• Comment changer le cours de l’#histoire | Eurozine
    https://www.eurozine.com/comment-changer-le-cours-de-lhistoire

    Depuis des siècles, le récit expliquant les origines de l’#inégalité sociale est simple. Pendant la plus grande partie de leur histoire, les hommes vécurent dans des petits groupes égalitaires de #chasseurs-cueilleurs. Puis vint l’#agriculture, accompagnée de la #propriété privée, puis la naissance des #villes signifiant l’émergence de la #civilisation à proprement parler. Si la civilisation eut bien des aspects déplorables (les guerres, les impôts, la bureaucratie, la patriarchie, l’esclavage, etc.), elle rendit également possibles la littérature écrite, la science, la philosophie et la plupart des autres grands accomplissements humains.

    Tout le monde, ou presque, connaît les grandes lignes de cette histoire. Depuis l’époque de Jean-Jacques #Rousseau, au moins, elle a informé notre conception de la forme générale et de la direction de l’histoire humaine. Cela est d’autant plus important que ce #récit définit dans le même temps ce que nous percevons comme nos possibilités #politiques. La plupart d’entre nous considère la civilisation, et donc l’inégalité, comme une triste nécessité. Certains rêvent du retour à un #passé #utopique, de la découverte d’un équivalent industriel au “#communisme primitif” ou même, dans les cas les plus extrêmes, de la destruction complète de la civilisation et du retour à une vie de cueillette. Personne, cependant, ne remet en cause la structure élémentaire de cette histoire.

    Et pourtant, ce récit est fondamentalement problématique.

    Car il n’est pas vrai.

    • Pfiou je viens enfin de finir cet article de vulgarisation de l’actualité des connaissances archéo-anthropologiques (oui ça fait deux semaines que je le lis en plusieurs fois…). Il est vraiment super important, je trouve !

      Le premier pavé dans la mare sur notre liste concerne les origines et l’étendue de l’agriculture. La vision selon laquelle celle-ci a constitué une transition majeure dans les sociétés humaines ne repose plus sur aucun fondement solide. Dans les parties du monde où plantes et animaux furent d’abord domestiqués, il n’y eut en fait aucun “revirement” discernable du Cueilleur du Paléolithique à l’Agriculteur du Néolithique. La “transition” entre une vie reposant essentiellement sur des ressources sauvages à une autre fondée sur la production alimentaire s’étendit spécifiquement sur quelque chose comme trois mille ans. Alors que l’agriculture mit au jour la possibilité de concentrations de la richesse plus inégales, dans la plupart des cas, ceci ne commença que des millénaires après ses débuts. Entre les deux périodes, des individus dans des zones aussi retirées que l’Amazonie et le Croissant fertile du Moyen-Orient s’essayaient à l’agriculture pour voir ce qui leur convenait, une “agriculture ludique” si l’on veut, alternant annuellement entre les modes de production, autant qu’ils allaient et venaient en matière de structures sociales.

      […]

      Selon toute évidence, cela n’a plus aucun sens d’utiliser des expressions comme “la révolution agricole” lorsque l’on traite de processus aussi démesurément longs et complexes. Comme il n’y eut pas d’État semblable à l’Éden, à partir duquel les agriculteurs purent démarrer leur marche vers l’inégalité, il y a encore moins de sens à parler de l’agriculture comme ce qui donna naissance aux rangs et à la propriéte privée. S’il y a une chose à dire, c’est que c’est parmi ces populations – les peuples du “Mésolithique” – qui refusèrent l’agriculture pendant les siècles de réchauffement de l’Holocène précoce, que l’on trouve une stratification s’enracinant progressivement

      […]

      Dans au moins certains cas, comme au Moyen-Orient, les premiers agriculteurs semblent avoir consciemment développé des formes alternatives de communauté, pour accompagner leur mode de vie de plus plus intensif en travail. Ces sociétés néolithiques semblent remarquablement plus égalitaires lorsqu’on les compare à celles de leurs voisins chasseurs-cueilleurs, avec une hausse spectaculaire de l’importance économique et sociale des femmes, clairement reflétée dans leur vie rituelle et leurs arts

      […]

      Ces découvertes récentes montrent combien nos connaissances de la distribution et de l’origine des premières villes sont faibles, et combien aussi ces villes sont beaucoup plus vieilles que les systèmes de gouvernement autoritaire et d’administration par l’écrit que nous supposions jusqu’alors nécessaires à leur fondation. Et dans les centres mieux établis de l’urbanisation – la Mésopotamie, la vallée de l’Indus, le bassin de Mexico – il y a de plus en plus de preuves que les premières villes étaient organisées selon des règles consciemment égalitaires, les conseils municipaux conservant une autonomie significative par rapport au gouvernement central. Dans les deux premiers cas, les villes avec des infrastructures civiques sophistiquées fleurissaient pendant plus d’un demi-millénaire, sans aucune trace de sépultures et monuments royaux, sans grandes armées ou autres moyens de coercition à grande échelle, ni indice d’un contrôle bureaucratique direct sur la vie de la plupart des citoyens.

      […]

      Les cités égalitaires, même les régions confédérées, sont des lieux communs historiques. Ce que ne sont pas les familles et ménages égalitaires. Une fois que le verdict historique sera tombé, nous verrons que la perte la plus douloureuse des libertés humaines commença à petite échelle – au niveau des relations de genre, des groupes d’âge et de la servitude domestique – c’est-à-dire le type de relations où la plus grande intimité s’accompagne simultanément des plus profondes formes de violence structurelle. Si nous voulons vraiment comprendre comment il est devenu un jour acceptable pour les uns de transformer la richesse en pouvoir, et pour les autres de se faire dire que leurs besoins et que leurs vies ne comptaient pas, c’est bien là qu’il faudrait regarder. C’est là aussi, prédisons-nous, que le travail, le plus âpre qui soit, de création d’une société libre, devra se dérouler.

      BAM !!!

      #anthropologie #archéologie #vulgarisation #Histoire #préhistoire #structure_sociale #État #inégalité #David_Graeber #David_Wengrow #Rousseau #chasseurs-cueilleurs #agriculture
      critique de #Jared_Diammond et #Francis_Fukuyama entre autre
      @nicolasm :)

  • Descendants d’immigrés : une ségrégation professionnelle persistante | DARES

    http://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/2014-023.pdf

    Parmi les 40 millions de personnes âgées de 15 à 64 ans résidant dans un ménage de France métropolitaine en 2012, 3,9 millions sont descendants d’immigrés, c’est-à-dire sont nées en France d’au moins un parent immigré. Les descendants d’immigrés représentent ainsi 9,8 % de la population en âge de travailler. (...)

    Un taux de chômage inférieur à celui des immigrés, mais plus élevé que la moyenne.

    Le taux de chômage de l’ensemble des descendants d’immigrés âgés de 15 à 64 ans est de 14 % en 2012, inférieur à celui de l’ensemble des immigrés (17 %), mais nettement plus élevé que celui des personnes non issues de l’immigration (8,6 %). Cependant, origine par origine, les taux de chômage des descendants d’immigrés sont proches de ceux des immigrés. Ainsi, les descendants d’immigrés d’origine africaine ont un taux de chômage très proche de celui des immigrés de même origine (22 % en 2012). (...)

    Femmes : une participation accrue au marché du travail.

    Entre 2007 et 2012, la participation des femmes au marché du travail s’est légèrement accrue pour toutes les origines. (...) L’espérance d’activité des descendantes d’immigrés est, pour chaque origine, plus élevée que celle des femmes immigrées, surtout pour les origines non européennes : depuis 2007, l’écart est compris entre 5 et 9 années pour ces dernières alors qu’il n’est que de 2 à 3 années pour celles d’origine européenne. (...)
    La fréquence du travail à temps partiel parmi les femmes descendantes d’immigrés en emploi (28 % en 2012) est assez proche de celle des femmes non issues de l’immigration (29 %). (...) Les femmes descendantes d’immigrés travaillent moins souvent à temps partiel que les femmes immigrées (36 %), et cela quelle que soit leur origine géographique. (...)

    Contrats temporaires : les descendants d’immigrés d’origine africaine sur-exposés à la précarité.

    En 2012, 15,8 % des salariés descendants d’immigrés ont un contrat temporaire (16,0 % des hommes et 15,6 % des femmes), travaillant en intérim ou avec un contrat à durée déterminée. C’est presque autant que les immigrés (16,6 %) et sensiblement plus que les personnes non issues de l’immigration (12,8 %). (...) La situation est par ailleurs très contrastée selon la région d’origine. Les descendants d’immigrés originaires d’Europe ne sont pas plus souvent en contrat temporaire (13 % des emplois salariés pour les 15-64 ans) que les personnes non issues de l’immigration, tandis que ceux originaires d’Afrique ou d’un autre continent non européen le sont beaucoup plus souvent (respec- tivement 20 % et 25 %). (...)

    Professions exercées : des emplois globalement plus qualifiés que ceux des immigrés, mais une répartition non-uniforme et variable selon l’ascendance.

    En moyenne sur les années 2010-2012, alors que 8,3 % de l’ensemble des emplois des 15-64 ans sont occupés par des descendants d’immigrés, ces derniers représentent de 10 % à 13 % des effectifs dans 17 familles professionnelles sur 87, dont plus de 11 % dans 6 d’entre elles : agents administratifs et commerciaux des transports et du tourisme, caissiers et employés de libre-service, employés et agents de maîtrise de l’hôtellerie et de la restauration, employés de la banque et de l’assurance, employés et opérateurs de l’informatique, vendeurs. Parmi les 20 métiers où les descendants d’immigrés sont les plus présents figurent 5 métiers, où les professions intermédiaires ou indépendants sont majoritaires : professionnels de l’action culturelle, sportive et surveillants, formateurs, maîtrise des magasins et intermédiaires de commerce, techniciens de la banque et des assurances, attachés commerciaux et représentants. Les 15 autres sont des métiers comprenant majoritairement des employés ou ouvriers, qualifiés pour 12 de ces métiers et non qualifiés pour 3 d’entre eux.
    Ces caractéristiques sont assez différentes de celles des métiers exercés par les immigrés. Les 20 métiers où les immigrés sont les plus présents comprennent beaucoup plus souvent des postes non qualifiés d’employés ou d’ouvriers en majorité (10 d’entre eux, contre 3 pour les descendants d’immigrés).
    Parmi les 20 métiers où les descendants d’immigrés sont les plus présents, ceux d’origine africaine sont très surreprésentés parmi les professionnels de l’action culturelle et sportive, ainsi que parmi les employés et opérateurs de l’informatique : ils y représentent environ 50 % des descendants d’immigrés, contre 30 % dans l’emploi total. Parmi les descendants d’immigrés, ceux originaires d’Europe sont relativement nombreux à être ouvriers qualifiés de la mécanique, du second œuvre du bâtiment ou travaillant par enlèvement du métal ou par formage de métal, ainsi qu’employés de la comptabilité : ils représentent environ 70 % des descendants d’immigrés dans ces secteurs contre 63 % pour l’emploi total. Quant aux descendants d’immigrés originaires d’un autre continent hors Europe, ils représentent 15 % des descendants d’immigrés parmi les employés et agents de maîtrise de l’hôtellerie et de la restauration, soit 2 fois plus que dans l’emploi total.

    Une ségrégation professionnelle moins forte que celle des immigrés, mais encore très marquée pour les descendants d’immigrés non-européens.

    La « ségrégation professionnelle » se réfère ici à la mesure d’une distance entre les répartitions par métiers des descendants d’immigrés et des personnes non issues de l’immigration. Elle est mesurée à partir de la nomenclature des familles professionnelles (87 postes) en mobilisant l’indice de dissimilarité de Duncan et Duncan [Cet indice s’interprète comme le pourcentage de descendants d’immigrés en emploi qui devraient changer de profession pour obtenir une répartition identique à celle de la population non issue de l’immigration. Plus l’indice est proche de 100 %, plus la ségrégation professionnelle est élevée, plus il est proche de 0 %, plus la répartition des professions entre les deux populations d’actifs occupés est proche.] Plus ces répartitions sont proches, moins importante est la ségrégation. Cet indice ne doit pas être interprété en termes de discrimination mais en termes de différences de répartition par métiers.
    La ségrégation professionnelle dans les métiers entre les descendants d’immigrés et les personnes non issues de l’immigration est peu importante : sur les années 2010-2012, l’indice s’élève à 10 % (12 % pour les hommes et 10 % pour les femme. C’est une valeur très inférieure à l’indice de ségrégation entre les femmes et les hommes pour l’ensemble des personnes en emploi quelle que soit leur origine (53 %) et à celui entre immigrés et non immigrés (26 %). La structure par métier de l’emploi des descendants d’immigrés est donc beaucoup plus proche de celle des personnes non issues de l’immigration que ne l’est celle des immigrés : il suffirait que 10 % des descendants d’immigrés changent de métier pour aboutir à une répartition des descendants d’immigrés dans les métiers similaire à celle des actifs occupés non issus de l’immigration.
    L’indice de ségrégation entre descendants d’immigrés et personnes non issues de l’immigration est toutefois nettement plus faible pour les descendants d’immigrés d’origine européenne que pour ceux originaires d’Afrique, et plus encore pour ceux originaires d’un autre
    continent hors Europe, et cela pour les hommes comme pour les femmes. Ainsi, alors que seulement 10 % des descendants d’immigrés d’origine européenne devraient changer de profession pour parvenir à une répartition par métiers identique à celle des personnes non issues de l’immigration, ce serait le cas de 19 % de ceux originaires d’Afrique et de 23 % de ceux originaires d’un autre continent non européen.
    Pour les immigrés, la ségrégation professionnelle est moindre pour ceux d’origine européenne que pour les autres, avec des écarts entre origines d’ampleur plus réduite que pour les descendants d’immigrés.

    #immigration
    #inégalités
    #travail
    #intégration
    #structure_sociale
    #indice_de_dissimilarité

  • Social / sociétal : bullshit | Eric Fassin

    http://www.regards.fr/web/eric-fassin-il-faut-peser-plus-que,7707

    Vous récusez l’opposition classique entre social et sociétal. Pour quelles raisons ?

    Tout est social ! Il faut partir de cette proposition tautologique : la société est sociale ! Opposer classe et race ou classe et genre n’a pas de sens. Les retraites ? C’est social, nous dit-on. Mais les femmes sont les premières victimes des réformes des régimes de retraite. Les discriminations ? C’est sociétal, paraît-il. Pourtant, elles touchent d’abord des minorités visibles qui appartiennent aux classes populaires. Je récuse cette opposition, non seulement parce qu’elle est empiriquement fausse, mais aussi parce que, politiquement, c’est dangereux. Il y aurait des sujets sérieux, d’autres futiles ; des questions majeures, d’autres mineures. Mais une politique qui privilégie la classe au détriment du sexe et de la race, en pratique, c’est une politique de l’homme blanc. Il ne faut pas accepter l’alternative entre la vision de Terra Nova et celle de la Gauche populaire. Les deux s’opposent en apparence, mais se rejoignent sur un même partage du monde : d’un côté, le peuple, de l’autre, les minorités. Il faut proposer une image du peuple qui inclue les minorités, et non opposer une partie du peuple à une autre.

    #structure_sociale
    #classes_sociales
    #peuple
    #minorités

  • Inde : la « mesquinerie branchée » des classes moyennes envers les pauvres | Mediapart

    http://www.mediapart.fr/journal/international/030514/bombay-le-bidonville-de-dharavi-signe-lechec-des-politiques-de-developpeme

    En dépit de sa croissance économique record (+ 8 % par an en moyenne durant les années 2000, juste derrière celle de la Chine), de l’essor de sa classe moyenne et du dynamisme de ses multinationales, l’Inde demeure la nation qui compte le plus de gens vivant au-dessous du seuil de pauvreté sur la planète. Malgré les débats incessants dans la presse indienne entre universitaires et politiciens sur le niveau auquel il convient de fixer ce seuil, il n’en demeure pas moins que, selon les études, de 37 % à 60 % des Indiens sont considérés comme pauvres, c’est-à-dire vivant en général avec moins d’un euro par jour. (...)
    Derrière le « miracle économique indien » des années 2000, qui a favorisé l’essor d’une classe moyenne urbaine dont les modes de consommation s’alignent sur ceux de l’Occident (centres commerciaux climatisés, voitures, vacances à Goa ou au Cachemire…), derrière la progression du nombre de milliardaires, des centaines de millions de pauvres continuent de vivre au jour le jour. Dans leur récent ouvrage, An Uncertain Glory (non traduit en français), deux des économistes les plus réputés du pays, le prix Nobel Amartya Sen et Jean Drèze, écrivent : « L’histoire du développement dans le monde offre bien peu d’exemples d’une économie croissant aussi vite pendant aussi longtemps avec des résultats aussi limités en termes de réduction de la pauvreté. Alors que l’Inde a gravi très rapidement l’échelle des taux de croissance, elle a rétrogradé en terme d’indicateurs sociaux de conditions de vie. Le processus de la croissance indienne est tellement inégalitaire qu’il fait ressembler le pays à des îlots californiens perdus dans une immense mer subsaharienne. »
    Pour ces deux chercheurs, qui ont décortiqué une grande variété de statistiques et d’indicateurs sociaux, du nombre de foyers ne possédant pas d’électricité (un tiers de la population) au pourcentage d’enfants sous-alimentés (56 % en 2006), le modèle indien est celui d’une croissance sans développement : « Les ressources nouvellement créées par la croissance économique n’ont pas été utilisées de manière adéquate afin de soulager les immenses privations sociales des plus faibles. »
    Ce débat, aujourd’hui, n’est pas facile à mener en Inde, car la plupart des leaders politiques ne veulent pas l’entendre. « Quand vous analysez les programmes des deux formations politiques qui ont mené les pays depuis seize ans, c’est-à-dire le parti du Congrès censé être à gauche et le BJP (nationaliste hindou) censé être à droite, vous vous apercevez qu’ils ont mené sensiblement les mêmes politiques, en particulier en matière économique », explique l’universitaire et politologue Sudhir Kumar Panwar.
    « Elles ont conduit une politique de développement néolibérale qui a consisté à appuyer les grandes entreprises et les multinationales dans différents secteurs, notamment l’agriculture, à promouvoir les investissements étrangers et à affaiblir les mécanismes d’assistance publique. Le résultat, ce sont des politiques anti-agriculteurs, anti-petits commerçants et anti-pauvres. » « Pour la plupart des dirigeants politiques, le développement consiste à bâtir des routes et des infrastructures, pas à sortir les gens de la pauvreté », critique l’éditorialiste de New Delhi Hartosh Bal.
    Les errements des politiques économiques sont une chose, mais elles ont aussi un impact sur la manière dont les Indiens eux-mêmes regardent « leurs » pauvres. « Il y a aujourd’hui une forme de mesquinerie branchée à l’encontre de tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule de la classe moyenne indienne moderne : les basses castes, les musulmans et les habitants des bidonvilles », critique Taran Khan. Aujourd’hui, le terme « classe moyenne » est devenu un mantra que tout le monde récite, un peu comme aux États-Unis, une manière de se caractériser positivement pour ceux qui sont, en fait, l’élite dans un pays très pauvre.
    Satya Sivaraman, un activiste engagé dans les mouvements sociaux, confirme cette attitude qui, selon lui, renvoie à une forme de néolibéralisme social : « Une grande partie de la population ne voit pas les pauvres. C’est une question d’éducation, d’habitude et de caste. Ensuite, nombre d’entre eux estiment que si les gens sont pauvres, c’est qu’ils n’ont pas fait assez d’efforts. C’est le refrain des plus riches et de ceux qui disent appartenir à la classe moyenne : "Si moi qui suis parti de peu j’y suis arrivé, tout le monde peut y arriver." » À cela, il ajoute une spécificité indienne : « Les riches et les hautes castes ne croient plus à la réincarnation pour eux-mêmes, mais ils y croient pour les autres. Selon eux, les pauvres auront de toute manière une meilleure condition dans leur prochaine vie, donc ce n’est pas un impératif de les aider dans la présente… »
    Alors, même si personne ne chôme à Dharavi, incarnant en cela une forme d’éthique bombayienne du travail, l’ascenseur social reste bloqué pour la plupart des résidents du bidonville.

    #structure_sociale
    #classes_sociales
    #classes_moyennes
    #croissance_économique
    #développement

  • Hiérarchie : ce que les babouins nous apprennent, en fait | Sciences Humaines

    http://www.scienceshumaines.com/la-hierarchie-est-elle-bien-naturelle_fr_30814.html#achat_article

    Donc, pendant très longtemps, il n’a fait aucun doute que les babouins étaient très rigidement hiérarchisés. Ce modèle était à ce point devenu incontournable qu’il dirigeait, sur chaque terrain, les premières questions de l’enquête : celle-ci se devait de commencer par la découverte de la hiérarchie et l’établissement du rang de chaque individu.
 (...)
    Au début des années 1970, quelques voix, principalement celles de femmes primatologues, s’élèvent contre cette conception. Leur méthodologie de terrain les conduit à récolter d’autres observations : elles restent plus longtemps avec les groupes qu’elles étudient, pratiquent l’habituation, reconnaissent chacun des individus qui la composent ; la proximité les autorise en outre à prendre en compte des comportements passés inaperçus. T. Rowell revendique que les babouins qu’elle observe en Ouganda n’exhibent pas cette rigide hiérarchie de dominance. Bien au contraire, à l’agression sont préférées des relations pacifiques d’alliance et de coopération. Aucun mâle ne semble souhaiter clairement dominer les autres. Shirley Strum prolonge et nuance cette critique. Ce n’est pas tant que les babouins ne souhaitent pas dominer, c’est qu’ils ne le peuvent pas. Elle remarque que les mâles les plus agressifs, et classés le plus haut dans la hiérarchie si l’on prend le critère de l’issue des conflits, sont le moins souvent choisis comme compagnons-consorts par les femelles et ont un accès bien moindre aux femelles en œstrus.

    En observant qui fait quoi, S. Strum est arrivée à la conclusion que les « dominants » classés selon les interactions antagonistes sont en fait les nouveaux arrivants dans la troupe. Chez ceux qu’elle observe (et c’est le cas de la majorité des babouins), les mâles, à l’adolescence, quittent le groupe natal, et vont s’intégrer dans un autre. Ils passeront ainsi, de groupe en groupe, restant de quelques semaines à quelques mois dans chaque troupe d’accueil. Ce nomadisme les contraint à un travail constant d’intégration. Quand un babouin nouvel arrivant tente de s’installer dans un groupe, il va s’attacher à établir des relations avec les mâles résidents. Or, S. Strum le constate, les plus « agressifs » sont souvent des adolescents « mal dégrossis et ignorants », qui, la plupart du temps, n’aboutissent pas à grand-chose, si ce n’est à effrayer ou à énerver les autres. En dehors de l’agressivité, peu de solutions s’offrent à ces jeunes inexpérimentés. Ils sont craints et donc « dominants », mais ni la crainte ni cette prétendue dominance ne leur donnent réellement accès à ce qu’ils désirent. Les atouts des mâles plus anciens sont la connaissance du réseau, des stratégies et la maîtrise des tactiques indispensables. Comment pourrait-on encore parler de hiérarchie, dans un univers aussi compliqué ?
    La critique de S. Strum ne se limite pas à remettre en cause les schèmes qui guident les interprétations et les observations. Elle conteste également le fait même d’attendre des babouins qu’ils puissent constituer un modèle pour les sociétés humaines : « L’observation de la bande de Pumphouse (Kenya) conduit à (cette) conclusion : rien ne prouve que l’agression, la supériorité des mâles et leur mainmise sur le pouvoir politique soient caractéristiques du mode de vie des premiers humains. D’autre part, si l’on croit sincèrement que la société des humains est caractérisée par la loi du plus fort, la supériorité masculine et une hiérarchie stable entre les mâles, alors il faudra bien trouver de nouvelles explications. Nous ne pouvons plus nous contenter de dire qu’“il en va ainsi” de toute société. »


    #structure_sociale
    #naturalisation
    #hiérarchie
    #éthologie

  • La théorie wébérienne de la structure sociale : un « accaparement des opportunités » | Erik Olin Wright

    http://www.contretemps.eu/interventions/comprendre-classe-vers-approche-analytique-int%25C3%25A9gr%25C3%25A9e#fo

    La deuxième approche, dans laquelle les classes sont définies par l’accès et l’exclusion de certaines opportunités économiques, met l’accent sur « l’accaparement des opportunités » – un concept étroitement associé à l’œuvre de Max Weber. Afin d’obtenir les postes qui confèrent de hauts revenus et des avantages spécifiques, il est important pour leurs titulaires de mettre en œuvre des moyens divers afin d’exclure autrui de l’accès à ces postes. On parle parfois à ce propos d’un processus de clôture sociale, dans lequel l’accès à une position devient restreint. Une manière de procéder consiste à établir des exigences très difficiles à remplir. Les diplômes ont souvent cette caractéristique : de hauts niveaux de scolarisation engendrent de hauts revenus, en partie parce que se mettent en place des restrictions significatives quant à l’offre d’individus hautement diplômés. Des processus d’admission aux frais de scolarité, en passant par l’aversion que manifestent les individus à faibles revenus au risque associé à des emprunts importants, tout tend à bloquer l’accès à l’instruction supérieure, au profit de ceux qui occupent les postes pour lesquels sont exigés de telles qualifications. (...)
    La certification et l’habilitation sont ainsi des mécanismes particulièrement importants d’accaparement des opportunités, mais bien d’autres dispositifs institutionnels ont été utilisés à diverses époques et en divers lieux, afin de protéger les privilèges et les avantages de groupes spécifiques : des restrictions raciales ont exclu les minorités de nombreux emplois aux Etats-Unis, particulièrement (mais pas seulement) dans le Sud jusqu’aux années 1960 ; des barrières matrimoniales et de genre ont également restreint l’accès à certains emplois pour les femmes durant une grande partie du 20ème siècle dans la plupart des sociétés capitalistes développées ; la religion, des critères culturels, les manières, l’accent, etc., ont également constitué des mécanismes d’exclusion. Mais les droits associés à la propriété privée des moyens de production apparaissent peut-être comme le mécanisme d’exclusion le plus important. En effet, ces droits sont la forme centrale de clôture qui détermine l’accès à l’ « emploi » de patron. (...) La division de classe cruciale entre capitalistes et travailleurs salariés – commune aux traditions sociologiques wébérienne et marxiste – peut ainsi être comprise, d’un point de vue wébérien, comme une forme spécifique d’accaparement des opportunités, imposée par l’intermédiaire de règles légales sur les droits de propriété.
    Selon l’approche fondée sur l’idée d’accaparement des opportunités, les mécanismes d’exclusion qui façonnent les structures de classe n’opèrent pas seulement au sein de la strate la plus privilégiée. Les syndicats de travailleurs peuvent aussi produire des mécanismes d’exclusion, en protégeant les individus en place de la concurrence des personnes extérieures (outsiders). (...)
    Les sociologues qui adoptent cette approche de la classe par l’accaparement des opportunités identifient généralement trois catégories larges dans la société états-unienne : les capitalistes, définis par les droits associés à la propriété privée des moyens de production ; la classe moyenne, caractérisée par des mécanismes d’exclusion fondés sur une instruction et des compétences acquises ; et la classe ouvrière (working class), définie par sa double exclusion des diplômes de l’enseignement supérieur et du capital. Le segment de la classe ouvrière qui se trouve protégé par les syndicats est conçu soit comme une strate privilégiée au sein de la classe ouvrière, soit parfois comme une composante de la classe moyenne.

    Implication politique :

    La différence cruciale entre les mécanismes d’accaparement des opportunités et les mécanismes associés aux propriétés individuelles tiennent au fait que, pour la première approche, les avantages économiques obtenus par le biais d’une position de classe privilégiée sont liés causalement aux désavantages subis par ceux qui sont exclus de ces positions. Dans l’approche fondée sur les propriétés individuelles, au contraire, ces avantages et désavantages sont simplement les produits de conditions individuelles : les riches sont riches parce qu’ils ont des propriétés favorables, et les pauvres sont pauvres parce qu’ils en sont privés ; il n’y a aucune relation causale entre ces faits. Eliminer la pauvreté en améliorant les propriétés pertinentes des pauvres – instruction, niveau culturel, capital humain – ne heurterait nullement les plus riches. Dans l’approche wébérienne, les riches sont riches en partie parce que les pauvres sont pauvres, et les moyens mis en œuvre par les riches pour maintenir leur richesse contribuent à produire les désavantages propres aux pauvres. Dans ce cas, les mesures visant à éliminer la pauvreté en s’attaquant aux mécanismes d’exclusion sont susceptibles de saper les avantages des riches.

    #structure_sociale
    #classes_sociales
    #groupes_de_statut
    #Weber

  • Domination, exploitation : une mise au point | Erik Olin Wright

    http://www.contretemps.eu/interventions/comprendre-classe-vers-approche-analytique-intégrée

    La « domination » et, particulièrement, l’ « exploitation » seraient des termes litigieux car ils induiraient un jugement moral, plutôt qu’une description neutre. De nombreux sociologues essaient ainsi d’éviter ces termes en raison de leur contenu normatif. Je considère au contraire qu’ils sont importants et identifient précisément certaines questions centrales pour la compréhension de la classe. La « domination » renvoie à la capacité de contrôle des activités effectuées par d’autres ; l’ « exploitation » concerne l’acquisition de bénéfices économiques à partir du travail de ceux qui sont dominés. Toute exploitation implique en conséquence une forme de domination, mais à l’inverse toute domination ne suppose pas l’exploitation. (...)
    Considérons le contraste suivant, fondé sur des cas classiques : dans un premier cas, des grands propriétaires terriens s’emparent du contrôle de pâturages communs, en empêchant les paysans d’obtenir un accès à ces terres, et tirent des bénéfices du fait d’avoir un contrôle exclusif sur cette terre pour leur propre usage. Dans un second cas, les mêmes propriétaires terriens, s’étant emparés du contrôle de ces pâturages et ayant exclu les paysans, ramènent ensuite une partie de ces paysans sur cette terre en tant que salariés agricoles. Dans ce second cas, les propriétaires terriens n’obtiennent pas seulement le contrôle de l’accès à la terre (accaparement des opportunités), ils dominent les travailleurs agricoles et exploitent leur travail. Il s’agit là d’une forme de relation d’interdépendance plus forte que dans le cas d’une simple exclusion, dans la mesure où il y a une relation qui s’opère de façon continue, non pas seulement entre les conditions, mais entre les activités des avantagés et des désavantagés. L’exploitation et la domination sont ainsi des formes d’inégalité structurée qui exige la coopération active et continuée entre exploiteurs et exploités, dominants et dominés.

    #structure_sociale
    #domination
    #exploitation
    #Marx
    #Weber

  • Théories de la structure sociale : tentative d’articulation des approches de Marx et Weber | Erik Olin Wright

    http://www.contretemps.eu/interventions/comprendre-classe-vers-approche-analytique-intégrée

    Alors que les sociologues ont généralement eu tendance à fonder leurs recherches sur l’une de ces trois approches de la classe, il n’y a aucune raison de les considérer comme mutuellement exclusives. An contraire, il est possible de combiner leurs apports en considérant chacune d’entre elles comme une manière de mettre en évidence un processus crucial structurant un aspect spécifique de la structure de classe :
    – La tradition marxiste saisit l’exploitation et la domination dans le cadre de la division de classe fondamentale propre à la société capitaliste, entre capitalistes et travailleurs salariés.
    – L’approche wébérienne met au jour l’accaparement des opportunités en tant que mécanisme central différenciant les emplois de « classe moyenne » d’une classe laborieuse plus large, en suscitant des barrières restreignant l’accès aux positions professionnelles les plus désirables. Le problème fondamental ici n’est pas de savoir qui est exclu, mais simplement le fait qu’il y ait des mécanismes d’exclusion qui assurent le maintien des privilèges associés aux positions intermédiaires.
    – L’approche stratificationniste insiste sur le processus à travers lequel les individus sont triés et distribués entre différentes positions de la structure de classe ou complètement marginalisés. Là où l’analyse de l’accaparement des opportunités attire l’attention sur les mécanismes d’exclusion associés aux emplois de « classe moyenne », l’approche stratificationniste permet de mettre au jour les propriétés individuelles qui expliquent pourquoi certaines personnes ont accès à ces emplois, et quels sont les exclus des emplois salariés stables.
    Ces trois processus sont à l’œuvre dans toutes les sociétés capitalistes. Les différences entre les structures de classe propres à chaque pays sont le produit du mode variable d’interaction entre ces trois mécanismes.

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