Cette association transforme une #friche en terre d’#accueil pour les exilés
Près de l’aéroport de #Roissy, une parcelle arrachée aux ronces est un nouveau laboratoire de l’association #A4. Pensé par et pour les personnes exilées, ce projet part de la terre pour déjouer les violences institutionnelles.
C’est dimanche et le soleil ne s’y est pas trompé : il est resté couché sous une épaisse couverture de nuages. Dans la grisaille, la bêche plantée dans la terre lourde, Habib s’accorde une pause. 37 ans, silhouette haute, mains posées sur le manche, il laisse son regard glisser sur ce bout de friche situé à #Mitry-Mory, à une minute à vol d’oiseau de l’#aéroport_Roissy_Charles-de-Gaulle : les ronces enchevêtrées, les cabanes mordues par les saisons, les pruniers fatigués. Autour de lui, des volontaires tirent des branches, poussent des brouettes, déterrent des années d’abandon.
Ici, l’objectif est d’abord de rendre la terre cultivable : installer une serre (presque achevée), lancer les premiers semis et poser les bases d’une activité agricole modeste mais concrète. À terme, sur cette friche de 2 820 m² confiée par la Ville, l’association A4 projette de faire pousser #fruits et #légumes, de tester des cultures adaptées aux #sécheresses, et de dégager de premières ressources économiques.
A4 pour association d’accueil en #agriculture et #artisanat. Née en 2022, cette structure se donne pour mission de récupérer des îlots de terre pour bâtir un système d’#entraide pensé par et pour les personnes exilées — accueil, #formation, #accès_au_travail, #accompagnement_administratif. Une partie des récoltes pourrait donc être vendue, sur place ou sur des marchés locaux, si la mairie donne son accord, afin de financer le fonctionnement de l’association et permettre à d’autres projets agricoles portés par des personnes exilées de voir le jour. Un projet collégial pour déborder les réponses d’urgence, affronter les violences institutionnelles, desserrer l’étau du racisme, et inventer un espace d’#autonomie où, par la terre, on déjoue les assignations.
Sous un prunus au feuillage frémissant, Agathe, bénévole au sein de A4 et actuellement en formation de #maraîchage, accepte notre micro avec une timidité inquiète — une réserve forgée par des rendez-vous médiatiques déformés. Très investie sur la parcelle, elle résume la journée : « On veut rendre le terrain cultivable. On vide les cabanes, on trie. » Pour elle comme pour les autres, ce terrain reste une première étape : trop petit pour faire vivre plusieurs personnes, mais précieux pour expérimenter, créer du lien, et préparer des installations agricoles à plus grande échelle.
Plus loin, un groupe creuse des sillons pour les cassis, groseilles, framboises, mûres. « Ça se plante à l’automne et ça met 2 ou 3 ans avant de produire. Alors, il faut commencer vite. » Là, elle imagine des cultures sous bâches tissées : « Mais l’idée, c’est de voir et de décider ensemble. » Le calendrier se construit au fil de l’avancée du chantier et des envies des personnes impliquées, dans une logique assumée d’expérimentation plutôt que de plan figé.
Luttes des #sans-papiers
Ici, chaque geste esquisse un futur collectif. L’association, dont une quinzaine de membres forment le noyau dur, se réunit une fois par mois en visioconférence et tous les trois mois en présentiel. Les groupes locaux — en Anjou, à Grenoble, Lannion, en Île-de-France, à Lyon, en Centre-Bretagne — s’organisent en autonomie. Cinq salariés, bientôt huit. Et déjà des expériences concrètes : tests de #semences sahéliennes en Île-de-France ; enquêtes sur l’agriculture et le travail saisonnier ; des serres montées à Lannion — leur première installation agricole menée par des personnes migrantes avec ou sans papiers, même si le contrat s’est depuis arrêté.
L’histoire de A4 plonge ses racines dans les luttes des sans-papiers, les foyers de travailleurs immigrés, les files du 115. Tarik, salarié, se souvient des années 2010 : les démolitions de l’Anru (Agence nationale pour la rénovation urbaine), la gentrification, les déboutés du droit d’asile relégués en hôtels sociaux. Ou pire. « La précarité locative et administrative explosait. Beaucoup de personnes non régularisées se retrouvaient à la rue. » C’est là qu’il rencontre Backo, futur cofondateur.
Lunettes de protection relevées sur le front, la débroussailleuse encore chaude entre les mains, Backo raconte les années d’#errance en Espagne puis en France : les squats, les salaires indigents, la maison qu’il gardait pour 150 euros par mois, quand un salarié « régulier » se voyait proposer 2 000 euros pour un travail équivalent. « Quand t’as pas les papiers, les patrons t’esclavagisent. Ils savent que t’es dans le trou. Ils en profitent. »
En France, une personne sans titre de séjour n’a pas le droit de travailler… mais doit prouver une activité salariée pour espérer être régularisée. Habib, soudeur-chaudronnier originaire du Soudan passé par le bidonville de Calais puis la zad de Notre-Dame-des-Landes, souffle : « C’est une contradiction volontaire, qui nous rend vulnérables face aux patrons. » Backo enchaîne : « Ceux qui ont les bons passeports peuvent traverser le monde. Nous, non, sauf pour des boulots dont personne ne veut. »
« C’est nous qui devons porter les solutions »
Autour d’eux, le chantier se poursuit. Les silhouettes sont fléchies, et la pluie hésitante. Tarik, Backo et Habib se remémorent les visages croisés au fil des combats : retraités usés du bâtiment ou du ménage, jeunes déplacés de centres d’accueil de demandeurs d’asile (Cada) en hôtels sociaux, tous portés par le même sentiment d’être rejetés, tout juste tolérés comme une simple force de travail.
Comment bâtir un espace autonome, affranchi de ces stigmates ? De fil en aiguille, l’idée d’un réseau national a émergé. « Dans un contexte de répression et de criminalisation des figures de l’immigré, il devenait urgent de lutter contre un système déshumanisant et de considérer chaque individu comme un sujet politique à part entière », dit Tarik. Pas une structure caritative, donc, mais un outil d’#émancipation. « C’est nous qui savons où on a mal, souffle Habib. C’est nous qui devons porter les solutions. »
Cela passait, pour eux, par la #terre : nombreux étaient paysans dans leur pays de départ et avaient des savoir-faire à revendre. En France, outre une crise de l’accueil, ils pensent pouvoir répondre à une autre problématique : la disparition des #fermes, l’accaparement #foncier, le manque criant de #paysans. « Dans dix ans, 55 % seront partis à la retraite », cite Habib. « Nous, on est là, on est prêts. » Il marque une pause, la joue sur le bois de sa bêche. Et ajoute : « Mais pas pour prolonger un modèle d’exploitation. »
Obstacles administratifs
Car A4 a multiplié les « voyages-enquêtes » dans les vergers, à la rencontre de saisonniers logés dans des baraques insalubres, dépendants de patrons qui tiennent leur avenir administratif. Beaucoup viennent de régions rurales du Sahel ravagées par les sécheresses et l’accaparement foncier. Et, ici, la politique migratoire prolonge leur #dépossession : on ne leur laisse accéder à la terre qu’en forçats.
C’est précisément pour éviter de reproduire ces logiques que l’association a engagé un travail de #formation_politique interne, encore en construction. Deux axes se dessinent : l’un à destination des personnes concernées par l’exil, pour renforcer leur #pouvoir_d’agir, leur place dans la prise de décision et sortir des logiques caritatives ; l’autre à destination des personnes blanches engagées dans l’association ou ses réseaux, afin de travailler les rapports de pouvoir, les biais racistes et les #postures paternalistes en milieu agricole et militant. « On veut empêcher de reproduire les schémas coloniaux », insiste Habib. « Il faut que les personnes concernées soient décisionnaires, et que chacun apprenne à travailler sur un pied d’égalité. »
Mais rien n’est simple. Backo, qui a posé la débroussailleuse, déplore les obstacles administratifs rencontrés ces derniers mois. « Récemment, par exemple, on a visité une ferme de 10 hectares. On peut acheter. Ce qui bloque, c’est pas l’argent : c’est les papiers, glisse Backo. Pour beaucoup, la terre, ici, devrait être réservée aux Français. Quand on a demandé des formations, on nous a parfois dit qu’on n’entrait pas dans les cases, car on était un “public migrant”. » L’association se finance principalement grâce aux dons.
Depuis juillet 2024, A4 porte aussi les stigmates de deux #attaques_racistes subies, deux soirs de suite, à #Lannion, dans les #Côtes-d’Armor : des individus ont brisé les vitres et éventré ses serres, en plein entre-deux-tours des législatives. En plantant quelques aromatiques, Aline, qui faisait partie du groupe local lannionnais, murmure : « Ça laisse des traces. » Habib acquiesce : « Ça a pratiquement détruit la dynamique du groupe local. On a pris cher. » Aline a déménagé en région parisienne depuis, et se réjouit de retrouver ses camarades. « Ça fait du bien de voir qu’on continue de repousser ailleurs, malgré tout. »
Semences du Sahel résistantes à la #sécheresse
En fin d’après-midi, autour d’un thermos de thé, les discussions dérivent vers l’avenir. Ici, chacun semble projeter quelque chose : un fournil, un restaurant populaire, des paniers de légumes, une activité de formation. Sambala, 31 ans, le dit ainsi : « A4, c’est aussi mettre en valeur les projets de gens qui ont été trop longtemps ignorés. »
Koné, 39 ans, passé par l’Espagne, rêve d’un four à pain mobile. Diplômé en boulangerie, il n’a jamais pu exercer légalement. « J’aimerais travailler le pain, mais c’est compliqué tant que j’ai pas les papiers. Donc je fais du bâtiment, du ménage… pour survivre. » Il garde l’espérance : « Si l’association continue de se déployer, peut-être que j’aurai cette chance. » A4 entretient des liens avec d’autres organisations paysannes, comme Terre de liens.
Sambala, lui, raconte ses dix ans de petits boulots sans contrat, de nuits d’incertitude. Son rêve, c’est d’ouvrir un restaurant « gagnant-gagnant » : qui crée des emplois dignes et nourrit sainement celles et ceux qui peinent à finir le mois. Avant de partir, il tient à dire : « Papiers ou pas papiers, ça ne dit rien d’une vie. Je n’ai jamais compris comment ma valeur pouvait se résumer à ça. Un papier, tu peux le déchirer. Une vie, non. En tout cas en théorie. »
Un autre volet du projet tient dans quelques sachets de #graines : #mil, #gombo, #bissap, #fonio. Lors de leurs voyages-enquêtes, plusieurs agriculteurs ont confié peiner à cultiver faute d’eau. Ces échanges ont nourri une réflexion plus large, portée par A4, sur la circulation internationale des semences et des #savoirs_agricoles, notamment avec des pays confrontés aux conflits ou aux dérèglements climatiques. Des variétés sahéliennes peu gourmandes en eau, testées sur un terrain à #Villetaneuse, sont donc promises à une nouvelle étape ici.
« Les savoirs du Sud sont dénigrés mais ils sont adaptés »
Justine, nouvelle salariée de l’association, y voit plus qu’un essai agronomique. « Peut-être qu’on va pouvoir apporter une expertise utile à d’autres paysans », avance-t-elle, après une session bêchage, alors que son fils de 6 ans traverse la friche en riant avec un copain. « Tester ces cultures ici, c’est aussi préserver une #autonomie_semencière et reconnaître que les personnes exilées ont autant à transmettre qu’à recevoir », résume Backo. « Les savoirs du Sud sont dénigrés mais ils sont adaptés ! »
Lorsque la pluie et la nuit finissent par s’inviter, le chantier s’éteint. On ne voit plus à 3 mètres. Un avion clignote dans le ciel. On range la débroussailleuse de Backo, la bêche d’Habib, les serpes. Par endroits, la friche apparaît dégagée, noire, humide, comme remise en conversation. Entre les pruniers ressuscités et les cabanes rafistolées, quelque chose naît : un laboratoire de #solidarité_paysanne et de #dignité retrouvée, un réseau d’entraide qui ne demande pas des papiers, mais de l’huile de coude et des idées.
▻https://reporterre.net/Pres-de-Paris-ce-reseau-agricole-lutte-contre-les-violences-de-l-exil
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via @karine4









































