Elon Musk et Donald Trump en mai 2020, en Floride. (Crédits : © LTD / ALEX BRANDON/AP/SIPA)
Mais pourquoi Donald Trump s’est-il trouvé un soudain intérêt pour la Silicon Valley ? Dans ce bastion ultralibéral, où près de 38 % de la population est née à l’étranger, à peine 25 % d’entre eux ont voté pour lui en 2020, manifestant une certaine indifférence sinon de la méfiance à l’égard de son discours populiste. « Une personne sur deux a l’anglais pour seconde langue », remarque Fred Turner, professeur de communication à Stanford, spécialiste des technologies.
Lire aussiLa Cour suprême américaine étend l’immunité de Trump, son procès fédéral est repoussé
Une raison évidente est que la Vallée est devenue au fil des ans un mécène prépondérant des campagnes électorales. « Beaucoup de gens viennent ici à la recherche d’argent et de pouvoir », souligne Fred Turner. Et « avoir des amis dans la tech, c’est avoir accès à beaucoup de moyens financiers », complète l’analyste Carolina Milanesi, fondatrice de The Heart of Tech, qui fournit entre autres des expertises en matière d’environnement et de gouvernance. Comme en 2020, la course au cash passe à nouveau par la baie de San Francisco : Joe Biden y est venu lever des fonds à la mi-mai, son concurrent conservateur le 6 juin. Mais si les démocrates attirent 72 % des dons de la tech contre à peine plus de 22 % pour les républicains, selon une étude du groupe non partisan OpenSecrets, il faut toutefois scruter au-delà du seul volet financier. En frayant avec l’idéologie libertaire qui caractérise la Silicon Valley, Donald Trump réussit à séduire de plus en plus d’entrepreneurs avec son projet populiste. Et pas n’importe lesquels.
« Subtile comme une brique »
Le 3 mars, à l’autre bout du pays, le candidat prenait langue avec Elon Musk. Il avait invité le fondateur de Tesla à discuter avec un cénacle de riches donateurs conservateurs dans sa forteresse floridienne de Mar-a-Lago. L’information, révélée par le New York Times, a produit ses hoquets médiatiques, le frisson des démocrates et l’ivresse des républicains. « Pour être super clair, je ne donne d’argent à aucun des candidats à la présidentielle », a twitté Elon Musk le surlendemain, comme pour apaiser la bronca.
Une tentative de masquer sa préférence pour l’ogre blond « subtile comme une brique », a ironisé la journaliste Kara Swisher, chroniqueuse acerbe des frasques des techno-milliardaires depuis trois décennies. Car si les deux magnats ont toujours entretenu des rapports houleux, cela ne les a jamais empêchés de trouver des terrains d’entente. Fin mai, le Wall Street Journal rapportait que Donald Trump envisageait même de proposer à Elon Musk un poste de conseiller dans une éventuelle seconde administration.
Anti-Biden
Depuis 2008 à la tête de Tesla, la première firme commercialisant en masse des véhicules électriques, propriétaire du réseau X (ex-Twitter), le milliardaire a une conception « absolument sélective » de la liberté d’expression, selon Wayne Steger, politologue spécialisé des réseaux sociaux à l’université DePaul. Ainsi, deux ans après la fin du mandat de Trump, Elon Musk appelait de ses vœux en 2022 l’élection d’un Congrès républicain à mi-mandat.
Depuis, il épouse chaque jour un peu plus les thèses de l’extrême droite américaine. « Musk s’est beaucoup exprimé sur l’affirmative action [une politique de discrimination positive en place depuis les années 1960 dans les universités américaines retoquée par la Cour suprême en novembre dernier], explique Carolina Milanesi. Il voudrait que son interdiction s’étende au monde du business. » Le richissime industriel s’inquiète aussi d’une prétendue importation de migrants orchestrée par Joe Biden pour les faire voter, préparant, selon lui, « quelque chose de bien pire que le 11-Septembre ».
1,25 million de dollars
Musk n’est pas un cas isolé. Il n’est d’ailleurs pas le premier gourou de la tech à chuchoter à l’oreille de Trump. En 2016, le capital-risqueur Peter Thiel, d’habitude aussi discret qu’influent, scandalisait ses pairs en participant à la convention républicaine qui canonisa l’ancien producteur de télévision. Voilà un « bâtisseur » qui n’a pas peur de dire la vérité au sujet d’une Amérique en ruine, déclamait alors l’investisseur le plus célèbre de la Silicon Valley, glissant une enveloppe de 1,25 million de dollars dans la tirelire de sa campagne. Thiel a cofondé en 1998 PayPal, l’une des plus grosses compagnies de paiement en ligne. Certains de ses anciens collègues, qui se font appeler la « mafia PayPal », ont monté d’autres entreprises influentes (LinkedIn, YouTube, Yelp...), et « ils adorent ce que fait Musk », témoigne Nick Pinkston, un startuper intégré à l’écosystème local depuis quinze ans : « Ils pensent que c’est un grand guerrier qui défend leurs idées. »
Paradoxalement, la Silicon Valley est pétrie d’« idéaux culturels progressistes » et d’« idéaux politiques libertaires proches de la droite », explique Matt Carlson, qui enseigne à l’université du Minnesota. On y encourage les politiques d’inclusion migratoire des démocrates, tout en applaudissant aux projets de libéralisation économique proposés par les républicains. Si elle n’épouse pas strictement le programme du parti trumpiste, la tech américaine s’inscrit donc dans une défiance de l’establishment et aspire à une réduction de l’influence de l’État. Certaines innovations servent même à s’en émanciper. « L’adoption des crypto-monnaies, par exemple, vise en grande partie à s’éloigner du pouvoir centralisé et des institutions traditionnelles », poursuit Matt Carlson. Et même si les opinions culturelles du libertaire Musk sont plus libérales que celles de Trump, les deux hommes s’accordent sur la nécessité d’assouplir les réglementations gouvernementales.
Marivauder avec des autocrates
Aussi, la toile horizontale d’un village mondial qu’ont toujours revendiqué tisser les Gafam « pourrait tout autant muer en un système interconnecté autoritaire », met en garde Fred Turner, le professeur de communication. Il suffirait que ces mêmes dirigeants marivaudent avec des autocrates. Elon Musk le fait déjà, même si sa boussole pointe toujours vers l’opportunisme. Avec la montée des nationalismes, il calque son lexique sur celui des populistes en croisade contre le « virus du wokisme ».
Après l’Inde de Modi, la Chine de Xi Jinping ou le Brésil de Bolsonaro, le « Technoking » - son titre officiel à la tête de Tesla - ne cache plus son admiration pour l’Argentine de Javier Milei. Là-bas gisent d’énormes réserves de lithium, un métal stratégique devenu le « nouveau pétrole » essentiel à la confection des batteries qui équipent les voitures Tesla. Au printemps, Javier Milei a rendu visite à Musk sur l’un de ses sites texans. Ce dernier lui a rendu la politesse en participant mi-juin, en visioconférence, à une messe libérale à Buenos Aires sur le rôle économique du nouveau gouvernement argentin.
Ce vent nouveau souffle de plus en plus fort en Californie. Dans la Baie, certaines digues lâchent. « Depuis quelques années, les idées nationalistes font leur chemin dans les think tanks, sur Twitter ou dans les médias spécialisés, remarque Nick Pinkston. On commence à entendre un langage patriote qu’il n’y avait pas avant. » Le startuper, lui-même plutôt politisé à gauche, constate une polarisation grandissante parmi ses collègues.
Mythologie des grands hommes
Ce qui se traduit en espèces sonnantes et trébuchantes. David Sacks, un ami de Musk, incarne ce virage assumé. En 2021, il estimait le président sortant « disqualifié » en raison de son implication dans le putsch raté du 6 janvier. En 2024, il a participé au financement de la campagne de Ron DeSantis, ex-candidat républicain qui pensait battre Trump en le pastichant. Depuis que le gouverneur de Floride a jeté l’éponge, se rangeant derrière la bannière Trump, Sacks est devenu fan du leader républicain. Il a justifié son ralliement dans un long tweet posté le 6 juin, où il jugeait que Biden avait fait « une violente sortie de route ».
Une autre figure de la tech, Marc Andreessen, cofondateur de Netscape, illustre ce tournant populiste. Proche par le passé du démocrate Al Gore, il a depuis pris la gauche progressiste en grippe. Au printemps, il se réjouissait de contribuer avec Elon Musk et d’autres sommités à canaliser le flot des donations en provenance de la Vallée vers le candidat populiste, révélait fin avril le magazine Puck. « Les plus grands soutiens de Trump se trouvent parmi les dirigeants ayant une influence disproportionnée », constate la doctorante Becca Lewis, chercheuse en histoire des technologies et de l’extrême droite à Stanford. Une réaction au fait que, ces dernières années, plusieurs chefs d’entreprise ont interagi avec le Parti démocrate sans trop de succès à leur goût ? « Ils se demandent s’ils pourraient sortir de l’impasse autrement », répond Nick Pinkston. En bas de l’échelle, « les jeunes ingénieurs ont beau être généralement plus progressistes que leurs patrons, ils n’en demeurent pas moins des fantassins », justifie pour sa part Fred Turner.
Donald Trump envisageait de proposer à Elon Musk un poste de conseiller dans une éventuelle seconde administration
La mythologie des grands hommes reste tenace dans le secteur. « Ce qui compte dans la tech, c’est d’être le bon leader avec la bonne machine : il subsiste une vieille croyance en la supériorité de la technologie sur la démocratie », explique Fred Turner. Elle a même été théorisée par Marc Andreessen, qui a publié l’automne dernier un « manifeste techno-optimiste ». Ce texte très commenté assure que c’est la technologie qui soignera notre monde malade, quitte à faire sauter certains verrous. « Les plus riches et politisés se demandent si le système démocratique n’est pas dépassé », témoigne Nick Pinkston. Pour Fred Turner, la question est déjà tranchée. Ces dirigeants « gèrent leurs entreprises de manière autoritaire et sont ouverts à un style de management similaire dans d’autres endroits, y compris à Washington », avertit-il.
L’époque où la Silicon Valley avait « une relation privilégiée avec Barack Obama durant sa présidence » puis avait « publiquement soutenu Hillary Clinton » semble bien révolue, rappelle Margaret O’Mara, spécialiste de l’histoire de la tech à l’université de Washington. Dès la prise de fonction du magnat new-yorkais de l’immobilier, en 2017, les barons de la tech avaient montré patte blanche, diplomatie économique oblige, un défilé dans le Bureau ovale médiatisé à coups de sourires et de poignées de main. « De Sundar Pichai [Google] à Satya Nadella [Microsoft], tout le monde y est passé, se rappelle Carolina Milanesi, car il fallait s’assurer que l’administration Trump n’allait pas limiter leur champ d’action. »
Normaliser les idées réactionnaires
Certes, aujourd’hui, tout le monde dans la Vallée, où les intérêts restent très privés, n’est pas enthousiaste à l’idée d’un second mandat de Donald Trump : « Un tel degré de volatilité n’est pas bon pour le marché », estime Margaret O’Mara. Pour les entrepreneurs les moins excentriques, Musk fait figure de repoussoir, et « Biden est une option plus prévisible et plus sûre » pour de nombreuses entreprises, juge Carolina Milanesi. Mais la perspective de juteux contrats avec des fondations et instituts nationaux pour produire des biotechnologies ou des technologies militaires et de défense pourrait faire pencher la balance.
En réalité, les promesses d’une tech qui allait apporter plus de liberté et d’égalité se sont heurtées aux réalités. En 2009, le mouvement populaire du Tea Party (la droite de la droite américaine) avait pris son essor grâce à Facebook, l’application lui servant de relais pour organiser des événements locaux. Depuis, d’autres plateformes normalisent les idées réactionnaires « en se disant garantes de la liberté d’expression », souligne Becca Lewis. L’entrepreneur conspirationniste Andrew Torba a lancé Gab, aux règles d’utilisation très souples. En rachetant Twitter (devenu X), Musk a « libéré l’oiseau », qui a viré à tribord, lesté de filtres de modération. Emblématique de cette tendance, Trump a créé son propre réseau, Truth Social (Vérité), relais favori des idées d’extrême droite. Et l’appli Parler, chambre d’écho de l’assaut du Capitole, suspendue un temps, a fait son grand retour cette année. « Sans compter les applications chrétiennes, ou de prière, que vous n’auriez jamais vues il y a dix ans », énumère Nick Pinkston.
Depuis quelques années, les idées nationalistes font leur chemin dans les think tanks
Nick Pinkston, start-uper
Les outils de l’alt-tech, ou tech alternative, se sont fortement développés sous Trump « à un moment où le scepticisme envers les institutions était croissant », relève Margaret O’Mara. Et ils continuent de s’épanouir, « la frontière avec la tech traditionnelle étant de plus en plus poreuse », selon Becca Lewis. Dernièrement, Brad Parscale, le gourou numérique qui avait pris attache avec Cambridge Analytica - et ainsi contribué à la victoire de Donald Trump en inondant Facebook de publicités en 2016 - s’est vanté d’avoir mis au point une plateforme numérique reposant sur l’IA qui « révolutionnera les campagnes électorales » du monde entier.
Cela montre le chemin parcouru depuis 1989, quand Ronald Reagan prédisait, quelques mois avant la chute du mur de Berlin : « Le Goliath du totalitarisme sera terrassé par le David de la puce électronique. » Les progrès technologiques allaient, disait-il, mater la dictature communiste : « La révolution des communications sera la plus grande force de promotion de la liberté humaine que le monde ait jamais connue. » Maintenant que David a bien grandi, il faut espérer qu’il ne chaussera pas les sandales de Goliath.