• ENQUETE FRANCEINFO. #Coronavirus : pourquoi la #France est-elle incapable de connaître le nombre de #soignants infectés ?
    https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/enquete-franceinfo-coronavirus-pourquoi-la-france-est-elle-incapable-de

    Au moins 28 000 salariés des hôpitaux ont été contaminés depuis le début de l’épidémie, mais les données concernant la médecine de ville sont inexistantes.

  • A l’hôpital Saint-Antoine, le psy à l’écoute des personnels soignants, Guillaume Loiret
    https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/05/28/a-l-hopital-saint-antoine-le-psy-a-l-ecoute-des-personnels-soignants_6040974


    Philippe Nuss, psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine (ici, le 22 mai), voit cette pandémie comme « une injonction du réel dans la gestion comptable ».

    Surmenage, anxiété, culpabilité et même peur de mourir… Le Covid-19 a éprouvé le personnel soignant. Pour tenter de soulager ses collègues de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, le psychiatre Philippe Nuss a mis en place une cellule de soutien.

    Chaque matin, il fait le trajet à vélo depuis Montmartre. Termine sa journée par une promenade dans le bois de Vincennes. Et ferme ses fenêtres, un brin agacé, quand résonnent à 20 heures les applaudissements.

    On ne peut pourtant pas soupçonner Philippe Nuss de manquer de soutien envers les soignants. Pour apaiser un personnel inquiet, ce psychiatre de 60 ans coordonne depuis trois mois un dispositif mobile d’écoute, proposé à l’ensemble des salariés de l’hôpital Saint-Antoine (3 356 personnes, dont 755 dans le domaine médical), à Paris. Une vingtaine de psychologues se relaient pour visiter les services et assurer, avec des externes, une hotline permanente. « On voulait une vraie voix au bout du fil, pas un répondeur. »

    Avec son équipe, il recueille notamment la souffrance de ses collègues, pour qui cette période a « posé un conflit éthique fort : accepter de se mettre à distance de sa famille, par peur de la contaminer, et en même temps rester sourd aux proches qui disaient : “N’y va pas”. »

    Le masque porté en permanence cache une partie de son visage, mais pas son regard ni sa voix, ses instruments de travail. Depuis début mars, Philippe Nuss a arpenté cet hôpital, où il exerce depuis trente ans, pour observer les soignants. Des inconnus, des collègues, des amis.
    Parler, il l’a beaucoup fait, avec « 200 personnes au moins ». Les entretiens individuels et les groupes de parole ont été nombreux. Philippe Nuss en retient des épisodes de burn out, une hypersensibilité, la fatigue, la peur, « celle de mourir, bien sûr, et aussi de ne pas être à la hauteur, de faire le mauvais choix ».

    La grande anxiété des aides-soignants, terriblement exposés au virus, l’a beaucoup touché. Les détresses moins évidentes également, comme celle des vigiles de l’entrée rue Crozatier : « Ils ont dû empêcher des familles de venir voir leurs proches, ça a été très compliqué pour eux. » Leur poste jouxte son service de psychiatrie de jour, où il a dû réorganiser le travail pour continuer à aider à distance 400 patients.
    Lui qui explique que « soigner, c’est créer » a dû faire preuve d’imagination. « Il fallait de grosses capacités d’adaptation et de plasticité pour gérer tout ça » , juge sa collègue Karine Lacombe, à la tête du service des maladies infectieuses de Saint-Antoine. Pour la psychologue Amina Ayouch-Boda, qui a élaboré le dispositif de crise, « Philippe a été très protecteur, me forçant à partir quand je n’y arrivais pas, que je frisais le burn out. Tout cela nous a rapprochés, c’est certain ».

    Une alternance de phases de doute et de miracles

    Chez lui, Philippe Nuss dit avoir vécu la période « assez normalement » , surtout à partir du moment où il a cessé de passer ses week-ends au téléphone. Cet amateur de danse classique, une source d’inspiration pour exercer la médecine – « Danseur, c’est mon vrai métier ! » –, a simplement dû faire une croix sur ses cours.
    Mais il a souvent repensé au 13 novembre 2015. Le psychiatre était de garde ce soir-là. Il se souvient bien sûr des victimes de l’attentat du Bataclan, qu’il a suivies sur le long terme et auxquelles il a consacré une étude. Mais garde aussi en mémoire le choc du personnel hospitalier qu’il avait fallu écouter et soutenir. « Au début du Covid, on a connu la même sidération. Mais, en 2015, on savait que les terroristes n’entreraient pas dans l’hôpital. Avec le coronavirus, on a vraiment eu peur de mourir. »

    Philippe Nuss use volontiers de métaphores. Son travail, depuis début mars, lui fait penser « à celui d’un archéologue qui aurait trouvé une dent, raconte-t-il. Et puis, à côté, il déterre d’autres objets, qui remettent en cause ce qu’il croyait savoir de cette dent » . Le virus l’a forcé à cheminer dans un réel qui changeait chaque jour, ponctué de phases de doute, de miracles aussi. « Voir des patients sortir de situations de soins palliatifs, ce n’est pas courant ! »

    Une réflexion permanente sur le soin

    Même s’il affirme relativiser, il reste « très choqué » par la prise en charge tardive des malades, les contre-vérités et les incertitudes du pouvoir pendant la #crise_sanitaire.

    Le psychiatre aimerait qu’elle soit l’occasion de rappeler que « l’hôpital n’est pas une entreprise, mais un choix sociétal de bienfaisance ». Qu’elle contribue à replacer la relation soignante au cœur du système.
    Cette réflexion sur le soin – le mot revient sans cesse –, il la poursuit depuis plusieurs années avec son amie la philosophe Cynthia Fleury. « C’est une conversation ininterrompue. De toute façon, Philippe est toujours au travail, à réfléchir à l’empathie, au souci de l’autre » , explique celle qui a fondé la chaire de philosophie à l’hôpital, dont Philippe Nuss est membre depuis sa création, en 2016.

    Le recul lui permet de voir la crise comme « une injonction du réel dans la gestion comptable qui devrait amener tout le monde à changer. C’est l’effet Covid ! » , dit-il en traversant la cour de Saint-Antoine pour aller prendre un café.
    Dehors, à la place des quelques arbres qui résistaient encore, un autre réel reprendra bientôt ses droits : les travaux du nouveau siège de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), symbole de la rationalisation du soin. Le pavillon qui abrite le service de psychiatrie de jour, lui, sera vendu. Philippe Nuss le regrette : « Plus l’expérience vécue ralentit, plus le tableau Excel revient… »

    #psychiatrie #soin #soignants #hôpital

  • Hôpital : l’exécutif rouvre le dossier de l’assouplissement des 35 heures | Les Echos
    https://www.lesechos.fr/economie-france/social/hopital-lexecutif-rouvre-le-dossier-de-lassouplissement-des-35-heures-12036

    Les soignants hospitaliers multiplient les « ménages » pour améliorer leur salaire. Le carcan des 35 heures ne leur permet pas de gagner plus dans leur établissement. D’autres arrangements salariaux pourraient être imaginés.

    Tu pensais que le pouvoir cesserait l’indécence ? Perdu. Si tu veux pouvoir survivre en étant soignant, y faudra travailler plus que 35 heures. Travailler plus pour gagner plus, on n’a toujours pas dépassé le stade (anal) du sarkozisme.

    • Assouplissement des 35 heures ? Ce n’était pas assez radical puisque, apparemment, on en est déjà au stade du bénévolat chez les salarié·es du service public (et de sa gestion privative en mode « lean »).

      D’ailleurs, les fonctionnaires qui sont restés à l’hôpital, médecins et infirmiers, multiplient les à-côtés : de l’intérim dans d’autres hôpitaux publics, voire un CDD dans une clinique la nuit, hors de tout cadre légal. « Ca démontre qu’il existe un problème de rémunération. On a des armées de contrôleurs pour vérifier que les soignants n’effectuent pas plus de 44 heures par semaine sur place, alors que nombre d’entre eux font 60 à 70 heures sous le radar », souligne un responsable hospitalier.

      Ce qui est « plaisant », c’est qu’un torchon comme Les Échos nous dévoile ce genre de monstruosité pour faire passer la pilule amère de la casse de la législation du travail

    • C’est parfaitement indécent en effet. Et j’écoutais ça à 20h, sur toutes les chaines, les mêmes mots, sans distance, et parfois, et il doit falloir considérer que c’est déjà beaucoup, avec une parole de soignant, qui te rappelle qu’ils n’ont pas la possibilité de prendre leurs RTT, on imagine que ça doit être un cas particulier pour qu’ils n’insistent pas plus là dessus.

  • #Actu_Coronavirus – 16 mai
    https://www.les-crises.fr/actu-coronavirus-16-mai

    Ce fil d’actualités comprend des informations provenant de trois sources : Les Lives #Covid-19 du Figaro, de 20 minutes et le compte Twitter @Conflits_FR. 16 mai 20h30 Près de 620 000 personnes auraient perdu leur travail en #France suite au #confinement. Les #soignants de l’hôpital de #Pau, de #Grasse ou encore de #Cannes ne toucheront pas la prime de 1 500 € (alors que ceux de #Bayonne et #Tarbes oui), « seulement 500 ». Le personnel médical dénonce « une honte » « inadmissible » et ne se sent pas reconnu.Lire la suite

    #Revue_de_Presse #SRAS-2 #Revue_de_Presse,_Actu_Coronavirus,_Covid-19,_SRAS-2

  • Ventes de masques au grand public : les mensonges du gouvernement | Reflets.info
    https://reflets.info/articles/ventes-de-masques-au-grand-public-les-mensonges-du-gouvernement

    Cela peut paraître incroyable, mais les pharmaciens et la grande distribution, entre autres, pouvaient vendre des masques chirurgicaux depuis le 23 mars. Et pourtant le discours était tout autre. Les autorités sanitaires le martelaient dans les médias : interdiction de vendre des masques chirurgicaux et FFP2 au grand public. Syndicats de pharmaciens et Ordre national ne disaient pas autre chose. De toute façon, jusqu’à une date très récente, ces masques n’étaient, paraît-il, pas nécessaires. Ces éléments de langage servaient surtout à masquer l’imprévoyance organisée par les gouvernements successifs, déjà sous Nicolas Sarkozy, après le départ de Roselyne Bachelot, sous François Hollande puis sous Emmanuel Macron, comme l’a démontré entre autres Libération.

    • « On a fait comme si c’était interdit alors que ça ne l’était pas, explique un cadre d’un répartiteur pharmaceutique sous couvert d’anonymat. La vente a toujours été légale, il n’y a jamais eu d’arrêté disant que les pharmaciens n’avaient plus le droit de vendre des masques. L’État a organisé un rationnement sans le dire. Il y avait tellement peu de masques pour le personnel de santé, que l’Etat ne pouvait pas se permettre de montrer que le grand public pouvait en avoir. Avec ce décret du 23 mars qui menace de réquisition au-delà d’un achat de 5 millions de masques, ce qui est une toute petite quantité, si vous ajoutez en plus le discours du gouvernement et du directeur général de la Santé, M. Salomon, vous verrez que le parti pris du gouvernement, c’est pas de vente en pharmacies, puisqu’il n’y a pas assez de masques pour les soignants. En clair, on nous demande de ne pas les vendre. Ce n’est pas la loi, mais quand vous avez le gouvernement qui dit ça dans toutes les conférences de presse pendant un mois, vous êtes pharmacien, vous vous posez la question, est-ce que vous le faites, est-ce que vous le faites pas. Donc c’est un gentleman agreement qui a perduré pendant toute la crise jusqu’à cette semaine. Quand vous êtes pharmacien et inscrit à l’Ordre, quand vous êtes syndicalistes et que vous respectez la parole des pouvoirs publics. Quand les pouvoirs publics vous demandent de ne pas vendre de masques, aussi parce que l’État en distribue en parallèle et que vous êtes dans une forte tension d’approvisionnement pour l’hôpital, vous respectez ça. Nous avions le droit d’en vendre. Quand vous êtes une profession réglementée, vous ne vous amusez pas à ne pas respecter les paroles des autorités. Ce n’était pas une question légale, c’était une question éthique et morale. Les pharmaciens sont des personnes disciplinées qui respectent les pouvoirs publics et qui sont restées dans les consignes que le gouvernement leur a donné. »

      Le grand public qui n’a pas eu les moyens de se protéger du Coronavirus et les malades du Covid qui n’ont jamais eu accès aux masques même sur ordonnance, alors que les filières d’approvisionnement existaient, apprécieront...

    • De toute façon, les masques étaient inutiles pour le grand public. C’est ce qu’indiquait l’inénarrable porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye à BFM TV le 17 mars : « Les Français ne pourront pas acheter de masque dans les pharmacies, car ce n’est pas nécessaire si l’on n’est pas malade. »

      Le 17 mars au soir, Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, affirmait lors de son point presse quotidien que dans la rue, énormément de gens ont des masques qui sont mal ajustés et donc se contaminent massivement en pensant être protégés alors que ces masques sont réservés aux professionnels de santé. Il n’y a pas de raison de porter un masque dans la rue, expliquait-il.

      Le 25 mars, Sibeth Ndiaye précisait, invoquant Jupiter lui-même, que « le président ne porte pas de masque parce qu’il n’y en a pas besoin d’un masque quand on respecte la distance de protection vis-à-vis des autres ». Pendant ce temps-là, Emmanuel Macron visitait l’hôpital de campagne de Mulhouse avec un masque FFP2 sur le visage...

      Elle n’a pas tort, Ndiaye... Sauf qu’avec la longueur de la période d’incubation de cette maladie, on ne sait pas si on est malade !

  • Au Pakistan, des soignants en grève de la faim contre le
    manque d’équipements anti-coronavirus
    , Afp, 25 avril 2020

    Des dizaines de médecins et personnels soignants pakistanais sont en grève de la faim depuis dix jours à Lahore (est) pour protester contre le manque de matériel de protection contre le nouveau coro- navirus, a-t-on appris samedi auprès des organisateurs.

    « Nous n’avons pas l’intention de nous arrêter tant que le gouvernement ne nous entendra pas », a expliqué à l’AFP le Dr Salman Haseeb, qui a cessé de s’alimenter depuis le 16 avril.
    [...] D’après [la Grande alliance pour la santé, le syndicat médical à l’origine du mouvement], une trentaine de personnes sont actuellement en grève de la faim dans les locaux de la direction de la santé de la province du Pendjab. Jusqu’à 200 manifestants se relaient tous les jours pour soutenir les grévistes, de même source.« Nous avons besoins de combinaisons, pas d’hommages », a dénoncé une infirmière, requérant l’anonymat. « Certains d’entre nous ont dû acheter leurs propres équipements de protection. »
    [...] Le Pakistan, au système de santé en déshérence, a assisté ces derniers jours à une accélération du nombre de cas positifs au Co- vid-19. Quelque 253 morts étaient dénombrés samedi.

    Mais les critiques se multiplient face au manque d’équipements de protection dans les hôpitaux. Début avril, une cinquantaine de médecins qui manifestaient pour les mêmes motifs dans la province du Baloutchistan (Sud-Ouest) avaient été interpellés et détenus plusieurs heures.

    Contre l’avis des médecins, mosquées ouvertes au Pakistan , Le Monde, 27 avril 2020

    Les médecins du Pakistan craignent le pire : les autorités de ce pays musulman de 220 millions d’habitants ont autorisé l’ouverture des mosquées pour les prières collectives durant le ramadan. Le président Arif Alvi a annoncé cette décision, samedi 18 avril, à l’issue d’une rencontre avec les chefs religieux qui faisaient pression pour obtenir que les mosquées soient exemptées de toute mesure de confinement. Le premier ministre, Imran Khan, l’a justifiée en expliquant qu’on ne peut « empêcher par la force les gens d’aller à la mosquée ». « Je connais ma nation. Le ramadan est un mois de culte », a-t-il dit. Cette période est aussi pour les religieux un moment privilégié de collecte d’argent.
    [...] « Le gouvernement a pris une très mauvaise décision », s’est em- porté Qaiser Sajjad, secrétaire général de l’Association médicale du Pakistan, au cours d’une conférence de presse à Karachi, pourfendant l’attitude des oulémas « qui jouent avec des vies humaines ». [...] Bi- lawal Bhutto Zardari, le fils de l’ancienne première ministre assassinée en 2007 et l’un des principaux opposants de Khan, estime que le pays, ignorant la science, « se dirige en somnambule vers un désastre ».

    #soignants #grève_de_la_faim

  • Coronavirus : les soignants de Mondor à Créteil en « danger grave et imminent » selon les syndicats , Le Parisien, 23 avril

    [...] L’intersyndicale CFDT-CGT-SUD Santé-FO Henri-Mondor à Créteil a déposé en fin de semaine dernière un avis de « danger grave et imminent » auprès de la direction. Pour alerter de la « situation très préoccupante au niveau psychologique des personnels de santé et l’épuisement dû aux conditions de travail actuelles ».

    Le danger grave et imminent qui sera examiné par l’inspection du travail porte sur trois points : la mise en place des horaires imposés, le bilan des moyens de protections individuels et collectifs à disposition et la reprise d’activité des blocs opératoires pendant la crise. [...] « Depuis la semaine dernière, on nous fait travailler à deux fois douze heures, soit près de 50 heures par semaine, ce qui conduira à 50 heures supplémentaires au bout de quatre semaines. Les conditions de travail sont catastrophiques. On parle de diminution du nombre de patients en réanimation, mais il n’y a rien de flagrant, nous avons toujours 85 patients en réanimation », argumente David Jacquelin de SUD Santé.

    [...] « Le rythme que l’on nous impose, c’est de la folie. Il faut prendre soin des soignants. S’ils tombent malades qui soignera ? Ce que l’on vit dans les hôpitaux est d’une violence absolue, comme on n’a plus l’habitude de la connaître depuis l’épidémie HIV il y a trente ans. On fait front, mais ça ne pourra pas durer comme ça, des soignants solides et expérimentés s’effondrent et ça n’est pas normal ! », dénonce Eric Tricot qui a remis ses délégations syndicales SUD à la direction en rejoignant le service de réanimation. « Pendant ce temps-là, on se sent méprisés par le gouvernement, poursuit-il. On nous habille avec des guenilles, on nous file des masques périmés et nos ministres se baladent avec des costumes à 3000 balles ! C’est la stratégie de casse du service public qu’on se prend en pleine face. Ça fait un an que nous faisons grève pour le dire ! »

    Saint-Malo. Prime Covid : préavis de grève à hôpital
    https://www.ouest-france.fr/bretagne/saint-malo-35400/saint-malo-prime-covid-preavis-de-greve-hopital-6816800

    Saint-Nazaire. Un préavis de grève à l’hôpital déposé par Force Ouvrière
    https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/saint-nazaire-44600/saint-nazaire-un-preavis-de-greve-a-l-hopital-depose-par-force-ouvriere

    Valognes. Un préavis de grève contre la suppression de postes à l’hôpital
    https://www.lamanchelibre.fr/actualite-869437-valognes-un-preavis-de-greve-contre-la-suppression-de

    #hôpital #prendre_soin_des_soignants #soignants #conditions_de_travail #syndicats #préavis_de_grève
    voir le dicton sans cesse asséné par Jean Oury "commencer par prendre #soin de l’#institution" à propos de l’hôpital, se promener du côté de la critique de la gestion des resources humaines, j’aime bien

  • Faute de protection, des soignants souffrent, contaminent et succombent | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/france/260420/faute-de-protection-des-soignants-souffrent-contaminent-et-succombent?ongl

    Des milliers de professionnels de santé et de pompiers sont aujourd’hui contaminés. Certains souffrent et meurent. D’autres continuent à travailler, et propagent ainsi le virus. L’AP-HP envisage pourtant de systématiser ce fonctionnement, selon une note interne obtenue par Mediapart.

    l’équation impossible :

    « Les soignants étant exposés, il est indispensable de les considérer comme prioritaires pour les tests », indique le patron de l’AP-HP dans le document. Avant d’expliquer qu’une partie du personnel, même s’il est testé positif, devra en réalité continuer à travailler : « Induire une politique large d’éviction (des PCR + [testés positifs] pas ou peu symptomatiques ou des non immunisés) rendrait impossible la continuité du système des soins », justifie-t-il.

    Le dernier soignant décédé, le médecin urgentiste de Lons-le-Saunier Éric Loupiac, 60 ans, mort du Covid-19 jeudi 23 avril, avait été contaminé le 6 mars, « au contact d’un des premiers patients atteints du Covid-19 qui s’est présenté dans [leur] service d’urgences », explique un de ses collègues, infirmier. « Il a été contaminé au début de l’épidémie, quand on nous disait que les masques n’étaient pas si importants », s’agace le médecin urgentiste Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf), qui décrit Éric Loupiac comme « un homme de 60 ans en bonne santé, sportif, qui ne présentait pas de facteur de risques ».

    Pour Yasminal Kettal, infirmière aux urgences de l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis et membre du Collectif Inter-urgences, « l’absence de statistiques montre bien que les soignants contaminés, ce n’est pas important. C’est pourtant leur responsabilité d’employeur de suivre les contaminations, service par service, et de revoir les règles d’hygiène là où c’est nécessaire ». « Ils sont partis du postulat qu’on allait tous être contaminés », dénonce-t-elle. Dans son service, « 25 membres du personnel ont été contaminés, sur 90. Certains étaient dans un état grave, c’était flippant ».

    Elle-même a été arrêtée une semaine, en raison d’une forte fièvre, d’une fatigue intense, de courbatures, quelque chose de « costaud ». Elle a été testée au début de ses symptômes, mais le test est revenu négatif. Chez les personnes contaminées, 30 % des tests sont des « faux négatifs » : ils ne détectent pas le virus, alors qu’il est présent, mais pas encore dans la gorge ou le nez, là où sont pratiqués les prélèvements.

    Si le répérage de cluster est difficile à l’hôpital, qu’en sera-t-il dans la population avec les app de contact-tracing ?

    « Il n’y a pas de protocole national de dépistage, cela se fait selon les services de médecine du travail, appuie Béatrice, interne en médecine du travail dans un hôpital d’Île-de-France. Dans mon hôpital, chaque soignant qui présente des symptômes est testé. On teste assez large. Quand deux ou trois soignants sont positifs dans un même service, on teste tout le monde pour identifier les clusters. Cela a mis du temps au début, malheureusement ; on a navigué à vue. »

    L’infectiologue Éric Caumes est clairement en désaccord avec ces pratiques : « J’ai eu deux clusters dans mon service. Je l’ai fait dépister en totalité, même les personnes non symptomatiques. Nous avons trouvé une dizaine de cas, sur deux étages différents. Tous sont rentrés chez eux, parce qu’il faut casser les chaînes de contamination. Il faut être exemplaires vis-à-vis de nos personnels. »

    Le blocage des chaînes de contamination bute aussi sur un problème structurel : le manque de matériel de protection. « Rien n’est réglé ! Quand le gouvernement dit qu’il a répondu aux problèmes, c’est faux. À 15 jours du déconfinement du 11 mai, le problème du matériel de protection n’est toujours pas solutionné, c’est inimaginable », s’agace Astrid Petit, sage-femme et membre de la direction fédérale de la CGT.

    La crainte de transmettre le virus aux autres, c’est aussi ce qui habite Mélanie*, infirmière en unité Covid au CHU de Strasbourg. « Dans mon service, je dirais que ce sont trois quarts des infirmières qui ont attrapé le Covid. Je n’ai pas eu de symptômes, mais je ne sais pas par quel miracle je ne l’aurais pas eu, explique-t-elle. C’est très dur psychologiquement. On ressent de la culpabilité de contaminer ses proches. »

    Mélanie et son mari font chambre à part. « Mes enfants ont développé des symptômes liés au stress. Ma fille me dit souvent : “Reviens maman, je ne veux pas que tu meures, je veux retourner dans ton ventre pour être protégée.” Le sacrifice est lourd quand même », dit-elle, prise par l’émotion.

    « On a soigné des membres de la famille de collègues, reprend Yasmina Kettal, à Saint-Denis. Comment ont-ils été contaminés ? On est aussi terrifiés pour nos proches. »

    Comme ce 27 février, jour où le DGS Jérôme Salomon déclare publiquement qu’« il n’y a pas de sujet de pénurie ». Au même moment, le colonel Jean Moine, directeur du Sdis de la Charente, prend la plume sur le blog des directeurs. « En février, on a commencé à réfléchir à reconstituer nos stocks. J’ai demandé à notre pharmacien-chef et quand il consulte ses fournisseurs habituels, il me fait état d’un niveau de prix démesuré. Les masques qu’on achetait 22 centimes étaient vendus désormais 1,5 € HT pièce. J’ai fait remonter l’information au ministère. On s’est aperçus que nous n’étions pas les seuls. Les préfectures des zones de défense nous ont ensuite alimentés en masques », explique-t-il à Mediapart.

    D’autres directeurs sont beaucoup plus inquiets. « Notre fournisseur de masques FFP2 et 3, […] nous a récemment indiqué ne pouvoir être en mesure de nous réapprovisionner avant juillet 2020 ; même chose pour les masques chirurgicaux. A priori, les autres fournisseurs sont dans la même situation. Nous risquons de manquer de masques au plus fort de l’épidémie… », interpelle le directeur du Sdis du Tarn. L’adjoint du Sdis des Yvelines interroge : « Au regard de l’état de nos stocks sur l’un ou/et l’autre de ces types de masques, quelle est la doctrine préconisée par le DGSCGC, pour permettre aux Sdis de garantir dans le temps et selon les capacités de réapprovisionnement un niveau de sécurité adapté […] ? »

    Sollicités par Mediapart, plusieurs directeurs nous ont confirmé n’avoir jamais eu de retour de la part de leur autorité de tutelle. La DGSCGC et le ministère de l’intérieur n’ont pas souhaité commenter.

    À un moment, critique, il n’est resté que près de 6 000 masques, alors que la brigade réalise 1 200 interventions de secours à victime par jour. Soit, considérant qu’il y a trois équipiers par camion, des réserves pour deux jours d’intervention, trois si un sapeur-pompier était laissé à l’intérieur du camion au lieu de participer à l’intervention de secours.

    « Rien n’a été anticipé. Zéro, se désole Lionel*, un sapeur-pompier de Moselle. On s’est retrouvés avec une caisse vide de FFP2 et des notes de service contradictoires qui en ont progressivement réduit l’accès. » Un autre pompier du même département complète : « Les règles se sont assouplies au fil des jours. Au début, c’était FFP2 pour tout le monde. Mais plus on voyait le virus se propager, plus il faisait preuve de sa virulence, et plus on nous disait que le FFP2 n’était pas nécessaire… Au pire de la crise, on transportait des patients Covid à l’Hôpital de Mercy [à Metz] avec un masque chirurgical et en tenue classique, avec laquelle on va aller manger. Le personnel hospitalier prenait le relai avec des blouses, des charlottes, des FFP2. C’est pourtant le même virus. »

    Le cas Nicolas*, un autre pompier de l’Est avec 20 ans de carrière, illustre bien toutes les limites de la stratégie française qui, pour gérer une pénurie, a restreint jusqu’à l’extrême l’accès aux tests et protections. « À la mi-mars, je suis intervenu dans un Ehpad où une dame souffrait de nausées et de diarrhée, raconte le professionnel. Nous n’avons mis nos masques qu’une fois que nous étions dans l’ambulance, à cause de la promiscuité, et encore, en théorie nous n’aurions pas dû le faire. La règle, c’est : pas de suspicion Covid, pas de masque. J’ai transgressé les règles et cinq jours plus tard, l’Agence régionale de santé m’a appelé : la dame était en fait atteinte du Covid. »

    Nicolas devient alors à son tour un porteur suspect et un vecteur potentiel du virus. « L’ARS m’a dit qu’il ne fallait plus que j’aille faire mes courses, que je ne devais plus faire mon gazole mais, par contre, je pouvais continuer à aller travailler… » Ne présentant aucun symptôme, le pompier n’a pas été testé et a continué à se rendre en caserne. « On m’a demandé de porter un masque chirurgical toute la journée. »

    Le pompier est même retourné dans un Ehpad. « Je portais mon masque chirurgical, j’en avais les larmes aux yeux. C’était pour une mamie. Je me disais : c’est horrible, je suis une bombe à retardement, je suis peut-être en train de la tuer. J’ai fait ce métier pour protéger les gens. Je me suis dit : je ne protège plus, je risque de tuer. »

    #Covid-19 #Impréparation #Pompiers #Soignants

    • « Les soignants étant exposés, il est indispensable de les considérer comme prioritaires pour les tests », indique le patron de l’AP-HP dans le document. Avant d’expliquer qu’une partie du personnel, même s’il est testé positif, devra en réalité continuer à travailler :
      Avant d’expliquer qu’une partie du personnel, même s’il est testé positif, devra en réalité continuer à travailler : « Induire une politique large d’éviction (des PCR + [testés positifs] pas ou peu symptomatiques ou des non immunisés) rendrait impossible la continuité du système des soins », justifie-t-il.

      Ite, missa est
      « Circulez, y a rien à voir » (en langue « vulgaire ») ...

    • Les masques qu’on achetait 22 centimes étaient vendus désormais 1,5 € HT pièce.

      Les pharmaciens, cette engeance : comme pour les médocs qui, une fois qu’ils ont été « déremboursés », ont vu leurs prix s’envoler. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes (merveilleux de l’indépassable Marché).

      #business_as_usual (tant qu’on aura pas envisagé sérieusement un « reboot in safe mode »).

  • Il faudrait dire la vérité : une étudiante en médecine face au Covid – L’Avventura, le blog scientifique de Fiamma Luzzati
    https://www.lemonde.fr/blog/lavventura/2020/04/23/il-faudrait-dire-la-verite-une-etudiante-en-medecine-face-au-covid

    Maïa est en troisième année de médecine, quand la pandémie de Covid 19 explose, elle répond à l’appel du doyen de sa faculté et va prêter main-forte à l’hôpital. Elle se retrouve à faire les gardes de nuit en tant qu’aide-soignante, une expérience riche et difficile qui va changer sa vie. Je remercie Pablo, Adèle et Ymai, étudiants en médecine, qui m’ont inspiré ce récit.

    L’ AUTEUR DE L’ AVVENTURA
    Je suis un auteur de bandes dessinées indépendant et pas une journaliste du Monde, si ce blog vous plaît, partagez-le ! Vous pouvez me suivre sur Twitter, Facebook, Instagram, Linkedin . La femme qui prenait son mari pour un chapeau est mon dernier livre (disponible sur https://www.lalibrairie.com qui paie ses impôts et livre à domicile même pendant le confinement parce que le livre est un bien de première nécessité !

    Enfermer 10h les 150 plus hauts dirigeants du pays en condition d’exam et sans accès à aucune source avec pour consigne de rédiger quelque chose sur « La #crise_sanitaire, le #soin et le #dire_vrai » ; jury populaire, les recalés sont envoyés en stage à la charge de leur famille à la désinfection des transports en commun 6h par jour (restons magnanimes) jusqu’à la fin de la pandémie.

    #BD #récit #hôpital #élève #aide_soignante #vérité

  • Characteristics of Health Care Personnel with COVID-19 — United States, February 12–April 9, 2020 | MMWR
    https://www.cdc.gov/mmwr/volumes/69/wr/mm6915e6.htm

    During February 12–April 9, [..,] 49,370 [COVID-19 cases] included data on whether the patient was a health care worker in the United States; including 9,282 (19%) who were identified as HCP. Among HCP patients with data available [...] 1,779 (38%) reported at least one underlying health condition. Among HCP patients with data on health care, household, and community exposures, 780 (55%) reported contact with a COVID-19 patient only in health care settings.

    [...] Most HCP with #COVID-19 (6,760, 90%) were not hospitalized; however, severe outcomes, including 27 deaths, occurred across all age groups; deaths most frequently occurred in HCP aged ≥65 years. These preliminary findings highlight that whether HCP acquire infection at work or in the community, it is necessary to protect the health and safety of this essential national workforce.

    #soignants #etats-unis

  • « Nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y a un mois » | Stéphane Audoin-Rouzeau, historien
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/120420/stephane-audoin-rouzeau-nous-ne-reverrons-jamais-le-monde-que-nous-avons-q

    Stéphane Audoin-Rouzeau, historien de la guerre de 1914-1918, juge que nous sommes entrés dans un « temps de guerre » et un moment de rupture anthropologique.

    Stéphane Audoin-Rouzeau est directeur d’études à l’EHESS et président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne. Il a publié de nombreux ouvrages consacrés à la Première Guerre mondiale et à l’anthropologie historique du combat et de la violence de guerre. Nous l’avions reçu pour son dernier livre, Une initiation - Rwanda (1994-2016), publié aux Éditions du Seuil.

    Quel regard porte l’historien de la Grande Guerre que vous êtes sur la situation présente ?

    Stéphane Audoin-Rouzeau : J’ai le sentiment de me trouver plongé, soudainement et concrètement, dans mes objets d’étude ; de vivre, sur un mode évidemment très mineur, quelque chose de ce qu’a été la Grande Guerre – pour les civils naturellement, pas pour les combattants –, cette référence si présente aujourd’hui. La phrase la plus frappante d’Emmanuel Macron, lors de son second discours à Mulhouse, a été celle qui a été la moins relevée : « Ils ont des droits sur nous », pour parler des soignants. C’est le verbatim d’une phrase de Clemenceau pour parler des combattants français à la sortie de la guerre. La référence à la Grande Guerre est explicite, d’autant plus quand on sait que l’ancien directeur de la mission du Centenaire, Joseph Zimet, a rejoint l’équipe de communication de l’Élysée. De même, pour le « nous tiendrons ». « Tenir », c’est un mot de la Grande Guerre, il fallait que les civils « tiennent », que le front « tienne », il fallait « tenir » un quart d’heure de plus que l’adversaire…

    Ce référent 14-18 est pour moi fascinant. Comme historien, je ne peux pas approuver cette rhétorique parce que pour qu’il y ait guerre, il faut qu’il y ait combat et morts violentes, à moins de diluer totalement la notion. Mais ce qui me frappe comme historien de la guerre, c’est qu’on est en effet dans un temps de guerre. D’habitude, on ne fait guère attention au temps, alors que c’est une variable extrêmement importante de nos expériences sociales. Le week-end d’avant le confinement, avec la perception croissante de la gravité de la situation, le temps s’est comme épaissi et on ne s’est plus focalisé que sur un seul sujet, qui a balayé tous les autres. De même, entre le 31 juillet et le 1er août 1914, le temps a changé. Ce qui était inconcevable la veille est devenu possible le lendemain.

    Le propre du temps de guerre est aussi que ce temps devient infini. On ne sait pas quand cela va se terminer. On espère simplement – c’est vrai aujourd’hui comme pendant la Grande Guerre ou l’Occupation – que ce sera fini « bientôt ». Pour Noël 1914, après l’offensive de printemps de 1917, etc. C’est par une addition de courts termes qu’on entre en fait dans le long terme de la guerre. Si on nous avait dit, au début du confinement, que ce serait pour deux mois ou davantage, cela n’aurait pas été accepté de la même façon. Mais on nous a dit, comme pour la guerre, que c’était seulement un mauvais moment à passer. Pour la Grande Guerre, il me paraît évident que si l’on avait annoncé dès le départ aux acteurs sociaux que cela durerait quatre ans et demi et qu’il y aurait 1,4 million de morts, ils n’auraient pas agi de la même façon. Après la contraction du temps initiale, on est entré dans ce temps indéfini qui nous a fait passer dans une temporalité « autre », sans savoir quand elle trouvera son terme.

    On parle déjà de déconfinement, est-ce une illusion comparable à ce qu’a été l’idée que la guerre serait bientôt terminée ?

    Je suis fasciné par l’imaginaire de la « sortie » tel qu’il se manifeste aujourd’hui dans le cas du déconfinement, sur le même mode de déploiement déjà pendant la Grande Guerre. Face à une crise immense, ses contemporains ne semblent pas imaginer autre chose qu’une fermeture de la parenthèse temporelle. Cette fois, on imagine un retour aux normes et au « temps d’avant ». Alors, je sais bien que la valeur prédictive des sciences sociales est équivalente à zéro, mais l’histoire nous apprend quand même qu’après les grandes crises, il n’y a jamais de fermeture de la parenthèse. Il y aura un « jour d’après », certes, mais il ne ressemblera pas au jour d’avant. Je peux et je souhaite me tromper, mais je pense que nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y a un mois.

    Pourquoi concevoir une telle rupture alors que, précisément, on n’est pas dans un moment de brutalisation et de violence comparable à ce qu’a été la Grande Guerre ?

    Je le dis en tant qu’historien et avec une franchise qui peut paraître brutale : l’ampleur du choc économique et social, mais aussi politique et moral, me paraît nous mener vers une période tout autre. Sur le plan politique, le conservateur que je suis se sent un peu comme un pacifiste à la fin du mois de juillet 1914, qui croit encore aux progrès de l’humanité, à l’entente entre les peuples, à la bonne volonté du gouvernement. Qui pense que les diverses internationales (catholique, protestante, ouvrière…) empêcheront la guerre, perçue comme une absurdité anachronique.

    Aujourd’hui, peut-on croire comme avant à l’Union européenne, à la libre circulation des individus, des idées ou des biens, au recul continu des souverainetés nationales ? En une semaine, sont réapparus les Nations et leurs États, avec le sentiment que plus l’État-nation est puissant, mieux il s’en sort. C’est aussi l’heure des chefs : on écoutait de moins en moins les chefs d’État, me semble-t-il, et là, nous voici suspendus à leurs lèvres. Les germes d’une crise politique grave étaient déjà présents avant le Covid-19, mais je crains que demain, la crise politique soit terrible, avec une reddition des comptes potentiellement meurtrière pour la classe politique.

    Mais à cela, il faut ajouter, d’un point de vue plus anthropologique, les risques d’une crise morale comparable à celle qui s’est produite après chacune des deux guerres mondiales. La Première a été un choc pour l’idée de progrès, qui était consubstantielle à la République. La fameuse phrase de Paul Valéry, « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », dit quelque chose de très profond sur l’effondrement de la croyance en un monde meilleur : un effondrement sans lequel on ne peut pas comprendre le développement des totalitarismes au cours de l’entre-deux-guerres. La Seconde Guerre mondiale a constitué un second choc anthropologique, non pas tellement par la prise de conscience de l’extermination des juifs d’Europe, bien plus tardive, mais avec l’explosion de la bombe atomique qui ouvrait la possibilité d’une autodestruction des sociétés humaines.

    À mes yeux, nos sociétés subissent aujourd’hui un choc anthropologique de tout premier ordre. Elles ont tout fait pour bannir la mort de leurs horizons d’attente, elles se fondaient de manière croissante sur la puissance du numérique et les promesses de l’intelligence artificielle. Mais nous sommes rappelés à notre animalité fondamentale, au « socle biologique de notre humanité » comme l’appelait l’anthropologue Françoise Héritier. Nous restons des homo sapiens appartenant au monde animal, attaquables par des maladies contre lesquelles les moyens de lutte demeurent rustiques en regard de notre puissance technologique supposée : rester chez soi, sans médicament, sans vaccin… Est-ce très différent de ce qui se passait à Marseille pendant la peste de 1720 ?

    Ce rappel incroyable de notre substrat biologique se double d’un autre rappel, celui de l’importance de la chaîne d’approvisionnement, déficiente pour les médicaments, les masques ou les tests, mais qui fonctionne pour l’alimentation, sans quoi ce serait très vite la dislocation sociale et la mort de masse. C’est une leçon d’humilité dont sortiront peut-être, à terme, de bonnes choses, mais auparavant, il va falloir faire face à nos dénis.

    De même qu’on avait prévu la Grande Guerre, on avait prévu la possibilité d’une grande pandémie. Par exemple, le Livre blanc de la Défense de 2008 inscrivait déjà les pandémies comme une des menaces à envisager. Mais, comme pour la guerre, il existe toujours une dissonance cognitive entre l’événement imaginé et l’événement qui survient. Ce dernier ne correspond jamais à ce que l’on avait prévu. Ceci nous a rendu incapables de profiter des capacités d’anticipation dont nous pensions disposer.

    Même si, comme chercheur, je trouve que ce confinement généralisé et interminable constitue une expérience sociale du plus haut intérêt, je crains donc que nous devions nous préparer à une sortie de temps de guerre très difficile.

    De quoi dépendra que l’après soit plus difficile ou porteur d’espoir ?

    Cela dépendra sans doute des modalités de la « victoire ». Je pense qu’il y aura victoire, car le virus a vocation à s’éteindre, comme s’est éteint celui de la grippe espagnole en 1918-1919. Mais le virus disparaîtra-t-il « naturellement » ou sera-t-il vaincu par nos capacités techniques et organisationnelles ? Et quel sera le prix de la victoire ? Si le bilan est très lourd, je crains alors que l’après-coup ne soit terrible. À cela s’ajoute le fait que certaines régions du monde pourront avoir le sentiment d’avoir vaincu la maladie, tandis que d’autres seront défaites, je pense notamment aux pays les plus pauvres.

    Pendant la Première Guerre mondiale en France, on n’imaginait pas vraiment le monde de l’après-guerre. Il fallait gagner, refermer la parenthèse, et puis « l’Allemagne paierait ». Pendant la Seconde Guerre mondiale, les choses ont été différentes puisque la construction de la société d’après-guerre a commencé bien avant que les combats ne se terminent.

    Cette fois, on a le plus grand mal à penser « l’après », même si on s’y essaie, parce qu’on sait qu’on ne sera pas débarrassés de ce type de pandémie, même une fois la vague passée. On redoutera la suivante. Or, rappelons que le Covid-19 a jusqu’ici une létalité faible par rapport au Sras ou à Ebola. Mais imaginons qu’au lieu de frapper particulièrement les plus âgés, il ait atteint en priorité les enfants ?… Nos sociétés se trouveraient déjà en situation de dislocation sociale majeure.

    Je suis, au fond, frappé par la prégnance de la dimension tragique de la vie sociale telle qu’elle nous rattrape aujourd’hui, comme jamais elle ne nous avait rattrapés jusqu’ici en Europe depuis 1945. Cette confrontation à la part d’ombre, on ne peut savoir comment les sociétés et leurs acteurs vont y répondre. Ils peuvent s’y adapter tant bien que mal, mieux qu’on ne le pense en tout cas, ou bien l’inverse.

    Je reste sidéré, d’un point de vue anthropologique, par l’acceptation, sans beaucoup de protestations me semble-t-il, des modalités d’accompagnement des mourants du Covid-19 dans les Ehpad. L’obligation d’accompagnement des mourants, puis des morts, constitue en effet une caractéristique fondamentale de toutes les sociétés humaines. Or, il a été décidé que des personnes mourraient sans l’assistance de leurs proches, et que ce non-accompagnement se poursuivrait pour partie lors des enterrements, réduits au minimum. Pour moi, c’est une transgression anthropologique majeure qui s’est produite quasiment « toute seule ». Alors que si on nous avait proposé cela il y a deux mois, on se serait récriés en désignant de telles pratiques comme inhumaines et inacceptables. Je ne m’insurge pas davantage que les autres. Je dis simplement que devant le péril, en très peu de temps, les seuils de tolérance se sont modifiés à une vitesse très impressionnante, au rythme de ce qu’on a connu pendant les guerres. Cela semble indiquer que quelque chose de très profond se joue en ce moment dans le corps social.

    L’ouvrage que vous aviez dirigé avec Christophe Prochasson en 2008, intitulé Sortir de la Grande Guerre (Tallandier), montrait notamment que la sortie de guerre n’avait pas le même sens dans chaque pays. Pensez-vous que dans un monde confronté au coronavirus, la sortie du confinement sera très différente selon les pays ?

    Nous ne sommes pas dans le même type d’événement. En 1918, il y avait des vainqueurs et des vaincus, des nations humiliées et d’autres triomphantes. Mais la gestion différentielle de la crise peut entraîner une dissociation qu’on voit déjà se profiler en pointillé. Entre les États qui s’en seront relativement bien sortis, comme peut-être l’Allemagne, et ceux qui auront été touchés de plein fouet, à l’instar de l’Italie. Entre les États qui se seront organisés en supprimant les libertés publiques, comme la Hongrie, et ceux qui auront essayé de les maintenir au moins en partie.

    Peut-on aussi imaginer des changements de statut selon les professions confrontées très inégalement à la crise ?

    La reprise de la phrase de Georges Clemenceau par Emmanuel Macron était discutable, mais elle dit quelque chose de vrai : les soignants vont sortir de là un peu comme les poilus en 1918-1919, avec une aura d’autant plus forte que les pertes seront là pour attester leur sacrifice. Le sacrifice, par définition, c’est ce qui rend sacré. On peut donc tout à fait imaginer la sacralisation de certaines professions très exposées, et une démonétisation de beaucoup d’autres (les métiers universitaires, par exemple ?). En termes de capital symbolique, comme aurait dit Bourdieu, les statuts sociaux vont se trouver modifiés. Pour parler de mon domaine, les sciences sociales, il se peut que des domaines entiers se trouvent démonétisés et que d’autres émergent, avec une nouvelle hiérarchie des centres d’intérêt et des priorités. Il n’est malheureusement guère possible de donner des exemples, car les sciences sociales sont dénuées de toute capacité prédictive y compris dans le champ qui leur est propre !

    Peut-on déterminer la durée d’une sortie de crise ou d’une sortie de guerre ?

    Il ne me semble pas. La notion d’après-guerre suggérait une date déterminant un avant et un après : l’armistice du 11 novembre par exemple ou le traité de Versailles de juin 1919. Mais la notion de « sortie de guerre », plus riche, suggère en réalité un glissement. À la limite, on peut ne jamais sortir complètement d’un événement guerrier… Certaines en sortent, d’autres pas. On peut faire l’hypothèse que les sociétés française et britannique, par exemple, ne sont jamais sorties complètement de la mort de masse du premier conflit mondial. La notion de sortie de guerre suggère une direction, pas un segment chronologique avec un début et une fin. N’en sera-t-il pas de même pour une « sortie de pandémie » dont on ne peut connaître ni les effets ni la durée ?

    Est-ce que, dès le début de la Grande Guerre, les responsabilités ont été recherchées, comme elles le sont aujourd’hui ?

    Pas vraiment. En raison de l’Union sacrée, l’inventaire des erreurs commises a été remis à plus tard. Cette fois, on sent bien qu’il y aura inventaire, mais on s’accorde globalement pour estimer qu’il n’est pas temps de le dresser au cœur de l’action. Mais « l’Union sacrée », selon l’expression du président Poincaré, le 4 août 1914, n’est qu’une suspension du combat politique. Elle ne consiste pas à dire qu’il n’existe plus d’affrontement, mais que chaque acteur a intérêt à y renoncer momentanément tout en pensant, plus tard, ramasser la mise.

    De ce point de vue, les accusations actuelles me semblent n’être rien par rapport à ce qui va suivre. À la sortie, le combat politique a de bonnes chances d’être plus impitoyable que jamais, d’autant qu’on ne manquera pas de déclarations imprudentes et de décisions malvenues pour alimenter la machine. Rappelons au passage qu’en France, les unions sacrées s’achèvent en général en profitant aux droites, voire à l’extrême droite. Cette seconde hypothèse, je la redoute beaucoup pour notre pays.

    Une couche du palimpseste de la chefferie nationale, la photo qui ouvre l’article


    Georges Clemenceau en 1904. © Paul Nadar

    #histoire #temporalité #communication #temps_de_guerre #heure_des_ chefs #soignants (aura des) #tragique #anthoropologie #solitude_des_mourants (augmentée) #société_d'abandon #droite

    • C’est la première fois que je vois apparaitre un peu de cette question qui me hante sur la remise en cause de notre rapport (déni) à la mort et à notre temporalité.

      La fameuse phrase de Paul Valéry, « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », dit quelque chose de très profond sur l’effondrement de la croyance en un monde meilleur : un effondrement sans lequel on ne peut pas comprendre le développement des totalitarismes au cours de l’entre-deux-guerres. La Seconde Guerre mondiale a constitué un second choc anthropologique, non pas tellement par la prise de conscience de l’extermination des juifs d’Europe, bien plus tardive, mais avec l’explosion de la bombe atomique qui ouvrait la possibilité d’une autodestruction des sociétés humaines.

      À mes yeux, nos sociétés subissent aujourd’hui un choc anthropologique de tout premier ordre. Elles ont tout fait pour bannir la mort de leurs horizons d’attente , elles se fondaient de manière croissante sur la puissance du numérique et les promesses de l’intelligence artificielle. Mais nous sommes rappelés à notre animalité fondamentale, au « socle biologique de notre humanité » comme l’appelait l’anthropologue Françoise Héritier.

      (…)

      Je reste sidéré, d’un point de vue anthropologique, par l’acceptation, sans beaucoup de protestations me semble-t-il, des modalités d’accompagnement des mourants du Covid-19 dans les Ehpad. L’obligation d’accompagnement des mourants, puis des morts, constitue en effet une caractéristique fondamentale de toutes les sociétés humaines.

  • Avec sa gestion de court terme, « le gouvernement affaiblit notre capacité collective à lutter contre le virus » - Basta !
    https://www.bastamag.net/test-systematique-depistage-immunite-infection-temps-de-travail-contaminat

    Est-ce qu’il y a une particularité française dans la gestion de la crise ?

    J’insiste : pour les maladies infectieuses, il faut dépister, isoler et traiter, on sait cela depuis très longtemps. C’est ainsi qu’on arrête la chaîne de contamination. En refusant de se mobiliser dans ce sens, c’est comme si la France décidait que les 50 ans d’expériences et de luttes contre les maladies infectieuses n’avaient aucune valeur, aucun sens. Je trouve que c’est terrible. La carence de réactifs, qui manqueraient selon le gouvernement pour fabriquer des tests, est une explication qui ne me satisfait pas.

    Nos dirigeants avancent là une raison technique, alors qu’ils ont clairement fait un choix stratégique : le choix de ne pas tester. Les laboratoires privés et les laboratoires vétérinaires ont dit très tôt qu’ils pouvaient se mobiliser pour fabriquer des tests. L’État aurait aussi pu réquisitionner Sanofi et d’autres entreprises pharmaceutiques. On aurait eu très rapidement les millions de tests dont nous avons aujourd’hui tellement besoin, notamment pour protéger nos soignants.

    Au lieu de cela, notre président se contente de les qualifier de héros...

  • Masques : après le mensonge, le fiasco d’Etat | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/france/100420/masques-apres-le-mensonge-le-fiasco-d-etat

    Des livraisons en retard, des opportunités ratées, des interlocuteurs fiables méprisés et, in fine, des importations plus efficaces pour les entreprises que pour les soignants : une nouvelle enquête de Mediapart, étayée par des témoignages et des documents confidentiels, démontre les choix stratégiques catastrophiques du gouvernement dans l’approvisionnement du pays en masques.

    Alors que le gouvernement vient d’ajuster son discours sur l’usage des masques face au Covid-19, une nouvelle enquête de Mediapart montre que la France n’arrive toujours pas, trois mois après le début de l’épidémie sur son territoire, à importer suffisamment de matériel pour faire face à ses besoins les plus élémentaires, à commencer par l’équipement des soignants au contact du virus.

    A minima, près de 3 000 personnels soignants ont à ce jour été infectés par le Covid-19, selon les estimations du site spécialisé Actusoins.com portant sur quelques villes seulement.

    Étayées par de nombreux témoignages et documents confidentiels, émanant de sources au cœur de l’État et d’entreprises privées, ces révélations montrent que :

    En termes de livraisons de masques, les annonces ne sont pour l’heure pas suivies d’effets, avec des objectifs seulement remplis à 50 %. Et au rythme où vont les choses, il faudrait en théorie deux ans à la France pour acheminer les 2 milliards de masques promis par le ministère de la santé. 

    En mars, alors que l’épidémie faisait déjà des ravages, le gouvernement a raté l’importation de dizaines de millions de masques, y compris les précieux FFP2 pour les soignants, avec des entreprises pourtant jugées fiables par l’État lui-même.

    La stratégie gouvernementale apparaît toujours aussi incohérente. Alors que les soignants continuent de manquer cruellement de protection, des dizaines de millions de masques arrivent aux entreprises… avec l’aide de la puissance publique.

    Voici notre enquête.

    Des importations ratées
    Les boîtes mails des conseillers du ministre de la santé Olivier Véran détiennent un trésor d’une valeur aujourd’hui inestimable : des millions de masques, dont des FFP2, ce matériel protection qui fait aujourd’hui tant défaut aux soignants, contaminés par milliers par le Covid-19.

    Selon nos informations, plusieurs membres du cabinet du ministère ont en effet reçu de la part d’entreprises françaises, dans le courant du mois de mars, des propositions d’importations rapides et massives de matériel. Ils ont choisi de ne pas y donner suite. Et ils ont de quoi s’en mordre les doigts aujourd’hui. 

    À ce jour, les masques FFP2, les seuls qui protègent leurs porteurs (les masques chirurgicaux empêchent seulement de contaminer les autres), sont une denrée extrêmement rare. Les stocks d’État sont exsangues et le marché international sous haute tension. L’État n’en avait plus que 5 millions en stock le 21 mars, alors même que leur distribution est, aujourd’hui encore, rationnée de façon drastique. De nombreux soignants (hospitaliers, médecins de ville, pompiers) n’en disposent pas. Ils sont pourtant en contact quotidien avec des patients infectés par le Covid-19 (lire notre précédente enquête ici).

    L’entreprise de Lucas* aurait sans doute pu résoudre une partie du problème si son offre avait seulement été traitée en haut lieu. « À l’époque, j’étais capable de livrer 20 millions de FFP2 par mois, il n’y avait pas encore le rush d’aujourd’hui », explique cet importateur, qui a écrit à plusieurs conseillers d’Olivier Véran dans la première quinzaine du mois de mars. 

    Dans l’un des courriels consultés par Mediapart, Lucas donne toutes ses références et certifications. L’usine chinoise avec laquelle il travaille peut sortir 3 millions de masques par semaine, qu’il peut livrer en France huit jours plus tard. Lucas dit n’avoir reçu aucune réponse du ministère de la santé.

    Dans notre précédente enquête, nous avions déjà révélé la situation ubuesque de plusieurs entrepreneurs, dont un expert français en sourcing industriel en Chine, Julien*. Il s’était fait éconduire par le cabinet d’Olivier Véran, le 17 mars, après envoyé deux jours plus tôt une proposition détaillée pour fournir 6 à 10 millions de masques chirurgicaux par semaine (dont 1 million de FFP2). 

    Julien avait aussi pu échanger avec le professeur Jérôme Salomon, le directeur général de la santé, qui lui avait confirmé les besoins urgents de l’État : « Je vous garantis que nous cherchons tous azimuts [des masques – ndlr] », lui écrivait-il, le 13 mars.

    Interrogé par Mediapart sur le refus opposé à Julien mais aussi à d’autres importateurs, le ministère de la santé avait alors remis en question leur « fiabilité ». « S’autodésigner comme un interlocuteur sérieux n’a jamais constitué une preuve en soi que c’est bien le cas », ajoutait même le cabinet d’Olivier Véran, visiblement sur de son fait, dans la réponse adressée à Mediapart le 1er avril (à relire ici). 

    Il s’agissait d’un nouveau mensonge. Si ce n’est pas le cas de Julien, plusieurs autres importateurs qui nous ont dit avoir été ignorés par l’État ont été officiellement référencés, depuis la fin du mois de mars, par le ministère de l’économie et des finances comme des importateurs fiables pour les entreprises françaises qui veulent acheter des masques, d’après des documents que nous avons consultés.

    Mediapart a pu retracer, en plus de Lucas, les situations de trois autres entreprises françaises, également référencées dans les listings officiels de Bercy, mais dont les offres pour les établissements de santé ont été ignorées au mois de mars par le ministère de la santé. La plupart ont requis l’anonymat, vu la sensibilité du sujet.

    C’est par exemple le cas de Fernand*. Dans la première quinzaine du mois de mars, cet importateur est très inquiet de la situation dans les hôpitaux. Il sollicite, par mail lui aussi, un conseiller du cabinet d’Olivier Véran dont il a obtenu les coordonnées.

    Fernand travaille avec la Chine dans le domaine médical depuis plusieurs années. Il peut livrer des millions de masques chirurgicaux pour les soignants dans les trois semaines. Mais son mail ne reçoit pas la moindre la réponse, ni même un accusé de réception. « J’étais surpris, j’ai essayé plusieurs tentatives sans succès. » Peut-être le ministère a-t-il considéré qu’il n’était pas fiable. « Je fournis pourtant des grands groupes cotés en bourse », répond-il.

    C’est avec la plus grande volonté du monde que Bernard Malaise, à la tête de la société d’import ID Services, et qui travaille avec des fournisseurs industriels chinois depuis plus de dix ans, a lui aussi proposé son aide au ministère. Nous sommes le 21 mars et les masques continuent à faire défaut à la France. 

    Olivier Véran évoque même publiquement la pénurie en conférence de presse. « Lors de son allocution du samedi 21 mars, le ministre de la santé indiquait que les stocks de masques FFP2 en France n’étaient plus que de 5 millions », se souvient M. Malaise (lire ici les déclarations du ministre). 

    Or, la consommation pour les hôpitaux français est, malgré les nombreuses restrictions, passée à 40 millions de masques chirurgicaux et FFP2 par semaine. Bernard Malaise connaît bien le sujet, l’une de ses sœurs « travaille aux urgences à l’hôpital Cochin à Paris depuis plus de 30 ans » : « Ce qu’elle vit aujourd’hui avec ses pairs est inouï. Chaque jour, chaque nuit, j’y pense… »

    Le chef d’entreprise cherche ce week-end-là à contacter le ministère de la santé pour proposer d’importer des masques, mais ses appels restent vains. Deux jours plus tard, la société ID Services ouvre elle-même un canal d’importation. « Nous sommes une PME semblable à des milliers d’autres en France : sans aucune assistance ni aide externe, nous sommes en train de réceptionner 5 millions de masques chirurgicaux et de FFP2 en moins de quatre semaines. »

    « Comme d’autres salariés d’ID Services », Bernard Malaise est « 24 heures sur 24 au bureau ». Il ne se « repose que quelques heures ici ou là » sur un lit de camp. Dans « moins d’un mois, nous dépasserons les 10 millions de masques importés pour la France » : « C’est peu par rapport aux besoins de notre pays, c’est énorme pour l’usage que nous en faisons. »

    ID Services approvisionne des PME et PMI qui ont besoin de protéger leurs salariés, mais donne aussi des milliers de masques à des professionnels de santé. « Force est de reconnaître qu’en matière d’importation de masques, tout particulièrement les masques FFP2, l’échec de l’administration et des grands groupes qui étaient proches ou non du pouvoir est patent », note Bernard Malaise.

    Les prénoms ont été modifiés à la demande des témoins.

    Un dernier importateur, Franck, lui aussi bien connecté à des producteurs chinois et référencé par Bercy, pouvait également fournir le ministère. Selon nos informations, un membre de la cellule interministérielle qui gère les commandes de l’État a même engagé des discussions très avancées avec lui pour une commande de plus de 20 millions de FFP2, avec un échéancier de livraison sur les semaines suivantes. Mais, pour des raisons inexpliquées, la commande a brutalement été stoppée, dans la dernière semaine de mars, juste avant sa signature. « Je ne veux pas jeter la pierre à l’État, je me suis dit qu’ils avaient un plan pour livrer plus vite le personnel soignant, ce qui est l’essentiel », explique Franck.

    Les embrouilles de la mégacommande 
    Après deux mois de gestion chaotique, le gouvernement pense en effet avoir enfin trouvé la martingale : le 21 mars, le ministre de la santé Olivier Véran annonce que la France a commandé 250 millions de masques, dont une bonne partie à des fournisseurs chinois. 

    L’exécutif est tellement sûr de lui qu’il publie le même jour au Journal officiel un décret daté de la veille, qui libéralise l’importation de masques pour les entreprises et les collectivités. Les importateurs qui ont fait des offres à l’État sont redirigés vers la toute nouvelle « cellule masques » de Bercy, chargée de référencer les importateurs sérieux capables de fournir les entreprises (lire plus bas).

    Bref, l’État signifie aux importateurs qu’il n’a plus besoin d’eux, car il a déjà commandé des masques à foison pour ses personnels soignants.

    À première vue, les annonces du ministre de la santé sont éblouissantes : le 28 mars, Olivier Véran claironne que la commande initiale de 250 millions « dépasse désormais le milliard ». Le 1er avril, à l’Assemblée, il indique que la commande a bondi à « plus d’un milliard et demi de masques », puis à « pas loin des deux milliards » trois jours plus tard, dans une interview à Brut.

    Il y a, en réalité, derrière cette surenchère de milliards, une opacité totale et plusieurs embrouilles. Le ministre de la santé n’a jamais donné, au fil de ses annonces, de chiffres comparables : il s’agit tantôt des commandes en Chine, tantôt des commandes totales incluant la production des usines françaises (8 millions de masques par semaine).

    Lors de sa réponse du 1er avril à notre précédente enquête, le cabinet d’Olivier Véran avait réussi à se contredire dans la même phrase en indiquant que le milliard du 28 mars correspondait uniquement aux achats chinois… et qu’il incluait la production française. 

    Il y a une seconde donnée cachée : le ministre n’a jamais annoncé le nombre de masques FFP2 commandés. Or, ce sont ces masques, les seuls qui protègent leurs porteurs, qui manquent le plus cruellement au personnel soignant. Selon une source anonyme à la Direction générale de la santé citée par France Info, il n’y en aurait que 74 millions dans le milliard annoncé le 28 mars.

    Contacté au sujet du nombre réel de masques commandés en Chine et de la proportion de FFP2, le ministère de la santé n’a pas répondu à nos questions. 

    Une chose est sûre : pour atteindre de tels volumes, le gouvernement a fait le choix risqué de mettre une grande partie de ses œufs dans le même panier. L’exécutif a choisi de passer ses commandes chinoises à quatre gros fournisseurs : Segetex EIF, Aden Service, Fosun et BYD. Cette liste figure dans des instructions écrites diffusées par le gouvernement et les préfets à l’attention des entreprises et des collectivités locales, pour leur demander d’éviter « si possible » de se fournir en masques auprès de ces « quatre fournisseurs privilégiés de l’État ».

    Segetex EIF est le seul groupe français de la liste : cette PME familiale possède une usine de masques près de Roanne (Loire) et une seconde, beaucoup plus grosse, en Chine. Pas de chance, elle est située à Wuhan, épicentre de l’épidémie de Covid-19. Résultat : alors que la plupart des fabricants chinois de masques ont été de nouveau autorisés à exporter fin février, l’usine de Segetex était toujours fermée lorsque l’État a passé commande en mars et n’a pu redémarrer sa production que le 2 avril. Vu l’urgence sanitaire, était-ce vraiment le meilleur choix pour fournir la France ? Segetex et le ministère de la santé n’ont pas répondu.

    Aden Services, le second fournisseur de l’État, est une success story franco-chinoise. Fondé en 1995 par Joachim Poylo, fils d’un armateur du Havre émigré à Shanghai, ce groupe chinois est devenu un mastodonte de 25 000 salariés, spécialisé dans les services aux entreprises (nettoyage, sécurité, restauration, etc.). Mais cette activité semble très éloignée du matériel médical. Aden ne figure d’ailleurs pas dans la liste des fabricants de masques autorisés à exporter, publiée début avril par le gouvernement chinois. Le groupe de Joachim Poylo a-t-il joué un simple rôle de courtier en sélectionnant des fournisseurs pour le compte de la France ? Aden et le ministère de la santé n’ont pas répondu. 

    Très peu connu en France, BYD est un géant industriel chinois, spécialisé dans les batteries et les automobiles, en particulier les voitures électriques. Lorsque l’épidémie a éclaté en Chine en janvier, BYD a reconverti en un temps record l’un de ses sites dans la fabrication de masques. Selon un communiqué de l’entreprise, ce serait aujourd’hui la plus grosse usine du monde, avec 5 millions d’unités produites par jour.

    Le dernier de la liste, Fosun, est le plus gros conglomérat privé chinois, présent dans la santé (hôpitaux, industrie pharmaceutique), la finance, le divertissement et le tourisme (il possède en France le Club Med). Fosun ne fabrique pas de masques. Mais à l’instar d’autres entreprises chinoises, Fosun s’est lancé à corps perdu dans la lutte contre le Covid, comme le détaille ce communiqué.

    Lorsque l’épidémie a touché la Chine en janvier et que le pays manquait de masques, le conglomérat en a acheté des millions à l’étranger, notamment en Europe. Maintenant que la situation s’est inversée, Fosun a lancé une opération de mécénat mondiale, symbolique de la volonté de la Chine de s’afficher en sauveur de la planète. Fosun a acheté à ce jour 2,6 millions de masques pour les offrir aux pays les plus touchés, dont les États-Unis, l’Italie, le Royaume-Uni et la France.

    Interrogé au sujet du rôle du groupe dans la mégacommande passée par la France, Fosun a refusé de nous répondre, nous renvoyant vers le ministère de la santé, qui n’a pas non plus répondu. Le groupe chinois s’est borné à nous confirmer qu’il ne « produit pas lui-même de masques », mais qu’il « essaye de mobiliser au mieux ses ressources globales pour aider les pays affectés par la pandémie ».

    L’exécutif entretient une opacité totale sur les contrats avec ces quatre fournisseurs. Aucune information n’a été communiquée sur les quantités commandées à chacun, les tarifs et les délais de production.

    Même silence sur les conditions de sélection de ces entreprises. Le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian s’est vanté mardi sur BFMTV d’avoir été « le courtier d’Olivier Véran » en Chine, notamment pour y « identifier » les fournisseurs. Mais l’exécutif refuse de dire si la commande a été négociée en tout ou partie avec l’État chinois, et si Pékin a donné des garanties sur le rythme des livraisons. Interrogé par Mediapart, Jean-Yves Le Drian n’a pas répondu.

    Plusieurs importateurs interrogés par Mediapart jugent que la stratégie de l’État, qui a ignoré les « petits » fournisseurs déjà implantés sur le marché du matériel médical et presque tout misé sur quatre gros, est extrêmement risquée, voire absurde.

    Ces professionnels estiment qu’il aurait fallu rafler toutes les capacités de production disponibles au plus vite, même les plus modestes. 

    « Ce n’est pas quatre gros fournisseurs que l’État aurait dû prendre dans une telle situation d’urgence, mais vingt ! La demande est telle en Chine qu’il faut multiplier les canaux d’importation », explique à Mediapart un importateur de matériel médical, référencé par la « cellule masques » de Bercy. 

    Difficile de leur donner tort : trois semaines après l’annonce de la première mégacommande, les milliards de masques chinois ne sont livrés qu’au compte-gouttes. 

    Des « milliards » de masques introuvables

    Lorsque Olivier Véran a annoncé le 28 mars, aux côtés du premier ministre Édouard Philippe, « un pont aérien étroit et intensif entre la France et la Chine » pour acheminer la mégacommande de l’État, les personnels soignants ont dû se sentir rassurés. Souvent utilisé en situation de conflit armé ou de catastrophe humanitaire, ce terme imagé suggère l’idée d’allers-retours incessants pour ramener au plus vite les masques tant attendus.

    Deux semaines plus tard, la promesse du gouvernement a déjà du plomb dans l’aile.

    Selon Le Monde, l’État a commencé à chercher un prestataire le week-end du 21-22 mars, juste après l’annonce de la première commande de 250 millions de masques. C’est le transporteur Geodis, filiale privée de la SNCF, qui a été choisi, là encore dans la plus totale opacité. L’État et l’entreprise n’ont communiqué aucun élément sur la nature du marché public et le processus de sélection, et ont refusé de répondre à nos questions.

    Le 30 mars, deux jours après l’annonce du « pont aérien », un premier avion chargé de 8 millions de masques se pose à l’aéroport de Paris-Vatry, dans la Marne, à 150 km à l’est de la capitale, devant l’objectif des caméras et des photographes. Une belle opération de communication.

    Dans la foulée, Geodis détaille dans la presse les modalités du « pont aérien » opéré pour l’État. L’entreprise dit avoir trouvé en un temps record, grâce à un contrat passé avec la compagnie aérienne russe Volga-Dnepr, des Antonov 124, les deuxièmes plus gros avions cargos au monde, capables d’emporter plus de 10 millions de masques d’un coup. Geodis annonce quatre rotations par semaine, et seize vols au total d’ici la fin avril.

    Mais le compte n’y est pas. Comme l’a reconnu Olivier Véran, deux Antonov seulement se sont posés à Vatry la semaine dernière (le 30 mars et 1er avril), pour 21 millions de masques livrés. Selon nos informations, la situation est identique cette semaine, avec deux Antonov arrivés à Vatry mercredi et jeudi, ce qui correspond à environ 20 millions de masques. 

    « Entre le 30 mars et le 9 avril compris, nous avons reçu huit avions remplis essentiellement de masques », indique à Mediapart le responsable des cargos à Vatry, Yoann Maugran. Parmi eux, cinq ont été affrétés par Geodis, dont les quatre Antonov. Pour chaque Antonov, il estime « entre 8 et 10 millions le nombre de masques transportés ». Géodis travaillant à la fois pour l’État et le privé, on ignore à qui était destinée la cargaison du cinquième vol.

    Air France et CMA-CGM ont indiqué participer au « pont aérien », mais cette terminologie englobe l’ensemble des livraisons de masques depuis la Chine, y compris celles destinées aux entreprises (lire plus bas). Ces deux entreprises ont refusé de nous dire si elles livraient une partie des commandes de l’État. 

    Yoann Maugran n’a pas voulu nous donner de détails, mais indique que son aéroport a servi à acheminer 49 millions de masques, dont « environ 70 ou 80 % qui sont des commandes publiques ». Soit un total de quelque 40 millions de masques en deux semaines pour l’État livrés à Paris-Vatry, ce qui confirme notre estimation.

    Les vols du « pont aérien » opéré pour l’État par les Antonov de Geodis sont donc deux fois moins nombreux que prévu, pour des livraisons hebdomadaires de masques de seulement 20 millions, soit la moitié des besoins actuels. Depuis le 21 mars, l’État consomme en effet 40 millions de masques par semaine, alors même que leur distribution est strictement rationnée, en particulier en matière de masques protecteurs FFP2. 

    À ce rythme, il faudrait deux ans pour acheminer 2 milliards de masques. Le ministre des affaires étrangères Jean-Yves le Drian a pourtant déclaré le 7 avril sur BFMTV que « le pont aérien que nous avons mis en place se déroule et [que] les masques commandés arriveront […] d’ici la fin du mois de juin ».

    Reste à savoir si le problème vient de Geodis ou des quatre grands fournisseurs auxquels l’État a passé commande. Selon Olivier Véran, c’est la situation en Chine qui est en cause : « Parce que la Chine fait face à un risque de réémergence du virus sur son propre territoire, elle doit se préparer, a-t-il déclaré le 4 avril à Brut. Et donc c’est pas parce qu’on achète et qu’on commande des masques qu’ils vont forcément se retrouver livrés dans l’avion et ensuite qu’ils vont atterrir en France. C’est un enjeu du quotidien que d’être capables de faire en sorte que ces masques que nous avons commandés soient bien produits et qu’ils nous arrivent. […] C’est un travail diplomatique aussi qui est énorme. »

    Le ministre reconnaît ainsi que malgré les gigantesques montants commandés, la France n’a obtenu aucune garantie de ses fournisseurs en matière de volumes livrés chaque semaine, et dépend du bon vouloir du gouvernement chinois.

    Olivier Véran se défend en indiquant que vu la concurrence acharnée sur les achats de masques, tous les pays font face au même problème, et que « la France fait partie des pays qui ont commandé le plus tôt ». 

    Cette information est contredite par notre précédente enquête (à relire ici). Et l’exécutif, en refusant les offres que lui avaient faites plusieurs importateurs au mois de mars, a aggravé la pénurie. Ce choix est d’autant plus discutable que ces importateurs se sont mis au service des entreprises, à la demande de l’État et avec son soutien actif.

    Les entreprises mieux traitées que les hôpitaux 
    Tandis que les commandes d’État arrivent au compte-gouttes, c’est l’effervescence à Bercy. L’exécutif a fait, le 21 mars, un pari risqué. Alors même qu’il n’avait, à l’époque, aucune garantie sur ses volumes de livraison, le gouvernement a mis fin à la réquisition des masques et libéralisé presque totalement les importations. Seules les commandes de plus de 5 millions de masques sur un trimestre sont susceptibles d’être réquisitionnées, à condition que l’État le demande sous trois jours.

    Dès la parution du décret, le ministère de l’économie et des finances a créé, au sein de sa Direction générale des entreprises (DGE), une « cellule masques » chargée d’aider les entreprises à importer. Elle est autonome de la cellule interministérielle chargée d’approvisionner l’État pour le personnel soignant.

    Trois agents de la DGE sont mobilisés. Leur job ? Appeler les fournisseurs potentiels et vérifier leur sérieux avant de les référencer. Les hommes de Bercy n’ont aucun mal à en trouver, puisque le ministère de la santé leur a transmis les coordonnées des importateurs qui se sont manifestés avant le 21 mars. Depuis cette date, ceux qui contactent l’État pour fournir les soignants sont redirigés vers Bercy. 

    Le ministère de la santé leur envoie un courriel type, que Mediapart a consulté. « Considérant […] le nombre de contrats déjà signés par l’État pour assurer l’approvisionnement en masques des services de santé et d’autre part […] l’étendue des besoins à satisfaire hors personnel médical », les importateurs sont priés de contacter la cellule de la DGE. « De nombreuses entreprises sont à la recherche de fournisseurs pour répondre aux besoins qu’implique le maintien ou le redémarrage de leur activité », précise le ministère de la santé (notre document ci-dessous).

    Le message est clair : l’État a ce qu’il faut pour les hôpitaux, il faut désormais servir les entreprises pour limiter l’impact de l’épidémie sur l’économie française.

    Résultat : en moins d’une semaine, la cellule de Bercy est parvenue à dresser une liste de fournisseurs de confiance, compilés dans un tableur. Ce document, que Mediapart a récupéré, listait 32 importateurs dans sa version du 30 mars.

    Un second tableur concerne le « pont aérien avec la Chine » destiné aux entreprises privées. Il recense les contacts de commissionnaires de transport aérien, et a été réalisé pour faciliter les livraisons dans un contexte de forte diminution du trafic aérien. On y trouve les poids lourds français Bolloré Logistics, Ceva Logistics, filiale de CMA-CGM, mais aussi Geodis, qui assure des livraisons du gouvernement. 

    Ces documents ont été transmis par Bercy aux entreprises par l’intermédiaire des fédérations professionnelles, dont la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), qui regroupe les chaînes de supermarchés.

    Bercy y a ajouté un troisième avec ses instructions : il faut frapper vite et fort. Les commandes doivent être « massives », les « grands donneurs d’ordres » ayant pour mission de « commander des masques en très grandes quantités et au-delà de leurs propres besoins », pour les redistribuer au sein de leur filière. Comme les « capacités de production en Chine sont en train d’être saturées très vite, il y a urgence à commander et à mettre des flux réguliers », précise le ministère de l’économie (notre document ci-dessous).

    Consignes données par le ministère de l’Economie aux entreprises qui veulent importer des masques. © Document Mediapart
    Deux semaines après son lancement, la machine est aujourd’hui bien huilée. Selon un décompte effectué par Mediapart, les entreprises et les collectivités locales françaises, qui ont elles aussi passé de grosses commandes, ont déjà réussi à se faire livrer au moins 50 millions de masques, soit davantage que les 40 millions de livraisons à l’État que nous avons pu recenser, destinés au personnel soignant.

    Sollicités, les services du premier ministre, du ministère de la Santé et de Bercy n’ont pas souhaité commenter ces chiffres.

    Il y a eu par exemple l’atterrissage très médiatisé, le 30 mars à Roissy, de l’avion d’Air France affrété par Bolloré Logistics, avec à son bord 2,5 millions de masques offerts par LVMH à l’État, et 3 millions supplémentaires achetés par des entreprises comme Casino. L’aéroport de Paris-Vatry, où arrivent les masques de l’État, a réceptionné environ 10 millions de masques commandés par le privé. Et, selon nos informations, 13,5 millions de masques sont arrivés jeudi à l’aéroport de Roissy dans un avion de Qatar Airways Cargo.

    Et plusieurs dizaines de millions d’exemplaires supplémentaires sont attendus dans les prochaines jours. CMA-CGM a annoncé ce vendredi participer au « pont aérien » avec six vols par semaine, notamment affrétés auprès d’Air France, qui vont acheminer 20 millions de masques d’ici dimanche. Une partie de la cargaison serait destinée à l’État, selon Challenges. 

    Depuis le changement de discours des autorités sur la nécessité de porter un masque, toutes les entreprises en veulent, de la TPE au groupe du CAC 40, pour pouvoir reprendre leur activité à la sortie du confinement. Plusieurs importateurs de la cellule de Bercy tirent leur épingle du jeu par leur réactivité. Ces entreprises, dont plusieurs petites PME, sont pour la plupart bien introduites en Chine, où elles travaillent avec des fournisseurs depuis des années. Certaines y ont même développé des filiales au fil du temps.

    « Le masque est un dispositif médical, on l’oublie trop souvent. Et acheter ou importer des dispositifs médicaux depuis la Chine, ça ne s’invente pas. Des grands groupes français se sont fait bananer et viennent vers nous maintenant », explique Thibault Hyvernat, de la société Sterimed. « La puissance financière n’est vraiment pas le meilleur argument pour travailler dans la confiance avec les usines chinoises », appuie Bernard Malaise d’ID Services, en insistant sur la qualité des relations tissées au fil des ans avec ses fournisseurs chinois.

    Les tensions sur le marché sont telles que les prix ont été multipliés par 15 depuis le début de l’année, de 2 à 30 cents de dollar pour un masque chirurgical sorti d’usine. « Quand vous êtes en compétition avec des gens qui payent cash sans même prendre le soin de vérifier la marchandise, on est forcément perdants ! », expliquait Gian Luigi Albano, ancien responsable de la Consip, la plateforme d’achats publics nationale italienne, dans une enquête sur le « far west » de l’équipement médical diffusée sur Radio France (à retrouver ici). « Payer directement à la commande, les États acceptent de le faire pour leurs commandes, et, même ça, ça ne suffit plus ! », témoigne un importateur labellisé par Bercy.

    La situation autour des masques est si tendue en Chine que des policiers armés surveillent le chargement des camions à la sortie des usines. © D.R.
    Pour les importateurs interrogés, dont Olivier Colly, en capacité d’importer « 10 millions de masques ce mois », la « vraie problématique, c’est le transport ». « En temps normal, 80 % du fret se faisait dans les avions de ligne sous les passagers. Mais Shanghai, aujourd’hui, c’est un vrai champ de bataille. Un avion cargo complet, habituellement à 300 000 euros, vaut désormais 1 million d’euros, et les américains peuvent monter à 1,5 million ou 2 millions. »

    En plus des vols avec UPS ou Geodis, le fondateur de Medicofi s’est tourné vers une alternative inédite : le train. « Je ne l’avais jamais envisagé avant mais cela s’avère plus fiable, avec un délai de 19 jours entre la Chine et la France via la Russie, la Pologne et l’Allemagne », explique-t-il.

    Programmée dans dix jours, la prochaine livraison de 3 millions de masques de Thibault Hyvernat, qui a déjà « fait passer 2,5 millions de masques la semaine dernière », passera sur un appareil d’Air France qui « a enlevé des sièges dans un avion passager ».

    Difficulté supplémentaire : le marché chinois s’est encore durci depuis le 1er avril et l’instauration de nouvelles règles de contrôle à l’exportation. Après avoir largement subventionné la production de masques depuis janvier, le gouvernement chinois a restreint, pour mieux s’assurer de la qualité de la marchandise sortant du pays, à une liste de 500 noms le nombre d’entreprises autorisées à fournir le reste du monde.

    « Cela a remis à plat tous nos circuits d’approvisionnement. On court de tous les côtés pour trouver des solutions », explique Max Braha-Lonchant, du fournisseur Luquet-Duranton. Preuve de l’impact de la décision : les deux seuls vols Geodis prévus les 5 et 6 avril par Air France-KLM ont été annulés à cause « du changement de la réglementation des règles sanitaires en Chine ».

    « Les douanes chinoises sont de plus en plus tatillonnes. Avant il fallait trois-quatre documents à la douane, maintenant il en faut sept ou huit, note l’importateur Pierre-Michel Rogozyk. Il faut se mettre à leur place. Pour la Chine, c’est un enjeu de réputation mondiale. C’est un produit sanitaire que tout le monde veut, 130 pays ont besoin de masques en même temps. Les Chinois veulent que ce soit parfait. C’est l’heure H pour eux. » 

    Le président de la République Emmanuel Macron, le premier ministre Édouard Philippe et le ministre de la santé Olivier Véran, le 24 mars, à l’Élysée. © Ludovic MARIN/POOL/AFP
    Selon le porte-parole du ministère du commerce Gao Feng, en conférence de presse le 9 avril, pas moins de 130 pays et 14 organisations internationales ont signé des contrats de matériel médical avec des entreprises chinoises, ou sont en passe de le faire. Les statistiques des douanes chinoises indiquent que le pays a fourni 3,86 milliards de masques dans le monde entre le 1er mars et le 4 avril. « En deux mois, de janvier à mars, mon fournisseur a monté 33 lignes de production ! », explique Oliver Colly, de Médicofi.

    Ce vendredi 10 avril, les autorités ont annoncé, « avec effet immédiat », un nouveau durcissement des procédures de contrôle sur 11 produits médicaux à l’export, dont les masques, qui devront systématiquement être inspectés physiquement par les autorités avant le départ.

    Un importateur, qui souhaite rester anonyme, craint que le délai de passage en douane ne s’allonge et ne dure désormais « entre 7 et 14 jours ». « Entre le moment où la commande est passée et le moment où ça va arriver en France, il va se passer un mois. Il risque d’y avoir de grosses ruptures d’approvisionnement pour la France », redoute-t-il.

    Une stratégie gouvernementale incohérente 
    Interviewé le 4 octobre par Brut, le ministre de la santé Olivier Véran déclarait que l’ouverture des importations de masques aux entreprises et aux collectivités locales n’est « pas un grand succès, hélas ».

    Notre enquête montre exactement le contraire.

    Le succès des importations non étatique devient un problème politique majeur pour le gouvernement, qui voit des dizaines de millions de masques lui passer sous le nez, alors que sa mégacommande n’arrive que trop lentement. 

    Résultat : l’État a réquisitionné pour la première fois, le 2 et le 5 avril dernier, sur le tarmac de l’aéroport de Bâle-Mulhouse, plusieurs millions de masques commandés par plusieurs collectivités, dont la région Bourgogne-France-Comté et le conseil départemental des Bouches-du-Rhône. Ce qui a provoqué la fureur des élus locaux, ces masques étant destinés aux personnels des Ehpad ou aux personnels d’aide à domicile.

    L’affaire illustre au passage la faiblesse de l’État. Sa région étant l’une des plus touchées par la pandémie, l’ARS Grand Est avait pris l’initiative de passer elle-même commande de 6 millions de masques, « en complément des stocks stratégiques nationaux, pour approvisionner les établissements sociaux et médico-sociaux, ainsi que les professionnels de santé libéraux », a-t-elle indiqué à Mediapart. 

    Mais la cargaison des deux avions qui ont atterri à Bâle-Mulhouse, chargés de masques destinés à la fois à l’ARS et à plusieurs collectivités, a été moins importante que prévu. La préfecture a donc fait saisir l’intégralité des masques, afin que l’ARS soit servie en premier.

    Le gouvernement aurait fini par reconnaître « une méthode inopportune » et aurait promis aux collectivités de ne plus se servir « sans prévenir », lors d’une vidéoconférence avec les présidents des trois grandes associations d’élus locaux – mairies, départements et régions, selon Le Monde.

    Dans le même temps, aucune réquisition de masques destinés aux entreprises privées n’a été dévoilée à ce jour. Le gouvernement a refusé de nous dire s’il avait déjà saisi des commandes privées.

    Cette incohérence apparente s’explique en partie par le seuil minimum de réquisition de 5 millions de pièces que le gouvernement a lui-même fixé et que plusieurs collectivités ont dépassé. Mais comme la majorité des commandes des entreprises sont en dessous du seuil, l’État s’est privé du moyen de les saisir. 

    C’est d’autant plus dommage que Bercy connaît très bien l’état des stocks privés : selon nos informations, la DGE demande à toutes les entreprises de lui rapporter chaque semaine, via un tableur informatique, le nombre de masques commandés et livrés.

    L’État ne devrait-il pas abaisser le seuil pour récupérer les commandes des entreprises, au lieu de déshabiller les Ehpad ? Le ministère de la santé et Bercy n’ont pas souhaité répondre. 

    Un importateur confie qu’il a « peur d’être réquisitionné » à l’avenir : « Ce n’est pas un problème en soi s’il y a un besoin urgent. Mais à aucun moment, le gouvernement ne nous a dit quand on serait ensuite payés et à quel tarif. Comment on fait si on a déjà payé la marchandise et un client à livrer ? » Interrogé, Bercy n’a pas répondu sur ce point non plus.

    Certains importateurs référencés par Bercy nous ont indiqué avoir renoncé à commander des FFP2 pour des raisons éthiques, limitant le stock privé qui pourrait éventuellement être réquisitionné à l’avenir par l’État pour les hôpitaux. « Je n’en importe pas, pour moi ils doivent être réservés au personnel soignant, qui n’en a pas assez », explique Christine Tarbis, de l’entreprise À pas de géant. 

    « Je pense qu’on pourrait ouvrir un centre d’approvisionnement unique pour tout le pays, avec une gestion par les plus gros logisticiens », suggère un autre professionnel référencé par le ministère de l’économie. Son plan : « On bourre cet entrepôt, qui approvisionne tout le monde ensuite, de la boulangerie de quartier qui doit reprendre son activité au plus grand des hôpitaux, en définissant des priorités. »

    L’importateur a suggéré l’idée à plusieurs conseillers ministériels par courriel mais ne veut pas les accabler : « Ils n’ont sans doute pas le temps d’organiser cela, ils font de leur mieux et doivent agir vite. »

    Au début de sa mise en place, la secrétaire d’État à l’économie Agnès Pannier-Runacher avait précisé que la « cellule entreprises » se fournissait auprès de fabricants chinois « de plus petite taille », les « volumes les plus importants » étant « fléchés » en priorité vers la cellule qui fournit l’État.

    Mais, là encore, cette approche est démentie par les faits. « On a des très grosses boîtes du CAC 40 qui sont sur des commandes de 7 millions de masques, et qui répartissent sur deux fournisseurs pour assurer. Un groupement de pharmaciens est venu nous voir pour 120 millions de chirurgicaux. On est en train de voir comment on pourrait faire », explique Pierre-Michel Rogozyk. 

    Et même les hôpitaux, pourtant censés être fournis par l’État, cherchent à acheter en direct via les fournisseurs sélectionnés par Bercy. « J’ai eu des demandes de la part d’hôpitaux, raconte l’importateur Mathieu Madec, gérant de la société angevine GMAD. Mais je n’ai pas pu les honorer, faute de solution sur les modalités de financement. Ces établissements ne sont pas en mesure d’avancer l’argent pour des millions de masques. » 

    L’entrepreneur s’est allié à un commissionnaire pour fournir aux établissements de santé une solution 100 % privée, hors du pont aérien : « J’ai la capacité à trouver les masques, il a des avions privés pouvant effectuer des rotations avec 6 millions de masques à bord par semaine. Et nous avons un groupement de dix hôpitaux intéressés. Nous allons peut-être y arriver. »

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    Boite noire

    Nous avons envoyé des questions écrites jeudi à 14 heures au ministre de la santé Olivier Véran, à la secrétaire d’État à l’économie Agnès Pannier-Runacher, au ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian et au premier ministre Édouard Philippe, en leur donnant un délai de 24 heures pour répondre. Au regard des circonstances exceptionnelles, nous avons pris soin de limiter au maximum nos questions (10 séries de questions au maximum pour le ministère de la santé).

    Matignon et le Quai d’Orsay n’ont pas répondu.

    Jeudi à 16 h 50, le conseiller presse d’Agnès Pannier-Runacher nous a écrit qu’il ne serait possible de nous répondre que « dans le courant du week-end ». Nous avons accepté de retarder notre bouclage jusqu’à vendredi 18 heures, mais pas au-delà, en soulignant que nos questions étaient simples, peu nombreuses, ne nécessitaient pas de travail de recherche particulier et que Bercy et la secrétaire d’État connaissaient parfaitement le sujet des masques, sur lequel ils ont déjà communiqué. Après d’autres échanges, le conseiller presse d’Agnès Pannier-Runacher nous a répondu vendredi à 17 h 47 que le ministère de la santé centralisait « les réponses du gouvernement » et allait nous « répondre ».

    Le service de presse du ministre de la santé Olivier Véran a accusé réception de nos questions, jeudi à 15 h 20, tout en indiquant que notre délai « n’est pas envisageable vu la charge de travail de [ses] équipes ». Nous avons alors décidé, en soulignant l’importance de ce sujet d’intérêt public majeur, d’accorder un délai exceptionnel pour que le ministère puisse nous répondre. Nous avons ainsi décidé de décaler le bouclage de notre enquête au vendredi à 18 heures. Jeudi soir, à 19 h 45, le ministère nous a indiqué qu’il « essayer[ait] de [nous] répondre dans les meilleurs délais ». Vendredi à 21h45, nous n’avions toujours rien reçu.

    Étant donné cette situation, que nous regrettons, nous avons choisi de publier nos questions aux ministères et à Matignon dans l’onglet Prolonger. Nous intègrerons les réponses de l’exécutif à cet article si elles nous parviennent.

    Nous avons contacté jeudi par courriel les quatre gros fournisseurs de masques « privilégiés » par l’État pour sa mégacommande : Segetex EIF, Aden Services, BYD et Fosun. Seul Fosun nous a répondu, pour nous signifier son refus de répondre : « Pour plus d’informations sur les questions d’approvisionnement, merci de contacter le ministère français de la santé. Comme vous l’avez souligné, Fosun ne produit pas lui-même de masques. Cependant, Fosun est une entreprise mondiale ancrée en Chine, très impliquée dans les initiatives de responsabilité sociale et environnementale. Nous essayons de mobiliser autant que possible nos ressources mondiales pour soutenir les pays touchés par la pandémie. »

    Geodis, chargé d’organiser le « pont aérien » pour rapatrier les masques commandés par l’État en Chine, a refusé de nous répondre : « Comme c’est le cas pour l’ensemble de nos clients, nous ne sommes pas en mesure de partager de plus amples informations sur le contenu des contrats qui nous lient. »

    Contactée mercredi par courriel à deux reprises, la compagnie russe Volga-Dnepr, choisie par Geodis pour acheminer dans ses Antonov les masques commandés par l’État, n’a pas répondu. 

    Yoan Maugran, responsable de l’activité cargo à l’aéroport de Paris-Vatry, où atterrissent les Antonov affrétés par Geodis, nous a répondu jeudi par téléphone.

    L’ARS Grand Est nous a répondu vendredi par courriel.

    Nous avons pu nous entretenir avec neuf entrepreneurs qui ont fait des offres d’importation de masques à l’État au mois de mars, et dont six figurent aujourd’hui dans la liste des fournisseurs de confiance établie par la « cellule masques » de Bercy afin d’aider les entreprises à s’approvisionner. La plupart de ces importateurs ont souhaité rester anonymes. Ils nous ont fourni de nombreux documents attestant de leurs échanges avec l’État et de leurs relations avec des fournisseurs de masques chinois (courriels, photos, certificats de conformité, etc.).

    Afin de dresser un état des lieux des commandes privées de masques, Mediapart a contacté l’ensemble des importateurs listés dans le fichier de la Direction générale des entreprises, soit 32 sociétés. Dix-huit d’entre elles ont accepté de nous répondre, certaines en demandant l’anonymat et/ou à relire leurs citations avant publication. 

    Nous avons demandé à chacun le nombre (approximatif) de masques FFP2 commandés, et le nombre de masques déjà reçus et livrés à ce jour. Nous les avons interrogés sur la nature des commandes : privées ou publiques, sur les modalités de rapatriement des marchandises, ainsi que sur les difficultés qu’ils pouvaient rencontrer pour servir leurs clients.

    Certaines entreprises privées, telles que BNP Paribas, ont été jointes afin de connaître leurs modalités d’approvisionnement en masques mais n’ont pas souhaité s’exprimer.

    Nous avons contacté par SMS, puis par téléphone, les commissionnaires de transport sélectionnés par la « cellule masques » de Bercy pour aider les entreprises à transporter les masques qu’elles commandent en Chine. Ils ont pour la plupart refusé de s’exprimer, nous ont renvoyé vers les services de communication ou n’ont pas répondu.

    Le transporteur ACS France, qui a effectué au moins une livraison de masques à l’aéroport de Paris-Vatry, a refusé de s’exprimer sur les destinataires des cargaisons : « Ce sont les consignes que nous avons reçues, ne pas communiquer sur Vatry. » 

    Bolloré Logistics n’a pas répondu. L’attachée de presse du groupe nous a indiqué ne pas avoir pu recueillir les éléments que nous avions demandés.

    Ceva Logistics, filiale de CMA-CGM, nous a demandé de préciser nos questions par courriel, ce que nous avons fait. Nous n’avons reçu aucune réponse.

    Air France-KLM Cargo nous a répondu via son service de presse, avec lequel nous avons échangé à plusieurs reprises par téléphone et SMS mardi, mercredi et jeudi. 

    Le service de presse de Qatar Airways, qui ne fait pas partie des transporteurs aériens recommandés par Bercy mais a effectué des livraisons de masques en France, a été contacté par courriel mercredi. Nous avons reçu une réponse automatique indiquant que la compagnie avait du mal à traiter le grand nombre de demandes reçues, mais qu’« un membre de l’équipe [de communication] lira [n]otre courriel et [n]ous contactera […] s’il nous est possible de [n]ous aider ». Nous n’avons pas reçu de réponse à nos questions.

    #masques #soignants #économie #Olivier_Véran

    • « Masques pour tous : l’exécutif navigue à vue et comme le dit parfaitement #Ruffin, nous sommes confinés non à cause du virus mais en raison de leur nullité !!! »

      Masques pour tous : l’exécutif navigue à vue

      https://www.mediapart.fr/journal/france/100420/masques-pour-tous-l-executif-navigue-vue

      Peinant à renflouer ses stocks, le gouvernement continue de se retrancher derrière le « consensus scientifique » pour repousser l’obligation de porter un masque dans l’espace public. Cette mesure paraît inéluctable dans la perspective d’un déconfinement qui, faute de matériel, n’est vraiment « pas pour demain ». En attendant, le pouvoir cafouille.

      L’argument ne passe plus. Il a beau être répété sur tous les tons, dans les médias ou à l’Assemblée nationale, il ne passe plus. Jeudi 9 avril, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye s’est de nouveau attiré les foudres de l’opposition en déclarant sur France Info qu’il n’existait aucune « doctrine en France tendant à dire qu’il faut porter le masque en population générale ». Le gouvernement prendra une éventuelle décision en la matière « dès lors que nous pourrons la bâtir sur un consensus scientifique », a-t-elle ajouté.

      « Ce n’est pas le consensus scientifique qui manque, ce sont les masques ! Arrêtez de mentir aux Français ! Qu’attendez-vous pour planifier la production et la distribution ? », a questionné le député La France insoumise (LFI) Bastien Lachaud. « Nous savons que la pénurie n’est pas de votre seul ressort, mais s’il vous plaît, cessez de nous prendre pour des abrutis. Est-ce si difficile de s’abstenir de mentir ? Nous ne demandons pas de miracle, juste le respect de notre intelligence », a également commenté le député européen Raphaël Glucksmann.

      Deux jours plus tôt, au Palais-Bourbon, le ministre des solidarités et de la santé Olivier Véran expliquait déjà qu’il n’y avait « aucune décision de recommandation du port du masque, ni obligatoire, ni recommandé, en tout cas à ce stade, pour la population générale ». En tout cas à ce stade. Toute la stratégie de l’exécutif, qui navigue au jour le jour, au gré des inconnues qui se présentent à lui, est résumée dans cette formulation. « On adapte la doctrine en fonction de la disponibilité des stocks, reconnaît un conseiller. Il n’y a rien d’autre à comprendre. »

      Peinant à renflouer les stocks en question pour fournir du matériel aux soignants, le pouvoir se retranche depuis le début de la crise sur les divergences scientifiques afin de justifier ses propres tâtonnements. Les ministres citent ainsi régulièrement les préconisations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui, selon les dernières déclarations de Sibeth Ndiaye, « ne recommande pas le port du masque dans la population en général ». En vérité, il s’agit là d’une conclusion un peu courte tirée des avis rendus par l’agence internationale.

      Certes, comme l’a récemment reconnu le directeur général de l’institution, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, « il n’y a pas de réponse binaire, pas de solution miracle ». Pour autant, « le port d’un masque médical est l’une des mesures de prévention qui peut limiter la propagation de certaines maladies respiratoires virales, dont le Covid-19 », peut-on lire dans cette notice de l’OMS, datée du 6 avril. Au mois de février, l’agence internationale indiquait effectivement qu’il n’était pas nécessaire que les personnes asymptomatiques en portent. Mais elle précisait alors que cette recommandation visait notamment à préserver le marché.

      Voilà des années que les scientifiques insistent sur le fait que le port du masque n’est pas un gage en soi. Il faut savoir l’utiliser correctement et associer cette utilisation à « d’autres mesures d’ordre général », dont les fameux « gestes barrières ». Mais jamais ils n’ont dit que les masques ne « ne servaient à rien », comme l’a souvent martelé l’exécutif pour éviter de parler de pénurie. « Il aurait sans doute été plus simple d’expliquer qu’il n’y a pas assez de masques pour 68 millions de personnes, souffle un conseiller ministériel. Aujourd’hui, ça paraît évident que cette communication était absurde. »

      D’autant plus évident que les enquêtes d’opinion, sur lesquelles le pouvoir garde les yeux rivés, l’attestent. « Ils sont très inquiets par les derniers sondages qui disent qu’une grande majorité des Français pensent qu’ils ont menti sur le sujet », indique un autre membre de cabinet. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Emmanuel Macron souhaite « reprendre la main » en s’exprimant lundi 13 avril au soir, dans une allocution que certains présentent comme « décisive ». Un exercice visant à clarifier la donne après des semaines de communication en zigzag, rythmées par un renouvellement du confinement tous les 15 jours.

      Ce qui a été fait jusqu’ici par le président de la République n’a pas franchement aidé à la compréhension. Une rhétorique guerrière critiquée dans ses propres rangs, des déplacements jugés inutiles, des images catastrophiques d’un bain de foule en Seine-Saint-Denis, une visite surprise au professeur Didier Raoult, interprétée comme un blanc-seing donné à ses études sur l’hydroxychloroquine, qui suscitent de vives controverses au sein de la communauté scientifique… Et derrière cette « politique spectacle », pour reprendre les mots du président de la fédération des Médecins de France Jean-Paul Hamon, une seule question, toujours en suspens : comment envisager un début de déconfinement en l’absence de masques et de tests ?

      La France a officiellement commandé 2 milliards de masques à la Chine, lesquels sont censés être livrés par « toute une série de vols qui vont s’échelonner d’ici la fin du mois de juin », a récemment indiqué le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, sur BFMTV. À ces importations s’ajoute la production française que le chef de l’État avait promue le 31 mars, depuis l’usine Kolmi-Hopen, dans le Maine-et-Loire. Mais cela ne suffira pas pour l’ensemble de la population. « Si on considérait que 100 % des Français devaient porter un masque en en changeant toutes les quatre heures, cela nous ferait 248 millions de masques par jour. Sur cent jours, il faudrait 24 milliards de masques… », notait Olivier Véran, dès le 24 mars

      Dans son avis du 2 avril, le conseil scientifique, présidé par Jean-François Delfraissy, soulignait la nécessité de préparer, dans le cadre de la stratégie post-confinement, « la disponibilité des protections matérielles comme les gels hydroalcooliques et les masques à l’usage des personnels soignants, des personnes en situation d’exposition au virus en priorité, puis à l’ensemble de la population, comme en Asie ». Pour l’heure, cette disponibilité, s’agissant des masques FFP2 et chirurgicaux, est loin d’être acquise. On comprend dès lors pourquoi Édouard Philippe répète que « le déconfinement n’est pas pour demain ».

      Faute de stocks et face à un marché international de plus en plus tendu, une autre option se profile : celle de l’utilisation de masques dits « alternatifs ». Actant la pénurie, l’Académie de médecine s’est prononcée en faveur du port obligatoire « d’un masque grand public anti-projection, fût-il de fabrication artisanale dans l’espace public », en période confinement et après. Dans la foulée, le directeur général de la santé Jérôme Salomon a lui aussi « encouragé le grand public, s’il le souhaite, à porter des masques alternatifs ».

      Ces propos ont laissé penser à un changement de doctrine du gouvernement, qui a été contraint de redresser le tir, alors que les tutoriels de confection artisanale fleurissaient sur Internet et que la mairie de Paris annonçait vouloir fournir deux millions de masques en tissu réutilisables à ses administrés. « C’était vraiment une phrase malheureuse… », regrette un conseiller. Pour le moment, l’exécutif s’en tient à l’avis rendu fin mars par la Société française des sciences de la stérilisation (SF2S) et la Société française d’hygiène hospitalière (SF2H), selon lequel « il n’existe pas de preuve scientifique de l’efficacité des masques en tissu ». Les masques FFP2 et chirurgicaux sont les seuls dont il est aujourd’hui attesté qu’ils offrent une protection.

      Le problème reste donc entier : il n’y en a pas assez pour tout le monde. Mais au lieu de le dire clairement, le pouvoir continue de s’enferrer dans une communication inaudible, qui agace même ses soutiens. « Le masque est un “geste barrière”, c’est du bon sens. Ne tergiversons pas », a fait valoir l’ancien ministre de l’écologie François de Rugy. En masquant les difficultés qu’il rencontre pour obtenir du matériel de protection, le pouvoir ne fait pas qu’entretenir la confusion : il s’attire aussi les foudres des collectivités locales. Il y a quelques jours, ces dernières dénonçaient les réquisitions de leurs commandes personnelles, opérées par la préfecture du Grand Est, à même le tarmac de l’aéroport Bâle-Mulhouse.

      « C’est un manque de responsabilité absolu de la part du gouvernement », s’était énervée, dans un communiqué, la présidente Les Républicains (LR) du département des Bouches-du-Rhône Martine Vassal, évoquant « un nouveau scandale d’État ». Assurant qu’il n’était pas question de lancer une « guerre des masques », le ministre de l’intérieur Christophe Castaner a convenu que « la méthode [avait] été mauvaise ». « Il n’y a pas eu de réquisition », a-t-il toutefois juré devant le Sénat, en parlant de « droit de tirage prioritaire ». Cette dénégation n’a pas tardé à être mise à mal par L’Est Républicain, qui a publié un arrêté du préfet du Haut-Rhin « portant réquisition de masques chirurgicaux dans le cadre de la gestion du Covid-19 ».

      En Île-de-France, une partie des millions de masques commandés par la région a été donnée à l’Agence régionale de santé (ARS) pour qu’elle se charge de la distribution, notamment dans les Ehpad, qui rencontrent toujours de grandes difficultés. « L’État veut tout gérer tout seul, mais ils sont clairement embêtés, confie un cadre de la collectivité dirigée par Valérie Pécresse. Ils ne calculent pas les régions, c’est tout le problème du pouvoir de Macron depuis le début du quinquennat d’ailleurs. » Jeudi 9 avril, une réunion s’est tout de même tenue entre l’exécutif et les dirigeants d’associations d’élus pour calmer les esprits. Plusieurs participants ont souligné les difficultés de coopération avec les ARS, qualifiées de « baronnies », rapporte Le Monde.

      Côté appareil d’État, certains confirment que la « centralisation » des décisions et la « compétition » qui s’est engagée entre les différents services ralentissent les procédures. Ils décrivent « une instabilité totale du dispositif » de crise, des gens qui partent, des gens qui arrivent, des « bagarres » pour assurer le pilotage de tel ou tel dossier. Sans compter l’énergie folle dépensée par les uns et les autres pour préparer les argumentaires dans la perspective des futures commissions d’enquête. « Ils savent qu’on va déjà leur reprocher beaucoup, ils ne veulent pas en rajouter, explique un conseiller. Ils sont terrorisés par le code des marchés publics. »

      Parmi les soutiens d’Emmanuel Macron, d’autres en profitent pour pointer une nouvelle fois les lourdeurs de la technostructure et la nécessité d’un « reset » à l’issue de la pandémie – oubliant encore et toujours que le président de la République en est le pur produit. « Des commandes rapides et efficaces ? Ils ne savent pas faire », tranche l’un d’entre eux, visant « les technos de Matignon ». Dans les cabinets ministériels, les plus optimistes préfèrent souligner qu’« on est désormais dans une situation moins délicate qu’au début » de la crise. Moins délicate peut-être, mais délicate quand même.

  • « Après la réanimation, il faut réentraîner le cœur et les poumons à l’effort »- Journal de crise des blouses blanches, Episode 18 
    https://www.lemonde.fr/journal-blouses-blanches/article/2020/04/10/journal-de-crise-des-blouses-blanches-apres-la-reanimation-il-faut-reentrain

    « Le Monde » donne la parole, chaque jour, à des personnels soignants en première ligne contre le coronavirus. Ils racontent « leur » crise sanitaire.

    Ils travaillent à l’hôpital ou en médecine de ville, ils sont généralistes, infirmiers, urgentistes ou sages-femmes : une quinzaine de soignants, en première ligne contre la pandémie de Covid-19, ont accepté de nous raconter leur quotidien professionnel. Chaque jour, dans ce « journal de crise », Le Monde publie une sélection de témoignages de ces « blouses blanches ».

    Thomas Gille, pneumologue à l’hôpital Avicenne, Bobigny (Seine-Saint-Denis).

    « Globalement, le “plateau” observé ces derniers jours se confirme. Hier, durant ma garde, il y avait deux places disponibles sur les trente-deux en réanimation, et elles n’ont pas été pourvues de la nuit. Cela faisait plusieurs semaines que ce n’était pas arrivé. J’ai pu dormir deux heures. La dernière fois, c’était vingt minutes.

    La nuit dernière, en pneumologie, j’ai eu deux entrants : une octogénaire avec des comorbidités, chez qui il a été jugé déraisonnable de proposer une intubation ; et une autre patiente de 40 ans sans antécédents. On le constate de manière évidente depuis le début de la crise, nous avons en majorité des patients en surpoids ou obèses, voire très obèses, et on a aussi beaucoup de patients avec une hypertension ou un diabète.

    D’autre part, dans le 93, on a habituellement des patients de toutes origines, mais avec cette crise, on a l’impression que les patients noirs sont encore plus représentés. J’ai lu que c’était le cas aussi aux Etats-Unis. On ne sait pas si c’est un facteur génétique ou bien si c’est très corrélé au niveau social.

    Depuis le début de la semaine, on discute de la manière dont on va pouvoir reprogrammer, dans les jours à venir, des chirurgies repoussées et des plages de consultation ou d’hospitalisation pour des patients non infectés. Il faudra trouver le bon équilibre, surtout qu’on ne sait pas comment va s’effectuer la redescente. On ne peut pas fermer toutes les unités Covid. Le risque, c’est qu’on assiste à une sorte de stop and go. On est partis pour plusieurs mois de fonctionnement inhabituel, il va falloir rester souples et adaptables.

    Autre problématique : il ne faut pas que les patients non-Covid puissent être infectés, donc il faut réfléchir à des circuits différents. Il faudra aussi redoubler de vigilance pour les soignants, certains pouvant être porteurs asymptomatiques. La sérologie pourra nous aider afin de ne faire travailler que des soignants immunisés. Mais il y a encore beaucoup d’interrogations, de zones d’ombre : quelle est la protection conférée par l’immunité ? Et si elle protège, pendant combien de temps ? »

    Michel Carles, 59 ans, chef du service de réanimation du CHU de la Guadeloupe

    « Nous voyons arriver des patients à un rythme régulier. Parmi eux, certains n’avaient pas voulu être suivis à l’hôpital ou avaient été renvoyés à leur domicile, mais leur état s’est réaggravé dans un second temps. Le nombre de cas à venir reste donc une grande inconnue, parce qu’un grand nombre de malades, restés chez eux, sont susceptibles de revenir.

    On nous avait conseillé d’arrêter les visites dans le service de réanimation pour limiter le risque de contamination, mais face à la détresse des familles, nous avons décidé d’autoriser une personne par patient pendant une heure, un jour sur deux, en prenant toutes les précautions nécessaires. Cela ne nous paraissait pas acceptable de ne leur donner aucun accès.

    « J’ai été marqué par un patient en réa dont la mère, qui avait elle aussi attrapé le Covid, est morte pendant qu’il était inconscient »
    Quand il y a un décès, on autorise, de façon exceptionnelle, deux ou trois personnes à venir se recueillir auprès de leur proche. Le coronavirus étant bien compris comme un danger mondial, invisible et mortifère, il y a comme une fatalité.

    Certaines situations sont particulièrement douloureuses. J’ai été marqué par un patient que nous avons eu en réa et dont la mère, qui avait elle aussi attrapé le Covid, est morte pendant qu’il était inconscient. Quand il s’est réveillé, personne n’a eu le cœur de lui annoncer la nouvelle pendant plusieurs jours. Sa femme ne s’en sentait pas le courage non plus, alors elle nous a demandé de le faire – ce que j’ai fait. C’est difficile de devoir annoncer à ces personnes passées si près de la mort que d’autres n’ont pas eu leur chance. »

    Laurent Carlini, 33 ans, médecin généraliste et urgentiste à Ajaccio (Corse-du-Sud)

    « Cette semaine, les tout premiers patients sont sortis de réanimation. Ça fait du bien ! Ils sont trois, en bonne santé. C’est une victoire, on a la satisfaction d’avoir accompli une partie de notre mission, même si on reste très prudent. On ne sait pas encore si on a passé le pic épidémique, mais cela donne de l’espoir pour la suite.

    Ces patients sortis de réa étaient les premiers à y être entrés. Ils ne sont pas rentrés chez eux dès leur sortie : certains sont allés dans d’autres services de l’hôpital pour être stabilisés, d’autres dans un centre de rééducation et de réadaptation. Cette étape est cruciale, car un alitement prolongé entraîne une fonte musculaire, donc il faut réentraîner leur cœur et leurs poumons à l’effort, se réadapter à la marche, et faire de la rééducation cardio-pulmonaire. La durée de ces soins de suite dépendra de l’âge et des antécédents de chacun.
    L’autre bonne nouvelle, c’est qu’on a réussi à nouer très vite un partenariat entre l’hôpital et les médecins libéraux de la maison de santé attenante, dont je suis responsable. Ils pourront travailler à l’hôpital pendant un mois, car deux praticiens hospitaliers ont dû être arrêtés après avoir contracté le Covid-19. D’habitude, ce genre d’accord entre l’hôpital et les médecins libéraux prend un temps fou. Là, on a pu trouver une solution très vite pour s’adapter aux besoins. C’est quasiment du jamais-vu. »

    Ophélie Mauger, 25 ans, infirmière au CHU de Nantes (Loire-Atlantique)

    « Ces deux derniers jours, j’étais aux urgences. L’affluence y est beaucoup moins forte, c’est très frappant. On est à 50 % d’activité classique. On reçoit surtout des personnes âgées de plus de 75 ans – souvent des hommes – et parfois quelques jeunes femmes ou jeunes hommes.

    Malgré le fait que le virus est dans le pays depuis plus d’un mois, les patients sont toujours aussi anxieux à l’idée de le contracter. Dès qu’on leur dit qu’il y a une suspicion de Covid, ils s’inquiètent beaucoup sur la suite de leur prise en charge. Tout devient anxiogène, ils ont peur que ce soit grave et qu’ils aient pu contaminer leurs proches.

    Une chose m’a surprise depuis le début de la crise : alors que durant nos études on nous apprend à bien vérifier que chaque dispositif, chaque médicament, a une date de péremption conforme, là, aux urgences, on a des masques périmés depuis 2014. Je n’aurais jamais imaginé assister à de telles pénuries de matériel dans les hôpitaux français. Ni vivre une pandémie comme celle-ci, due à un virus. Je m’attendais davantage à une crise liée aux antibiotiques car on a de plus en plus de patients qui ont des bactéries résistantes. Il y a peu de recherche sur les antibiotiques. On risque, à un moment donné, de ne plus pouvoir soigner les infections car plus rien ne sera suffisamment efficace.

    Cette crise me permet aussi d’en apprendre plus sur le système respiratoire, sur la façon de surveiller plus étroitement nos patients. Notre médecine va devoir évoluer : nous allons être confrontés à de nombreux problèmes pour tous les patients chroniques qui ont été mal suivis pendant le confinement. On va peut-être développer nos compétences en télémédecine.

    Cette épreuve peut changer beaucoup de choses sur la façon dont on accueille les patients, sur les règles d’hygiène… On remet en question nos pratiques. Du positif sortira de cette crise. Elle nous aidera à évoluer dans notre manière de travailler. »

    Yann Bubien, 47 ans, directeur général du CHU de Bordeaux (Gironde)

    « Parmi les dix-sept patients venus du Grand-Est au CHU de Bordeaux, de moins en moins se trouvent en réanimation. Tous les jours, il y en a qui quittent la réa pour une hospitalisation dans un lit sans respirateur. Un premier patient venu du Grand-Est a pu rentrer en ambulance chez lui, en Alsace, après trois semaines de réanimation à Bordeaux. Il est guéri.
    Le retour vers le Grand-Est des patients hospitalisés chez nous, c’est un symbole fort. Ce patient venait de l’hôpital de Mulhouse, l’endroit où on a connu les pires tensions ces dernières semaines. Il était arrivé dans le coma, par avion militaire. Savoir qu’il est aujourd’hui chez lui, c’est extrêmement gratifiant. C’est très satisfaisant pour les soignants de voir que leurs efforts sont récompensés par la guérison des patients. On a des décès aussi, évidemment. Mais tous les jours, des patients guérissent. »

    Retrouvez tous les précédents épisodes du « Journal de crise des blouses blanches »
    https://www.lemonde.fr/journal-blouses-blanches

    Une série de Le Monde qui vaut réellement la peine au vu de la richesse effectivement experte (expérimentée) qu’elle propose, depuis le ras du terrain, par delà tel ou tel biais auto-satisfait (dans cet article l’exception ajaccienne de la coopération avec les structures privées, au titre des "bonnes pratiques" peu mises en oeuvre) ou occultations (la pénurie, évoquée, mais toujours au détour d’un accent mis sur le défi sanitaire relevé ; aucune mention des salaires horaires de diverses catégories impliquées ou de la réquisition quais gratuite des élèves sous la forme des stages obligatoires pour valider les formations, etc.). On y constate une formidable plasticité de l’hôpital (malgré tout) et on trouve des infos inédites (par exemple, dans cet épisode des éléments sur les sorties de #réanimation, les difficultés d’une #immunité dont on ne sait pas grand chose, dans d’autres, le 93). Un antidote à l’héroïsation du fait même de souligner l’existence d’une communauté soignante, informée (ça lit les papiers scientifiques et médicaux mais aussi les articles de presse, par exemple sur les Afro-américains pour en partage des synthèses avec les collègues).

    #Covid_19 #hôpital #soignants

    • Journal de crise des blouses blanches : « Comment va-t-on vivre après le 11 mai ? Quel sera notre été ? »
      https://www.lemonde.fr/journal-blouses-blanches/article/2020/04/23/journal-de-crise-des-blouses-blanches-comment-va-t-on-vivre-apres-le-11-mai-

      Il y a toujours des choses à glaner dans cette série en libre accès. Parfois les experts de terrain sont très cash, d’autres fois plus circonspects. Ainsi on ne sait toujours pas grand chose de ce qui dénote des limites des thérapeutiques mises en couvre à l’hôpital, et par exemple des 30% de patients mis en "ventilation intensive" qui survivent.

      Réa

      Chaque service a pris en charge ses patients en faisant de son mieux, mais il n’y a pas eu de consensus fort sur ce qu’il faut faire. Quand intuber les patients ? Comment gérer leur confusion au réveil ? Quel mode de sevrage ventilatoire adopter ? Quelle est la place des traitements d’oxygénation non invasifs ? Les réponses ont été assez empiriques jusque-là. Nous avons procédé par analogie avec les syndromes de détresse respiratoire aiguë que nous connaissons, mais nous voyons bien que la situation induite par le Covid est très différente. Certaines interventions sont peut-être délétères, mais seules des études rigoureuses permettront de le dire.

      « Je n’ai jamais pensé au risque d’infection pour moi-même » [dit un réanimateur jeune et en bonne santé, ndc]
      Les patients à qui on a le plus rendu service sont ceux qui n’ont pas eu besoin d’intubation, mais “seulement” d’oxygénation à haut débit. Ils ont eu la chance d’avoir une forme moins sévère de la maladie.

      Infirmière en ville

      Je me transforme de plus en plus en femme-orchestre. Ce matin, je retrouve une de mes patientes avec une rage de dents carabinée. Je préviens son fils : après avoir galéré comme un malade, il réussit à trouver un dentiste qui fait une consultation téléphonique, avec photo du visage et description de la douleur. Mais la prescription d’antibiotiques et de bains de bouche, c’est moi qui suis allée la chercher à la pharmacie. Une autre de mes patientes, qui voit très mal, doit envoyer en urgence des formulaires pour un changement de logement social. D’habitude, elle se fait aider par son assistante sociale, mais celle-ci est aux abonnés absents. Je me suis donc retrouvée à essayer tant bien que mal de gérer ses papiers.

      Se faire carotter, ou pas ?

      « Nos discussions tournent beaucoup autour de la fameuse prime de 1 500 euros pour les soignants, annoncée par le gouvernement. On est unis pour dire que c’est davantage une carotte, ou quelque chose pour nous faire taire, qu’une revalorisation. Cela revient à mettre de côté nos problématiques. [infirmière urgentiste, 26 ans, ]

    • Journal de crise des blouses blanches : « Dans les équipes, la prime individuelle ne plaît pas »
      https://www.lemonde.fr/journal-blouses-blanches/article/2020/04/25/journal-de-crise-des-blouses-blanches-dans-les-equipes-la-prime-individuelle

      Pneumologue à l’hôpital Avicenne, Bobigny (Seine-Saint-Denis)

      Nous sommes en train de réintégrer nos locaux habituels, avec l’idée qu’on fera peut-être à nouveau le chemin inverse dans quelques semaines. Ce n’est pas angoissant, mais il faut qu’on soit prêts. Lorsque chacun a dû arrêter son activité habituelle, c’était assez simple d’aller tous dans une même direction. La “redescente”, c’est un peu plus compliqué. Tout le monde a des patients qui avaient été mis en attente et qu’il faut revoir. Nous devons faire des arbitrages et prioriser, c’est parfois difficile d’arriver à des consensus.
      « Nous allons reconvoquer les patients qui ont fait une infection au coronavirus sévère afin de les contrôler. Une des séquelles redoutées, c’est la fibrose pulmonaire »
      Des rendez-vous sont reprogrammés pour nos patients avec des pathologies pulmonaires rares. On voit aussi revenir des asthmes, des tuberculoses et des bilans diagnostics de cancer. Nous allons aussi nous organiser pour reconvoquer les patients qui ont fait une infection au coronavirus sévère afin de les contrôler : est-ce qu’il reste des symptômes ? Est-ce que le scanner s’est normalisé ou bien y a-t-il des séquelles ?
      Une des séquelles redoutées, c’est la fibrose pulmonaire, une sorte de cicatrice sur le poumon. Soit elle n’est plus évolutive, soit il y a des phénomènes inflammatoires qui continuent à détériorer le poumon. Avec le Covid-19, on n’en sait rien. Etre face à une nouvelle maladie à comprendre, ça arrive assez rarement, tout le monde a des idées. Nous allons proposer à une partie des centaines de patients guéris de rentrer dans des protocoles de surveillance. Puis nous mettrons en commun nos résultats avec ceux d’autres hôpitaux. Cela permettra de soigner les gens de mieux en mieux.
      Outre la peur d’une deuxième vague, on craint qu’entre l’activité habituelle importante qu’il va falloir absorber et les patients guéris à revoir ce soit compliqué. Le fait de ne pas pouvoir se projeter médicalement et personnellement génère des interrogations.

      Mathilde Padilla, 21 ans, étudiante infirmière dans un centre de soins et de réadaptation pour personnes âgées à Rouen

      « Cela fait maintenant plus d’un mois et demi que les résidents sont confinés dans leur chambre sans avoir le droit de recevoir de visites de leurs proches. C’est évidemment très pesant, particulièrement pour ceux dont les familles étaient habituellement très présentes et dont les passages rythmaient le séjour.

      Depuis une semaine, nous réfléchissons à la manière de remettre du lien dans ces familles pour lesquelles la pandémie a accentué la séparation. Grâce au don de quatre tablettes tactiles, chaque étage de l’Ehpad dispose d’un appareil. Les familles ont été averties et ont été enthousiastes. Nous avons créé un agenda pour que chaque résident qui le souhaite organise un rendez-vous Skype avec ses proches. C’est une fenêtre vers l’extérieur.

      Mais cela ne peut pas suffire. Il faut casser ce sentiment de solitude très pesant et qui suscite de nombreuses questions : “Ils vont revenir quand ? Est-ce que ça se calme dehors ?” Nous envisageons de rouvrir les visites en respectant une distance physique. L’idée est que les rencontres se fassent entre un résident et un proche, chacun étant posté à chaque extrémité d’une table de deux mètres. Après tant d’attente, on ouvre un petit bonheur, celui de se revoir mais avec l’impossibilité de se toucher. Bien sûr, les sentiments passent surtout par le contact, mais je crois qu’ils passent aussi par le regard. »

      Michel Carles, chef du service de réanimation du CHU de la Guadeloupe

      « En réanimation, hélas, nous avons eu trois décès ces derniers jours, et nous en aurons sans doute encore trois ou quatre dans les jours à venir. Tout a été mis en œuvre pour tenter de les sauver, mais leur état de santé s’est malgré tout dégradé. Jusqu’ici, 45 % de nos patients placés en réanimation et sous ventilation artificielle sont morts. Cela atteindra sans doute 50 % à 60 % dans les semaines à venir.

      Pour autant, la tendance d’une diminution des cas de patients atteints du Covid-19 se confirme très nettement. Sur les deux unités Covid que nous avions ouvertes (de vingt lits chacune), l’une a été fermée, et l’autre ne compte que très peu de malades. La pression retombe. Le personnel soignant est épuisé.

      Au début, le coronavirus était un fantasme terrifiant pour les soignants, ils avaient très peur d’être contaminés. Maintenant, ils ont le sentiment d’avoir tenu la barre et de maîtriser le parcours de soins : ils ont constaté que les gestes barrières étaient efficaces et ne craignent plus de l’attraper. En réanimation, trois médecins ont été contaminés, mais aucune infirmière.
      En revanche, les soignants qui ont été confrontés de loin au Covid-19 sont très réticents à soigner les patients pourtant testés négatifs ou qui ne sont plus contagieux. La suspicion s’installe, car tout le monde a entendu parler des faux négatifs et des porteurs asymptomatiques.

      Ce qui est également très prégnant, sur l’île, c’est la crainte d’une deuxième vague liée à la reprise des trajets en avion et en bateau lors du déconfinement. Les précautions seront-elles suffisantes ? Cela génère un très gros stress. »

      Pierre Loisel, 59 ans, aide-soignant, groupe hospitalier Bretagne-Sud, Lorient (Morbihan)

      « Sur Lorient, cela reste plutôt calme. Une future deuxième vague ? En fait, on n’en sait rien. Certains services de médecine polyvalente qui avaient été réorientés Covid-19 vont retrouver dans les prochains jours leur destination première.

      Des modules de bloc opératoire qui avaient été transformés en réanimation pour les malades Covid-19 vont rouvrir pour des opérations en orthopédie ou viscérale. Mais se pose le problème de la désinfection de ces salles. On sait que le virus reste longtemps dans les systèmes de ventilation et les climatiseurs. Il y a aussi un souci pour les personnels qui seront chargés de cette désinfection.

      Des nouveaux circuits de consultation vont être mis en place. Il faudra des masques pour les consultants, pour les visiteurs s’il y en a, mais d’ici au 11 mai, cela devrait être prêt. En attendant, je constate un certain relâchement dans le confinement. Les gens se déplacent de plus en plus, pour tout ou rien. Les masques ne sont pas bien portés, les distances mal respectées. Quant à la réouverture des écoles, beaucoup de parents, autour de moi, disent : “On a gardé nos enfants pendant deux mois, on préfère encore les garder le dernier mois.”

      Dans les équipes soignantes, la prime individuelle ne plaît pas. 1 000, 1 500 euros après tout ça, cela n’a pas de sens ! Son attribution dépendra de quoi ? Du département ? De la vitesse du vent, de l’âge du capitaine ? S’il n’y a pas une vraie revalorisation des #salaires, de 300 à 400 euros, on se retrouvera à la rentrée. »

  • Visite présidentielle à l’hôpital #Bicêtre : « Ce n’est surtout pas #Macron que les #soignants ont applaudi » - Le Parisien
    http://www.leparisien.fr/val-de-marne-94/visite-presidentielle-a-l-hopital-bicetre-ce-n-est-surtout-pas-macron-que
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    Visite présidentielle à l’hôpital Bicêtre : « Ce n’est surtout pas Macron que les soignants ont applaudi »
    Une vidéo de l’#Elysée montre les soignants applaudir lors de la visite surprise d’Emmanuel Macron pour rencontrer les équipes de recherches contre le Covid-19 jeudi matin. Isabelle Bernard, secrétaire de la section CGT de l’hôpital, revient sur cette séquence.