• La fin de la liberté des travailleurs américains RTBF - Paul Krugman - 23 Mai 2017

    Les conservateurs américains aiment parler de la liberté. Le célèbre ouvrage pro capitaliste de Milton Friedman ainsi que sa série télé étaient intitulés « Libres de choisir ». Et les plus durs des membres de la Chambre des Représentants qui poussent pour un démantèlement total de l’Obamacare se nomment eux-mêmes le Caucus de la Liberté.

    Eh bien pourquoi pas ? Après tout, l’Amérique est une société ouverte, dans laquelle chacun est libre de faire ses propres choix quant à l’endroit où il veut travailler et la façon dont il veut vivre.

    Tout le monde, certes, à l’exception des 30 millions de travailleurs qui sont désormais couverts par des clauses de non concurrence, qui pourraient se retrouver parfaitement inemployables s’ils quittent leur emploi actuel ; les 52 millions d’américains qui ont des antécédents médicaux qui seront effectivement dans l’incapacité de souscrire une assurance de santé individuelle, et qui seront donc bloqués avec leur employeur actuel, si le Caucus de la Liberté a gain de cause ; et les millions d’américains qui croulent déjà sous les dettes de leurs prêts étudiants, ou autres.

    La réalité, c’est que les américains, et notamment les travailleurs américains, ne se sentent pas du tout libres. L’Etude mondiale de Gallup demande aux habitants de nombreux pays s’ils ont le sentiment qu’ils ont « la liberté de faire des choix de vie » ; les Etats-Unis ne sont pas très bien placés, notamment comparés aux notes élevées en termes de liberté des nations européennes qui ont de forts filets de sécurité sociale.

    Et l’on peut facilement démontrer que nous sommes de moins en moins libres à mesure que le temps passe.
    Parlons d’abord de ces clauses de non concurrence, qui ont été récemment au cœur d’un article édifiant dans le New York Times (le dernier de toute une série), en plus d’un reportage venant de l’administration Obama poussant pour mettre des limites à cette pratique.

    Des clauses de non concurrence étaient à l’origine censées concerner la protection de secrets industriels et donc aider à promouvoir l’innovation et les investissements dans la formation professionnelle. Imaginons qu’une entreprise tentant de construire un meilleur piège à souris embauche une nouvelle ingénieure spécialisée en piège à souris. Son contrat de travail pourrait fort bien inclure une clause l’empêchant de partir quelques mois plus tard pour un emploi pour une entreprise concurrente, puisqu’elle pourrait donner des informations confidentielles à cette nouvelle entreprise. Et ça se comprend tout à fait.

    Pourtant, aujourd’hui, quasiment un employé américain sur cinq est sujet à une clause de non concurrence. Il ne peut y avoir autant d’employés qui possèdent des secrets industriels de valeur, notamment lorsque la plupart de ces employés ont des emplois relativement mal payés. Par exemple, l’une des affaires les plus importantes met en cause Jimmy John’s, une chaîne de sandwicheries, qui tente, en gros, d’interdire à ses anciens franchisés de travailler avec d’autres sandwicheries.

    De plus, les termes de ces clauses sont le plus souvent étendus de manière ridicule. C’est comme si notre ingénieure imaginaire en piège à souris avait l’interdiction de chercher un emploi avec une autre entreprise de manufacture, ou tout autre poste qui utiliserait ses savoirs faire d’ingénieure.

    En d’autres termes, aujourd’hui, les clauses de non concurrence sont là, dans la plupart des cas, bien moins pour protéger des secrets industriels que pour lier les employés à leurs employeurs actuels, incapables de demander de meilleurs salaires ou de démissionner pour trouver un meilleur emploi.

    Cela ne devrait pas se produire en Amérique, et pour être honnête, certains politiques des deux partis parlent du besoin de changer cela (bien que peu de gens s’attendent à ce que l’administration Trump ne suive l’impulsion de réforme initiée par l’administration Obama). Mais il y a un autre aspect du déclin de la liberté des employés qui est un vrai sujet lié aux partis : la santé.

    Jusqu’à 2014, en gros, il n’existait qu’une seule façon d’obtenir une assurance santé pour les américains ayant des antécédents médicaux âgés de moins de 65 ans : c’était trouver un employeur qui proposait une couverture santé. Certains employeurs étaient en fait volontaires pour le faire. Pourquoi ? Parce qu’il y avait de gros avantages en termes d’impôts – les premiums ne sont pas comptabilisées comme des revenus imposables – mais pour obtenir ces avantages, les plans santé des employeurs devaient offrir la même couverture santé à chaque employé, quelques soient ses antécédents médicaux.

    Et que se passait-il si vous souhaitiez changer d’emploi, ou lancer votre propre boîte ? Dommage : en gros, vous étiez bloqués (et je connais un certain nombre de gens dans ce cas).

    Puis, l’Obamacare est entré en vigueur, garantissant une couverture santé abordable même à ceux ayant des antécédents médicaux. Cela fut un changement incroyablement libérateur pour des millions de gens. Même si vous n’aviez pas tiré profit immédiatement de ce nouveau programme pour vous lancer en solo, le fait était que désormais, vous pouviez le faire.

    Mais peut-être plus pour très longtemps. Le Trumpcare – l’American Health Care Act – réduirait de manière drastique les protections pour les américains ayant des antécédents médicaux. Et même si ce projet de loi ne devient jamais une loi, l’administration Trump est, dans les faits, en train de saboter les marchés de l’assurance privée, ce qui veut dire que dans de nombreux cas les américains qui perdent la couverture de leur employeur n’auront aucun recours – ce qui, en réaction ne fera que lier encore plus à leur employeur actuel ceux qui ont une telle couverture.

    L’on pourrait dire, avec un peu d’hyperbole, que les employés en Amérique, soi-disant le pays de la liberté, sont en fait sur la voie de la servitude, sous le joug des employeurs des grandes entreprises de la même façon que les paysans russes étaient autrefois liés aux terres de leurs maîtres. Et les personnes qui les poussent sur cette route sont ceux-là même qui crient le plus fort « la liberté ».

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