L’Allemagne est favorable à ce principe de répartition des expulsions en fonction des accords d’expulsions conclus par les Etats membres de l’UE avec des pays tiers.
D’après Alexander Dobrindt, le ministre allemand de l’Intérieur issu du parti conservateur CSU, l’Allemagne pourrait à l’avenir se charger des expulsions de ressortissants afghans pour le compte d’autres pays de l’Union européenne (UE). « À l’inverse, d’autres pays pourraient peut-être prendre en charge les rapatriements lorsqu’ils ont négocié de meilleurs accords en matière de retour », a-t-il déclaré après de récentes discussions avec ses homologues européens à Luxembourg.
La question de savoir si un pays de l’UE a le devoir de reconnaître les décisions d’expulsion prises par d’autres États membres a également été débattue lors de cette réunion.
Cette reconnaissance mutuelle fait partie des nouvelles règles en matière de retours proposées par la Commission européenne. Particulièrement controversé, ce plan vise à remplacer la directive retour de 2008.
Selon Berlin, les pays touchés par la migration secondaire, c’est-à-dire par le déplacement des demandeurs d’asile depuis le pays par lequel ils sont entrés dans l’UE vers des pays de destination comme l’Allemagne, craignent l’ampleur de la charge administrative, des coûts et des incertitudes juridiques liés aux expulsions.
Pour Alexander Dobrindt « il ne peut évidemment pas exister de système dans lequel certains États se contentent de reconnaître que des expulsions peuvent avoir lieu, tandis que d’autres sont contraints de les mettre en œuvre ». La réforme proposée envisage donc la possibilité pour des États de prendre en charge les expulsions à la place d’autres, à condition qu’ils aient conclu des accords avec des pays tiers.
Le dernier rapport d’étape de la Commission européenne sur la mise en œuvre du Pacte sur la migration et l’asile souligne que le renforcement de la « coopération avec les pays tiers en matière de retour et de réadmission » est désormais une priorité clé de la politique extérieure européenne.
L’UE cherche ainsi à élargir ses partenariats avec les gouvernements des pays d’origine et de transit afin de faciliter les expulsions et de réduire les arrivées irrégulières.
Cette orientation fait écho à la position d’Alexander Dobrindt, selon laquelle des négociations directes avec des régimes comme celui des talibans en Afghanistan sont nécessaires pour garantir le retour des personnes condamnées par la justice, même lorsque les relations diplomatiques sont limitées.
Le règlement européen sur le retour
Selon le Conseil européen sur les réfugiés et les exilés (ECRE), la proposition de règlement sur le retour présentée par la Commission en mars dernier introduit une décision européenne en vertu de laquelle les États membres de l’UE seront tenus de reconnaître et d’exécuter les décisions d’expulsion des autres Etats d’ici 2027.
Ce système permet en effet à un pays d’effectuer des expulsions pour le compte d’un autre, institutionnalisant ainsi la suggestion d’Alexander Dobrindt pour le cas de l’Afghanistan.
La proposition est dénoncée par les ONG de défense des droits de l’homme.
D’autant qu’elle établit également une base juridique pour la création de « centres de retour » dans des pays tiers, élargit les pouvoirs de Etats en matière de détention et limite les droits de recours.
Dans une déclaration publiée par Amnesty International et signée par plus de 200 organisations, l’approche de Bruxelles n’est pas un règlement sur le retour mais un « règlement sur l’expulsion », fondé sur une démarche punitive plutôt que sur la protection.
Les signataires avertissent que le projet permet des expulsions vers des pays tiers avec lesquels les personnes concernées n’ont aucun lien, autorise la création de « centres de retour » en dehors du territoire de l’UE, étend considérablement les pouvoirs de détention à 24 mois (y compris pour les enfants), affaiblit les droits de recours et intensifie la surveillance et le contrôle numérique. Ils affirment que ces mesures violent les normes internationales en matière de droits humains, risquent de plonger les personnes concernées dans un vide juridique et affectent de manière disproportionnée certains groupes ethniques.
Le coût des expulsions
Au-delà des débats juridiques et moraux, les expulsions restent l’une des mesures migratoires les plus coûteuses pour les pays de l’UE.
Selon la Cour des comptes allemande (Bundesrechnungshof), l’expulsion d’une personne peut coûter entre 5 000 et 15 000 euros, selon la destination et les besoins en matière de sécurité. Les vols vers des pays comme l’Afghanistan ou le Pakistan sont parmi les plus chers, nécessitant souvent des avions affrétés, du personnel médical et des escortes policières.
De plus, les paiements en espèce versés aux personnes expulsées, qui peuvent varier entre 50 et 1000 euros, ont représenté quelque 21,5 millions d’euros en Allemagne en 2023 dans le cadre du programme d’aide au retour REAG/GARP, essentiellement pour garantir les normes humanitaires et juridiques des renvois.
Les partisans d’un nouveau règlement sur le retour estiment que la mutualisation des procédures et des données pourrait réduire les doublons et les coûts.
En face, ses détracteurs affirment que les obligations administratives et humanitaires rendent les retours à grande échelle trop coûteux. Le fonds de solidarité de trois milliards d’euros créé par la Commission pour aider les États membres à mettre en œuvre le nouveau Pacte sur la migration pourrait temporairement compenser ces dépenses, mais la viabilité financière à long terme du système de retour de l’UE reste incertaine.
Projets de « détention illimitée »
Alexander Dobrindt a également annoncé sa volonté de permettre des « détentions illimitées » pour les personnes devant être expulsées, provoquant une salve des critiques au sein de la coalition gouvernementale réunissant son camp des conservateurs et les sociaux-démocrates.
Son discours reflète l’hostilité à l’immigration croissance en Allemagne. Ces dernières semaines, le ministre a rappelé que l’Allemagne « ne doit plus être un aimant pour l’immigration clandestine – nous changeons notre politique migratoire », ajoutant que le pays passait du rôle de « frein » à celui de « moteur » dans le changement de cap européen en matière de migration. « Nous devons mettre fin à la surexploitation de notre pays », a surenchéri Alexander Dobrindt.
Le gouvernement allemand est confronté à la frustration de la population face à la pénurie de logements, aux défis de l’intégration et aux contraintes budgétaires locales. Le ministère de l’Intérieur a enregistré plus de 220 000 demandes d’asile au cours du premier semestre 2025, soit une augmentation de plus de 20 % par rapport à l’année précédente.
Reste que selon le parti social-démocrate (SPD) et les Verts, la détention illimitée violerait la Constitution allemande et la législation européenne en matière de droits de l’Homme. Helge Lindh, expert en migration du SPD, a qualifié cette idée de « violation des droits fondamentaux », tandis que Filiz Polat, députée du Parti vert, l’a décrite comme « juridiquement et moralement inacceptable ».
Alexander Dobrindt est ainsi accusé de courtiser les électeurs d’extrême-droite à l’approche des élections régionales de l’année prochaine.
Dans le même temps, ses partisans affirment qu’il répond à « l’état d’esprit du pays » et rétablit la confiance du public dans le contrôle migratoire.
Les négociations entre l’Allemagne et les talibans font polémique
L’Allemagne a mené des négociations directes avec les talibans à Kaboul. Selon le ministère de l’Intérieur, une délégation allemande a récemment tenu des « discussions techniques » avec des représentants talibans, ce qui constitue l’engagement le plus concret entre Berlin et le régime fondamentaliste islamiste depuis sa prise de pouvoir en 2021.
Dans son discours au Parlement le 18 septembre 2025, Alexander Dobrindt a confirmé que l’Allemagne avait l’intention de poursuivre les expulsions vers l’Afghanistan : « Nous veillerons à ce que ces vols ramènent de manière continue, régulière et appropriée les criminels en Afghanistan ».
Selon certaines informations, les négociations seraient sur le point d’aboutir à un accord officiel d’expulsion.
Cette décision est d’autant plus controversée que l’Allemagne n’entretient aucune relation diplomatique officielle avec Kaboul, dont le nouveau régime viole systématiquement les droits humains et les droits des femmes.
Les détracteurs de cette coopération craignent qu’elle légitime le régime taliban et compromette les efforts internationaux qui visent à l’isoler pour faire pression. Ses partisans affirment qu’un engagement limité permettrait à Berlin d’exiger des garanties en matière de droits humains et de gérer les expulsions sans avoir recours à des intermédiaires tels que le Qatar.
Depuis le retour au pouvoir des talibans, l’Allemagne a effectué deux vols d’expulsion vers l’Afghanistan, tous deux facilités par le Qatar, dont un en juillet 2025 transportant 81 hommes condamnés pour des crimes graves.