#Gwynne_Shotwell, vraie patronne de #SpaceX et femme de confiance d’Elon #Musk
▻https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/06/10/gwynne-shotwell-vraie-patronne-de-spacex-et-femme-de-confiance-d-elon-musk_6
Entrée dans le groupe en 2002, la présidente et directrice générale opérationnelle a réussi à développer une entreprise qui écrase le marché mondial des lanceurs civils et militaires. A la veille de l’une des introductions en Bourse les plus ahurissantes de l’histoire, elle détient des actions de la firme valorisées à 1,7 milliard de dollars.
De la saga SpaceX, on connaît les débuts héroïques, lorsque le jeune Elon Musk s’était mis dans la tête d’aller acheter des fusées en Russie pour créer une atmosphère sur Mars, préalable à la colonisation de la Planète rouge. En octobre 2001, les Russes avaient éconduit le jeune présomptueux. Dans l’avion de retour de Moscou à New York, ses deux camarades d’équipée sirotaient leur whisky, tandis qu’Elon Musk tapotait furieusement sur son ordinateur. « Que peut bien faire cet idiot ? », demande le premier. « Il doit se préparer à sauver le monde », répond le second. Elon Musk, qui a tout entendu, se retourne et explose : « Allez vous faire foutre, les mecs. Je crois qu’on peut construire nous-mêmes cette fusée. »
Ainsi Elon Musk va-t-il s’aventurer dans le lancement de fusées privées, idée alors saugrenue à première vue, en cette période de monopole public de la NASA, l’agence spatiale américaine, et de son homologue européenne, Arianespace. Il va également inventer le concept de lanceur réutilisable pour réduire les coûts.
Après les Russes, ce sont alors les Européens qui ricanent, au milieu des années 2000, lors d’une conférence spatiale au Vietnam. Le Français Jean-Yves Le Gall, alors patron d’Arianespace, devise avec ses pairs quand il voit débarquer un jeune homme « en jean déchiré » : « Il nous a dit, à nous les patrons des trois plus grandes entreprises de lanceurs : “Me voilà et vous êtes morts.” L’un d’entre nous a répliqué : “Vous parlez. Nous, on lance [des satellites].” Si on avait su… », racontera-t-il en 2016 à l’agence de presse Bloomberg.
Un quart de siècle après, plus personne ne ricane, y compris l’Américain Jeff Bezos et sa firme concurrente Blue Origin, dont le lanceur vient de connaître une nouvelle catastrophe fin mai. Elon Musk écrase le marché mondial des lanceurs, civils et militaires, à la veille d’une des introductions en Bourse les plus ahurissantes de l’histoire. La firme vise une valorisation de près de 1 800 milliards de dollars (environ 1 560 milliards d’euros), soit près de 100 fois son chiffre d’affaires (18,7 milliards de dollars). Elle domine son secteur, représentant 80 % de la masse expédiée par l’homme dans l’espace. En 2025, la firme a fait décoller 165 fusées – dont les trois quarts pour le réseau de communication Starlink –, contre sept pour les Européens.
Ce qui est moins connu, c’est la saga de Gwynne Shotwell, présidente et directrice générale opérationnelle de la firme. Cette ingénieure de 62 ans, originaire de la banlieue de Chicago, est entrée chez SpaceX dès 2002. Si Elon Musk est l’ingénieur technicien visionnaire de la firme, la patronne opérationnelle, depuis 2008, c’est elle. Elle détient des actions de la firme valorisées à 1,7 milliard de dollars. Une incroyable épopée, durable, alors qu’Elon Musk est connu pour se brouiller rapidement avec ses collaborateurs.
Comme Elon Musk, Gwynne Shotwell n’a répondu à aucune de nos demandes d’entretien depuis des années, mais elle a raconté son aventure lors de prestations, en juillet 2022, à l’université Stanford, ou devant le Center for Strategic and International Studies (CSIS) de Washington, fin 2024, qui permettent de cerner sa personnalité.
Vol de la dernière chance
Ingénieure diplômée de Northwestern University, au nord de Chicago, Gwynne Shotwell rentre chez Chrysler dans les années 1980. Mais, trouvant le niveau de technologie sur lequel elle travaille insuffisant, elle reprend des études et rentre dans l’industrie aérospatiale en Californie. A la fin des années 1990, elle s’ennuie. « C’était une industrie pas dynamique, pas innovante. Nous n’avancions pas assez vite. Nous n’étions pas retournés sur la Lune. Et je me suis dit, c’est mon dernier poste dans l’industrie aérospatiale, au côté d’Elon. Si nous n’y parvenons pas chez SpaceX, alors je ferai de l’immobilier ou deviendrai serveuse dans un café », a raconté, à Stanford, Gwynne Shotwell, qui, légende oblige, a assuré qu’elle a failli refuser l’offre d’Elon Musk.
L’aventure commence, et le premier défi de SpaceX consiste à réussir à lancer une fusée dans l’espace. L’entrepreneur d’origine sud-africaine y investit 100 millions de dollars des 180 millions qu’il avait engrangés en 2002 lors de la vente de la firme de paiement PayPal. Et, face à l’hostilité de l’armée de l’air américaine, qui refuse de l’accueillir à Los Angeles, il doit organiser ses lancements depuis l’atoll de Kwajalein, dans les îles Marshall, au milieu du Pacifique.
A trois reprises, les fusées explosent et, le 28 septembre 2008, c’est le vol de la dernière chance. Elon Musk est tellement inquiet qu’il n’a pas fait le voyage et est allé à Disneyland à Los Angeles avec ses enfants. Gwynne Shotwell, elle, est en Ecosse, au congrès d’aérospatiale de Glasgow, pour trouver des clients et surtout finaliser une demande de subvention à la NASA, qui veut remplacer la navette spatiale après les catastrophes de Challenger (1986) et de Columbia (2003) pour desservir la Station spatiale internationale (ISS).
Lorsqu’elle apprend en pleine nuit que le lancement de Kwajalein est un succès, elle réveille son équipe puis boit du champagne tiède. « Gwynne Shotwell a convoqué tous les manageurs pour nous expliquer qu’on n’était pas au bout du tunnel, que l’argent sortait plus vite qu’il n’entrait », se souvient James McLaury, ingénieur spécialisé dans le contrôle des pièces. En réalité, l’affaire change la donne. Le 23 décembre 2008, tombe un communiqué de la NASA : SpaceX se voit allouer par l’agence spatiale 1,6 milliard de dollars pour réaliser 12 vols vers l’ISS, sur la base de l’unique tir réussi en septembre.
Culture d’entreprise brutale
SpaceX est lancé. Mais il faut tenir les promesses, dont celle d’inventer des lanceurs réutilisables. Le chemin est chaotique. Ainsi, le 28 juin 2015, une fusée explose en vol et Gwynne Shotwell doit en gérer les conséquences : « J’ai dû donner une conférence de presse depuis mon ranch au Texas. Et nous avons commencé à éplucher les données. » L’entretien donné à l’université Stanford permet de comprendre que la patronne opérationnelle, c’est elle. « Je me suis sentie très à l’aise pour guider l’équipe tout au long de l’enquête. L’entreprise n’était pas véritablement en péril, même si chaque défaillance nous a fait perdre environ un demi-milliard de dollars. Mais j’ai le sentiment d’avoir accompli un travail plutôt satisfaisant », a-t-elle expliqué.
Ce ne fut pas le cas quatorze mois plus tard, en septembre 2016, lorsqu’une fusée a explosé avec un satellite sur son pas de tir. Gwynne Shotwell estime ne pas avoir eu la sérénité suffisante. « Il n’est pas vraiment utile de laisser transparaître votre anxiété, car vos employés souffrent encore davantage que vous », a-t-elle dit à Stanford. Il faut donc avancer, dans cette culture d’entreprise brutale, celle qu’insuffle Elon Musk dans toutes ses sociétés, mais que Gwynne Shotwell revendique.
« La culture de SpaceX ne convient pas à tout le monde, a-t-elle confié lors de la conférence CSIS, fin 2024. Il s’agit d’un environnement extrêmement intense et exigeant. On y trouve des objectifs d’une ambition absurde, ainsi qu’une population, je ne dirais pas agressive, mais assurément très prompte à donner de la voix. »
Il n’empêche, la méthode fonctionne. Une étape décisive est franchie le 21 décembre 2015, lorsque SpaceX parvient à faire réatterrir pour la première fois un lanceur. « C’était une prouesse technologique extraordinaire en matière de guidage. La propulsion hypersonique à poussée inverse était tout simplement incroyable. Ce vol a marqué le début de notre capacité à réutiliser les fusées », a expliqué la présidente de SpaceX devant les étudiants de l’université Stanford en 2022.
Gardienne d’Elon Musk
La voie de l’espace bon marché est ainsi ouverte. Gwynne Shotwell a déclaré aux étudiants de Stanford que l’heure était désormais à « construire des fusées comme on construit des voitures ». Les lanceurs réutilisables, l’invention de fusées sans cesse plus énormes et la gestion au couteau d’Elon Musk permettent de diviser le coût du kilogramme lancé dans l’espace par plus de 15 entre la navette spatiale et aujourd’hui.
La firme s’installe à Boca Chica, à l’embouchure du rio Grande, expulsant de facto les habitants du hameau rebaptisé depuis Starbase et exaspérant les protecteurs des oiseaux, mais elle apporte un début de prospérité à Brownsville, l’une des bourgades les plus pauvres du Texas. Gwynne Shotwell représente SpaceX auprès de la communauté. « Elle a fait une présentation fantastique », nous confiait en 2024 la directrice des services de la mairie de Brownsville, Helen Ramirez.
Gwynne Shotwell est aussi la gardienne d’Elon Musk, et elle le défend sans relâche. « C’est l’une des meilleures personnes que je connaisse », déclare-t-elle au Wall Street Journal en juin 2024. En cause, les frasques sentimentales et sexuelles d’Elon Musk, qui a des relations avec des employés de ses entreprises, à l’encontre des pratiques américaines, et fait alors l’objet d’accusations de harcèlement.
Dans une firme célèbre pour ses accords de confidentialités draconiens, Gwynne Shotwell est celle qui remet de l’ordre dans la maison et accuse l’enquête du Wall Street Journal d’être « trompeuse ». Celle-ci décrit pourtant un mélange des genres systématique. Au début des années 2010, Gwynne Shotwell éloigne de son poste une des conquêtes d’Elon Musk et celle-ci s’en afflige dans un mail envoyé en 2014 à un une amie : « [Shotwell] a totalement saboté mon avenir au sein d’une entreprise que j’aime, et je ne suis en sécurité à aucun poste », écrit la jeune femme. Des salariés protestent dans une lettre interne contre le peu de considération envers les femmes de la maison. Huit d’entre eux sont licenciés, écrit le Wall Street Journal. Dans ce monde où vie professionnelle et vie sentimentale s’entremêlent, Gwynne Shotwell a même été accusée par le quotidien économique américain de pourchasser une employée soupçonnée d’avoir une liaison avec son mari.
Mais, vis-à-vis du public, c’est le triomphe. La consécration a lieu en pleine pandémie de Covid-19, le 30 mai 2020, lorsque SpaceX envoie sous les yeux de Donald Trump, à Cap Kennedy, deux astronautes dans l’espace, mettant fin à l’humiliation de devoir faire appel aux Russes depuis une décennie. Gwynne Shotwell en est, bien sûr. Mais très tendue. « C’est une chose de subir un échec lorsqu’on a un satellite, même de 1 milliard ou de 3 milliards de dollars. Mais on ne peut pas donner de prix aux deux à quatre personnes assises au sommet de cette fusée. C’est toujours un immense soulagement d’être arrimé à la Station spatiale internationale, et de pouvoir dire : “Ça y est, la NASA, ils sont à vous maintenant” », a-t-elle raconté à Stanford.
La firme, institutionnalisée, devient le prestataire du gouvernement (22 milliards de dollars de contrats fédéraux cumulés), lançant des satellites pour la NASA, mais aussi pour le Pentagone, qui crée en 2019, sous le premier mandat de Donald Trump, une « force de l’Espace ». Elle devient un instrument de pouvoir, avec le réseau de télécommunications Starlink qui exploite 9 600 satellites déployés progressivement depuis 2019. Ce réseau installé en orbite basse, passé relativement inaperçu, révèle sa puissance sur le champ de bataille en Ukraine contre les Russes. La firme a été accusée d’avoir coupé les connexions pour le gouvernement ukrainien, perturbant une offensive ukrainienne en Crimée, ce qu’elle a démenti vivement : « Soyons très clairs. Nous n’avons jamais coupé les communications en Ukraine. Nous n’avons jamais coupé les communications en Crimée », a déclaré Gwynne Shotwell à la conférence CSIS.
A la veille de son introduction en Bourse, SpaceX, comme Tesla, promet trop, toujours trop. « Nous avons accompli tout ce que nous visions, sans jamais respecter les délais prévus. Nous échouons sur le plan du calendrier, mais cela semble être le “bon” échec, contrairement au fait de ne pas parvenir à réaliser ce que l’on entreprend sur le plan technique », a soutenu Gwynne Shotwell, qui défend l’apprentissage par l’échec pour sans cesse pousser les limites et pour la compétition permanente, en se rappelant ses concurrents des années 2000. « Je pense que les gens ne nous ont pas examinés d’assez près en 2005, 2006 et 2007, et qu’ils le regrettent probablement. Nous avons retenu la leçon », déclarait-elle à la conférence CSIS.
La dirigeante épouse les rêves fous d’Elon Musk, avec une légère prise de distance : « J’espère sincèrement que Mars servira d’exemple pour démontrer que l’être humain peut vivre au-delà de la Terre, et que nous nous concentrerons sur des technologies de propulsion nous permettant d’atteindre des destinations qui, autrement, nécessiteraient quatre mille ou cinq mille ans de voyage. » Certes, mais elle, ravie lorsqu’elle est dans son ranch du Texas, ne veut pas aller sur Mars : « Je pense qu’Elon veut prendre sa retraite sur Mars. Mars ne m’intéresse pas. C’est six mois de trajet. Je n’aime pas le camping, et là, on voyage pendant six mois pour faire du camping dans les conditions les plus extrêmes. Alors que, sur la Lune, on a l’impression que si ça ne nous plaît pas, il suffit de rentrer à la maison. »













