C’est un crime qui rappelle qu’il est toujours possible de transformer monsieur et madame tout-le-monde en tortionnaires par millions. Les preuves en existent.
Il suffit de se rappeller la participation de la majorité des Allemands aux crimes nazis dignes du docteur Mabuse et de la folle campagne anticommuniste d’Indonésie. Le psychiatre marxiste Wilhelm Reich a décrit les blessures et défaillances caractérielles qui ont rendu possible le succès du parti nazi mais il n’a pas décrit les mécanismes qui ont poussé les masses à se transformer en armées de tortionnaires.
Depuis on a consacré un flot d’encre à cette question sans jamais arriver à un résultat qui aurait empêché de nouvelles les exactions. On a du travail à faire qui ne sera qu’une affaire de mots. Ce sont nos vies et nos actes qui renseigneront sur les raisons des comportements inhumains.
15.1.2026 par Mathilde Lemaire - Franceinfo révèle, avec le magazine « Vanity Fair », une affaire qui rappelle celle dite « des viols de Mazan ». Un homme va être jugé en 2026 pour avoir, pendant sept ans, livré sa compagne à des dizaines d’hommes et d’avoir fait d’elle son esclave. Cette femme s’est confiée à nous.
Cette fois, la victime est une quadragénaire, Laëtitia R., dont l’ex-compagnon, Guillaume B., 51 ans, va être jugé en 2026 devant les assises des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence. Il est accusé de viols aggravés, proxénétisme et actes de torture et de barbarie. Il aurait, pendant sept ans, livré sa compagne à des dizaines d’hommes et fait d’elle son esclave.
Laëtitia nous reçoit chez elle dans sa maison de Manosque, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Elle a 42 ans. C’est une mère de quatre enfants (trois d’une première union), une femme aux cheveux longs, jolie, souriante. Elle est préparatrice en pharmacie de formation. Ses mots sont choisis. Elle s’exprime calmement, elle est très posée.
On devine une femme brisée. Si elle témoigne, c’est pour reprendre le contrôle de son histoire et de sa vie. Dans ce dossier judiciaire, il n’est pas question de soumission chimique comme dans l’affaire Mazan. La soumission a été davantage psychologique. Sous prétexte de jeux sexuels sadomasochistes, au départ de leur relation, en 2015, Guillaume B., dont elle avait fait connaissance sur un site internet de rencontre, a doucement, au fil des semaines, mis en place un contrôle coercitif et pervers sur elle.
Laëtitia avait alors 32 ans, son compagnon, dix de plus. Les premières semaines, ce directeur d’une agence bancaire était gentil, protecteur, rassurant. Père divorcé, il s’occupait de ses enfants, avait des amis. Mais, peu à peu, il a demandé à la jeune femme des pratiques sexuelles peu habituelles, qu’elle a acceptées, raconte-t-elle.
« Quand j’ai commencé à vouloir dire non à certaines choses, j’ai compris que c’était impossible. C’était trop tard. Le piège s’était refermé sur moi. »
« J’étais dans la peur », se souvient Laëtitia. Rapidement, elle se retrouve complètement dominée sexuellement, mais aussi dans l’ensemble de sa vie quotidienne.
Guillaume B. est un chasseur. Il a, à son domicile, plusieurs armes non déclarées, dont une carabine toujours chargée qu’il ne garde jamais très loin de lui. Au moindre geste ou à la moindre parole qui lui déplaisent dans la journée, il la menace. La nuit, il met ses menaces à exécution. Il la violente, la torture. « C’étaient des coups de poing, des entailles dans le dos au cutter ou avec un couteau, décrit-elle. Il me frappait aussi avec une planche à découper en bois. J’étais souvent à sang et devais mettre du tulle gras pour soigner les plaies. Il me brûlait aussi avec sa cigarette. »
« Et puis au-delà des souffrances physiques, je me souviens des souffrances psychologiques. Il me menaçait de me faire perdre la garde de mes enfants. Il menaçait d’envoyer à mes parents des images intimes et dégradantes de moi. »
« Il décidait de mon heure de lever, de mon heure de coucher, poursuit Laëtitia. Je n’avais pas le droit de porter de sous-vêtements. Ni culotte, ni soutien-gorge. Il décidait de mes vêtements, de ma coiffure, de mon maquillage. Il choisissait les appels et les mails auxquels je pouvais répondre et ceux que je ne devais pas prendre. Il me dictait ce que je devais dire. C’est lui qui décidait si je pouvais aller ou non chercher mes enfants à l’école. Même pour acheter une baguette de pain, je devais demander l’autorisation. Même pour aller aux toilettes, je devais avoir son accord et il s’amusait parfois à me laisser me faire dessus quand je ne pouvais plus tenir ». Laëtitia est consciente que son récit est sidérant.
Elle a vécu ainsi pendant sept années. On se prend à penser qu’elle aurait pu profiter d’une visite chez son médecin généraliste pour appeler à l’aide. Mais Guillaume B. veillait à tout pour éviter qu’elle ne se confie à l’extérieur. Il avait fait le vide autour d’elle. Elle ne voyait plus d’amis, très peu sa famille. Quand elle allait chez le docteur, soit il venait avec elle dans le cabinet, soit elle avait pour ordre de l’appeler avant et de positionner discrètement son téléphone portable afin qu’il suive à distance au bout du fil la totalité de la consultation, à l’insu du praticien.
Pour ne pas éveiller de soupçons sur son contrôle total et sur les violences qu’il lui infligeait, l’homme veillait à ce que les cicatrices de la jeune femme ne soient jamais sur son visage. Il épargnait aussi, en été, ses bras et ses jambes. Très vite, il l’a aussi prostituée, quand il ne la livrait pas gratuitement à des inconnus recrutés sur des sites de libertinage. Même enceinte, elle a dû subir ces viols répétés. Cela se passait dans sa voiture, sur des parkings, comme celui de la gare TGV d’Aix-en-Provence ou simplement à leur domicile.
« Il n’y a jamais eu de consentement de ma part. La question du consentement ne se posait même pas car je n’avais pas le droit de penser ni de dire ce que je ressentais. »
« Il m’a contrainte à des pratiques sexuelles extrêmes (NDLR : scatophilie, zoophilie), dont j’ignorais même l’existence auparavant. Des pratiques qui font qu’aujourd’hui je suis incontinente, handicapée. J’ai un appareil. Sans cet appareil, je devrais porter des couches. C’est terrible et difficile de vous parler de cela, mais c’est ma réalité à seulement 42 ans. Et il faut savoir que c’est précisément en me meurtrissant, en m’avilissant, qu’il se procurait tout son plaisir », précise la quadragénaire qui retient ses larmes.
Pendant toutes ces scènes de violences sexuelles extrêmes, Laëtitia l’a compris bien plus tard, elle s’est très souvent dissociée. C’est-à-dire que son cerveau disjonctait comme pour la protéger de cette réalité insoutenable. Cela a eu pour conséquence chez elle des amnésies traumatiques. Encore aujourd’hui, elle est incapable de se souvenir des années 2018 et 2019. Elle a le sentiment d’avoir comme un énorme trou de mémoire, notamment les mois qui ont suivi la naissance de sa dernière fille qu’elle a eue avec son bourreau.
Ce qui domine dans l’histoire de Laëtitia, c’est la notion d’humiliation. Elle devait appeler Guillaume B. « maître ». Il est allé jusqu’à lui faire tatouer de force une insulte sexuelle des plus humiliantes sur le bas du ventre. Même la tatoueuse s’y refusait au départ. « Je savais que si je ne cédais pas à ce fantasme-là, j’allais ensuite le payer très cher et j’étais prête à tout pour éviter des violences et des violences sexuelles supplémentaires », explique Laëtitia.
La juge d’instruction, dans son ordonnance, parle de « réification ». Celui qui sera, dans quelques mois, dans le box de la cour d’assises d’Aix-en-Provence, est accusé d’avoir fait de sa compagne son objet. « Dans tout ce qu’il faisait, son but était de me rabaisser. Il me répétait : ’N’oublie pas que tu n’es rien, que tu n’es qu’une merde.’ Pendant des mois et des mois, il m’a fait boire mon urine chaque matin et, parfois, pas seulement le matin. C’était un moyen de me remettre à ma place », explique la quadragénaire.
Souffrance suprême, elle était privée de sommeil, ce qui a participé sans doute aussi à ses amnésies. "Je n’arrivais plus à réfléchir tellement j’étais fatiguée. Il me réveillait toutes les nuits pour me faire subir le pire, précise-t-elle.
« J’avais seulement droit à une nuit complète tous les dix jours. »
Il lui est arrivé souvent pendant ces années de songer de manière fugace à se suicider ou à le tuer, mais son goût prononcé pour la vie l’éloignait toujours de ce projet. Guillaume B., à plusieurs reprises, l’a étranglée jusqu’à ce qu’elle en perde connaissance. Une nuit d’avril 2022, elle a été réveillée, car il était précisément en train de l’étrangler. Laëtitia a cru mourir.
À la suite de cet évènement, pour la première fois, elle a, sans autorisation préalable, raconté la scène à une amie de lycée qui venait de la recontacter sur Facebook. L’amie en question, située à 200 km de là, s’est rendue au commissariat près de chez elle. Les policiers l’ont écoutée et ont pris son alerte au sérieux.
Moins de 24 heures plus tard, Laëtitia est contactée par des enquêteurs. Guillaume B. est rapidement interpellé. Depuis trois ans, cet homme nie les viols et la torture. Il explique que Laëtitia aimait être humiliée, qu’elle était consentante et qu’en réalité c’était elle la dominatrice dans leur couple. D’après son avocate, que nous avons jointe, cette défense reste inchangée aujourd’hui. Elle ne souhaite pas livrer plus de commentaires.
Les experts psychiatres et psychologues décrivent cet homme comme « sadique », « pervers », « très dangereux ». Il a été placé en détention en 2022, 48 heures après son arrestation, et s’y trouve toujours.
« Son interpellation m’a soulagée, évidemment, car je me suis dit que mon enfer s’arrêtait, raconte Laëtitia. Mais j’ai mis beaucoup de temps pour réaliser. J’avais toujours peur que ce ne soit pas vrai, ou peur qu’il ressorte de prison. J’appelais régulièrement mon avocat pour vérifier qu’il était bien toujours derrière les barreaux, pour me rassurer. Et aujourd’hui, cela reste notre angoisse à tous, à la maison. Je ne dors pas dans ma chambre, mais dans le salon, pour garder un œil sur la porte d’entrée. Concrètement, mes enfants et moi sommes toujours en hypervigilance. »
« Je ne parviens toujours pas à dormir entre 22h et 4h du matin. Cela correspond aux heures où le plus gros des violences se produisaient. »
« Je suis, toutes les nuits dans ce créneau-là, prise de douleurs, comme si j’étais encore hantée par ce que j’ai vécu », confie Laëtitia. Ses quatre enfants sont également parties civiles dans ce dossier. Ils dénoncent des violences psychologiques et, pour la plus jeune, aussi des violences physiques. Laëtitia essaye avec eux de rattraper le temps perdu, de panser les plaies. Elle passe le plus de temps possible auprès d’eux.
Aujourd’hui, ses séquelles physiques et psychologiques l’empêchent d’avoir un emploi. Elle vit sous antidouleurs et a un lourd suivi médical et psychologique. Parfois, elle craint de ne pas être crue tant son histoire est affreuse. « C’est effrayant quand je prends conscience de tout ce que j’ai traversé », déclare-t-elle.
Il y a dans ce dossier de nombreux éléments matériels. Guillaume B., même s’il n’a pas fait une collection comme l’avait fait Dominique Pelicot, a parfois photographié, filmé, enregistré les scènes de viols. Les juges et jurés décortiqueront aussi les centaines d’échanges de SMS entre eux qu’ont retrouvés les enquêteurs. Ils permettent de reconstituer la chronique quotidienne d’une relation devenue un enfer. On y lit les ordres autoritaires de Guillaume B. et les suppliques de Laëtitia qui souhaite que son calvaire cesse.
« La première impression, quand on entre dans ce dossier, c’est une sorte de vertige », indique Philippe-Henry Honegger, l’avocat pénaliste parisien qui représente Laëtitia. « Ce qu’on y découvre est abominable. Personne ne peut concevoir qu’on ait pu, dans un esprit aussi tordu soit-il, songer à imposer de telles choses à une personne humaine. On a en plus l’aspect ’Docteur Jekyll et Mister Hyde’, avec le notable bien sous tous rapports qui, une fois la porte du domicile fermée, se transforme en monstre sans limite ».
L’avocat n’a pas souvenir d’avoir vu de dossier avec, sur une victime, un contrôle coercitif d’un tel niveau. Ce contrôle était en réalité totalitaire. « On va sans doute comparer ce dossier au dossier de Mazan, au cauchemar qu’a vécu Madame Pelicot. Malheureusement, les faits qu’aura à examiner la cour d’assises d’Aix-en-Provence sont, par leur nature, peut-être plus épouvantables encore, comme si c’était possible », commente-t-il. Pour lui, cet homme est « sans doute le plus terrifiant criminel en termes de violences sexuelles qu’ait pu connaître notre pays ».
Guillaume B. encourt la réclusion criminelle à perpétuité. Laëtitia espère de son témoignage à franceinfo, comme du procès à venir cette année (même si aucune date n’est encore fixée), qu’ils constituent pour elle l’opportunité d’une revanche. « Cet homme a voulu m’enfermer, m’empêcher de vivre ma vie. Je veux reprendre le contrôle », déclare Laëtitia.
« Je ne souhaite pas que mon procès se tienne à huis clos. J’y songe depuis longtemps. Le procès des viols de Mazan et ce qu’en a fait Gisèle Pelicot ont achevé de me convaincre. »
« Il faut que la honte change de camp, dit-elle. J’ai encore honte parfois, mais je me répète à moi-même que ce n’est pas à moi de me cacher. C’est mon combat et c’est très difficile, car tout cela touche à mon intimité. Mais je me dis que si cela peut aider ne serait-ce qu’une femme victime à se dire qu’il faut sortir du silence, ce sera énorme comme satisfaction, et comme espoir », conclut Laëtitia en esquissant un sourire.
Depuis les faits, elle a teint ses cheveux en rose. Guillaume B. lui interdisait évidemment ce genre de coquetterie. Elle s’est aussi fait tatouer sur la main deux mots en jolies lettres attachées : « Libre et forte ».