière dans des métiers d’hommes ; dans d’autres contextes, les #résistances_masculines sont restées longtemps prégnantes. La diversité des champs disciplinaires abordés (géographie, médecine, études littéraires, psychologie), parfois sur le temps long et souvent à partir de vastes populations, fait ressortir la variété des situations et des parcours de femmes, en sortant du discours héroïque sur les pionnières ou les destins remarquables.


    https://journals.openedition.org/rhsh/3810
    #femmes #carrière #revue #SHS

  • topophile, l’ami·e des lieux | la revue des #espaces_heureux

    La revue interroge écologiquement notre #rapport_au_monde, aux espaces et aux lieux, aux environnements bâtis et naturels, elle questionne nos manières de #bâtir, d’#habiter et de penser afin de demeurer pleinement et justement sur la Terre. Elle s’organise autour de trois parties :
    #Savoir, la revue des idées, vise à écologiser nos esprits à travers la publication d’entretiens, d’enquêtes, d’essais et d’études de théoricien·ne·s et de praticien·ne·s du monde entier.

    #Faire, la revue des réalisations, rassemble des #réalisations originales de toute nature, de toute échelle et de tout pays qui participent d’une approche écologique, #éthique et sociale du lieu et de l’espace.

    Rendez-vous, la revue des événements, convie nos lecteurs et lectrices à enrichir leurs connaissances et expériences topophiles en allant à la rencontre des protagonistes à l’occasion de conférences, débats, expositions, visites, ateliers.

    https://topophile.net/la-revue

    #Topophile #revue #lieux #géographie #ressources_pédagogiques #écologie #espace #urbanisme

    Revue que j’ai découverte grâce à @rastapopoulos :
    https://seenthis.net/messages/854301

    Sur seenthis : @topophile

    ping @reka @franz42

  • Sur la pandémie actuelle, d’après le point de vue d’Ivan Illich
    https://lundi.am/Sur-la-pandemie-actuelle-d-apres-le-point-de-vue-d-Ivan-Illich

    par David Cayley

    J’ai essayé de dégager la question principale que cette pandémie soulève, à mes yeux : l’effort massif et coûteux déployé pour endiguer et limiter les maux causés par le virus est-il le seul choix qui s’offre à nous ? Cet effort est-il une sorte de réponse évidente, inévitable, dictée par la simple prudence, afin de protéger toutes les personnes les plus vulnérables ? Ou bien n’est-il pas une forme désastreuse, qui cherche à contrôler ce qui est clairement hors-contrôle ? Un effort qui doublera les dégâts provoqués par la maladie d’autres problèmes, qui auront une incidence dans un futur plus ou moins éloigné ?

    La convivialité tentait d’identifier ce jeu d’« échelles naturelles » – c’est d’ailleurs la seule tentative générale et programmatique entreprise par Illich pour établir une philosophie des technologies.

    Deux ans plus tard, dans Némésis médicale, Illich a cherché à rendre dans les détails les bienfaits et les méfaits causés par la médecine. Le plus souvent, il était favorable aux grandes innovations en santé publique : celles qui ont rendu accessibles de la bonne nourriture, une eau potable, un air sain, un système d’égout, etc. Plutôt que de laisser la médecine développer des produits de luxe inaccessibles au plus grand nombre, il a loué les efforts menés à l’époque par la Chine ou le Chili pour rendre accessibles et abordables à tout citoyen, une pharmacopée et des outils médicaux de base. Mais la plus grande contribution de son livre consiste en une identification des effets contre-productifs en médecine, effets qui devenaient de plus en plus évidents à mesure que le second virage était pris. Il a appelé ces dysfonctionnements liés à la médecine iatrogénèse et les a rangés en trois catégories : cliniques, sociaux et culturels.

    Un exemple de cette iatrogénèse sociale est attesté par le fait que l’art médical, où le thérapeute est appelé à agir comme guérisseur, comme témoin et conseiller, est progressivement remplacé par une science médicale, où le docteur, en tant que scientifique, doit traiter, par définition, son patient comme sujet d’une expérience et non en tant que cas unique. On trouve, enfin, l’ultime blessure infligée par la médecine : la iatrogénèse culturelle. Elle se produit lorsque des savoirs-faire, élaborés et transmis depuis des générations, sont d’abord supplantés puis progressivement remplacés. Parmi ces savoirs-faire on compte l’apprentissage de la souffrance et le fait d’accepter sa propre réalité, mais aussi le fait d’accueillir sa propre mort. L’art de souffrir était peu à peu évincé par une conception nouvelle : toute souffrance pouvait et devait être immédiatement soulagée – une attitude qui, de fait, ne met pas fin aux souffrances, mais a plutôt tendance à la rendre insignifiante et la transforme en une simple anomalie ou problème technique.

    En creusant un peu l’argumentation illichienne, on y débusquera une attitude chrétienne traditionnelle. Il affirmait que la souffrance et la mort sont inhérents à la condition humaine – ils définissent cette condition même.

    Dans la province d’Ontario, où je vis, la « santé publique » capte 40% du budget gouvernemental, ce qui témoigne assez clairement de l’enjeu politique qu’elle représente. Et ce pouvoir quotidien, aussi conséquent soit-il, peut se voir accentuer qui plus est par ce qu’Illich nomme « la ritualisation de crise », qui confère à la médecine une licence qu’on octroie habituellement aux seuls militaires.

    C’est l’absence de corps, d’incarnation, qui caractérise le mieux les hommes (people) au sein du nouveau « discours d’analyse systémique. » C’est assez paradoxal, évidemment, puisque les hommes en « quête pathologique de santé » selon l’expression illichienne, peuvent être intensément préoccupés, inlassablement, et de façon parfois narcissique, par l’état de leur corps. Pour mieux comprendre cette « désincarnation », du moins comprendre pourquoi Illich l’appelait ainsi, on peut donner l’exemple de la « prévention des risques », qu’il disait être « l’idéologie la plus religieusement célébrée de l’époque. »

    Haraway, qui percevait – à mon avis – quasiment les mêmes choses qu’Illich, établit des conclusions qui sont, point par point, diamétralement opposées aux siennes. En référence à ce qu’elle appelle le « corps postmoderne », elle y dit par exemple que « les êtres humains, de même que n’importe quel élément ou sous-système, doivent être situés au sein d’une architecture systémique dont les modes opératoires de base sont de forme probabiliste et statistique. » « D’un certain point de vue » continue-t-elle, « les organismes ont cessé d’exister en tant qu’objets de la connaissance, ils sont désormais considérés comme des éléments biotiques. » Ce qui débouche sur une situation où « aucun objet, aucun espace, aucun corps n’est plus sacré en soi ; les éléments peuvent être interconnectés entre eux si l’on est en mesure de construire le standard ou le code adéquat, capable de traduire des signaux en un langage commun. » Dans un monde d’interfaces, où les frontières régulent des « taux de flux » plus qu’elles n’établissent des différences réelles, l’« intégrité des objets naturels » n’est plus une question à l’ordre du jour. « L’’intégrité’ ou la ’sincérité’ du Moi occidental » avance-t-elle « font place à des procédures décisionnelles, des systèmes d’expertise et des stratégies d’investissement des ressources. »

    Autrement dit, Haraway, tout comme Illich, comprend que toute personne, en tant qu’être unique, stable et sacré, s’est dissoute en sous-système provisoire et auto-régulé, interagissant constamment avec les systèmes de l’échelon supérieur au sein desquels elle navigue.

    Le point de vue d’Illich est complètement réactionnaire, selon tous les usages habituels de ce terme. Il veut faire retour et renoncer à cet âge des systèmes où l’unité première de la création, la personne humaine, a été perdue. Toute son intuition prend racine dans la révélation, dont il considère que l’humanité s’est détournée. La « vie abondante » promise dans le Nouveau Testament a été corrompue par une hégémonie humaine si totale, si claustrophobe, que rien ne peut l’atteindre, qui provienne d’un quelconque en-dehors.

    Le point au-delà duquel la médecine devenait une force de destruction plutôt qu’une force bienfaitrice, accompagnatrice de l’humanité, a été dépassé.

    Sur le Covid...

    L’idée selon laquelle l’action préventive est cruciale a été acceptée sans broncher, et les gens se sont même empressés de dénoncer les traînards qui ont montré une quelconque résistance à cette idée. Pour agir de la sorte, il faut avoir été habitué à un espace public où la prévention passe avant le soin, et c’est exactement ce qu’Illich décrit lorsqu’il parle du risque comme de « l’idéologie religieuse la plus largement célébrée aujourd’hui. » C’est seulement dans une société habituée à « dompter la croissance », à « garder une longueur d’avance » (stay ahead of the curve) et à penser en termes de populations plutôt qu’en terme de cas réels, qu’une expression comme « aplanir la courbe » peut faire partie du décor et entrer dans les mœurs en moins de vingt-quatre heures.

    Ainsi que je l’ai montré plus haut, nous sommes traités et scannés pour des maladies que nous n’avons pas encore contractées, sur fond de schéma probabiliste (quelle est la probabilité que nous l’attrapions). Des couples qui vont avoir un enfant prennent des décisions sur la base de profils de probabilités. La sécurité est devenue un mantra – être bien c’est être en sécurité – la santé est devenue une divinité.

    Idolâtrie de la vie et aversion de la mort sont des aspects notables de l’atmosphère générale du moment. Qu’il faille à tout prix « sauver des vies », n’est même pas mis en question. Il est aisé de céder à la panique. Faire en sorte que tout un pays « rentre à la maison et reste à la maison », comme l’a dit le premier ministre, a un coût incalculable. Personne ne peut dire combien de boîtes mettront la clé sous la porte, combien de personnes vont perdre leur boulot, combien devenir fous de solitude, combien retomber accroc, combien se foutre sur la gueule du fait de leur isolement. Dès qu’on brandit le spectre des vies perdues, ces coûts semblent supportables. Je le redis, nous avons appris à faire des comptes depuis bien longtemps. L’obsession actuelle au sujet du taux de mortalité n’est que l’envers du décor. La vie devient une abstraction – un chiffre sans histoire.

    Ce qui semble clair ici au Canada, c’est qu’à l’exception de quelques endroits où il y a une vraie urgence, l’omniprésence de la panique et le sentiment de crise sont le fruit des mesures prises en réponse à la pandémie et non de la pandémie elle-même. Le mot de pandémie lui-même a d’ailleurs joué un rôle non négligeable – la décision de l’OMS de considérer la progression de la maladie comme une pandémie n’a pas changé l’état de santé des gens mais a changé, de façon dramatique, l’atmosphère générale. Le signal était donné aux media, un signal qu’ils attendaient tous : on passait en régime guerrier ; rien ne devait être discuté excepté le virus.

    Justin Trudeau, le premier ministre canadien, a fait remarquer le 25 mars que nous faisions face à « la plus grave crise d’aide sanitaire de notre histoire. » S’il parle de crise sanitaire, ça me semble être une exagération grotesque. Pensons aux effets désastreux de la varicelle sur les communautés indigènes, ou aux effets catastrophiques d’autres épidémies telles que le choléra, la fièvre jaune, la diphtérie et la polio.

    Et bien, je pense qu’il y a plein d’autres personnes âgées qui se joindront à moi pour dire qu’ils ne veulent pas particulièrement voir des jeunes vies être ruinées pour qu’on prolonge leur vie d’un an ou deux. Mais, au-delà de ça, « laisser tout le monde mourir », quelle drôle de formule. Elle suggère que le pouvoir de vie ou de mort se trouve entre les mains de ceux ou celles à qui on adresse la question. Ceux à qui on suppose ce droit de vie ou de mort, ne peuvent exister que dans un monde d’information et de maîtrise technique parfaite. Dans un tel monde rien n’advient qui n’ait pas été préalablement choisi. Si quelqu’un meurt, c’est qu’on l’aura « laissé... mourir. » L’État doit, coûte que coûte, promouvoir, réguler et protéger la vie – c’est l’essence de ce que Michel Foucault appelait la #bio-politique, le régime qui aujourd’hui nous domine sans conteste.

    Il est devenu compliqué de parler de la mort autrement que comme d’une chose due à la négligence des uns ou des autres, à la limite une chose qui arrive après qu’on ait tout essayé. Accepter la mort c’est accepter la défaite.

    Les événements récents révèlent le degré de notre dépendance aux systèmes. Ils montrent que nous ne sommes pas des citoyens associés et à quel point nous sommes devenus des populations. A quel point nous sommes gouvernés par le besoin constant de contrecarrer le futur que nous avons nous-mêmes préparé.

    Les épidémiologistes ont beau dire franchement, en ce moment même, comme ils sont nombreux à l’avoir fait, qu’on a très peu de matériau solide sur quoi se fier, ça n’a pas empêché les politiciens de claironner et de prendre des décisions en tant que bras exécutif de la Science. A mon avis, l’adoption d’une politique de quasi-quarantaine pour les personnes non malades – une politique aux conséquences possiblement désastreuses : chômage de masse, faillites en série, hommes et femmes à bout, gouvernements endettés – est une décision politique, qui mérite donc d’être discutée politiquement. Malheureusement, pour le moment, le voile confortable de la Science aveugle l’ensemble des politiciens.

    Mouais, en France c’est moins le conseil scientifique que le Medef qui a l’oreille du gouvernement... Mais c’est la même logique de gestion des populations.

    Dans ce « désert sémantique emplis d’échos confus », nous avons besoin d’un « quelconque fétiche prestigieux » qui puisse servir de « doudou ». Dans le texte en question, il donne la « Vie » comme exemple principal d’un tel fétiche. La « sentimentalité épistémique » s’attache toute seule à la Vie, et la Vie devient cette bannière, qui réunit l’ensemble des projets de contrôle social et de progrès technologique, et s’acquiert sympathie et lustre. Illich parle de sentimentalité épistémique parce qu’elle implique des objets de connaissance construits qui sont naturalisés sous l’égide généreuse du « fétiche prestigieux. » En ce moment nous sommes en train de préserver notre système de santé et de sauver des vies de façon frénétique. Ces objets, des objets nobles, induisent un déversement de sentiments auquel il est difficile de résister. Tout se trouve condensé, à mon avis, dans le ton insupportablement doucereux avec lequel notre Premier ministre s’adresse à nous maintenant presque tous les jours.

    Ce qu’Illich cherche à montrer dans La Convivialité c’est que les politiques publiques doivent toujours trouver un point d’équilibre entre des domaines, des rationalités, des valeurs qui s’opposent. Cet ouvrage essaie de montrer comment et à quel moment des outils vertueux et utiles – des outils pour la convivialité – deviennent des outils qui ont leur fin en eux-mêmes et dictent leurs paradigmes aux usagers. Il essaie également d’établir une distinction entre un jugement politique pratique et une opinion experte, entre des discours fait-maison et le matraquage des mass-media, entre des pratiques vernaculaires et des normes institutionnelles. La plupart de ces distinctions ont déjà fondu en un « système » monochrome, mais je crois qu’il est bon de garder cette idée à l’esprit. Ça nous pousse à poser la question ainsi : quand en avons-nous assez ? Où se trouve le point d’équilibre ?

    Je pense qu’il sera très difficile de sortir de ce tunnel dans lequel nous sommes entrés – distanciation physique, aplanissement de la courbe, etc. Deux possibilités s’offrent à nous, ou bien nous en sortons assez vite et admettons que tout ça a été fait en vain, ou bien nous creusons ce tunnel plus profondément encore et provoquons des dégâts qui risquent d’être plus graves que les problèmes que nous avons essayé d’éviter. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a rien à faire. C’est une pandémie. Mais je crois qu’il eut été préférable d’utiliser un processus de quarantaine ciblée pour les personnes clairement identifiées comme malades et leurs proches. Fermer les stades de base-ball et de hockey, dans tous les cas, mais garder les petits commerces ouverts et essayer de recevoir les gens comme cela a été fait dans les grandes surfaces qui sont restées ouvertes.

    #santé_publique #Ivan_Illich #santé #politique

    • Un copain me dit que la sphère radicale fourmille désormais de ce genre d’analyses un peu libertariennes, très opposées à la notion de santé publique, parfois pour de bonnes raisons (comme Illich qui n’a jamais fait soigner son cancer et acceptait la douleur - ce qui est quand même très radical et je pense très rare), parfois parce que juste fait chier. Pour l’instant, dans mon entourage anarchiste, j’observe un grand civisme qui me laisse imaginer le meilleur d’une société anarchiste : on est à fond contre la délégation de notre puissance à un État (malveillant par nature) mais on prend soin les un·es des autres, y compris par des gestes qui n’ont pas de sens immédiat.

      #anarchisme

    • il y a quand même la majorité des actes concrets qui sont demandés actuellement, qui sont parfaitement conviviaux, maitrisables, compréhensibles, à toute échelle. L’hygiène de base a sauvé bien plus de vie que de nombreux médicaments, et certains médicaments simples (et fabriquables sans moyens trop énormes) ont de même sauvé bien plus de vies que des médicaments compliqués et rares, et ça Illich le rappelle dans La convivialité, donc c’est bien que la prévision est importante aussi pour lui (l’hygiène sert bien à prévenir, pas à guérir).

      Là on doit faire attention à l’hygiène des mains, mettre un masque, ne pas avoir trop de monde dans un lieu fermé… Tout ça doit être fait à grande échelle, mais chacun de ces gestes restent assez simples et assimilables sans industrie médicale que je sache… Reste qu’il faut bien comprendre au bout d’un moment ce qu’est cette maladie, comment fonctionne ce virus etc, pour savoir quoi faire sur le long terme.

    • Oui, le propos d’Illich c’est que des règles d’hygiène minimales ont été beaucoup plus efficaces en termes de santé que des découvertes high tech (médicaments, imagerie, etc.) qui sont elles contre-productives. Donc #prévention, oui, mais pour l’informer, comme tu dis, il faut aussi des savoirs savants...

      Je commence à remarquer que des copines à moi n’ont pas envie de se déconfiner et je me dis qu’un peu de savoirs savants sur le virus les aiderait à faire baisser leur angoisse : savoir qu’est-ce qui est porte d’entrée (pas les mains), qu’une petite charge virale ne devrait pas les rendre malades (donc réduire, filtrer mais pas tendre à la perfection aux dépens de la vie sociale et de la santé mentale), combien de temps le virus tient sur quelles surfaces, etc. (Et les élus pourraient aussi bien le savoir, histoire de ne pas faire de conneries.)

      Ceci dit, Xavier Noulhianne raconte souvent que dans Le Mesnage des champs, un livre de 1600, les règles de la pasteurisation du lait étaient énoncées sans que l’auteur sache pourquoi c’était efficace, seulement que c’était efficace.

      #savoirs

    • Oui il y a plein de savoirs qui ont été connu par des peuples premiers ou même chez nos paysans en occident mais qui ont été découvert par l’expérience uniquement au fil de siècles, que ce soit en agronomie, en plante médicinale, etc (c’est flagrant pour les plantes qui soignent et comment, cette plante là doit être ingérée, cette autre frottée sur la peau, etc). Et souvent ils lient ça à des mythes totalement irrationnels pour nous. Mais pourtant ça marche et pendant des siècles de manière durable (comme la gestion de la forêt en Amérique du Sud). Dans leur cosmogonie, ils savaient pourquoi ça marchait hein : leurs mythes l’expliquaient parfaitement.

      C’est un des thèmes de cet article très intéressant :
      https://seenthis.net/messages/853564, par exemple dans le chapitre « L’écologie des primitifs ».

      Nous on veut savoir ce qui fonctionne ET comprendre réellement pourquoi, la vraie raison objective. Je sais bien par l’Histoire et l’anthropologie que ce type de rapport au monde a détruit bien plus de choses (physiquement et socialement) que chez ces peuples, mais pourtant je demeure un indécrottable rationaliste… Les appels à Dieu et à ce que seraient les humains par rapport à leur création, comme le rappelle cet article pour la pensée d’Illich, j’y suis évidemment totalement imperméable, ça n’a aucun sens pour moi. Et je pense qu’on doit pouvoir avoir une société où on utilise de la médecine basée sur les faits, tout en cherchant à être durables, à ne pas nuire à ce qui nous entoure, environnement et gens. Et je trouve même que c’est le plus haut degré du rationalisme, puisque ceux qui sont dans le scientisme, ont justement un mauvais rationalisme, une nouvelle religion irrationnelle : ils pensent que la science et le progrès peuvent tout résoudre, et que l’on peut tout créer, tout gérer, etc. Ce que je ne pense pas.

  • (20+) Prévenir ou guérir, un modèle à dépasser - Libération
    https://www.liberation.fr/debats/2020/05/05/prevenir-ou-guerir-un-modele-a-depasser_1786946

    En créant des attentes inatteignables et forcément déçues –un ressort majeur de la culpabilité judéo-chrétienne– la quête du risque zéro et la promotion de l’abstinence causent souvent plus de dommages que de bénéfices individuels et collectifs. Aveugles à la diversité des situations sociales et des risques d’exposition au virus, ces approches ne sauraient donc constituer l’alpha et l’oméga de nos approches face au Covid-19.

    A l’inverse, les stratégies de réduction des risques –formulées dans les combats féministes, l’antipsychiatrie ou la lutte contre le sida – ont démontré les vertus d’une promotion de la santé partant des besoins vécus, et confiante dans la capacité des humains à faire des choix éclairés pour leur santé.
    Savoir et pouvoir

    Réduire les risques, c’est accepter le fait que les individus s’exposent à des dangers divers, par nécessité ou par choix, et les outiller pour composer avec, notamment en leur donnant les moyens de se protéger. Depuis plusieurs semaines, les réponses au Covid-19 mettent en œuvre, sans nécessairement les nommer comme telles, des approches de réduction des risques. Les masques et les tests (tant attendus), les gestes barrières, la distanciation sociale… sont autant de mesures pour limiter les contacts avec le virus, dans un contexte d’incertitudes sur le nombre de personnes touchées et leur contagiosité. En notant que dans les premières semaines le discours des autorités de santé a joué sur cette ambiguïté : « ne vous exposez pas au virus »... mais avec en sous texte « ce n’est pas pour votre santé, mais pour ne pas faire exploser le système de santé ». Ce qui a conduit une grande partie du public à croire qu’en adoptant des mesures de « protection » il évitait d’être infecté alors qu’il allait seulement être infecté plus lentement. Or l’approche de réduction des risques suppose que la personne, ou la population, qui la met en œuvre ait une conscience éclairée de ses comportements. Dans le cas présent c’était tout l’inverse.

    Des centaines de milliers de personnes ont par exemple continué à aller travailler, et ont expérimenté in situ les mesures de précaution, le plus souvent en bricolant avec les moyens du bord.

    Parmi les « confiné-e-s », beaucoup se sont astreints à rester chez eux le mieux (ou le moins mal) possible. D’autres ont cherché à aménager le confinement, en s’octroyant des moments choisis avec des ami-e-s ou des voisin-e-s, en sortant plus qu’une fois par jour de leur logement exigu ou en dépassant leur périmètre kilométré. Dans la plupart des cas, loin d’être le fait d’irresponsables, ces comportements répondent à des besoins fondamentaux, en termes de subsistance, d’équilibre psychique ou de bien-être. Et si on envisageait ces « écarts » à la norme comme des mécanismes d’adaptation créatifs, plutôt que comme des formes coupables de relâchement ?

    Que sait-on aujourd’hui, avant d’aborder le déconfinement, de la compréhension et des savoirs acquis par la population française sur les ressorts de l’épidémie, à titre individuel et collectif ? « Savoir=pouvoir » disaient les slogans d’Act Up : ce savoir partagé est indispensable pour une réduction des risques partagées par tou-te-s.
    Gabriel Girard sociologue, Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), militant de la lutte contre le sida , Jean-Marie Le Gall acteur communautaire, militant de la lutte contre le sida

    #santé_publique #santé_communautaire

    • En notant que dans les premières semaines le discours des autorités de santé a joué sur cette ambiguïté : « ne vous exposez pas au virus »... mais avec en sous texte « ce n’est pas pour votre santé, mais pour ne pas faire exploser le système de santé ». Ce qui a conduit une grande partie du public à croire qu’en adoptant des mesures de « protection » il évitait d’être infecté alors qu’il allait seulement être infecté plus lentement.

      Voilà : éviter que tous et toutes ne soyons contaminé·es en même temps (dsl) afin « d’afflatir la courve » en étalant la vague et permettre aux services de réa de ne pas être complètement à la ramasse, ce qui, les crapules dirigeantes l’avaient bien compris, aurait fait vraiment mauvais genre mais aurait surtout engagé leur « responsabilité pénale ». Sinon, oui, on ne nous permet ainsi que d’être à notre tour contaminé·es mais à plus longue échéance. Tant qu’il y aura des lits dispo en réa, avec tout ce que comportent comme aléas, une éventuelle contamination et un éventuel passage par la case « assistance respiratoire ».

      (Et du coup, je suis pas prêt d’arrêter la nicotine...)

    • Relâchement ? Au fond, ces préoccupations autour du non-respect du confinement n’ont jamais cessé au cours des deux derniers mois. Elles témoignent de nos peurs ancrées et de la culture sanitaire intériorisée par la plupart d’entre nous : une approche paternaliste et coercitive, dans laquelle les individus en viendraient toujours –par faiblesse, irresponsabilité ou hédonisme– à s’affranchir des normes de prévention. Le recours au terme de « relâchement » n’est d’ailleurs pas neutre. Référence religieuse par excellence, le « relaps » (c’est-à-dire la rechute dans le péché ou l’hérésie !) est associé de longue date à la santé publique, du moins à ses approches moralistes. Consommation d’alcool et de drogues, comportements sexuels, etc. : la lutte contre le relâchement s’accompagne toujours d’une exigence de rigueur absolue, qu’on parle d’abstinence ou de risque zéro.

      Ces stratégies d’éviction du risque appartiennent à l’arsenal pluriel des mesures de santé publique et elles sont pour certains, dans certaines circonstances, des points d’appui utiles pour prendre soin de soi. Elles ont aussi un rôle social dans nos sociétés inquiètes, en promettant –en apparence du moins– une forme de certitude sur le risque.

      [...]

      Mais réduire les risques, c’est aussi accepter que les personnes visées par des mesures de santé publique sont souvent les meilleures expertes de leurs situations. C’est même l’un des enseignements fondamentaux des mobilisations de patient-e-s et d’usagèr-e-s du système de santé depuis plusieurs décennies. Or, dans l’épidémie actuelle, la prise en compte de ces points de vue situés fait trop souvent défaut.

      Les débats publics sur la sortie du confinement en offrent un bon instantané. On fait « comme si » le 11 mai allait représenter une rupture franche pour des millions de citoyen-ne-s. On se demande si nous allons « comprendre », « être capables » de nous adapter et de nous protéger, « être responsables », ne pas « transgresser » les recommandations officielles, etc. Ces perspectives, souvent infantilisantes, semblent oublier que nous vivons avec le Covid-19 depuis près de deux mois ! Des centaines de milliers de personnes ont par exemple continué à aller travailler, et ont expérimenté in situ les mesures de précaution, le plus souvent en bricolant avec les moyens du bord.

      [..]

      Les perspectives de la « vie avec » le virus
      A l’approche du déconfinement progressif, on parle beaucoup du retour à l’école et au travail… Mais comment allons-nous, par exemple, redéfinir nos élans amicaux, amoureux, affectifs et sexuels dans les prochaines semaines ou mois ? Ici, la définition des gestes barrières va se faire plus incertaine : se toucher, se prendre dans les bras, s’embrasser ou avoir du sexe rendent possible la transmission du virus. Cette reprise des relations sociales, incluant les dimensions affectives et sexuelles, va voir émerger des stratégies multiples de rapprochements mesurés, de mises à distance plus ou moins choisies ou d’évitements –avec son corollaire inévitable de rejets et de renoncements. Tout le monde n’est pas égal dans ces tâtonnements relationnels. Le risque est grand que les circonstances redonnent vigueur aux conceptions hétéronormatives du couple « refuge », et aux discours moralisants sur le multipartenariat. Ces conceptions sont d’ailleurs déjà à l’œuvre, preuve en est qu’aucune case sur l’attestation dérogatoire aux déplacements n’est prévue pour aller rejoindre son-sa conjoint-e ou son-sa partenaire hors les liens implicites du couple cohabitant.

      Dans ce cadre, l’un des défis sera collectivement de nous doter d’espaces de partage d’expériences, afin d’apprendre les un-e-s des autres, mais aussi de pouvoir trouver du soutien si nécessaire. Les associations et les structures en santé sexuelle et en prévention du VIH et des IST vont avoir un rôle clé à jouer dans ces processus de socialisation des problèmes… et des solutions !

      Elles peuvent ou pourraient déjà prendre un rôle à la fois de témoin des réalités vécues et de diffuseur d’une information utile, compréhensible et appropriable par les différents groupes de populations. Si l’on se réfère à l’épidémie de VIH/sida n’oublions pas que plusieurs décennies après le début de l’épidémie en France un étudiant sur cinq croit encore que le virus peut se transmettre par les piqures de moustiques.
      [...]

      #culture_sanitaire_paternaliste #infantilisation #moralisme
      #expertise #Soin #politique_du_soin

  • « Le Nigeria est mieux préparé que nous aux épidémies » , Entretien avec l’historien Guillaume Lachenal, 20 avril 2020
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/200420/le-nigeria-est-mieux-prepare-que-nous-aux-epidemies?onglet=full

    Leçons à tirer des façons dont le Sud fait face aux épidémies, approche sécuritaire des virus, relations entre le médical et le politique, logiques sous-jacentes à la « médecine de tri »…

    Guillaume Lachenal est historien des sciences, chercheur au Medialab de Sciences-Po. Ses principales recherches portent sur l’histoire et l’anthropologie des épidémies, de la médecine et de la santé publique dans les contextes coloniaux et post-coloniaux d’Afrique. Il a notamment publié Le Médicament qui devait sauver l’Afrique (La Découverte, 2014, traduction anglaise The Lomidine files, Johns Hopkins University Press, 2017) et Le Médecin qui voulut être roi (Seuil, 2017).

    Qu’est-ce que les épidémies vécues récemment par les pays du Sud peuvent nous apprendre sur ce qui se passe aujourd’hui ?

    Guillaume Lachenal : Comme le disaient déjà les anthropologues Jean et John Comaroff, la théorie sociale vient désormais du Sud, parce que les pays du Sud ont expérimenté, avec vingt ou vingt-cinq ans d’avance, les politiques d’austérité sous des formes radicales. Le néolibéralisme précoce s’est déployé au Sud, notamment dans les politiques de santé. Il est à l’arrière-plan des épidémies de sida et d’Ebola.

    On découvre aujourd’hui le besoin d’une grille de compréhension qui parte des questions de pénurie, de rareté, de rupture de stocks qui se trouvent être au cœur de l’anthropologie de la santé dans les pays du Sud. On parle aujourd’hui beaucoup de mondialisation, de flux et de la façon dont le virus a épousé ces mouvements, mais observée d’Afrique et des pays du Sud, la mondialisation est une histoire qui ressemble à ce qu’on voit aujourd’hui : des frontières fermées, des avions qu’on ne peut pas prendre, des mobilités impossibles.
    Jusqu’au début des années 2000, en Afrique, l’épidémie de sida, c’est une histoire de médicaments qu’on n’arrive pas à obtenir, qu’on fait passer dans des valises au marché noir… Durant la grande épidémie d’Ebola de 2014, les structures de santé ont été dépassées pour des raisons matérielles élémentaires : manque de personnel, pénurie de matériel…

    Il existe donc, au Sud, tout un corpus d’expériences riche d’enseignements, comme le soulignait récemment l’historien Jean-Paul Gaudillière. Comme Ebola, le Covid est à maints égards une maladie du soin, qui touche en premier lieu les structures de santé, mais aussi les relations de prises en charge domestiques. Surtout, le Sud nous montre comment on a voulu mobiliser une approche sécuritaire des épidémies, au moment même où on négligeait les systèmes de santé.

    Toute l’histoire de la santé publique dans ces pays rappelle pourtant qu’il ne suffit pas d’applications pour monitorer le virus et de drones pour envoyer les médicaments ; que ces modes de gouvernement sont de peu d’efficacité face à une épidémie. On peut tenter de transposer, ici, cette critique d’une gouvernementalité spectaculaire qui produit seulement une fiction de préparation.

    Il y a trois ans, la conférence de Munich sur la sécurité avait été inaugurée par Bill Gates qui affirmait que la menace principale pour le monde était de nature épidémique et pas sécuritaire. Depuis quinze ans, tous les livres blancs de la Défense mettent les épidémies tout en haut de l’agenda. Et nous sommes pourtant dépassés quand elle arrive. Cette contradiction n’est en réalité qu’apparente. Parce que nous avons en réalité confié cette question sanitaire à une logique de start-up, d’innovation et de philanthropie, dans laquelle la politique sécuritaire des États consiste d’abord à mettre en scène sa capacité à intervenir, à simuler son aptitude à gouverner, mais sans véritable moyen de le faire.

    L’anthropologue et médecin Paul Farmer, qui avait été notamment l’envoyé spécial des Nations unies à Haïti après le séisme en 2009, rappelait à propos du fiasco de la réponse à Ebola, en 2014, que la réponse à une épidémie, c’est avant tout « staff and stuff » , des gens et des choses. La France se prend aujourd’hui en pleine figure le manque de masques, de matériels et de tests, et expose ainsi l’hiatus profond entre un débat public expliquant qu’il faut tester davantage, se protéger davantage, et la matérialité de la situation, avec le manque de réactifs, l’incapacité de produire suffisamment de masques, mais aussi l’absence de personnels de santé publique capables de faire le suivi des cas.

    Actuellement, ce n’est pas d’idées, de stratégies, de perspectives critiques que l’on manque… On manque de choses. Les questions les plus intéressantes aujourd’hui sont logistiques et il est sans doute plus intéressant de parler à un brancardier de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis ou à un livreur de Franprix qu’à n’importe quel chercheur. La question centrale, aujourd’hui, c’est l’épidémiologie sociale : comment le virus s’engouffre dans les failles de nos sociétés : les inégalités, les conditions de vie, les différences d’exposition du fait du travail, et toutes les comorbidités qui aggravent la maladie, comme on le voit avec les disparités raciales aux États-Unis, ou le cas de la Seine-Saint-Denis, ici.

    Avec une certaine ironie, on constate que des pays comme le Cameroun ou le Nigeria sont mieux préparés car ils disposent de ce qu’on appelle des agents de santé communautaire ( Community Health Workers ) qui sont des gens peu formés – ce ne sont pas des infirmiers – mais qui sont des sortes d’aides-soignants de santé publique, qui s’occupent des campagnes de vaccination, mais aussi de surveillance épidémiologique, et qui s’avèrent très utiles pour faire le suivi des cas, et des contacts des personnes infectées. C’est un savoir social que ne peut faire la police ou un smartphone.

    Au moment d’Ebola, quelques cas se sont déclarés à Lagos, au Nigeria, et on a craint le pire dans une métropole comme celle-ci, avec un virus aussi mortel. Mais en réalité, le pays a pu s’appuyer sur ces personnes très bien implantées dans les quartiers et les communautés, qui devaient déjà faire face à une épidémie de polio, et ont donc su tracer les contacts, isoler les malades, et réussi à éteindre l’épidémie. Cette success story africaine rappelle que la principale réponse aux épidémies est une réponse humaine, qu’on a complètement négligée ici, où personne ne viendra frapper à notre porte, et où rares sont les quartiers organisés en « communautés ».

    Vous avez coordonné, en 2014, une publication sur la « médecine de tri », dont on saisit aujourd’hui l’ampleur. Pourquoi jugez-vous qu’il s’agit du paradigme de la médecine de notre temps ?

    Ces pratiques de tri qu’on découvre aujourd’hui dans le débat public sont routinières en médecine. Elles sont violentes pour les soignants, difficiles éthiquement, insupportables philosophiquement, mais elles sont aussi nécessaires. On ne peut pas bien soigner les gens sans choisir où faire porter ses efforts. Et ces pratiques de tri sur critères médicaux sont aussi un moyen de traiter les gens de manière égalitaire, au sens où ce ne sera pas seulement celui qui paie le plus qui aura le droit à un ventilateur par exemple.
    Cela dit, ce tri se fait parce qu’il existe un écart entre des ressources rares et les besoins des patients. Or, cette rareté peut aussi être produite, en raison par exemple de la politique d’austérité qui frappe les systèmes de santé. Il est donc important d’avoir un débat sur la production de cette rareté, par exemple au sujet de la réduction du nombre de lits. Mais ce qui produit de la rareté, c’est aussi l’innovation médicale en tant que telle. La dialyse, le respirateur, la réanimation soulèvent de nouvelles questions d’accès et de tri, qui ne se posent pas dans de nombreux pays du Sud où quasiment personne n’y a accès.

    Comment définissez-vous la « santé globale » ? Et pourquoi dites-vous qu’il s’agit du « stade Dubaï » de la santé publique, en faisant référence à la façon dont le sociologue Mike Davis faisait de Dubaï l’emblème du capitalisme avancé ?

    Depuis le milieu des années 1990, les questions de sécurité sanitaire et de biosécurité ont pris de plus en plus de place sur l’agenda. Les réponses très verticales à des épidémies comme celle de VIH ont été motivées avant tout par des préoccupations sécuritaires, notamment d’un point de vue américain, avec l’idée qu’il ne fallait pas les laisser hors de contrôle.

    Ce tournant sécuritaire a coïncidé avec un tournant néolibéral, notamment dans le Sud, où on a contraint les États à diminuer les dépenses de santé publique, et à avoir recours à la philanthropie, ou à développer des infrastructures privées. Lors de mes enquêtes en Afrique par exemple, j’ai pu constater que la santé publique n’était plus qu’un souvenir, dont les personnes âgées parlaient souvent avec nostalgie, comme d’une époque où on pouvait obtenir des médicaments et se faire soigner gratuitement. À partir de la fin des années 1990, tout devient payant et on passe à une approche beaucoup plus minimaliste et sécuritaire de l’intervention de l’État en matière de santé.

    Ce moment qu’on désigne comme celui de « Global Health » , de santé mondiale, est caractérisé, dans le Sud, à la fois par un retrait des États et par un boom du financement global, assuré en particulier par la fondation Gates et les grandes banques de développement dont la banque mondiale, qui mettent en place des infrastructures de santé, le plus souvent avec des partenariats public-privé.

    Pour le dire schématiquement, vous avez des dispensaires qui tombent en ruine et des hôpitaux champignons tout neufs qui poussent parfois juste à côté, construits par les Indiens ou les Chinois, et financés par les banques de développement. Pour les habitants, ces institutions sont le plus souvent des mirages, parce qu’ils sont payants, ou, au sens propre, parce que construire un hôpital, même en envoyant des médecins indiens comme on l’a vu par exemple au Congo, n’est pas très utile quand on manque d’eau, d’électricité, de médicaments…
    D’où la référence à Mike Davis. Ces infrastructures sont des coquilles de verre impressionnantes mais qui demeurent des énigmes pour les habitants, et favorisent toute une épidémiologie populaire qui s’interroge sur ce qu’on a pris ici pour financer cela là, sur l’économie extractive qui a permis la construction de tel ou tel hôpital.

    Cette épidémiologie populaire désigne la façon dont les populations confrontées à des épidémies de type VIH-sida ou Ebola les inscrivent dans des économies politiques globales et des formes vernaculaires de compréhension, et relient les épidémies à des interrogations sur le sens de la maladie.

    C’est comme cela qu’on entend que le sida a été envoyé par tel politicien soucieux de se venger de tel ou tel village, ou Ebola par MSF pour pouvoir prélever des organes sur les cadavres… C’est aussi comme ça qu’on relie telle maladie, comme l’ulcère de Buruli, avec une transformation du paysage, avec tel ou tel changement environnemental. Évidemment tout n’est pas vrai, loin de là, mais dire que l’Afrique est dégradée par une économie extractive, c’est banalement exact.

    L’utopie du docteur David, que vous avez étudiée dans Le Médecin qui voulut être roi , d’un monde dont l’organisation serait entièrement déterminée par la médecine est-elle en train de se réaliser ?

    L’histoire coloniale est riche d’enseignements car on y voit des médecins coloniaux qui, à l’instar du docteur David, peuvent enfin vivre leur rêve d’avoir les rênes du pouvoir et d’appliquer leur science à toute la société. Pendant la guerre, le docteur David possède ainsi un pouvoir absolu sur toute une partie du Cameroun. Il profite de ses pleins pouvoirs en tant que médecin pour lutter contre les épidémies. Mais ce qui est instructif, c’est qu’il découvre son impuissance et il n’arrive pas à changer grand-chose au destin des maladies, car il ne comprend pas la société locale, car il n’a pas tous les leviers d’action qu’il croit posséder en ayant pourtant à la fois la science médicale et le pouvoir politique.
    Il peut être intéressant de jouer du parallèle, car l’utopie qui donnerait tout le pouvoir aux médecins, et travaille toute la santé publique et la biopolitique, n’a jamais été vraiment mise en place, mais demeure à l’état de rêve et de projet politiques – Foucault parlait du « rêve politique de la peste » . Ce qu’on traverse en ce moment, c’est à la fois l’apparence d’une toute-puissance biopolitique, mais aussi l’impuissance fondamentale de tout cela, parce que la réalité ne coïncide pas avec le projet. Ce n’est pas parce que les citoyens ne respectent pas le confinement, au contraire, mais parce que les autorités, notamment municipales, improvisent et imposent une théorie du confinement qui est loin d’être fondée sur une preuve épidémiologique.

    Les derniers arrêtés municipaux, c’est le Gendarme de Saint-Tropez derrière les joggeurs ! Rien ne dit aujourd’hui que le virus s’est beaucoup transmis dans les parcs, et une approche de santé publique rationnelle, qui arbitrerait coûts, sur la santé mentale et les enfants notamment, et bénéfices, imposerait plutôt de les rouvrir au plus vite, avec des règles adaptées – comme en Allemagne par exemple. Comme à l’époque coloniale, on a plutôt l’impression d’une biopolitique qui ne calcule pas grand-chose, et dont la priorité reste en fait d’éprouver sa capacité à maintenir l’ordre.

    Dans un texte publié mi-février, vous affirmiez à propos de l’épidémie qui débutait alors, qu’il s’agissait d’un « phénomène sans message » et qu’il fallait « se méfier de cette volonté d’interpréter ce que le coronavirus “révèle” » . Vous situez-vous toujours sur cette position deux mois plus tard ?

    Je maintiens cette position d’hygiène mentale et d’hygiène publique qui me paraît importante. Sans vouloir jeter la pierre à quiconque, toute une industrie du commentaire s’est mise en place et on se demande aujourd’hui ce que le coronavirus ne « révèle » pas.

    En tant qu’enseignant qui se trouvait être en train de faire un cours sur l’histoire des épidémies lorsque celle-ci est apparue, je me méfiais de l’ennui qu’on peut ressentir à enseigner cette histoire si on s’en tient aux invariants : le commencement anodin, le déni, la panique, l’impuissance, les digues morales qui sautent, les tentatives plus ou moins rationnelles pour comprendre et contrôler, et puis la vague qui se retire avec ses blessures…

    Dans ce contexte, la pensée de l’écrivain Susan Sontag a été ma boussole, en tout cas une position qu’il me semble nécessaire de considérer : il est possible que tout cela n’ait pas de sens. La chercheuse Paula Treichler avait, dans un article célèbre, évoqué « l’épidémie de significations » autour du sida. On se trouve dans une configuration similaire, avec tout un tas de théories du complot, le raoultisme, mais aussi des interprétations savantes qui ne font guère avancer les choses. Il me paraît ainsi intéressant de relever l’homologie entre les théories du complot et celles qui attribuent cela à Macron, à Buzyn ou à telle ou telle multinationale, et qui ont en commun d’exiger qu’il y ait une faute humaine à l’origine de ce qui arrive.
    Ce sont des choses qu’on a beaucoup vues dans des pays du Sud qui n’ont jamais cessé de connaître des épidémies secouant la société, qu’il s’agisse du sida en Haïti et en Afrique ou du virus Ebola. Ces théories jugées complotistes ne sont pas forcément irrationnelles ou inintéressantes politiquement. Pendant la dernière épidémie d’Ebola au Kivu congolais, on a accusé le pouvoir central, l’OMS ou certains politiciens locaux d’être derrière l’épidémie pour profiter de « l’Ebola business ».

    Des enquêtes journalistiques menées depuis, comme celle d’Emmanuel Freudenthal, ont effectivement montré l’ampleur de la structure de corruption mise en place autour de la réponse Ebola au Kivu, même si cela ne veut pas dire qu’elle avait été provoquée. L’épidémiologie populaire, comme on la désigne en anthropologie de la santé, est porteuse de diagnostics sociaux et politiques qui sont souvent au moins aussi intéressants que certains discours de sciences sociales qui cherchent à mettre du sens là où il n’y en a pas toujours.

    Le stade Dubaï de la santé publique
    La santé globale en Afrique entre passé et futur
    Guillaume Lachenal
    Dans Revue Tiers Monde 2013/3 (n°215), pages 53 à 71
    https://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2013-3-page-53.htm

    Sans gendarme de Saint-tropez : Security agents killed more Nigerians in two weeks than Coronavirus
    https://seenthis.net/messages/845017

    Articles cités :

    Covid-19 et santé globale : la fin du grand partage ?, Jean-Paul Gaudillière
    https://aoc.media/analyse/2020/04/02/covid-19-et-sante-globale-la-fin-du-grand-partage
    est sous#paywall...

    Donner sens au sida, Guillaume Lachenal
    https://journals.openedition.org/gss/2867

    Bill Gates, « l’homme le plus généreux du monde », ne l’est pas tant que cela
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/110519/bill-gates-l-homme-le-plus-genereux-du-monde-ne-l-est-pas-tant-que-cela?on

    En RDC, la Riposte de l’OMS rattrapée par l’« Ebola business »
    https://www.liberation.fr/planete/2020/02/04/en-rdc-la-riposte-de-l-oms-rattrapee-par-l-ebola-business_1776970

    #Sud #histoire_des_sciences #anthropologie #Paul_Farmer #épidémies #santé_publique #tournant_sécuritaire #médecine #austérité #pénurie #maladie_du_soin #médecine_de_tri #médecin #sytèmes_de_santé #États #simulation #staff_and_stuff #épidémiologie_sociale #épidémiologie_populaire #agents_de_santé_communautaire #savoir_social #rareté #production_de_la_rareté #innovation_médicale #science #biopolitique #maintien_de_l'ordre #santé_communautaire #Nigeria #Afrique #politique_du_soin

  • (17) Pour faire la guerre au virus, armons numériquement les enquêteurs sanitaires - Libération
    https://www.liberation.fr/debats/2020/04/26/pour-faire-la-guerre-au-virus-armons-numeriquement-les-enqueteurs-sanitai

    Pourquoi se focaliser sur une application qu’il faudra discuter à l’Assemblée nationale et qui risque de ne jamais voir le jour, alors que nous devrions déjà nous concentrer sur la constitution et l’outillage numérique d’une véritable armée d’enquêteurs en épidémiologie ?

    Tribune. Le débat sur l’apport du numérique à la résolution de la crise sanitaire actuelle est bien mal engagé. Une énergie considérable est consacrée à développer et affiner le controversé projet d’application de traçage StopCovid, dont la faisabilité et l’utilité restent pourtant sujettes à caution. Pendant qu’on en développe plusieurs versions, qu’on engage un bras de fer avec Google et Apple et qu’on mobilise les parlementaires à discuter et voter sur une application qui risque de ne jamais voir le jour, rien n’est dit de la préparation de l’équipement numérique de la « force sanitaire », cette « armée » d’enquêteurs de terrain qu’il va falloir déployer à partir du déconfinement pour remonter et casser les chaînes de transmission.

    Pourtant, pour l’anthropologue et médecin Paul Farmer, ex-envoyé spécial des Nations unies à Haïti après le séisme en 2009, la réponse à une épidémie, c’est avant tout « staff and stuff » : des gens et des choses.

    Ces enquêtes, minutieuses, fastidieuses, peuvent mobiliser des effectifs importants. 9 000 enquêteurs à Wuhan (pour une ville de 11 millions d’habitants), 20 000 en Corée (qui en compte 52 millions). Les experts en santé publique de l’université Johns-Hopkins estiment ainsi à 100 000 le nombre d’enquêteurs qu’il faudrait aligner aux Etats-Unis pour un coût d’environ 3,6 milliards de dollars. Selon Tom Frieden, un ancien directeur du CDC, ce chiffre pourrait être trois fois plus élevé. En Allemagne, le gouvernement fédéral envisage de recruter 20 000 agents (une équipe de cinq personnes pour 20 000 habitants). En Belgique, Wallonie, Bruxelles et Flandre comptent recruter 2 000 enquêteurs.

    En France, selon le président du Conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, ce sont entre 10 000 et 15 000 nouvelles contaminations par jour qui pourraient être enregistrées à partir de la mi-mai ou de la fin mai. Pour prendre en charge les nouveaux contaminés et tracer les cas contacts, il évalue à 20 000 ou 30 000 personnes la taille de cette « force sanitaire » : « une armada » pour reprendre ses mots. Il alerte : « Si on n’a pas cette brigade, une app numérique ne marchera pas. »

    Ce qui ne veut pas dire que le numérique ne peut pas les aider. Car ces enquêteurs, il va falloir les outiller. En tutoriels. En questionnaires pour accompagner et guider la personne atteinte dans recherche de contacts (« Quand avez-vous déjeuné ? Où étiez-vous alors ? »). Il faudra déployer une plateforme pour remonter et centraliser les données, dans le respect de la vie privée de l’ensemble des personnes concernées, malades, proches, enquêteurs eux-mêmes ! Et des outils pour interagir rapidement avec les épidémiologistes plus chevronnés et avec la chaîne aval (masques, tests et isolement volontaire). On peut aussi imaginer des bases de connaissance pour aider les enquêteurs à apporter des réponses précises et documentées aux personnes qu’elles seront amenées à interroger. Il faut aussi envisager le cas de personnes atteintes qui ne parleraient pas le français, et prévoir la possibilité de faire appel à distance à des interprètes.
    Délai record

    C’est sur l’outillage numérique des enquêteurs et sur le recueil des données les plus utiles que devraient se concentrer les efforts et le débat, pour que la France se dote du seul moyen reconnu à ce jour comme efficace pour lutter contre la pandémie.

    Notre fascination collective pour les applications de traçage révèle notre désir d’en finir « magiquement », grâce à une killer app qui résoudrait tout, avec la maladie.

    Didier Sicard Président d’honneur du Comité National d’Ethique ,
    Benoit Thieulin ancien président du Conseil national du numérique ,
    Maurice Ronai ancien commissaire à la Cnil ,
    Godefroy Beauvallet ancien vice-président du Conseil national du numérique

    #After #Epidémiologie

  • Le président du conseil scientifique demande « d’impliquer la société »
    https://www.mediapart.fr/journal/france/220420/le-president-du-conseil-scientifique-demande-d-impliquer-la-societe?onglet

    Dans une note confidentielle révélée par Mediapart, le président du conseil scientifique estime qu’il est urgent d’associer la société à la gestion de la crise sanitaire pour ne pas alimenter « la critique d’une gestion autoritaire et déconnectée de la vie des gens »

    C’est une note confidentielle transmise le 14 avril à l’Élysée, au premier ministre et au ministre de la santé. Rédigée par Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique, elle vient bousculer le pouvoir et sa gestion de la crise sanitaire. Au lendemain de l’intervention d’Emmanuel Macron, le 13 avril, ce document en appelle en effet à une mobilisation urgente de la société.

    Jean-François Delfraissy propose une série de mesures nouvelles qu’il dit avoir discutées et élaborées avec les présidents du Conseil économique, social et environnemental (CESE), de la Conférence nationale de santé (CNS) et de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). Il ne s’agit pas de créer « une usine à gaz » , précise Jean-François Delfraissy, mais de « s’appuyer sur les instances déjà existantes et leur réseau » .

    Créé dans l’urgence le 10 mars, le conseil scientifique est chargé de conseiller et d’ « éclairer » le président de la République. Composé de onze membres, le conseil compte des scientifiques et des médecins. Il s’est aussi élargi à des spécialistes des sciences sociales (sociologue, anthropologue) et accueille depuis peu une responsable de l’organisation ATD-Quart Monde.

    Son président, Jean-François Delfraissy, insiste depuis ses premières interventions sur la nécessité d’une « démocratie sanitaire ». C’est-à-dire sur l’exigence de ne pas laisser les politiques, l’administration, les médecins gérer seuls une crise sanitaire exceptionnelle qui met à l’arrêt et en confinement le pays et sa population. Il l’a redit lors de son audition au Sénat, le 15 avril.

    Depuis le début de l’épidémie, ce n’est pas le chemin choisi par l’exécutif. Les interventions solitaires du chef de l’État transformé en chef de guerre, les conférences de presse ministérielles n’ont cessé de mettre en scène quotidiennement cette verticale du pouvoir face à une population infantilisée et considérée comme passive.

    La préparation du déconfinement fera-t-elle changer les choses ? Le pouvoir semble sur le point de réaliser qu’il ne pourra plus faire seul, sans les élus locaux, les maires surtout. Mais les grandes ONG, les associations, la société civile, la multitude d’initiatives et de solidarités concrètes qui se construisent sur le terrain demeurent ignorées.

    D’où la mise en garde et la critique implicite que l’on découvre dans cette note titrée « L’urgence sociétale, l’inclusion et la participation de la société à la réponse du Covid-19. »
    Libertés publiques, inégalités sociales, « démocratie sanitaire » : « Les questions éthiques et sociales sont désormais nombreuses […] elles méritent d’être discutées dans des lieux où les acteurs de la démocratie sanitaire peuvent retrouver un rôle actif » , précise cette note.

    Pourquoi est-il urgent d’impliquer la société ? Pour mieux construire l’adhésion de la population aux mesures prises, pour profiter des savoirs de la société civile, pour mieux organiser les réponses locales. Mais pas seulement. Cette note met en garde le pouvoir sur « la méfiance à l’endroit des élites » et la formation d’une « contre-société » sur Internet.

    Surtout le conseil scientifique prévient le pouvoir politique : un « vaste débat s’ouvrira sur la gestion de la crise » . « L’exclusion des organisations de la société civile peut facilement ouvrir la voie à la critique d’une gestion autoritaire et déconnectée de la vie des gens. À l’inverse, leur participation leur donnera une forte légitimité pour prendre la parole au nom de la société et formuler des propositions. »

    Dans cette note, il est donc demandé d’organiser une véritable « participation citoyenne » . Créer un comité de liaison avec la société, créer une plateforme participative, interface de dialogue avec les citoyens sont deux des propositions faites dans cette note. À ce jour, le gouvernement n’a apporté aucune réponse aux demandes ainsi énoncées.

    L’intégralité de la note
    https://static.mediapart.fr/files/2020/04/22/une-urgence-socie-tale-linclusion-et-la-participation-de-la-societe

    Bref, le gouvernement est pris à revers ah ah ah. Malgré le bla bla participatif, il s’agit bien de construire collectivement une "immunité de masse" qui n’a rien à voir avec cette immunité de troupeau découlant de néfastes et illusoires "lois de la nature".

    #crise_sanitaire #intelligence_collective #savoir #prévention

    et pas #hospitalo-centrisme (ping @sinehebdo) #bureaucratie

    • Bon... je me suis planté (quelqu’un aurait pu le dire !), les # ci-dessus, bien loin du texte, ne sont qu’un résumé lapidaire de ce qui parait indispensable si on ne se confie pas seulement à la médecine et à l’État.
      Tout compte fait c’est le bla-bla participatif destiné à combler la béance entre la gestion d’État et la vie sociale qui domine (tout au plus un micro "Jupiter descend de ton piédestal"), ne serait-ce que pour prévenir le contrecoup que tout desserement des mesures actuelles (liberté de circulation et de contact accrus et suppression du chômage partiel, c’est mécaniquement explosif).

      Le « impliquer la société » du conseil scientifique peut bien évoquer la diversité des formes d’expertise, il ne fait aucune référence explicite aux #pratiques_sociales et à leur richesse, à leurs potentialités, privilégiant une énième instance au sommet " sous l’autorité du premier ministre"... La richesse se mesure en fric, la valeur en diplômes. On reste dans la négation de la collectif, instrumentalisé ou géré comme population.
      Deux personnes estampillées sciences humaines, et une ATD quart monde qui rappellent qu’il ya des ONG, pfff.

      Il suffit pourtant de voir les pratiques de solidarité (alimentation, entraide) et de prévention, dont la confection de masques en cours depuis déjà trois semaines, y compris hors entreprise, et hors cadre associatif préexistant, avec laquelle tout un apprentissage collectif de la vie avec et contre le virus se fait, pour constater l’avance prise par ces pratiques sur celles d’un moloch étatico-hospitalier qui n’a même presque rien fait de la médecine de ville, la mettant au chômage technique, au lieu de l’impliquer dans un tout autre maillage du territoire que celui du 15 et de la police, maillage composite, nécessairement, qui permettrait une prise en charge sociale de ces dimensions du care au lieu de faire harceler et casser la gueule par les flics de bon nombre d’acteurs du soin, de la prévention, de la solidarité.

      De toute dynamique sociale, il ne savent qu’avoir peur. Ils ne vont pas au-delà, ne se ménagent aucune marge. Leur gestion biopolitique ne peut qu’être violente.

    • Ça me fait penser au conseil de l’éthique d’IdF (je ne sais plus l’intitulé mais Irène Pereira en parle ici, interview à 7’ et quelques http://www-radio-campus.univ-lille1.fr/ArchivesN/2020-04-17/Voix_sans_maitre_17-04-2020_20h00.mp3) qui ne dit pas qu’il faut trier les malades sur des critères éthiques mais qu’il ne faut pas que les gens aient l’impression que les malades sont triés sur des critères inéquitables ou arbitraires !

  • La colonisation par la racine
    https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-lhistoire/lhistoire-en-vert-34-la-colonisation-par-la-racine-0

    Dans la première partie de l’émission nous recevons l’historien Samir Boumediene, chargé de recherche au CNRS. En poursuivant son analyse de l’expansion européenne comme une colonisation du savoir, l’historien reprend la focale des plantes médicinales pour étudier la transformation du savoir occidental à l’époque moderne.

    #Samir_Boumediene est l’auteur de La colonisation du savoir, on en parle déjà sur Seenthis :
    https://seenthis.net/messages/815841
    https://seenthis.net/messages/700677
    https://seenthis.net/messages/577436
    https://seenthis.net/messages/547848
    https://seenthis.net/messages/546360

    #colonisation #plantes_médicinales #savoirs

  • Truth be sold: how truth became a product

    In premodern times, truth offered hope of redemption in the afterlife. As modern society emerged, truth brought us hope of a better world for our descendants. In the postmodern era, truth freed us from false authorities and pretentious ideologies. But what does our own truth still aspire to achieve, other than the infinite satisfaction of our needs?

    https://thecorrespondent.com/322/truth-be-sold-how-truth-became-a-product/7514229030-36b9d1cf
    #vérité #histoire

    Résumé par #Rob_Wijnberg sur twitter ainsi:

    Era 1: Truth as faith, offering hope for redemption
    Era 2: Truth as knowledge, offering hope for progress
    Era 3: “truth” as construct, offering self-liberation
    Era 4: truth as product, meant to satisfy needs

    https://twitter.com/robwijnberg/status/1251460745801449479
    #foi #rédemption #savoir #progrès #produit

  • Covid-19 : les travaux du Pr Raoult sur l’association hydroxychloroquine + azithromycine seraient-ils hors-la-loi ?
    https://www.lequotidiendumedecin.fr/actus-medicales/recherche-science/covid-19-les-travaux-du-pr-raoult-sur-lassociation-hydroxychlor

    En qualifiant ses recherches d’observationnelles (RIPH3) et non d’interventionnelles (RIPH1) l’équipe du Pr Raout s’exonère de l’autorisation qui doit être donnée par l’ANSM après un examen détaillé, de la sécurité de l’essai et de sa méthodologie. De plus, et quelle que soit la catégorie de recherche, le protocole aurait dû être soumis à Comité de protection des personnes (CPP) institué par la loi.

    Or sur ce point, le travail du Pr Raoult et de ses collègues ne rentre pas dans les clous, puisque le protocole n’a été révisé que par un comité d’éthique local interne à l’IHU dirigé par le Pr Raoult et que l’ANSM n’a donc pas été avisée comme elle l’est par le CPP, même pour les recherches observationnelles.

    « S’il s’agit d’un essai de médicament sur l’être humain, le comité d’éthique local n’est juridiquement pas compétent pour autoriser ce travail, résume Philippe Amiel, juriste, membre du Comité d’évaluation éthique de l’Inserm, et auteur d’un livre sur le sujet*. « Pour le juriste, l’article de l’équipe du Pr Raoult ressemble fort au compte rendu d’une recherche impliquant la personne humaine. Il faut observer que les auteurs affirment que leur étude est conforme à la déclaration d’Helsinki. Or cette déclaration est le texte de l’Assemblée médicale mondiale qui fixe, précisément, les principes éthiques applicables à la recherche médicale impliquant des êtres humains. Ce qui laisse penser que les auteurs sont conscients que leur étude est bien une telle recherche. C’est assez troublant ».

    Si tel est le cas, ce que l’ANSM devra évaluer, la recherche serait tout bonnement une expérimentation illicite sur l’être humain, une situation devenue une rareté au XXIe siècle malgrè un exemple récent retentissant.

    Mais les auteurs peuvent aussi avancer que leurs travaux ne sont jamais qu’une étude rétrospective sur données, c’est-à-dire le compte rendu d’une série de cas cliniques concernant des malades pris en charge de manière protocolisée, mais sans intention d’expérimenter. Ils peuvent appuyer leur argumentaire sur le décrèt du 25 mars dernier qui encadre la prescritpion hors AMM de l’hydroxychloroquine dans la prise en charge des cas de Covid-19.

    Leur étude échapperait alors au régime des RIPH qui suppose des actes pratiqués sur les personnes à des fins de recherche. « La limite entre ces deux démarches peut se discuter », alerte Philippe Amiel, qui estime « qu’un débat, avec les informations utiles fournies par les auteurs, devra probablement avoir lieu ultérieurement. » Ce débat intéressera les chercheurs en biomédecine confrontés à des situations d’urgence sanitaires. Le point, en effet, qui dépasse le cas des équipes de Marseille, est de savoir si l’urgence justifie qu’on s’affranchisse des règles légales protectrices des personnes, mais aussi, par l’examen préalable des méthodologies d’étude, de la science.

    • Oui mais l’extrême droite et l’extrême centre valident, on va pas s’emmerder avec ces scientifiques à cheval sur leurs principes (et qui sont souvent des défenseurs du service public de la recherche).

      https://seenthis.net/messages/841779

      Le chef de l’Etat lui-même se déplace à Marseille pour capter quelques éclaboussures de la gloire qui auréole ces jours-ci le microbiologiste #Didier_Raoult (Institut hospitalo-universitaire, IHU, Méditerranée infection), promoteur du remède miracle. Tout en lui apportant, après celle de Donald Trump, une seconde caution présidentielle.

      #essais_thérapeutiques #méthodes_statistiques #recherche_médicale #savoir #science

    • J’aimerais bien ce que soit :

      l’extrême droite et l’extrême centre

      mais la France insoumise aussi s’est engouffrée dans cette fadaise avec un enthousiasme tout à fait répugnant. Quand ce n’est pas explicitement une défense et interview du pauvre docteur Cinoque malmené par les élites parisiennes, c’est la reprise de ses éléments de langage (par exemple, j’ai entendu Corbières expliquer que le confinement est une « méthode moyenâgeuse »).

    • C’est le 4e élément pas rassurant : on est quand même une part significative de personnes à avoir encore un cerveau et un minimum de bon sens pour voir ce qui se passe (néolibéralisme, capitalisme vert et crise écologique, maintenant sanitaire, c’est d’ailleurs rassurant que tant de Gilets jaunes aient vite intégré ça en partant de très loin) mais politiquement, ça veut pas, y’a pas d’offre. EELV qui flatte les bobos connectés sans arriver à proposer une écologie sociale, la FI qui se comporte comme une secte avec des allumé·es et c’est les deux seuls trucs qui surnagent à gauche. C’est aussi une crise de l’offre électorale.

  • Le professeur Raoult, les maniaques et le parachute
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/10/le-professeur-raoult-les-maniaques-et-le-parachute_6036266_3232.html

    Répondant à une récente tribune de l’infectiologue marseillais, les historiens et sociologues de la médecine Luc Berlivet et Ilana Löwy remettent en perspective un exemple parodique d’essai clinique.

    Tribune. La tribune du professeur Didier Raoult, promoteur de l’utilisation de l’hydroxychloroquine contre les infections à coronavirus, que Le Monde a publiée le 25 mars, s’ouvre sur une affirmation retentissante : « Le médecin peut et doit réfléchir comme un médecin, et non pas comme un méthodologiste. » Le tableau qu’il dresse des ravages opérés par les « maniaques de la méthodologie » fait froid dans le dos : par sa bureaucratisation de la recherche médicale et les entraves mises à l’investigation clinique, la dictature des méthodologistes aboutit à faire perdre de vue jusqu’aux évidences de bon sens.

    Il faut dire que l’exemple dont il se sert pour illustrer son propos a de quoi émouvoir : « Un collègue anglais avait proposé, pour obéir à la dictature de la méthode, de faire sauter, au hasard, 100 personnes portant un sac avec ou sans parachute pour répondre aux normes actuelles de validation d’un essai thérapeutique. Le problème était de trouver des volontaires… » Bel exemple de reductio ad absurdum.

    #paywall

    • Ce que le professeur Raoult n’a pas jugé utile de préciser clairement aux lecteurs du Monde est que l’article auquel il fait allusion, sobrement intitulé « L’utilisation de parachutes aux fins de prévenir les décès et traumatismes majeurs en cas de difficultés gravitationnelles [gravitational challenge] : une recension systématique des essais cliniques randomisées » , qui fut publié en 2003 dans le British Medical Journal, constitue en réalité une parodie d’article scientifique.

      Une autoparodie, plus exactement, car, à la différence des autres pastiches scientifiques ayant défrayé la chronique, celui-ci est signé par deux jeunes médecins-chercheurs, Gordon Smith et Jill Pell, spécialisés en recherche clinique et persuadés que l’auto-ironie constituait un bon moyen d’interroger les fondements de ses propres certitudes. A cet égard, l’appel aux « thuriféraires de la médecine basée sur les preuves » à s’enrôler dans un « essai randomisé croisé en double aveugle, contre placebo » pour tester scientifiquement l’efficacité du parachute, qui conclut leur article, mérite d’être médité.

      Querelles d’écoles et d’égo

      Pour qui connaît l’histoire des essais thérapeutiques, ce recours à l’autodérision est moins étonnant qu’il n’y paraît. Aussi (apparemment) paradoxal que cela puisse sembler, le mouvement en faveur du perfectionnement de la recherche clinique, qui se fit jour aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne dès les années 1930 et aboutit à l’organisation, en 1946, du célèbre essai portant sur l’efficacité de la streptomycine dans le traitement de la tuberculose, ne manquait pas de chercheurs charismatiques et de praticiens hauts en couleur, quoique dans un genre sans doute un peu différent de celui du professeur Raoult.

      S’ils entreprirent de réformer le mode de production des connaissances médicales, c’est au nom d’idéaux de justice et d’égalité. S’ils choisirent de collaborer avec une poignée de statisticiens pour perfectionner l’évaluation de leurs propres pratiques thérapeutiques, c’est avant tout parce qu’ils étaient profondément choqués par les disparités énormes que les querelles d’écoles et d’égo induisaient dans la prise en charge des patients, et par les conséquences néfastes auxquelles ces différences de traitement aboutissaient, en particulier chez les plus démunis.

      Le recours aux méthodes statistiques avait d’abord et avant tout comme objectif de neutraliser les préjugés plus ou moins conscients des cliniciens. Et s’ils tenaient tant à recourir au tirage au sort pour répartir les patients inclus dans les essais en deux groupes équivalents, c’était pour pouvoir comparer l’état de santé de ceux d’entre eux qui avaient reçu le traitement expérimental et celui du « groupe témoin », à qui l’on avait administré le traitement standard, ou même, en l’absence de thérapeutique éprouvée, un placebo. Comment, sans cela, mesurer l’intérêt et les limites des nouvelles thérapeutiques et garantir une plus grande équité dans la prise en charge des malades ?

      Dimension collective

      La mise en œuvre de ce programme, à partir années 1950, s’il se heurta à de nombreuses difficultés, finit néanmoins par générer des formes plus collectives de production des connaissances médicales, en particulier avec la mise en œuvre d’essais internationaux « muticentriques », associant des centaines de chercheurs et des cliniciens aux profils variés. L’affirmation de cette dimension collective suscita à son tour de vifs débats, concernant notamment la prise en compte du point de vue du patient dans la planification, la mise en œuvre et l’interprétation des résultats des essais cliniques.

      Cette question était au cœur des discussions, souvent tendues, qui aboutirent à une transformation radicale de la recherche clinique sur le sida, et l’inclusion des associations de malades comme partenaires de plein droit de cette recherche. Elle s’est posée de nouveau au cours des dernières années dans les pays du Sud, avec une acuité renforcée du fait que les compagnies pharmaceutiques y avaient graduellement relocalisé la réalisation de leurs essais thérapeutiques.

      Grâce aux interventions de quelques ONG pionnières, les représentants des communautés locales ont été impliqués dans l’organisation d’essais cliniques en Haïti, au Pérou et en République démocratique du Congo, mais il faudrait être bien naïf pour croire que les difficultés sont désormais résolues. Pour autant, prétendre que la rigueur méthodologique serait réservée exclusivement aux essais cliniques menés au bénéfice des patients des pays du Nord reviendrait à ignorer purement et simplement ces initiatives et les aspirations réformatrices de celles et ceux qui les portent.

      Imperméabilité au doute

      S’il aime à citer ce qu’il appelle « le paradigme parachute » comme l’exemple le plus achevé de l’absurdité de ses détracteurs, le professeur Raoult n’est donc pas allé jusqu’à faire sien le véritable enseignement de l’article de British Medical Journal, ce qui est fort dommage. Alors que Gordon Smith et Jill Pell avaient choisi le terrain de l’humour le plus absurde pour rappeler l’utilité qu’il peut y avoir à prendre quelque distance par rapport à ses propres certitudes – même, ou peut-être surtout, en temps de crise – lui ne laisse au contraire jamais passer la moindre occasion de nous rappeler la haute opinion qu’il a de lui-même et son imperméabilité au doute.

      Sans distanciation, il est pourtant illusoire d’espérer pouvoir dépasser rapidement les fausses alternatives dans lesquelles certains – Donald Trump, entre autres – veulent nous enfermer sur la question de savoir si l’hydroxychloroquine « ça marche » ou « ça marche pas ». Au risque de freiner l’émergence d’un débat public contradictoire sur les différents effets de la molécule en fonction du type de patient auquel elle est administrée, de son association avec d’autres molécules et de multiples éléments contextuels.

      L’intérêt majeur des modes de production collectifs du savoir associés aux essais cliniques comparatifs, aussi imparfaits soient-ils, est précisément de ne pas réduire les débats médicaux à une opposition entre « ceux qui y croient » et « ceux qui n’y croient pas », aussi expérimentés et prestigieux soient-ils, et de permettre l’appropriation par la discussion publique de la complexité thérapeutique.

      #parodie #essais_thérapeutiques #méthodes_statistiques #point_de_vue_du_patient #production_collective_du_savoir #savoir

  • #On_ne_sait_plus

    On ne sait plus s’il faut être
    positif
    ou négatif
    s’il faut ou non célébrer
    ce temps arrêté
    se soigner ou soigner
    prévenir ou guérir
    enseigner ou apprendre
    marcher dedans
    ou dehors
    dormir longtemps
    pour rêver
    se lever le matin
    pour continuer
    de bonne heure

    On ne sait plus l’heure
    les écrans
    oui ou non
    le printemps ou l’hiver
    qui revient
    et qui reviendra
    ce qui est important
    ce qui ne l’est pas
    maintenant
    demain ou après demain
    on ne sait plus rien
    ou plus grand chose

    On ne sait plus le silence
    ou le bruit
    la danse
    ou l’immobilité
    l’intranquillité
    les livres qu’il faudrait lire
    les livres qu’il faudrait écrire
    les amis qu’il faudrait appeler
    le silence qu’il faudrait convoquer
    les mauvaises nouvelles
    la maladie
    les autres maux
    les violences
    le silence
    encore
    et les histoires d’amour
    qui se nouent

    et se dénouent

    aux confins

    On ne sais plus si c’est bien
    ou mal
    de ne plus rien savoir
    on ne sait plus

    Un #poème de #Laetitia_Cuvelier, reçu par mail, le 31.03.2020 directement de l’autrice

    #savoir #pas_savoir #coronavirus #poésie

    –---

    Laetitia Cuvelier, co-réalisatrice du film "Déplacer les montagnes", que je vois maintenant ne pas avoir recensé sur seenthis... je le fais de suite...

    https://seenthis.net/messages/837040

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    Et autre poème écrit par Laetitia :
    « Je ne suis pas maraudeuse »
    https://seenthis.net/messages/733720#message751019

  • Cet historien de l’art a réfléchi sur toutes les images. Ses travaux nous aident à mieux comprendre le monde actuel où règnent les images
    #art #images #culture #savoirs #histoire

    https://sms.hypotheses.org/20650

    Horst Bredekamp est professeur émérite d’histoire de l’art à l’Université Humboldt de Berlin. Il appartient à une génération exceptionnelle d’historiens de l’art allemands qui ont su faire exploser les limites traditionnelles de leur champ de recherche au point qu’il n’est pas rare de les voir désigner comme anthropologues, sociologues ou bien philosophes.

    Avec Hans Belting et Gottfried Boehm, les trois « B’s » comme on les surnomme parfois, Horst Bredekamp a apporté une contribution majeure à la science de l’image (Bildwissenschaft) qu’il comprend comme une réflexion interdisciplinaire sur l’image, sur toutes les images. C’est dire l’immensité des recherches qui s’est offerte à lui. Il a écrit sur l’iconoclasme, la sculpture médiévale, le football, l’art des jardins, les cabinets d’art et de curiosité, mais aussi sur les artistes de la Renaissance (Botticelli, Michelangelo, etc), les plans de Saint-Pierre de Rome, l’iconographie politique ou encore les dessins des penseurs (Darwin, Galilée, Leibniz). (...)

  • Voyages vers l’Europe

    Les premiers mineurs non accompagnés arrivent en France au début des années 1990. Ce qui devait être un épiphénomène dans le paysage de la protection de l’enfance et des migrations internationales s’est maintenu et confirmé comme une réalité durable. Les deux cartes présentées ici montrent la pluralité des routes et des expériences vécues par ces jeunes.

    Les premiers sont arrivés des pays de l’est de l’Europe, mais au fil des années le visage de la migration juvénile vers la France a évolué. Aujourd’hui la Guinée, le Mali et la Côte d’Ivoire, en Afrique de l’Ouest, sont les trois premiers pays d’où arrivent les mineurs non accompagnés pris en charge par les autorités françaises. Elles ont l’obligation de leur porter assistance en raison de leur isolement (article 375 du code civil), mais peinent à proposer une réponse satisfaisante.

    Qui sont ces mineurs et d’où viennent-ils ? La recherche permet aujourd’hui de mieux cerner le profil de ces jeunes, mais leurs trajectoires migratoires restent à préciser. Les routes maritimes et terrestres sont davantage médiatisées (sans qu’on connaisse la proportion exacte de mineurs qui les empruntent), c’est pourquoi je propose de mettre en lumière la situation des mineurs qui utilisent la voie des airs et de souligner la pluralité des routes et expériences vécues par ces jeunes avant leur arrivée en France.

    La voie des airs, une migration peu connue

    Si la migration des mineurs est souvent évoquée par le prisme de parcours particulièrement difficiles, tous les voyages n’impliquent pas que les jeunes bravent l’impossible pour rejoindre l’Europe. La majorité des mineurs que nous avons interrogés expliquent avoir réalisé la plus grande partie de leur parcours migratoire en avion, notamment pour les destinations les plus éloignées de l’Europe, du Pakistan à l’Italie, par exemple, ou du Congo en France.

    L’arrivée dans un pays européen ne marque pas toujours la fin de la migration. Pour certains, le trajet par avion est une première étape, celle qui représente la part la plus importante du voyage jusqu’en Europe. Une fois arrivés, ils continuent leur voyage en bus, en train ou en voiture pour rejoindre la destination visée.

    Ils appartiennent à des familles assez aisées pour payer le billet, mais aussi à des milieux plus modestes, dans lesquels familles et jeunes ont économisé sur le long terme. L’avion protège les mineurs les plus fragiles (filles ou enfants en bas âge) en leur permettant de quitter légalement et sans dangers le pays d’origine. Un mineur peut être inscrit sur le passeport d’un adulte désigné tuteur par ses représentants légaux. Certains disent ainsi avoir voyagé aux côtés d’un « oncle » ou d’une « tante », ou encore de passeurs chargés de faire le voyage avec eux. Ces adultes les abandonnent souvent, une fois le voyage réalisé, les laissant livrés à eux-mêmes dans les aéroports, leurs papiers d’identité détruits.

    Lorsque nous les interrogeons, ils ont peu de souvenirs de ce voyage. En une nuit, voire en quelques heures, ils sont passés d’un continent à un autre sans réaliser l’importance des distances parcourues. Ils ont aussi du mal à parler des lieux de leur migration et à situer les étapes de leur voyage vers l’Europe. C’est une perte des repères de plus pour des jeunes qui ont besoin, comme les autres, de construire leur identité grâce à une certaine permanence des environnements qui les entourent.

    L’acquisition d’un « #savoir-migrer »

    Lorsque ces mineurs arrivent en France, où ils seront pris en charge, ce n’est pas toujours la première fois qu’ils migrent. Seuls ou accompagnés de leurs proches, pour un voyage scolaire, des vacances en famille ou un premier exil, ces expériences ont permis l’acquisition d’un « savoir-migrer ». La migration internationale fait déjà partie intégrante de leur vie.

    Ibrahim*, dont le voyage est représenté sur la deuxième carte, n’a que onze ans quand il émigre d’Algérie pour la Turquie, avec le projet de rejoindre la Grèce. Ce voyage, effectué avec des voisins de son quartier, est le premier d’une longue série. Malgré la durée de son séjour en Grèce, Ibrahim dit n’avoir jamais bénéficié d’une protection institutionnelle à Athènes et avoir vécu pendant près de quatre ans dans la clandestinité. Inscrit dans des réseaux de revente de drogue, il s’établit dans une vie d’errance qui semble l’avoir profondément marqué.

    Quelques mois après son retour en Algérie, Ibrahim repart pour l’Europe et se dirige cette fois-ci vers l’Espagne. Il organise seul cette seconde migration, comme tous ses déplacements. Le fait que son pays soit proche de sa destination joue un rôle important dans sa migration. J’ai pu constater, au cours de ma recherche doctorale, que tous ceux qui avaient déjà migré en Europe étaient originaires du Maghreb. D’autres, en provenance d’Afrique de l’Ouest ou d’Asie, témoignent aussi d’expériences antérieures, mais hors d’Europe.

    Certains racontent avoir vécu entre plusieurs pays proches du leur pour suivre l’activité de leurs parents ou contribuer à l’économie de la famille. Djibril a accompagné son oncle dans la vente de bétails entre le Mali et la Mauritanie ; Ousmane a parfois été lui-même responsable d’échanges marchands régionaux.

    Le cas de ces mineurs invite à dépasser la vision de jeunes sans expériences migratoires ni « savoirs-migrer ». Rarement envisagés au regard de leur âge, ces voyages antérieurs éclairent ce qu’ils nous disent et donnent à comprendre la trajectoire heurtée et complexe de ces mineurs engagés sur les routes de la migration, parfois depuis plusieurs années.

    http://icmigrations.fr/2020/03/25/defacto-017-04
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