• Écosystème 1/7 : Ce que la tech fait à la planète

    La disparition dramatique des insectes volants, en baisse de 80 à 90 % en Europe depuis les années 1990 ; les incendies violents, comme en Californie, en début d’année ; même la pandémie de Covid nous le rappellent : nous faisons face à de profonds bouleversements environnementaux.

    Entre l’introduction excessive de nouvelles substances chimiques et synthétiques, l’altération du cycle naturel de l’#eau, la #bétonisation des #sols ou encore la dégradation de la #biodiversité, nous avons dépassé six des neuf limites planétaires, selon les estimations du Stockholm Resilience Center.

    Mais quel est le rôle du #numérique dans tout cela ? Quels sont les effets de l’#industrie_technologique sur les #sols, l’#air et les #écosystèmes_naturels au sens large ? Dans quelle mesure est-il possible de les maîtriser ? En France, un collectif explore ces questions depuis plus de vingt ans : #GreenIT. Dans le premier épisode d’Écosystème, Next rencontre son fondateur, #Frédéric_Bordage, pour détailler la variété des #enjeux_environnementaux que pose le numérique et les variations qu’y impulse l’explosion récente de l’#intelligence_artificielle.

    ▻https://next.ink/podcast/ecosysteme-1-7-ce-que-la-tech-fait-a-la-planete
    #environnement #technologie #podcast #audio

    • Retranscrit ici :
      Ce que la tech fait à la planète - Écosystème [1/7]

      Quel est le rôle du numérique dans les bouleversements environnementaux en cours ?

      Mathilde Saliou : Nous faisons face à de multiples crises environnementales. Celle que nous connaissons le mieux concerne le réchauffement de l’atmosphère et toutes les évolutions que cela entraîne en termes climatiques. C’est cette crise-là qui nous fait si régulièrement évoquer le problème de nos émissions carbone. Cette crise-là, toujours, qui a suscité, en 2015, la signature de l’accord de Paris sur le climat. Les pays signataires s’y engageaient à œuvrer pour maintenir le réchauffement de la température moyenne de la planète sous les 2 degrés Celsius de plus qu’à l’époque préindustrielle. Ils devaient travailler à atteindre une cible de seulement 1,5 degré Celsius d’augmentation de la température. Cela dit, dix ans après l’accord ces objectifs semblent de plus en plus difficiles à respecter. Les efforts de vulgarisation des scientifiques, de même que diverses crises comme celle de la Covid 19, nous ont permis de comprendre que l’enjeu – protéger la planète sur laquelle nous vivons toutes et tous – ne concernait pas seulement nos émissions de CO2. La planète est un écosystème fini. Or, comme le résument les travaux du Stockholm Resilience Centre, nous avons dépassé au moins six de ces neuf limites en introduisant à l’excès de nouvelles substances chimiques et synthétiques, en altérant le cycle naturel de l’eau, en bétonnant les sols ou encore en dégradant la biodiversité. La situation est critique et le numérique, en tant que partie de la société, en tant qu’industrie présentée comme solution à la transformation écologique, y joue un rôle.
      Dans Écosystème, une nouvelle série audio produite par Next, je vous propose de l’explorer.
      Épisode 1. Ce que la tech fait à la planète

      Diverses voix off : S’envoient chaque jour dans le monde 288 milliards de mails.
      Vous êtes des accros. Bienvenue à la réunion du numérique anonyme. Si on nous prend notre smartphone, on ne peut plus fonctionner à titre individuel.

      Mathilde Saliou : Je suis Mathilde Saliou, journaliste chez Next et, dans cette première saison d’Écosystème, je voudrais analyser les effets de chaque étape de la chaîne de production des outils numériques sur la planète et, pour ce faire, quoi de mieux que commencer avec Green IT [1] ?
      L’association Green IT existe depuis 22 ans. Ça paraît jeune, mais, à l’échelle du numérique, ça vaut un siècle ! Green IT a été leader, en France et dans le monde, dans l’appréhension des sujets que nous allons traiter dans Écosystème. J’ai donc contacté son fondateur, Frédéric Bordage, pour qu’il nous aide à planter le décor.
      Au moment d’évoquer les considérations techniques de notre conversation, celui-ci m’a expliqué utiliser un téléphone trop ancien pour faire un enregistrement de qualité. Je vais donc commencer par là : qu’est-ce que c’est que ce smartphone préhistorique qu’il utilise ?

      Frédéric Bordage : Pour mes usages courants, de tous les jours, j’ai un BlackBerry Bold qui a plus de dix ans. Comme c’est un téléphone qui n’intéresse pas les hackers, puisqu’on ne peut que téléphoner et envoyer des SMS, il y a peu de risques de piratage, donc je peux le conserver longtemps malgré les failles de sécurité qui existent probablement dessus – à priori tout le monde se fiche de mes conversations et de mes SMS, je ne suis pas un homme politique ! C’est un équipement de grande qualité, compatible 2G, 3G, donc, jusqu’à présent je pouvais utiliser mon BlackBerry sans aucune difficulté.

      Mathilde Saliou : C’est terminé depuis ce week-end ?

      Frédéric Bordage : Depuis un certain nombre de semaines, ça devient vraiment très compliqué de l’utiliser parce que je n’ai plus de roaming, donc, si je veux téléphoner dans ma voiture, je ne peux plus téléphoner sans qu’à chaque fois que je saute d’une antenne-relais à une autre antenne-relais la conversation se coupe toute seule, il faut que je relance. On capte de moins en moins souvent et de moins en moins bien en 2G et en 3G parce que les opérateurs libèrent des bouts d’antennes-relais pour mettre à la place de la 4G et de la 5G, ça devient donc vraiment compliqué.

      Mathilde Saliou : Pourquoi avez-vous décidé de garder ce téléphone le plus longtemps possible ?

      Frédéric Bordage : D’une part c’est très simple, très efficace, ça fait le job et j’ai juste besoin d’un téléphone qui téléphone et qui envoie des SMS, première raison.
      La deuxième raison c’est que, compte-tenu de mon parcours et de ce que je fais, c’est-à-dire conseiller des entreprises pour qu’elles réduisent les impacts environnementaux de leur système d’information, donc réduire les impacts du numérique, c’était essentiel de montrer l’exemple et de ne pas être dans la surenchère du smartphone dernière génération. L’ambition que j’ai, en conservant et en utilisant tous les jours ce BlackBerry, c’est de démontrer que c’est tout à fait possible d’avoir une vie normale avec un téléphone qui téléphone et qui envoie des SMS.
      Une autre raison me pousse, ces derniers jours, à abandonner mon BlackBerry, contre mon gré, c’est la mise en place par les banques d’une double authentification qui repose exclusivement sur un smartphone. Aujourd’hui, c’est obligatoire d’avoir un compte en banque et on accède à sa banque en ligne. Avec cette double authentification sur smartphone, il n’est plus possible d’avoir un compte en banque en ligne si on n’a pas de smartphone.

      Mathilde Saliou : En 2004, vous avez lancé Green IT. Qu’est-ce que c’est et pourquoi, à ce moment-là, lancer cette association ?

      Frédéric Bordage : En 2004, j’ai lancé le collectif Green IT [2], un collectif d’experts indépendants à l’origine des démarches de sobriété numérique, numérique responsable, écoconception de services numériques et, plus récemment, de la slow tech. Pierre Rabhi [3] s’était présenté à l’élection présidentielle de 2002. Toutes les personnes qui se sont intéressées sérieusement à cette élection ont découvert qu’il existait une autre voie, celle la sobriété heureuse. Cela m’a fait prendre conscience des impacts environnementaux du numérique dont on parlait très peu à l’époque, de la notion de développement durable dont on parlait aussi très peu en 2002. Ayant un profil technique d’informaticien, je me suis demandé comment je pouvais faire ma part, tout simplement. Je me suis posé la question : ne peut-on pas avoir une vie numérique plus sobre, mais tout aussi heureuse et satisfaisante ? C’est comme cela qu’est né le collectif Green IT, qui est devenu une association reconnue d’intérêt général, qui fournit des outils concrets pour aider au quotidien les entreprises et les particuliers à mettre en œuvre cette démarche de sobriété numérique.

      Mathilde Saliou : À l’époque, avez-vous trouvé des personnes avec qui discuter de ces sujets, que ce soit en France ou à l’international ?

      Frédéric Bordage : En 2004, nous étions tout seuls dans le monde, vraiment, c’était Sancho Panza sur son âne, avec sa lance, qui se battait contre des moulins à vent d’une certaine façon. D’ailleurs, j’ai choisi à l’époque le nom de Green IT qui était un nom propre puisqu’on parlait uniquement de green computing. Il se trouve que quelques années après le terme Green IT s’est imposé comme un nom commun.
      En 2006, est né à Grenoble le GDS EcoInfo [4], un groupement de rechercher et de service au sein du CNRS, qui a été le deuxième acteur historique important sur ce sujet-là. Et après, à partir de 2008, on a commencé à s’intéresser un peu plus sérieusement au sujet, quand je dis « on » c’est la société française, puisque, entre-temps, Al Gore et le GIEC avaient obtenu le prix Nobel de la paix, entre-temps, il y avait eu un engouement sur ces problématiques climatiques, mais, au début nous étions vraiment tout seuls et, dans le reste du monde, il n’y avait rien du tout.

      Mathilde Saliou : Quand vous vous mettez à travailler sur le sujet, comment définissez-vous le sujet ? Aujourd’hui, quand on se promène sur le site de Green IT, on tombe sur plein de termes qui sont utilisés dans les cercles de réflexion qui sont désormais plus nombreux : sobriété numérique, low-tech, vous venez de parler de slow tech aussi ; il y a même un glossaire. Pourquoi autant de termes et comment résumer tous les sujets qui vous intéressent ?

      Frédéric Bordage : Pour faire simple, on s’intéresse à la rencontre entre le développement durable et le numérique. On essaye d’appliquer la démarche de développement durable au numérique, c’est-à-dire avoir un numérique qui soit le plus respectueux possible du vivant, voire qu’il contribue à réparer le vivant, tout en sachant que dès lors qu’on fabrique un équipement numérique on a des impacts environnementaux directs négatifs. On s’intéresse aux trois dimensions du développement durable : environnementale, sociale et sociétale, même sanitaire, et économique [Ajouté par l’intervenant].
      On s’est rendu compte que pour pouvoir appliquer cette démarche de développement durable au numérique, on allait avoir différents interlocuteurs – des entreprises, des particuliers –, qui n’allaient pas suivre exactement la même démarche : une entreprise applique une démarche de Green IT ; un particulier adopte une posture et une démarche de sobriété numérique. Ce sont des démarches tout à fait complémentaires mais un petit peu différentes. La notion de slow.tech [5] a émergé depuis. On trouve la low-tech [6] géniale. Mais on sait que pour glisser vers un monde 100 % low-tech demain, il va falloir, à court terme, proposer un chemin intermédiaire, une voie médiane, c’est ce qu’on appelle la slow.tech. Cette démarche vise à créer des services numériques qui s’appuient uniquement sur les composants high-tech indispensables et elle remplace les composants numériques non indispensables par des composants low-tech. C’est ce qu’on désigne par l’appellation slow.tech.
      Il y a effectivement pas mal de vocabulaire autour de ce sujet-là. Ce que j’aime retenir que le numérique le plus responsable, le plus durable, c’est celui qui respecte le vivant.

      Mathilde Saliou : Pour définir un numérique qui respecte le vivant, je suppose qu’il est utile de parler d’analyse du cycle de vie des produits. C’est un concept qui est fréquemment utilisé quand on s’intéresse aux impacts environnementaux du numérique et il permet de s’intéresser à toute la chaîne de production. Pourriez-vous expliquer ce que c’est et montrer un peu les différents impacts que la tech a selon les étapes de sa fabrication et de sa consommation ?

      Frédéric Bordage : La clé, pour quantifier les impacts environnementaux du numérique, c’est d’utiliser la méthodologie, qui est d’ailleurs la seule méthodologie internationalement reconnue, qui s’appelle l’analyse du cycle de vie et le standard nous indique quatre étapes :

      – la fabrication de nos engins numériques, nos smartphones nos ordinateurs, etc.
      – la distribution : il va sortir d’usine et il va arriver jusque chez nous
      - la phase d’utilisation
      - et puis évidemment, la quatrième étape qui est la phase de fin de vie.

      C’est essentiel de penser les impacts environnementaux du numérique au travers de ce cycle de vie complet. Il y a à peu près 16 crises environnementales et sanitaires majeures. Le numérique, en France, contribue principalement à quatre d’entre elles. Il ne contribue pas de la même façon selon l’étape du cycle de vie où on se situe. Par exemple, en France, l’empreinte du numérique est constituée à 52 % par l’épuisement de ressources abiotiques, c’est-à-dire des ressources naturelles non renouvelables comme les métaux, les minéraux, et les ressources fossiles. Ces impacts sont essentiellement liés à la fabrication de nos équipements.
      Le deuxième impact est constitué par les radiations ionisantes, principalement associées à la production de l’électricité dans une centrale nucléaire. Cela a potentiellement un impact sur la santé des êtres humains et des écosystèmes. Ces impacts ont lieu au cours de la phase d’utilisation de nos équipements numériques.
      En troisième position, on a à peu près 11 % des impacts du numérique en France qui sont des émissions de gaz à effet de serre. Ces émissions de gaz à effet de serre contribuent au réchauffement global qui, lui-même, a un impact sur le changement des climats locaux.
      Pour pouvoir quantifier ces impacts avec autant de détails, il faut faire une analyse du cycle de vie, résumée par le sigle ACV, cela nous permet ensuite d’agir efficacement.

      Quand on regarde la structure des impacts environnementaux du numérique, en France ou ailleurs, on a globalement 2/3 à 3/4 des impacts qui sont liés à la fabrication des équipements, étape qui a lieu essentiellement en dehors de la France, et 1/3 ou 1/4 est lié à l’utilisation des équipements. Quand on connaît cette répartition, il est évident que les clés fondamentales pour réduire notre empreinte numérique sont :

      - fabriquer moins d’équipements,
      – faire en sorte que ceux qui existent durent le plus longtemps possible
      – et enfin être plus sobres dans nos usages, c’est-à-dire arbitrer ce qu’on fait avec le numérique qui reste sur terre.

      On doit comprendre un point clé : le numérique est une ressource non renouvelable, qui s’épuise à très grande vitesse, ce n’est pas en siècles qu’on compte le moment où on aura épuisé le numérique, c’est en décennies. Dès lors, en tant que société humaine, que souhaitons-nous faire, avec nos dernières réserves de numérique ? Est-ce qu’on souhaite permettre à nos enfants de passer des IRM, de se soigner grâce au numérique, de modéliser le climat grâce au numérique ? Ou est-ce qu’on souhaite augmenter indéfiniment la taille de l’écran qui trône au milieu de notre salon, changer nos smartphones tous les deux ans ? C’est un choix de société à faire, qui est critique aujourd’hui, parce que nous sommes tous totalement dépendants du numérique. Vous êtes des accros, je suis un junkie, bienvenue à la réunion du numérique anonyme ! Si on nous prend notre smartphone et notre ordinateur, qu’on ne nous les rend plus jamais, on ne peut plus fonctionner à titre individuel et professionnel. L’État, la nation française ne fonctionnent plus, l’Europe ne fonctionne plus. En fait, notre société occidentale ultra connectée s’écroule si on n’a plus de numérique. Or, les études montrent qu’au rythme actuel de consommation des ressources non renouvelables, dans quelques décennies nous n’aurons plus de quoi fabriquer de haute technologie, de high-tech. Il y a donc un enjeu, une urgence [Ajouté par l’intervenant] à adopter cette posture de sobriété numérique.

      Mathilde Saliou : Est-ce que vous pouvez expliquer cette idée selon laquelle il n’y aurait plus de numérique d’ici une dizaine d’années ? Concrètement, que va-t-il manquer exactement ?

      Frédéric Bordage : Quand on cherche à comprendre à quel rythme les ressources, notamment les métaux et les minéraux avec lesquels on fabrique le numérique, mais aussi toute la haute technologie, les éoliennes, les panneaux photovoltaïques, etc., auront disparu, on fait des calculs entre ce qu’on appelle les réserves rentables et le rythme auquel on consomme ces réserves rentables. Les réserves rentables sont les réserves qu’on connaît et qu’on peut exploiter à un coût humain, technologique, économique, acceptable. Cela nous permet de calculer qu’il nous reste des décennies et pas des siècles. D’ailleurs, la ressource qui aura disparu en premier c’est l’antimoine, au rythme actuel en tout cas. C’est pour cela que quand on fait des analyses du cycle de vie standards on compte en kilo équivalent antimoine, parce que c’est la ressource qui aura disparu le plus tôt, c’est pour cela qu’on ne compte pas en kilo équivalent en fer ou en kilo équivalent un autre métal.
      Aujourd’hui, on sait même à peu près dans quel ordre chaque ressource va disparaître.
      L’épuisement des ressources de type métaux et minéraux est directement lié à l’épuisement des ressources fossiles. On extrait l’or, l’argent, le zinc et les autres métaux avec du gasoil qui alimente les excavatrices. Donc, si on n’a plus d’énergie fossile, on n’a plus de métaux.
      Les aciéries fonctionnent au charbon, si on n’a plus de charbon, on n’a plus de métaux.
      Par ailleurs, dans la haute technologie comme le numérique, on utilise aussi des sous-produits d’autres boucles industrielles, qui n’existent pas l’état naturel. Qui sont par exemple des sous-produits de la métallurgie. Le recyclage est une vue de l’esprit dans le domaine du numérique puisque, si on veut fabriquer toujours plus de smartphones, il faut fabriquer toujours plus d’autres trucs à côté. On comprend donc que la notion d’économie circulaire, de recyclage, etc., est une notion complètement fumeuse au niveau du numérique.

      Mathilde Saliou : Dans ce que vous dites, on entend qu’il y a beaucoup de questions de priorisation, des choix complexes, des choix politiques à priori. Dans les 20 dernières années, dans quelle mesure avez-vous vu l’intérêt pour ces sujets évoluer ? Y a-t-il des forces politiques qui sont déjà en train de travailler à la manière de faire ces choix ?

      Frédéric Bordage : Sur la notion de matériaux nécessaires pour que le monde high-tech d’aujourd’hui continue d’exister, on peut dire que la prise de conscience a été assez tardive par exemple par rapport à celle du climat et que, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, c’était une question réservée aux ferrailleurs, quelque part.
      La reprise économique a été très rapide après le Covid et a créé des pénuries. On s’est alors rendu compte qu’un certain nombre de ressources n’étaient pas accessibles en quantité infinie, tout de suite, de façon instantanée.
      Depuis la reprise du Covid, les pays occidentaux se sont rendus compte que nos industries, celles qu’on a conservé, sont totalement dépendantes d’autres pays, notamment des pays émergents. Cela fait une vingtaine d’années qu’il y a une guerre économique entre certains pays dans le monde, par exemple sur les terres rares, notamment avec la Chine. On a donc pris conscience très progressivement de notre dépendance à ces matériaux. Assez récemment, en Europe comme en France, les pouvoirs politiques ont décidé de faire de ces ressources des ressources stratégiques et de ré-internaliser, en Europe et en France, les mines. On veut rouvrir des mines en Europe et en France ! C’est complètement anachronique, il faut le dire. C’est très compliqué et très long d’ouvrir des mines, il faut entre 10 et 20 ans avant que ce soit réellement en exploitation et cela engendre beaucoup de pollution et d’émission de GES . Or, le GIEC nous dit qu’on a moins d’un an, d’ici fin 2025, pour avoir atteint l’asymptote de nos émissions de gaz à effet de serre et que d’ici 2030 on doit les avoir divisés par deux. C’est complètement contradictoire de vouloir protéger le climat et rouvrir des mines dans les pays occidentaux. On ne devrait pas en ouvrir plus. On devrait faire des choix : que fait-on avec les mines qui sont déjà ouvertes ? Qu’est-ce qu’on fabrique ? Toutes ces problématiques sont liées : si on veut extraire plus de métaux, on va émettre plus de gaz à effet de serre et, si on émet plus de gaz à effet de serre, on n’atteint pas nos objectifs climatiques.
      Les pouvoirs publics ont conscience, aujourd’hui, de la problématique stratégique des matériaux permettant de fabriquer le numérique, mais leur réponse est inadaptée puisqu’elle se résume par « ouvrir toujours plus de mines », ce qui ne résoudra pas le problème de fond.
      En plus, on a un certain nombre de matériaux qui sont très mal répartis sur Terre et qui ne sont pas disponibles en France ou en Europe.
      En plus, il y a un coût économique et un coût environnemental pour extraire ces ressources. Prenons l’exemple de l’extraction des terres rares. Malgré leur nom, ce sont des métaux qui dopent les propriétés physico-chimiques d’autres métaux. Si on a externalisé l’extraction de ces terres rares en Chine, c’est parce que, d’un point de vue humain, d’un point de vue sanitaire, d’un point de vue du coût économique et du coût environnemental, cette extraction est catastrophique. C’est pour cela qu’on ne les extrait plus chez nous.
      Entre la non-disponibilité de certains métaux, le coût environnemental et sanitaire [Ajout de l’intervenant] de l’extraction de ces métaux, on voit qu’on est face à une barrière minéralogie qu’il va falloir commencer à accepter.

      Mathilde Saliou : Si on commençait à l’accepter, il faudrait encore travailler sur les parties suivantes du cycle de vie. À priori, la question des usages numériques et celle du recyclage sont des domaines sur lesquels on peut travailler en France et en Europe. Y a-t-il eu des évolutions notables sur ces questions ?

      Frédéric Bordage : Si on veut économiser le numérique, ce n’est pas tant sur les usages qu’il faut travailler mais plutôt sur les durées de vie et les taux d’équipement. C’est vraiment là-dessus parce que 3/4 des impacts sont liés à la fabrication des équipements. Une fois qu’ils sont fabriqués, ce qu’on fait avec ne change plus grand-chose.
      Il faut donc vraiment se focaliser sur la durée de vie. Pour augmenter la durée de vie, on devrait avoir des durées de garantie légale qui soient proches de la durée d’usage réelle, c’est-à-dire qu’un smartphone, si on l’utilise correctement, devrait être garanti cinq ans et pas deux ans.
      En termes de taux d’équipement, c’est un peu plus compliqué. Il faut faire prendre conscience qu’on n’a pas loupé sa vie à 40 ans si on n’a pas une connectée et que se suréquiper avec des équipements numériques c’est réduire les chances de nos enfants de se soigner demain avec du numérique. Tôt ou tard, il faudra légiférer.
      On peut travailler sur les usages, mais cela n’aura que peu d’effets. Si tout le monde arrête d’utiliser le réseau internet en France, c’est-à-dire plus du tout d’usages numériques connectés, on fait baisser sa consommation électrique de seulement 30 % [Note de l’intervenant]. L’effet est relativement faible en termes de réduction de coûts environnementaux par rapport au coût global du numérique.
      Le numérique, avec ses usages actuels, c’est 40 % du budget annuel soutenable d’un Européen. Un Européen a un budget soutenable, par exemple pour les gaz à effet de serre, de 985 kilos équivalent CO2 par an qu’il peut émettre pour ne pas dépasser les limites planétaires. Ces émissions dues aux usages du numérique représentent environ 400 kilos de gaz à effet de serre, soit 40 % de son budget annuel soutenable. C’est monstrueux ! C’est dix fois trop !
      [Partie supprimée par l’intervenant, NdT.

      Mathilde Saliou : Cela commence à entrer relativement dans le débat public ces dernières années, notamment quand il y a eu des grosses canicules, avec la question de l’eau. On a vu, par exemple à Amsterdam et à Londres, je crois, coup sur coup la même année, aux Pays-Bas Microsoft qui consomme beaucoup trop d’eau alors qu’on est déjà en période de stress hydrique et à Londres une autre entreprise dont les datacenters sont en shutdown, pour le coup, parce qu’ils ont trop chaud.
      Ces datacenters sont des équipements qu’on voit peu en tant que grand public, mais qui sont essentiels pour le fonctionnement de nos outils numériques. Cela dit, il en va même de l’intérêt économique de ceux qui les fabriquent de les rendre plutôt efficaces en termes environnementaux. Les avez-vous vus évoluer d’une manière ou d’une autre ?

      Frédéric Bordage : Oui. On a beaucoup parlé des terminaux depuis le début de l’interview, mais on a deux autres composants qui sont les réseaux et les centres informatiques, les fameux datacenters.
      En ce qui concerne les datacenters, des progrès considérables ont été faits par les acteurs des datacenters, parce qu’ils ont un intérêt économique à consommer moins d’électricité, à la fois au niveau des serveurs mais aussi pour refroidir les serveurs. Ils ont aussi un intérêt économique à consommer moins d’eau.
      Entre les terminaux utilisateurs, le réseau et les datacenters, le composant qui a beaucoup évolué de façon positive ces dernières années, ce sont les datacenters. On a divisé par trois leur consommation électrique en 20 ans pour le même nombre de traitements réalisés [et des quantité de données stockées qui ont été multipliées par un facteur supérieur à un million [Ajout de l’intervenant]. Mais comme on a besoin de toujours plus de traitements informatiques et de stocker toujours plus de données, on augmente le nombre de datacenters, donc en valeur absolue, même s’ils sont plus performants et plus efficients, l’impact des datacenters continue d’augmenter dans le monde. C’est ce qu’on appelle un effet rebond.
      Pour progresser en termes de performance environnementale, les datacenters appliquent aujourd’hui des démarches de bon sens, mais qui étaient encore révolutionnaires il y a 15 ans. Par exemple le free cooling qui consiste à utiliser le froid de l’extérieur - l’air froid ou l’eau froide - pour ne pas avoir à produire artificiellement du froid. Ça permet de réduire considérablement la consommation électrique du datacenter. Pour pouvoir faire cela, on utilise des équipements qui répondent aux exigences techniques ASHRAE [American Society of Heating, Refrigerating and Air-Conditioning Engineers] classe A3 à A4. C’est un « gros mot » qui indique simplement qu’ils fonctionnent à des températures plus élevées, avec des variations hygrométriques qui peuvent être plus importantes. Donc, en gros, on n’a plus besoin de datacenters où il fait 18 degrés en permanence, avec un niveau d’hygrométrie hyper stable. On peut avoir beaucoup plus de fluctuations. On va évidemment confiner les serveurs pour avoir moins d’air froid à produire ou à apporter. On peut mettre en œuvre tout un tas de bonnes pratiques, qui sont généralisés aujourd’hui dans les datacenters, pour réduire notamment leur consommation électrique.
      Il n’empêche que nous, les consommateurs du numérique, nous sommes à l’origine de la prolifération des datacenters. Si on consomme moins de services numériques et uniquement les services numériques les plus essentiels, alors on aura besoin de moins de datacenters. Il y a donc quand même un lien entre les consommateurs des services numériques et la croissance des datacenters, même si on n’est pas totalement responsable puisque les GAFAM et autres cloud providers et fournisseurs de services numériques poussent de nouveaux services qu’on n’a pas demandés, par exemple l’essor des IA génératives ces dernières années, alors qu’on s’en passait très bien [jusqu’à ce que les GAFAM nous les proposent [Ajout de l’intervenant].
      Il faut à la fois que nous prenions nos responsabilités en tant qu’utilisateurs du numérique, mais aussi qu’on encadre, qu’on légifère sur ce qu’on fait avec les dernières réserves de minerais qui sont à notre disposition.

      Mathilde Saliou : Quand vous dites que les datacenters se sont améliorés au fil des dernières années parce qu’ils avaient un intérêt économique à le faire, si ça n’évolue pas côté terminaux, c’est aussi qu’à priori ce n’est pas dans l’intérêt économique des fabricants des terminaux. Il y a, derrière, un problème de modèle économique qui n’est pas cohérent.

      Frédéric Bordage : Oui. On a beaucoup progressé ces dernières années au niveau des datacenters parce qu’il y avait un intérêt économique de la part des opérateurs de datacenters à être plus efficients d’un point de vue énergétique.
      Si on progresse moins vite du côté des terminaux utilisateurs, c’est clairement qu’on est toujours dans le modèle du jetable et qu’il n’y a pas de modèle économique pour des smartphones qui durent très longtemps. En tout cas, ces modèles économiques ne sont pas encore généralisés.
      Cependant, on peut quand même noter un point important. Un certain nombre d’acteurs, dans le monde des smartphones par exemple, commencent à proposer des durées de mise à jour longues, je pense par exemple, et je ne fais pas de publicité, à Google qui propose des mises à jour jusqu’à huit ans pour ses smartphones Pixel haut de gamme. On a évidemment les acteurs du Fairphone [7], qui proposent des durées de mises à jour encore plus longues qui permettent de conserver très longtemps son smartphone.
      Certains acteurs font le « job », entre guillemets, concernant la durée de mise à disposition des mises à jour, mais Samsung, par exemple, ne propose que deux ans de mises à jour. Encore une fois, il faut que les pouvoirs publics légifèrent pour contraindre ces acteurs à proposer des mises à jour pendant au minimum cinq ans et une durée de garantie légale de cinq ans pour que nous puissions conserver plus longtemps nos smartphones. C’est d’ailleurs ce que vient de faire la Commission Européenne [Ajout de l’intervenant].

      Mathilde Saliou : Si je reprends l’exemple de votre BlackBerry qui vous pose aujourd’hui problème pour des raisons de sécurité numérique, selon vous quelle serait la bonne manière de procéder pour la société, en gros ? Faut-il choisir, par exemple, entre plus de sécurité numérique ou plus de durabilité des outils ? Y a-t-il une troisième voie ?

      Frédéric Bordage : L’exemple du BlackBerry est intéressant. Avec un BlackBerry, on ne peut plus avoir de compte en banque aujourd’hui puisqu’il faut un smartphone de dernière génération pour s’authentifier avec une authentification double facteur. Il y a deux solutions pour pallier cette problématique et conserver le plus longtemps possible nos équipements.
      La première, c’est de limiter les usages du numérique au niveau bancaire. Il n’y a jamais eu autant de vols d’argent dans les banques depuis que les banques sont toutes connectées et numériques. Il y en avait moins avant parce qu’il fallait se déplacer physiquement pour vider concrètement le coffre. On peut imaginer des solutions low-tech un peu radicales.
      Il y a aussi des alternatives. Il existe des petites cartes à puce ou clés numériques physiques qui génèrent aléatoirement, en permanence, la clé de cryptage de l’authentification double facteur. On peut donc très bien imaginer avoir ce petit ustensile pour la banques et pour nos usages critiques – santé, etc. – [Ajout de l’intervenant] qui permettent de conserver un téléphone standard ou un BlackBerry qui a dix ans. [Partie supprimée par l’intervenant].

      Mathilde Saliou : Encore de l’innovation à faire dans le domaine de la sécurité avec l’angle environnemental en tête du coup.

      Frédéric Bordage : Oui. Ce que je trouve formidable c’est qu’on nous impose une double authentification avec un smartphone. Mais, le smartphone, c’est une exposition supplémentaire à des risques de piratage. Quand j’étais jeune, si on voulait voler de l’argent, il fallait braquer la banque avec un flingue. Aujourd’hui, il suffit de pirater un smartphone [Note de l’intervenant].

      Mathilde Saliou : Salut. Rapide message pour vous dire que si vous aimez les podcasts de Next, nous laisser cinq étoiles sur la plateforme avec laquelle vous nous écoutez nous aide beaucoup. Vous pouvez aussi nous laisser en commentaire le nom d’experts ou d’expertes du numérique que vous aimeriez nous entendre interviewer. Allez, je vous laisse. Bonne écoute !

      Depuis deux ans, il y a beaucoup de bruit autour de l’intelligence artificielle qui, en soi, a derrière plein de techniques qui ne sont pas neuves, etc. Pour vous, qu’est-ce que ça soulève comme questions, puisque pour ce qu’on en sait aujourd’hui, les modèles qui font le plus de bruit sont quand même très consommateurs ? Qu’est-ce que ça provoque chez Green IT de voir de l’IA partout ?

      Frédéric Bordage : L’intelligence artificielle, c’est clairement le sujet hype, à la mode. Nous ne savons pas en calculer les impacts environnementaux. Nous savons très bien le faire techniquement, mais nous ne pouvons pas le faire tant que OpenAI, MistralAI, tous les acteurs de l’intelligence artificielle refuseront de nous donner leurs données d’inventaire, c’est-à-dire de nous dire sur quels types de serveur, sur combien de serveurs, etc., leurs modèles sont entraînés et combien il y en a derrière quand on prompte, c’est-à-dire qu’on fait une demande à une intelligence artificielle pour générer quelque chose. Tant que nous n’avons pas ces données-là, nous ne pouvons pas faire de calculs. Énormément de chiffres circulent sur les impacts environnementaux de l’IA, nous n’en voyons aucun qui soit fiable. Aujourd’hui on ne sait pas.
      On a quand même des indices. On a les rapports de Microsoft et de Google qui disent que, finalement, ils ne seront pas « net zéro » en termes d’émissions de gaz à effet de serre. Ils disent que c’est à cause de l’IA, mais c’est aussi à cause du cloud qui se développe de plus en plus et ils ne disent pas précisément quelle est la part du cloud et la part de l’IA. On a effectivement des indices qui nous disent que l’IA risque d’avoir un impact important d’un point de vue environnemental. Encore une fois, ça va dépendre de ce qu’on fait avec cette technologie qui est formidable : grâce à l’IA on peut détecter des choses qu’on ne détecterait pas, on peut modéliser le climat, c’est quand même une formidable technologie. La question c’est : qu’est-ce qu’on veut en faire ?
      Les impacts environnementaux de l’IA seront importants, énormes, colossaux, si on fait n’importe quoi avec. C’est toujours la même mécanique. Entre passer trois jours à faire des recherches sur Internet pour synthétiser tout ce qu’on trouve sur le Web ou faire un prompt sur ChatGPT et obtenir, en trois secondes, des chiffres qu’on aurait mis trois jours à trouver avec des moteurs de recherche classiques, l’IA peut nous faire gagner du temps et peut-être économiser des impacts environnementaux, si elle est bien utilisée, dans certaines conditions, etc.
      C’est compliqué de savoir si l’IA aura un bilan positif ou négatif sur l’environnement.
      Son bilan direct est forcément négatif : dès lors qu’on rajoute un ordinateur on a plus d’impacts. Par contre, comme pour toute technologie, son bilan indirect peut être potentiellement positif, tout dépend de ce qu’on fait avec l’IA.

      Mathilde Saliou : Du coup, faudrait-il légiférer ?

      Frédéric Bordage : C’est clair, c’est une évidence qu’il faut légiférer sur l’IA, comme on aurait dû le faire sur plein d’autres technologies numériques, puisque on n’a plus assez de numérique à notre disposition. On sait que d’ici quelques générations le monde sera inéluctablement plus low-tech, que ça nous plaise ou pas. On devrait donc éviter, aujourd’hui, que cette technologie qu’est l’IA soit dévoyée pour tout un tas d’usages anecdotiques et qu’on consomme les dernières réserves de ressources à notre disposition pour fabriquer de la haute technologie. On devrait légiférer en urgence sur l’IA, mais aussi sur un certain nombre d’autres technologies numériques, pour essayer de freiner cette consommation effrénée de ressources à partir desquelles on fabrique le numérique.

      Mathilde Saliou : Si on va jusqu’au bout du cycle de vie d’un outil, il y a quand même la question de la fin de vie et du recyclage. Plus je creuse, plus j’ai l’impression que le recyclage ne fonctionne pas très bien. Tout à l’heure, vous disiez que le recyclage du numérique est une vue de l’esprit. Pourriez-vous expliquer un peu pourquoi ?

      Frédéric Bordage : Parce que plus on avance dans le temps et plus les équipements numériques – nos smartphones, nos ordinateurs –, sont petits, légers, ce qui veut dire que plus les composants qu’on a à l’intérieur sont petits. Dans un smartphone, par exemple, on a 40 métaux qui sont intriqués moléculairement les uns dans les autres. Quand vous voulez désintriquer ces molécules pour récupérer les molécules de cuivre, d’argent et toute autre molécule, vous devez avoir des procédés physico-chimiques qui sont extrêmement coûteux d’un point de vue environnemental, pour la plupart d’entre eux. Si ce n’est pas réalisé dans des conditions absolument contrôlées, optimum, ce qui est rare, recycler rajoute des impacts environnementaux. Les données officielles de la Commission européenne montrent que sur les 40 métaux qu’il y a dans un smartphone, on en recycle peut-être deux ou trois à un taux élevé. On n’en recycle pas plus soit parce que, techniquement, on ne sait pas faire, soit parce que ce n’est pas rentable.
      Même les rares procédés rentables sont potentiellement dangereux pour l’environnement [Ajout de l’intervenant]. Par exemple, quand on récupère l’or d’un microprocesseur, on le trempe dans un bain d’acide chlorhydrique. Ensuite on le passe dans un haut-fourneau. Une fois qu’il a été passé dans un haut-fourneau, on fait une électrolyse extrêmement consommatrice en électricité. On récupère l’argent, puis le cuivre, avec la troisième électrolyse on récupère l’or qui reste et on précipite les petites paillettes d’or qui restent en plongeant la plaque d’électrolyse dans un bain de cyanure. Ensuite, on passe à nouveau tout ça dans un haut-fourneau. Au final, le matériau passera dans trois ou quatre fourneaux et in fine, si tout cela est réalisé dans des conditions optimales, on finira par obtenir de l’or recyclé en qualité suffisante pour faire des implants dentaires, mais pas pour fabriquer de nouveaux équipements numériques [Note de l’intervenant]. [Partie supprimée par l’intervenant].

      Mathilde Saliou : Quelles pistes recommanderiez-vous dans ce cas-là ?

      Frédéric Bordage : Il y a deux pistes fondamentales très efficaces à court terme.
      Il faut allonger la durée de vie des équipements et éviter de se suréquiper.
      Comme on recycle très mal et très peu, réemployer donne plus de temps à la filière du recyclage pour essayer de trouver des procédés plus efficaces. Dans le cadre de l’allongement de la durée de vie des équipements, le réemploi est une des pistes absolument critique pour réduire notre empreinte numérique globalement. Mais elle ne fonctionne qu’à court terme : pour réemployer, il faut avoir des équipements à réemployer. Ce n’est donc qu’une piste à court terme mais très efficace qu’on devrait déjà avoir largement développée, ce qui n’est pas encore le cas.
      La deuxième piste, plus difficile à mettre en oeuvre, est celle de l’écoconception. L’écoconception consiste à faire en sorte que, pour accéder au service x ou y – trouver l’horaire d’un train, prendre rendez-vous chez le médecin, etc. –, il y ait moins de serveurs dans les datacenters, qu’on consomme moins de bande passante et qu’on puisse utiliser ces services sur des smartphones ou des ordinateurs vieillissants, par exemple sur mon BlackBerry. L’idée de l’écoconception est aussi simple que ça. C’est techniquement assez facile à mettre en œuvre, mais, pour des raisons psychologiques, on a encore du mal à activer les pistes d’écoconception les plus radicales et efficaces : elles sont souvent perçues comme un retour à l’âge des cavernes, alors même que nous avons des retours d’expériences très positifs, qui montrent que quand on est un peu radical dans l’écoconception, cela satisfait beaucoup les utilisateurs. Mais on a une strate de décideurs marketing, certains product owners qui pensent que l’innovation rime forcément avec toujours plus de technologie de dernière génération, alors même qu’on peut, créer des services numériques un peu moins technologiques, qui répondent encore mieux aux utilisateurs.
      L’écoconception est clairement une des deux pistes fondamentales avec le réemploi.

      Mathilde Saliou : Est-ce que vous pouvez donner un exemple concret de cas où des utilisateurs étaient très satisfaits d’un service en écoconception ?

      Frédéric Bordage : Je peux vous donner un exemple d’écoconception, ce que nous appelons aujourd’hui la slow tech, qui est le quatrième niveau d’écoconception sur quatre. C’est un service de prévision pluviométrique pour des agriculteurs. Il reposait sur une application smartphone 4G avec un supercalculateur à Toulouse pour les calculs de prévisions pluviométriques. Pour diviser par plus de 4 les impacts environnementaux, nous avons remplacé l’application 4G par de simples SMS qui alertent l’agriculteur lorsqu’il va pleuvoir en lui donnant quelques données techniques essentielles. Dans certains pays émergents, cibles de ce service, le taux d’illettrisme est parfois encore important. Nous avons donc remplacé le SMS par le tableau noir et la craie de l’instituteur de l’école du village ou le feutre et le tableau blanc Velleda du comptable de la coopérative agricole qui dessinent les prévisions pluviométriques ou les transmettent oralement aux personnes qui sont illettrées. Grâce à cette approche d’écoconception radicale – on est passé d’une application 4G à un simple SMS, voire un tableau noir et une craie – on a pu diviser par 4 les impacts environnementaux, tout en permettant à cette entreprise de conquérir le monde entier, c’est-à-dire tous les pays émergents où des agriculteurs n’ont pas forcément les moyens de s’équiper d’un smartphone 4G. Et, de toutes façons, en zone rurale il n’y a pas la 4G !
      Autre exemple : quand vous sautez « à l’arrache » dans un tram dans un certain nombre de villes en France, vous pouvez prendre un billet directement dans le tram pour ne pas être en infraction, mais il faut un smartphone dernière génération permettant de flasher un QR Code. Quand je saute dans le tram à Grenoble, j’ai juste à envoyer un SMS. Vous voyez que dans un cas on conserve son BlackBerry, dans l’autre il faut un smartphone dernier cri.
      On sait écoconcevoir des services numériques sans aucune difficulté. Cela évite en plus de créer de l’exclusion et de la fracture numérique, encore faut-il le faire.

      Mathilde Saliou : Du coup, ce qui est intéressant dans ce que vous dites, c’est que la friction la plus importante c’est plus une friction d’ordre psychologique, de réflexion, de vision du monde.

      Frédéric Bordage : Oui. Aujourd’hui, l’innovation se résume au progrès technique. Or les leviers qui sont à notre disposition pour atteindre un monde plus durable, sont d’abord des leviers sociaux, d’organisation, de changement de modèle économique, etc. Il y a vraiment un problème psychologique, dans les sociétés occidentales, qui pensent que si c’est plus technologique c’est mieux. Ce qui n’est pas forcément le cas. Les gens ne se rendent pas compte d’à quel point on est en train de consommer les dernières réserves rentables de métaux et de minéraux à partir desquels on fabrique le monde moderne, hyper technologique. Je pense que notre incapacité à bouger plus vite et plus profondément est directement liée à notre incompréhension d’où en sont les ressources physiques à partir desquelles on fabrique le numérique. Si on avait profondément conscience de l’état de ces ressources, je pense que tout le monde se mettrait dès aujourd’hui à les économiser.

      Mathilde Saliou : Qu’est-ce qui bloque, selon vous, cette prise de conscience ?

      Frédéric Bordage : Ce qui bloque, aujourd’hui, c’est que tout le monde est focalisé sur le climat. Aujourd’hui, quand on parle de développement durable, on nous dit « environnement » et ensuite on nous dit « environnement = climat ». L’humanité est monomaniaque. Il y a 16 crises environnementales et sanitaires majeures auxquelles on doit faire face. On a 16 trous au fond de notre barque et l’humanité ne regarde qu’un seul trou, celui du climat, en tout cas dans les pays occidentaux. Avec une telle approche, nous sommes certains de couler !
      Dans les pays occidentaux, les intérêts économiques et politiques détournent les dirigeant des autres problématiques environnementales. Il y a des enjeux politiques économiques qui font qu’on ne sensibilise pas suffisamment les peuples à ces problématiques.

      Mathilde Saliou : Comment allez-vous, au bout de 20 ans, à travailler sur ces sujets ?

      Frédéric Bordage : Il y a 20 ans, quand on a lancé Green IT, on pensait qu’il était encore temps d’agir sur les grandes crises environnementales et sanitaires majeures et surtout qu’on pouvait les infléchir suffisamment pour revenir au monde d’avant. Aujourd’hui, 20 ans plus tard, on se rend compte qu’il y a une inertie complètement folle au niveau de l’humanité et on sait que tout ce qu’on fait aujourd’hui, toutes les études qu’on publie, tous les travaux de sensibilisation qu’on fait, vont nous aider à s’adapter un peu plus vite à l’effondrement en cours. Le terme « effondrement » ne doit pas nous faire peur [Note de l’intervenant]. C’est intéressant de s’adapter. On n’a pas le choix alors on va le faire dans la joie et la bonne humeur. Par contre on a loupé l’opportunité de stabiliser la situation et de rester dans un monde qu’on maîtrisait. Le monde de demain va être très « rock’n roll » : ça va brasser et, probablement, ça va être assez violent. Il va falloir qu’on redevienne des MacGyver, qu’on soit ingénieux. Ca sera très intéressant en termes intellectuels, en termes d’adaptation. Mais, plus on attend, plus le monde de demain sera violent sur un certain nombre d’aspect.
      L’objectif de 1,5°C, c’est fini. La tendance est plutôt à 4 degrés ou plus. Même l’État français, pas forcément en avance sur ces sujets [Note de l’intervenant], commence à préparer le peuple français à cette perspective.
      Même si la situation peut paraître un peu catastrophique, c’est un constat qui est neutre, au quotidien on s’éclate à essayer de trouver les solutions qui ont le plus gros effet de levier en termes de réduction des impacts, à essayer de changer la façon de faire du numérique. C’est hyper intéressant et joyeux.

      Mathilde Saliou : Cette dépendance [au numérique] s’est faite quand même très rapidement. Moi-même je suis assez vieille pour me souvenir de l’arrivée de certains des nouveaux outils, je me souviens de l’iPod, je me souviens de l’arrivée des premiers BlackBerry. On a créé cette dépendance extrêmement rapidement.

      Frédéric Bordage : En moins de 50 ans, nous sommes devenus totalement dépendants de ces technologies. C’est intéressant. À l’échelle de la civilisation humaine, on se rend compte que 50 ans ce n’est rien. Nous sommes tout à fait capables d’aller vers un monde où il y a moins de numérique, moins critique. Nous sommes tout à fait capables de construire un avenir différent. Pour cela, il faut que cet avenir soit enviable. Or, aujourd’hui, dans la tête des gens, si ce n’est pas une solution sur un smartphone ou si ce n’est pas de la haute technologie, ce n’est pas enviable. Il faut déconstruire ce mythe de la technologie et proposer une alternative.
      Quand on pratique au quotidien la sobriété ou la frugalité, quand on pratique les moments de déconnexion numérique, on se rend compte à quel point c’est jouissif de ne plus être dépendant de ces outils, d’avoir du temps libre pour faire autre chose. Il faudrait pratiquement forcer les gens à redécouvrir le bonheur de ne pas être connecté.

      Mathilde Saliou : Qui l’eût cru !
      Après cette discussion renversante, un peu flippante par endroits, mais aussi joyeuse, en tout cas j’ai le sentiment que Frédéric Bordage nous transmet bien, en fin d’entretien, sa passion de la recherche de solutions pour s’adapter au monde qui change, au monde qui vient.
      Cet épisode va se terminer sur ces quelques mots qui, donc, invitent à la déconnexion.
      J’ai bien conscience du paradoxe étant donné que je l’ai fabriqué en passant des heures derrière mon ordinateur, que je vous parle à l’instant en enregistrant à mon micro, lui-même relié à un enregistreur acheté il y a un an. Néanmoins, j’espère que cet épisode vous aura autant passionnés que moi. Je vous donne rendez-vous dans deux semaines pour un deuxième épisode dans lequel on entamera une sorte d’analyse du cycle de vie de l’industrie du numérique dans son entier.
      Si cet épisode d’Écosystème vous a plu, faites-le savoir autour de vous, mettez-nous des étoiles, laissez-nous des commentaires, partagez-le, tout cela nous aide toujours à toucher de nouvelles personnes. Ça nous aide aussi à ouvrir la discussion, à créer des liens et, peut-être que ça donnera lieu à de nouvelles solutions, sait-on jamais !
      Si vous avez des idées, des pistes que vous voulez nous partager, n’hésitez surtout pas, venez nous retrouver sur Next, next.ink, on vous lit toujours avec grande attention.
      Écosystème est un podcast écrit et tourné par moi, Mathilde Saliou. Il a été réalisé par Clarice Horn et produit par Next.
      Pour nous retrouver, direction Bluesky, Linkedin, Mastodon ou bien Next, évidemment.
      À très vite.

      ▻https://www.librealire.org/ce-que-la-tech-fait-a-la-planete

    • #Green_IT

      Le site GreenIT.fr

      Le site www.GreenIT.fr publie des actualités et des informations sur tous les sujets du green IT, de la sobriété numérique, de l’écoconception de service numérique, sur la slow.tech, etc. Il présente aussi les différents dispositifs de formation et d’accompagnement tels que le Benchmark Green IT. Enfin, il présente aussi les études publiées par l’association Green IT. C’est plus généralement un espace de réflexion sur la rencontre entre numérique et développement durable, ce que l’on appelle couramment le numérique responsable (définition).

      GreenIT.fr est édité bénévolement par Frédéric Bordage, avec le soutien de nombreux contributeurs et contributrices. Découvrez l’équipe GreenIT.fr.
      Le collectif Green IT

      Créée en 2004, le collectif Green IT fédère les experts à l’origine des démarches de sobriété numérique, numérique responsable, écoconception de service numérique, et slow.tech.

      Les membres du collectif se réunissent au sein de collèges spécifiques, notamment :

      – collectif conception numérique responsable (#CNumR) pour concevoir les outils et référentiels liés à l’écoconception et la conception responsable des services numériques ;
      - Club Green IT pour regrouper les « champions » du Green IT, de la sobriété numérique et du #numérique_responsable parmi les entreprises et collectivités.

      Depuis 20 ans, les expert.e.s du collectif Green IT ont produit des dizaines de livres, d’études exclusives, de méthodes, de référentiels, d’outils opérationnels, de guides, de lexiques, et de livres blancs, etc. pour aider les individus, les organisations, et les pouvoirs publics à passer à l’acte. Tous ces outils font référence. Ils sont disponibles gratuitement, sous licence ouverte (CC-By-NC-ND) et licences open source.

      Les membres du collectif coaniment aussi des opérations collectives telles que le Sprint REEN et le Benchmark Green IT.

      ▻https://www.greenit.fr

  • Rock Licking in Geology: A Practical Guide
    ▻https://geoscopy.com/the-rock-licking-guide-why-geologists-really-do-it-and-when-you-shouldnt

    Yes, geologists really do lick rocks. If you’ve ever caught one mid-lick on an outcrop, you weren’t hallucinating, and they hadn’t lost their mind to fieldwork. Licking, or wetting, or biting, is a genuine, centuries-old field method. Done in the right circumstances, it tells you something useful in seconds. Done in the wrong ones, it can hurt you.
    Why geologists lick rocks – field method explained

    This guide covers why the practice exists, the specific rocks and minerals where a tongue gives a real answer, the ones you should never put anywhere near your mouth, and the cleaner alternatives that have largely replaced licking in modern fieldwork.

    #géologie #pierres #science #sols

  • Nessuno si chiede quanto potrà reggere ancora la satura e inquinata Terra di lavoro

    A Nord della provincia di Caserta il “dopo Terra dei fuochi” non si vede. Ai vecchi sversamenti e ai roghi cronici si affiancano infatti nuovi siti di stoccaggio, scaricati su suoli già compromessi. L’assenza di una visione d’insieme rende la pianificazione una deroga burocratica ripetuta. I cittadini continuano a chiedere un “piano sanitario straordinario per smettere di contare le vittime”. Basta seguire il corso del #Rio_Lanzi per rendersene conto

    Il viaggio comincia dove l’acqua sembra ancora pulita. Si percorre la statale SS7 e poi la SS6 “Casilina” a Nord di Caserta: il paesaggio cambia all’altezza dell’Area di sviluppo industriale (Asi) Volturno Nord. Un cartello segnala un ponte: sotto scorre il Rio Lanzi. Si costeggiano i cancelli dell’ex Ginori Pozzi, considerato il più grande sito europeo di sversamento di rifiuti speciali pericolosi e tossico-nocivi. I 49 ettari dell’area rientrano nell’applicazione della sentenza della Corte europea dei diritti dell’uomo (Cedu) sull’ecocidio della “Terra dei fuochi”.

    La statale prosegue verso Calvi Risorta (CE); si attraversa il ponte della Casilina per raggiungere la fonte del fiume nel Comune di Rocchetta e Croce (CE). Ad accompagnare il percorso sono le parole di Mario, urbanista e attivista, co-autore di una mappatura dal basso che incrocia i siti di stoccaggio rifiuti con i dati sull’incidenza tumorale in provincia.

    “La parabola di quest’area si sviluppa lungo tre assi: la tradizione agricola di canapa e tabacco, la traumatica industrializzazione degli anni Sessanta e Settanta, e l’attuale deriva speculativa del business dei rifiuti e della conversione energetica, che continuano a stratificarsi sulla stessa terra, ignorando le istanze del territorio -spiega Mario-. La mappatura, fatta con Movimento basta impianti e Medici per l’ambiente (Isde), riguarda la Terra di lavoro, nome dell’antica Campania Felix estesa tra casertano, basso Lazio e parte del Molise. Rappresenta il contrappasso di una zona storicamente agricola, poi segnata nel secondo novecento da industrializzazione selvaggia, ecomafie e oggi saturazione ambientale. Ai vecchi sversamenti e ai roghi cronici si affiancano nuovi siti di stoccaggio che si sommano su suoli già compromessi, senza che nessuno si chieda quanto la terra possa ancora reggere”.

    Seguire il corso del Rio Lanzi significa ripercorrere una cronologia di denunce, illeciti e superamenti delle soglie di contaminazione registrati dall’Agenzia regionale per la protezione ambientale in Campania (Arpac).

    Il primo punto di rilevamento è vicino alle rovine dell’antica Cales, insediamento pre-romano degli Ausoni -va precisato che le analisi avvengono in punti di prelievo spot e non con sorveglianza continua-. Avvicinandosi al fiume su una strada sterrata si trova poco più che un rigagnolo nei periodi caldi: sulle sponde si accumulano rifiuti plastici, sacchi industriali, tubi rotti e stracci, mentre l’acqua forma una schiuma densa in superficie.

    A valle l’idrografia si biforca: il canale dei Lanzi verso Francolise, il Rio Lanzi fino al litorale di Mondragone. I dati epidemiologici mostrano un’incidenza tumorale crescente verso le foci con i valori più alti nel mondragonese e a Castel Volturno. Tracciare un nesso causale resta però un’operazione epidemiologicamente impropria: i tumori hanno eziologia multifattoriale, latenze pluridecennali e dipendono anche da stile di vita e suscettibilità genetica. Gli stessi Medici per l’ambiente segnalano che la frammentarietà dei dati non consente di isolare l’impatto di una singola matrice, ciò non esclude però la centralità del principio di precauzione: l’evidenza della contaminazione chimica basta a giustificare lo stop all’esposizione, senza attendere una certezza matematica del danno sanitario. L’acqua e le falde restano testimoni dei veleni tra Napoli e Caserta. Ma il “dopo Terra dei fuochi” qui non è ancora davvero arrivato.

    Per il triennio 2021-2023 la classificazione dei corpi idrici superficiali (fluviali) di Arpac restituisce un quadro netto, confermato dai dati 2024. Lungo il canale Agnena la stazione di monte a Francolise (A1BIS) registra stato ecologico “cattivo” e chimico “non buono” per superamento delle soglie di Pfos, sostanze industriali persistenti e bioaccumulabili. Più a valle, verso Mondragone (A2), la classificazione resta “cattiva” ma i contaminanti si moltiplicano: arsenico, cromo, il fungicida metalaxil, i diserbanti glifosate e Ampa che insieme all’arsenico mantengono in stato “scarso” anche il torrente Savone, principale affluente del sistema. L’unica stazione del monitoraggio operativo, la LZ2 sul Rio Lanzi, mostra stato “scarso” per arsenico e toluene, quest’ultimo è un idrocarburo industriale usato come solvente la cui presenza in un canale agricolo suggerisce reflui industriali non trattati. Il lieve miglioramento del 2024 va letto alla luce della natura temporanea dei prelievi spot, non come segno di bonifica strutturale.

    A unificare l’asta fluviale è il LIMeco, indice dello stato ecologico complessivo, costantemente insufficiente: certifica una carenza cronica di ossigeno causata dal carico organico di scarichi fognari abusivi e dal dilavamento dei reflui zootecnici degli allevamenti bufalini. I modelli di vulnerabilità degli acquiferi della piana campana indicano che l’idrogeologia locale accelera la migrazione dei contaminanti verso le riserve idriche profonde, trasformando i canali superficiali in una rete di trasporto del danno verso le falde.

    Il tema della reale pressione ambientale è al centro del dibattito sulle autorizzazioni industriali. Durante l’audizione in commissione parlamentare Ambiente del 26 marzo, Ignazio De Rosa ha sollevato una criticità sui criteri di pressione ambientale cumulativa: “Se nel calcolo dell’indice si includessero non solo i siti di stoccaggio attivi, ma anche gli impianti sequestrati dalla procura, quelli colpiti da incendi, le aree in attesa di bonifica e i siti illegali, la soglia massima risulterebbe con ogni probabilità già ampiamente superata”.

    L’anomalia normativa sta nella valutazione atomistica dei singoli progetti nelle procedure di Valutazione di impatto ambientale (Via), regolate dalla delibera della giunta regionale 680 del 2017: ogni impianto viene esaminato come se operasse nel vuoto, calcolando emissioni e distanze tramite l’astrazione geometrica della buffer zone. Per gli impianti di trattamento rifiuti o biogas la valutazione sinergica sui vettori ambientali e sulle matrici chimico-fisiche resta un’astrazione burocratica. Questo vuoto normativo ignora il danno reale, che gli attivisti ricostruiscono con metodologie indirette, dato che i registri tumori dell’Asl di Caserta sono fermi al 2021. Mentre si accumulano nuovi impianti Antonio Rivezzi dell’Isde segnala “l’assenza di dati aggiornati sui tumori alla mammella nelle donne sotto i quarant’anni”.

    Biagio, docente e attivista, spiega come il meccanismo delle soglie per ampliamenti venga aggirato con il frazionamento dei progetti: “La provincia di Caserta è stata trattata come un eldorado per investimenti speculativi dove la fragilità istituzionale ha reso possibile l’insediamento di impianti impensabili altrove”.

    L’acqua scorre fino al litorale Domizio tra campagne interrotte da scheletri di lamiera. Alla foce del Savone è densa e maleodorante; le coltivazioni lambiscono le anse del fiume. Mario racconta che il depuratore cittadino lavora a un quarto della capacità reale. L’interazione tra nuova impiantistica e stress chimico preesistente innesca un effetto sinergico: due sostanze tossiche non producono un danno doppio, ma esponenzialmente superiore, un meccanismo che i modelli usati nelle autorizzazioni continuano a sottostimare.

    Il futuro di questo territorio ruota attorno a tre nodi: un’area già satura non può accogliere altri siti impattanti; l’assenza di una valutazione ambientale strategica cumulativa e il mancato aggiornamento dei fattori di pressione permettono la ripetizione degli stessi modelli di sfruttamento; e la scarsa affidabilità delle reti di monitoraggio, con dati inaccessibili o parziali, costringe i cittadini a forme di monitoraggio autogestito. Sono loro a pagare il prezzo biologico di questa saturazione.

    “Vogliamo immaginare un altro futuro per la nostra terra. Si deve applicare nei fatti la sentenza Cedu, particolarmente emblematica per l’area dell’ex sito Pozzi, ed estenderla a tutta la Terra di lavoro -racconta Biagio-. La richiesta è duplice: bloccare le nuove autorizzazioni impattanti e bonificare tutti i siti contaminati, integrando i principi sanciti dalla Corte negli atti di indirizzo delle giunte comunali. Ribadiamo inoltre la necessità di un piano sanitario straordinario per smettere di contare le vittime, costruendo presidi sanitari che rispondano all’ecocidio”.

    Se la Terra di lavoro è stata una terra felice per chi vi ha investito ed estratto, per chi la abita ha rappresentato una condanna biologica scritta a piccole dosi, anno dopo anno. Sulle sponde del Savone e lungo il canalone dell’Agnena la vita quotidiana resta legata a quei corsi d’acqua, usati per pescare e irrigare, nella rassegnazione verso un inquinamento che sembra normale solo perché dura da sempre, una rassegnazione che la rete territoriale prova a rompere, rifiutando la logica per cui ogni nuovo impianto va valutato da solo, come se la terra e l’acqua non fossero già compromesse. Nei moduli di una Via non c’è una casella di sopportazione ecosistemica: forse è anche da lì che si dovrà ripartire.

    ▻https://altreconomia.it/nessuno-si-chiede-quanto-potra-reggere-ancora-la-satura-e-inquinata-ter
    #Terra_dei_fuochi #pollution #déchets #Caserta #Campanie #santé #tumeurs #cancer #Terra_di_lavoro #environnement #sols #pollution_du_sol #Mondragone #Francolise #épidémiologie #Castel_Volturno #eau #pollution_chimique #Savone #rivière #Agnena

  • « On a rayé des cartes les petits #cours_d’eau, et la sécheresse s’est répandue »

    En rayant des cartes tous les petits cours d’eau, la France a ainsi alimenté la terrible sécheresse que nous connaissons, écrivent les auteurs de cette tribune. Ceux-ci sont pourtant essentiels pour nourrir les vallées et les #nappes_phréatiques.

    La France a longtemps été un pays de rivières mais aussi de « #petits_chevelus » qui irriguaient merveilleusement les paysages, rechargeaient les nappes phréatiques, nourrissaient les #zones_humides et les grandes vallées. Aujourd’hui, ce réseau fin de milliers de petits #ruisseaux — rus, béals, filets d’eau de tête de bassin versant — se défait silencieusement, et alimente la terrible sécheresse que nous connaissons, tout autant que le déficit de #pluie.

    Cette affirmation n’est pas du catastrophisme. Elle découle de constats d’observation réalisés sur les petits cours d’eau, de bulletins hydrologiques, de mesures des nappes phréatiques, de cartes de sols dégradés réalisés dans toute la France sous le contrôle d’Eau France par Ades, la banque d’accès aux données de quantité et de qualité des #eaux_souterraines.

    Ces relevés racontent la même histoire : la géographie de notre pays bascule vers des changements de #paysages considérables, défavorables aussi bien à l’agriculture qu’aux humains — sans même parler des non-humains, de plus en plus vulnérables avec la prolongation des sécheresses.

    Victimes de l’#agriculture productiviste et de l’#urbanisation aveugle

    Pour comprendre cette disparition des petits cours d’eau, remontons un peu le temps. Le 30 décembre 2006, une #loi_sur_l’eau_et_les_milieux_aquatiques (#Lema) était adoptée en France, qui transposait dans le droit une directive européenne visant à restaurer l’état écologique des masses d’eau douce d’Europe d’ici à 2015.

    Certains syndicats agricoles n’ont pas vu cette ambition d’un bon œil, notamment la #FNSEA, représentant majoritaire de l’#agriculture_productiviste, désormais contrainte d’interdire les rejets de #nitrates dans les cours d’eau. L’Union européenne condamnera d’ailleurs plusieurs fois l’État français pour son laxisme vis-à-vis de ces pratiques (▻https://www.actu-environnement.com/ae/news/nitrates-cjue-condamnation-france-z).

    Mais grâce au gouvernement socialiste de l’époque (Reporterre l’a raconté en 2017 : ►https://reporterre.net/La-nouvelle-cartographie-des-cours-d-eau-menace-l-interet-general), un tour de passe-passe résolut le dilemme : de cours d’eau, les petits ruisseaux devinrent des « fossés », « canaux » ou « ravines », privés de la protection instaurée par la loi de 2006. Résultat : plus de bandes-tampons obligatoires pour les préserver des constructions et autres barrages hydrauliques, plus d’encadrement des #épandages de #pesticides. Sortis du droit, ils furent aussi effacés des #cartes administratives hydrologiques que l’on commençait alors à réaliser. Dans certains départements, la moitié d’entre eux ont tout simplement été rayés des cartes.

    Invisibilisés, ces petits cours d’eau ont pu être maltraités sans égards par des #pollutions diverses, malmenés par des sécheresses prolongées, ou tout simplement comblés par des propriétaires, et ainsi à jamais perdus. Leur #ruissellement ne s’effectuant plus, ou plus correctement, ils ne jouent plus leur rôle de capillaires du territoire. Des milliers de vallons se retrouvent ainsi privés d’eau pendant des semaines, voire des mois.

    Leur #disparition n’est pas seule en cause dans l’assèchement des sols, il faudrait aussi parler par exemple de l’abandon des #réseaux_gravitaires et autres #canaux_d’irrigation. Mais elle est essentielle pour comprendre la sécheresse des #sols et l’épuisement des nappes phréatiques, qui a ouvert la voie à des transformations profondes de nos terres et de nos habitats.

    Une véritable fuite en avant

    Chacun peut le constater, la sécheresse transforme les #paysages. Les images prises depuis le ciel sont saisissantes : rivières réduites à des rubans de cailloux, lacs contractés, champs grillés, forêts jaunies au cœur de l’été. Le manque d’eau dans les sols stoppe la croissance des arbres, bloque la photosynthèse (faisant dépérir certaines essences), et réduit leur possibilité de stockage de carbone. Le risque d’incendie et de ravageurs augmente en proportion.

    Les habitats humains en subissent aussi les conséquences. La rétractation des argiles l’été, puis leur gonflement au retour des pluies, fissure les murs, déstabilise les fondations. En France, plus de 60 % des maisons individuelles se situeraient désormais dans des zones d’exposition moyenne ou forte à ce phénomène, ce qui provoque de silencieuses migrations, du fait du coût élevé des réparations.

    Pour tenter de compenser la sécheresse provoquée par la disparition progressive de ces petits cours d’eau, l’agriculture développe l’#irrigation_sous_pression (#aspersion, #goutte-à-goutte), accaparant l’été une part très importante de l’eau, au prix de #conflits_d’usage croissants avec les milieux aquatiques, la production d’énergie, les usages domestiques.

    Des projets fantasmagoriques refont surface, comme les « #autoroutes_de_l’eau » qui détourneraient les eaux du Rhône ou d’autres fleuves vers des territoires en tension. Comme si l’on pouvait corriger la géographie par quelques tuyaux géants, alors que les grands cours d’eau eux-mêmes voient leurs débits diminuer. Une véritable fuite en avant !

    Instaurer une #démocratie_de_l’eau

    Si la sécheresse est bien amplifiée par le réchauffement global, la vulnérabilité de la France face à ce choc est donc largement le produit de ses choix. Elle a trop traité l’eau comme un stock à répartir, et non comme une trame à préserver, préférant contester les contraintes juridiques et écologiques plutôt que de réorganiser ses pratiques agricoles.

    Il faut désormais le reconnaître : nous avançons, année après année, vers un nouveau paysage, une nouvelle géographie. Nous ne retrouverons plus un état antérieur. Pour éviter la déshydratation continue du pays, il faut renouer avec la #géographie_de_l’eau en :

    – cessant de rayer des cartes tous les petits cours d’eau, et en les restaurant pour redessiner une trame vitale du territoire ;
    - en réorganisant l’agriculture autour de la #sobriété_hydrique, avec l’#agroécologie ;
    - en mettant l’eau au centre des politiques d’#aménagement_des_territoires, de l’extension des villes notamment. Plus rien ne devrait être construit sans tenir compte des sources disponibles.

    Il est temps de faire de la protection et de l’accès égalitaire à la ressource en eau un axe central de la #planification_écologique. Il est temps de simplifier et de rendre transparente pour tous les citoyens la #gestion_de_l’eau et de sortir d’une complexité administrative sans issue. Sans eau, il n’y aura ni territoire, ni économie, ni démocratie viables.

    ►https://reporterre.net/On-a-gomme-les-petits-cours-d-eau-des-cartes-et-la-secheresse-s-est-repa

    #eau #rivière #France #sécheresse #hydrologie #invisibilisation

    –

    signalé aussi par @colporteur :
    ▻https://seenthis.net/messages/1186226

    voir aussi :
    Une #cartographie inédite des cours d’eau officiels pointe les incohérences de la #réglementation
    ►https://theconversation.com/une-cartographie-inedite-des-cours-deau-officiels-pointe-les-incohe
    ▻https://seenthis.net/sites/7282461336008050837
    via @sombre

    • Quand le gouvernement et la FNSEA redessinent la carte des cours d’eau
      (publié en 2017)

      La loi sur l’eau de 2006 vise à retrouver un « bon état » écologique des masses d’eau douce. Mais discrètement, pour complaire à la FNSEA, le gouvernement a entrepris de soustraire une partie des cours d’eau à l’application de la loi. Premier volet de la grande enquête de Reporterre

      C’est l’histoire d’un incroyable coup de force. Dans le secret de quelques bureaux, une coalition de politiques et de lobbyistes de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) a décidé de changer la carte géographique et physique de la France. En voici le déroulé, tel que reconstitué par Reporterre.

      Quand François Hollande a été élu président de la République en 2012, la FNSEA n’en éprouve aucune crainte. Ce « syndicat » paysan règne sur la politique agricole depuis plus de soixante ans. La Quatrième République, puis le régime gaulliste après 1958, ont en effet accepté de cogérer avec ses dirigeants les dossiers agricoles essentiels. Un nouveau virage a été pris quand Jacques Chirac, ministre de l’Agriculture dans les années 1970, a instauré la cogestion des politiques publiques agricoles avec la FNSEA, le syndicat ultramajoritaire dans la profession.

      L’industrialisation des campagnes, les élevages concentrationnaires, l’irruption des pesticides, la destruction des haies et des talus boisés, le remembrement, le recalibrage des rus, ruisseaux et rivières, sont une œuvre partagée. Essentiellement entre le ministère de l’Agriculture, les directions départementales de l’Agriculture (DDA), où règnent les Igref — ingénieurs polytechniciens chargés des « eaux et forêts » —, et la FNSEA, qui contrôle les puissantes chambres d’agriculture.

      Le désastre qui s’ensuit est donc le leur, qu’ils présentent pourtant comme un triomphe de la modernité. En 2007, quand Sarkozy lance son Grenelle de l’environnement, promettant une « révolution écologique » qui n’aura jamais lieu, les chefs de la FNSEA s’inquiètent. À tort. Après avoir copieusement brassé le vent, Sarkozy lance en novembre 2011 sa fameuse phrase : « Je voudrais dire un mot de toutes ces questions d’environnement, parce que là aussi, ça commence à bien faire. »
      L’élection de Hollande n’est pas une mauvaise nouvelle

      La FNSEA aurait sans problème fait affaire avec un Sarkozy réélu président, mais la gauche gouvernementale ne lui a jamais fait défaut. Faut-il rappeler qu’un Henri Nallet, jadis ministre de l’Agriculture de Mitterrand — 1985-1986, puis 1988-1990 —, a commencé sa carrière comme chargé de mission de la FNSEA ? Qu’Edgard Pisani, devenu socialiste sur le tard et vice-président de la Commission européenne en 1984, a été le ministre de l’Agriculture de De Gaulle entre 1961 et 1966, lançant réforme sur réforme en compagnie de Michel Debatisse, futur président de la FNSEA ?

      En bref, l’élection de Hollande n’est pas une mauvaise nouvelle. Et d’autant que la présidence se révèle d’une grande faiblesse politique, donc bien plus impressionnable. La FNSEA de Xavier Beulin — il est devenu son président en 2010 — sent rapidement qu’elle peut espérer beaucoup de la gauche, peut-être davantage que d’une droite sarkozyste. Beulin devient en quelques mois un interlocuteur privilégié de Hollande, ce qui permet de mieux comprendre la suite.

      Les productivistes agricoles n’ont en fait jamais digéré la loi sur l’eau et les milieux aquatiques (Lema) du 30 décembre 2006. Celle-ci transpose dans le droit français une directive européenne sur l’eau adoptée en octobre 2000. Or cette loi a pour objectif — entre autres — de parvenir à un « bon état » écologique des masses d’eau douce d’Europe d’ici 2015. La FNSEA, qui sait à quoi s’en tenir, y voit une menace directe : l’agriculture industrielle dissémine massivement des pesticides et pollue les rivières et les rivages avec ses nitrates. En 2014, l’Europe a d’ailleurs condamné une nouvelle fois la France pour sa politique trop laxiste contre l’épandage des nitrates.
      Nul n’est censé ignorer la loi, sauf les paysans

      Comment en sortir ? La création en 2006 de l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema), chargée de la police de l’eau, annonce-t-elle la fin de l’impunité pour les pollueurs ? Possible. En 2010, une circulaire du ministère, alors de l’Écologie, durcit le ton : « Il est impératif de consolider la pratique des contrôles et de mieux coordonner l’intervention des services et établissements chargés des polices de l’eau et de la nature. » Une guérilla invisible commence. Quelques contrôles de terrain de l’Onema aboutissent à des procès-verbaux pour épandage de lisier ou comblement de ruisseaux, qui viennent heurter de plein fouet les habitudes agricoles. Fin 2013 commence un cycle de manifestations musclées de la FNSEA, avec déversement de fumier, devant les sièges décentralisés de l’Onema. On y refuse le principe même des contrôles.

      C’est alors que tout dérape au sommet de l’État. Manuel Valls, devenu Premier ministre, décide de se soumettre au lobby agricole, et commande en novembre 2014 un rapport sur « la mise en œuvre des contrôles » de terrain à la députée socialiste de l’Ariège Frédérique Massat. Le texte, publié fin mai 2015, ne peut que combler la FNSEA, car il prend parti, jusqu’à la caricature. On y lit par exemple cette phrase d’anthologie, qui ridiculise toute inspection de terrain : « La mission recommande qu’aucun constat de non-conformité ne soit dressé pour des points de contrôle dont les règles n’auraient pas été portées à la connaissance des agriculteurs en temps utile ».

      En somme, nul n’est censé ignorer la loi, sauf les paysans. Au-delà, le rapport ouvre une porte à des enjeux plus lourds encore, en réclamant la réalisation de cartes des cours d’eau, département par département. Pour la FNSEA, c’est décisif, car si un ru ou un ruisseau ne sont plus considérés comme des cours d’eau, ils ne relèvent évidemment plus de la loi qui les protège. Tout est alors en place pour une vaste comédie, qui se révélera être un drame.

      ►https://reporterre.net/Quand-le-gouvernement-et-la-FNSEA-redessinent-la-carte-des-cours-d-eau

  • Devenir une « #ville_éponge » : la solution de #Berlin face à la #sécheresse

    Face aux extrêmes climatiques, Berlin accélère sa mutation en « ville éponge », mêlant #végétalisation, #rétention_des_eaux et #mobilisation_citoyenne. Une ambition politique inédite qui essaime.

    Il est rare qu’une activiste environnementale se retrouve mandatée par ses « adversaires » pour mener la politique qu’elle défend. C’est pourtant ce qui est arrivé à la géographe Lisa Junghans dans le cadre du projet de transformation de la ville de Berlin en « ville éponge ».

    Après avoir travaillé pour une ONG spécialisée sur les questions d’#eau, elle a participé à l’initiative populaire #BaumEntscheid, en corédigeant une proposition de loi d’#adaptation de Berlin au #changement_climatique. « Nous comptions appeler les Berlinois à se prononcer via un référendum sur la question en septembre 2026. Mais, contre toute attente, le Sénat de Berlin a décidé de reprendre notre projet à 99 % et d’en faire une loi qui a été votée fin 2025 ! » raconte la jeune femme.

    Elle a depuis été nommée à la direction de l’Agence pour l’eau de pluie du Land de Berlin (Regenwasseragentur), un organisme assez récent qui joue un rôle important en tant qu’agence-conseil sur la gestion des #eaux_de_pluie pour les particuliers et les entreprises. « Ma nomination était pour le moins inhabituelle. Pour ma part, j’y vois une volonté politique de faire avancer les choses », explique-t-elle.

    Sur le papier, le concept de ville éponge est simple. Il s’agit de transformer le #piège_à_chaleur qu’est une ville classique, colonisée par la voiture, les routes et les nombreux espaces bétonnés, en un #piège_à_fraîcheur et à eau. Et ceci avec des moyens vieux comme le monde : la végétalisation du tissu urbain et la rétention maximale de l’eau. « Berlin est une ville assez verte irriguée par une rivière. On pense que la capitale et sa région s’en sortent bien. Mais ce n’est pas le cas et la situation se détériore. D’où notre réaction », précise Lisa Junghans.

    Comparé à Paris, et si l’on ne tient pas compte de leurs histoires très différentes dans cette mise en parallèle, Berlin pourrait faire figure de havre de verdure, avec 28 % de sa surface couverte par des espaces verts (12 %) et des bois (16 %) ! Pendant que seulement 5,6 % de la surface de Paris est recouverte d’espaces verts.

    Récupérer l’eau

    En réalité, la région Berlin-Brandebourg est en situation de #stress_hydrique important. Le réchauffement climatique, associé à une pluviométrie naturellement faible, renforce la succession dévastatrice d’épisodes de sécheresse et de pluies violentes. Par ailleurs, la #consommation_d’eau est poussée par de nouvelles implantations industrielles, telle la Gigafactory de Tesla et ses sous-traitants.

    « L’arrêt de l’extraction du charbon des mines à ciel ouvert de lignite de la Lusace, au sud de la capitale, est aussi une raison majeure », ajoute Lisa Junghans.

    Pour être parfaitement exploitées, les couches de lignite doivent en effet être sèches et libres des eaux souterraines. Pour cela, et depuis le XIXe siècle, des milliers de pompes ont évacué près de 58 milliards de m3 d’eau dans la #Spree, explique un rapport de l’Agence fédérale pour l’environnement (UBA) qui a fait grand bruit lors de sa publication en 2023 : « Une bonne moitié de l’eau qui coule aujourd’hui dans la Spree près de Cottbus provient d’eaux souterraines pompées. Pendant les mois chauds d’été, cette proportion augmente jusqu’à 75 %. » Or, avec la « sortie » totale du charbon d’ici à 2038 et l’arrêt progressif des mines, le pompage sera bientôt complètement stoppé. Berlin tire pourtant de 50 à 75 % de son #eau_potable de la Spree !

    La même année, Berlin a commencé à mettre en place un #Masterplan_Wasser (Schéma directeur de l’eau) qui prévoit la construction de nouvelles #stations_d’épuration, ainsi que le forage de nouvelles sources. Par ailleurs, tout nouveau projet immobilier doit « végétaliser » une partie de ses toits et conserver les eaux de pluie. Libre au promoteur de construire des bassins, d’irriguer des espaces verts ou d’opter pour l’infiltration dans le sol.

    Plusieurs projets de taille ont enfin été lancés. La construction d’un vaste système de #récupération d’eau par rigoles sous la prestigieuse place du Gendarmenmarkt au cœur de Berlin. Ou celle d’un bassin de 16 750 m3 pour éviter que le trop-plein d’eaux usées ne se déverse dans les rivières en cas d’orages violents. Mais tout ceci est insuffisant.

    Désimperméabiliser Berlin

    D’où la mise en œuvre du concept de ville éponge : « La nouvelle loi a pour objectif que 200 000 arbres soient plantés par la ville et ses habitants dans les prochaines années, détaille Lisa Junghans. Il est aussi prévu de créer des #îlots_verts tous les 150 mètres. Et surtout, 50 % des #espaces_publics doivent être déconnectés du réseau d’assainissement d’ici à 2040, avec une #désimperméabilisation des #sols en conséquence. C’est très ambitieux. »

    L’administration municipale a dix-huit mois pour se préparer avec un lancement des grandes manœuvres à partir de 2027. Mais les quartiers de Berlin, cheville ouvrière du processus, sont déjà sur la brèche, comme dans celui de Charlottenburg-Wilmersdorf.

    « Dans la Sömmeringstrasse, par exemple, nous avons renforcé les #pistes_cyclables puis désimperméabilisé et végétalisé une partie des trottoirs. Ce qui nous a conduits à supprimer pas mal de #places_de_parkings. Et quand on supprime des places, c’est le #conflit garanti », explique Jochen Flenker, responsable des #espaces_verts de ce quartier de l’ouest peuplé de 350 000 habitants. Charlottenburg est le seul quartier de Berlin qui possède encore une pépinière municipale qui alimente ses espaces verts et permet au quartier de fournir des plants gratuits aux habitants qui le demandent.

    La mairie de quartier s’est fixé entre 1 000 et 5 000 m² de désimperméabilisation par an. Cela paraît peu. Mais c’est beaucoup : « Un égout végétalisé de quelques mètres carrés conduit 20 % de l’eau dans les canalisations, mais en infiltre 80 % dans la terre et peut drainer une surface de plus de 500 m2 », précisent les services de l’Agence pour l’#eau_de_pluie.

    Les voisins acteurs d’initiatives

    Ingénieur agronome, Jochen Flenker croit dur en l’avenir de la capitale-éponge. Mais il sait que Berlin en est à ses débuts : « C’est un combat incessant qui doit conduire à un changement de perspective à tous les niveaux. Prenez la question de la maintenance des sols de l’espace public. Mon quartier reçoit de la ville 3 euros par an pour 1 m² d’asphalte ou de béton, mais seulement 0,72 euro pour 1 m² d’espace vert. Ce devrait être l’inverse. Heureusement qu’il y a de nombreuses associations locales qui nous facilitent la tâche et ouvrent parfois le chemin », explique-t-il.

    Il évoque notamment l’initiative #Fritschestrasse, lancée par deux voisins et copains hauts en couleur : Jörg Winners, producteur de films, et Hans Jürgen Zschäbitz, corniste retraité de l’orchestre du Deutsches Oper.

    Coupée en deux par le grand boulevard de la Bismarckstrasse, le segment nord de la Fritschestrasse, où l’on retrouve quelques immeubles wilhelminiens, est un microcosme bien rafraîchissant. « Notre projet est parti de rien, pendant le Covid. Nous avons décidé de verdir les parterres d’arbres de la rue, de les entourer avec des pierres et d’installer des bancs ici et là. Mais aussi un “mini-parc” dégoulinant de verdure qui occupe deux places de parking », se rappelle Jörg Winners.

    Puis le groupe de voisins a grandi et l’action s’est structurée : « Chaque #arbre a un parrain ou une marraine qui veille au grain. C’est essentiel pour la pérennité du projet et de l’engagement. En 2023, nous avons installé plusieurs réservoirs le long des murs qui récupèrent une partie de l’eau de pluie. Chacun peut ainsi arroser à son gré », explique Hans Jürgen Zschäbitz en montrant un grand monolithe doté d’un robinet et devant lequel attendent des arrosoirs.

    Mais les deux compères, qui travaillent depuis activement avec Jochen Flenker et ses services, ne se sont pas arrêtés là. « Nous avons conçu un parterre entouré de branchages, d’une haie sèche, bordée de deux grosses pierres faites pour les chiens et qui évitent que l’urine ne tombe sur les plantes. Cela marche tellement bien qu’il y en a maintenant une cinquantaine et le quartier a officiellement adopté le modèle pour tous les futurs parterres du quartier », ajoute Jörg Winners.

    Il évoque ainsi le passage fréquent de journalistes, mais aussi de délégations d’autres villes, au point que l’initiative, déjà primée, est désormais reprise dans plusieurs autres villes, dont Hamburg, sous le nom du modèle berlinois. « Notre prochain objectif est d’augmenter les espaces verts en réduisant le nombre de voitures via la mise en place un système d’autopartage pour le voisinage », disent les deux amis avant de partir arroser leur rue.

    ►https://reporterre.net/Devenir-une-ville-eponge-le-combat-de-Berlin-contre-la-secheresse
    #urbanisme #aménagement_du_territoire #pluie

  • #Colonialité toxique : dans les paysages radioactifs du #Sahara

    De 1960 à 1966, avant et après l’indépendance de l’#Algérie, l’État français a expérimenté au Sahara dit algérien dix-sept bombes atomiques et autres essais chimiques. Ce sujet a longtemps été #tabou en France, dans la presse, dans les discours politiques aussi bien que dans le cadre académique où enquêtes, témoignages, littérature et recherches sur ce thème ont été invisibilisés. Seul le réseau associatif et militant a soutenu les travaux abordant ce domaine – comme par exemple le livre de Raphaël Granvaud, Areva en Afrique, Une face cachée du nucléaire français3. Brisant frontalement la confidentialité de ces faits – presque trois décennies après l’ouvrage de Gabriele Hecht sur l’histoire nucléaire de la France, Le rayonnement de la France4, plusieurs publications récentes issues du monde anglo-saxon abordent la violence coloniale française illustrée dans ses modalités extrêmes par les expérimentations atomiques.

    C’est le cas du nouveau livre de Samia Henni, Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara. Paru d’abord en anglais5, il est associé à une exposition6 qui réverbère d’une autre manière les éléments de preuve de l’usage violent d’un territoire colonisé. L’autrice, architecte, historienne et théoricienne de l’architecture, enseigne actuellement à l’Université McGill de Montréal. Elle donne à penser la colonisation et ses effets dévastateurs sur le très long terme. Son point de départ est l’espace et sa gestion en période de guerre, sa réorganisation ou ce que le langage colonial a souvent appelé sa « mise en valeur ». Sensible aux narrations « cosmétiques » qui masquent les réalités de la domination coloniale, Samia Henni évoque en ce sens les euphémismes utilisés pour dire les faits qui ne sont pas seulement des « essais » nucléaires ou de la « radioactivité », mais bien des bombes atomiques à part entière et une toxicité sans limite produite par la colonisation.

    « Saharanisme »

    Faisant écho à cette question, Brahim El Guabli, professeur de pensée et littérature comparées à l’Université Johns Hopkins (USA), explore dans son dernier ouvrage, Desert Imaginations, la représentation des « déserts » à travers une variété de sources littéraires et historiques plurilingues (amazigh, arabe, français, anglais)7. Il montre que dans les productions culturelles majoritaires, les déserts apparaissent comme terra nullius, inhabitée, improductive, inutile et menaçante. La fiction mondialisée d’un désert vide et sans vie a permis de légitimer des projets d’exploitation brutaux et destructifs8. Brahim El Guabli propose d’appeler « saharanisme » ou encore « désertisme » cet imaginaire dominant dont il retrace les origines lointaines et la construction, en particulier dans les écrits politiques et littéraires français du XIXe siècle à aujourd’hui. Il fait de ces notions un outil conceptuel permettant d’approcher à plusieurs niveaux les usages et mésusages du désert, quelles que soient les parties du monde concernées. L’auteur distingue divers secteurs – spirituel, extractif, instrumental, sexuel – où s’exerce le saharanisme. En contrepoint de cette idéologie inhérente aux intérêts coloniaux, Brahim El Guabli montre le rapport intime que des écrivains et artistes autochtones manifestent dans leurs œuvres envers leur environnement, tangible et intangible, humain et non humain, une posture écologique sensible qu’il appelle ecocare ou encore éthique autochtone de la conscience environnementale. Cette attitude m’évoque une maxime touarègue Amaḍal amadal, « la terre est ce qui protège », mise en relation au Sahara avec la nécessité d’être nomade pour ne pas « peser sur le dos de la terre ». Comment une terre confisquée pour être mutilée, blessée, amputée, pourrait-elle continuer à protéger ses enfants ? Telle est la question que se posaient les Touaregs après les interventions violentes menées sur leur sol telles que les explosions atomiques, le creusement des puits de pétrole et des mines d’uranium, ou le réaménagement étrange de l’Afrique saharo-sahélienne en petits territoires enclos sur eux-mêmes, bardés de fils de fer barbelés9.
    La notion de saharanisme parait très utile pour approcher au présent divers types de faits, des plus anodins aux plus dommageables, tous fondés sur une hiérarchisation implicite des savoirs. Par exemple, l’obsession – a priori bienveillante – des organismes de développement ou d’aide qui interviennent en pays nomade pour creuser des puits, comme si le problème en zone aride était l’eau et non la gestion de l’eau. Pourtant, le piétinement animal intense autour des points d’eau, comme le disent bien les intéressés, détruit tous les pâturages alentour. Avec la multiplication des puits, aucune des stratégies nomades pour régénérer la flore ou conserver les plantes fourragères résistant au vent et permettant d’étager la consommation des pâturages ne peut plus s’exercer. Mais rien n’arrête ces politiques sédentaires du territoire couplées à la restriction de la mobilité qui ont finalement conduit à l’incapacité croissante de faire face aux sécheresses – pire, elles les ont aggravées.

    Au sujet des essais nucléaires français au Sahara, les approches des deux ouvrages cités se croisent et se complètent. Comment sortir du secret ? Comment rendre compte de la nuisance impalpable et occultée de ces explosions ? Comment documenter ce programme secret et ses lourdes conséquences, alors que la majorité des archives les concernant sont jusqu’à présent classées « secret-défense » ? Comment rendre audibles les voix des habitants sur la violence mortifère infligée à leurs vies et à leur terre par les gouvernements français et algérien qui ne les ont ni consultés ni avertis ?

    Trouver des voies et des voix pour répondre à ces interrogations fait partie des objectifs clairement énoncés par Samia Henni. Contestant « l’obsession coloniale et néolibérale de la “nouveauté”, la volonté d’être “le premier” à dire ou faire quelque-chose » (p. 37), l’autrice met à la disposition de ses lecteurs et lectrices les informations et les sources dont elle dispose, c’est-à-dire une centaine de documents d’archives (photos, textes) et la reproduction des témoignages de victimes (travailleurs et population d’Algérie, vétérans français) pour servir de socle à de futures recherches.

    Ce livre généreux et militant est fondé sur le partage des documents assemblés en étroite collaboration avec l’Observatoire des armements à Lyon. Il est destiné à « donner corps au silence des archives institutionnelles » et appelle à continuer le travail de mémoire et d’investigation permettant une autre narration des faits et un examen des responsabilités pour, à terme, exiger la décontamination des sites, l’ouverture totale des archives et la perspective de réparations.

    Car ces déflagrations nucléaires, décidées depuis Paris et prolongées en 1962 par les Accords d’Evian avec le gouvernement provisoire d’Algérie, ont eu de multiples répercussions sur les corps, sur l’environnement, sur le bâti, sur les paysages, sur les sols. Le matériel contaminé a été enseveli dans l’urgence au départ du personnel français en 1967, puis déterré par les puissants vents sahariens.

    Temps et espace du désastre atomique

    À partir de documents visuels et d’archives arrachées au secret, Samia Henni retrace les caractéristiques techniques et humaines des deux sites où les explosions ont été menées : d’un côté, Reggane, où furent lancées quatre bombes atmosphériques et de l’autre, In Ekker, émetteur de treize bombes souterraines, certaines échappant au confinement, et cinq expériences supplémentaires de dispersion atmosphérique de plutonium. Elle propose ensuite un corpus visuel composé d’extraits de documentaires et de reportages télévisés, et la reproduction de témoignages des victimes françaises.

    Dans le procédé éditorial choisi, les images impactent efficacement le regard en anticipant le texte. Ainsi, au début de l’introduction, onze photos aux tons jaune-sépia nous plongent dans la matérialité du secret, avec en première page un panneau d’interdiction de prise de vue et de menaces de sanctions contre tout contrevenant, planté sur l’un des sites d’expérimentation. Les images suivantes élargissent la focale, de la localisation des sites à l’emplacement des zones de tirs, du croquis topographique des infrastructures à une manifestation à Accra au Ghana contre ces expériences. Jusqu’à la photo de la « gerboisite », un terme qui conceptualise la matière radioactive anthropogénique produite par les explosions atmosphériques baptisées Gerboises par le pouvoir colonial. Enfin, une image satellite captant les mouvements intercontinentaux de la poussière radioactive du Sahara met immédiatement en évidence la nécessité d’un changement d’échelle pour l’analyse de ces faits.

    L’ouvrage restitue la situation géographique précise des deux sites d’expérimentation : Reggane dans la plaine de la Tanezrouft et In Ekker sur le mont Taourirt tan Afalla (littéralement en langue locale « Colline du haut » ou du « nord ») et aussi Taourirt tan Ataram (« Colline de l’ouest ») dans le massif de l’Ahaggar (nom utilisé dans l’ouvrage sous sa forme arabisée, Hoggar). Remarquons que les toponymes mentionnés sont tous amazighs. Ce qui donne une résonance particulière au choix de ces lieux situés à plus de 1000 km d’Alger et révèle une autre invisibilité qui n’est pas manifeste dans l’ouvrage, celle des habitants ancestraux de ces terres, les Imuhagh10, appelés « Touaregs » par les étrangers. L’invention de l’Algérie comme État colonial puis postcolonial les fera dénommer ensuite « Algériens » (comme dans la légende du 3e cahier photo où ils sont appelés « habitants algériens ») ou encore, selon les recensements sur leurs terres d’ancrage à la saison sèche, les assignera à d’autres identités nationales et territoriales : « Libyens », « Maliens », « Nigériens », « Burkinabè ». Les pouvoirs coloniaux ont en effet redessiné la carte de l’Afrique selon leurs intérêts, divisant le pays touareg par cinq frontières et transformant en peuple sans terre les nomades dont les parcours réguliers ont rendu le désert nourricier en préservant ses ressources végétales et hydriques.

    Samia Henni situe son propos dans le cadre national de l’Algérie. Elle montre cependant que le temps et l’espace de la toxicité nucléaire ne sont pas à l’échelle de la géopolitique humaine. Des témoins évoquent la violence monstrueuse des explosions ressentie non seulement à proximité, à Tamanrasset, mais aussi à 600 km à l’est à Djanet et à plus de 1 000 kilomètres au sud-ouest à Gao (p. 42), ou encore au sud-est dans l’Aïr11, englobant l’espace de référence de la mobilité nomade des Touaregs. Et bien au-delà encore.

    La toxicité invisible, impérissable, inquantifiable, irréversible, circule et s’infiltre partout où la diffusent les vents du globe. Elle contamine non seulement les lieux décrétés vides et sans importance par les autorités coloniales puis postcoloniales – notamment les territoires nomades –, mais également les pays et les continents des décideurs de la mise à feu des bombes atomiques. Elle s’étend à la terre entière et restitue, au-delà de l’approche spatialement fragmentée des événements, la perception géographique nomade qui au Sahara relie directement l’Ahaggar (actuelle Algérie), l’Ajjer (entre l’Algérie et la Libye), l’Aïr (actuel Niger), la Tademekkat (entre le Mali et le Burkina Faso) et la Tagaraygarayt (actuel Niger).

    Je rajouterai une information donnée par les Touaregs qui circulent entre l’Ahaggar et l’Aïr. Selon eux, l’abandon en 1967 des sites nucléaires français du côté algérien aurait été suivi par le transfert entre l’Ahaggar et l’Aïr d’une partie des anciens engins de chantier ainsi que du personnel pour mener des opérations de prospection à Madawela dans la vallée de Tin Marsoy. Cette partie du territoire touareg se trouvait rattachée depuis 1960 à l’État du Niger. Les nomades se souviennent des déplacements incessants et extrêmement dérangeants de camions énormes équipés de sondes qui sillonnaient les terres pastorales et creusaient le sol, faisant parfois jaillir de l’eau sans reboucher leurs forages en quittant les lieux.

    Ces travaux de prospection terrestres mais aussi aériens ont abouti à la mise en œuvre de l’exploitation d’un immense gisement d’uranium à Arlit, à environ 15 kilomètres de Madawela, ce dernier site étant laissé inactif, mais gardé par l’armée nigérienne. Comme ce fut le cas du côté algérien dans les années 1950 en pleine période coloniale, deux décennies plus tard, dans un État indépendant, les autorités françaises s’accaparèrent brutalement des terres touarègues de l’Aïr pour créer les infrastructures géantes d’une première mine à ciel ouvert (Arlit), puis d’une mine souterraine (Akokan), et d’une ville qui compte à présent plus de 100 000 habitants, détruisant toutes les ressources pastorales locales et interdisant aux nomades de poursuivre leur vie sur leurs propres terres. C’est à cette période que les contrôles et les détentions arbitraires de civils touaregs s’intensifièrent au nord du Niger, au point de transformer le seul fait d’être enturbanné en délit menant automatiquement à l’arrestation et à la confiscation des marchandises pour les caravaniers.

    Des vies qui ne comptent pas ?

    Comme l’écrit Samia Henni, après les explosions nucléaires des années 1960, les nomades, les oasiens et les citadins de la région de Reggane et de la vallée du Touat ont été directement affectés. Entre 1960 et 2008, la démographie chuta de moitié, passant de 40 000 à quelque 20 000 habitants (p. 93). La description détaillée des chantiers menés pour les opérations nucléaires et l’accueil du personnel à Reggane, Hamoudia et au point zéro des expérimentations – 82 000 m2 de bâtiments, 7000 m2 d’ouvrages souterrains, 100 km de routes, 3 centrales électriques, etc. (p. 96) – donne une idée du gigantisme de ces infrastructures (laboratoires, appareils de mesures, base avancée, ville nouvelle), au prix d’un labeur humain démesuré, diurne autant que nocturne. La recension des constructions techniques du second site dégage la même impression de démesure et de captation sans merci des terres (170 570 hectares) et des ressources locales. Non seulement l’eau et l’air de l’oued Amguel, mais la main d’œuvre autochtone, à laquelle s’ajoutaient sur le site la main d’œuvre importée d’autres régions de l’Ouest africain, ainsi que les militaires, appelés, techniciens et ingénieurs français, soit environ 9000 personnes sur le site au moment des explosions.

    Dans les années 1960, les procédés de décontamination des corps humains et des engins au jet d’eau (p. 114) paraissent dérisoires, irresponsables et même cyniques dans la mesure où l’eau n’a vraisemblablement pas échappé à la pollution. Pas plus les multiples échecs du confinement des bombes dans les galeries souterraines que l’indépendance de l’Algérie en 1962 n’ont empêché la continuation des essais par la France qui a également poursuivi de 1964 à 1966 ses expériences de dispersion du plutonium (nom de code Pollen) en bafouant le Traité d’interdiction des essais nucléaires atmosphériques signé en 1963. Pire, les expériences biologiques conduites lors de la bombe Gerboise blanche auraient concerné non seulement des animaux (dont des cages et cadavres ont été retrouvés abandonnés sur le site), mais aussi des corps humains, morts ou vivants, ou des « cobayes humains » comme le formule Bruno Barillot dans son ouvrage, Essais nucléaires français : l’héritage empoisonné12, cité par Samia Henni (pp. 107-108).

    Un travailleur local, interrogé trois décennies plus tard, rapporte qu’après les déflagrations, « la plupart des gens qui sont tombés malades sont ceux des campements qui habitent la montagne » (p. 156), autrement dit les habitants invisibilisés d’un désert décrété « vide » par les autorités françaises et algériennes. Le photographe et sociologue Bruno Hadjih a documenté le ravage sanitaire et létal (17 décès survenus immédiatement) des habitants du village de Mertoutek et la destruction durable de leur environnement après la bombe non maîtrisée de Béryl en 1962.

    Le gouvernement français est resté inactif sans mener d’étude de suivi après l’explosion, pas plus qu’il n’a proposé de réparation. Par ailleurs, il n’a fourni aucun descriptif technique des décharges toxiques qu’il a laissées au Sahara et qui continuent d’affecter la santé des êtres vivants. Comme si finalement, tout cela n’avait jamais existé et n’avait eu aucune conséquence pour personne. Jusqu’à quand ?

    ’avance à travers les entrailles de la fournaise
    Je les entends
    sécheresse de leur cœur
    Et ils me roulent dans le nuage
    champignon nuée
    brouhaha atomique
    Et ils aboient
    Toi, tu n’existes pas,
    tu n’as jamais existé

    Hawad, Irradiés13

    L’investigation sans fin

    Au final, on comprend à quel point le projet nécessaire de « documenter le paysage radioactif dans le Sahara » comme le propose Samia Henni est un programme collaboratif à long terme. La constitution de « contre-archives » dans ce domaine est une tâche ardue et ouverte qui appelle à d’autres enquêtes pour sortir le désert de l’oubli. Par exemple, comment faire résonner la mémoire et le présent de ceux qui sont effacés de la carte ? Quelles constellations d’expériences et de géographies peuvent être retracées en dehors des cadres restrictifs de la cartographie coloniale ? Comment mettre en dialogue les expériences vécues par les habitants des différents territoires sacrifiés lors des mises à feu nucléaires réalisées par la France, mais aussi par les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne et la Chine entre 1945 et 1980 ? Quels sont les formes de survie et de résistance qui ont émergé face à la catastrophe ? Comment faire entendre la voix des écrivains et des artistes qui mobilisent un imaginaire créatif capable de submerger le saharanisme, alors même qu’eux et leurs peuples subissent jusqu’à aujourd’hui la confiscation, la dévastation et la pollution nucléaire ou minière de leurs terres ? Le « Saharanisme expérimental » va en effet de pair avec le « Saharanisme extractif » pour reprendre les concepts de Brahim El Guabli. Quelles relations établir entre d’un côté la manne minérale concentrée au Sahara central sur les territoires nomades (pétrole et gaz en Algérie et Libye, uranium, charbon, or au Niger, or au Mali) et, de l’autre côté, la répression brutale qui touche leurs habitants, privés de leurs droits fonciers, jusqu’à nier et éradiquer leur nom, leur langue, leur mode de vie, leur société et leur histoire ? Le travail d’investigation à venir est immense, il réservera probablement des surprises, autant que l’étude des conséquences, impensées et impensables, de la radioactivité.

    ▻https://www.terrestres.org/2026/06/08/colonialite-toxique-dans-les-paysages-radioactifs-du-sahara
    #radioactivité #colonialisme #pollution #violence_coloniale #territoire_colonialisé #colonisation #euphémismes #radioactivité #vocabulaire #mots #bombes_atomiques #désert #géographie_du_vide #vide #terra_nullius #saharanisme #désertisme #imaginaire #ecocare #conscience_environnementale #Touaregs #nomadisme #aide_au_développement #puits #développement #secret-défense #Accords_d’Evian #paysage #environnement #Reggane #In_Ekker #plutonium #images #secret #gerboisite #Gerboises #France_coloniale #mont_Taourirt_tan_Afalla #Taourirt_tan_Ataram #toponymie #invisibilisation #Imuhagh #violence #Tamanrasset #Ahaggar #Aïr #Madawela #Niger #vallée_de_Tin_Marsoy #Arlit #uranium #mines #Akokan #Arlit #pâturages #vallée_du_Touat #eau #sols #air #décontamination #montagne #destruction #Mertoutek #Béryl #réparation #santé #paysage_radioactif #mémoire #contre-archive #contre-récit #expérience_vécue #territoires_sacrifiés #Saharanisme_expérimental #Saharanisme_extractif #extractivisme

    ping @reka

    –—

    A mettre en lien avec le #film_documentaire #At(h)ome (#athome) :
    ►https://seenthis.net/messages/819398

    • #Areva en Afrique. Une face cachée du nucléaire français

      L’indépendance énergétique de la France grâce au nucléaire est un mythe : l’uranium qui alimente le nucléaire civil et militaire provient pour une large part du sous-sol africain. Raphaël Granvaud détaille les conditions dans lesquelles la France et Areva se le procurent au meilleur coût, au prix d’ingérences politiques et de conséquences environnementales, sanitaires et sociales catastrophiques pour les populations locales.
      Comme au Niger, fournisseur historique, pourtant en dernière position du classement des pays selon leur indice de développement humain. Dans un contexte international d’intensification de la concurrence sur le continent africain, mondialisation capitaliste oblige, Areva a toujours pu compter sur l’aide active des représentants officiels de l’État français et des réseaux les moins ragoûtants de la Françafrique pour sauvegarder son droit de pillage. L’auteur dévoile enfin les efforts considérables d’Areva pour que les différents éléments de cette réalité et de sa stratégie de dissémination nucléaire ne ternissent pas une image de marque qu’elle voudrait immaculée.

      ▻https://agone.org/livre/arevaenafrique
      #livre

    • TOXICITÉ COLONIALE. DOCUMENTER LE PAYSAGE RADIOACTIF DANS LE SAHARA

      Toxicité coloniale revient sur les programmes nucléaires français menés entre 1960 et 1966 dans le Sahara algérien. Ce programme secret, qui s’est déroulé pendant et après la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), a permis au régime colonial français de mettre à feu quatre bombes atomiques atmosphériques, treize souterraines et de mener d’autres expériences nucléaires dans le désert. Alors que la grande majorité des documents d’archives sont toujours classés secret aujourd’hui, Toxicité coloniale rassemble une variété de sources permettant de documenter l’histoire violente des activités de la France en Algérie. Le livre constitue un corpus de choix à l’intersection de la justice spatiale, sociale et environnementale pour ceux et celles qui s’intéressent à l’architecture, au paysage et aux pratiques d’archivage dans une démarche décoloniale.
      Alors que ces bombes ont eu des conséquences durables pour les populations et les environnements locaux ainsi que pour les vétérans français, le manque de contrôle des explosions, les lacunes de sécurité et l’utilisation des Algériens comme main- d’œuvre sur des chantiers particulièrement dangereux apparaissent comme des faits coloniaux d’une importance majeure.

      ▻https://editions-b42.com/produit/toxicite-coloniale

    • Deserts Are Not Empty

      Colonial and imperial powers have often portrayed arid lands as “empty” spaces ready to be occupied, exploited, extracted, and polluted. Despite the undeniable presence of human and nonhuman lives and forces in desert territories, the “regime of emptiness” has thus inhabited, and is still inhabiting, many imaginaries. Deserts Are Not Empty challenges this colonial tendency, questions its roots and ramifications, and remaps the representations, theories, histories, and stories of arid lands—which comprise approximately one-third of the Earth’s land surface. The volume brings together poems in original languages, conversations with collectives, and essays by scholars and professionals from the fields of architecture, architectural history and theory, curatorial studies, comparative literature, film studies, landscape architecture, and photography. These different approaches and diverse voices draw on a framework of decoloniality to unsettle and unlearn the desert, opening up possibilities to see, think, imagine it otherwise.

      ▻https://www.arch.columbia.edu/books/catalog/998-deserts-are-not-empty

  • Le gouvernement alerte les propriétaires : les maisons dans le Gard et la Haute-Marne pourraient perdre leur valeur immobilière
    ▻https://www.journaldunet.com/economie/immobilier/1550601-hf1-departements-proprietaires-rga

    La menace est aussi discrète que dévastatrice. Le #retrait-gonflement des #argiles (#RGA) est un phénomène climatique qui frappe des millions d’#habitations à travers la #France, provoquant des #fissures si importantes que certains #logements deviennent inhabitables. Les #propriétaires impactés ne peuvent plus les vendre ni les louer.

    La faute au #réchauffement_climatique qui engendre tous les ans des #vagues de #sécheresse dans l’Hexagone. Lorsque les épisodes de #canicule surviennent, les #sols argileux se contractent, causant un #affaissement des #fondations des #bâtiments. Puis, quand les averses de l’automne reviennent, le sol se dilate et les fondations remontent. C’est là qu’apparaissent sur les murs des fissures spectaculaires.

  • Près de Naples, sur la « #terre_des_feux », le #pape Léon XIV déplore une « terre qui a payé un lourd tribut »

    Ce territoire sert, depuis la fin des années 1980, de #décharge et de site d’incinération illégale contaminant l’#air, les #sols et les #nappes_phréatiques. Depuis 2013, une série d’#enquêtes_parlementaires a conclu à la #négligence des autorités et, dans certains cas, à leur #complicité.

    Le pape Léon XIV a visité, samedi 23 mai, à #Acerra, près de #Naples, au cœur de la « terre des feux » ravagée par des décennies de #décharges_illégales contrôlées par la #mafia, une pollution massive qui empoisonne les habitants.

    Situé entre Naples et #Caserte, en Campanie, ce territoire du sud de l’Italie aux près de 3 millions d’habitants doit son surnom aux nombreux sites illégaux d’incinération à ciel ouvert de #déchets_industriels, souvent importés du nord de la péninsule, qu’il compte. Depuis des décennies, les sols, les nappes phréatiques et l’air y sont contaminés par des #métaux_lourds, des #dioxines et des #particules_fines. Les conséquences sanitaires sont particulièrement alarmantes, avec des taux de #cancers supérieurs à la moyenne nationale.

    Le pape a ainsi dénoncé, dans un premier discours, « un mélange mortel d’#intérêts obscurs et d’#indifférence envers le #bien_commun, qui a empoisonné l’environnement naturel et social ». Cette visite est d’autant plus symbolique qu’elle intervient au 11e anniversaire de l’encyclique Laudato si’, un manifeste historique du pape François sur la protection de l’environnement.

    La « terre des feux », également connue sous le nom de « #triangle_de_la_mort », sert de décharge et de site d’incinération illégale depuis la fin des années 1980. Plutôt que de payer des sommes exorbitantes pour faire traiter légalement leurs #déchets_toxiques, des entreprises ont versé à la mafia locale de la #Camorra une fraction du coût pour se débarrasser de tout, des plaques d’#amiante brisées aux #pneus de voiture et aux conteneurs de #colle_industrielle. Depuis 2013, une série d’enquêtes parlementaires a conclu à la négligence des autorités et, dans certains cas, à leur complicité.

    Le pape appelle à un « sursaut de #dignité et de #responsabilité »

    « Dans la vie, nous comprenons que plus une #beauté est fragile, plus elle exige d’attention et de responsabilité », a dit le souverain pontife. « Voilà, mes très chers, la raison principale de ma présence aujourd’hui à Acerra : confirmer et encourager ce sursaut de dignité et de responsabilité que tout cœur honnête ressent lorsque la vie naît et se trouve aussitôt menacée par la mort », a poursuivi Léon XIV devant les fidèles.

    « Cette terre a payé un lourd tribut, elle a enterré nombre de ses fils, elle a été témoin de la souffrance d’enfants et d’innocents », a poursuivi le pape américain devant une foule estimée à environ 15 000 personnes par les autorités.

    Léon XIV a enfin tenu « à remercier ces “pionniers” qui, grâce à leur engagement courageux, ont été les premiers à dénoncer les maux de cette terre et à attirer l’attention sur la réalité occultée et niée de son empoisonnement : je pense en particulier aux membres des associations écologistes ».

    Depuis son élection en mai 2025, #Léon_XIV a affiché une attention particulière aux questions environnementales, dans la lignée de son prédécesseur argentin. Cette visite s’inscrit dans une série de déplacements estivaux en Italie, qui incluent notamment une étape sur l’île méditerranéenne de Lampedusa en juillet.

    ▻https://www.lemonde.fr/religions/article/2026/05/23/sur-la-terre-des-feux-le-pape-leon-xiv-deplore-une-terre-qui-a-paye-un-lourd
    #Campanie #pollution #contamination #eau #terra_dei_fuochi

  • Deux mains dans la terre. Vers une #transition_écologique

    Un agriculteur, entouré de sa femme et de sa fille, remet son métier en question puis s’engage dans
    une transition vers l’agriculture biologique dans le but de retrouver son autonomie. Au fil de son cheminement, il change de regard sur l’agriculture et découvre que le paysan peut être un véritable “sauveur climatique” et source d’un renouveau territorial.

    ▻https://actes-sud.fr/catalogue/bande-dessinee/deux-mains-dans-la-terre
    #BD #bande-dessinée #livre
    #agriculture #paysannerie #paperasse #PAC #agrandissement #mécanisation #sols #sols_agricoles #agriculture_conventionnelle #réductionnisme_scientifique #rendement #savoirs #uniformisation #agronomie #productivisme #productivité #agroécologie #bactéries #non-labour #engrais #pesticides #fertilisation #stimulation_de_la_fertilité #légumineuses #tricale #mycorhizes #haies #compost #fumier #élevage #prairies #autonomie #diversité #mosaïque_de_cultures #monoculture #diversité_génétique #semences_paysannes #semences

  • #Eyal_Weizman : Israël déploie à #Gaza une « #architecture_de_la_mort »

    Comment établir la #matérialité du #génocide ? Depuis le 7 octobre 2023, Forensic Architecture travaille à dévoiler par la #cartographie la #destruction_systématique, par #Israël, des #infrastructures de la société palestinienne, qui s’en trouve « déracinée ». Entretien avec son fondateur.

    Regroupant des architectes, des journalistes, des universitaires comme des artistes, le laboratoire pluridisciplinaire #Forensic_Architecture s’est illustré ces dernières années en enquêtant sur différents crimes de guerre, en Syrie ou en Ukraine, ou encore sur des violences policières. En septembre 2022, Forensic Architecture avait notamment montré comment l’armée israélienne a sciemment exécuté la journaliste Shireen Abu Akleh (Al Jazeera) au cours d’un reportage à Jénine (Cisjordanie).

    Au lendemain du 7-Octobre, l’équipe a commencé à travailler sur l’offensive israélienne contre Gaza, convaincue que s’y déroulait une entreprise de #destruction d’une ampleur inédite.

    Ce travail a abouti à la publication de plusieurs rapports visant à mener une « #cartographie_du_génocide ». L’un de ces rapports a montré en juillet l’organisation de la #famine par Israël, notamment à travers les attaques contre l’#agriculture.

    Le fondateur de Forensic Architecture, l’architecte israélien Eyal Weizman, explique à Mediapart pourquoi son organisation, basée à l’université Goldsmiths à Londres (Royaume-Uni), et qui compte désormais une douzaine de bureaux dans le monde, a choisi d’accompagner la plainte pour génocide déposée contre Israël devant la Cour internationale de justice à La Haye (Pays-Bas). Il revient sur la notion de « #génocide_colonial » au cœur de son prochain livre. Entretien.

    Mediapart : Forensic Architecture a commencé à documenter le génocide perpétré à Gaza juste après le 7-Octobre. De quelle manière travaillez-vous sur ce terrain ? Est-ce un travail de même nature que les enquêtes que vous avez menées jusque-là ?

    Eyal Weizman : Non, c’est complètement différent. Normalement, Forensic Architecture peut passer un an à travailler sur une séquence d’une seconde. Dans un cas de violence policière, par exemple, comme on l’a fait en France avec notre partenaire #Index, c’est dans cette temporalité que nous travaillons.

    Concernant le génocide en cours à Gaza, on ne peut évidemment pas fonctionner comme ça. Nous avons donc commencé par collecter des informations sur des dizaines de milliers d’événements, puis nous avons essayé de comprendre quels liens existaient entre toutes ces situations.

    Face à des #crimes_de_guerre, nous essayons d’établir si ce sont des civils ou des combattants qui ont été tués, si c’était proportionné, etc. Dans le cas d’un génocide, c’est la relation entre une énorme multiplicité de cas qui est déterminante. Est-ce qu’il y a un #système, un #dessein, un #plan ?

    L’#intentionnalité est au cœur de la notion de génocide, selon la Convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide. Elle peut être établie par des #schémas_d’action qui donnent un sens à des cas a priori isolés. Au-delà de toutes les déclarations génocidaires du gouvernement israélien depuis le 7-Octobre, notre travail a consisté à faire apparaître ces schémas sur nos cartes.

    De quelle manière ? Quels sont vos outils ?

    Concrètement, dans chaque cas que nous investiguons, le bombardement de tel centre alimentaire, la destruction de tel terrain agricole, nous sauvegardons les vidéos, les images que nous recevons, nous les authentifions et nous analysons « l’#incident » : cela s’est passé là à telle heure, tel jour, etc.

    Ensuite, nous avons différents #modèles_mathématiques pour regarder les relations entre ces différents événements. Quel est le système derrière ? Pouvons-nous établir qu’il y a un plan visant à détruire le peuple palestinien en tout ou en partie, ce qui est la définition du génocide ?

    Si nous voyons qu’Israël détruit systématiquement les #terres_agricoles, qu’ensuite il empêche l’#aide_alimentaire d’entrer dans Gaza et cible les centres de #distribution_alimentaire, le #dessein qui apparaît alors est celui d’affamer la population. La famine à Gaza est créée par cette multiplicité d’actions.

    L’article II, c) de la convention des Nations unies mentionne la « #soumission_intentionnelle » de la population à « à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ». Vous ne tuez pas les gens directement, mais vous les tuez en détruisant l’#infrastructure qui rend leur vie possible.

    Si vous détruisez l’accès à la #nourriture, si vous détruisez les #hôpitaux, si vous détruisez les #écoles, si vous détruisez les #maisons, ce que j’appelle une « #violence_architecturale », alors les conditions de vie sont anéanties et la mort arrive lentement, parfois indirectement.

    La famine ravage aujourd’hui Gaza. Or vous montrez, notamment dans le dernier rapport de Forensic Architecture, qui couvre la période du 18 mars au 1er août, comment cela correspond à un objectif d’#anéantissement méthodiquement poursuivi.

    Gaza est une bande de terre longue et fine qui a deux types de sols. Des #sols sablonneux, du côté ouest, et des sols argileux à l’est. Quasiment toute l’agriculture à Gaza se situe à l’est de la route Salah al-Din, artère principale de la bande de Gaza. Et c’est cette partie qui a justement été la plus ciblée pour pousser la population vers les terres les plus difficiles à cultiver.

    Ce que nous avons vu depuis le début du génocide, c’est une campagne systématique pour détruire la #souveraineté_alimentaire palestinienne, par la destruction des #champs, des #vergers, la destruction des moyens de pêcher – tous les bateaux ont été détruits…

    Les Palestiniens n’ont plus les moyens de se nourrir. Ils dépendent entièrement de l’#aide_humanitaire qui passe par les checkpoints contrôlés par Israël. Israël a un contrôle total, peut ouvrir ou fermer le robinet. Parfois, il a dû l’ouvrir un peu sous la pression internationale, mais jamais assez.

    Toute la matrice de la société palestinienne, tous les lieux de distribution de la nourriture, les familles, les associations caritatives, les mosquées, les boulangeries, tout ce qui permet la #résilience de la population, a été systématiquement ciblé. C’est une tentative de détruire la société palestinienne, en attaquant les #liens_invisibles qui la constitue.

    À la place, Israël a construit des espaces nouveaux pour la distribution de nourriture qui sont en réalité des trappes de la mort.

    C’est-à-dire ?

    Vous devez penser Gaza à la fois comme une zone de #démolition et comme une zone de #construction. Parce que les #bulldozers israéliens détruisent les bâtiments palestiniens, mais avec les décombres, ils construisent une #architecture complètement nouvelle.

    Par exemple, ils ont construit des centres de distribution alimentaire à partir des gravats des maisons détruites, selon ce que j’appelle une architecture de la mort. Ils le font dans une petite enceinte qui devient un genre de « #trappe_de_mort » où les gens peuvent se faire facilement tirer dessus par les forces israéliennes. Tout est fait pour qu’il soit très compliqué et très dangereux d’essayer d’y obtenir de la nourriture.

    Les #gravats des maisons servent aussi à construire des jetées dans la mer, des petites #collines qui permettent à l’armée de surveiller Gaza, un territoire globalement plat.

    L’architecture, en tant qu’#organisation_de_l’espace, est un très bon cadre pour analyser le génocide car elle est basée, elle aussi, sur une intention.

    C’est ce qui forme la base de votre contribution à la plainte de l’Afrique du Sud contre Israël, devant la Cour internationale de justice, pour génocide.

    Oui, c’est tout ce travail qui a permis de produire un rapport de 825 pages pour l’équipe juridique de l’Afrique du Sud, qui sert de base factuelle dans cette procédure.

    Nous amenons des éléments de #preuve concernant la destruction des hôpitaux, de l’agriculture, de l’#éducation, l’organisation de la famine, et nous montrons comment tout cela marche ensemble.

    Nous considérons le procès intenté par l’Afrique du Sud contre Israël comme une chance pour les droits humains et le droit international. Ce qui s’y joue est, selon nous, très important. Qu’un pays qui a souffert de l’apartheid, qui a expérimenté le colonialisme de peuplement, un pays du Sud, attaque Israël, défendu par les pays occidentaux dans leur ensemble…, c’est un événement historique. C’est pourquoi nous sommes très engagés dans cette plainte.

    Nous n’avons pas l’illusion que la Cour puisse avoir un impact sur les événements en cours, mais il existe une puissance historique, symbolique dans cette affaire.

    Dans l’enquête que vous avez menée sur l’assassinat de la photojournaliste #Fatma_Hassona, vous dites que les forces israéliennes ont pixelisé l’image satellitaire de la toiture de sa maison pour brouiller les preuves. Est-ce de plus en plus compliqué pour vous de travailler avec les #images ? Les témoins qui vous envoient des photos, des vidéos, prennent aussi des risques énormes.

    Oui, c’est un enjeu. C’est très difficile de télécharger des vidéos à Gaza. Les connexions sont systématiquement coupées, trouver du réseau est difficile. Mais malgré les difficultés, malgré le fait que les personnes risquent leur vie pour tourner des images, les gens continuent à nous envoyer des #vidéos de Gaza comme des bouteilles à la mer.

    Vous ouvrez la bouteille, vous lisez ce message avec un soin infini pour honorer le risque qu’ils ont pris. Nous avons donc des protocoles très précis pour ne pas exposer nos sources sur le terrain. Nous faisons très attention à retirer toutes les indications qui pourraient permettre d’identifier ou de localiser nos sources.

    Nous ne sollicitons jamais de vidéos, de photos. Les gens nous les envoient parce qu’ils nous connaissent et qu’ils nous font confiance. Mais nous préférons encore les prendre lorsqu’elles sont déjà en ligne, parce que cela assure mieux la sécurité des personnes.

    Le climat dans lequel vous travaillez sur Gaza est particulièrement difficile. Votre bureau allemand a dû récemment fermer.

    L’État allemand a retiré les financements et, effectivement, cela a conduit à fermer ce bureau en janvier. De façon générale, après le 7-Octobre, j’ai été accusé d’être antisémite dans plusieurs pays où nous travaillons, en Israël bien sûr mais particulièrement en Allemagne. Pour moi qui viens d’une famille juive rescapée d’Auschwitz, entendre cela dans ce pays est particulièrement douloureux.

    Cela dit, nous avons encore une très petite équipe dans ce pays, qui vient juste de dévoiler un très important cas de violence policière lié aux manifestations de soutien à Gaza. La police avait accusé des manifestants d’avoir violemment molesté un policier à Berlin. Le gouvernement en avait profité pour interdire les manifestations de soutien à la Palestine. Nous avons pu établir que les faits étaient à l’opposé de la version officielle. En réalité, le policier a frappé un manifestant tellement fort qu’il s’est cassé la main. Donc, ils pensaient se débarrasser de nous mais ils n’ont pas complètement réussi…

    Concernant le climat, mon université à Londres est actuellement sous enquête pour antisémitisme et je sais que c’est en partie à cause de l’activité de Forensic Architecture.

    Je veux être très sérieux sur ce sujet, parce qu’il y a vraiment de l’antisémitisme, notamment en France, et il est meurtrier. La sécurité des juifs là où ils vivent doit être garantie.

    Mais Israël, à force de faire passer la défense des droits humains, le droit international pour de l’antisémitisme, crée encore plus d’#antisémitisme. Ce qui me donne de l’espoir, ce sont ces jeunes juifs dans différents pays qui rejettent l’État génocidaire. Ils sont le futur.

    Vous travaillez à un livre qui sortira dans quelques mois. Vous y parlez de ce que vous appelez « le génocide colonial ». Pouvez-vous nous en dire plus sur ce concept ?

    Quand on pense au génocide, nous avons en tête l’Holocauste. Un crime perpétré sur un temps et un espace resserré. Mais un génocide peut prendre différentes formes.

    Le génocide des Palestiniens n’a pas commencé le 7-Octobre. Pour le comprendre, il faut regarder l’#histoire_longue et la transformation de l’environnement, des lieux de vie palestiniens.

    Je voudrais, à travers un travail sur les cartes, sur les sols, revenir sur l’histoire de la création de la bande de Gaza, de l’expulsion des Palestiniens du sud de la Palestine et la façon dont les villages palestiniens ont été littéralement rayés de la carte. Il faut comprendre comment les #colonies_israéliennes ont été localisées sur ce territoire, en particulier les #kibboutz, construits sur les ruines des #villages_palestiniens.

    Ce sera, à travers l’#histoire_de_l’environnement et l’histoire des sols, une longue histoire de Gaza. Une grande partie des habitants de Gaza étaient auparavant des #bédouins. Pas des nomades, mais des #agriculteurs qui habitaient autour du fleuve #Waadi_Gaza. Ils y avaient élaboré des #techniques_agricoles très sophistiquées. Je travaille en particulier sur le village d’#Al-Ma’in, d’où viennent l’historien Salman Abu Sitta et le célèbre médecin palestinien Ghassan Abu Sitta.

    Nous essayons de reconstruire précisément la manière dont la colonisation a transformé le #paysage, l’#environnement. C’est ce qui permet d’inscrire le génocide post 7-Octobre dans un bien plus long processus de #colonialisme_de_peuplement, qui est une forme de génocide.

    Après le 7-Octobre, Israël a transformé Gaza en #désert. Mais là encore, c’est une histoire bien plus longue. On connaît le slogan revendiqué en Israël d’avoir fait « #fleurir_le_désert ». Mais Gaza n’a jamais été un désert. La région a toujours été habitée par des bédouins palestiniens qui cultivaient notamment de l’#orge à destination des Britanniques, qui s’en servaient pour la #bière. Jusqu’en 1948, c’était un territoire luxuriant.

    Vous travaillez sur l’#effacement de ces #traces. Voire, sur l’#effacement_des_traces_de_l’effacement, qui est aussi une caractéristique des entreprises génocidaires.

    Quand les Israéliens détruisaient un village palestinien, ils ne détruisaient pas seulement les bâtiments. Ils labouraient la terre, et même les #cimetières et les #routes.

    Et, s’il y avait un champ qui était labouré dans un sens, ils le labouraient dans l’autre sens. Pour effacer toute trace, effectivement, des formes de vie qui existaient jusque-là. Aujourd’hui, j’observe les mêmes phénomènes, à la différence que le labour est fait par des bulldozers.

    La destruction, c’est une chose. Par mon activité au sein de Forensic Architecture, j’ai vu beaucoup de destructions de bâtiments. Mais ce que je vois à Gaza, ce n’est pas simplement des bâtiments détruits, je vois la destruction des sols eux-mêmes, de la terre, ce que j’appelle « déraciner » Gaza.

    À l’époque de la création d’Israël, une forme de #torture vis-à-vis des Palestiniens était de les amener sur les lieux où leur village avait été rasé et dont il ne restait rien. Pas même une trace.

    C’est pour cela que vous avez voulu vous focaliser sur les sols, la #terre ?

    Oui, parce que organiser la #désertification à Gaza est politique. Construire des #barrages pour détourner l’#eau au profit d’Israël, c’est utiliser l’environnement pour expulser les Palestiniens de leurs #terres.

    #Créer_le_désert est une caractéristique continuelle du génocide. C’est la destruction des formes d’#habitabilité. D’abord Israël crée un désert, puis y envoie les Palestiniens. Si l’on pense au génocide arménien et au génocide en #Namibie par les Allemands, dans ces deux cas le désert a été un « outil » de destruction.

    Je travaille aussi sur les dommages causés en profondeur aux sols. Depuis le 7-Octobre, Israël a lancé des bombes qui explosent à 30 mètres sous terre, officiellement pour détruire les tunnels du Hamas.

    Ces bombes contiennent énormément de #produits_chimiques qui contaminent en profondeur les sols, et ce, pour des décennies. De l’eau salée a aussi été injectée dans la terre, ce qui a endommagé l’aquifère. La poussière de tous les bâtiments détruits à Gaza s’est infiltrée en profondeur et, là encore, va créer une pollution pour de très nombreuses années. C’est aussi politique. Contaminer les #sous-sols, c’est aussi détruire les capacités d’habiter des générations à venir.

    Je pense que le colonialisme de peuplement, comme l’a dit l’anthropologue Patrick Wolfe, a une logique d’#élimination. La plupart des gens qui meurent dans le génocide colonial ne meurent pas de façon violente. Bien sûr, il y a des #massacres. Mais les gens meurent de #causes_secondaires. C’est comme un génocide sur la durée.

    ►https://www.mediapart.fr/journal/international/010925/eyal-weizman-israel-deploie-gaza-une-architecture-de-la-mort

    #architecture_Forensique #ressources_pédagogiques #contamination #pollution #bombes #verticalité

    voir aussi :
    DIAGRAMMES - INTENTION GÉNOCIDAIRE
    ►https://seenthis.net/messages/1118337
    signalé par @reka

    ping @isskein

  • Une immense #mine pollue la #Bretagne, l’État ferme les yeux

    Des analyses réalisées par le média breton Splann ! révèlent comment la mine à ciel ouvert de #Glomel, en Bretagne, contamine son environnement aux métaux toxiques. Cette année, l’État a prolongé son exploitation de vingt ans.

    Des ruisseaux, des tourbières, des prairies humides... La commune de #Glomel, dans le centre de la Bretagne, étendue sur près de 80 km2, abrite la #réserv_ naturelle régionale des #landes et #marais de Glomel, ainsi que deux sites #Natura_2000 et plusieurs zones naturelles d’intérêt écologique faunistique et floristique.

    Le paradoxe est qu’elle abrite aussi la plus grande mine à ciel ouvert en activité de l’Hexagone : sur place, la multinationale #Imerys peut extraire chaque année jusqu’à 1,5 million de tonnes de roches et raffine dans ses deux usines un quart de la production mondiale d’#andalousite.

    La « #Damrec » comme on dit ici en référence à l’ancien nom d’Imerys, est longtemps passée inaperçue. Déjà, qui connaît l’andalousite, ce minéral résistant aux très hautes températures ? On le retrouve sous forme d’additif dans les bétons ou les peintures, dans les blocs moteurs de camions ou dans les fours de toute l’industrie, de la métallurgie au nucléaire. Mais si l’andalousite est couramment utilisée par la grande industrie pour ses propriétés réfractaires, nous n’avons jamais directement affaire à elle.

    D’autre part, le site de Glomel est resté d’autant plus discret qu’il n’est, aux yeux de l’administration, qu’une carrière : on imagine un modeste carreau au bord d’une route déserte, quelques camions. Sauf que…

    Sauf qu’il s’agit bel et bien d’une mine avec ses immenses cratères, ses usines, ses bassins de décantation remplis d’eau acide et ses montagnes de #déchets qui avancent dans le paysage, avalant les champs, les fermes et les chemins. Tout ceci inquiète nombre de riverains, qui voient se multiplier les cas de #cancer et se demandent ce qu’il restera des zones humides, des sources et des captages dans cet avenir où rien ne sera plus précieux que l’eau.

    Un trou grand comme quinze terrains de football

    Mais Imerys compte bien aller au bout de ce #gisement. Après une enquête publique houleuse et d’âpres débats, l’État vient de l’autoriser à poursuivre l’exploitation jusqu’en 2044 en creusant une quatrième #fosse_d’extraction : un trou grand comme quinze terrains de football et aussi profond que cinq immeubles parisiens empilés.

    Sur le site internet d’Imerys Glomel, on lit qu’« une des priorités du site concerne la gestion des rejets aqueux […] dans les rivières, zones humides et nappes souterraines alentour ». L’enjeu est de taille, puisqu’en aval de la mine se trouve la réserve naturelle régionale de #Magoar_Penvern. Puis, à 6 km du site industriel, un premier captage d’eau potable dans l’#Ellé alimente les 6 000 habitants des communes voisines.

    Dans le #Kergroaz, un minuscule #ruisseau qui serpente dans le sous-bois, Imerys rejette chaque année environ 1,5 million de mètres cubes d’#eaux_usées. Ces eaux sont traitées, et les exigences de la préfecture ont conduit l’entreprise à investir récemment dans une unité destinée à limiter la quantité de #manganèse et de #fer dans ses rejets. Mais même après traitement, ils contiennent des quantités très importantes de contaminants : la préfecture des Côtes-d’Armor autorise le site à rejeter chaque jour dans ses eaux usées jusqu’à 9 kg d’#hydrocarbures et, entre autres, jusqu’à 11 kg par jour au total de #cobalt et de #nickel, des métaux cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques.

    Pourtant, Imerys assure n’avoir « aucun impact sur les eaux » et a financé une étude sur cinq ans de l’état écologique du #Crazius, où se jette le Kergroaz. Cette étude payée par l’industriel conclut à un « bon état » du cours d’eau pour certains paramètres, mais ce qui frappe, c’est que les métaux les plus toxiques émis par le site ne semblent pas avoir été recherchés dans le cours d’eau.

    Pourquoi s’intéresser à la présence de fer et d’#aluminium, et non à des contaminants bien plus redoutables comme l’#arsenic, le #cadmium, le cobalt ou le nickel, qui sont par ailleurs présents dans les déchets de cette mine ? Interrogé, Imerys n’a pas souhaité répondre à nos questions. Pour y voir plus clair, Splann ! a décidé de faire analyser les sédiments du Crazius.

    En juillet puis en septembre, Splann ! a prélevé plusieurs jeux d’échantillons de sédiments dans le lit du ruisseau d’abord en amont du point de rejet de la mine, pour disposer d’un échantillon « témoin » ; puis dans un deuxième temps au niveau où Imerys rejette ses eaux usées ; et finalement à 2 km de là en aval dans le même cours d’eau, dans la réserve naturelle régionale.

    Des concentrations en nickel jusqu’à 60 fois supérieures à la valeur guide

    Ces sédiments ont été analysés par un laboratoire accrédité Cofrac. Les résultats de ces analyses ont été interprétés avec l’aide de Frédéric Gimbert, spécialiste des pollutions minières et chercheur en écotoxicologie au Centre nationale de la recherche scientifique (CNRS) de Besançon.

    Alors que les sédiments du prélèvement témoin, en amont, ne présentent aucune contamination, au niveau du point de rejet d’Imerys, les concentrations en nickel sont jusqu’à 60 fois supérieures à la valeur guide pour un bon état écologique des sédiments d’eau douce. Les concentrations en cobalt sont jusqu’à 20 fois supérieures à cette valeur. Les analyses révèlent aussi la présence de métaux toxiques qu’Imerys n’est pas censé déverser : les sédiments contiennent quatre fois la valeur guide pour l’arsenic et une teneur anormale en cadmium, tous deux également cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques.

    « De telles quantités de contaminants présentent manifestement un #danger et un #risque pour l’#environnement, dit Frédéric Gimbert. Il faudrait également rechercher ces mêmes contaminants dans les #sols où se déposent les #poussières issues de l’activité minière et conduire plus largement une étude d’évaluation des risques, pour l’environnement, mais aussi pour la #santé_publique. »

    Nos analyses révèlent également que la contamination s’étend au-delà du périmètre immédiat de la mine. À 2 kilomètres en aval du site, au cœur de la réserve naturelle régionale de Magoar Penvern, les concentrations en cobalt et en nickel sont plus de dix fois supérieures aux valeurs guides pour un cours d’eau en bon état écologique.

    Un #captage d’#eau_potable en aval de la mine

    Qu’en est-il à 6 km en aval, dans la rivière Ellé, où #Eau_du_Morbihan prélève une partie de l’eau qui sera ensuite traitée pour être distribuée aux communes voisines ? Pour le savoir, notre équipe s’est rendue à #Toultreincq, qui signifie « trou saumâtre » en breton, dont l’usine de potabilisation est justement en pleins travaux. Une toute nouvelle unité de traitement est en construction pour un coût de 6 millions d’euros d’argent public.

    « La pollution de l’eau par la mine ? C’est simple : ce n’est pas un sujet. Il n’y a aucun problème », déclare, dès le début de notre visite, #Dominique_Riguidel, le directeur d’Eau du Morbihan qui s’est déplacé en personne pour nous le dire. L’ouverture de nouveaux captages d’eau souterraine permettront de « diversifier les ressources et de limiter les prélèvements dans l’Ellé », explique-t-il. C’est-à-dire précisément à limiter la dépendance au captage de Pont Saint-Yves, sur l’Ellé, en aval de la mine.

    Mais le directeur d’Eau du Morbihan est formel : tout ceci n’a aucun rapport avec le fait qu’Imerys rejette chaque année 1,5 million de mètres cubes d’eaux usées contenant des sulfates, des hydrocarbures et des métaux lourds en amont de ce captage. « La nouvelle unité permettra de mieux traiter les pesticides et les médicaments », justifie-t-il.

    Un ingénieur chimiste, expert en contaminations pour des organismes de santé publique, s’interroge : « J’ai du mal à croire que tous ces travaux n’aient aucun rapport avec l’agrandissement de la mine. Vu l’argent que ça coûte de changer une installation, ça ne se fait pas sans raison objective. Et il n’est pas courant d’avoir de tels traitements de l’eau en tête de bassin versant, où elle est normalement moins polluée. »

    Pour connaître la qualité de l’eau sur l’Ellé, en aval de la mine, le plus simple est de s’adresser à l’agence régionale de santé (ARS), qui surveille les captages. Nous lui avons demandé de nous communiquer les analyses de l’eau captée en aval de Glomel.

    « Il n’existe pas de contrôle sanitaire sur la ressource “Pont Saint-Yves” exclusivement », a répondu l’ARS. Le captage d’eau le plus exposé aux pollutions de la mine ne serait donc pas surveillé : l’agence publique ne contrôle pas la qualité des eaux brutes qu’après qu’elles ont été mélangées à la station de traitement. Une fois dilués dans les eaux prélevées ailleurs, les contaminants d’Imerys passent inaperçus. Ce qui pousse certains riverains désabusés à résumer ainsi la situation : « La mine de Glomel utilise la réserve naturelle régionale comme station d’épuration » pour traiter ses effluents chargés en métaux toxiques. « Mais si la contamination continue d’augmenter, explique l’ingénieur chimiste, l’eau de ce captage risque de ne plus être utilisable pour produire de l’eau potable. »

    Les déchets miniers ont contaminé les #eaux_souterraines

    « Quand j’étais ado, par une chaude journée d’été, je m’amusais à repérer les plans d’eau des environs sur les photos satellites. J’ai découvert un lagon bleu à Glomel. J’ai demandé à ma mère : “pourquoi on n’est jamais allées s’y baigner ?” » Voilà comment Camille a découvert la mine de Glomel : un espoir de baignade. Espoir déçu : le lac de 12 hectares dont elle parle, une ancienne fosse d’extraction, recueille en continu des #eaux_acides et les boues de traitement des usines du site.

    Une autre riveraine se rappelle : « Pendant une réunion en 2022, j’ai demandé ce que contenait cette fosse qu’on appelle “la fosse 2”. Imerys m’a répondu “du mica et des oxydes de fer”. » Pas de quoi s’inquiéter, donc, Camille aurait pu s’y baigner. Mais dans un tableau perdu dans les 3 000 pages du dossier d’enquête publique, on apprend que ces boues contiennent de fortes concentrations de cadmium, de #chrome, de cobalt, de nickel et de plomb : des métaux dits « lourds », cancérigènes, neurotoxiques et reprotoxiques.

    Les boues de cette fosse contiennent aussi les produits chimiques utilisés dans l’usine. Lors d’une réunion publique, les porte-parole de l’entreprise ont assuré que « le procédé d’extraction ne fait pas intervenir de composés chimiques ». Pourtant, les documents de l’enquête publique indiquent que les usines de Glomel utilisent 75 tonnes par an de substances nocives pour l’environnement et la santé.

    Par exemple, le #méthyl-isobutyl_carbinol, un #solvant dangereux pour les #nappes_souterraines, l’#acrylamide, cancérigène, mutagène et reprotoxique, le #sulfonate_de_sodium et l’#amylxanthate, toxiques pour la vie aquatique.

    Chaque année, une trentaine de tonnes de ces produits sont déversées dans le « joli lac ». Imerys affirme que la fosse est « étanche », mais aucune membrane n’empêche ces boues acides de s’infiltrer dans les eaux souterraines. Et il en va de même dans tous les autres espaces du site où sont entreposées ces boues : la « fosse no 1 » (2 millions de m3) et « l’ancienne digue » (900 000 m3).

    Les contaminants de ces déchets toxiques ont commencé à migrer vers les eaux souterraines : c’est ce qu’indiquent certains éléments qu’Imerys a communiqués à l’administration. L’un des appareils de mesure de l’industriel relève que les taux de contaminants ont explosé entre 2012 et 2021.

    Ainisi, les déchets de la mine contiennent des concentrations importantes de nickel, un métal qui provoque des cancers du poumon et des sinus et des maladies cardiovasculaires. Or, sous le site minier, les eaux souterraines contiennent quarante fois la teneur en nickel maximale autorisée pour les eaux brutes destinées à la consommation. Les autres contaminants (cobalt, cadmium, arsenic, produits chimiques…) susceptibles d’avoir migré vers la nappe ne semblent pas surveillés.

    En juin 2024, en prolongeant l’exploitation de vingt ans, les services de l’État ont autorisé l’entreprise à générer au total environ 12 millions de m3 de déchets supplémentaires, autant de déchets qui seront entreposés sur place et qui sont censés ne pas entrer en contact avec les eaux souterraines pour les décennies et les siècles à venir. Alors que jusqu’ici, Imerys n’a pas réussi à empêcher la contamination des eaux souterraines.

    Qui traitera les eaux acides en l’an 2150 ?

    En 2044, en théorie, l’extraction d’andalousite sera terminée et viendra le temps de la « remise en état », comme on dit. Mais la roche exploitée à Glomel a une particularité : elle contient de la #pyrite, c’est-à-dire du #soufre. Quand la roche mise à nu par l’extraction ou les déchets miniers du site rencontrent de l’eau (la pluie par exemple), cette eau se transforme naturellement en #acide_sulfurique et entraîne vers l’aval les contaminants présents dans la roche. C’est ce qu’on appelle le drainage minier acide, l’une des pollutions les plus redoutables liées à l’activité minière.

    Actuellement, toutes les eaux qui ruissellent sur le site sont collectées et traitées par lmerys pour perdre leur acidité. Qui va traiter ces #eaux_de_ruissellement dans un siècle pour empêcher cette marée acide de contaminer le bassin de l’Ellé ? Dans les documents de l’enquête publique, Imerys assure qu’après la #remise_en_état, « les eaux pluviales ne seront plus susceptibles de s’acidifier ». Les montagnes de déchets seront « étanchéifiées » avec une couche de résidus miniers très fins puis quelques centimètres de terre. L’entreprise assurera un suivi du site pendant dix ans après la fin de l’activité.

    On sait pourtant que le drainage minier acide est sans limite de temps, comme le rappelle l’association de géologues miniers SystExt. À #Chessy-les-Mines, dans le Rhône, un gisement riche en pyrite a été exploité depuis le Moyen Âge. La mine a fermé après un effondrement dans la galerie principale, survenu en 1877. Un rapport confidentiel du Bureau des recherches géologiques et minières (BRGM) publié en 2019, que Splann ! s’est procuré, décrit le traitement des eaux acides mis en place à #Chessy.

    L’État a constaté que ces #eaux_minières, quoique traitées « depuis 130 ans », étaient trop polluantes, si bien qu’il a dû y construire une toute nouvelle station de traitement en 2005. Le drainage minier acide de Chessy dure donc depuis 150 ans sans que, d’après le rapport, l’#acidité ou les concentrations de métaux dans les eaux n’aient baissé au cours du temps.

    Des eaux acides dont devront s’occuper les générations suivantes

    À Chessy, le problème se pose sur 20 hectares ; à Glomel, il se poserait sur 265 hectares. La création d’une nouvelle fosse et de nouveaux stockages de déchets augmentent d’autant la quantité d’eaux acides dont auront à s’occuper les six ou sept générations à venir.

    « Les pollutions minières du passé posent des problèmes insurmontables, et l’État, qui doit les gérer tant bien que mal, le sait très bien, dit Dominique Williams, membre d’Eau et rivières de Bretagne. Pourtant, il reproduit les mêmes erreurs à une échelle dix fois supérieure. Les services de la préfecture ont délivré cette autorisation sans prendre la mesure de l’ampleur de cette pollution ».

    La préfecture des #Côtes-d’Armor et la direction régionale de l’environnement ont été alertées de la contamination aux #métaux_lourds que révèle notre enquête, et des problèmes soulevés par l’étendue considérable du #drainage_minier_acide après la fermeture du site. La Région Bretagne a elle aussi « soumis ces informations à l’État afin qu’il puisse répondre aux inquiétudes exprimées » tout en indiquant à Splann ! qu’elle prenait « au sérieux l’alerte émise » sur la pollution de la réserve naturelle régionale.

    Or, malgré nos sollicitations, l’État ne s’est pas exprimé. Quant au groupe Imerys, notre rédaction lui a donné la possibilité de revenir sur ses déclarations concernant l’absence de métaux lourds et d’impact sur les eaux : il n’a pas souhaité nous répondre. L’extension de la mine est d’ores et déjà contestée devant la #justice. Fin octobre, l’association Eau et rivières de Bretagne a déposé un recours contre l’ouverture de la nouvelle fosse au tribunal administratif de Rennes.

    IMERYS PARLE EMPOUSSIÈREMENT

    « Vous voyez cette poussière ? Nos animaux la boivent dans leurs abreuvoirs, nos enfants la respirent », s’inquiète une habitante de Glomel, femme d’agriculteur. Sur l’avant-toit de sa maison, la gouttière que montre Émilie (le prénom a été modifié) est tapissée d’un dépôt noir épais de plusieurs centimètres. « Je l’ai nettoyé, mais il n’a mis que quelques mois à revenir », explique-t-elle.

    En plus des trois usines du site, le principal responsable de cette poussière s’appelle le « Sabès » : une montagne de résidus de trente mètres de haut occupant l’équivalent d’une cinquantaine de terrains de football. Quand le vent souffle, ces poussières forment un panache qui saupoudre la campagne.

    À force de plaintes, l’État a demandé à Imerys de poser des jauges « Owen » dans les hameaux voisins, des récipients en plastique juchés sur des poteaux. Selon l’entreprise, la « mesure des retombées de poussière à proximité du site » n’indique « aucun dépassement des seuils réglementaires ». Elle omet simplement de dire que seule la quantité de poussière est mesurée, et pas sa qualité. Sur ce point, Imerys a affirmé aux habitants que « les poussières de la mine se composent principalement d’aluminium ».

    Dans un document du groupe, on peut même lire que « les résidus sableux stockés sur le Sabès sont constitués de sables fins propres. Ils ne contiennent aucun produit chimique ». La véritable composition de ces résidus miniers qui forment ces poussières, bien plus inquiétante, est renseignée quelque part dans les 3 000 pages du dossier d’enquête publique. On y trouve le même cortège de métaux cancérigènes que dans les sédiments analysés par Splann ! : chrome, nickel, arsenic, plomb…

    Certains habitants relient l’activité de la mine, et en particulier ces poussières, à ce qu’ils considèrent comme une épidémie de cancers dans le voisinage du site. Jean-Yves Jego, éleveur dans un hameau voisin et conseiller municipal d’opposition à Glomel, se souvient d’une remarque de l’agent de la Mutualité sociale agricole, quand il a créé son élevage de chèvres en 2011 : « À moitié pour plaisanter, il m’a demandé : “Vous êtes sûr que vous voulez vous installer ici ? Il y a eu trois jeunes hommes morts du cancer à proximité !” »

    ►https://reporterre.net/Une-immense-mine-pollue-la-Bretagne-l-Etat-ferme-les-yeux
    #pollution #contamination #métaux_lourds #eau #extractivisme #France

  • A unifying modelling of multiple land degradation pathways in #Europe

    Land degradation is a complex socio-environmental threat, which generally occurs as multiple concurrent pathways that remain largely unexplored in Europe. Here we present an unprecedented analysis of land multi-degradation in 40 continental countries, using twelve dataset-based processes that were modelled as land degradation convergence and combination pathways in Europe’s agricultural (and arable) environments. Using a Land Multi-degradation Index, we find that up to 27%, 35% and 22% of continental agricultural (~2 million km2) and arable (~1.1 million km2) lands are currently threatened by one, two, and three drivers of degradation, while 10–11% of pan-European agricultural/arable landscapes are cumulatively affected by four and at least five concurrent processes. We also explore the complex pattern of spatially interacting processes, emphasizing the major combinations of land degradation pathways across continental and national boundaries. Our results will enable policymakers to develop knowledge-based strategies for land degradation mitigation and other critical European sustainable development goals.

    ▻https://www.nature.com/articles/s41467-024-48252-x
    #sol #sols #dégradations #cartographie #visualisation #indice #agriculture

  • Intempéries dans le Var : « Ce ne sont pas des images de guerre, mais de bêtises urbanistiques »

    Alors que des #pluies_torrentielles ont causé mardi 20 mai la mort de trois personnes dans le Var, l’urbaniste Amandine Richaud-Crambes estime que ces #événements_extrêmes dévoilent les lacunes en matière d’#adaptation du pays ainsi qu’une perte de mémoire du risque naturel.

    Près de 250 millimètres (mm) d’#eau tombés en une heure. Le 20 mai, #Le_Lavandou, station balnéaire varoise, a été frappé par des pluies torrentielles à la suite d’un violent épisode orageux. Les #précipitations dans le département ont provoqué des #inondations puissantes qui ont conduit à la destruction d’#infrastructures publiques – station d’épuration, ponts, routes – ainsi qu’à la mort de trois octogénaires, dont les corps ont été retrouvés au Lavandou et à Vidauban.

    Le pourtour méditerranéen est devenu une des régions mondiales les plus touchées par le réchauffement planétaire, comme l’a précisé le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Les scientifiques estiment que ce bassin océanique se réchauffe 20 % plus vite que le reste du globe.

    Urbaniste et ingénieure en environnement, Amandine Richaud-Crambes, experte des #risques_naturels en région méditerranéenne, revient sur cet événement extrême qui a frappé le Var. Elle rappelle les dangers de l’#artificialisation_des_sols à tous crins, la nécessaire adaptation au réchauffement planétaire et les besoins d’inculquer une culture de la #prévention_des_risques à l’heure du #chaos_climatique.

    Mediapart : L’épisode orageux violent qui a frappé le 20 mai Le Lavandou est-il un phénomène exceptionnel ?

    Amandine Richaud-Crambes : Ce n’est pas un événement rare. Le problème est qu’il n’est pas normal que ce type de phénomène se déroule au printemps. Les épisodes méditerranéens sont très fréquents, surtout sur cette partie du Var. Et, malheureusement, ce n’est pas la première fois qu’il y a des morts à la suite d’intempéries aussi violentes.

    Sauf que ces événements catastrophiques sont accentués par deux facteurs. Tout d’abord, le changement climatique : habituellement, les épisodes méditerranéens se déroulent en automne et jusqu’à décembre. Mais à cause de chaleurs printanières anormales, la mer Méditerranée se réchauffe déjà, ce qui conduit à des dépressions météorologiques et donc à des précipitations importantes. À cela s’ajoutent des températures au sol très chaudes sur le littoral du Var, intensifiant la violence de l’épisode orageux.

    Le Lavandou a enregistré près de 250 mm de précipitations en une heure.

    C’est ce qui se passe normalement pour un épisode méditerranéen. Ce sont d’énormes volumes d’eau qui peuvent tomber entre une heure et vingt-quatre heures. Dans la région, on a observé encore cet hiver des épisodes méditerranéens de cette envergure-là.

    Concernant Le Lavandou, on se retrouve donc sur un territoire où il a fait très chaud mais aussi avec une commune qui a dans son dos le massif des Maures, qui va bloquer les nuages – un peu comme durant ce qu’on appelle les #épisodes_cévenols. C’est pour cela que les #orages et les pluies intenses se sont concentrés à un endroit très précis.

    Et ce qui s’est passé, c’est qu’un des #cours_d’eau locaux qui va jusqu’au Lavandou, la #Môle, est très urbanisé, très canalisé, comme presque toutes les #rivières en France. Particulièrement artificialisées, elles représentent ce qu’on appelle des #lits_secondaires qui originellement jouaient le rôle de #bassins_de_débordement des eaux.

    En conséquence, non seulement l’#urbanisation de ces rivières empêche l’#infiltration des pluies dans les sols, mais accélère aussi les flux d’eau. Associé à la #topographie du Lavandou, un événement pluvieux important devient alors très violent. Ces mêmes éléments – des précipitations fortes et stationnaires, une topographie particulière, l’artificialisation des rivières – ont été à l’origine des inondations meurtrières à Valence, en Espagne, à l’automne dernier.

    Les messages d’urgence type #FR-Alert qui ont été envoyés sur les téléphones portables de la population pour rappeler les consignes de sécurité sont-ils selon vous suffisants ?

    Les #systèmes_d’alerte qui existent actuellement sont multiples et déjà très efficaces. Il faut savoir les respecter. Une #alerte orange avait été émise pour le Var, ce qui appelle déjà à de nombreuses mesures de prévention. Et les services de l’État, la sécurité civile, les pompiers étaient prêts à intervenir.

    Mais il faut avoir en tête que, dès que l’alerte est orange, on ne va pas chercher sa voiture, on ne sort pas, on évite les zones à risque. C’est là que nous avons un souci, parce que malheureusement un couple est mort au Lavandou parce qu’ils sont sortis de leur appartement inondé, non loin du bassin de crue. Le troisième décès est celui d’une femme à Vidauban qui était dans son véhicule durant les pluies. 90 % des morts durant ces catastrophes sont dues à des #erreurs_humaines de non-prise en compte du #risque. Nos systèmes d’alerte sont bons, ce qu’il manque aujourd’hui c’est travailler toujours plus sur la #prévention.

    Le Var, un département où les habitants sont habitués aux grosses inondations, attire par ailleurs des personnes pas forcément originaires de la région qui ont moins cette histoire et cette mémoire du risque. Les élus locaux ont tout de suite qualifié les dégâts provoqués par les orages d’« images de guerre », mais ce sont des images de bêtises urbanistiques, de changement climatique.

    Le réchauffement planétaire nous rappelle ici qu’il faut désormais privilégier l’#habitation et l’#adaptation, plutôt que le #tourisme et l’#économie à tout-va.

    L’#adaptation_urbanistique pourra-t-elle répondre aux impacts du changement climatique, qui ne cesse de s’intensifier ?

    L’urbanisme ne peut pas tout régler face au #climat, mais rappelons qu’aujourd’hui, nous ne faisons quasiment pas d’adaptation. Les quelques nouveaux #aménagements_urbains réalisés avec des systèmes d’infiltration des eaux ne vont pas du jour au lendemain changer trois décennies de #bétonisation des sols.

    Aujourd’hui, 80 % du territoire français est artificialisé. Alors l’urbanisme ne peut pas tout, mais l’urbanisme peut encore beaucoup. Et malheureusement, avec le changement climatique, dans les endroits peu bétonnés, on se retrouve par exemple dans le sud de la France avec des #sols déjà très secs qui absorbent mal les eaux.

    À l’échelle d’une mairie ou même d’une communauté de communes, pour s’adapter aux événements climatiques extrêmes, faut-il réviser chaque #plan_local_d’urbanisme (#PLU) ?

    Il faut certainement les réviser à l’aune du changement climatique, parce que nombre de PLU datent déjà de plusieurs années. Très peu de ces plans d’aménagement urbain intègrent l’adaptation, notamment dans le sud.

    Le maire de Mandelieu-la-Napoule (Alpes-Maritimes) m’a assuré encore l’hiver dernier qu’on ne peut pas à la fois demander à construire des logements sociaux, de faire du « zéro artificialisation nette » tout en réduisant les risques naturels. C’est faux. Il faut que certaines zones soient plus constructibles. Mais aussi déplacer, et c’est très dur, les populations qui habitent dans des zones à risque. Ou encore, désendiguer les bassins de rivière, c’est-à-dire relaisser de la place à la nature. Toutes ces mesures difficiles sont possibles à déployer avec le PLU.

    En attendant, nombre d’élus bataillent pour détricoter voire supprimer la loi « #zéro_artificialisation_nette ». Mais en tant qu’experte des #risques_naturels en Méditerranée, et venant du Sud, où j’ai grandi avec ces risques inondation, je vois l’artificialisation s’aggraver et surtout, une perte de #mémoire du risque.

    Nous oublions les grandes crues qui se sont déroulées il y a vingt voire cinquante ans, et nous pensons que ça ne va plus revenir. Mais le changement climatique nous rappelle aujourd’hui à la réalité naturelle de nos territoires.

    ▻https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/220525/intemperies-dans-le-var-ce-ne-sont-pas-des-images-de-guerre-mais-de-betise
    #urbanisme #aménagement_du_territoire #intempéries #changement_climatique #pluie #oubli #ressources_pédagogiques

  • Marc-André Selosse, biologiste : « Face aux inondations et aux sécheresses, nos sols sont une solution »

    Inondations dans l’Ouest, en Haute-Loire, dans les Hauts-de-France, à Cannes ou à Valence [Espagne] : que d’eau, de désarroi et de pertes économiques… Nos océans, plus chauds, évaporent plus d’eau dans une atmosphère dont le réchauffement augmente la capacité en eau. Le changement climatique nous promet des précipitations annuelles semblables ou accrues, mais davantage automnales ou hivernales, avec plus de précipitations extrêmes – et à l’inverse, des sécheresses en été (− 10% de précipitations estivales en 2050). La misère humaine sous les pluies violentes ne fait que poindre. Comment éponger cette eau ? Nos #sols sont une solution !

    En effet, sous une surface d’un mètre carré, le sol peut retenir de 40 à 500 litres d’#eau ! Les plus gros pores des sols laissent pénétrer l’eau, tandis que les plus petits la retiennent par capillarité. Entre deux pluies, les premiers se ressuient lentement dans les rivières et les nappes, tandis que les seconds nourrissent les plantes. Plus nos sols boiront d’eau, mieux nous écrêterons les #inondations et, du même coup, mieux nous mettrons en réserve pour les étés secs. Notre gestion des sols est-elle à la hauteur de ces enjeux ? Non.

    Car les trous du sol sont ceux de la vie : terriers de vers de terre ou d’insectes, creusement par le déplacement de petits organismes unicellulaires, racines ou filaments de champignon qui meurent en laissant un vide… Or, la vie s’effondre dans beaucoup de sols agricoles. D’abord, le labour tue les animaux, les champignons et les racines : autant de porosité perdue. Certes, labourer crée des trous, mais, grossiers et non moulés comme ceux des êtres vivants, ils s’effondrent, se « tassent » : on doit relabourer l’année suivante.

    Ensuite, nos sols manquent de matière organique, ces restes de végétaux morts : les engrais sont à présent en grande majorité minéraux ; nul engrais organique (fumier ou compost…) ne vient plus compenser la matière des plantes qu’on récolte. Paradoxalement, les bactéries survivent au #labour et, momentanément oxygénées par celui-ci, elles détruisent plus vite la matière organique du sol.

    Résultat : depuis l’après-guerre, les sols labourés de France ont perdu une grande partie de leur matière organique. Or, c’est elle qui relie les particules des sols, empêche l’érosion et stabilise les pores… Sans elle, la porosité devient instable et l’eau est moins retenue. Enfin, la charrue tasse le sol profond et crée des « semelles de labour » : ces zones empêchent l’eau de pénétrer plus en profondeur. Elles réduisent la portion de sol retenant l’eau et les réserves accessibles en été.

    Quand il pleut beaucoup, certains sols agricoles devenus moins capables de laisser entrer l’eau débordent, voire, s’ils ont perdu leur cohérence, se transforment en coulées de boue. Bien des inondations, comme à Valence ou dans les Hauts-de-France, sont faites de sols incohérents, qui s’écoulent : et c’est de la boue qu’on nettoie…

    Les vertus de l’élevage extensif

    En filigrane apparaissent les remèdes favorisant des sols plus gourmands en eau. Il faut réduire ou supprimer le labour et développer le semis direct, sur sol non labouré : cette agriculture dite « de conservation » occupe 33 % des surfaces cultivées en Amérique du Nord, contre seulement… 4 % chez nous. Il faut apporter de la matière organique au sol, comme le fait l’agriculture biologique, qui remplace les #engrais_minéraux par du fumier. Les déchets humains (nous produisons chacun un quintal de déchets organiques par an !) et les déchets de l’agroalimentaire doivent retourner massivement aux sols.

    De fait, la concurrence de la #méthanisation qui utilise la matière organique à des fins énergétiques ne fait l’objet d’aucune réflexion sur la balance entre les utilisations bioénergétiques et le retour aux sols. Notons que les pâtures non labourées ont, elles, des sols riches en vie souterraine et en matière organique (celle des racines mortes des plantes broutées) : elles stockent bien l’eau et soulignent les vertus de l’élevage extensif.

    La matière organique peut aussi provenir de cultures d’hiver, dites « intermédiaires » : elles remplacent les sols hivernaux bruns et nus, favorisent la vie souterraine et freinent l’érosion, puis livrent au sol de la matière organique à leur destruction au printemps. L’apport au sol de telles cultures intermédiaires représente 0,1 à 10 tonnes de carbone par hectare, soustraites au CO2 atmosphérique : enrichir les sols en matière organique lutte donc contre le réchauffement climatique.

    Enfin, la plantation d’arbres, dont les racines cassent les semelles de labour et fracturent le sol profond, aide l’eau à pénétrer plus loin. C’est l’un des intérêts des haies ou de l’agroforesterie (qui plante des arbres au-dessus des cultures ou des pâtures). D’ailleurs, les troncs et les racines des arbres stockent du carbone (environ 100 tonnes par kilomètre de haie) et luttent également contre le réchauffement climatique.

    Berlin, ville-éponge

    Notre incapacité à entretenir la soif en eau des sols n’est pas seulement agricole : l’#artificialisation_des_sols par les infrastructures de transports et les zones pavillonnaires, commerciales ou industrielles annihile plus encore leur rôle de stockage. Depuis 1970, 10 % de notre surface agricole, au voisinage des villes surtout, a été artificialisée. Le rythme (26 m2 par seconde !) est 3,7 fois plus rapide que notre croissance démographique ! Nos villes deviennent d’autant plus vulnérables aux pluies violentes.

    La loi « zéro artificialisation nette » (ZAN), qui veut enrayer l’artificialisation des sols en 2050, a donc un lien étroit avec le bien-être des habitants. Hélas, les difficultés à concilier le ZAN avec nos modes de développement local ont conduit le Sénat à détricoter ce texte… On comprend aussi la nécessité de restaurer des sols végétalisés dans nos rues et nos espaces urbains. La ville de Berlin fait ici figure de pionnière, restaurant ses sols pour devenir une ville-éponge et lutter contre les inondations et la sécheresse. Demain, notre #urbanisme doit gérer des sols urbains et périurbains salutaires.

    On le voit, toute notre société méconnaît et mutile la capacité des sols à stocker l’eau. Bien sûr, adapter nos sols ne suffira pas à éviter toutes les inondations. Face à une inondation domestique, vous n’épongez pas avant d’avoir bouché la fuite : de même, préparer nos sols à éponger sans agir sur le changement climatique serait ridicule et inefficace. Mais l’adaptation par des sols plus gourmands en eau sauvera des vies et des biens : on la doit aux victimes potentielles des inondations de demain… d’autant plus que ces sols, en meilleure santé, seront plus nourriciers.

    Marc-André Selosse est professeur du Muséum national d’histoire naturelle et à l’Institut universitaire de France. Spécialiste de la microbiologie des sols, il intervient dans des formations d’agriculteurs et plusieurs écoles d’#agronomie.
    ▻https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/05/marc-andre-selosse-biologiste-face-aux-inondations-et-aux-secheresses-nos-so

    #agriculture

  • Les #sols sont largement pollués par les #microplastiques

    Une étude de l’Ademe publiée le 26 décembre fait état d’une présence massive de microplastiques dans les sols, en particulier agricoles. Une pollution en grande partie due à un tri des déchets défaillant, d’après ces travaux inédits en France.

    C’est une première du genre. Si jusqu’ici la #contamination des eaux et des océans par les plastiques, objet de nombreuses recherches, était connue, celle des sols l’est beaucoup moins. Jeudi 26 décembre, l’Ademe est venue combler ce manque en publiant une étude sur la présence de microplastiques sous nos pieds. Le résultat n’est pas beau à voir : les trois quarts des sols examinés par l’Agence de la transition écologique sont contaminés par des produits issus de la dégradation de matières plastiques.

    Pour arriver à ce résultat, l’Ademe a examiné 33 sols différents, parmi lesquels 29 sols agricoles (grandes cultures, prairies, vignes, vergers), et 4 sols forestiers. Elle y a détecté, pour 76 % d’entre eux, des microplastiques d’une taille comprise entre 0,3 et 5 mm. Autrement dit, certains sont invisibles à l’œil nu, mais un kilo de sol sec contient en moyenne 15 particules de microplastiques, selon l’étude. La plupart de ces résidus appartenant au polyéthylène, la matière plastique la plus commune.

    « Nous avons été surpris par la quantité de microplastiques, témoigne auprès de Mediapart Roland Marion, directeur de l’économie circulaire à l’Ademe. Nous nous doutions que ces particules étaient présentes dans les sols mais aucune étude quantifiée avec ce niveau de détail n’avait été faite auparavant et l’on ne pensait pas que le pourcentage de sol touché serait aussi élevé. »

    Pour l’Ademe, la nouvelle est à prendre au sérieux, et il va falloir poursuivre les travaux au-delà de cette première étude, qui ne porte que sur 33 échantillons. Car ce qui est en jeu, c’est une pratique qui se voulait écologique : le #tri et le #recyclage des déchets – les #biodéchets, issus de la décomposition des aliments, permettant de remplacer les engrais chimiques dans les champs agricoles. Or ce tri est mal fait, et ces fertilisants à base de matières naturelles contiennent des tas de #résidus issus de la dégradation d’#emballages plastiques. L’agence a analysé 167 échantillons de matières organiques ; 166 d’entre eux comprenaient des microplastiques.

    « Notre étude pointe les pratiques de collecte et de tri des déchets, poursuit Roland Marion. Il y a, en amont, un tri qui peut être mal réalisé dans les foyers. Il faut comprendre que ce que l’on fait chez nous a un impact sur ce qui est épandu dans les champs... Mais il y a aussi des outils industriels défectueux. Ils sont censés séparer les biodéchets du reste, mais le plastique passe malgré tout. C’est le cas notamment des #TMB [#tri_mécano-biologique, ndlr], on en compte une quarantaine sur le territoire. »

    Les défauts de cette technologie sont connus, et les produits organiques issus de ce tri ne pourront plus être épandus sur les sols agricoles à partir de 2027. Au vu des résultats de son étude, cependant, l’Ademe préconise de cesser cet usage dès à présent. « On peut recycler ces déchets autrement, par exemple en les mettant dans un méthaniseur, pour produire du gaz », précise Roland Marion.

    Le tri des déchets et le #paillage en cause

    Autre technologie à l’origine de la pollution des sols : le « paillage » à base de films plastiques. Ces grandes bâches, utilisées en agriculture pour recouvrir les sols afin d’y retenir chaleur et humidité et empêcher les « mauvaises herbes », entraînent elle aussi une infiltration de produits plastiques dans les parcelles. « Bien que les films soient retirés des sols en fin de cultures, les fragments de films au #polyéthylène ont été retrouvés sans les huit sous-parcelles d’essai, écrit l’Ademe. Des fragments de films biodégradables ont également été retrouvés au moins cinq ans après la fin des paillages. »

    Le plastique n’est pourtant pas indispensable dans cette technique de couverture des sols qui présente l’avantage de se passer de produits chimiques. Le paillage peut en effet se faire avec de la matière végétale (terreau de feuilles mortes, paille, copeaux de bois, chanvre…). « Les toiles ou bâches plastiques utilisées comme paillage sont nocives pour la vie des sols et la biodiversité, lit-on sur le site de l’Office français pour la biodiversité (OFB). Au bout d’un certain temps, le soleil et la pluie dégradent ce plastique en micro et nanoparticules, qui vont contaminer durablement les sols et l’eau. Il est absolument nécessaire d’éviter d’utiliser ce type de paillage. Même les paillages en #bioplastiques sont à écarter : certains sont biodégradables, mais pas tous. De plus, leur recyclage est très difficile voire impossible. »

    L’alternative est donc toute trouvée, et elle est en réalité déjà pratiquée par de nombreuses personnes. À quand des mesures du ministère de l’agriculture pour réduire cet usage du plastique dans les champs ?

    Ces bâches sont « une vraie catastrophe », souligne Marc-André Selosse, biologiste spécialiste des sols. « On sait qu’on ne peut pas éliminer le plastique, une fois qu’il est là, il est là pour toujours… Donc il faut tout faire pour ne pas l’introduire. »

    Le chercheur rattaché au Museum national d’histoire naturelle, « seulement à moitié étonné par l’étude de l’Ademe », reconnaît que les effets du plastique sur les sols sont encore mal connus. « Mais il a un effet sur la #biodiversité, c’est certain, puisqu’il est absorbé par toute la faune qui vit sous nos pieds. Or c’est un cancérogène et un #perturbateur_endocrinien. C’est donc une pression de plus, qui s’ajoute à tout ce que les animaux des sols subissent déjà avec les pesticides, le labour, le changement climatique… Cela commence à faire beaucoup ! »

    Et pour ne rien arranger, l’intrusion du plastique dans les sols les rend plus hydrophobes ; autrement dit cela réduit leur capacité à retenir l’eau. « Or il nous faut de l’eau dans les sols pour nos étés secs... », rappelle le scientifique.

    ▻https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/261224/les-sols-sont-largement-pollues-par-les-microplastiques
    #plastiques #pollution #France #statistiques #chiffres

    • ►https://eu.boell.org/en/about-us
      C’est « moi » qui.paye. La fondation Heinrich Böll est une de crs non-fondations politiques qui donnent aux chefs des partis politiques la piossibilité de se créer une cour de personnes anoblies par le titre de « Doktor » dont la fonction est de vendre l’idéologie à la base du parti. On aime bien abuser des noms de penseurs défunts pour habiller l’entreprise. Rosa pour Die Linke, Konrad pour le CDU, l’autre Konrad pour les libéraux et Friedrich pour le SPD. Lui au moins a été membre du parti qui l’a choisi comme saint auquel on a emprunté le nom. Pauvre pacifiste d’Henri ;-)

      The Heinrich-Böll-Stiftung is a German political foundation affiliated with the German Green Party (Alliance 90/The Greens). Its primary task is political education and advocacy in Germany and abroad. Our main tenets are ecology and sustainability, democracy and human rights, non-violence and justice. In our work, we place particular emphasis on gender democracy, equal rights for minorities and the political and social participation of migrants.

    • About us | Heinrich Böll Stiftung | Brussels office - European Union
      ►https://eu.boell.org/en/about-us

      The Heinrich-Böll-Stiftung is a German political foundation affiliated with the German Green Party (Alliance 90/The Greens). Its primary task is political education and advocacy in Germany and abroad. Our main tenets are ecology and sustainability, democracy and human rights, non-violence and justice. In our work, we place particular emphasis on gender democracy, equal rights for minorities and the political and social participation of migrants.

      Our namesake, the writer and Nobel Prize laureate Heinrich Böll, personifies the fundamental principles we stand for: defence of freedom and human dignity, civic courage, open debate and the acknowledgement of art and culture as independent spheres of thought and action. As a think tank for green visions and ideas, we are part of an international network with 34 offices worldwide and with partner projects in more than 60 countries.

      The Heinrich-Böll-Stiftung European Union represents the foundation vis-à-vis European and international institutions, associations, non-governmental organisations and media based in Brussels. The office is a main point of contact for individuals, groups and organisations from around the world interested in EU politics and policies. The future of the European project and the role of the European Union in the world are at the centre of our activities and efforts.

      sur cette même page, le bilan annuel 2022 avec (pp. 28-29) un rapide bilan financier : plus de 67% des ressources proviennent de subventions du gouvernement allemand (c’est Klaus qui paie) et de l’Union européenne (nous payons tous)

  • Révélations sur les #contaminations de la plus grande mine à ciel ouvert de l’Hexagone

    « La #pollution de l’#eau par la mine ? Il n’y a pas de problème. » Face au discours sur les « #mines_propres », Splann ! révèle les pollutions générées par la mine d’#andalousite de #Glomel, au cœur de la #Bretagne, exploitée par la multinationale #Imerys.

    En Centre Bretagne, la commune de #Glomel, étendue sur près de 80 km2, est un véritable château d’eau. Ses sources, ses ruisseaux et ses marais dominent les bassins versants de l’#Ellé et du #Blavet. On y trouve encore certains habitats naturels emblématiques de la région, landes, tourbières et autres prairies humides. C’est pour protéger cette richesse qu’ont été créés la réserve naturelle régionale des landes et marais de Glomel, ainsi que deux sites Natura 2000 et plusieurs zones naturelles d’intérêt écologique faunistique et floristique.

    Le paradoxe est que Glomel abrite aussi la plus grande mine à ciel ouvert en activité de l’hexagone : sur place, la #multinationale Imerys peut extraire chaque année jusqu’à 1,5 million de tonnes de roches et raffine dans ses deux usines un quart de la production mondiale d’andalousite.

    La « #Damrec » comme on dit ici en référence à l’ancien nom d’Imerys, est longtemps passée inaperçue. Déjà, qui connaît l’andalousite, ce minéral résistant aux très hautes températures ? On le retrouve sous forme d’additif dans les #bétons ou les #peintures, dans les blocs moteurs de camions ou dans les fours de toute l’#industrie, de la #métallurgie au #nucléaire. Mais si l’andalousite est couramment utilisée par la grande industrie pour ses propriétés réfractaires, nous n’avons jamais directement affaire à elle.

    D’immenses cratères au cœur de la Bretagne

    Le site de Glomel est resté d’autant plus discret qu’il n’est, aux yeux de l’administration, qu’une carrière : on imagine un modeste carreau au bord d’une route déserte, quelques camions. Sauf que…

    Sauf qu’il s’agit bel et bien d’une mine avec ses immenses #cratères, ses usines, ses #bassins_de_décantation remplis d’#eau_acide et ses montagnes de #déchets qui avancent dans le paysage, avalant les champs, les fermes et les chemins. Tout ceci inquiète nombre de riverains, qui voient se multiplier les cas de #cancer et se demandent ce qu’il restera des zones humides, des sources et des captages dans cet avenir où rien ne sera plus précieux que l’eau.

    Mais Imerys compte bien aller au bout de ce #gisement. Après une enquête publique houleuse et d’âpres débats, l’État vient de l’autoriser à poursuivre l’#exploitation jusqu’en 2044 en creusant une quatrième #fosse_d’extraction : un #trou grand comme quinze terrains de football et aussi profond que cinq immeubles parisiens empilés.

    Une étude partiale payée par l’industriel

    Sur le site internet d’Imerys Glomel, on lit qu’« une des priorités du site concerne la gestion des rejets aqueux […] dans les rivières, zones humides et nappes souterraines alentour ». L’enjeu est de taille, puisqu’en aval de la mine se trouve la réserve naturelle régionale de #Magoar_Penvern. Puis, à 6 km du site industriel, un premier captage d’#eau_potable dans l’Ellé alimente les 6000 habitants des communes voisines.

    Dans le #Kergroaz, un minuscule ruisseau qui serpente dans le sous-bois, Imerys rejette chaque année environ 1,5 million de mètres cubes d’#eaux_usées. Ces eaux sont traitées, et les exigences de la préfecture ont conduit l’entreprise à investir récemment dans une unité destinée à limiter la quantité de #manganèse et de #fer dans ses rejets. Mais même après traitement, ils contiennent des quantités très importantes de #contaminants : la préfecture des Côtes-d’Armor autorise le site à rejeter chaque jour dans ses eaux usées jusqu’à 9 kg d’#hydrocarbures et, entre autres, jusqu’à 11 kg par jour au total de #cobalt et de #nickel, des #métaux cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques.

    Pourtant, Imerys assure n’avoir « aucun impact sur les eaux » et a financé une étude sur cinq ans de l’état écologique du #Crazius, où se jette le Kergroaz. Cette étude payée par l’industriel conclut à un « bon état » du cours d’eau pour certains paramètres, mais ce qui frappe, c’est que les métaux les plus toxiques émis par le site ne semblent pas avoir été recherchés dans le cours d’eau.

    Pourquoi s’intéresser à la présence de fer et d’aluminium, et non à des contaminants bien plus redoutables comme l’#arsenic, le #cadmium, le #cobalt ou le #nickel, qui sont par ailleurs présents dans les déchets de cette mine ? Interrogé, Imerys n’a pas souhaité répondre à nos questions. Pour y voir plus clair, Splann ! a décidé de faire analyser les sédiments du Crazius.

    « Les quantités de #contaminants présentent manifestement un danger »

    En juillet puis en septembre, Splann ! a prélevé plusieurs jeux d’échantillons de sédiments dans le lit du ruisseau d’abord en amont du point de rejet de la mine, pour disposer d’un échantillon « témoin » ; puis dans un deuxième temps au niveau où Imerys rejette ses eaux usées ; et finalement à 2 km de là en aval dans le même cours d’eau, dans la réserve naturelle régionale.

    Ces sédiments ont été analysés par un laboratoire accrédité Cofrac. Les résultats de ces analyses ont été interprétés avec l’aide de Frédéric Gimbert, spécialiste des pollutions minières et chercheur en écotoxicologie au CNRS de Besançon.

    Alors que les sédiments du prélèvement témoin, en amont, ne présentent aucune contamination, au niveau du point de rejet d’Imerys, les concentrations en nickel sont jusqu’à 60 fois supérieures à la valeur guide pour un bon état écologique des sédiments d’eau douce. Les concentrations en cobalt sont jusqu’à 20 fois supérieures à cette valeur. Les analyses révèlent aussi la présence de métaux toxiques qu’Imerys n’est pas censé déverser : les sédiments contiennent quatre fois la valeur guide pour l’arsenic et une teneur anormale en cadmium, tous deux également cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques.

    « De telles quantités de contaminants présentent manifestement un danger et un #risque potentiel pour l’environnement, estime Frédéric Gimbert. Il faudrait également rechercher ces mêmes contaminants dans les #sols où se déposent les #poussières issues de l’#activité_minière et conduire plus largement une étude d’évaluation des #risques, pour l’environnement, mais aussi pour la santé publique. »

    Les analyses de Splann ! révèlent également que la contamination s’étend au-delà du périmètre immédiat de la mine. À deux kilomètres en aval du site, au cœur de la réserve naturelle régionale de Magoar Penvern, les concentrations en cobalt et en nickel sont plus de dix fois supérieures aux valeurs guides pour un cours d’eau en bon état écologique.

    Un captage d’eau potable en aval de la mine

    Qu’en est-il à six kilomètres en aval, dans la rivière Ellé où #Eau_du_Morbihan prélève une partie de l’eau qui sera ensuite traitée pour être distribuée aux communes voisines ? Pour le savoir, notre équipe s’est rendue à #Toultreincq [qui signifie trou saumâtre en breton, NDLR], dont l’usine de potabilisation est justement en plein travaux. Une toute nouvelle unité de traitement est en construction pour un coût de six millions d’euros d’argent public.

    « La pollution de l’eau par la mine ? C’est simple : ce n’est pas un sujet. Il n’y a aucun problème », déclare, dès le début de notre visite, Dominique Riguidel, le directeur d’Eau du Morbihan qui s’est déplacé en personne pour nous le dire. L’ouverture de nouveaux captages d’#eau_souterraine permettront de « diversifier les ressources et de limiter les prélèvements dans l’Ellé », explique-t-il. C’est-à-dire précisément à limiter la dépendance au captage de #Pont Saint-Yves, sur l’Ellé, en aval de la mine.

    Mais le directeur d’Eau du Morbihan est formel : tout ceci n’a aucun rapport avec le fait qu’Imerys rejette chaque année 1,5 million de mètres cubes d’eaux usées contenant des #sulfates, des hydrocarbures et des #métaux_lourds en amont de ce captage. « La nouvelle unité permettra de mieux traiter les #pesticides et les #médicaments », justifie-t-il.

    Un ingénieur chimiste, expert en contaminations pour des organismes de #santé_publique, s’interroge : « J’ai du mal à croire que tous ces travaux n’aient aucun rapport avec l’agrandissement de la mine. Vu l’argent que ça coûte de changer une installation, ça ne se fait pas sans raison objective. Et il n’est pas courant d’avoir de tels traitements de l’eau en tête de bassin versant, où elle est normalement moins polluée. »

    Pour connaître la qualité de l’eau sur l’Ellé, en aval de la mine, le plus simple est de s’adresser à l’agence régionale de santé (ARS), qui surveille les captages. Nous lui avons demandé de nous communiquer les analyses de l’eau captée en aval de Glomel.

    « Il n’existe pas de contrôle sanitaire sur la ressource ‘Pont Saint-Yves’ exclusivement », a répondu l’ARS. Le captage d’eau le plus exposé aux pollutions de la mine ne serait donc pas surveillé : l’agence publique ne contrôle la qualité des eaux brutes qu’après qu’elles aient été mélangées à la station de traitement. Une fois dilués dans les eaux prélevées ailleurs, les contaminants d’Imerys passent inaperçus. Ce qui pousse certains riverains désabusés à résumer ainsi la situation : « La mine de Glomel utilise la réserve naturelle régionale comme station d’épuration » pour traiter ses effluents chargés en métaux toxiques. « Mais si la contamination continue d’augmenter, explique l’ingénieur chimiste, l’eau de ce captage risque de ne plus être utilisable pour produire de l’eau potable. »

    Un lac rempli de métaux lourds

    « Quand j’étais ado, par une chaude journée d’été, je m’amusais à repérer les plans d’eau des environs sur les photos satellites. J’ai découvert un lagon bleu à Glomel. J’ai demandé à ma mère : ‘pourquoi on n’est jamais allées s’y baigner ?’ ». Voilà comment Camille a découvert la mine de Glomel : un espoir de baignade. Espoir déçu : le lac de douze hectares dont elle parle, une ancienne fosse d’extraction, recueille en continu des eaux acides et les boues de traitement des usines du site.

    Une autre riveraine se rappelle : « Pendant une réunion en 2022, j’ai demandé ce que contenait cette fosse qu’on appelle ‘la #fosse_2’. Imerys m’a répondu ‘Du #mica et des #oxydes_de_fer’. » Pas de quoi s’inquiéter, donc, Camille aurait pu s’y baigner. Mais dans un tableau perdu dans les 3000 pages du dossier d’enquête publique, on apprend que ces #boues contiennent de fortes concentrations de cadmium, de #chrome, de cobalt, de nickel et de #plomb : des métaux dits « lourds », cancérigènes, neurotoxiques et reprotoxiques.

    Les boues de cette #fosse contiennent aussi les produits chimiques utilisés dans l’usine. Lors d’une réunion publique, les porte-parole de l’entreprise ont assuré que « le procédé d’extraction ne fait pas intervenir de composés chimiques ». Pourtant, les documents de l’enquête publique indiquent que les usines de Glomel utilisent 75 tonnes par an de substances nocives pour l’#environnement et la santé.

    Par exemple, le #méthyl-isobutyl carbinol, un #solvant dangereux pour les #nappes_souterraines, l’#acrylamide, cancérigène, mutagène et reprotoxique, le #sulfonate_de_sodium et l’#amylxanthate, toxiques pour la #vie_aquatique.

    Les #déchets_miniers ont contaminé les #eaux_souterraines

    Chaque année, une trentaine de tonnes de ces produits sont déversées dans le « joli lac ». Imerys affirme que la fosse est « étanche », mais aucune membrane n’empêche ces boues acides de s’infiltrer dans les eaux souterraines. Et il en va de même dans tous les autres espaces du site où sont entreposées ces boues : la « fosse n°1 » (2 millions de m³) et « l’ancienne digue » (900 000 m³).

    Les contaminants de ces déchets toxiques ont commencé à migrer vers les eaux souterraines : c’est ce qu’indiquent certains éléments qu’Imerys a communiqués à l’administration. L’un des appareils de mesure de l’industriel relève que les taux de contaminants ont explosé entre 2012 et 2021.

    Par exemple, les déchets de la mine contiennent des concentrations importantes de nickel, un métal qui provoque des #cancers du poumon et des sinus et des #maladies_cardiovasculaires. Or, sous le site minier, les eaux souterraines contiennent 40 fois la teneur en nickel maximale autorisée pour les eaux brutes destinées à la consommation. Les autres contaminants (cobalt, cadmium, arsenic, produits chimiques…) susceptibles d’avoir migré vers la nappe ne semblent pas surveillés.

    En juin 2024, en prolongeant l’exploitation de vingt ans, les services de l’État ont autorisé l’entreprise à générer au total environ 12 millions de m3 de déchets supplémentaires, autant de déchets qui seront entreposés sur place et qui sont censés ne pas entrer en contact avec les eaux souterraines pour les décennies et les siècles à venir. Alors que jusqu’ici, Imerys n’a pas réussi à empêcher la contamination des eaux souterraines.

    Qui traitera les eaux acides ?

    En 2044, en théorie, l’extraction d’andalousite sera terminée et viendra le temps de la « #remise_en_état », comme on dit. Mais la roche exploitée à Glomel a une particularité : elle contient de la #pyrite, c’est-à-dire du #soufre. Quand la roche mise à nu par l’extraction ou les déchets miniers du site rencontrent de l’eau (la pluie par exemple), cette eau se transforme naturellement en #acide_sulfurique et entraîne vers l’aval les contaminants présents dans la roche. C’est ce qu’on appelle le #drainage_minier_acide, l’une des pollutions les plus redoutables liées à l’activité minière.

    Actuellement, toutes les eaux qui ruissellent sur le site sont collectées et traitées par lmerys pour perdre leur acidité. Mais qui va traiter ces eaux de ruissellement dans un siècle pour empêcher cette marée acide de contaminer le bassin de l’Ellé ? Dans les documents de l’enquête publique, Imerys assure qu’après la remise en état, « les #eaux_pluviales ne seront plus susceptibles de s’acidifier ». Les montagnes de déchets seront « étanchéifiées » avec une couche de résidus miniers très fins puis quelques centimètres de terre. L’entreprise assurera un suivi du site pendant dix ans après la fin de l’activité.

    On sait pourtant que le #drainage_minier_acide est sans limite de temps, comme le rappelle l’association de géologues miniers SystExt. À #Chessy-les-Mines, dans le Rhône, un gisement riche en pyrite a été exploité depuis le Moyen Âge. La mine a fermé après un effondrement dans la galerie principale, survenu en 1877. Un rapport confidentiel du Bureau des recherches géologiques et minières (BRGM) publié en 2019, que Splann ! s’est procuré, décrit le traitement des eaux acides mis en place à #Chessy.

    L’État a constaté que ces eaux minières, quoique traitées « depuis 130 ans », étaient trop polluantes, si bien qu’il a dû y construire une toute nouvelle station de traitement en 2005. Le drainage minier acide de Chessy dure donc depuis 150 ans sans que, d’après le rapport, l’acidité ou les concentrations de métaux dans les eaux n’aient baissé au cours du temps.

    À Chessy, le problème se pose sur 20 hectares ; à Glomel, il se poserait sur 265 hectares. La création d’une nouvelle fosse et de nouveaux #stockages de déchets augmentent d’autant la quantité d’eaux acides dont auront à s’occuper les six ou sept générations à venir.

    Une extension contestée en #justice

    « Les pollutions minières du passé posent des problèmes insurmontables, et l’État, qui doit les gérer tant bien que mal, le sait très bien, estime Dominique Williams, membre d’Eau et rivières de Bretagne. Pourtant, il reproduit les mêmes erreurs à une échelle dix fois supérieure. Les services de la préfecture ont délivré cette autorisation sans prendre la mesure de l’ampleur de cette pollution. »

    La préfecture des Côtes-d’Armor et la direction régionale de l’environnement ont été alertées de la contamination aux métaux lourds que révèle l’enquête de Splann !, et des problèmes soulevés par l’étendue considérable du drainage minier acide après la fermeture du site. La Région Bretagne a elle aussi « soumis ces informations à l’État afin qu’il puisse répondre aux inquiétudes exprimées » tout en indiquant à Splann ! qu’elle prenait « au sérieux l’alerte émise » sur la pollution de la réserve naturelle régionale.

    Or, malgré nos sollicitations, l’État ne s’est pas exprimé. Quant au groupe Imerys, notre rédaction lui a donné la possibilité de revenir sur ses déclarations concernant l’absence de métaux lourds et d’impact sur les eaux : il n’a pas souhaité nous répondre. Mais l’extension de la mine est d’ores et déjà contestée devant la justice. Fin octobre, l’association Eau et rivières de Bretagne a déposé un recours contre l’ouverture de la nouvelle fosse au tribunal administratif de Rennes.

    ▻https://basta.media/Revelations-contaminations-plus-grande-mine-ciel-ouvert-Glomel-Bretagne-Ime
    #France #extractivisme #mines

  • La #révolution agroécologique. Nourrir tous les humains sans détruire la planète

    Mûrs pour la révolution agroécologique ? Les échecs de la #révolution_verte des années 1960 et les dysfonctionnements du #système_alimentaire_mondial actuel ne sont plus à démontrer : épuisement des #sols, érosion de la #biodiversité, problèmes de #santé liés aux #pesticides, #carences_alimentaires chez des millions de personnes, sans compter l’#endettement des #paysans, la #privatisation du vivant et la domination des géants de l’#agrobusiness sur les #semences et les réseaux de #distribution_alimentaire… Il est temps de conjuguer #agriculture et #écologie !

    Fort de son parcours d’enseignant et de chercheur en agriculture, #Alain_Olivier nous guide dans cet ensemble de principes scientifiques et de #pratiques_agricoles qu’est l’agroécologie. Il est important de miser sur une gestion appropriée des sols, sur le recyclage de la #biomasse végétale et animale, sur la protection de l’#eau et des #écosystèmes. #Rotations, associations des cultures et #agroforesterie devraient être la norme, tout en intégrant l’#élevage de façon raisonnée. Puisque l’agroécologie valorise le #terroir, le savoir paysan et le rôle des #femmes, il est également crucial que ceux et celles qui nous nourrissent aient #accès_à_la_terre et aux semences.

    À l’ère des #changements_climatiques, les processus écologiques, la #justice_sociale et la #souveraineté_alimentaire doivent se trouver au cœur du fonctionnement des agroécosystèmes ainsi que du #système_alimentaire en général. Vaste #mouvement_social qui cherche à établir des pratiques plus soutenables et plus justes, l’agroécologie est la voie toute désignée pour métamorphoser les liens qu’entretient l’être humain avec sa #nourriture, son territoire et une #nature à bout de souffle.

    ▻https://ecosociete.org/livres/la-revolution-agroecologique
    #agroécologie #alimentation #livre #industrie_agro-alimentaire

  • RTS : L’inquiétude de la population qui vit sur le tracé du futur collisionneur du CERN

    À Genève et en France voisine, le projet gigantesque du nouvel accélérateur de particules du CERN, prévu pour 2045, fait débat. Actuellement à l’étude, son impact environnemental suscite déjà des craintes auprès de la population.

    La petite commune française de Charvonnex, située à 35 kilomètres au sud de Genève, est un lieu encore préservé : une route et, tout autour, des forêts et des champs.


    Ce tableau champêtre n’existera bientôt plus. La commune se situe en effet sur le tracé du futur collisionneur circulaire du CERN (FCC). C’est à cet endroit précis que prendra place l’un des huit sites de surface du FCC, d’une superficie de cinq hectares. Le tunnel, lui, sera creusé à 200 mètres de profondeur et mesurera 91 kilomètres.

    Une aberration écologique
    « C’est un territoire qui est déjà saturé par les travaux, la bétonnisation. On sent que les habitants en ont déjà marre, j’ai peur que le projet du CERN par dessus provoque une rébellion », peste Benjamin Joyeux, originaire de la commune de Fillinges, en Haute-Savoie.

    Alors qu’on demande aux habitants de faire un effort pour baisser leurs émissions de gaz à effet de serre, le projet du CERN vient ajouter des tonnes et des tonnes d’émissions de CO2
    Benjamin Joyeux, conseiller régional Auvergne-Rhône-Alpes 

    Le conseiller régional Auvergne-Rhône-Alpes craint les répercussions locales du projet, mais pas seulement. Membre du parti Les Écologistes, il estime que la consommation d’énergie et les émissions de CO2 qui découlent du futur FCC sont une aberration : « Alors qu’on demande aux habitants de faire un effort pour baisser leurs émissions de gaz à effet de serre, le projet du CERN vient ajouter des tonnes et des tonnes d’émissions de CO2. »

    Un projet à plusieurs tonnes de CO2
    La suite : ▻https://www.rts.ch/info/regions/geneve/2024/article/l-inquietude-de-la-population-qui-vit-sur-le-trace-du-futur-collisionneur-du-cer

    #béton #cern #scientifiques #co2 #artificialisation des #sols #destruction #atomes #suisse #recherche

  • L’artificialisation des #sols : qui pour lutter contre ?
    ▻https://metropolitiques.eu/L-artificialisation-des-sols-qui-pour-lutter-contre.html

    Depuis son adoption en 2021, l’objectif de limiter puis de compenser l’artificialisation des sols en France à l’horizon 2050 est sujet à de vifs débats. Jugé inatteignable par certains tandis que d’autres y voient l’opportunité de changer radicalement notre manière d’aménager, le ZAN est encore aujourd’hui une politique controversée et incertaine. Plus de deux ans après l’adoption de la loi climat et résilience, le cadre réglementaire relatif à la mise en œuvre de l’objectif du « zéro artificialisation #Essais

    / #droit, #droit_de_l'urbanisme, #gouvernance, #collectivités_territoriales, sols, #État

    ▻https://metropolitiques.eu/IMG/pdf/met-desrousseaux.pdf

  • « La vraie #souveraineté_alimentaire, c’est faire évoluer notre #modèle_agricole pour préparer l’avenir »

    Professeur à l’université Paris-Saclay AgroParisTech, l’économiste de l’environnement #Harold_Levrel estime que le concept de « souveraineté alimentaire » a été détourné de sa définition originelle pour justifier un modèle exportateur et productiviste.

    Hormis les denrées exotiques, dans la plupart des secteurs, la #production_agricole nationale pourrait suffire à répondre aux besoins des consommateurs français, sauf dans quelques domaines comme les fruits ou la volaille. Or, les #importations restent importantes, en raison d’un #modèle_intensif tourné vers l’#exportation, au risque d’appauvrir les #sols et de menacer l’avenir même de la production. D’où la nécessité de changer de modèle, plaide l’économiste.

    Comment définir la souveraineté alimentaire ?

    Selon la définition du mouvement altermondialiste Via Campesina lors du sommet mondial sur l’alimentation à Rome en 1996, c’est le droit des Etats et des populations à définir leur #politique_agricole pour garantir leur #sécurité_alimentaire, sans provoquer d’impact négatif sur les autres pays. Mais les concepts échappent souvent à ceux qui les ont construits. Mais aujourd’hui, cette idée de solidarité entre les différents pays est instrumentalisée pour justifier une stratégie exportatrice, supposée profiter aux pays du Sud en leur fournissant des denrées alimentaires. Le meilleur moyen de les aider serait en réalité de laisser prospérer une #agriculture_vivrière et de ne pas les obliger à avoir eux aussi des #cultures_d’exportation. Au lieu de ça, on maintient les rentes de pays exportateurs comme la France. Quand le gouvernement et d’autres parlent d’une perte de souveraineté alimentaire, ça renvoie en réalité à une baisse des exportations dans certains secteurs, avec un état d’esprit qu’on pourrait résumer ainsi : « Make French agriculture great again. » Depuis le Covid et la guerre en Ukraine, la souveraineté alimentaire est devenue l’argument d’autorité pour poursuivre des pratiques qui génèrent des catastrophes écologiques et humaines majeures.

    Nous n’avons donc pas en soi de problème d’#autonomie_alimentaire ?

    Ça dépend dans quel domaine. Les défenseurs d’un modèle d’exploitation intensif aiment à rappeler que notre « #dépendance aux importations » est de 70 % pour le #blé dur, 40 % pour le #sucre, et 29 % pour le #porc. Mais omettent de préciser que nos taux d’auto-approvisionnement, c’est-à-dire le rapport entre la production et la consommation françaises, sont de 123 % pour le blé dur, 165 % pour le sucre, et 99 % pour le porc. Ça signifie que dans ces secteurs, la production nationale suffit en théorie à notre consommation, mais que l’on doit importer pour compenser l’exportation. Il y a en réalité très peu de produits en France sur lesquels notre production n’est pas autosuffisante. Ce sont les fruits exotiques, l’huile de palme, le chocolat, et le café. On a aussi des vrais progrès à faire sur les fruits tempérés et la viande de #volaille, où l’on est respectivement à 82 et 74 % d’auto-approvisionnement. Là, on peut parler de déficit réel. Mais il ne serait pas très difficile d’infléchir la tendance, il suffirait de donner plus d’aides aux maraîchers et aux éleveurs, qu’on délaisse complètement, et dont les productions ne sont pas favorisées par les aides de la #Politique_agricole_commune (#PAC), qui privilégient les grands céréaliers. En plus, l’augmentation de la production de #fruits et #légumes ne nécessite pas d’utiliser plus de #pesticides.

    Que faire pour être davantage autonomes ?

    A court terme, on pourrait juste rebasculer l’argent que l’on donne aux #céréaliers pour soutenir financièrement les #éleveurs et les #maraîchers. A moyen terme, la question de la souveraineté, c’est : que va-t-on être capable de produire dans dix ans ? Le traitement de l’#eau polluée aux pesticides nous coûte déjà entre 500 millions et 1 milliard d’euros chaque année. Les pollinisateurs disparaissent. Le passage en #bio, c’est donc une nécessité. On doit remettre en état la #fertilité_des_sols, ce qui suppose d’arrêter la #monoculture_intensive de #céréales. Mais pour cela, il faut évidemment réduire certaines exportations et investir dans une vraie souveraineté alimentaire, qui nécessite de faire évoluer notre modèle agricole pour préparer l’avenir.

    ▻https://www.liberation.fr/environnement/agriculture/la-vraie-souverainete-alimentaire-cest-faire-evoluer-notre-modele-agricol
    #agriculture_intensive #industrie_agroalimentaire

  • Widespread contamination of soils and vegetation with current use pesticide residues along altitudinal gradients in a European Alpine valley

    Pesticides are transferred outside of cropland and can affect animals and plants. Here we investigated the distribution of 97 current use pesticides in soil and vegetation as central exposure matrices of insects. Sampling was conducted on 53 sites along eleven altitudinal transects in the Vinschgau valley (South Tyrol, Italy), in Europe’s largest apple growing area. A total of 27 pesticides (10 insecticides, 11 fungicides and 6 herbicides) were detected, originating mostly from apple orchards. Residue numbers and concentrations decreased with altitude and distance to orchards, but were even detected at the highest sites. Predictive, detection-based mapping indicates that pesticide mixtures can occur anywhere from the valley floor to mountain peaks. This study demonstrates widespread pesticide contamination of Alpine environments, creating contaminated landscapes. As residue mixtures have been detected in remote alpine ecosystems and conservation areas, we call for a reduction of pesticide use to prevent further contamination and loss of biodiversity.


    ▻https://www.nature.com/articles/s43247-024-01220-1
    #montagne #Alpes #Tyrol_du_sud #contamination_du_sol #sols #sol #pollution #agriculture #pollution_du_sol #pommes #pesticides #Sud-Tyrol #Italie #cartographie #visualisation

  • L’autre menace pour Gaza : sols et air pollués, eau contaminée
    ▻https://www.lemonde.fr/international/article/2024/02/01/sols-pollues-armes-au-phosphore-eau-contaminee-a-gaza-la-crise-sanitaire-pou

    L’autre menace pour Gaza : sols et air pollués, eau contaminée
    Si les attaques israéliennes ont déjà provoqué plus de 25 000 morts dans la bande de Gaza, leurs conséquences sur l’environnement des habitants les exposent à des risques tout aussi fatals.
    [...]

    Les bombardements israéliens sur Gaza, menés en représailles de l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, tuent des centaines de Palestiniens chaque jour. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), plus de 25 000 personnes ont été tuées par les offensives successives d’Israël depuis quatre mois, et 85 % des 2,1 millions d’habitants de l’enclave palestinienne ont été déplacés. Mais ces attaques pourraient avoir d’autres conséquences fatales pour les Gazaouis.

    « Les opérations militaires israéliennes à Gaza ont des conséquences désastreuses, notamment à cause d’une pollution carbone énorme, que ce soit dans l’air, l’eau, les sols, exposant les Palestiniens à un large panel de substances toxiques », explique au Monde le Canadien David R. Boyd, rapporteur spécial des Nations unies sur les droits humains et l’environnement. En octobre 2023, l’organisation Human Rights Watch avait révélé que du phosphore blanc, une substance toxique inflammable à l’apparence jaunâtre, pouvant brûler jusqu’à une température de 800 °C, avait été utilisé par Israël à Gaza et dans le sud du Liban.

    L’ONG a analysé des séries d’images, concluant à l’emploi de « projectiles d’artillerie au phosphore blanc de 155 mm ». Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), une personne rentrant directement en contact avec du phosphore blanc risque des nausées, des vomissements et des diarrhées, des douleurs abdominales sévères, des sensations de brûlure. « La mort peut advenir sous vingt-quatre à quarante-huit heures à cause d’un collapsus cardiovasculaire », complète l’agence fédérale américaine de santé publique. L’utilisation de cette substance par Israël sur Gaza est « une grave violation du droit international », ajoute M. Boyd.

    En 2009, Israël avait admis avoir « utilisé des munitions contenant du phosphore blanc » pendant son offensive militaire contre Gaza, entre décembre 2008 et janvier 2009, précisant qu’elles « ne visaient pas directement les zones civiles ».

    Destruction de terrains agricoles
    Plus de 25 000 tonnes de bombes auraient été larguées sur la bande de Gaza entre le 7 octobre et le début du mois de novembre 2023, estime l’ONG Euromed Droits, qui accuse l’armée israélienne d’avoir utilisé des « armes à sous-munitions ». Selon le service de lutte contre les mines des Nations unies, ce sont des « munitions classiques conçues pour disperser ou libérer des sous-munitions explosives dont chacune pèse moins de 20 kilos ». L’usage de ce type d’artillerie a été déclaré illégal, car particulièrement meurtrier, par 119 Etats signataires de la convention d’Oslo de 2008, dont l’Etat hébreu n’est pas partie prenante. De plus, selon la Croix-Rouge internationale, « un grand nombre de ces sous-munitions n’éclatent pas comme prévu, leur présence rend l’agriculture dangereuse et entrave les reconstructions ». Israël a déjà utilisé ce type d’armes, notamment au Liban en 2006.

    La dégradation, voire la destruction, des terres représente un autre enjeu. « Des images satellites montrent que des terres agricoles sont détruites de manière délibérée », affirme Omar Shakir, directeur Israël-Palestine de Human Rights Watch. Il fait notamment référence à la zone de Beit Hanoun, dans le Nord, tapissée par les bombes pour, selon l’armée israélienne, atteindre des tunnels et des cibles du Hamas et où des bulldozers frayent de nouvelles routes aux véhicules militaires. « Nous avons pu constater qu’approximativement 30 % des terres agricoles ont été endommagées », explique He Yin, chercheur en géographie à l’université d’Etat de Kent (Ohio), qui a contribué à concevoir des cartes satellites permettant d’observer les destructions de terres à Gaza.

    Créé par deux universitaires américains, Jamon Van Den Hoek (université de l’Oregon) et Corey Scher (université de New York), pour visualiser, grâce à des images satellites, les dégâts provoqués par le conflit, l’outil Conflict Damage révèle que, au 17 janvier, « 49,7 % à 61,5 % des bâtiments de Gaza ont probablement été endommagés ou détruits ». Or, lorsque les édifices, infrastructures ou résidences explosent, d’énormes quantités de poussières et de débris sont rejetées dans l’environnement. En 2021, un rapport de la Banque mondiale portant sur la campagne militaire israélienne cette année-là à Gaza estimait que « 30 000 tonnes de déchets dangereux, y compris amiante, pesticides, engrais, (…) tuyaux en amiante-ciment » avaient contaminé le territoire.

    Un scénario aujourd’hui décuplé par l’ampleur de l’offensive israélienne. « Nous souffrons d’un air pollué à cause des bombes. De plus en plus de gens tombent malades », témoigne par message Adam, un jeune homme originaire de Jabaliya, dans le nord de la bande, et actuellement réfugié à Rafah, dans le Sud.

    Accès à l’eau potable préoccupant
    Auteur d’un rapport pour l’ONG néerlandaise Pax for Peace portant sur les risques environnementaux et sanitaires de la guerre à Gaza, l’expert en désarmement Wim Zwijnenburg explique que les substances contenues dans ce type de débris ont été analysées dans des conflits précédents, comme en Syrie, ou lors de catastrophes naturelles, comme le séisme de février 2023 dans le sud de la Turquie, et « peuvent provoquer de graves maladies ».

    A cet air difficilement respirable vient s’ajouter un accès à l’eau potable devenu extrêmement rare. Cette difficulté n’est pas nouvelle. Dès 2012, un rapport des Nations unies estimait que 90 % du volume disponible était impropre à la consommation. Dix jours après le début de l’offensive israélienne d’octobre 2023, les capacités de pompage des nappes phréatiques étaient tombées à 5 % par rapport à leur niveau habituel, selon l’Unicef.

    D’après le Wall Street Journal, Israël aurait commencé début décembre à inonder des tunnels de Gaza d’eau de mer afin d’en déloger le Hamas. L’armée israélienne a confirmé mardi 30 janvier avoir procédé à l’inondation de certains tunnels. « Des rapports, non corroborés, affirment que des hydrocarbures et autres substances sont présentes dans ces tunnels. Si c’est le cas, elles pourront donc affecter le sol et s’infiltrer dans l’aquifère », souligne Wim Zwijnenburg.

    L’OCHA ajoute qu’une vingtaine d’infrastructures liées à l’eau, à l’assainissement ou à l’hygiène auraient été détruites par des attaques. « Les gens passent la plus grande partie de leur journée à essayer de trouver de l’eau pour boire », affirme Omar Shakir, de Human Rights Watch.

    Zones inhabitables
    Les eaux usées se déversent dans les lieux de vie. Le 4 janvier, une vidéo diffusée sur WhatsApp et consultée par Le Monde montrait un journaliste palestinien se filmant en train d’avancer au milieu d’une inondation d’eaux usées dans l’école servant de camp de réfugiés à Jabaliya. Ces déchets liquides peuvent également être déversés dans la mer, constituant un danger pour la santé humaine et la biodiversité. Un rapport du Programme pour l’environnement de l’ONU en 2020 affirmait avoir « trouvé des preuves substantielles de changements environnementaux et d’une dégradation du territoire palestinien ». Sur les soixante-cinq stations d’épuration d’eau que compte Gaza, la plupart seraient actuellement hors service, selon l’ONG Oxfam.

    La présence de certaines bactéries dans l’eau accroît de plus la résistance aux antibiotiques. Une étude publiée dans The Lancet, le 25 novembre 2023, rappelle l’urgence de la situation. « Sans une action rapide, cette guerre menace de redéfinir l’épidémiologie de la résistance aux antimicrobiens à Gaza et au-delà », peut-on lire. Selon un rapport de l’ONU du 2 janvier 2024, on comptait à Gaza 179 000 cas d’infections respiratoires aiguës, 136 400 cas de diarrhée chez les enfants de moins de 5 ans, 55 400 cas de gale et de poux et 4 600 cas de jaunisse.

    « Nous verrons plus de gens mourir de maladies que nous n’en voyons tués par les bombardements si nous ne pouvons pas remettre en place un système de santé », alertait Margaret Harris, porte-parole de l’OMS, à Genève, le 28 novembre 2023. Pour Wim Zwijnenburg, certaines parties de la bande de Gaza peuvent déjà être considérées comme inhabitables. « Les gens ne pourront pas retourner dans ces endroits. Il n’y a rien pour espérer rebâtir une société humaine », conclut-il.

    #gaza #sols #eau #pollution #risques #maladies

  • Une vraie #souveraineté_alimentaire pour la #France

    Le mercredi 6 décembre 2023, la FNSEA sortait du bureau d’Elisabeth Borne en déclarant fièrement que l’État abandonnait son projet de taxer l’usage des pesticides et des retenues d’eau. Cela vient conclure une séquence historique. Le 16 novembre déjà, l’Europe reconduisait l’autorisation du glyphosate pour 10 ans. Et, six jours plus tard, abandonnait aussi l’objectif de réduction de 50 % de l’usage des pesticides à l’horizon 2030.

    Comment en est-on arrivé là ? La question a été récemment posée dans un rapport de l’Assemblée nationale. En plus du #lobbying habituel de la #FNSEA et de l’état de crise permanent dans laquelle vivent les agriculteurs et qui rend toute #réforme explosive, la question de la souveraineté alimentaire – qui correspond au droit d’un pays à développer ses capacités productives pour assurer la sécurité alimentaire des populations – a joué un rôle clé dans cette dynamique.

    La souveraineté alimentaire est ainsi devenue, depuis la crise du Covid et la guerre en Ukraine, l’argument d’autorité permettant de poursuivre des pratiques qui génèrent des catastrophes écologiques et humaines majeures. Il existe pourtant d’autres voies.

    Le mythe de la dépendance aux #importations

    De quelle souveraineté alimentaire parle-t-on ? Les derniers chiffres de FranceAgrimer montrent que notre « #dépendance aux importations » – comme aiment à le répéter les défenseurs d’un modèle intensif – est de 75 % pour le blé dur, 26 % pour les pommes de terre, 37 % pour les fruits tempérés ou 26 % pour les porcs.

    Mais ce que l’on passe sous silence, c’est que le taux d’#autoapprovisionnement – soit le rapport entre la production et la consommation françaises – est de 148 % pour le blé dur, 113 % pour les pommes de terre, 82 % pour les fruits tempérés et 103 % pour le porc. Le problème de souveraineté alimentaire n’en est pas un. Le vrai problème, c’est qu’on exporte ce que l’on produit, y compris ce dont on a besoin. Cherchez l’erreur.

    D’autres arguments viennent encore se greffer à celui de la souveraineté, dans un monde d’#interdépendances : la #France serait le « grenier à blé de l’Europe », il faudrait « nourrir les pays du Sud », la France serait « une puissance exportatrice », etc.

    Au-delà de l’hypocrisie de certaines de ces affirmations – en effet, les #exportations des surplus européens subventionnés ont détruit tout un tissu productif, en Afrique de l’Ouest notamment – il ne s’agit pas là d’enjeux liés à la souveraineté alimentaire, mais d’enjeux stratégiques et politiques liés à la #compétitivité de certains produits agricoles français sur les marchés internationaux.

    Comprendre : la France est la 6e puissance exportatrice de #produits_agricoles et agroalimentaires au monde et elle entend bien le rester.

    Voir la #productivité de façon multifonctionnelle

    S’il ne faut évidemment pas renoncer aux objectifs de #productivité_alimentaire nationaux, ces derniers gagneraient à être redéfinis. Car comment évoquer la souveraineté alimentaire sans parler des besoins en #eau pour produire les aliments, de la dépendance aux #énergies_fossiles générée par les #intrants de synthèse, de l’épuisement de la #fertilité des #sols lié à la #monoculture_intensive ou encore des effets du #réchauffement_climatique ?

    Comment évoquer la souveraineté alimentaire sans parler des enjeux fonciers, de l’évolution du #travail_agricole (25 % des #agriculteurs sont en passe de partir à la retraite), du #gaspillage_alimentaire – qui avoisine les 30 % tout de même – des #besoins_nutritionnels et des #habitudes_alimentaires de la population ?

    La #productivité_alimentaire doit dorénavant se conjuguer avec d’autres formes de productivité tout aussi essentielles à notre pays :

    – la capacité de #rétention_d’eau dans les sols,

    – le renouvellement des #pollinisateurs,

    – le maintien des capacités épuratoires des milieux pour conserver une #eau_potable,

    – le renouvellement de la #fertilité_des_sols,

    – la régulation des espèces nuisibles aux cultures,

    – ou encore la séquestration du carbone dans les sols.

    Or, il est scientifiquement reconnu que les indicateurs de productivité relatifs à ces services baissent depuis plusieurs décennies. Pourtant, ce sont bien ces services qui permettront de garantir une véritable souveraineté alimentaire future.

    La #diversification pour maintenir des rendements élevés

    Une revue de littérature scientifique parue en 2020, compilant plus de 5000 études menées partout dans le monde, montrait que seules des stratégies de diversification des #pratiques_agricoles permettent de répondre à ces objectifs de #performance_plurielle pour l’agriculture, tout en maintenant des #rendements élevés.

    Les ingrédients de cette diversification sont connus :

    – augmentation de la #rotation_des_cultures et des #amendements_organiques,

    – renoncement aux #pesticides_de_synthèse et promotion de l’#agriculture_biologique à grande échelle,

    - réduction du #labour,

    - diversification des #semences et recours aux #variétés_rustiques,

    - ou encore restauration des #haies et des #talus pour limiter le ruissellement de l’#eau_de_pluie.

    Dans 63 % des cas étudiés par ces chercheurs, ces stratégies de diversification ont permis non seulement d’augmenter les #services_écosystémiques qui garantissent la souveraineté alimentaire à long terme, mais aussi les #rendements_agricoles qui permettent de garantir la souveraineté alimentaire à court terme.

    Les sérieux atouts de l’agriculture biologique

    Parmi les pratiques de diversification qui ont fait leurs preuves à grande échelle en France, on retrouve l’agriculture biologique. Se convertir au bio, ce n’est pas simplement abandonner les intrants de synthèse.

    C’est aussi recourir à des rotations de cultures impliquant des #légumineuses fixatrices d’azote dans le sol, utiliser des semences rustiques plus résilientes face aux #parasites, des amendements organiques qui nécessitent des couplages culture-élevage, et enfin parier sur la restauration d’un #paysage qui devient un allié dans la lutte contre les #aléas_naturels. La diversification fait ainsi partie de l’ADN des agriculteurs #bio.

    C’est une question de #réalisme_économique. Les exploitations bio consomment en France deux fois moins de #fertilisant et de #carburant par hectare que les exploitants conventionnels, ce qui les rend moins vulnérables à l’évolution du #prix du #pétrole. En clair, l’agriculture biologique pourrait être la garante de la future souveraineté alimentaire française, alors qu’elle est justement souvent présentée comme une menace pour cette dernière du fait de rendements plus faibles à court terme.

    Au regard des éléments mentionnés plus haut, il s’agit évidemment d’un #faux_procès. Nous sommes autosuffisants et nous avons les réserves foncières qui permettraient de déployer le bio à grande échelle en France, puisque nous sommes passé de 72 % du territoire dédié aux activités agricoles en 1950 à 50 % en 2020. Une petite partie de ces surfaces a été artificialisée tandis que la majorité a tout simplement évolué en friche, à hauteur de 1000 km2 par an en moyenne.

    Par ailleurs, le différentiel de rendement entre le bio et le #conventionnel se réduit après quelques années seulement : de 25 % en moyenne (toutes cultures confondues) au moment de la conversion, il descend à 15 % ensuite. La raison en est l’apprentissage et l’innovation dont font preuve ces agriculteurs qui doivent en permanence s’adapter aux variabilités naturelles. Et des progrès sont encore à attendre, si l’on songe que l’agriculture bio n’a pas bénéficié des 50 dernières années de recherche en #agronomie dédiées aux pratiques conventionnelles.

    Relever le niveau de vie des agriculteurs sans éroder le #pouvoir_d’achat des consommateurs

    Mais a-t-on les moyens d’opérer une telle transition sans réduire le pouvoir d’achat des Français ? Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord évoquer le #revenu des #agriculteurs. Il est notoirement faible. Les agriculteurs travaillent beaucoup et vivent mal de leur métier.

    Or, on oublie souvent de le mentionner, mais le surcoût des produits bio est aussi lié au fait que les consommateurs souhaitent mieux rémunérer les agriculteurs : hors subventions, les revenus des agriculteurs bio sont entre 22 % et 35 % plus élevés que pour les agriculteurs conventionnels.

    Ainsi, le consommateur bio consent à payer plus parce que le bio est meilleur pour l’environnement dans son ensemble (eau, air, sol, biodiversité), mais aussi pour que les paysans puissent mieux vivre de leur métier en France sans mettre en danger leur santé.

    Par ailleurs, si le consommateur paie plus cher les produits bio c’est aussi parce qu’il valorise le #travail_agricole en France. Ainsi la production d’aliments bio nécessite plus de #main-d’oeuvre (16 % du total du travail agricole pour 10 % des surfaces) et est très majoritairement localisée en France (71 % de ce qui est consommé en bio est produit en France).

    Cette question du #travail est centrale. Moins de chimie, c’est plus de travail des communautés humaines, animales et végétales. C’est aussi plus d’incertitudes, ce qui n’est évidemment pas simple à appréhender pour un exploitant.

    Mais il faut rappeler que le discours sur le pouvoir d’achat des français, soi-disant garanti par le modèle hyper-productiviste de l’agriculture française, vise surtout à conforter les rentes de situations des acteurs dominants du secteur agricole. Car les coûts sanitaires et environnementaux de ce modèle sont payés par le contribuable.

    Rien que le #traitement_de_l’eau, lié aux pollutions agricoles, pour la rendre potable, coûte entre 500 millions d’euros et 1 milliard d’euros par an à l’État. Or, ce que le consommateur ne paie pas au supermarché, le citoyen le paie avec ses #impôts. Le rapport parlementaire évoqué plus haut ne dit pas autre chose : la socialisation des coûts et la privatisation des bénéfices liés aux #pesticides ne sont plus tolérables.

    Le bio, impensé de la politique agricole française

    Une évidence s’impose alors : il semblerait logique que l’État appuie massivement cette filière en vue de réduire les coûts pour les exploitants bio et ainsi le prix pour les consommateurs de produits bio. En effet, cette filière offre des garanties en matière de souveraineté alimentaire à court et long terme, permet de protéger l’eau et la #santé des Français, est créatrice d’emplois en France. Il n’en est pourtant rien, bien au contraire.

    L’État a promu le label #Haute_valeur_environnementale (#HVE), dont l’intérêt est très limité, comme révélé par l’Office français de la biodiversité (OFB). L’enjeu semble surtout être de permettre aux agriculteurs conventionnels de toucher les aides associés au plan de relance et à la nouvelle #PAC, au risque de créer une #concurrence_déloyale vis-à-vis des agriculteurs bio, d’autant plus que les #aides_publiques au maintien de l’agriculture biologique ont été supprimées en 2023.

    La décision récente de l’État de retirer son projet de #taxe sur l’usage des pesticides créé aussi, de facto, un avantage comparatif pour le conventionnel vis-à-vis du bio. Enfin, rappelons que la Commission européenne a pointé à plusieurs reprises que la France était le seul pays européen à donner moins de subventions par unité de travail agricole aux céréaliers bio qu’aux conventionnels.

    Ainsi, un céréalier bio français reçoit un tiers de subventions en moins par unité de travail agricole qu’un céréalier conventionnel, alors qu’en Allemagne ou en Autriche, il recevrait 50 % de #subventions supplémentaires. En France, l’État renonce aux taxes sur les pesticides tout en maintenant des #charges_sociales élevées sur le travail agricole, alors que c’est évidemment l’inverse dont aurait besoin la #transition_agroécologique.

    Que peuvent faire les citoyens au regard de ce constat déprimant ? Consommer des produits bio malgré tout, et trouver des moyens de les payer moins cher, grâce par exemple à la #vente_directe et à des dispositifs tels que les #AMAP qui permettent de réduire le coût du transport, de la transformation et de la distribution tout autant que le gâchis alimentaire, les variabilités de la production étant amorties par la variabilité du contenu du panier.

    Les agriculteurs engagés pour la #transition_écologique, de leur côté, peuvent réduire les risques associés aux variabilités naturelles et économiques en créant de nouvelles formes d’exploitations coopératives combinant plusieurs activités complémentaires : élevage, culture, transformation, conditionnement et distribution peuvent être organisés collectivement pour mutualiser les coûts et les bénéfices, mais aussi se réapproprier une part significative de la #chaîne_de_valeur laissée aujourd’hui au monde de l’agro-industrie et de la grande distribution.

    Il ne s’agit pas d’une #utopie. De nombreux acteurs essaient de faire émerger, malgré les résistances institutionnelles, ces nouvelles pratiques permettant de garantir la souveraineté alimentaire de la France à long terme.

    ▻https://theconversation.com/une-vraie-souverainete-alimentaire-pour-la-france-220560
    #foncier #industrie_agro-alimentaire #alimentation #collectivisation
    #à_lire #ressources_pédagogiques