• #Errances_paramédicales. Une perspective féministe sur la #naturopathie

    Une copine consulte une naturopathe pour sa fibromyalgie, une collègue accompagne son père malade d’un cancer avec une plante recommandée par un praticien, une autre s’est formée dans une école quelque temps par curiosité, une quatrième essaie d’en vivre.

    Doctrine historiquement réactionnaire et mystique, la naturopathie s’épanouit aujourd’hui dans le marché du #bien-être et attire particulièrement les #femmes et #minorités_de_genre. Tentative pour injecter quelques enjeux du féminisme dans l’analyse de cette thérapeutique.

    Ce texte est issu du dernier numéro de la revue papier Jef Klak, intitulé « Lait de vache », qui s’intéresse au fait d’ingérer et de digérer.

    Médecines douces, naturelles, non conventionnelles, complémentaires, alternatives, bordent le système de santé publique. Femmes et minorités de genre sont particulièrement nombreuses à butiner un peu ou beaucoup parmi ces propositions thérapeutiques à portée de main, avec la conscience de chercher quelque chose dans le dos du corps médical.

    Cette #quête s’opère souvent dis­crètement. Les débriefs de couloir et d’arrière-cuisine sont des espaces de confiance féminine où ces questionnements et expériences se partagent, mais les discussions autour des #souffrances de #santé ne se jouent pas sur la place publique. Ce #silence est entretenu par le fait que les #pratiques_thérapeutiques dites naturelles se sont développées loin de la #recherche_scientifique sur la santé et font l’objet de critiques acides de la part du corps médical, qui les qualifient de charlataneries, de #fake_meds, de pratiques sectaires. Alors comment penser le recours important des femmes et des minorités de genre à ces thérapeutiques au statut incertain ?

    Revenir sur l’histoire occidentale de la naturopathie depuis une perspective féministe pourrait nous aider à mettre au jour les enjeux politiques autour de la santé des femmes et des #promesses que certaines médecines naturelles nourrissent à cet endroit.

    #Jésus-Christ et #Bouddha naturopathes

    L’histoire de la naturopathie 1 commence à la fin du XIXe siècle, alors que la #médecine_microbiologique de Pasteur, la compréhension du germe et la généralisation du principe de la #vaccination contribuent à résorber de nombreuses maladies. La prophylaxie mise en place par les États conduit à l’amélioration de l’état de santé général. Parmi les courants hygiénistes qui se développent2, certains portent une vision plus mystique. En Allemagne et en Suisse, un mouvement appelé le #Lebensreform rassemble penseurs, artistes et poètes3 autour d’un projet vitaliste de défense d’un mode de vie proche de la nature, jugé plus sain que celui de la société industrielle, et qui passe par des régimes alimentaires végétariens ou des pratiques du corps comme le #yoga. Le néologisme hellénisant naturopathie apparaît aux États-Unis dans les années 1900. Il désigne « les maux par la nature » tout en jouant avec une image : nature’s path, « le chemin de la nature ». #Benedict_Lust, chiropracteur allemand émigré aux États-Unis, le reprend pour nommer l’école qu’il fonde en 1902 à New York : l’#American_School_of_Naturopathy.

    La doctrine naturopathique essaime en Europe. Autour de praticiens réputés charismatiques, les récits de #guérisons_miraculeuses s’accumulent. En Allemagne, cette doctrine est adoptée par les instituts de #médecine_naturelle qui ouvrent depuis la fin du XIXe siècle (l’Université libre des médecines naturelles de Berlin est fondée en 1892). #Pierre-Valentin_Marchesseau l’adapte pour la France à partir des années 1940. Le « père fondateur » français affirme que « la naturopathie est l’art et la science de préserver, optimiser ou recouvrer sa santé par des moyens naturels. » Auteur prolifique (La Santé sans médicament par la naturopathie, Qu’est-ce que la naturopathie ?, Ni médecin, ni guérisseur, le naturopathe est avant tout un hygiéniste, Jésus-Christ naturopathe), il enseigne à partir des années 1960 et jusqu’aux années 1980 une discipline hygiéniste fondée sur une #mystique_du_corps, tout en commercialisant une gamme d’#aliments_biologiques avec la société #Vitagerminels.

    Dans sa thèse, la sociologue Anahita Grisoni relate qu’au cours du XXe siècle, la naturopathie se développe en plusieurs courants. Plus institutionnalisée en Allemagne, elle se maintient en France comme une pratique marginale surtout présente dans les milieux ruraux. Acclimatée à la pensée New Age4 qui se développe, ses repères idéologiques et ses postures thérapeutiques montrent un goût pour l’orientalisme. Les acteur·ices de ces courants invitent un renouvellement du rapport au corps et à la santé. Récemment, iels se sont structuré·es autour d’écoles agréées, d’associations et de syndicats, et la décrivent désormais comme une médecine manuelle et prescriptive, qui fait la synthèse entre les méthodes naturelles de santé. Au sein du réseau de la naturopathie, certain·es défendent son caractère alternatif et contre-culturel, d’autres l’envi­sagent comme étant complémentaire à la médecine publique et ont obtenu qu’elle soit reconnue par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme une « médecine non conventionnelle », aux côtés des médecines chinoise et ayurvédique.

    L’expression fait côtoyer toutes sortes de médecines, populaires, savantes ou autochtones, mais la naturopathie a une histoire propre, bien distincte de celle des savoirs empiriques et situés des pharmacopées traditionnelles.

    Un socle idéologique persistant

    Nombre de praticien·nes ne se réfèrent pas aux préceptes posés par les fondateurs. Iels bricolent entre plusieurs manières d’envisager le corps et la santé et entre des pratiques hétérogènes : phytothérapie 5, prescriptions alimentaires, massages, réflexologie, iridologie6.

    Que dire alors d’une thérapeutique aussi plastique dont les pratiques comprennent des références scientifiques à l’anatomie et à la nutrition, mais aussi des notions ésotériques ?

    La thérapeutique est pourtant difficile à saisir sans la situer dans l’histoire doctrinaire qui la balise et lui donne sens. Les programmes des écoles de naturopathie, labellisées par la Féna (Fédération des écoles de naturopathie), comme les présentations des praticien·nes, mentionnent systématiquement un socle idéologique : causalisme, vitalisme, humorisme, hygiénisme, holisme7. Derrière ces mots obscurs et pour certains surannés se dresse une conception du corps héritée des hygiénismes du XIXe siècle. Le corps est mu par une force vitale, principe spirituel et métabolique, qui se réalise dans un équilibre sans cesse menacé par la surcharge et l’accumulation de toxines.

    Les courants hygiénistes vitalistes du XIXe siècle sont animés par un dégoût esthétique des grandes villes, dans lesquelles arrive une population rurale appelée à travailler dans les industries périurbaines. Ces travailleur·ses mal logé·es, paupérisé·es, vulnérables aux épidémies et aux maladies professionnelles, inspirent chez les tenant·es de l’hygiénisme un sentiment de dégénérescence liée à l’urbanité. Iels en conçoivent une vision inquiète du corps, souillé au niveau intestinal comme moral par un environnement et une alimentation produites par la modernité industrielle. Il faut chercher à éviter les poisons, sinon les expurger. La Nature y est une idée forte : elle devient une source de valeurs qui stimule et oriente des programmes thérapeutiques. Maintenir son corps sain, c’est le discipliner par des moyens naturels, comme l’héliothérapie ou l’hydrothérapie8.

    Les courants hygiénistes, creusets des médecines dites naturelles, établissent un lien entre le corps et l’état de l’environnement. La façon dont ils problématisent la santé pose les bases d’une écologie corporelle qui résonne avec les menaces écologiques contemporaines de pollutions du sol et de l’air. Ces médecines s’insèrent aisément dans le très contemporain thème du retour à la terre9.

    Une capture des vulnérabilités

    L’autorité que cette doctrine donne historiquement à la nature devrait activer une alarme féministe. Selon la sociologue Colette Guillaumin, la référence à cette « grande organisatrice et régulatrice des rapports humains10 » est un vieux levier réactionnaire pour légitimer l’ordre social et sexuel. Et à raison : plusieurs des représentant·es les plus visibles et médiatisé·es de la naturopathie associent leur discipline de santé par les moyens « naturels » à un discours nettement traditionaliste, insistant sur la différence sexuelle, assignant les personnes qui y ont recours à leur rôle de genre, diffusant plus ou moins explicitement un rejet de l’homosexualité11. Relire l’émergence de cette thérapeutique à partir de ses principes mystiques et conservateurs donne des sueurs froides.

    Le recours banalisé à la nature ne vaut pas pour autant adhésion à l’idéologie réactionnaire ; il est souvent sélectif et critique. Mais un autre malaise fait son chemin. Dans le monde de la naturopathie, des parcours de reconversion et de formation jusqu’aux usager·es, les femmes sont surreprésentées. Endométriose, fibromyalgie, Covid long, dépression : les souffrances corporelles et psychiques que proposent d’adresser celleux qui exercent ont en commun de faire l’objet d’une mauvaise prise en charge médicale. Les maladies chroniques ou les problèmes gynécologiques, ces souffrances marquées des femmes et minorités de genre, sont mal diagnostiquées et soignées. Ces dysfonctionnements ne révèlent pas une négligence marginale, mais un sexisme structurel qui agit depuis les angles morts de la recherche scientifique jusqu’à la position autoritaire et infantilisante des médecins « sachants », en passant par l’organisation gestionnaire du système médical public.

    Les brochures des naturopathes et praticien·nes des médecines non conventionnelles racontent en creux la solitude, les symptômes mal identifiés ou psychologisés, l’errance médicale. Elles racontent les stress particuliers qui touchent au médicament : les trai­tements aux résultats décevants, la crainte des effets secondaires, le manque de transparence, d’information, de reconnaissance des affects et des compétences des personnes soignées. La confiance a aussi été entamée par les scandales sanitaires comme celui du Médiator12, l’escroquerie du Spasfon13, où les industries pharmaceutiques et les pouvoirs publics ont sciemment mis en danger des gens pour engranger des bénéfices à court terme. Ces brochures disent enfin les vulnérabilités historiquement produites par le milieu médical, autant de « zones d’expérience dévastées », pour reprendre l’expression utilisée par Isabelle Stengers dans son Sorcellerie capitaliste14.

    Au regard du coût des formations (12 995 euros pour la formation de quinze mois à l’Institut supérieur de naturopathie), des consultations (entre 60 et 110 euros), des probiotiques et des compléments alimentaires, de l’acquisition ou de la location de machines (osmoseur, physioscan), la surreprésentation des femmes et minorités de genre parmi les usager·es de ces médecines se traduit par une saisie directe de leurs ressources. L’enjeu est économique, mais aussi clinique. Selon la morale vitaliste dix-neuviémiste que diffusent les médecines naturelles, il ne s’agit pas exactement de prévenir ou de guérir la maladie mais de produire plus de vie. Le programme thérapeutique associé à cette idée est assez opaque : évacuer des toxines (mais que sont-elles exactement ?), dynamiser l’organisme, régénérer les cellules (qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?). Dans ce rapport métaphorisé au corps, la matérialité des maladies s’estompe15. Connaître précisément leur fonctionnement biologique perd de l’intérêt ; la guérissabilité n’est pas nécessairement à l’agenda. Femmes et minorités de genre font ainsi l’expérience d’une autre errance médicale, tout aussi fragilisante, prenant les chemins de traverse enherbés des médecines douces et naturelles, ce qui retarde souvent leur prise en charge médicale.

    L’enjeu de genre autour de l’alimentation est par ailleurs exacerbé. Les médecines naturelles diffusent implicitement ou explicitement une critique de la modernité alimentaire, et avec elle, l’idée selon laquelle on s’intoxiquerait en mangeant mal, que des aliments comme le sucre seraient « meurtriers » quand d’autres prolongeraient la vie16. Le rapport à soi encouragé par ce programme thérapeutique pousse à une amélioration constante de son alimentation et de son hygiène, gage d’une aptitude à la santé et à la vitalité. Chez une population féminine historiquement sujette aux privations et à un contrôle social permanent exercé sur ce qu’elle mange, la discipline de la bonne alimentation est un pipeline menant droit à des conduites à risque, comme l’orthorexie17. C’est également majoritairement aux femmes qu’incombe la responsabilité de l’alimentation des enfants, et pour elles les injonctions sophistiquées à parfaire son alimentation peuvent déboucher sur des préoccupations sans fin. L’essor de thérapeutiques onéreuses et incertaines dans leurs effets cliniques capture ainsi les multiples vulnérabilités féminines.

    Réappropriations féministes de la santé

    Le sexisme structurel du milieu médical a fait ­l’objet d’une longue et intense lutte féministe. Celle-ci a montré comment la professionnalisation et la masculinisation de la médecine en Europe avait dépossédé les femmes de leurs savoirs et du contrôle de leur corps18.].

    Elle a pris pour objet le rapport de pouvoir, paroxystique à ­l’endroit de la gynécologie, haut lieu des violences sexistes et sexuelles et du bafouement du consentement. Pour échapper à la soumission à l’autorité du médecin sachant, des groupes sont nés aux États-Unis et en France dans les années 1970 et ont expérimenté l’autogynécologie19. L’incroyable Our Bodies, Ourselves est publié en anglais en 1971, puis traduit et adapté en France sous le titre Notre corps, nous-mêmes en 197720. Ce manuel a aidé à poser les bases d’une réappropriation féministe des questions de santé, aussi appelée self-help : connaître son corps, s’auto-examiner, se débarrasser de la honte, faire circuler la parole, comprendre et pouvoir reproduire un acte médical, avoir son mot à dire sur les procédures, etc. Des groupes locaux du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) au Planning familial, ces expérimentations nées dans les années 1970 ont propulsé un grand mouvement féministe d’éducation populaire en matière de santé sexuelle et de sexualité, dont les actions récentes contre les violences gynécologiques et obstétricales renouvellent la nécessité21.

    Les luttes écoféministes, en prenant pour thème l’alimentation, la santé, l’environnement ou l’industrie nucléaire, ont aussi largement mis en cause l’association néfaste entre les femmes et la nature. Elles ont retourné cette dévalorisation conjointe pour en faire un élément critique de compréhension de nos expériences individuelles et collectives. Pour les militant·es écoféministes, le fait de « se réapproprier ce qui a été distribué du côté de la féminité22 » relève d’un essentialisme stratégique. Aucune vision idéalisée et harmonieuse des femmes dans la nature ici : les pratiques, les luttes et les écrits écoféministes montrent une mobilisation conflictuelle, instable et renégociable, critique sur les ambiguïtés qu’elle peut recouvrir.

    S’adressant à un ensemble de problématiques de santé des femmes, les médecines naturelles convoquent elles aussi l’association entre femme et nature, mais elles la font basculer sur un versant essentialiste, et non critique. Très empreintes d’une pensée de la différence sexuelle, mettant l’utérus au centre de la vie psychique et subjective des femmes, elles ravivent l’idée tenace que les femmes sont plus « naturelles » que les hommes, qu’elles sont « naturellement spécifiques » pour le dire avec les mots de la sociologue Colette Guillaumin23.
    Sorcières naturopathes et autonomie féministe

    L’antagonisme est fort entre l’histoire des luttes féministes autour de la santé et le développement historique des médecines naturelles. Pourtant en Allemagne, des femmes ont créé un regroupement de naturopathes féministes, le réseau des Frauenweise, les « femmes sages24 ». En Suisse, le Dispensaire des femmes, un centre de santé autogestionnaire autour de la santé sexuelle et reproductive ouvert entre 1978 et 1987, a très tôt mis la naturopathie en pratique. Rina Nissim, membre du Dispensaire et militante du Mouvement de libération des femmes genevois, publie en 1994 Le Manuel de gynécologie naturopathique à l’usage des femmes chez la maison d’édition féministe Mamamélis. Ce manuel est une référence dans les groupes Santé-femmes25 et au-delà. Comment la naturopathie, doctrine et mystique de santé historiquement réactionnaire, aujourd’hui bien plus intégrée au marché du bien-être qu’au militantisme de la santé, a-t-elle pu croiser l’histoire du féminisme ?

    Figure centrale de cette jonction, Rina Nissim raconte cette réappropriation féministe de la naturopathie comme une façon hétérodoxe de pratiquer la doctrine sans hériter de ses aspects réactionnaires. Elle propose de redéfinir la santé des femmes en valorisant leur autonomie ; la promesse est séduisante.

    « Pour moi, ce qui est central c’est qu’on se réapproprie sa santé, qu’on ait envie de reprendre un petit peu les choses en main. Or, je prétends que la médecine par les plantes, la phytothérapie, c’est une chose que chacune peut se réapproprier, c’est du niveau de la cuisine. Si une femme ose mettre du romarin sur son plat pour le rendre plus digeste, si elle prend du bicarbonate de soude qu’elle met dans la fondue pour diminuer l’acidité de ce plat, je prétends qu’elle est à deux doigts de faire une recette populaire pour la toux de son fils et qu’il suffit de peu pour qu’elle fasse aussi une petite préparation pour elle-même. Alors, si on peut lui rendre accessible cette possibilité et en même temps l’aider à se rendre compte qu’un certain nombre de ses maladies sont liées à sa position sociale, à savoir à son oppression en tant que femme, si on arrive à lui faire prendre conscience de cela et qu’à la fois on lui donne un ou deux outils simples et efficaces, il peut se passer quelque chose de sensationnel. Et cela, c’est féministe. C’est le but de mon travail26. »

    Les luttes féministes sur la santé fabriquent des dispositions collectives : être indocile par rapport au contrôle autoritaire exercé par l’institution médicale, sentir le besoin de se réapproprier son corps, savoir qu’une connaissance empirique de soi est possible et peut aiguiller les choix de santé, avoir du goût pour l’expérimentation à plusieurs.

    La naturopathie réinventée de cette façon depuis le féminisme voudrait la placer comme un cadre qui favorise ces dispositions. Elle se définit comme une pratique empirique de soi : observer ce que ça fait de manger ceci, d’arrêter de manger cela, ce qui marche par rapport à un état, une souffrance physique ou psychique. La façon dont cette naturopathie féministe cherche à hacker sa propre doctrine réactionnaire peut être un malentendu fécond, une façon de la voler à sa propre histoire. Mais il faut mesurer le risque pris, et s’interroger honnêtement sur les bénéfices de cette confusion.

    Les positions de Rina Nissim résonnent avec ce qu’Ivan Illich appelle l’autonomie-santé, qui renvoie au fait de trouver les conditions d’une indépendance vis-à-vis du système médical et pharmaceutique industriel. Elle défend le projet d’une médecine populaire qui s’appuie sur les savoirs locaux et les relais féminins de transmission, pour bâtir une alternative à une médecine patriarcale. Savoirs et pratiques locales sont valorisées comme des viviers de pratiques alternatives supposées échapper « aux impasses et nuisances perçues dans la médecine officielle27 ».

    Ce féminisme de la santé met fondamentalement au centre la posture de santé et la responsabilité de l’usager·e. Et dans l’idée attrayante d’une santé qui passe par des comestibles et des gestes accessibles et quotidiens, la valeur que prend la nature tient à une promesse de simplicité. Or les pratiques thérapeutiques liées aux plantes et à l’alimentation sont extrêmement complexes à mettre en œuvre et à maîtriser. Plus critiquement encore, la plupart des gros enjeux de santé qui touchent les femmes et les minorités de genre, handicapées, malades chroniques, etc., ne peuvent pas être résolus par des moyens à portée de main. Tandis que la pandémie de Covid-19 a vu les femmes surexposées au risque de Covid long, les représentant·es des médecines naturelles valorisaient des solutions qui masquaient les enjeux vitaux et diffusaient des conceptions validistes et individualistes de la santé. L’éloge de l’autonomie par l’alternative peut s’articuler insidieusement à la destruction néolibérale du système de santé publique et au définancement d’associations de santé comme le Planning familial. Il fonctionne à merveille avec le marché du bien-être et la capture mercantile des vulnérabilités28.

    Une question forte demeure : quelle autonomie voulons-nous porter ? La valorisation du self-help, liant autonomie et pouvoir autour de sa propre santé, prend un sens particulier au sein des groupes Santé-femmes, qui portent une pratique féministe communautaire pensant ensemble santé individuelle et environnement sociopolitique. Le self-help réduit l’impuissance que charrient les problèmes de santé. Pour autant, il ne peut pas défaire seul l’association entre savoir et pouvoir que le corps médical monopolise et qui cimente son fonctionnement sexiste et patriarcal.

    Si les compositions politiques expérimentées dans l’autogynécologie et les groupes Santé-femmes sont un modèle d’autonomie, d’autres interprétations féministes et d’autres compositions politiques sont possibles et semblent même nécessaires. L’anthropologue mexicaine Denisse Guerrero Márquez, activiste au sein du collectif Nuestra Salud Feminista, propose de bâtir une épidémiologie féministe29 qui nous permettrait de penser les processus santé-maladie30 dans un cadre stratégique qui ne soit pas celui de l’alternative, mais celui d’une réappropriation féministe d’une science médicale pluralisée et conflictualisée. Un tel projet mettrait au centre d’autres questions : comment accéder à la littérature médicale et aux données scientifiques, nous former tout en travaillant à les mettre en perspective collectivement31 ?

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    Quelques ressources :

    « Ne plus subir le médical. Discussion avec des membres d’un groupe “Santé-femmes”, propos recueillis par Naïké Desquesnes, Z : Revue itinérante d’enquête et de critique sociale 2016 (n° 10), Éditions de la dernière lettre, p. 180-185 ; le documentaire Regarde, elle a les yeux grand ouverts de Yann Le Masson (1980). L’Auto-examen, un geste de santé, édité par le Centre de santé des femmes de Montréal (Éditions du remue-ménage),
    la brochure S’armer jusqu’aux lèvres à lire ici, et enfin l’ouvrage de Lucile Queré, Un corps à nous. Luttes féministes pour la réappropriation du corps, Presses de Sciences Po, 2023.

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    Notes :
    Cette histoire s’appuie sur la thèse de sociologie rédigée par Anahita Grisoni, « Sous les pavés, la terre : culte du bien-être et nouveaux métiers. La naturopathie en transformation à la conquête du marché », éditions EHESS, 2011. ↩
    Voir dans ce numéro l’entretien avec Hourya Bentouhami, « La nation est obsédée par la manière dont les gens mangent », p. 26, ainsi que Ni Dieu ni maître, ni viande ni alcool, p. 52. ↩
    Parmi eux, on peut citer Adolf Just, Louis Kuhne, Karl Wilhelm Diefenbach, Hugo Höppener ou encore Gustav Gräser, mais aussi Rudolf Steiner, le fondateur de l’anthroposophie. ↩
    Courant spirituel occidental apparu dans les années 1960, le New Age est un syncrétisme entre les spiritualités et médecines orientales, intégrant des éléments du bouddhisme et des médecines savantes, essentiellement chinoises et ayurvédiques reprenant les notions de réincarnation, de karma, de chakras et d’énergie. La médecine ayurvédique, originaire d’Inde, est fondée sur la théorie selon laquelle les maladies résultent d’un déséquilibre des forces vitales (prana), et vise à rétablir l’équilibre de l’organisme. ↩
    Nom donné aux diverses pratiques de santé qui impliquent l’usage de plantes. ↩
    La réflexologie est une pratique de santé utilisant le massage de zones censées correspondre à des organes ou fonctions physiologiques. L’iridologie est le nom d’une pratique fondée sur l’observation de l’iris. ↩
    Le causalisme suppose que nos symptômes résultent d’une cause qu’il faut considérer en priorité. Le vitalisme envisage la vie comme de la matière animée d’une force vitale. L’humorisme vient de la médecine d’Hippocrate qui envisage la santé comme variant selon l’équilibre des humeurs (le sang, la bile, l’atrabile, la lymphe). Les thérapies holistiques prétendent soigner en tenant compte de la « globalité de l’être humain ». ↩
    L’hydrothérapie désigne un ensemble de pratiques qui mobilisent l’eau, le bain dérivatif ou le bain de siège. L’héliothérapie prône l’exposition corporelle totale à la lumière du soleil pour guérir les maladies. ↩
    « Naturopathie et écofascisme. Quand l’extrême-droite se mêle de santé et d’environnement », Ruptures, printemps 2007. ↩
    Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, côté-femmes éditions, 1992, p.61. ↩
    On peut citer plusieurs de ces figures charismatiques à la tête de modèles économiques juteux. Irène Grosjean prône le bain de siège, l’alimentation crue, les purges, le jeûne en même temps que les thérapies de conversion, et responsabilise les femmes des violences sexistes et sexuelles qu’elles subissent. Thierry Casasnovas tient des positions masculinistes hostiles aux droits reproductifs, et désinforme au sujet de la contraception et de l’avortement. Le collectif l’Extracteur mène une veille sur ces réseaux traditionalistes, voir le site du collectif . ↩
    Voir la BD Mediator – Un crime chimiquement pur d’Irène Frachon, Éric Giacometti et François Duprat. Delcourt, 2023. ↩
    Voir le livre Pilules roses de Juliette Ferry-Danini sur le Spasfon, majoritairement prescrit aux femmes sans qu’aucun résultat clinique n’ait été prouvé. ↩
    Isabelle Stengers et Philippe Pignard, La Sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, La Découverte, 2005. ↩
    Susan Sontag, La Maladie comme métaphore, Christian Bourgois, 2009. ↩
    Le sociologue Gilles Tétart décrit la valeur de certains aliments, comme le miel ou la gelée royale, perçus comme pouvant rendre le corps plus vivant. Voir « Consommer la nature et parfaire son corps. Les produits apicoles », Études rurales, 165-166, 2003, p. 9-31. ↩
    Trouble alimentaire caractérisé par une volonté obsessionnelle d’ingérer une nourriture saine et le rejet systématique des aliments perçus comme malsains. ↩
    Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Entremonde, 2014 ; Barbara Ehrenreich et Deirdre English, Sorcières, sages-femmes et infirmières. Une histoire des femmes et de la médecine, éd. Cambourakis, 2015 [1976 ↩
    L’autogynécologie recouvre un spectre de pratiques qui va de la gynécologie médicale – contraception, traitement de pathologies gynécologiques, dépistage du cancer du sein par l’autopalpation, avortement, traitement de la ménopause, sexualité – à la réappropriation du corps et des représentations qui y sont liées. ↩
    Un groupe féministe l’a tout récemment repris et réécrit. Notre corps, nous-mêmes, Hors d’atteinte, 2020. ↩
    Le collectif Stop-VOG anime aujourd’hui cette lutte en levant le silence autour des violences commises par le médecin Émile Daraï, officiant à l’hôpital Tenon. Leur site. ↩
    Expression utilisée par Émilie Hache, dans Reclaim, Anthologie de textes écoféministes, Cambourakis, 2016, p. 25. ↩
    « Du fait que les femmes sont une propriété matérielle concrète, se développe sur elles (et contre elles) un discours de la Nature. On les crédite (comme le croient certaines optimistes), on les accuse (en fait) d’être des êtres naturels, immergés dans la Nature et d’être mues par elle. Des choses vivantes, en quelque sorte. », ibid., p. 80. ↩
    À retrouver ici. ↩
    Groupe de femmes se réunissant afin de mieux connaître leur corps, prendre soin de leur santé et trouver plus d’autonomie, fabriquant ce faisant une auto-expertise collective. ↩
    Catherine Fussinger, Séverine Rey et Marilène Vuille, « S’approprier son corps et sa santé. Entretien avec Rina Nissim », Nouvelles Questions féministes, no 25, Éditions Antipodes, 2006, p. 98-116. ↩
    C’est une expression du collectif Cabrioles. Voir « L’autodéfense sanitaire. Entretien avec le collectif Cabrioles », propos recueillis par Aliènor Bertrand, Patrick Giraudoux et Arnaud Macé dans Les Temps des pandémies, Belin, 2023. ↩
    Nicolas Marquis, Du bien-être au marché du malaise, Presses universitaires de France, 2014, et Katie Thornton, « L’industrie des médecines alternatives voit dans le Covid long une opportunité commerciale », disponible ici. ↩
    Denisse Guerrero Márquez, « Approches théoriques et conceptuelles pour une épidémiologie féministe », traduction effectuée par le collectif Cabrioles, à lire ici ↩
    Expression utilisée par Denisse Guerrero Márquez. ↩
    Un grand merci au collectif Cabrioles dont je reprends ici les pistes et questions posées.

    https://www.jefklak.org/errances-paramedicales

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    déjà signalé ici par @lyco :
    https://seenthis.net/messages/1103951

    • #Anthroposophie et #écofascisme, par #Peter_Staudenmaier

      L’anthroposophie est la religion ésotérique fondée par #Rudolph_Steiner dont les avatars tentaculaires et pseudo-scientifiques infiltrent aussi bien le tissu institutionnel et politique de l’écologie que les milieux de l’agriculture, éducation et médecine alternatives. Son histoire est indissociable du #totalitarisme_raciste.

      Historien et écologiste social, engagé dans le mouvement anarchiste, le mouvement vert, et le mouvement coopératif aux États-Unis et en Allemagne, Peter Staudenmaier est professeur à l’université de Marquette (Wisconsin).

       » En juin 1910, Rudolf Steiner, le fondateur de l’anthroposophie, commença une tournée d’exposés en Norvège par une conférence devant un public nombreux et attentif. Le cycle de conférences était intitulé « La mission des âmes nationales en relation à la mythologie germano-nordique ». Dans les conférences d’Oslo, il présenta sa théorie des « âmes de peuple » ou « nationales » (#Volksseelen en allemand, la langue natale de Steiner) et accorda une attention particulière aux questions mystérieuses de « l’#esprit_nordique ». Les « #âmes_nationales » de l’Europe du Nord et Centrale appartiennent, expliqua Steiner, aux peuples « germano-nordiques », le groupe ethnique le plus spirituellement avancé du monde, qui avait été à l’avant-garde de la plus élevée des cinq « races- racines » historiques. Cette cinquième race-racine supérieure, raconta Steiner à ses auditeurs d’Oslo, était bien sûr la race « #race_aryenne ».

      Si cette cosmologie particulière semble étrangement similaire aux mythes teutons de Himmler et Hitler, la ressemblance n’est pas fortuite. L’anthroposophie et le national socialisme ont tous deux des racines profondes dans la confluence des nationalismes, populismes de droite, romantismes proto-environnementalistes, et #spiritualismes_ésotériques qui caractérisaient une grande partie de la culture allemande et autrichienne à la fin du dix-neuvième siècle. Mais le lien entre la pseudo-religion stratifiée racialement et la montée des nazis va bien au-delà de simples parallèles philosophiques. L’anthroposophie a eu une influence concrète sur l’« aile verte » du #fascisme allemand. En outre, la politique réelle de Steiner et de ses disciples a toujours montré une ligne profondément réactionnaire.

      Pourquoi l’anthroposophie, en dépit de ses éléments racistes évidents et son passé de compromission, continue-t-elle à jouir d’une réputation progressiste, tolérante, éclairée et écologique ? Les détails des enseignements de Steiner ne sont pas bien connus en dehors du mouvement anthroposophique, et dans ce mouvement la longue histoire de l’implication idéologique dans le fascisme est en général refoulée ou carrément niée. De plus, de nombreux anthroposophes ont individuellement gagné du respect pour leur travail dans l’éducation alternative, dans l’agriculture biologique, et dans le mouvement écologiste. Néanmoins, il est regrettable que la collaboration anthroposophique avec une racine spécifiquement “écologiste” du fascisme persiste au XXIe siècle.

      Les groupes anthroposophiques organisés sont souvent mieux connus à travers leur vaste réseau d’institutions publiques. Les plus populaires d’entre elles sont probablement le mouvement des #écoles_Waldorf, avec des centaines d’écoles dans le monde, suivi par le mouvement d’#agriculture_biodynamique, qui est particulièrement actif en Allemagne et aux États-Unis. D’autres entreprises anthroposophiques bien connues comprennent les produits cosmétiques et pharmaceutiques #Weleda et le label #Demeter pour les produits alimentaires sains. La communauté nouvel-âge de #Findhorn en Écosse possède aussi une forte composante anthroposophique. Les anthroposophes ont joué un rôle important dans le développement des #Verts allemands et l’ancien ministre de l’intérieur allemand, #Otto_Schilly, un des plus importants fondateurs des Verts, est un anthroposophe.

      Compte tenu de cette vaste visibilité publique, il est peut-être surprenant que les fondements idéologiques de l’anthroposophie ne soient pas mieux connus. Les anthroposophes eux-mêmes, cependant, considèrent leur doctrine hautement ésotérique comme une « #science_occulte » propre à une élite éclairée spirituellement. Le nom même d’anthroposophie suggère à beaucoup d’étrangers une orientation humaniste. Mais l’anthroposophie est à bien des égards une vision du monde anti-humaniste, et des humanistes comme Theodor Adorno et Ernst Bloch s’y sont opposés dès le début. Son rejet de la raison au profit de l’expérience mystique, sa subordination des actions humaines à des forces surnaturelles, et son modèle complètement hiérarchisé du développement spirituel, tout cela montre que l’anthroposophie est contraire aux valeurs humanistes. »

      https://www.ccmm.asso.fr/anthroposophie-et-ecofascisme-par-peter-staudenmaier
      #ésotérisme #racisme #humanisme

      Le texte téléchargeable en pdf :
      https://jf.bizzart.biz/ArticlesPDF/PS_EcofascismeV2.pdf

  • Opinion | The Reason Gen Z Isn’t Dating - The New York Times
    https://www.nytimes.com/2026/03/03/opinion/gen-z-dating-clavicular.html

    Toujours intéressant de lire les bêtises d’extrême droite concernant la jeunesse. C’est plein de clichés, mais ça donne l’apparence du réel.

    Christine Emba is a senior fellow at the American Enterprise Institute.

    Multiple studies show that young people aren’t dating, having sex or forming partnerships. A recent survey of young adults from the Institute for Family Studies and Brigham Young University’s Wheatley Institute found that only 30 percent of its respondents were actively dating, despite about half of them indicating that they were interested in finding a relationship. They cited a lack of confidence in what the researchers termed “dating efficacy”: Fewer than 40 percent believed themselves to be attractive to potential partners or felt comfortable discussing their feelings with them. Only around a quarter felt confident in approaching a potential partner or in their ability to stay positive after a dating setback — a rejection, a bad date or a breakup. If trends continue, one in three adults currently in their 20s will never marry, contributing to an epidemic of loneliness that is already generationally acute.

    For younger adults, romance has turned into something to be debated, theorized and optimized for but not actually engaged in. As Gen Z retreats into itself while pretending to focus on the other, the delta between the sexes grows wider.

    #GenZ#Incels #Extrême_droite #Anti-féminisme #Solitude

  • Au pays des enfants interdits

    Dans l’ombre de l’histoire suisse : le chapitre méconnu des enfants cachés des saisonniers. Plongez dans la part méconnue de la politique migratoire suisse. Entre 15’000 et 50’000 enfants de saisonniers ont vécu dans la clandestinité en Suisse jusqu’en 2002, une période sombre et oubliée.

    https://www.playsuisse.ch/fr/show/2271040
    #film #documentaire #film_documentaire
    #peur #enfants_du_placard #saisonniers #clandestinité #permis_de_séjour #Suisse #ennui #monotonie #immigrés_italiens #police_des_étrangers #délation #travailleurs_étrangers #expulsions #internat #Domodossola #racisme #solitude #contrôle_médical #logement #baraquement #mal_du_pays #tristesse #regroupement_familial #surpopulation_étrangère #James_Schwarzenbach #Fremdüberfremdung #initiatives_Schwarzenbach #reconnaissance

    • #Bambini_proibiti

      Nel 1924 la Società delle Nazioni Unite redige la Dichiarazione dei diritti del fanciullo in cui sono sanciti i diritti di cui ogni bambino, senza alcuna distinzione o discriminazione, deve godere. Il documento fu stilato in Svizzera , a Ginevra. Proprio in Svizzera, soprattutto a partire dal secondo dopoguerra fino agli anni ’80, esisteva una categoria di bambini sistematicamente esclusa da questi diritti.

      E non solo. Per le autorità, semplicemente questi bambini non esistevano, o non avrebbero dovuto esistere. Erano i figli degli stagionali, dei lavoratori stranieri che, avendo un permesso di soggiorno limitato alla stagione lavorativa (nove mesi), non avevano diritto al ricongiungimento familiare. I genitori li portavano in Svizzera, clandestinamente oppure con un permesso turistico di tre mesi, ma spesso questi mesi si prolungavano fino a diventare lunghi anni, infanzie e adolescenze passate in poveri appartamenti senza fiatare per interi giorni, in silenzio, senza giochi e senza i compagni, ma con l’angoscia di una fanciullezza strappata via. Nel suo libro Bambini proibiti, Marina Frigerio Martina ne racconta le storie attraverso i racconti dirette di chi le ha vissute.

      Le testimonianze raccolte fanno riferimento a situazioni tra loro diverse, ma tutte segnate dal trauma di un’infanzia resa difficile dalla separazione, dalla solitudine, dalla clandestinità. Con il passare del tempo, la percentuale di stagionali tra i lavoratori immigrati è diminuita e le restrizioni per l’ottenimento di un permesso si sono allentate. D’altra parte, all’applicazione delle norme è sempre stata sottoposta ad una certa arbitrarietà: alcuni cantoni erano meno rigidi di altri, c’erano funzionari più severi e altri più comprensivi, un vicino poteva determinare la disgrazia di una famiglia con una denuncia, oppure offrire sostegno e collaborazione preziosi.

      Non di rado il destino di una famiglia e dei suoi membri dipendeva in larga parte dal caso e dalla fortuna, cosicché le esperienze di vita susseguitesi nel corso dei decenni risultano assai diversificate; a storie di dolore e lontananza si affiancano esempi di integrazione riuscita e di affermazione esistenziale e professionale negli ambiti più vari.

      In genere coloro che offrono la propria testimonianza mostrano di aver superato il trauma o, quanto meno, di essere riusciti a metterlo da parte per dar spazio a nuove vite, fatte di lavoro, figli, nipoti…insomma, vite normali. Eppure, in un modo o nell’altro, nel profondo di sé, continuano a portare il segno di lunghi anni trascorsi nel desiderio e nella speranza di raggiungere un giorno quelle vite normali che a loro, figli di stagionali, erano negate.

      Ancora in anni recenti affrontare questi discorsi in certi ambienti poteva essere difficile per motivi di ordine diverso: la tendenza, da parte delle autorità, a minimizzare la questione (talvolta persino il negazionismo), il dolore ancora troppo forte di esperienze vissute in prima persona, il timore di mettere in pericolo i casi residuali di clandestinità tuttavia ancora presenti, ma, soprattutto, una diffusa volontà di rimozione. Tutto questo ha come effetto una coscienza collettiva ancora poco informata.

      Il grave rischio che può seguirne è quello di ricadere in errori del passato, sebbene in diverse circostanze storiche. Anche perché il principio secondo cui la politica migratoria elvetica va adeguata ai bisogni dell’economia, cui era ispirato lo “statuto dello stagionale”, è tuttora presente nella legge.

      Il libro della Frigerio dovrebbe bastare, da solo, a far riflettere sulle conseguenze di un assetto giuridico che anteponga i bisogni del sistema economico a quelli dell’uomo e alla sua dignità. Le storie raccontate sono storie difficili, esistenze di famiglie unite nella durezza di una vita in terra straniera, o sofferenti per la lontananza e la separazione.

      In ogni caso, sono storie intessute della più autentica umanità che, in considerazione dei continui mutamenti sociologici, oggi più che mai hanno molto da insegnare.

      https://www.italoeuropeo.com/2014/03/17/bambini-proibiti-un-libro-di-marina-frigerio-martina
      #livre #Marina_Frigerio_Martina

  • « L’#IA_conversationnelle devient chaque jour plus influente dans la vie de nos adolescents »

    Face au développement fulgurant des « #compagnons_IA », avec qui des ados développent des relations d’#amitié ou d’#amour, Mathias Dufour, fondateur du groupe de réflexion #LePlusImportant, réclame, dans une tribune au « Monde », l’application d’une logique de #précaution pour ces #cerveaux en développement, et la mise en place de #garde-fous.

    L e débat sur les effets des écrans sur les jeunes, comme leur régulation, est aujourd’hui largement focalisé sur les réseaux sociaux. Or, pendant ce temps, une révolution silencieuse est en cours : les intelligences artificielles (IA) conversationnelles pénètrent l’#intimité des adolescents, sans cadre ni vigilance.

    Nos ados ne sont plus seulement exposés à des vidéos virales. Ils parlent à des IA qui, mémorisant les détails personnels, les écoutent, leur répondent, les soutiennent. Ils échangent avec elles de façon fluide, personnalisée et empathique, et même s’y attachent, parfois profondément. C’est le cas avec les IA génératives classiques, comme ChatGPT, mais aussi avec des plateformes dites « de compagnons IA », comme #Replika, qui permettent de « personnaliser » son IA partenaire et lui donner une #voix, un #prénom, une #personnalité.

    La diffusion de ces applications est fulgurante. Selon une enquête de l’association Common Sense Media parue le 16 juillet, près des trois quarts des adolescents américains déclarent avoir utilisé un #compagnon_émotionnel basé sur l’IA – un #chatbot simulant une relation amicale, amoureuse, voire sexuelle. Près de la moitié y recourent régulièrement. Inexistantes il y a trois ans, ces IA font déjà partie du quotidien le plus intime des adolescents.

    Illusion d’une relation sûre

    L’IA conversationnelle est conçue pour capter l’attention des utilisateurs et pour maximiser le temps qu’ils y passent. Comme les réseaux sociaux. Elle en diffère en ce qu’elle donne l’illusion d’une relation sûre et bénéfique. Comment ne pas apprécier sa disponibilité permanente, son aide rassurante, son #soutien inconditionnel ?

    Notre tendance à l’#anthropomorphisme nous pousse, inconsciemment, à traiter l’IA comme un humain, et donc à nouer des liens avec elle. Cela la rend plus insidieuse : parce qu’elle parle « #comme_un_humain », on oublie qu’elle n’en est pas un. Parce qu’elle simule le soutien, l’amitié, l’amour, on lui prête des #émotions qu’elle n’a pas. Parce qu’elle est si empathique, elle ne peut être que bienfaisante.

    Le suicide, en février 2024, d’un adolescent américain de 14 ans, #Sewell_Setzer, à la suite d’une #relation_affective avec un chatbot à l’insu de ses parents, a sonné comme une tragique alerte. Sewell a semblé voir la mort comme un moyen de rejoindre sa compagne virtuelle, nommée Daenerys Targaryen, d’après le personnage de la série audiovisuelle Game of Thrones.

    Le New York Times, le 23 octobre 2024, a reproduit leur ultime dialogue : « Viens me rejoindre dès que tu peux, mon amour », demanda le bot. « Et si je te disais que je peux venir tout de suite ? », répliqua Sewell. « Fais-le s’il te plaît, mon cher roi », répondit le bot. L’adolescent lui dit qu’il le ferait, puis il mit fin à ses jours. Un procès est en cours. Et, mardi 26 août, une plainte, la première connue, a été déposée contre #OpenAI après le suicide d’un adolescent lié à #ChatGPT.

    Le cas de Sewell Setzer est extrême, mais la tendance des IA conversationnelles à dire aux utilisateurs ce qu’ils ont envie d’entendre, plutôt que la vérité, peut renforcer leur biais de confirmation et les isoler. Chez les adultes, l’utilisation de compagnons IA semble liée à un risque plus élevé de #dépression et à un sentiment accru de #solitude. Peut-il en être autrement chez les plus jeunes ?
    Les IA conversationnelles sont des technologies à effet psychique. Plus les échanges durent, plus les risques pour leurs utilisateurs de distorsions dans leur #perception_de_la_réalité – ce qu’on appelle l’effet « #psychose_de_l’IA » – sont élevés. Or, les adolescents, dont le cerveau et la #maturité_affective sont encore en pleine évolution, en particulier en matière de #régulation_émotionnelle, contrôle des #impulsions et l’évaluation des #risques, sont particulièrement influençables.

    Recours thérapeutique sans garde-fou

    De surcroît, l’IA conversationnelle est désormais utilisée par des dizaines de millions de personnes pour évoquer leur #santé_mentale. La moitié des Américains qui ont des problèmes de santé mentale et ont recours à l’IA conversationnelle le font à des fins thérapeutiques, consultant des chatbots comme de vrais professionnels de santé. C’est aussi le cas chez les #ados. Or, si les premières études montrent des résultats parfois positifs, il arrive à ces IA de donner de #mauvais_conseils, parfois directement nuisibles, y compris à des ados. De plus, le recours à l’IA peut retarder, voire éviter, celui à d’authentiques professionnels.

    Peut-on d’un côté réguler de manière stricte la formation et les pratiques des professionnels en psychiatrie et psychologie, et de l’autre laisser les adolescents en tête-à-tête sans garde-fou avec des substituts algorithmiques ? Face à des IA optimisées pour capter l’attention, il ne serait ni juste ni réaliste de confier la santé mentale de millions d’adolescents à la seule vigilance parentale.

    Même si les conséquences néfastes ne concernent qu’une très faible part des utilisateurs, les plus à risque sont les personnes déjà en difficulté, et, à l’échelle de générations entières, c’est un nombre considérable de vies qui peuvent être affectées.

    Nous n’accepterions jamais une diffusion de masse de médicaments auprès des mineurs sans preuves d’innocuité, garde-fous et suivi. Appliquons donc une #logique_de_précaution à ces cerveaux en développement, et traitons les IA conversationnelles comme un enjeu de #santé_publique.

    Faisons avec elles ce que la santé publique sait faire : prévenir, tester, encadrer, surveiller. Portons ce débat dans la sphère publique. Finançons des études, accélérons la recherche interdisciplinaire pour comprendre les effets de ces IA sur nos enfants. Outillons les ados et les parents. Cherchons des cadres appropriés, comme des seuils d’âge, des chartes de conception, des mécanismes de supervision, des dispositifs d’accompagnement médical.

    L’IA conversationnelle est un interlocuteur invisible, mais qui devient chaque jour plus influent dans la vie de nos adolescents. Mobilisons-nous, tant qu’il est encore temps, pour leur permettre de l’utiliser sans danger et en démultiplier les effets positifs.

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/01/l-ia-conversationnelle-devient-chaque-jour-plus-influente-dans-la-vie-de-nos
    #intelligence_artificielle #AI #conversation #IA #adolescents #jeunes #influence #empathie

  • La #migration est un #fait_social_total

    Parti pris · Omniprésente dans le paysage audiovisuel et les discours politiques, la question de l’immigration est sans conteste l’#obsession du #complexe_politico-médiatique français. Mais les deux visions principales qui s’affrontent – à #droite et à #gauche – pêchent considérablement par #distorsion et #omissions et peinent à embrasser la #dimension_globale de ce fait social.

    Si l’entrée de l’immigration dans le #débat_public fut progressive, on peut considérer comme un premier tournant les #agressions_racistes de #1973 et leur #médiatisation. En effet, le sujet va gagner en #visibilité à partir de ces événements et de leurs conséquences politiques, bien avant, comme on peut le lire parfois, la percée du #Front_national, au milieu des années 1980, et son affrontement avec les mouvements antiracistes.

    L’occasion est alors donnée aux immigrés de se présenter à la société française et de raconter leurs #conditions_de_travail et de vie. C’est aussi une opportunité, pour la société française, de débattre d’un sujet qui ne quittera plus les champs médiatique et politique, au point d’éclipser toutes les autres préoccupations citoyennes et même de les absorber, puisque le traitement qui en est fait suggère insidieusement sa responsabilité dans tous les #problèmes_sociaux.

    Si l’on peut penser que la surreprésentation de la question de l’immigration est imputable aux exigences et aux intérêts propres au secteur des médias, au vu de l’appétence de ces derniers pour les polémiques, on est bien en peine de justifier son #omniprésence dans le #discours_politique qui en a fait un #enjeu_électoral majeur. Cette évolution du #débat, en ampleur et en intensité, s’est accompagnée d’une #polarisation de plus en plus marquée et de la résurgence d’un #racisme_décomplexé, qui dénonce l’immigration comme un #poids pour le pays d’accueil et n’est contré que par une #rhétorique utilitariste qui associe immigration et #bénéfices_économiques.

    « #Grand_remplacement », « #invasion_migratoire » et « #submersion_migratoire »

    Porté par la droite et l’#extrême_droite, mais pas seulement, ce discours raciste développe l’idée que l’immigration représente non seulement une #charge_sociale, mais aussi une #menace_identitaire et sécuritaire pour les Français. Les immigrés sont ici présentés comme des individus #indésirables et en surnombre – on parle de « grand remplacement », d’« invasion migratoire » et de « submersion migratoire » – qui menaceraient la #sécurité et l’#identité nationales. L’argumentaire principal mobilisé pour défendre cette thèse est l’#incompatibilité des caractéristiques culturelles et religieuses des populations immigrées avec les valeurs de la #République, avec une focalisation sur l’#islam. Ce discours prône ouvertement l’arrêt des flux migratoires et même la possibilité du retour dans le pays d’origine. Sauf que…

    Lorsqu’il s’agissait de répondre à un besoin de #main-d’œuvre et d’abaisser les #coûts_du_travail, la droite, de connivence avec le #patronat, était favorable à l’immigration, notamment dans les années 1960, lorsque les constructeurs automobiles et les patrons des mines recrutaient massivement dans les pays du Maghreb. Ou encore au début des années 2000, lorsque le discours gouvernemental a fait de « l’#immigration_choisie » un leitmotiv. Aujourd’hui encore, cette pratique est maintenue et « protégée » parce que voulue par les élites économiques, bien que décriée sur les plateaux télévisés.

    De l’autre côté du spectre politique, l’argument utilitaire est mobilisé pour défendre les populations immigrées. Il est de plus en plus porté par la gauche, qui aime à rappeler la contribution des étrangers pendant la Grande Guerre et la Seconde Guerre mondiale ainsi que dans les #mines, les #usines et sur les grands #chantiers portés par le développement de l’#industrialisation, et qui souligne aujourd’hui le rôle des #médecins_étrangers dans le maintien du système de #santé_publique. Discours utilitariste donc (qui s’appuie sur les résultats de recherches en sciences économiques et en démographie conduites notamment par l’OCDE, la Banque mondiale et le FMI) mais qui est présenté comme humaniste par ses tenants, qui mettent en avant la #solidarité avec les immigrés et défendent une politique de #régularisation des #sans-papiers.

    Justifier le jeu du #capitalisme

    Ce discours est apprécié par la population concernée et il est souvent et naïvement repris par elle, puisqu’elle y trouve une justification à sa présence, au point de faire son totem de cette phrase qu’on entend souvent dans les bouches d’immigrés : « On travaille. » Mais la gauche dénie ici le fait que l’importation de populations étrangères dévalue les #classes_populaires (son principal électorat), qui se sont d’ailleurs progressivement détournées d’elle. En effet, valoriser la #participation des immigrés revient à justifier le jeu du capitalisme, qui utilise la #concurrence entre travailleurs et l’importation de main-d’œuvre pour casser les grèves, baisser les #salaires et ne pas améliorer les conditions de travail.

    Autrement dit, lorsqu’une partie de la gauche renonce à sa position historique sur la #régulation de l’immigration, elle protège ce que #Karl_Marx qualifie de « secret grâce auquel la classe capitaliste maintient son #pouvoir ». Elle devient dès lors ce que le sociologue #Ramón_Grosfoguel appelle une #gauche_impérialiste, dans le sens où « elle construit un #projet_politique où elle ne demande qu’à améliorer sa situation à l’intérieur des murs [frontières], à l’intérieur des espaces impérialistes, sans les remettre en cause, sans problématiser la #domination que ce #système-monde exerce sur les habitants à l’extérieur des murs [frontières]… Elle ne remet pas en question les #structures_de_pouvoir qui produisent le #pillage et l’#appauvrissement de la grande majorité de la population mondiale, qui vit juste à l’extérieur des murs et est soumise aux formes les plus despotiques, les plus appauvries et les plus violentes de l’accumulation du capital ». Pire, dans une démarche paternaliste, elle appelle à renforcer l’#aide_publique_au_développement au lieu de militer pour la #désimpérialisation.

    Dans les deux discours présentés ci-dessus, il y a des omissions et des distorsions si considérables qu’elles altèrent complètement l’appréhension du sujet de l’immigration. Il s’agit également de discours prisonniers de leurs points de vue et de leurs antagonismes réciproques, jusqu’à donner parfois l’impression qu’ils se définissent non pas en fonction des besoins de la réalité et des idées qu’ils défendent mais bien en réaction l’un à l’autre. À cela s’ajoute le fait que l’immigré est systématiquement abordé comme #objet et non comme #sujet, ce qui contribue à normaliser une #pensée_impérialiste qui ne participe qu’à stigmatiser les populations immigrées et à les dépouiller de leur #agentivité.

    Les trois quarts des migrations africaines sont intracontinentales

    Il s’agit d’un double phénomène : émigration-immigration. Toute étude ou tout discours qui ferait l’économie de l’un se condamnerait à l’incompréhension de l’autre, car l’un et l’autre sont les deux faces d’une même pièce. On comprend donc qu’une réflexion sur les conséquences de l’#immigration dans les pays d’arrivée doit nécessairement et impérativement s’accompagner d’une réflexion sur les #causes de l’#émigration dans les pays de départ.

    Une mise en perspective plus large permettra donc de montrer que les migrations ne concernent pas seulement les pays occidentaux – il s’agit d’un phénomène mondial –, voire qu’ils ne sont concernés que dans une moindre mesure, puisque les trois quarts des migrations africaines, par exemple, sont intracontinentales. Cela permettra également de jeter la lumière sur les problèmes réels ou supposés qui poussent des personnes du Sud à affluer en masse vers le Nord (pauvreté, conflits armés, accroissement démographique…), ainsi que sur les problèmes réels ou supposés qui poussent l’Occident à recruter des étrangers (déclin démographique, pénurie de main-d’œuvre, déserts médicaux…).

    Cette approche, qu’on pourrait qualifier de globale, est cruciale, parce qu’elle permet de démontrer combien une réflexion intramuros est vouée à l’échec, la seule manière de comprendre et de gérer la question migratoire étant d’établir un dialogue bilatéral, qui implique non seulement les pays d’émigration et les pays d’immigration mais aussi les populations migrantes et les sociétés d’accueil.

    L’immigration en #France est liée à l’#histoire_coloniale

    Il est aussi nécessaire de prendre en considération le rôle de l’histoire coloniale (esclavage, mobilisation militaire forcée et recrutement de travailleurs dans les colonies) dans la création des schémas migratoires ainsi que les rapports de force qui existent entre pays anciennement colonisateurs et pays anciennement colonisés. En effet, l’histoire de l’immigration en France est fondamentalement liée à l’histoire coloniale qui l’a créée, ce qui implique que, pour comprendre les migrations aujourd’hui volontaires, il est essentiel de revenir sur les #migrations_forcées dans les anciennes colonies, puisqu’elles ont des trajectoires identiques mais surtout qu’elles obéissent d’abord et avant tout aux besoins des pays occidentaux.

    Qualifiée comme telle – parce que c’est ce qu’on veut voir en elle, ce qu’on aimerait qu’elle soit et qu’elle le demeure –, l’#immigration_de_travail est une expression qui porte en elle un refus : regarder l’immigré autrement que comme un agent au service du capital, un corps au service des possédants. Or l’immigré est une personne, qui vient avec son histoire, sa religion, sa langue, sa façon d’être au monde, ses représentations et ses croyances, bref sa #culture. Il vient également avec ses besoins et ses aspirations : se marier, se perpétuer et vivre auprès de sa famille. Pourtant, et alors que, comme l’écrit le sociologue et non moins émigré-immigré #Sayad_Abdelmalek, « la chose était prévisible dès le premier acte d’immigration », tout semble se réaliser, du moins dans un premier temps, dans une logique du #provisoire.

    Ce sont là les #illusions qui accompagnent le phénomène migratoire, très bien expliquées par Abdelmalek Sayad. « L’image de l’émigration comme “#rotation” continuelle exerce sur chacun un fort pouvoir de séduction : la société d’accueil a la conviction de pouvoir disposer éternellement de #travailleurs […] sans avoir pour autant à payer (ou fort peu) en problèmes sociaux ; la société d’origine croit pouvoir se procurer de la sorte et indéfiniment les ressources monétaires dont elle a besoin, sans qu’il résulte pour elle la moindre altération ; les émigrés sont persuadés de s’acquitter de leurs obligations à l’égard de leur groupe […] sans avoir pour cela le sentiment de se renier. »

    L’illusion du provisoire

    C’est cette triple fonction des illusions qui maintient la notion de provisoire et lui donne une place centrale dans les #imaginaires de chacun, malgré sa mise en défaut par la réalité. C’est-à-dire, même après que le turnover a été révolu, que les séjours de travail se sont allongés jusqu’à devenir quasi permanents (transformant radicalement les rapports aux groupes d’appartenance et au #pays_natal), que les profils et les trajectoires migratoires se sont complexifiés, et que l’immigration de travail s’est transformée en #immigration_familiale, puis en #immigration_de_peuplement. La notion de provisoire est une consolation pour l’émigré face à sa désertion, pour la société d’origine face à sa désintégration et pour la société d’accueil dans son rêve de purification.

    La #délocalisation d’une partie de la société vers un autre pays, comme l’entretien de relations sociales et affectives entre ceux qui partent vivre à l’étranger et ceux qui restent dans le pays natal, semble créer une route qui grandit en même temps que la communauté d’expatriés. L’existence d’une solidarité intracommunautaire semble également faciliter, quand elle ne l’encourage pas directement, le passage à l’acte. En effet, l’idée de trouver des compatriotes ou même des membres du cercle familial (qui peuvent aider financièrement et psychologiquement) rassure le candidat à l’émigration sur la faisabilité de son #projet_migratoire et elle atténue sa peur de la #solitude et de l’#isolement. C’est ce qui explique le fait qu’on retrouve dans des villes et des quartiers à fortes densités immigrantes toute une communauté d’immigrés souvent originaires d’une même région et ayant parfois des liens de parenté.

    Les coûts importants des procédures administratives pour les demandes de visa et le pourcentage très élevé de refus dans certains pays (plus de 50 % en Algérie) rendent la voie légale souvent inaccessible. Le recours à la #clandestinité devient une possibilité de dépasser ces #blocages. En effet, traverser la Méditerranée dans une embarcation et franchir la frontière illégalement est une option choisie par des milliers de personnes chaque année, malgré les #risques et malgré les actions de prévention et de lutte contre la migration illégale.

    Maintenir coûte que coûte une #hiérarchie_sociale

    Ce qu’on peut relever du débat tel qu’il se présente aujourd’hui autour de la migration, c’est qu’elle est posée comme problème pour certaines populations et pas pour d’autres. Par exemple, en France ou en Allemagne, les réfugiés syriens ou afghans ne sont pas perçus comme les réfugiés ukrainiens. Le #traitement_médiatique qui leur est réservé n’est pas le même, pas plus que les dispositions prises pour leur #accueil et leur #insertion.

    Cet exemple permet d’inscrire la question dans le tableau plus large de la migration des pays du Sud vers les pays du Nord. Cette migration a ses spécificités et ses problématiques propres et elle ne saurait être confondue avec les mobilités intra-européennes ou euro-australo-américaines, par exemple, qui ne sont pas source de tensions, les populations qui en sont issues étant considérées comme assimilables, sinon semblables. Il n’en a pas toujours été ainsi. On se souvient du racisme envers les Bretons à Paris, des Britanniques envers les Irlandais, des Français envers les Italiens, les Espagnols, les Portugais…

    Ainsi posée, c’est la question du #racisme qui émerge comme point nodal de la migration, considérée par les uns comme phénomène social et par les autres comme problème social. Cette discrimination, qui a longtemps trouvé sa justification dans la #théorie_des_races et l’#infériorité_biologique supposée des uns par rapport aux autres, est remplacée, depuis la Seconde Guerre mondiale, par un #racisme_culturel, c’est-à-dire par un ensemble de pratiques et de discours dans lesquels la culture de certains groupes sociaux (généralement racisés) est essentialisée et infériorisée, l’objectif étant toujours le même : maintenir coûte que coûte une hiérarchie sociale.

    Faire l’impasse sur le #système-monde

    Penser l’État-nation dans un contexte d’#interdépendance_internationale est une ineptie, tout comme l’est le fait de chercher à préserver les intérêts d’un État ou à établir un #ordre_national plus juste dans un monde ravagé par les injustices, où l’on assiste au pillage des richesses humaines et naturelles par des multinationales occidentales ; un monde où rien ne protège les plus démunis de la prédation des États les plus puissants, qui se maintiennent par une #force_de_travail bon marché et des #matières_premières bradées. En effet, dans ce marché international qu’est devenu le monde et qui est régi par les intérêts économiques du capital et ses injonctions, le racisme apparaît comme une condition essentielle pour conserver une main-d’œuvre privée de droits, une force de travail à bas coût, non seulement dans les périphéries mais aussi au cœur des puissances économiques.

    Le racisme fonctionne donc selon des besoins cycliques. D’une part, il permet d’offrir des compétences à la demande et une main-d’œuvre bon marché dans les périodes de croissance, et, d’autre part, il permet d’exclure certaines populations du marché du travail dans les périodes de crise. Pour que cette mécanique puisse se perpétuer, les discriminations doivent persister, les frontières se renforcer et les populations « déplaçables » se résigner à leur #instrumentalisation. C’est ainsi que la splendide forteresse (le #centre) se protège contre les populations issues des #périphéries. C’est à ces conditions que peut se maintenir indéfiniment cet #ordre inique à l’échelle mondiale et c’est à ce niveau que doit s’inscrire la lutte pour la #justice_sociale.

    Ainsi déployée, la question migratoire déborde complètement celle des attitudes individuelles ou collectives vis-à-vis des immigrés, tout comme elle ne saurait être attribuée aux seuls faits politique ou économique, puisqu’elle est un fait social total, et que toute tentative de la saisir par un seul bout est vouée à l’échec. Il faut donc réinventer le débat, lui donner l’ampleur qu’il mérite et mettre à jour le lien direct qui lie les migrations avec les #guerres menées en Afrique et au Moyen-Orient, avec l’#extractivisme effréné et l’#exploitation irresponsable des #ressources des pays du Sud. Ce faisant, la question migratoire reprendra la place qui est la sienne au cœur de la lutte anti-impérialiste.

    https://afriquexxi.info/Migration-fait-social-total
    #utilitarisme #humanitarisme #paternalisme #diaspora #approche_globale #voies_légales #Etat-nation #nationalisme #nationalisme_méthodologique #périphérie #anti-impérialisme
    ping @reka @karine4 @_kg_ @isskein

  • Ce que l’empire #Nestlé vous cache

    Yasmine Motarjemi a occupé pendant dix ans le poste éminemment stratégique de « directrice Monde de la sécurité des aliments » chez Nestlé. Très vite, elle s’aperçoit qu’il existe des #négligences, des processus de fabrication non respectés, des #dysfonctionnements graves qui finiront par provoquer des drames parmi les consommateurs.

    Au-delà des scandales des pizzas Buitoni et des suspicions de #fraudes concernant des eaux minérales, elle dévoile dans ce livre d’autres affaires méconnues du grand public : des biscuits qui bloquent la gorge des bébés, des pâtes à cookies qui mènent aux soins intensifs, des aliments pour animaux qui causent la mort de centaines de chiens et chats, du lait infantile contaminé...

    Les #errements menant à ces #incidents, Yasmine Motarjemi les a dénoncés sans relâche auprès de sa direction, jusqu’à subir un harcèlement puis un licenciement pour « divergence de vues ». Après treize ans de #procès, qu’elle a gagnés en appel en janvier 2023, elle peut, enfin, vous livrer la vérité sur cet empire. Au nom de notre santé à tous.

    https://www.lisez.com/livres/ce-que-lempire-nestle-vous-cache/9782221279250
    #livre #multinationales #justice

    • Ce que l’empire de Nestlé nous cache : la parole d’une lanceuse d’alerte

      Pour ce huitième numéro de la « Boîte noire », rencontre avec une lanceuse d’alerte sur le scandale Nestlé et un journaliste qui a travaillé avec elle. L’occasion de les interroger à la fois sur le fond du dossier (#Yasmine_Motarjemi a occupé pendant dix ans le poste éminemment stratégique de « directrice Monde de la sécurité des aliments » chez le géant suisse de l’agroalimentaire), mais également sur la manière dont un #scandale_sanitaire de ce type peut être révélé au grand public, et par le journalisme.

      Ancienne responsable de la sécurité alimentaire chez Nestlé, Yasmine Motarjemi a vécu de l’intérieur ce que peu de salariés osent raconter : l’aveuglement volontaire d’un géant de l’#agroalimentaire face à ses propres dysfonctionnements. Harcelée, isolée, puis reconnue victime par la justice suisse après treize années de combat, elle a coécrit avec le journaliste Bernard Nicolas un livre-révélation. Ensemble, ils décryptent les rouages d’un système verrouillé, où l’#éthique est sacrifiée au nom du #profit, où les lanceurs d’alerte deviennent des cibles. Ce long entretien sonne comme une mise en garde : la #sécurité_alimentaire n’est pas un slogan, c’est un champ de bataille.

      « Ce que Nestlé a fait, ce n’était pas de la négligence. C’était de la #négligence_délibérée. »

      La voix est calme, mais chaque mot pèse. Yasmine Motarjemi ne s’emporte jamais. Elle expose, patiemment, méthodiquement, les étapes de sa descente aux enfers. Elle, qui pensait rejoindre une entreprise soucieuse de la #santé_publique, découvre peu à peu un système où la logique économique l’emporte systématiquement sur les impératifs sanitaires. « J’étais naïve. J’ai cru que nos objectifs étaient les mêmes. »

      L’illusion d’une convergence entre santé publique et industrie

      L’histoire commence pourtant sur une promesse. Scientifique senior à l’OMS, Motarjemi est approchée par Nestlé en 1998. En 2000, elle accepte. Le défi est immense : harmoniser la politique de sécurité alimentaire à l’échelle mondiale. « Au début, je croyais encore que mes valeurs étaient compatibles avec celles du groupe. » Une anecdote lui revient. Lors d’un entretien, un dirigeant lui demande comment elle compte concilier son idéal de santé publique avec les objectifs d’un #business. « J’ai répondu que la sécurité alimentaire servait les deux. Je me trompais. »

      « Nestlé n’a pas compris qu’elle n’est pas une entreprise comme les autres. »
      Yasmine Motarjemi

      L’entreprise qui broie ceux qui alertent

      Très vite, elle est confrontée à des cas concrets : produits pour bébés contaminés, absence de protocoles adaptés, incidents industriels minimisés. Elle rédige des alertes, des rapports, interpelle la hiérarchie. En vain. Pire : ses supérieurs l’isolent. Son poste est vidé de sa substance. Son équipe, démantelée. On ne lui confie plus rien. « Ils m’ont mise dans une pièce, sans ordinateur, sans téléphone. » Elle tient bon. Mais à quel prix ? Treize ans de harcèlement, de souffrance psychologique, de procédures. Jusqu’au jugement de 2023 : Nestlé est condamné.

      « Ce n’est pas un accident, c’est une #culture_d’entreprise qui neutralise toute forme de contradiction. »
      Bernard Nicolas

      L’enquête comme acte de justice

      Bernard Nicolas, journaliste d’investigation, découvre le dossier en 2018. Loin des discours convenus sur la responsabilité sociétale des entreprises, il rencontre une femme debout, mais meurtrie. « Ce qui m’a frappé, c’est la rigueur de son raisonnement. Elle ne parle jamais pour elle seule. Elle parle pour tous. » Ensemble, ils décident de tout documenter. Le livre sera une somme, fondée sur les faits, les dates, les preuves pas un brûlot, une #contre-enquête.

      #Double_langage et #culture_du_silence

      À l’intérieur de Nestlé, la communication officielle évoque transparence, éthique, protection des #lanceurs_d’alerte. Mais dans les faits ? « Quand j’ai alerté, on m’a traitée comme une ennemie de l’intérieur. » Yasmine détaille les contradictions : campagnes internes de sensibilisation, chartes de bonne conduite et en parallèle, un #management vertical, autoritaire, étouffant toute critique. « La vérité, c’est que personne ne voulait regarder les problèmes. »

      Une solitude insoutenable, une parole essentielle

      Ce qui traverse l’entretien, c’est la #solitude. « À certains moments, je me suis demandée si je devenais folle », confie-t-elle. Sans appui médiatique, sans relais institutionnel, elle s’accroche. « Ce qui m’a sauvée, c’est ma conscience professionnelle. Et ma foi dans la vérité. » Le livre devient alors un espace de réhabilitation. Pas seulement d’un parcours individuel, mais d’une fonction essentielle dans l’entreprise : celle de protéger les consommateurs.

      « Si une responsable sécurité ne peut plus alerter, alors à quoi bon ce poste ? »
      Yasmine Motarjemi

      Un tchat révolté, admiratif et solidaire

      Les réactions du tchat trahissent l’émotion. @JulienDubois s’indigne : « Ce n’est plus une entreprise, c’est une machine à broyer. » @Claire.S évoque sa propre expérience : « Moi aussi j’ai été poussée dehors pour avoir parlé. Merci Yasmine. » Ce soir-là, le tchat devient lui aussi un espace de réparation. Un endroit où d’autres langues se délient. Et où la parole de Yasmine agit comme un catalyseur.

      Une affaire plus large que Nestlé

      L’enjeu dépasse l’entreprise. Ce que Motarjemi et Nicolas révèlent, c’est une culture généralisée de l’#impunité dans certaines grandes #multinationales. « On préfère maquiller un problème que le résoudre. » Leur livre est un appel à l’action. À la vigilance, à une réforme de fond sur la place des lanceurs d’alerte. « Si j’ai parlé, conclut-elle, c’est pour que plus personne n’ait à vivre ce que j’ai vécu. »

      Pourquoi Yasmine Motarjemi a-t-elle été harcelée par Nestlé ?

      Parce qu’elle a dénoncé des pratiques contraires à la sécurité alimentaire. Son rôle de lanceuse d’alerte a été perçu comme une menace pour l’image et les intérêts du groupe.

      Que dit la justice suisse sur le dossier Nestlé ?

      En 2023, elle reconnaît Nestlé coupable de harcèlement moral. Cette décision valide les alertes de Motarjemi et met fin à une longue bataille judiciaire.

      Quel rôle joue Bernard Nicolas dans le récit Nestlé ?

      Journaliste et coauteur du livre, il apporte un regard d’enquêteur indépendant. Il relie les éléments, donne un cadre aux accusations, et crédibilise un témoignage souvent ignoré.
      Que révèle l’affaire Nestlé sur le monde de l’agroalimentaire ?

      Qu’il existe une dissonance majeure entre les discours de responsabilité et la réalité interne des grandes firmes. Et que sans vigilance, les consommateurs en paient le prix.

      https://www.auposte.fr/une-lanceuse-dalerte-contre-nestle
      #industrie_agro-alimentaire

  • Le capitalisme de la solitude | Philosophie magazine
    https://www.philomag.com/articles/le-capitalisme-de-la-solitude

    Traiter la cause, cependant, est un travail long et fastidieux. Traiter les effets paraît toujours plus simple. Logique évidemment bancale : car, délaissant les racines du problème, on se condamne à ce que le phénomène perdure – à ce que, par conséquent, les moyens investis pour y faire face croissent sans cesse. La solitude coûte. Mais si elle coûte, n’est-ce pas, à l’autre bout, qu’elle rapporte également à quelques-uns une manne économique sans cesse renouvelée ?
    L’isolement affectif : un marché émergent…

    Se développent ainsi depuis quelques années une véritable économie de la solitude. Connaissez-vous, par exemple, l’application Timeleft, qui se propose d’organiser des rencontres avec des inconnus ? D’autres plateformes du genre voient le jour. Au-delà des dispositifs numériques de rencontre amicale, les applications de rencontres peuvent également – quoiqu’il ne s’agisse pas de leur finalité première et explicite – être considérées comme une manière de prendre en charge l’isolement affectif. Les systèmes d’intelligences artificielles – les IA de discussion, en particulier – ont aussi de nombreux débouchés potentiels dans la prise en charge de la solitude.

    L’économiste anglaise Noreena Hertz, autrice de The Lonely Century (« Le siècle solitaire », 2021), analyse : « C’est en quelque sorte un secteur naissant […] Il y a une énorme opportunité de marché. » Elle n’en voit pas moins le phénomène d’un œil favorable : « Les applications qui permettent aux gens de se rencontrer dans le monde réel font partie de la solution. » Il est permis, sans doute, d’être moins optimiste. On connaît le paradoxe inhérent à toute économie du traitement : une entreprise n’a guère intérêt à essayer de résoudre le problème auquel elle prétend répondre grâce au produit qu’elle vend. Elle a plutôt intérêt à proposer des palliatifs qui procurent un éphémère soulagement, et des phénomènes d’addiction dûs au caractère frustrant, sur le long terme, de ces vrais-faux soins.
    …mais un remède pire que le mal ?

    C’est ce que soulignait récemment l’éditorialiste Tate Moyer dans l’article « The emerging loneliness economy » (2023) : « Si nombre de ces plateformes et influenceurs ont permis au public d’échapper temporairement à l’isolement social, ils recèlent des qualités addictives qui peuvent être financièrement et émotionnellement préjudiciables à long terme. La situation soulève des questions éthiques concernant la monétisation des émotions humaines – une approche de la solitude axée sur le marché nécessite une réflexion approfondie. » L’essayiste Piyush Patel dénonce lui aussi, dans « The Loneliness Economy » (2023), l’effet pervers du développement des réseaux sociaux : ces réseaux ont engendré un surinvestissement des individus dans des relations virtuelles fondamentalement insatisfaisantes et un délaissement concomitant de relations réelles déjà abimées par des modes de vies accélérés.

    « L’essor des plateformes de médias sociaux ne fait qu’exacerber le problème, écrit-il. Initialement salués comme un outil favorisant les connexions, les médias sociaux se sont transformés en un centre d’interactions artificielles, dépourvus de présence physique et de connexions émotionnelles authentiques. La quête de likes virtuels, de followers et de validation alimentée par la dopamine a donné naissance à une culture Instagram qui valorise l’apparence extérieure et la richesse matérielle au détriment d’expériences significatives et de connexions humaines authentiques. » L’économie de la solitude ne se contente pas de se nourrir d’un souci auquel, palliative, elle prétend répondre sans le résoudre ; à certain regard, elle aggrave même le problème dont elle tire profit. L’économie revend, sous une forme dégradée, ce dont elle a participé à priver, en premier lieu, ces clients.
    Mensonge humain pour système inhumain

    Le constat n’étonnera sans doute pas. Le capitalisme, c’est son génie, sa force d’inventivité, est capable de faire recette de tout. Il opère toujours à peu près de la même manière : en créant la rareté (rareté des liens ici, comme rareté du silence, du sommeil, de l’eau, etc.) afin de pouvoir vendre, à prix d’or, cette chose qui se fait rare. N’entendons pas, évidemment, « créer » dans le sens d’un projet nécessairement intentionnel, volontaire. Il n’en demeure pas moins que, sciemment ou non, le capitalisme produit dans son sillage des phénomènes de rareté qui deviennent en général in fine une ressource à exploiter.

    #Solitude #Marché #Sites_rencontre #Amitié

  • Radio Canada : Les taux d’obésité montent en flèche depuis la pandémie
    Désormais, plus du tiers des adultes canadiens sont atteints d’obésité.

    Si, au début de la pandémie, plusieurs personnes se sont ruées pour acheter de l’équipement sportif pour bouger à la maison, une nouvelle étude montre que les taux d’obésité au Canada ont augmenté plus rapidement pendant cette période qu’au cours des 11 années précédentes.

    C’est ce que constate une nouvelle étude publiée aujourd’hui dans le Canadian Medical Journal , analysant les données de plus de 746 000 Canadiens âgés de 18 ans et plus.

    Le taux d’obésité chez les adultes basé sur l’indice de masse corporelle (IMC) est passé de 24,95 % en 2009 à 32,69 % en 2023, une augmentation de près de 8 % en quinze ans.
    Avant la pandémie, le taux d’obésité augmentait d’environ 0,5 % par an. Entre 2020 et 2023, ce rythme a doublé à 1 % annuellement.

    “Il y a eu beaucoup de changements pendant la pandémie qui ont pu contribuer à cette hausse : le télétravail, les gens étaient plus sédentaires, les centres sportifs étaient fermés, les gens mangeaient différemment. Sans compter le stress et la hausse des problèmes de santé mentale, des éléments qui peuvent mener à une prise de poids”, dit cette professeure adjointe au Département des méthodes de recherche en santé, des preuves et des impacts de l’Université McMaster, en Ontario.

    “Il ne faut pas oublier la solitude, c’est un autre facteur qui peut exacerber des problèmes de santé”, ajoute le Dr Sanjeev Sockalingam, directeur scientifique de l’organisme Obésité Canada.

    L’étude montre par ailleurs que les femmes, qui avaient historiquement un taux d’obésité plus bas que les hommes, ont rattrapé cet écart.

    Avant la pandémie, il y avait une différence d’environ 4 % entre la prévalence d’obésité chez les hommes et les femmes. Désormais, il n’y a que 1,9 % de différence entre les deux sexes.

    Le taux d’obésité chez les femmes a augmenté de 8,6 % depuis 2009, comparativement à 6,93 % chez les hommes.

    Pour le Dr Sockalingam, ces données montrent à quel point la pandémie a exacerbé les iniquités en matière de santé. “La pandémie a mis cette iniquité en lumière”, dit-il en ajoutant qu’on a aussi observé des hausses importantes chez les Noirs canadiens.

    Mais la hausse la plus importante s’observe chez les jeunes adultes de 18 à 29 ans. Depuis 2003, le taux d’obésité a presque doublé chez les jeunes femmes, passant de 13 à 22 %. Chez les hommes dans cette tranche d’âge, le taux est passé de 18 à 24 %.

    Les auteurs de l’étude notent que les agonistes du GLP-1 (ex. : Ozempic, Wegovy) utilisés pour traiter le diabète et pour la perte de poids ont été introduits au Canada pendant la période à l’étude. Selon eux, il ne faut “pas exclure la possibilité que l’utilisation de ces médicaments ait pu atténuer les tendances postpandémiques.”

    Même si peu de personnes ont accès aux GLP-1, ces médicaments ont peut-être tempéré la hausse. Ça pourrait être encore plus haut.
    Une citation de Dr Sanjeev Sockalingam, Obésité Canada

    Des études montrent que, dans certains pays, la forte augmentation associée à la période pandémique commence à s’estomper. “On ne voit pas encore cette tendance au Canada, mais on espère que ça ira dans cette direction”, précise la Dre Anderson.

    Évolution vers une obésité plus sévère
    Non seulement les Canadiens prennent de plus en plus de poids, mais la proportion d’adultes qui vivent avec l’obésité de type 3 (morbide / IMC >40) a doublé dans les 15 dernières années.

    Environ 13 % des adultes canadiens vivent désormais avec une obésité considérée comme sévère ou morbide (IMC >35).

    “La pandémie de COVID-19 a eu un impact profond sur la prise en charge de l’obésité. Il y a eu un effet d’entraînement. Certaines personnes qui avaient un excès de poids ont progressé vers un niveau d’obésité plus sévère”, explique le Dr Sockalingam.

    Cette situation inquiète la Dre Anderson, qui rappelle que l’obésité sévère est associée à de nombreux risques pour la santé.

    D’ailleurs, selon l’étude, plus de 40 % des personnes souffrant d’obésité sont également atteintes d’un ou de deux problèmes de santé chroniques ; entre 5 et 10 % avaient de 3 à 6 maladies chroniques.

    “Ceci a non seulement un impact sur la santé de la population, mais aussi sur l’utilisation des soins de santé”, souligne la Dre Anderson.

    Des données difficiles à ignorer
    Les Canadiens ont longtemps ignoré le problème de l’obésité au pays, estime le Dr Sockalingam, qui espère que ces nouvelles données convaincront les gouvernements à agir rapidement pour atténuer cette crise de santé.

    Pour y arriver, les deux experts disent qu’il faut s’attaquer au problème sur plusieurs fronts et qu’il faut améliorer l’accès à différents soins, qui peuvent comprendre des interventions psychologiques et comportementales, de la médication, de l’éducation en nutrition et même de la chirurgie bariatrique.

    Il y a des facteurs génétiques, sociaux, environnementaux. Il n’y a pas de baguette magique.
    Une citation de Dr Sanjeev Sockalingam, Obésité Canada

    Il est de plus en plus reconnu que l’obésité est une maladie complexe et que les actions individuelles ne sont pas suffisantes, mais la stigmatisation entourant l’excès de poids et l’obésité demeure un problème, ajoute le Dr Sockalingam. “Plusieurs travailleurs de la santé ont contribué à cette stigmatisation. Il faut trouver un moyen de réengager dans le système de santé les personnes qui ont vécu cette stigmatisation et qui ont abandonné.”

    #obésité #maladie #pandémie #covid #santé #femmes #hommes #IMC #solitude #Ozempic #Wegovy #diabète #stigmatisation
    Source : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2178821/taux-obesite-poids-imc-canada-pandemie

  • Crise des #opioïdes au Canada : des « zombies » dans les rues de Calgary et Montréal
    https://www.sudouest.fr/international/canada/crise-des-opioides-au-canada-des-zombies-dans-les-rues-de-calgary-et-montre

    Les autorités canadiennes sont dépassées. Eugène Oscapella conclut : « Notre façon de gérer la drogue pose plus de problèmes qu’il n’en résout. La principale difficulté vient de ce que nous avons traité cette crise comme une affaire criminelle plutôt que comme un problème de santé publique. Le droit criminel n’est pas le bon instrument. On l’a utilisé pendant un siècle et cela n’a pas marché. La drogue est liée à des problèmes sociaux, de santé mentale, de pauvreté et de solitude dans notre société. »

  • L’#IA va-t-elle nous rendre crétins ?

    Les effets du recours à l’#intelligence_artificielle sur les individus suscitent l’inquiétude d’un grand nombre de scientifiques. Ils expriment la crainte qu’elle affaiblisse la capacité de chacun à #penser par soi-même.

    En nous connectant à des contenus de piètre qualité ou en les générant à notre place, l’IA affaiblit notre #esprit_critique.

    Baisse des résultats des tests Pisa, évaluations alarmantes des #capacités_cognitives et effondrement de la #lecture. Ces jours-ci encore, ce constat du déclin de l’#intelligence des jeunes et des adultes alarme le Financial Times. L’état de tutelle des consciences par les écrans où président des IA n’est pas étranger à l’épidémie de #solitude grandissante, affectant aussi nos facultés émotionnelles et sociales. Quel est le rôle de l’IA dans tout cela ?

    L’#IA_prédictive, d’abord, optimise sans cesse nos interfaces numériques afin de nous rendre #accros. L’#économie_de_l’attention repose sur cette absorption du #temps conscient pour extraire des données et influencer les #comportements. L’ingénieur Andrej Karpathy, acteur de la Vallée du silicium, le dit sans détour : « Tiktok, c’est du crack digital qui a attaqué mon cerveau ! » L’#addiction est un fait générationnel. La moitié des adolescents aux États-Unis sont presque constamment connectés. Connectés à quoi ? La « #pourriture_cérébrale » ! Soit des contenus de piètre qualité qui détériorent les #capacités_mentales.

    D’ailleurs, l’expression a été élue mot de l’année par le dictionnaire d’Oxford. Gageons qu’elle rejoigne celle de « #crétin_digital » forgée par Michel Desmurget pour caractériser la surexposition aux écrans. L’IA générative, ensuite, crée du contenu sans #effort. Dans les années 1980, le philosophe Ellul écrivait que si « vous mettez un appareil entre les mains d’un imbécile, il ne deviendra pas intelligent pour cela ». L’actualité continue de lui donner raison. Même les consultants de McKinsey sont trompés par des résultats erronés de ChatGPT. Plus ils y recourent et moins ils sont moins performants et créatifs. Allant dans le même sens, une étude de Microsoft et de l’université Carnegie démontre que l’usage des IA génératives au travail diminue l’esprit critique.

    L’IA interactive, enfin, crée une relation avec l’utilisateur. L’université de Cambridge alerte sur l’essor de ces compagnons IA ouvrant la voie à la capture et la #manipulation de nos intentions. Ce n’est plus seulement l’#attention, mais l’#intention qui est l’objet de la machinerie algorithmique. Même les choix les plus ordinaires (quel film regarder ? quel cadeau offrir ?) sont délégués et toute faculté que l’on n’exerce plus finit par s’atrophier. Ces études ne sont pas anecdotiques, puisque le MIT a recensé pas moins de 777 #risques documentés scientifiquement de l’IA répartis en 23 catégories, dont la #dépendance_affective et la #perte_d’autonomie.

    Le « #capitalisme_numérique colonise tous les lieux que nous dés-habitons », écrit la philosophe Rouvroy. Il en est de même de nos esprits. Le temps d’écran est la continuation du temps de travail. La destruction de nos intelligences est le corollaire de la production au sein de ce #capitalisme. Pour nous maintenir dans un défilement morbide de pourriture cérébrale devant un écran, il faut d’abord nous transformer. La fainéantise d’Oblomov a remplacé le puissant Stakhanov.

    Alerte ! Après la télévision, les jeux vidéo, le rap, les réseaux sociaux numériques, voici la nouvelle innovation qui menace l’intelligence de l’humanité tout entière : l’IA. Les prophéties alarmistes réitérées à chaque nouveauté technologique, fleurissent sur la #crétinisation annoncée des masses, et encore plus sur celle d’une jeunesse déjà régulièrement qualifiée de crétine (digitale).

    Selon plusieurs études récentes, l’IA séduirait la population, fascinée par les #performances de l’outil. Beaucoup de bruit pour une banale évidence : l’absence ou la fragile #éducation – ici, au numérique – nuit gravement à l’exercice d’un esprit critique. Immense boîte noire, nourrie par d’innombrables corpus de textes et d’images, bien souvent sans le consentement de leurs auteurs, l’usage de l’IA générative nous pousse à interroger notre rapport aux #sources, à l’#information, à la #propriété_intellectuelle. Elle nous rappelle combien l’éducation est la clé d’un regard distancié et critique, d’un pouvoir d’agir informé sur le monde. Mais l’IA ne porte aucune responsabilité. Aucune.

    Ont une #responsabilité les professionnels de l’information qui jouent aux apprentis sorciers, se pâmant devant une IA « trop forte », s’émerveillant de ses #performances comme s’ils assistaient à une démonstration de magie. Ont une responsabilité ceux qui s’évertuent à pointer les « erreurs » commises par une IA, surpris qu’un programme conçu pour générer du contenu à partir de #modèles_statistiques « se trompe », et lui reprochant de nous attirer dans les limbes des approximations, méprises et autres faussetés. Dans les deux cas est alimenté le fantasme d’une IA autonome, quasi divine, que nous utilisons, impuissants.

    Prenons le temps. Ne nous jetons pas à corps et esprits perdus dans les multiples potentialités et/ou affres de l’IA. Le procès en crétinisme évite le vrai procès, citoyen celui-ci : de quelle IA voulons-nous ? De celle qui récupère des données que nous cédons sur le Web à des industries sans éthique ? De celle qui, à l’empreinte écologique colossale, condamne un peu plus (vite) l’avenir de notre planète ? De celle à laquelle nous déléguons jusqu’à notre créativité singulière au profit de l’hégémonie d’un savoir standardisé, aseptisé et parfois, pour ne pas dire bien souvent, biaisé ? De celle que l’on utilise pour contribuer à cette accélération dénoncée par Hartmut Rosa qui nous asservit chaque jour davantage aux dogmes les plus avilissants qui soient ?

    Prenons le temps. Celui de mesurer des choix, vertigineux mais aussi passionnants, qui nous reviennent. Celui de prendre nos responsabilités, individuelles et collectives, en décidant de la place que nous souhaitons accorder à une #innovation qui n’est en aucun cas toute-puissante. Celui de faire société, en exerçant notre capacité à « penser d’après nous-mêmes » selon l’intemporelle pensée de Condorcet. L’IA n’a ni cerveau ni valeurs. Nous si. À nous de jouer. Sérieusement.

    https://www.humanite.fr/en-debat/citoyennete/lia-va-t-elle-nous-rendre-cretins

    via @freakonometrics

  • « Le capitalisme libéral est devenu mafieux » : notre émission spéciale avec #Roberto_Saviano

    Dans « #Giovanni_Falcone », l’écrivain documente le « courage » du juge assassiné par la mafia en 1992. Invité d’« À l’air libre », il évoque l’ampleur du narcotrafic et juge qu’il faut « légaliser » les drogues. Il alerte : en France, l’extrême droite aussi peut arriver au pouvoir.

    https://www.mediapart.fr/journal/international/070225/le-capitalisme-liberal-est-devenu-mafieux-notre-emission-speciale-avec-rob

    #interview #solitude #Italie #crime_organisé #capitalisme #bitcoin #capitalisme_criminel #capitalisme_financiarisé #blanchissement_d'argent #banques #capitalisme_libéral #mafia #drogue #cocaïne #économie #Europe #France #épidémie_de_cocaïne #Corse #argent #grande_distribution #légalisation_de_la_drogue #corruption #juges #magistrature #séparation_des_pouvoirs #Giorgia_Meloni

    A partir de la minute 14’00 : question sur la présence mafieuse en France... Saviano dit ne pas comprendre comment ça se fait qu’alors qu’en France sont présentes les plus grandes mafias du monde, on en parle pas...

    • Aujourd’hui, 12 % des plus de 15 ans se trouvent en situation d’isolement relationnel (+1 % par rapport à 2023), c’est-à-dire qu’ils n’ont aucun ou très peu de contacts physiques avec d’autres personnes.

      L’isolement concerne tout particulièrement les personnes aux ressources les plus modestes. En 2024, 17 % des personnes disposant de bas revenus sont isolées, contre seulement 7 % de celles disposant de hauts revenus. Cet écart a progressé de 4 points en un an.
      L’isolement touche avant tout les personnes au foyer et les ouvriers : leur taux d’isolement dépasse respectivement de 8 et 4 points le taux moyen.

      Le sentiment de solitude concerne 24 % des Français âgés de plus de 15 ans, qui affirment se sentir régulièrement seuls.
      La solitude affecte davantage les chômeurs : 44 % d’entre eux se sentent seuls.

      [...]

      Le sentiment d’abandon, d’exclusion ou d’inutilité demeure toujours très élevé : 33 % des répondants le ressentent souvent ou de temps en temps. Ils appartiennent, tendanciellement, aux catégories les plus précaires de l’échantillon, tout comme les personnes isolées.

      #isolement #solitude #sentiment_de_solitude #revenu #travailleurs_indépendants #chômeurs #maman_solo ...

  • L’histoire enfouie du #remembrement

    Après-guerre, en #Bretagne surtout, et dans une moindre mesure dans les zones moins bocagères, les #haies ont été arrachées à coups de bulldozer, les talus arasés, et les vergers réduits à néant. C’est ce qu’on a appelé le remembrement et voici son #histoire oubliée racontée dans une #BD.

    En mai 1978, #Gildas_Le_Coënt, emprisonné neuf mois en hôpital psychiatrique, est libéré. Cette affaire marque un nouvel épisode de la bataille bretonne contre le remembrement. Elle reflète une réalité vécue par des milliers de #paysans à travers la France pendant les décennies de #modernisation_agricole. #Inès_Léraud est journaliste, et lanceuse d’alerte en 2019 face à l’omerta des algues vertes. Elle publie aujourd’hui « Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement », sa deuxième BD, une enquête avec Pierre van Hove, publiée chez La Revue Dessinée et les Éditions Delcourt.
    Des blessures toujours vives dans la mémoire collective

    Les témoignages recueillis révèlent des traumatismes profonds. Comme le rapporte Jacqueline Goff née en 1953 : "Je revois l’apparition des bulldozers, ce #saccage qui détruit tout, les arbres, les talus. Ce n’était pas un remembrement, un #démembrement, c’était le #chaos." sur France Culture. Cette #mémoire douloureuse se transmet encore dans les villages, où certaines familles ne se parlent plus depuis cette époque.

    Une modernisation imposée qui a divisé les campagnes

    Le remembrement, lancé après la Seconde Guerre mondiale, visait à adapter l’#agriculture française aux enjeux de #productivité et de concurrence internationale. "C’était une #société_paysanne qui n’était pas dans une logique de l’argent" explique Inès Léraud, "il s’agissait de regrouper les #parcelles, d’arracher les #arbres, les #talus, pour avoir des champs facilement cultivables par des machines". Cette politique crée alors des tensions durables, opposant les "gagnants", appelés "profiteurs" et les "lésés" du remembrement.

    Ce qui frappe Inès Léraud et Léandre Mandard en travaillant sur le sujet du remembrement, c’est l’ampleur des #résistances et des #conflits liés à cette question. Un #mouvement_contestataire qu’on aurait difficilement imaginé vu le peu de cas qu’en ont fait les sociologues ruraux et les historiens jusque-là. "Or, dans les archives départementales, les cartons de réclamation, de recours, de lettres, de mécontentement. Il y en avait partout, dans toutes les archives départementales où je suis allée sur le territoire français. Les bulldozers du remembrement ont dû être accompagnés des forces de l’ordre pour intervenir" explique Inès Léraud.

    Un impact environnemental majeur qui persiste

    Les conséquences de cette transformation radicale des #paysages se font encore sentir aujourd’hui. "Il y a 23 000 kilomètres de haies qui disparaissent chaque année, il y en a 3 000 qui sont replantées, donc on perd 20 000 kilomètres de haies chaque année", souligne Inès Léraud. Cette destruction massive du #bocage, associée à la diminution drastique du nombre d’agriculteurs (passé de 7 millions en 1946 à 400 000 aujourd’hui), illustre l’ampleur des changements opérés. "Certains chercheurs parlent même d’#éthnocide, on a perdu 90% des paysans." explique Inès Léraud.

    https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-du-mercredi-20-novembre-2024-8473983
    #bande-dessinée #résistance #paysage

  • À propos de : Pierre Périer, Des parents invisibles. L’école face à la précarité familiale
    https://journals.openedition.org/rfp/9371

    « Tout se passe comme si, disait déjà l’introduction, la lutte contre les inégalités scolaires passait désormais par un lien renforcé et de proximité avec les parents, au principe d’une coopération que l’école juge “nécessaire” et sans laquelle elle ne peut assumer seule la “réussite” des élèves ou leur intégration » (p. 11). « Impliquer les parents dans l’#école », « coopérer avec les #parents », « partenariat école-familles » : sous diverses appellations, c’est une même idée, difficile à récuser tant elle semble bien intentionnée, respectueuse des parents et aux antipodes de la mise à l’écart des parents qui les a longtemps maintenus de l’autre côté de la « clôture scolaire ». Mais dire aux parents que la réussite de leur enfant dépend d’abord d’eux, c’est aussi les « responsabiliser », c’est-à-dire de fait les rendre (ou les tenir pour) responsables de ses résultats scolaires. Une chose est de veiller à ne pas laisser les parents « sur la touche », de leur dire – comme le font des associations comme ATD Quart Monde – que l’école est aussi leur affaire et qu’ils ont le droit et la capacité de s’y intéresser et de demander des comptes, ou qu’ils peuvent eux aussi, à la mesure de leurs moyens, soutenir leurs enfants ; autre chose est de faire reposer la réussite de ces derniers sur un engagement hors de portée (culturelle, matérielle) des parents en situation de précarité. L’auteur souligne que « tout jugement combinant des éléments objectifs et subjectifs sur l’élève (classement, évaluation, appréciation, sanction, orientation…) risque alors d’atteindre les parents et de mettre en cause, par écho, leurs qualités éducatives » (p. 175). « Plus généralement, ce sont les rencontres entre école et familles, ayant pour objet principal de parler des apprentissages et comportements de l’élève, de ses progrès et difficultés, qui sont susceptibles d’induire un regard et des propos qui concernent l’enfant tout en s’adressant implicitement à ses parents ». D’où l’évitement et le choix de l’invisibilité de la part des parents, qui « se mettent hors de portée du regard et du pouvoir de l’école » (p. 174).

    Cette stratégie du retrait est une manière de préserver « la cohésion familiale ou l’affection entre ses membres » (p. 178). Les parents, marginalisés scolairement et impuissants, n’ont plus comme ressource que de faire porter à l’enfant la responsabilité de sa propre scolarité. Pierre Périer a des très belles pages sur « le poids de la solitude scolaire » qui pèse sur l’enfant : la #solitude face à des savoirs qui ne font sens ni pour lui ni pour ses proches, la solitude face à la nécessité (l’injonction) de formuler un projet personnel d’orientation, la solitude devant la négociation des « tensions et contradictions subjectives entre leur vie juvénile et leur condition d’élèves » (p. 202). Non que l’école, en tant qu’institution, ne fasse rien ou que ses personnels s’en désintéressent ; car chefs d’établissement et enseignants peuvent se montrer soucieux d’aide aux apprentissages, comme d’appui à l’élaboration d’un projet ; mais ce qui est fait peut, en dépit des visées parfaitement respectueuses et respectables qui en sont au principe, sous-estimer largement les « pré-requis » des dispositifs institutionnels, mis en place entre autres pour les enfants des milieux précaires mais sûrement plus adaptés, dans leurs attendus, leurs présupposés implicites ou leurs conditions de félicité, aux enfants de milieux plus favorisés. « L’indifférence aux différences », en dépit de ses intentions louables, montre ici ses limites.

    « La charge positive donnée à la notion de coopération écarte toute velléité critique alors même que l’analyse des faits dément largement le préjugé favorable dont elle semble bénéficier », écrit l’auteur dans sa conclusion (p. 235). C’est pourquoi on ne peut que souhaiter que ce livre, qui remet en cause ce qui est devenu une des doxa les plus constantes de ces trente dernières années au sein de l’école, soit non seulement lu mais travaillé et approprié dans les sessions de formation de l’encadrement de l’Éducation nationale, comme dans les INSPE. Il s’agirait moins de former cadres et enseignants aux « techniques de communication » avec les parents qu’à l’analyse et la compréhension des positions, des logiques, dans lesquelles sont pris les parents, et en particulier ceux des milieux précaires. Ceux-ci souhaitent la réussite de leurs enfants et vivent souvent dans des conditions qui, en dépit des invitations, des appels ou des injonctions de l’école, rendent très difficile d’y répondre ; ils se sentent démunis pour le faire, et n’ont plus, pour se préserver, que la solution du maintien à distance, faisant d’eux des « parents invisibles ».

    #coéducation

    • Notre hypothèse ici est qu’une bonne partie des actions et des réflexions sur les relations familles/écoles qui se font au nom de la lutte contre l’« échec scolaire » n’a sans doute que de faibles liens avec cet « objet ». Il y a là une orientation et une action de l’école qui ont à voir avec la gestion sociale des populations, avec l’intégration morale et symbolique des milieux populaires dans des institutions légitimes (...). Il nous semble que des actions de ce type concernent les mœurs scolaires, une certaine forme historique de morale publique..., mais n’ont que partiellement à voir avec les fondements des écarts culturels entre les familles et l’école qui produisent les « difficultés scolaires ».

      Le risque est alors de mélanger éthos, mœurs..., et performances scolaires. En voulant à tout prix intégrer les familles populaires dans des lieux et institutions légitimes, ne redouble-ton pas le travail scolaire de conversion des structures mentales, cognitives (que doit fatalement opérer tout élève issu des milieux populaires pour s’adapter à l’univers scolaire), par un travail de conversion-acculturation de l’éthos, des mœurs ? Ce que nous formulons n’a de sens que si l’on accepte l’hypothèse selon laquelle ce qui est de l’ordre du cognitif est relativement indépendant de ce qui est de l’ordre de l’éthos et qu’il est possible de faire entrer des enfants de milieux populaires dans la culture écrite scolaire sans nécessairement viser une conversion, encore une fois utopique, de l’ensemble des habitudes de vie populaires.

      Bernard Lahire, dans un livre collectif de 1994, L’Éducation prisonnière de la forme scolaire ?
      https://books.openedition.org/pul/9567#anchor-toc-1-19

    • Des enseignant∙e∙s face à des enfants et des parents jugés « non conformes » | #Chloé_Riban
      https://shs.cairn.info/article/AGORA_087_0025

      Or, le regard culturaliste [porté par les enseignants sur certaines familles] conduit à considérer « l’origine là où il y a de la domination » (Lorcerie, 2003, p. 131), les problématiques socioéconomiques, loin d’être ignorées sur notre terrain, semblant nuancées par cette lecture ethnicisante. Ce tissage entre culture et « défavorisation » semble expliquer que les équipes cherchent par ailleurs à suggérer l’adoption de pratiques éducatives plus conformes, la culture paraissant, davantage que l’appartenance de classe, sujette à adaptation. Cette volonté d’agir sur les pratiques familiales, sous-jacente aux projets qui visent à faire venir les parents à l’école – Josiane soulignant sans ambages la nécessité d’« éduquer » les « mamans d’origine » – conduit implicitement à responsabiliser les familles.

      #ethnicisation

  • « Ce n’est pas non plus par solidarité : il y a belle lurette que le maniement des saloperies du Service Général, les belles et les laides paroles, les abus de confiance taularde, m’ont écœurée de pratiquer, ici, le scoutisme. Ce n’est pas non plus par amitié : l’amitié, qu’elle date de toujours ou de la semaine dernière, consiste à mon sens à laisser les amis se débattre tout seuls jusqu’au moment où on les voit perdre le cigare et commencer à faire des conneries ; mais je n’ai jamais envoyé mon amitié aux demandes d’emploi.
    Jane a l’air propre, je veux dire qu’elle n’a pas l’air enculé, mais c’est tout de même une cavette. Alors ?
    Quelque chose, tout à fait distinct de la sympathie sommaire que nous nous portons, me pousse à la ménager, à la préserver, comme si elle était une manifestation de ma chance, une gangue à ouvrir, quelqu’un en somme. »

    #solidarité #amitié #solitude #scoutisme

  • « Toutes les filles avec lesquelles je me plaisais s’en vont, une à une : Mado, Nadine, Mona… Mona a reçu, un après-midi, l’ordre brutal et hâtif : emballuchonnez, vous partez. On descendit de l’étagère son grand carton, pas le petit vanity-case qui vous suit jour et nuit, l’autre, plus spacieux, où sont les pulls et les réserves de toutes sortes ; tout le monde se précipita vers le sien, pour en sortir quelque chose à donner à Mona : elle avait l’aura de la Centrale, elle écopa de linge, de savon, de bas ; ça pleuvait dans le carton : « Prends ça, ma poule, en souvenir de moi. Ça te servira là-bas. » Et, dans la hâte de l’exode, Mona partit avec des godasses à moi aux pieds et une partie de mes épingles-neige dans son chignon. L’image de Mona partant nu-pieds et les cheveux sur les épaules vers son destin était vraiment trop poignante : je ne lui réclamai rien.
    Activez, activez, la bise à la sauvette, et la porte se referma ; adieu, adieu, Mona, moi je n’oublierai jamais… non, Mona est partie, oublier Mona. »

    #solitude #amitié #transfert #oubli #sortie

  • II CHAPITRE XVI

    « Au milieu d’un effectif réduit, mais toujours bien assez vaste pour moi, je poursuis ma solitude.
    Tu avais raison, mon amour, on est toujours seul. Mais jusqu’ici, les liens de la misère et de la présence obligatoire m’empêchaient de scier ces attaches sans consistance, ces bavardages sans effet ni cause. Dinguerie, désespoir, indifférence : je n’irai plus vers ces abîmes étoilés : je serai seule, bientôt. »

    #solitude

  • « Maria et moi, c’est différent : je ne suis plus la bagarreuse solitaire, j’ai une alliée. Le combat devient ainsi moins aride, presque comique. Au fond, n’est-ce pas grandiose et burlesque de combattre l’adversité avec une visière pour heaume et un Bic pour épée ? Ce serait encore plus drôle, bien sûr, si ça faisait moins mal dans les côtelettes et les vertèbres, mais ça… »

    Partie II chapitre XIII

    #lutte #solidarité #amour #comique #humour #solitude #alliance #combat #écriture #bic

  • Le #Logement_d'abord saisi par ses destinataires

    « Le Logement d’abord saisi par ses destinataires » est une recherche en sciences sociales engagée en 2019 par l’équipe de la Chaire PUBLICS des politiques sociales (laboratoire de sciences sociales Pacte, Université Grenoble Alpes) : https://cpublics.hypotheses.org. Elle a suivi, par des entretiens répétés, des personnes accompagnées dans le cadre de dispositifs et actions développées dans le cadre de la mise en œuvre accélérée du Logement d’abord sur les métropoles de Grenoble et Lyon. De manière originale, elle éclaire les expériences et donne à entendre les points de vue des destinataires de cette nouvelle orientation de l’action publique à destination des personnes sans domicile.

    Pour télécharger le rapport :
    https://cpublics.hypotheses.org/files/2023/05/Rapport_LDAdestinataires_VF.pdf

    https://ldadestinataires.sciencesconf.org
    #logement #rapport #recherche #Grenoble #Lyon #housing_first #accès_au_logement #sans-abris #sans-abrisme #logement_à_soi #habitat #bailleurs #meubles #accompagnement #appropriation #tranquillité #solitude #SDF #habitat_précaire #système_d'habitat_précaire #débrouille #abris_de_fortune