Portées par la course à l’intelligence artificielle, certaines start-up françaises valorisent l’engagement total de leurs salariés et la disponibilité permanente comme conditions de réussite.
« Tout le monde parle du 996, mais le vrai sujet, c’est : est-ce que les meilleurs de ta boîte sont prêts à venir un dimanche pour régler les vrais problèmes ? » La phrase est signée Jérémy Goillot, fondateur de The Mobile-First Company, start-up française créée en 2023, spécialisée dans les applications professionnelles, qui vient de lever 10 millions d’euros. Pour illustrer son propos, le dirigeant raconte avoir envoyé, un samedi soir, un message à son équipe : « Demain, 9 heures-19 heures, on se met en salle et on règle nos trois plus gros sujets. Vous êtes chauds ? » Le lendemain, quatre jeunes hommes, tous visiblement âgés de moins de 30 ans, ont répondu présent – la scène est immortalisée sur LinkedIn.
Derrière la photo conviviale, le message est clair : pour intégrer la start-up, il faut accepter une forte implication et une disponibilité presque permanente, présentées comme des valeurs essentielles de la culture d’entreprise. Sans mentionner explicitement le « 996 », ce rythme de travail consistant à travailler de 9 heures à 21 heures, six jours par semaine, certains dirigeants de start-up en France en adoptent déjà la philosophie et n’hésitent pas à s’en vanter sur les réseaux sociaux : travail le week-end, disponibilité étendue, mise à distance de toute vie extérieure à l’entreprise.
Ce rythme extrême, aux allures de « dépassement de soi », porté par les success stories américaines de la Silicon Valley, s’est intensifié avec l’essor de l’intelligence artificielle (IA) outre-Atlantique. A titre d’exemple, Daksh Gupta, président de la start-up américaine Greptile, résumait récemment pour le San Francisco Standard la norme chez les jeunes entrepreneurs là-bas : « Pas d’alcool, pas de drogue, 996, gym, courir, se marier tôt, surveiller son sommeil, steaks et œufs. »
Intensification des cadences
Présenté comme le prix à payer pour une croissance rapide et sans limites, le modèle gagne la France de manière plus insidieuse. Pourtant, la loi est claire : repos quotidien de 11 heures entre deux journées et durée hebdomadaire limitée à 35 heures. Même les cadres en forfait jours, rémunérés à l’année sans décompte horaire, sont protégés : leur employeur doit garantir que leur charge de travail ne mettra pas leur santé en danger.
Jérémy Goillot, aujourd’hui expatrié aux Etats-Unis pour développer sa start-up, revendique dans ses offres d’emploi l’organisation de « retreats », présentée comme une tradition interne. Concrètement, il s’agit de périodes de travail intensif durant lesquelles les équipes françaises, américaines et argentines s’isolent pendant quatorze jours dans une villa, « en mode 996 », avec pour objectif affiché d’« accomplir en deux semaines ce qui prendrait normalement un mois ». Contacté par Le Monde, le PDG n’a pas donné suite.
Même si le « 996 » n’est pas appliqué à la lettre dans toutes les start-up, la logique d’engagement intensif reste bien présente. Côté salariés, l’incentivity, mot anglais désignant la motivation par récompense, souvent sous forme de parts dans la start-up ou de bonus sur le salaire variable, pousse bon nombre de salariés à se dépasser sans compter leurs heures.
Jean-Romans, 30 ans, commercial en transformation IA pour les entreprises, l’a observé dans son ancienne start-up Agicap (un logiciel de trésorerie piloté par intelligence artificielle) : « Il y avait une tradition de podium à la fin de chaque mois pour mettre en avant ceux qui performent le mieux par rapport aux autres. » S’il organise ses horaires comme il l’entend, il reconnaît que cette intensification des cadences est aussi liée aux investisseurs : « De plus en plus de fonds américains investissent dans les start-up françaises et attendent que les entreprises copient leur modèle en matière de rythme et de mentalité », analyse-t-il.
« Changement de paradigme »
Même constat pour Charles (le prénom a été modifié), 28 ans, designer fondateur dans une start-up française financée majoritairement par des fonds américains. En développant le marché américain de sa start-up, il découvre aussi une nouvelle mentalité : « Là-bas, celui qui réussit le plus, c’est souvent celui qui travaille le plus », explique-t-il. Un état d’esprit qui infuse rapidement dans ses habitudes… et dans celle de l’organisation de sa start-up. Il accepte d’expérimenter, par périodes, des rythmes proches du « 996 » lors de projets spécifiques. « Sur le moment, ça crée une vraie dynamique collective et une connexion avec les collègues, mais c’est impossible à tenir sur le long terme », admet-il, évoquant sa vie à l’extérieur de la boîte. Contrairement à certains collègues, plus jeunes ou célibataires, « qui peuvent se le permettre », il se dit prêt à faire du « 996 » ponctuellement pour « sortir un produit », tout en veillant, aidé par ses proches, à ce que cela ne devienne pas habituel.
Ces expériences illustrent un phénomène plus large dans la tech française, un « changement de paradigme depuis 2023 », observe Christophe Pasquier, fondateur et PDG de Slite, base de connaissances pour les entreprises, alimentée par l’IA, où les salariés travaillent à 100 % à distance. Selon lui, l’arrivée de l’IA, d’abord aux Etats-Unis puis en France, constitue un « moment charnière » et un « terreau parfait pour les entrepreneurs », mais entraîne aussi une « intensité de travail extrême ». Cette accélération s’explique par la « peur de rater le coche » et la nécessité, pour de nombreuses start-up, de se réinventer rapidement. « Dans trois ans, ce sera peut-être trop tard », estime-t-il.
Interrogé sur le modèle du « 996 », Christophe Pasquier nuance : « Le vrai enjeu, c’est de savoir à quel point tu le fais peser sur tes employés, et ça dépend de l’ambition de ta boîte », explique-t-il. « Ces horaires extrêmes ? C’est un passage obligé pour tous les fondateurs de start-up », affirme-t-il, balayant d’un revers de la main l’« hypocrisie » à ce sujet. « Tous les entrepreneurs que je connais sont passés par là, et beaucoup apprécient ça. » Pour autant, Christophe Pasquier trace une ligne claire : « Chez Slite, pas question d’imposer ces cadences aux salariés. » L’entreprise mise sur un management fondé sur l’autonomie : « S’il y a des gens qui veulent se donner à fond, tant mieux, on ne les y oblige pas », admet-il, tout en reconnaissant un recrutement exigeant, axé sur des profils « très engagés ».
Les chiffres
1114
C’est le nombre de start-up spécialisées en intelligence artificielle recensées en France, selon France digitale. L’écosystème affiche une croissance importante, avec 750 jeunes pousses l’an dernier et 590 il y a deux ans. Le nombre d’entreprises a ainsi quasiment doublé.
109
C’est, en milliard d’euros, le montant des investissements « privés français et étrangers » dans l’intelligence artificielle annoncé, le 9 février 2025, par Emmanuel Macron pour « les prochaines années ».