• Alain Damasio : « le décrochage technologique se traduira par un plaisir de vivre beaucoup plus intense »
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    Depuis plus de 20 ans, Alain Damasio donne à la science-fiction française une nouvelle portée politique et engagée en amenant le lecteur à réfléchir à la place de la technologie dans notre quotidien ainsi qu’aux crises sociales et écologiques.

    Dans Aux origines de la catastrophe, vous avancez la notion de technococon, qu’est-ce précisément ?

    La notion de technococon est imagée. J’ai le sentiment qu’on s’est lentement inséré dans une espèce de chrysalide de fibre optique et qu’on interface le monde essentiellement par le smartphone, les écrans et les laptops. On dispose de tout un ensemble de services, d’applis et de technologies qui conjurent le rapport direct au monde. Désormais, nous n’avons plus besoin d’être confrontés directement à autrui. On peut passer par la visio, par des messageries ou encore par l’écrit au lieu d’être à la voix. Il existe aujourd’hui plein de stratégies de contournement du rapport humain rendues possibles par ces technos. C’est pareil pour le rapport au monde et dans la construction du rapport à soi.

    Le technococon est une sphère cajolante qui nous choit et qui parfois nous fait du bien. Le technococon nous protège et nous abrite, mais sa sphère nous enferme aussi. Le fait d’éclipser par la technologie le rapport aux autres peut être agréable. C’est sans doute ce qui explique le succès du technococon chez les ados, à un âge où se confronter à autrui s’avère difficile. Le technococon est un piège doux et serein. On ne sent pas de suite ce qu’il a d’aliénant, c’est ce qui me frappe.

    Il s’agit plutôt d’un problème d’art de vivre. Nous n’avons pas encore trouvé de savoir-vivre optimal et intelligent avec la technologie numérique depuis l’apparition du Web en 1995 puis du téléphone portable. Ces deux outils sont extraordinaires et porteurs d’émancipation. Ils ont cependant créé une fausse ouverture. Il ne fait pas tout couper, tout déconnecter, nous n’avons pas envie de nous couper de tout ce qu’ils apportent de formidable.

    Le fait d’accéder via son smartphone à toutes les musiques du monde est fabuleux, idem pour les films ou l’accès à Wikipédia. Le numérique offre des opportunités pour accéder à des connaissances pointues qui auparavant auraient nécessité de passer un temps fou de recherche en bibliothèque.

    Le technococon nous protège et nous abrite, mais sa sphère nous enferme aussi

    Tout en gardant ce pouvoir émancipateur de la technologie, il faut parvenir à réduire tout ce qui est superflu, superfétatoire et tout ce qui est proprement addictif.

    Je trouve très bien qu’on perde quelque chose de l’ordre du luxe et surtout de l’excès, qui est mal vécu et pas bien compris. Je n’appelle pas ça un effondrement. Je pense qu’on a été trop loin dans l’hyper-technologie et je pense que revenir à quelque chose d’équivalent aux années 1950-1960 suffira très bien.

    Les alternatives sont là. Elles se montrent désirables car ce qui manque est le rapport au corps qui s’est effacé au profit d’un monde très dématérialisé et désincarné. Le retour au corps rendu possible avec le décrochage technologique se traduira par un plaisir de vivre beaucoup plus intense.

    Ensuite, l’autre horizon, selon moi, est de renouer avec le vivant. Notre société s’est coupée au maximum de la nature depuis deux siècles. Elle s’est trompée en habitant dans l’urbain et en considérant à tort que l’urbain représentait le sommet de la vie sociale et humaine.

    #Technococon #Alain_Damasio