• Bill Gates, un capitalisme philanthropique ? Entretien avec Radhika Desaï

    Bon mari ou pas ? Avant que sa vie privée soit étalée dans les médias, Bill Gates en était le héros.
    Dans ce récit médiatique, Gates, tout comme George Soros, reste l’exemple du « bon capitaliste » qui, fortune faite, consacre ses vieux jours à faire le bien autour de lui. Et si cette image-là était, elle aussi, complètement bidon ?
    L’analyste indienne Radhika Desaï explique en quoi sa stratégie covid et pharmaceutique en général ne fait aucun bien au tiers monde. Au contraire.

    Bill Gates semble très différent des néolibéraux traditionnels et de Trump, il apparaît comme le capitalisme à visage humain. Bien des gens sont satisfaits de voir que dans toute cette jungle, au moins Bill Gates fait un travail humanitaire essayant d’aider les gens. Est-ce réel ou encore de la cupidité ?

    Je pense que c’est de la cupidité sous couvert d’aider les gens. Vous savez, les profits ont toujours été réalisés au nom d’un plus grand bien. Dans une économie complètement néolibérale classique, vous avez un système capitaliste où les entreprises se font concurrence, mais le résultat final est, nous dit-on, le bien-être de la société. Parce que les consommateurs obtiennent ce qu’ils veulent et au prix le plus bas, etc. Dans un certain sens, l’intérêt général a toujours été la justification, en arrière-plan, du capitalisme.

    Cependant, c’est différent maintenant. Par le passé, dans la phase de libre concurrence du capitalisme classique au XIXe siècle, vers 1850, les capitalistes et l’État étaient censés être séparés. Ensuite, on a vu la taille des entreprises capitalistes augmenter et leur collaboration devenir de plus en plus étroite avec l’État. Ce que nous voyons maintenant, c’est, sans le dire ouvertement, l’exploitation ouverte de l’État à des fins de profits. Je pense qu’il en existe de nombreux modèles. Mais l’élément essentiel est que ces entreprises – sociétés pharmaceutiques ou liées à la santé ou aux services publics – prétendent travailler pour le bien-être général. Ici, s’agissant de nouveaux médicaments et de vaccins, le client final devient l’État et la chose est justifiée en disant que les gens en ont besoin, mais qu’ils n’ont pas les moyens de les acheter. Donc l’État doit les payer à leur place.
     
    Cependant, les gens les paient quand même ?
    Bien entendu, les gens les paient, car l’État les taxe ensuite afin de payer des prix excessivement élevés à ces grandes sociétés monopolistiques.
     
    Vous nous dites que l’activité actuelle de Bill Gates est le résultat d’un nouveau problème dans le système capitaliste ? Les gens n’ayant plus les moyens d’acheter il faut donc trouver de nouveaux clients ?
    Exactement. Si vous y réfléchissez, en remontant aux années 1970, le modèle d’État-providence de l’après-guerre est arrivé lorsque le capitalisme était en crise. Fondamentalement, le système productif avait atteint sa capacité maximum, mais la demande ne suivait pas, ne pouvait augmenter et il y eut une stagnation économique. Vous aviez alors deux façons d’en sortir. La solution du moindre effort aurait été d’exploiter le budget de l’État pour augmenter la demande, et répondre aux besoins non satisfaits des pays en développement. Vous auriez pu utiliser un moyen progressiste en augmentant la demande dans les pays développés, cela aurait résolu le problème et l’investissement productif. Mais cette voie n’a pas été prise.

    La voie qui a été empruntée fut le néolibéralisme. Vous désengagez l’État, vous coupez les dépenses sociales, vous ne visez plus le plein emploi, mais plutôt une faible inflation. Ceci a structurellement exacerbé le un problème sous-jacent qui persiste depuis cinquante ans : la surcapacité de production et la difficulté à vendre.

    Il y avait donc différentes façons de surmonter ce problème, mais le capitalisme a gagné du temps. D’abord en créant un endettement public, puis en créant de la dette privée. Maintenant que ces deux modèles sont un peu épuisés, où aller ? Eh bien, vous exploitez la fiscalité de l’État !
     
    Bill Gates serait une solution pour répondre à la crise ?
    Absolument. Pensez à cet « Événement 201 ». Le 18 octobre 2019, la Fondation Gates, l’école de santé publique Johns Hopkins Bloomberg et le Forum économique mondial ont organisé conjointement un événement à New York : une simulation d’épidémie de coronavirus. On a invité des personnes très influentes : ministres, anciens ministres, hauts fonctionnaires, grands PDG, organisations philanthropiques et l’armée. Ces divers intervenants ont réfléchi à la solution que pouvait adopter la communauté internationale pour réagir face à une telle crise. Évidemment, vous et moi savons que chaque fois que quelqu’un utilise le terme « communauté internationale », il représente les principales nations libérales de l’Occident, et tous ceux qui sont d’accord avec elles.

    Le scénario qu’ils avaient imaginé est très révélateur… L’économie mondiale est au plus bas et ruinée, la santé des gens est menacée, la pandémie a fait soixante-cinq millions de morts dans le monde, beaucoup de choses ne vont pas ici et là, les entreprises privées doivent se redresser en collaboration avec l’État. Mais pour eux, rien ne va vraiment très mal, ils n’ont pas conscience du type de fracture qui vient de se produire. De toute façon, leur idée dans ce scénario hypothétique est que l’État doit collaborer avec les entreprises privées pour fournir des solutions. Autrement dit, ce genre de catastrophes deviendra désormais la bonne raison permettant au secteur privé de fournir à l’État les biens dont le peuple et la société ont besoin et d’en tirer des bénéfices. Parce que le problème de la demande insuffisante reste très important. La vraie question est donc comment créer de la demande. Eh bien, une façon simple de créer de la demande sera tout simplement de vendre à l’État qui ensuite taxera les gens. Vous savez que dans l’économie néoclassique, on nous dit que nos besoins sont satisfaits en exerçant notre choix, eh bien, maintenant, dans cette période de pandémie nous n’aurons plus le choix !
     
    Dès que vous parlez de Bill Gates sur Internet, ce que j’ai fait à plusieurs reprises dans mes émissions Michel Midi, eh bien, dans les dix secondes, quelqu’un lance : « Bill Gates utilise les vaccins pour éliminer une partie des pauvres ». Pensez-vous que cette théorie du complot se trompe de débat ?
    Oui. Je n’ai aucun doute que Bill Gates est probablement assez malthusien, comme, je pense, la plupart des riches. Historiquement le meilleur moyen de blâmer les pauvres pour leur misère des pauvres, a toujours été de dire qu’ils sont trop nombreux, n’est-ce pas ? Si vous voyez ne serait-ce qu’un pauvre dans un contexte de riches, il est de trop, il ne devrait même pas être présent. Cela a toujours été ainsi et je ne doute pas que Bill Gates est un malthusien tranquille, qui pense que le monde irait mieux avec seulement la moitié de sa population.

    Quoi qu’il en soit, je ne pense pas qu’il se soucie vraiment du bien-être du monde, que ce soit avec plus ou avec moins de population. Ce qui lui importe, c’est comment créer plus de possibilités de profit. Tous les écrits sur Bill Gates et son organisation, basés sur des recherches sérieuses, le confirment : Bill Gates n’est plus un homme d’affaires, il tente aujourd’hui de résoudre le problème de la demande pour les grandes entreprises. Sa Bill and Melinda Gates Foundation et d’autres semblables réunissent PDG et gouvernements, ils concluent des accords entre eux et c’est ainsi que les entreprises vont survivre.

    Marx et Engels avaient estimé que la montée du capitalisme industriel éliminerait les effets du passé féodal comme le propriétaire foncier et le prêt d’argent, ainsi ces formes d’intérêts rentiers seraient supprimés une fois pour toutes. En réalité l’intérêt rentier renaît sous une forme beaucoup plus large et puissante, l’intérêt des rentiers est maintenant devenu le grand levier sous lequel nous vivons. Il prive notre économie productive de tout son pouvoir, il l’utilise simplement, vous savez, comme un parasite installé sur son hôte. Et dans ce scénario, bien sûr, le parasite tue l’hôte.
     
    Mon ami Johan Hoebeke m’explique que chaque fois que Bill Gates donne de l’argent, il prépare en fait de futurs investissements…
    Exactement. Comme Ronald Reagan aimait à le dire : « Un déjeuner gratuit, ça n’existe pas ». Vous pensez qu’il vous donne quelque chose pour rien, mais en fait cela prépare le profit futur. Il est remarquable de voir à quel point l’ancienne règle de droit selon laquelle les transactions devraient être exemptes de conflits d’intérêts a tout à fait disparu. Aujourd’hui, ils font ces études où ils classent les pays, en particulier ceux du tiers monde, en fonction de leur corruption. Mais la seule différence entre un pays du tiers monde et un pays comme les États-Unis ou le Canada est qu’ici la corruption est ouvertement légale. Il est parfaitement légal pour Bill Gates de rencontrer Trudeau ou Trump ou Boris Johnson, et de conclure un accord avec eux. C’est de la pure corruption, mais tout le monde l’accepte. L’organisation Transparency International ne considère pas le Royaume-Uni comme un des pays les plus corrompus du monde, c’est pourtant la réalité que nous vivons.
     
    Examinons l’activité concrète de Bill Gates, il dit qu’il fait de l’humanitaire contre la faim dans le monde, il est dans la finance et dans les entreprises pharmaceutiques, les vaccins, dans la santé en général…
    Le modèle que Bill Gates voudrait imposer à tous les pays, c’est essentiellement la médecine intensive en capital : tous les dollars doivent être disponibles pour les firmes des soins de santé : que ce soit dans un système public ou privé, ça n’a pas d’importance.
     
    C’est un grand marché !
    Les dollars disponibles pour les soins de santé devraient aller à l’achat de ces médicaments très chers et à ce matériel médical sophistiqué : donc aux intérêts privés. Le but n’est pas de produire une meilleure santé, mais de créer un marché pour les produits de ces entreprises. Qu’elles construisent des hôpitaux, dirigent des hôpitaux, fournissent des hôpitaux, cela n’a pas d’importance.
     
    Cet énorme nouveau marché, c’est une grande partie du budget des États…
    Exactement. Sous couvert de l’argument du bien-être. Par exemple, nous le savons tous, les États-Unis ont un système de santé privé. Vous devez acheter les soins de santé dont vous avez besoin, mais par le biais d’une compagnie d’assurance qui fait ensuite plus d’argent sur vous, c’est son business… Les États-Unis sont ceux qui dépensent le plus de capital pour sur la santé et ils sont parmi ceux qui ont les pires résultats et des résultats très moyens pour le segment inférieur de la population. Aux USA, vous trouvez souvent des conditions de santé du tiers monde. Des pays pauvres comme Cuba et le Vietnam ont de meilleurs résultats pour la santé.

    Donc, l’accent mis sur la médecine intensive de capital, la médecine lucrative, signifie que les résultats pour la santé sont mauvais. Je veux dire qu’un système de santé publique est vraiment nécessaire. Tout au long de la période néolibérale, nous avons réduit le personnel formé et embauché de plus en plus de personnel non formé. Cela signifie que nous n’avons pas les ressources humaines vraiment nécessaires pour produire de bons soins de santé, car ce n’est pas le modèle proposé par Bill Gates.

    Prenez la pandémie actuelle, voyez la très forte différence avec les pays qui ont bien réagi : la Chine, Cuba, le Vietnam, l’État indien du Kerala, etc. Ils ont investi dans une véritable épidémiologie à grande échelle : dès que vous apprenez qu’il y a un cas, alors un important personnel formé se rend sur place, va tracer ses contacts, les isoler et aussi soutenir ces gens ! Parce que si vous vous contentez d’enfermer quelqu’un, alors il va essayer de trouver une issue. Mais si vous dites : « Regardez, nous avons besoin que vous soyez loin de votre famille, de votre travail pour un nombre x de jours, mais nous vous traiterons et nous veillerons à ce que votre famille ne souffre pas des conséquences économiques de votre absence », alors, les gens le feront volontiers, n’est-ce pas ?
     
    Vous voulez dire que la clé est une médecine sociale ?
    Exactement. Une véritable épidémiologie à grande échelle, ça commence par des équipes qui doivent se déplacer, parfois à pied, pour trouver ces personnes. Aujourd’hui, nous n’avons absolument pas la médecine à forte intensité de travail social dont nous avons besoin. À la place, nous avons cette médecine intensive capitaliste antisociale.
     
    Bill Gates affirme aussi lutter contre la faim…
    Les organismes génétiquement modifiés (OGM) et toutes ces autres cultures à forte intensité de capital dont Bill Gates et d’autres font la promotion partout dans le monde, cela mène en fait, dans des pays comme l’Inde, à des suicides d’agriculteurs. Parce que les agriculteurs sont incités à adopter ces techniques, ils en deviennent dépendants, elles sont très chères. Mais vous savez que les prix des matières premières fluctuent beaucoup et que les agriculteurs s’endettent. Et, contrairement aux gens qui nous ont fait plonger durant la crise financière de 2008, ces pauvres agriculteurs, eux, assument la responsabilité personnelle de pour leurs dettes qui très souvent causent leur suicide. Et puis, avec ces horribles produits chimiques, en les ingérant, c’est souvent ainsi qu’ils meurent. Donc, ce type d’agriculture que Bill Gates promeut n’arrête pas la faim, il va l’augmenter, car il supprime nos cultivateurs.
     
    Bill Gates est aussi intervenu dans la finance avec le « micro-crédit »…
    La finance, c’est très intéressant. Au début des années 2000, Muhammad Yunus est devenu très célèbre avec ces microprêts, ce microcrédit… Ce qu’ils ont appelé « inclusion financière » est vraiment un moyen de ramener principalement les plus pauvres des pauvres et leurs maigres revenus dans le filet de la dette. Là où les grands capitalistes peuvent profiter de ces maigres revenus pour réaliser un profit. Car, en leur accordant un petit prêt, ils font un profit. Il n’y a pas eu d’inclusion financière. Cela a permis à Bill Gates de promouvoir cette grande catastrophe de démonétisation…
     
    En novembre 2016, le Premier ministre Modi est passé à la télévision en déclarant que tous les billets, sauf les plus petites coupures, étaient « démonétisés » avec seulement quatre heures de préavis. On ne pouvait plus payer avec eux, il fallait les apporter à la banque. Cela a conduit à des jours de chaos dans un pays où la moitié de la population n’a même pas de compte bancaire et où 90 % des paiements sont effectués en espèces.
    Ce sont en fait des moyens de piéger les agriculteurs à bas revenus pour les mettre dans le filet des grandes institutions financières.
     
    La montée de ce nouveau type de capitalisme, est-ce un signe que les temps sont très difficiles pour les néolibéraux traditionnels ?
    Je pense que oui, en fait. Vous avez mentionné les théories du complot, j’ai des amis enclins à croire certaines d’entre elles, je ne doute pas que leurs raisons soient très correctes, en tout cas, ils pensent que cette réaction à la pandémie est excessive, que c’est juste une excuse pour que l’État augmente son contrôle et sa surveillance sur nous tous. Et là, je ne doute pas que les États du monde entier en profitent pour le faire. Là où mon avis diffère du leur, c’est que les forces du grand capital, les politiciens qui sont dans leurs poches et l’État feront tout pour promouvoir les résultats qui leur sont favorables. Pour promouvoir ce modèle que j’appelle le capitalisme pseudo-philanthropique ou le néolibéralisme.
     
    Y parviendront-ils ?
    C’est loin d’être garanti. Parce que les choses se sont vraiment dégradées partout. Dans cette pandémie, personne n’écrit ce scénario. Les États-Unis sont aujourd’hui devenus ingouvernables en partie à cause de la nature de la réponse à la pandémie.
     
    Pourquoi les économies néolibérales se sont-elles écroulées de cette façon en devant fermer leurs entreprises ?
    La raison est très simple : au cours des quarante dernières années, la capacité de leur système de santé publique à faire face à tout cela a été complètement mise de côté en faveur d’une médecine intensive en capital. Et aussi parce que la capacité de l’État a disparu. Lorsque la Chine a été confrontée à la pandémie, son État avait suffisamment de capacité pour mobiliser : confinement de Wuhan, confinement du Hubei, création d’infrastructures comme les hôpitaux supplémentaires. Traitement du problème de manière décisive et rapide.
     
    En Occident, nous n’avons pas cela. Et nous avons un autre problème, constaté avec l’élection de Trump et de Johnson. Madame Merkel s’en est bien sortie, mais auparavant, comme vous le savez, elle avait également perdu une partie de sa légitimité politique avec une crise gouvernementale. Mais face au virus, l’Allemagne a connu une meilleure situation, car elle a conservé une grande partie de sa capacité à faire une médecine publique… Presque toutes les autres sociétés occidentales ont dû subir cette déchéance, car elles n’avaient pas la capacité de faire autrement. Alors elles ont dû utiliser un gros marteau au lieu d’un très fin scalpel. Quoi qu’il en soit, ce scénario n’est sous le contrôle de personne, car le capitalisme néolibéral est en crise. Alors les gens diront : « Nous aurons une autre forme de capitalisme », mais je dis, non, le capitalisme néolibéral est la seule forme de capitalisme possible en ce moment. Tout le reste sera le début d’un « non-capitalisme ». Du socialisme, j’espère ! Bien que vous pourriez avoir d’autres formes…
     
    En fait, tout le monde est maintenant socialiste en Europe ! Tout le monde dit : « Vive l’État, la fonction publique, les travailleurs ! »
    Oui. Mais ces voix qui semblent très socialistes se divisent en deux. La plus grande partie se lancera dans un capitalisme pseudo-philanthropique. Donc en collaboration avec les grandes sociétés privées. En fin de compte, nous le paierons, pour des produits de valeur douteuse et les énormes profits que les capitalistes en tireront.

    Seul un très petit nombre parlera autrement. Nous devons avoir des instruments politiques populaires au pouvoir, qui réalisent ce que le capitalisme n’est plus capable de faire. Premièrement, sauver la société de la pandémie. Deuxièmement, mettre en place une société différente. Tout le monde sait que l’ancien modèle n’est plus légitime. La pandémie l’a montré, tout le monde le sait : nous ne pouvons pas revenir à ce vieux capitalisme néolibéral, car c’est l’inégalité, le racisme, le sexisme, il n’a pas généré de bons emplois du tout, il a généré des emplois de merde pour les personnes marginalisées, etc.

    Il est clair aujourd’hui que le néolibéralisme sape le système de santé. Dans ce contexte, le capitalisme doit être pseudo-philanthropique : « Nous allons résoudre tous ces problèmes, nous allons vous donner une nouvelle forme de capitalisme ». Mais en réalité, ce sera juste une nouvelle forme de néolibéralisme : une forme de capitalisme avec un équilibre politique entre les mains du capital des entreprises privées. Lesquelles vont utiliser tous les moyens possibles – principalement ceux de l’État – pour augmenter leurs bénéfices. C’est là que le capital veut nous emmener…
     
    Et pour s’y opposer ?
    La seule façon de s’y opposer réside dans les forces politiques. Elles peuvent être initialement petites, mais je pense qu’elles peuvent aussi grandir très rapidement. Des forces politiques qui comprennent qu’il ne faut pas perpétuer les anciennes conditions. Vous ne devez pas abandonner le pouvoir aux grandes sociétés. Comprenez que ces sociétés sont si grandes et si lucratives qu’elles ont conquis des secteurs de la société qui sont des monopoles naturels. Si vous fournissez de l’électricité, de l’eau, des services de santé, des transports, si vous exploitez des ressources naturelles, ce sont tous des monopoles naturels : ne doivent-ils pas être entre les mains du public ? Aujourd’hui, nous avons une capacité sans précédent à gérer toutes ces choses grâce à la sophistication des technologies de l’information et de la communication. En réalité, toutes ces grandes entreprises sont déjà des économies géantes planifiées.
     
    « Planifiées » ! Un gros mot, nous dit-on… Pensez-vous que la seule raison pour laquelle la majorité des gens ne veulent pas passer du capitalisme à une autre société, c’est parce que les capitalistes ont réussi à les convaincre qu’il n’y a pas d’alternative ?
    Oui. Eh bien, aujourd’hui, je ne suis plus sûr que les gens croient qu’il n’y a pas d’alternative. Au Canada par exemple, un sondage récent montre que la population penche de plus en plus vers des choses ouvertement socialistes. Y compris la propriété publique des monopoles.
     
    La Fondation Bill Gates n’est pas la première dans l’histoire du capitalisme US. Celles de Rockefeller, Ford et Carnegie ont déjà joué un rôle important dans le capitalisme ?
    Absolument. Le théoricien marxiste italien Gramsci a décrit à quel point le constructeur Henry Ford avait essayé de contrôler la vie de ses travailleurs jusqu’à leurs types de divertissements. Les capitalistes ont toujours été intéressés à façonner la société. Oui, ces fondations ont toujours joué un très grand rôle dans tous les pays. Mais aux États-Unis, c’est une très forte tradition. Dans ce soi-disant modèle philanthropique, la philanthropie devient simplement un moyen pour les entreprises capitalistes de modeler les sociétés comme ils le souhaitent. Oui, c’est une longue tradition, contrôlée aujourd’hui par des sociétés plus grandes que jamais. Leur pouvoir sur les gens est encore plus important. Les sociétés sont devenues si puissantes qu’elles dominent les gouvernements.
     
    La Fondation Bill Gates a quelque chose de plus. C’est encore un pas supplémentaire par rapport aux fondations précédentes et son rôle est beaucoup plus large.
    Oui. Son rôle est beaucoup plus important à cause de la faiblesse du capitalisme. Il ne survivra que si la Fondation Bill Gates et d’autres semblables réussissent à créer une sorte de capitalisme philanthropique. Bill Gates est plus important que les fondations des Rockefeller et des Ford. À leur époque, le capitalisme en était encore à une phase relativement expansive, il était encore productivement dynamique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
     
    Les médias européens défendent très fortement Bill Gates, tout comme George Soros. Ils mettent en avant la fameuse théorie du complot « Bill Gates veut éliminer une partie de l’humanité ». Mais ainsi ils cachent le rôle essentiel de Bill Gates, pas du tout philanthrope. Pourquoi ce silence ?
    Quelque chose de très décisif s’est produit au cours des cent cinquante dernières années pour les classes intellectuelles et professionnelles dont les médias sont un élément très important. Ces classes ont perdu leur sens moral, leur sens politique. Il fut un temps où être intellectuel c’était être de gauche ; aujourd’hui, c’est loin d’être le cas. Tous les partis ont été repris par les classes moyennes professionnelles. Cependant, celles-ci ont déplacé les partis de droite vers la droite, mais elles n’ont pas déplacé les partis de gauche vers la gauche, mais bien également vers la droite. Les phénomènes Blair, Schröder, Bill Clinton, etc. Leurs actions suivent fondamentalement leurs intérêts économiques. Ces classes moyennes professionnelles de droite et de gauche forment maintenant un seul establishment et c’est pourquoi ce mécontentement contre tant de décennies de néolibéralisme a – jusqu’à présent en tout cas – été capitalisé par des forces différentes. Trump et Johnson sont venus d’ailleurs.

    La classe moyenne a perdu son sens critique. C’est pourquoi tous ces médias stéréotypés et mous utilisent l’expression « théorie du complot » et la lancent à quiconque pose simplement des questions. Où est passé notre droit de poser des questions ?
     
    Pour conclure, que suggérez-vous aux progressistes pour lutter contre les illusions sur Bill Gates ?
    => Le plus important est d’être en contact avec les gens ordinaires. Marx et Engels et d’autres intellectuels de la Deuxième Internationale ne se sont pas contentés de faire des déclarations incendiaires sur la classe ouvrière, non, ils ont travaillé avec la classe ouvrière. Je pense que nous devons nous reconnecter avec le mouvement des travailleurs. Y compris les plus marginalisés, car les syndicats dans la plupart des pays sont aussi devenus des organisations relativement élitistes. Nous devons donc aller au-devant des citoyens ordinaires et soutenir intellectuellement leurs mouvements. Je pense que c’est l’élément clé.

    Quand Marx et Engels écrivaient, il n’y avait en fait pas de partis au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Quand ils utilisaient le mot « parti », ils se référaient aux courants intellectuels. En tout cas, pour notre courant intellectuel, nous devons nous démarquer clairement de ces discours qui préparent le terrain au capitalisme pseudo-philanthropique. La clé, c’est de briser le fonctionnement de ces sociétés en « autorégulation » ; nous devons les remettre sous réglementation. Et surtout reparler de choses comme la propriété publique. Reparler du contrôle des capitaux, reparler de l’appropriation par l’État de tout le système financier. L’argent est une fonction d’État, il n’y a absolument pas besoin d’avoir un secteur financier privé. Ou alors il doit être si fortement réglementé qu’il devra se comporter comme un instrument public.

    Permettez-moi d’exposer une autre idée sur laquelle je vais probablement écrire. La gauche a également eu son propre néolibéralisme. Avec deux facteurs très importants.
    1. Un scepticisme total sur la planification et le contrôle de l’État.
    2. Un scepticisme complet sur les partis. Au lieu de planifier, on répand aujourd’hui l’idée que nous allons créer une sorte d’économie décentralisée de coopératives et de petits travailleurs collectifs sans planification globale. C’est justement ce que Marx critiquait dans le travail de Proudhon. Nous devons rejeter ce proudhonisme et l’idée qu’une économie moderne pourrait se passer de planification. Non, la planification est toujours nécessaire. Oui, vous pouvez la rendre démocratique, vous pouvez la décentraliser, vous pouvez faire toutes ces choses merveilleuses, mais il doit y avoir une sorte de planification globale !

    La deuxième illusion est que nous n’aurions pas besoin de partis. Non, nous devons avoir des partis. Encore une fois, ils peuvent être plus démocratiques, ils peuvent être responsables devant la base, etc. Mais sans une force politique capable de contrer tout ce dont dispose la classe capitaliste avec l’État, sans un instrument pour rompre ce lien et réorganiser massivement l’État en quelque chose de complètement différent, en serviteur du peuple, nous n’irons pas très loin.

    Voilà ce que nous devons garder à l’esprit pour sortir de ce terrible gâchis.

    Michel Collon & Radhika Desai . Professeure de politique à l’université de Manitoba au Canada. Auteure de Geopolitical Economy : After US Hegemony et de Globalization and Empire.
    Extrait du tome 2 de Planète malade de Michel Collon. Le tome 1 analyse d’autres aspects de Bill Gates.

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    Source : https://www.investigaction.net/fr/bill-gates-un-capitalisme-philanthropique-entretien-avec-radhika-des

  • Complot sans théorie, une expérience de pensée | AOC media - Analyse Opinion Critique
    https://aoc.media/opinion/2021/04/01/complot-sans-theorie-une-experience-de-pensee

    Par Philipp Felsch HISTORIEN
    Le vocable de « conspirationnisme » en vogue aujourd’hui était déjà présent dans les années soixante où il servait particulièrement à désigner les travaux de la Théorie critique. Parler aujourd’hui de théories du complot pour qualifier le « corona-négationnisme » et autres pensées paranoïdes n’apporte en réalité pas grand chose à la compréhension du phénomène : ce foisonnement de croyances n’est perméable à aucun argument et ne repose sur aucune théorie.

    Au moins depuis que les images de Jake Angeli – le « QAnon shaman » – ont fait le tour du monde pour illustrer l’assaut du Capitole, les diagnosticiens contemporains s’accordent à dire que la crise politique – pas juste états-unienne – est liée à la contagion pandémique de théories du complot. Le culte qui veut que des fonctionnaires démocrates américains dirigent un réseau pédopornographique connaît outre-Rhin un regain d’intérêt dans le mouvement dit des Querdenker [1], des « anti-conformistes ».

    Croyance qui trouve facilement à s’hybrider à cette autre qui veut que la pandémie soit une machination de la Fondation Gates ou encore que les mesures politiques visent à instaurer une dictature mondiale. Comme si le virus ne s’attaquait pas qu’aux voies respiratoires et nerveuses mais aussi à la saine confiance dans le monde, une partie importante de la population connaît actuellement une perte de foi dans une réalité partagée, acceptée et officielle.

    On en voit les conséquences jusque dans nos cercles d’amis : des connaissances qu’on estimait pour leur intelligence et leur circonspection se révèlent soudain être des « corona-négationnistes ». Entre une « évolution des contaminations », qui les dépasse, et des mesures sanitaires, qu’elles perçoivent comme une menace, difficile de se résigner à l’inévitable. Mais alors pourquoi se jeter dans le terrier du lapin, croire en un complot, se référer à des faits douteux ? Nous connaissons les ressorts des « infox » et autres « pièges à clics » sur les réseaux sociaux. En parallèle, les premières études se sont penchées sur les indicateurs psychosociaux de la pensée paranoïde. Mais au-delà de tout cela, qu’est-ce qui lie l’essor des théories du complot à la situation actuelle ? Qu’est-ce que cela nous dit de l’état d’esprit de l’époque ?

    Tentons une petite expérience de pensée : prenons une de nos connaissances rongée par le doute et replaçons-la dans le contexte ouest-allemand de la fin des années 1960. Dans un premier temps, cette personne aurait certainement rejoint l’opposition extraparlementaire [2] qui mobilisait à son apogée des centaines de milliers de personnes. Au lieu de chercher des explications alternatives sur le Net, elle se serait armée – dans un second temps – du vocabulaire de la Théorie critique qui, avec ses diagnostics de « monde administré » et de « contexte d’aveuglement », se prêtait admirablement à l’articulation d’un malaise diffus affleurant dans le cours des événements.

    Il faut avoir en tête qu’à l’époque déjà, la formation d’une « grande coalition [3] » suscitait de grandes inquiétudes. Pour Rudi Dutschke, c’était là un signe indubitable que le capital, mis sur la défensive en raison de la chute du taux de profit, se voyait contraint d’exercer un pouvoir direct et « bureaucratique » en adoptant des lois sur l’état d’exception. En 1968, même le tempéré Adorno était d’avis que Ludwig Erhard, le prédécesseur de Kiesinger à la chancellerie, avait « vendu la mèche » en parlant de « société en ordre de bataille [4] ».

    Pour Karl Popper qui introduisit le terme – au singulier – dans le débat philosophique de la fin des années 1940, il s’agissait d’un cas patent de « théorie du complot ». Par là, il entendait toutes les tentatives visant à imputer des phénomènes sociaux ou politiques à « certains individus ou groupes de puissants » – qu’il s’agisse des « Sages de Sion », des « impérialistes » ou des « capitalistes » –, un procédé que Popper, en libéral patenté, jugeait particulièrement caractéristique de toutes les variétés de « marxisme vulgaire ».

    Mais c’est probablement dans l’œuvre d’Herbert Marcuse que l’aspect conspirationniste de la Théorie critique apparaît le plus clairement. Quiconque ouvre aujourd’hui L’Homme unidimensionnel – le best-seller de Marcuse de 1964 – constatera avec surprise tout un chapitre employé à discuter ou plutôt régler ses comptes avec Ludwig Wittgenstein, le poster boy de la pensée non dogmatique, post-métaphysique, celui-là même qui inspira l’ordinary language philosophy !

    Or, en se penchant sur le langage courant, dans l’intention de débusquer dans les problèmes métaphysiques les tournures langagières fautives, Wittgenstein avait commis l’impardonnable aux yeux de Marcuse : se limiter à analyser le langage du « contribuable moyen » revenait à faire cause commune avec l’ordre établi au lieu de percer à jour la « manipulation » dont le langage était continuellement l’objet. En d’autres termes : l’erreur de Wittgenstein, pour Marcuse, était de vouloir traiter un trouble, là où la pensée critique avait pour tâche de faire tomber les masques. Remonter le long de cette faille nous permettrait de reconstituer une polémique vieille de plusieurs décennies – et encore vivace aujourd’hui – entre la philosophie anglo-saxonne et la philosophie continentale.

    Il n’était pas question de déjouer les manigances des « Sages de Sion » ou des « capitalistes ». Le complot que Marcuse entendait dévoiler était celui de l’histoire elle-même.

    Mais à quel genre de conspiration avait-on affaire ? Quand bien même le livre de Marcuse parle de « politiciens », du « Pentagone », de « lavage de cerveau » et de « Mercedes allemandes », son analyse ne s’attarde pas sur un groupe de responsables en particulier. Contrairement aux insinuations de Popper, il n’était pas question de déjouer les manigances des « Sages de Sion » ou des « capitalistes ». Le complot que Marcuse entendait dévoiler était celui de l’histoire elle-même – une idée qui nous fait remonter à la métaphore de la « main invisible » d’Adam Smith et à la « ruse de la raison » de Hegel, autrement dit aux débuts de la philosophie de l’histoire moderne.

    Les événements politiques des années 1960 inspiraient, comme aujourd’hui, une profonde défiance chez nombre de contemporains : les anciennes élites cherchaient-elles à conserver leur mainmise ? Était-ce l’empire américain qui tirait les ficelles ? La RFA se transformait-elle en État fasciste ? Comme le montrait en 2012 Luc Boltanski dans Énigmes et complots, un ouvrage plus actuel que jamais, ces formes de malaise paraissent inévitables dans des sociétés complexes et dynamiques, et plus encore dans les phases de brusque changement historique ou d’intervention accrue de l’État.

    Face à cela, l’apport de la Théorie critique – et des écoles de pensée qui lui ont succédé – consistait à canaliser l’« herméneutique du soupçon » propre à la recherche d’indices dans le lit de la spéculation rationnelle. Ce qui ne veut pas dire que les soixante-huitards n’ont pas pointé des coupables en particulier. Mais avec des termes tels que « contexte d’aveuglement » ou « capitalisme tardif », l’on débattait des principes du mouvement de l’histoire et de la causalité sociale en dehors d’un quelconque groupe d’intérêt. Et quand Marcuse appelait à résister à la « règle des faits établis », loin de plaider pour les faits alternatifs, il appelait à transcender le statu quo par la pensée.

    À en juger par les postes et les financements, ce sont les héritiers de Wittgenstein qui sont sortis gagnants de la querelle avec la philosophie continentale. Et les mouvements politiques actuels ne se distinguent plus par leurs références à la philosophie de l’histoire. De même que le discours sur la politique identitaire, insistant sur l’expérience personnelle, fonctionne sans superstructure théorique, les partisans de Fridays for Future sont mus moins par la dialectique que par les pronostics des climatologues. Et même si les Querdenker peuvent rappeler à bien des égards les anciens mouvements de protestation, nous n’avons pas connaissance du moindre débat théorique dans leurs rangs.

    Parler de théories du complot est trompeur dans la mesure où il est en réalité question d’administration de preuves.

    Un nouveau style de pensée paranoïde se déverserait-il aujourd’hui dans l’espace idéologique laissé vacant ? Les théories du complot seraient-elles le revers de cette conception réaliste de la politique qui, plus orientée vers la faisabilité que vers les opinions, vers les institutions que vers les utopies, chercherait une issue en dehors des « grands récits » ? Mais parler de théories du complot est trompeur dans la mesure où il est en réalité question d’administration de preuves. Autrement dit, il y a une différence selon que vous accusiez la dialectique de la raison ou la Fondation Gates d’être à l’origine de tous les maux. Outre le fait qu’elles tendent à identifier des coupables, les théories du complot reposent dans presque tous les cas sur un ensemble limité de faits supposément indiscutables : les intérêts du lobby de la 5G, les crimes de Jeffrey Epstein, la disparition des bulletins de vote en Pennsylvanie…

    Quiconque a déjà eu ce genre de discussion sait que la question de savoir « ce qui est le cas » ne tarde jamais à dégénérer. Nos actuels annonciateurs d’apocalypse préfèrent traduire leur malaise dans la civilisation sur le plan factuel. Avec d’une part pour conséquence cette périlleuse politisation des faits à laquelle nous assistons depuis maintenant quelques années et, de l’autre, ce foisonnement de théories du complot reliant des points en lignes nébuleuses. Aussi dogmatique qu’elle ait pu être, la pensée spéculative présentait au moins l’avantage d’être perméable aux arguments. Or, si des faits il ne faut se taire, en débattre tient quasiment de l’impossible.

    Traduit de l’Allemand par Christophe Lucchese.

  • « Ceci n’est pas un complot »…
    L’exploitation politicienne d’une “crise sanitaire”

    Pendant 9 mois, le réalisateur Bernard Crutzen a observé ce que des médias belges disent – ou taisent – à propos du Covid. Avec, pour résultat, un documentaire qui dérange. Celui-ci peut être visionné gratuitement via le lien repris à la fin de cet article.

    https://vimeo.com/504845318

    Initialement, l’avant-première mondiale du film était programmée pour la 11e édition du Tournai Ramdam Festival dont on sait qu’elle a, comme tant d’autres activités, été, elle aussi, sacrifiée sur l’autel des mesures imposées dans le cadre de la crise sanitaire.

    La sortie sur grand écran se fera attendre mais tout un chacun peut désormais visionner le docu sur la Toile, via les plateformes Youtube ou Vimeo. Il serait dommage de s’en priver car la qualité de la réalisation est à la hauteur du travail déployé durant 36 semaines par le journaliste-réalisateur.

    Le verviétois Bernard Crutzen connaît bien la ville de Tournai pour avoir étudié à l’IHECS, alors que l’école avait encore ses quartiers à Ramegnies-Chin. Il y effectua deux années entrecoupées, de 1981 à 1982, par sa participation à la Course autour du monde qui l’amena à découvrir de nouveaux horizons et à s’ouvrir à d’autres cultures.

    Comme beaucoup d’Ihecsiens à l’époque, c’est dans la Cité du Doudou qu’il a terminé ses études.
    Depuis, il n’arrête plus de tourner, autour du monde toujours, mais aussi avec sa caméra qui reste son moyen d’expression de prédilection. Il a réalisé un nombre assez impressionnant de films et documentaires dont l’un d’entre eux – « Malaria Business » – avait été présenté lors d’un précédent Ramdam Festival à Tournai, il y a quatre ans.

    L’idée de son dernier documentaire lui est venue alors qu’il projetait d’aller rendre visite à ses parents fin mars, lorsque la pandémie était déjà à la une de tous les médias. Sa maman lui avait adressé u
    n message l’incitant à renoncer à son projet de l’emmener, elle et son mari, faire le tour du quartier à pied car « cela pourrait être dangereux et… incivique ».
    « Incivique, un mot qu’elle a dû entendre à la télé… » , pensa Bernard. Celui-ci s’est aussi inquiété de constater à quel point son père – médecin à la retraite – perdait tout sens critique face au matraquage médiatique opéré par la télévision. Il décida alors d’écrire une lettre ouverte à ses amis et connaissances journalistes. C’est suite à la réponse de l’un d’eux, ironisant sur un possible complot, qu’il s’intéressa à la manière dont certains médias disqualifient toute pensée critique en la qualifiant de complotiste.

    Durant 9 mois, il a observé la manière dont des médias belges francophones « racontent » la crise du Covid : ce qu’ils disent, comment ils le disent, mais aussi ce qu’ils taisent. Des silences que met en exergue le réalisateur dans ce documentaire entièrement financé sur fonds propres mais aussi grâce à une opération de crowdfunding lancée en octobre et à laquelle ont répondu plus de 1480 contributeurs.

    « À travers ce film, je voudrais donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas, ou plus, explique Bernard Crutzen. Ouvrir le débat sur les plateaux et dans les rédactions. Interpeller les juristes sur les entorses à l’état de droit. Réveiller nos élus pour remettre de la démocratie là où je ne constate plus qu’autoritarisme, menaces, chantage. J’aimerais aussi partager cette inquiétude, trop lourde à porter seul : le coronavirus ne serait qu’un écran de fumée qui masque une crise beaucoup plus systémique, à laquelle les gouvernements nous préparent sous couvert de crise sanitaire. »

    Le réalisateur n’hésite pas à tendre le micro à des personnalités qui, parce qu’elles ont osé ouvrir le débat en tenant des propos (trop) différents des discours officiels, ont été purement et simplement écartées des antennes. Bernard Crutzen a également retrouvé le papa de « la plus jeune victime du Covid en Belgique ». Un père qui, dans le documentaire, explique, de quoi est réellement décédé son enfant…

    Bernard Crutzen ne cherche pas à convaincre et ne verse pas non plus dans les thèses « complotistes ». À l’issue de 9 mois d’observation, et d’investigation, il s’interroge et nous invite, si nous en sommes encore capables, à faire de même. ..

    Ceci n’est pas un complot produit par la srl ZISTOIRES est diffusé sur Vimeo et YouTube : https://linktr.ee/CNPC_2020

    #complot #complotisme #théorie_du_complot #politique #censure #médias
    #covid-19 #coronavirus #santé #sante #confinement #quarantaine #pandémie

  • Recette pour arrière-cuisine nauséabonde de droite extrême : quels sont les principaux ingrédients pour mitonner une "bonne" #théorie_du_complot :

    « Hold-up » : les huit personnages clés qui font une bonne théorie du complot
    https://theconversation.com/hold-up-les-huit-personnages-cles-qui-font-une-bonne-theorie-du-com

    En psychologie, la croyance en une théorie du complot tend aujourd’hui à être comprise comme le résultat de mécanismes cognitifs commun à tous. Alors que nous avons tous besoin de comprendre notre environnement (besoin épistémique), de s’y insérer sereinement (besoin existentiel) et de le partager (besoin social), la théorie du complot nous promet de répondre à ces besoins de manière simple et efficace. Par une simplification du réel, elle nous permet de rapidement comprendre comment fonctionne le monde, provoquant ainsi un sentiment de contrôle, tout en rencontrant d’autres complotistes et formant ainsi un cercle social valorisant.

  • Gilets jaunes, lives et vidéos : « On assiste à l’émergence d’un contre-pouvoir médiatique important »
    André Gunthert, maître de conférence en histoire visuelle à l’Ehess, analyse pour Marianne l’influence qu’ont eu les lives et les vidéos dans le mouvement des gilets jaunes, creusant l’écart entre internautes, médias traditionnels et alternatifs.
    https://www.marianne.net/societe/gilets-jaunes-lives-et-videos-assiste-l-emergence-d-un-contre-pouvoir-medi

    Les gens qui ont confiance en leur gouvernement et leurs médias ne construisent pas de théorie du complot car celle-ci nécessite un effort, une recherche d’information, une critique. Il est beaucoup plus facile de regarder les dix minutes de synthèse des chaînes d’information, faites par des pros, consommables et prête à l’emploi. Quand les gens prennent un chemin plus difficile, c’est qu’ils ont de bonnes raisons.

    #GiletsJaunes #gilets_jaunes #decryptage #medias #theorie_du_complot #education_populaire #critique_des_medias #cultire_visuelle #contrepouvoir

  • Tous dans le book bloc : avec le roman, contre la théorie du complot !
    http://www.humaginaire.net/post/Tous-dans-le-book-bloc-:-avec-le-roman-contre-la-th%C3%A9orie-du-complo !

    Le quotidien l’Humanité publie ce mardi un dossier de quatre pages sur #Qanon, le dernier délire conspirationniste en vogue dans les cercles pro-Trump. Mais il y a une histoire dans l’histoire, voire, comme on le verra dans le grand entretien avec le collectif d’écrivains italiens Wu Ming, des histoires dans l’histoire. Et entre #Q et Q, il faut choisir son camp... Source : Humaginaire

    • Mauvais lien :
      http://www.humaginaire.net/post/Tous-dans-le-book-bloc-%3A-avec-le-roman-contre-la-th%C3%A9orie-du-comp

      Très intéressant

      Mariano Tomatis, magicien et historien de l’illusionnisme qui fait désormais partie de la Wu Ming Foundation, théorise les moyens de révéler le truc derrière un tour de magie, sans ruiner l’émerveillement, mais en l’amplifiant, au contraire. Voilà, pour nous, un bon canular médiatique, c’était ça : un numéro de magie qui tire profit de son propre dévoilement.

      #politique #littérature #alt-right #théorie_du_complot #Wu_Ming #Italie #États-Unis

    • Le collectif d’écrivains italiens Wu Ming examine les traces de l’un de leurs romans, Q, semées dans le délire QAnon. Et défend une pratique politique de l’art renversant, par des narrations autres, le simplisme des dominants, complotistes ou non.

      Leur nom est personne. À moins qu’il n’en ait même pas un, de nom. En mandarin, Wu Ming signifie « personne » ou « sans nom ». C’est pourtant sous ce pseudonyme qu’est connu le collectif d’écrivains italiens qui intervient aujourd’hui dans ces pages. Très célèbres en Italie et dans de nombreux pays du monde, un peu moins en France où leurs ouvrages sont, pour la plupart, traduits et publiés par les éditions Métailié, les Wu Ming livrent depuis plus de vingt ans une œuvre romanesque éminemment politique, à la fois sur le fond et sur la forme. Signé Luther Blissett – le nom du collectif qui, dans les années 1990, s’échinait notamment à semer la zone dans le système médiatique italien –, leur premier grand roman, Q (publié en français, aux Éditions du Seuil, en 2001, sous le titre L’Œil de Carafa), est vite apparu comme une des références des mouvements altermondialistes naissant.

      Vingt ans après, c’est ce livre, et les pratiques de guérilla de l’information des Wu Ming, qui transpirent en filigrane dans QAnon, la dernière théorie du complot en vogue chez les partisans de Donald Trump. L’occasion pour eux, à travers ce grand entretien, de venir détourner et brouiller à leur tour les récits simplistes des fascistes, et de mettre en avant la puissance d’une littérature susceptible de contrer les narrations des dominants comme celles de leurs épigones conspirationnistes.

      Quels recoupements voyez-vous entre votre roman Q et le délire trumpo-conspirationniste QAnon ? Comment les interprétez-vous ?

      Wu Ming . Devant le phénomène QAnon, chacun de nos lecteurs ne peut s’empêcher de penser que celui-ci a été inspiré de notre roman. Et beaucoup nous ont écrit pour nous demander ce que nous en pensions. Ces correspondants ressentaient de la frustration parce qu’à leurs yeux, le lien était évident, alors que les commentateurs dominants aux Etats-Unis se perdaient en conjectures, mais sans jamais mentionner ni notre roman ni le Luther Blissett Project.

      En dehors de la France, où il a été un authentique fiasco – ce qui a gêné la diffusion de notre travail pendant quelques années -, le roman a été un best-seller dans toute l’Europe. Aux Etats-Unis, il reste peu connu, ce qui explique pourquoi les médias américains ont mis du temps à trouver la piste.

      Non seulement les références au roman sont difficiles à évacuer – à partir de la plus évidente de toutes, c’est le même Q, avec les mêmes missives -, mais les ressemblances entre QAnon et le genre de canulars médiatiques que nous fomentions à l’époque de Luther Blissett sont évidentes. QAnon ressemble à une application distordue de notre « manuel de stratégie » des années 1990.

      Nous aussi, nous nous occupions des affaires liées à la pédophilie, aux viols rituels sataniques, de conspirations impliquant le Vatican, etc. Nous aussi, nous adoptions des tactiques et des techniques narratives caractéristiques des jeux de rôle et de réalité alternée (alternate reality games).

      Nous soupçonnons celui qui a lancé QAnon d’avoir voulu faire une farce ou mener une expérience au détriment de la droite états-unienne, comme une opération de guerre psychologique (psy-op), directement inspirée de notre travail. En peu de temps, pour différentes raisons – des raisons qui étaient certainement prévisibles -, le canular a acquis son existence propre : il est devenu un jeu de rôle fasciste dans lequel les joueurs les plus influents aiguillonnent les plus crédules des soutiens de Trump, et ensuite, tous poussent pour rendre l’ensemble toujours plus débridé, absurde, extrême, sidérant. Ainsi, ceux qui jouent à QAnon font d’une pierre deux coups : ils sèment leurs messages racistes et fascistes à tous vents, et dans le même temps, ils assomment les commentateurs des médias dominants. Ceux-là n’en reviennent vraiment pas : comment tant de gens peuvent croire à des foutaises pareilles, ça leur échappe.

      A un certain niveau, QAnon demeure un canular… Mais aux dépens de qui ? Ça n’est pas très clair. Qui tourne en dérision qui ? Quelle qu’elle soit, la portée critique et radicale que pouvait revêtir le canular au début est désormais morte et enterrée, ensevelie par le bruit blanc. Comment peut-on se payer la tête de gens qui exploiteront et transformeront n’importe quel « jeu », pourvu qu’il leur permette d’attaquer leurs ennemis ? Ce n’est pas intelligent de donner une corde à des personnes dont le but est de te pendre à n’importe quel prix.

      C’est à ce stade que nous nous sommes insérés dans l’affaire, en appuyant l’hypothèse selon laquelle il s’agirait d’un canular inspiré par notre propre roman Q.

      Cette sortie a au moins répandu un peu d’incertitude et de confusion sur les forums de droite. Elle a surtout offert aux commentateurs une nouvelle clé d’interprétation qui peut désamorcer la théorie du complot. Aux dernières nouvelles, la droite américaine est très embarrassée. Tant les secteurs les plus malins de l’alt-right que les milieux traditionnellement conservateurs disent que QAnon fait des dégâts. Le principal forum trumpiste sur Reddit a banni tous les contenus relatifs à la théorie du complot.

      Nous ne pouvons pas écarter l’hypothèse qu’un jour ou l’autre, QAnon sera revendiqué comme un canular. Même si cela arrive, il reste compliqué d’en prévoir toutes les conséquences. Et la situation demeure extrêmement dangereuse.

      Une chose est certaine : si un roman peut provoquer un tel tsunami, cela signifie que la littérature est encore importante.

      Pourriez-vous expliquer en quelques phrases qui était Luther Blissett, l’auteur de Q, et ce qu’était le Luther Blissett Project ?

      Wu Ming . Le Luther Blissett Project (LBP) est né au carrefour d’influences diverses : le « marxisme autonome » italien, le zapatisme, la tradition d’agit-prop de la gauche, les avant-gardes de Dada au Néoisme en passant par Fluxus et l’art postal (Mail Art), et les exemples d’agitation culturelle que nous avions trouvés dans le monumental numéro de la revue américaine Re:Search consacré aux canulars et intitulé « Pranks ! ».

      Tout ça était tenu ensemble par une théorie plutôt éclectique de la « mythopoiesis », ce qui signifie que nous voulions créer des mythes, des narrations communautaires qui stimulent l’imagination collective et la coopération.

      Le « mythe des mythes », c’était le pseudonyme collectif Luther Blissett que nous avions emprunté à un footballeur britannique. Des centaines de personnes l’ont adopté, elles ont partagé ce nom avec l’intention de créer, action après action, canular après canular, publication après publication, la réputation ouverte d’un guérillero culturel imaginaire.

      Sans cette intention mythopoétique, notre activité principale pendant les années du Luther Blissett Project – entre 1994 et 1999 – pourrait être rabaissée à la « fabrication de fake news ». Mais les fausses nouvelles n’étaient pas l’objectif ultime. Nos canulars avaient des objectifs précis. Par exemple, certains d’entre eux ont pu aider les campagnes de solidarité avec les victimes de répression judiciaire.

      Les canulars avaient surtout une dimension « éducative », pédagogique, destinée à accroître les capacités propres de chacun sur le mode Do It Yourself : depuis nos fausses nouvelles, nous faisions toujours nous-mêmes le parcours en sens inverse, révélant au grand public qu’il s’agissait de canulars, expliquant dans le détail quels réflexes culturels, quels points faibles du système médiatique nous avions utilisés. Mariano Tomatis, magicien et historien de l’illusionnisme qui fait désormais partie de la Wu Ming Foundation, théorise les moyens de révéler le truc derrière un tour de magie, sans ruiner l’émerveillement, mais en l’amplifiant, au contraire. Voilà, pour nous, un bon canular médiatique, c’était ça : un numéro de magie qui tire profit de son propre dévoilement.

      A la fin, chaque canular ajoutait quelque chose à la réputation mythique de Luther Blissett, et rendait le fait de s’appeler Luther Blissett toujours plus attrayant et stimulant. En adoptant ce nom passe-partout et multi-usages, on se sentait membre d’une communauté, on partageait un certain style, un certain imaginaire, même sans avoir jamais rencontré d’autres membres de la communauté.

      Aujourd’hui, fabriquer des fake news n’a jamais été aussi facile. Ce qui est toujours plus difficile, c’est de tenir cet équilibre, cet aspect éducatif, ce sens d’une intention commune, et la confiance en une pensée critique qui n’est pas l’ennemie de l’émerveillement, et vice versa.

      Quelles leçons avez-vous tirées de l’influence très grande qu’a eu votre roman Q dans la contestation altermondialiste ?

      Wu Ming . En 2009, dix ans après la première parution de Q en Italie, nous avons écrit un long texte autocritique, intitulé Spectres de Muntzer à l’aube. Dans ce texte, nous évoquions l’influence que le roman avait eu sur la génération de militants qui participèrent aux cycles de luttes entre la « Bataille de Seattle » en novembre 1999 et le G8 de Gênes en juillet 2001. Q a eu la chance d’être publié juste avant l’apogée de cette vague mondiale, et il est très vite devenu un livre de chevet pour une bonne partie du mouvement italien, et pas seulement. Le mot d’ordre « Omnia sunt communia ! » (« Tout est commun ») commença à apparaître sur les murs et sur les banderoles dans les cortèges.

      Dans notre texte, nous faisions essentiellement trois choses :

      Expliquer le tissu d’influences qui avait façonné notre imaginaire jusqu’à inspirer le projet et l’écriture de Q ; avec le recul, nous avions identifié une influence principale, celle du zapatisme.
      Reconstituer comment l’imaginaire représenté dans Q, lié surtout aux insurrections paysannes, aux libérations des villages et des cités de la mainmise du pouvoir princier, épiscopal et impérial, était rentré en résonance avec l’imaginaire du mouvement altermondialiste. Ce mouvement se dépeignait lui-même comme en lutte contre un empire, et agissait sur la base d’une allégorie de fond, celle du « Siège contre le château », c’est-à-dire le lieu où les puissants de la Terre – G8, Fonds monétaire international, Banque mondiale, Organisation mondiale du commerce, etc. – se réunissaient pour tenir leurs sommets. C’était un imaginaire du Bas Moyen Âge. Même les tactiques du black bloc, au fond, renvoient à d’antiques jacqueries. Mais l’allégorie était erronée : nous n’étions pas vraiment en train d’assiéger le pouvoir, parce que le pouvoir capitaliste n’était pas dans ces cérémonies. Nous étions en train d’agir sur le plan symbolique, mais en commettant l’erreur de prendre au pied de la lettre nos propres figures rhétoriques.
      Raconter notre travail d’agit-prop à l’intérieur du mouvement italien et international, sans masquer les erreurs que nous avons commises. En 2000-2001, galvanisés par le succès de Q, nous avions fait tout ce qui était possible pour renforcer l’allégorie du Siège : nous écrivions des textes aux accents moyenâgeux, nous réalisions des actions de propagande pour convaincre un maximum de gens d’aller à Gênes pour protester contre le G8. Et c’est ainsi qu’un mouvement réticulaire et polycentrique qui tirait sa force d’être partout à la fois canalisa toute sa propre énergie en un lieu unique et sur un seul rendez-vous. C’était exactement l’erreur des paysans révolutionnaires emmenés par Thomas Muntzer : mettre en jeu tout son destin dans une seule bataille, celle de Frankenhausen (en mai 1525, en Allemagne). A Gênes, nous sommes tombés dans le piège, nous avons été surpris par l’intensité de la répression, l’adversaire a réussi à nous balayer. Nous avons perdu exactement sur le plan symbolique et allégorique que nous avions stimulé. Et les conséquences ont été désastreuses.

      En Italie, la « capture » de l’imaginaire par les fascistes, l’affirmation d’un mouvement poujadiste comme le Mouvement 5 Etoiles (M5S), la formation récente du gouvernement le plus réactionnaire et raciste de toute l’histoire du pays, sont la conséquence de la défaite du mouvement altermondialiste. Une défaite à laquelle, à notre petite échelle, nous avons contribué. Ce mouvement a laissé un espace vide, et en politique, le vide n’existe jamais bien longtemps, il est vite rempli par quelque chose. Et celui qui l’a rempli, ça a été Beppe Grillo, le fondateur du M5S.

      De cet excès de confiance prométhéen dans la mythopoeisis, nous sommes repartis, avec de nouvelles réflexions, de nouvelles expérimentations. Et à travers ces expérimentations, la Wu Ming Foundation s’est développée.

      Votre pratique réflexive et collective de la littérature peut-elle aider à dépasser la sinistre ironie de l’Histoire qui voit les imaginaires de droite extrême, dont QAnon peut apparaître comme l’expression la plus pauvre et sordide, en supplanter d’autres ?

      Wu Ming. Nous sommes écrivains. Nos créations et nos histoires ne peuvent pas se substituer au mouvement réel. Elles ne peuvent pas non plus le diriger. En 2000-2001, notre erreur a justement été d’essayer de « donner la ligne » mythopoétique. Nous-mêmes, nous avions réduit la complexité et la richesse de notre travail blissettien pour rechercher la narration la plus « aérodynamique » et la plus aiguisée qui soit. En anglais, on utilise le verbe « to weaponize », transformer quelque chose en arme. Nous, nous avions weaponisé la mythopoiesis.

      Par la suite, nous avons réintroduit toute la complexité, éliminé les aspects guerriers ou prométhéens, et parié de nouveau sur la création de communautés, sur l’extension des réseaux de collaboration, sur la « biodiversité » des stratégies, sur le démontage de ce que nous appelons les « narrations toxiques ». Le démontage, ceci dit, n’est pas suffisant, il doit être accompagné de narrations autres, différentes, qui ne peuvent en aucun cas être weaponisées à leur tour.

      Nous avons continué d’écrire des romans – 54, Manituana, Altai (tous parus en France chez Métailié), L’Armée des somnambules (non traduit en français), et ces jours-ci, nous sommes en train de finir notre nouveau roman intitulé Proletkult -, mais nous avons flanqué ces romans de narrations plus étranges et moins classables que nous qualifions d’« objets narratifs non identifiés ». Ce sont des enquêtes – sur le territoire, sur la mémoire collective, sur l’environnement, sur l’influence du passé colonial italien dans le racisme aujourd’hui -, avec une documentation très dense mais écrites avec des techniques littéraires. Ils font partie de cette zone grise difficilement délimitable que les anglo-saxons appellent parfois « creative non-fiction ». Avec le temps, ces objets narratifs non identifiés commencent à rétroagir sur notre écriture de romanciers, ce qui a donné L’Invisible Ovunque (à paraître bientôt chez Métailié).

      De tout ce travail, de toutes ces discussions sur notre blog Giap, de la collaboration avec toujours plus de gens, est née la Wu Ming Foundation, un « collectif de collectifs », un ensemble d’expérimentations, de narrations multimédias, de projets coopératifs, de laboratoires, de séminaires. Il en sort en permanence de nouveaux collectifs, de nouveaux blogs. C’est un processus qui avait déjà commencé dans les années 2000, mais qui s’est accéléré ces dernières années.

      Aujourd’hui, la Wu Ming Foundation est plus étendue que ne l’était le Luther Blissett Project. Si quelque chose de bon et utilisable par les mouvements futurs doit sortir de notre travail, ce sera grâce à la Wu Ming Foundation.

      Entretien réalisé par Thomas Lemahieu

  • INFO FRANCEINFO. Près de huit Français sur 10 croient à au moins une « théorie du complot », selon une étude
    https://www.francetvinfo.fr/internet/securite-sur-internet/info-franceinfo-pres-de-huit-francais-sur-10-croient-a-au-moins-une-the

    Le sujet est au cœur de l’actualité politique du moment. Moins d’une semaine après qu’Emmanuel Macron a annoncé son intention de légiférer contre les « fake news » en période électorale, une étude inédite vient éclairer la sensibilité des Français à propos de ces fausses nouvelles ou rumeurs. Selon cette enquête de la Fondation Jean-Jaurès et du site Conspiracy Watch, « l’Observatoire du conspirationnisme », en lien avec l’Ifop et dévoilée par franceinfo, dimanche 7 janvier, 79% des Français croient à au moins une « théorie complotiste ». Dans le détail, ils sont 18% à croire à une seule théorie du complot, 14% à deux théories, 13% à trois, 9% à quatre et 25% à plus de cinq. De quoi s’agit-il exactement ?

    A la recherche d’une définition des « fake news », je demande « la théorie du complot ». Ca aussi, c’est un chouette concept mal défini.

    Tiens, c’est de la théorie du complot ou de l’information quand les chancelleries occidentales accusent la Syrie de collaborer avec Daech ? (alors que dans la réalité, c’est l’occidental Lafarge qui accepte de payer Daech pour que ses usines soient « protégées »).

    • et les libellés exacts

      • La CIA est impliquée dans l’assassinat du président John F Kennedy à Dallas
      • Le ministère de la santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins
      • Les Américains ne sont jamais allés sur la lune et la NASA a fabriqué des fausses preuves et de fausses images de l’atterrissage de la mission Apollo sur la lune
      • Le virus du sida a été créé en laboratoire et testé sur la population africaine avant de se répandre à travers le monde
      • Dieu a créé l’homme et la Terre il y a moins de 10 000 ans
      • Les groupes terroristes djihadistes comme Al-Qaïda ou Daech sont en réalité manipulés par les services secrets occidentaux
      • Il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école
      • La révolution française de 1789 et la révolution russe de 1917 n’auraient jamais eu lieu sans l’action décisive de sociétés secrètes tirant les ficelles dans l’ombre
      • Il existe un projet secret appelé le « Nouvel Ordre Mondial » et consistant à mettre en place une dictature oligarchique planétaire
      • Certaines traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes
      • Les Etats-Unis ont développé une puissante arme secrète capable de provoquer des tempêtes, des cyclones, des séismes et des tsunamis en n’importe quel endroit du monde

      https://jean-jaures.org/sites/default/files/redac/commun/productions/2018/0108/115158_-_rapport_02.01.2017.pdf

    • Sur le site de France Info :

      Sondage réalisé par questionnaire auto-administré en ligne du 19 au 20 décembre 2017, cette étude a été menée auprès d’un échantillon de 1 000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, complété par un sur-échantillon de 252 personnes de moins de 35 ans, qui ont été remises à leurs poids réel au sein de l’échantillon lors du traitement statistique des résultats. Au total, 1 252 personnes ont été interrogées. La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne interrogée) après stratification par région et catégorie d’agglomération.

      Un sur-échantillon de 252 personnes ? ? ?
      Qu’est ce que c’est ?

    • C’est une pratique consistant à modifier un peu la méthode des quotas. En effet, celle-ci consiste à
      – d’une part répartir la base de sondage entre les régions et les types d’agglo (stratification) en fixant a priori le nombre de personnes à interroger dans ces strates
      – puis sélectionner (dans chaque strate) les personnes interrogées selon les variables de quotas (sexe, âge, PCS comme indiqué) dans les mêmes proportions que dans la population de référence (pop. française de plus de 18 ans) ; il s’agit de quotas à plat, càd que les proportions ne sont plus respectées lorsqu’on croise deux variables, p. ex. sexe et âge.
      Ça, ce sont les quotas (avec stratification) et on détermine ainsi le nombre de répondants à récupérer dans chaque case. L’intérêt de la méthode est que l’échantillon est autopondéré : on a juste à calculer les pourcentages des réponses sans s’occuper de rien d’autre.

      À ce nombre vient s’ajouter ce sur-échantillon : le plan de sondage décide volontairement d’augmenter l’effectif de certaines cases. Du coup, ça complique (un peu…) les calculs puisqu’il faut pondérer les différentes cases pour obtenir des estimations pour l’ensemble de l’échantillon, mais ça permet d’avoir plus de précision dans les cases surreprésentées, càd de pouvoir présenter des résultats pas trop entachés d’incertitude pour ces mêmes cases.

      C’est une pratique assez courante des instituts de sondage (en général à la demande de leur client). Dans ce cas, la formulation de la méthodologie m’a fait un peu tiquer parce qu’on pouvait imaginer que le sur-échantillon s’était fait dans un deuxième temps, ce qui ne serait pas du tout de bonne pratique… Entretemps, j’ai eu confirmation que le plan de sondage était bien celui décrit, dès l’origine (en une fois, donc).

    • « Huit Français sur 10 complotistes » : pourquoi ce sondage est problématique
      https://www.marianne.net/societe/huit-francais-sur-10-complotistes-pourquoi-le-sondage-de-l-ifop-est-proble

      « Huit Français sur 10 complotistes » : pourquoi ce sondage est problématique

      Une étude de l’Ifop très relayée médiatiquement ce lundi 8 janvier avance que près de 80% des Français adhèrent au moins à une « théorie du complot ». Mais la méthodologie du sondage empêche de tirer une conclusion aussi définitive.

    • Lire aussi l’analyse de Lordon dans son dernier billet :

      Obsessions complotistes, obsessions anticomplotistes

      On comprend sans peine que Libération et Le Monde , mais parmi tant d’autres, se soient fait une joie de l’étude Fondation Jean-Jaurès-Ifop sur les tendances complotistes de la population. Les deux principales écuries à Décodeurs n’allaient tout de même pas laisser passer ce caviar d’une justification en quelque sorte ontologique. Ni la presse en général manquer une occasion de réaffirmer que le monopole de l’information vraie comme de la pensée juste lui appartient. On notera au passage comme est bien conçue cette « étude », qui accole les 75 % de la population manifestant une défiance envers les médias avec le reste de la benne à complotistes, l’idée étant de suggérer, comme il se doit, que douter des médias et battre la campagne conspirationniste, c’est tout un. À l’évidence, ce qu’on pourra maintenant appeler le « massif du pouvoir », attaqué de toutes parts, n’est plus capable, pour se maintenir dans son monopole de la direction générale, de trouver d’autre solution que… la disqualification de la population même : elle est économiquement illettrée, politiquement errante, et d’une crédulité vicieuse.

      On sait donc maintenant avec une certitude scientifique au moins égale à celle de l’institut Ifop que le massif du pouvoir a perdu tout moyen de comprendre ce qui lui arrive – état de stupidité qui fait pressentir les conditions dans lesquelles, incapable de la moindre rectification de trajectoire, il finira : mal (car il finira bien un jour). Il a notamment perdu les moyens de comprendre ce qui se joue avec l’inflammation conspirationniste – dont il reste à prouver, tous effets de loupe des réseaux sociaux mis à part, qu’elle a effectivement crû. C’est que Rudy Reichstadt et la Fondation Jean Jaurès se seraient sans doute empressés de comptabiliser comme complotistes les « satellites détraquant la météo » qui faisaient les beaux jours des comptoirs des années 60 – et les satellites étaient russes !

      Que la pensée publique erre dans le mouvement naturel de faire sens de ce qui lui arrive, c’est un fait dont la nouveauté historique demanderait à être beaucoup discutée. Que, par un effet paradoxal, l’ampleur des élucubrations ait crû à proportion de l’élévation du niveau général d’étude, c’est-à-dire du nombre des gens s’estimant autorisés à « avoir des idées » sur le cours du monde, et à les dire, maintenant même à les publier, c’est probablement une piste plus robuste. Que l’obstination des pouvoirs à confisquer la conduite des affaires publiques en en dissimulant à peu près tout des gouvernés, fouette la production populaire des conjectures, qui plus est dans un contexte d’illégitimité croissante des gouvernants, et avec nécessairement la croissance, là encore simplement proportionnelle, de sa part égarée, ce serait aussi une piste à creuser. Mais on comprend que ni Le Monde ni Libération n’en aient la moindre envie. Quant à la cabane de jardin de la rue de Solférino (la Fondation Jean Jaurès) il y a beau temps qu’elle a perdu le dernier outil qui lui permettrait de creuser quoi que ce soit.
      Frédéric Lordon

      https://seenthis.net/messages/657853#message658326
      https://seenthis.net/messages/658069

    • Les Français seraient-ils complotistes ? Oui, si on croit une étude de l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et l’observatoire Conspiracy Watch, publiée dimanche. Elle révèle que près de huit Français sur dix adhérent à au moins l’une des grandes « théories du complot ».
      Dessin de Deligne pour #Urtikan.net

      http://www.urtikan.net/dessin-du-jour/les-theories-du-complot-bien-implantees-en-france
      Même qui paraît qu’ Elvis Presley s’est retiré dans sa résidence secondaire de Charleroi. Il y coule des jours heureux, entièrement consacrés à l’absorption insouciante d’alcools forts et de frites bien grasses, alors qu’à Graceland, un sosie assure l’intérim.


      83 ans cette année, c’est y pas beau ?
      https://seenthis.net/messages/622155
      #The_King #théorie_du_complot #sosie

  • The History Of The Modern “Climate Change” Scam | The Deplorable Climate Science Blog

    https://realclimatescience.com/2017/11/the-history-of-the-modern-climate-change-scam

    merci @freakonometrics d’avoir signalé cet opus

    The History Of The Modern “Climate Change” Scam
    Posted on November 1, 2017 by tonyheller

    In January 1972, the National Science Foundation held a meeting at Brown University to discuss “climatic change” – when meant global cooling, which they said was of natural origin.

    #climat

  • Scientists predict ’mini ice age’ could hit UK by 2030
    https://news.sky.com/story/scientists-predict-mini-ice-age-could-hit-uk-by-2030-11186098

    A mini ice age that would freeze major rivers could hit Britain in less than two decades, according to research from universities in the UK and Russia.

    [...]

    Professor Zharkova claims 97% accuracy for the model which dovetails with previous mini ice ages, including the Maunder Minimum period from 1645 to 1715 when frost fairs were held on the frozen Thames.

    But she cautions that her mathematical research cannot be used as proof that there will be a mini ice age this time around, not least because of global warming.

    "I hope global warning will be overridden by this effect, giving humankind and the Earth 30 years to sort out our pollution," she said.

    #it_has_begun #climat #glace

  • Complotisme : des théories toujours réactionnaires
    https://mensuel.lutte-ouvriere.org/2017/10/28/complotisme-des-theories-toujours-reactionnaires_97961.html
    Lutte de classe n°187 - novembre 2017

    Les diverses et nombreuses « théories_du_complot » suscitent un certain intérêt dans les milieux populaires depuis des années. Ce phénomène pollue doublement les discussions politiques, tous les militants révolutionnaires l’ont constaté à un moment ou un autre. D’abord parce qu’il est de moins en moins rare, lorsque l’on discute politique avec des travailleurs ou des jeunes, qu’ils reprennent à leur compte des théories complotistes. Mais aussi, à l’inverse, parce que le complotisme est tellement commun aujourd’hui que, lorsque l’on défend l’idée que la société est gouvernée dans l’intérêt du grand capital, il arrive que l’on se fasse, à notre tour… traiter de complotistes.

    Sommaire :
    – Capitalisme et secret
    – Des théories toujours réactionnaires
    – Des modes de pensée qui se répandent
    – Des thèses qui ne proposent aucune solution
    – Militer pour la conscience

    Télécharger la revue au format PDF : ►https://mensuel.lutte-ouvriere.org/sites/default/files/ldc/files/ldc187.pdf
    Télécharger au format EPUB : ►https://mensuel.lutte-ouvriere.org/sites/default/files/ldc/files/ldc187.epub
    Télécharger au format MOBI : ►https://mensuel.lutte-ouvriere.org/sites/default/files/ldc/files/ldc187.mobi
    #complotisme #théorie_du_complot

  • Un long et très intéressant article sur le blog de Joshua Landis pour démonter la thèse «Assad a fabriqué ISIS»: Is Assad the Author of ISIS? Did Iran Blow Up Assef Shawkat? And Other Tall Tales
    http://www.joshualandis.com/blog/assad-author-isis-iran-blow-assef-sawkat-tall-tales-ehsani2

    As the events in Daraa unfolded, the President invited key figures from the town to see what can be done to calm the demonstrations. One such figure was cleric Sayasneh. One of the consistent demands of such meetings was the release of prisoners. It was no different when Douma joined the uprising. Foreign Embassies were also pushing the Syrian State to release what it called political prisoners. People like Zahran Alloush were sentenced to seven years in prison when he was arrested with a group of 40 people on the charge of promoting Wahhabi ideology and gun possession. They had not killed anyone or even fired a shot. Yet, they were sent to prisons like Sednaya and kept there beyond the end of their sentence on the whim of one of the security agencies. It was in this context when the residents of Douma demanded the release of prisoners from their districts. The Syrian leadership was under intense pressure to calm the crisis. The people of Douma promised to do their job at calming their own streets if some of those prisoners were released. Zahran and many others like him were released under this rationale. This is not too dissimilar to the way the American prisons in Iraq worked. Zarqawi, Baghdadi and Golani were all released from those prisons either when their terms ended or when the local populations demanded their release. Just like in Syrian prisons, the prisoners in American jails were also indoctrinated with jihadist ideology. Syria erred by releasing Alloush and Abboud who would go on to form Jeish al Islam and Ahrar just like the U.S. erred when it released Baghdadi who would go on to form ISIS.

    • Angry Arab revient lui aussi sur cette théorie, mais en réponse à un billet de Qifa Nabki : Elias Muhanna ("Qifanabki") on ISIS and the Syrian regime
      http://angryarab.blogspot.fr/2016/12/elias-muhanna-qifanabki-on-isis-and.html

      So Elias commented on the lousy (really trashy, journalistically speaking) series about ISIS and the Syrian regime in Daily Beast.
      https://qifanabki.com/2016/12/07/assad-and-isis
      This is not about politics but about methodology, journalistic standards and about the dominant political paradigm about Syria and beyond. Basically, in this piece, Eias reveals himself as fully March 14, while he used to be more careful in his analysis before. This piece reads like the talking points of March 14 really. But away from generalizations let us talk specifics (my responses to his words are in red):

      1) His opening sentence set the stage: "Gutman’s articles have been championed by opposition supporters and critiqued by regime loyalists." So here he tells readers that anyone who is critical of the piece is a regime supporters. Look at this demagogic method. So end of story. Let us go home. If you dare disagree with the non-expert Gutman (who research basically constituted spending long hours in cafes in Istanbul). There is really no need to continue when he says that, but I will continue.

      2) He then informs the readers this: "The most astute observers of the conflict have long recognized the alignment of certain interests between the regime and the most radical elements in the Islamist opposition." Here, you are to believe that if you are astute you have to agree with the premise of Gutman and Western media and government, otherwise you are not astute. No evidence is necessary.

      3) Look at this line (and notice that Elias, like all other cheerleaders of the armed Jihadi groups in Syria) still insist that there was this really secular/feminist/democratic spectrum of secular armed groups, and then the regime came and produced those Islamists and then, voila, the secular armed groups suddenly disappeared in order for Bashshar to claim that his enemies are not the real Voltaire Battalions but the various Islamist Jihadi battalions: "The rise of ISIS and Jabhat al-Nusra has been disastrous for the secular political opposition".

      4) Elias then proceeds to yet again complains that the fact that Gutman piece is short on data and research (unless sitting in cafes in Istanbul counts as solid research) is bad not from a journalistic standpoint but because it helps the opponents of his beloved Syrian rebels (former Voltaire battalions who were transformed by trickery by the regime to Jihadi battalions): "That’s unfortunate, because they have given regime apologists more ammunition for the claim that the Syrian uprising is nothing but a foreign conspiracy fueled by fake news and Gulf-funded think tanks." But I am not sure what he means by the side reference to Gulf-funded think tanks? Does he mean that those are valuable academic assets who should not be criticized or does he mean that their punditry should be respected and not maligned and ridiculed. Not sure here but he seems defensive about them.

      5) Here he produces his theory (same as Gutman theory and same as the various theories about the Jihadi rebels from DAY ONE): "When the Assad regime released many of its Islamist prisoners from Sednaya Prison in 2011 — including individuals like Zahran Alloush, Yahia al-Hamawi, Hassan Abboud, and others who would go on to positions of leadership in Ahrar al-Sham, Jaysh al-Islam, and ISIS — it did so in full knowledge that the Islamists spelled trouble for the nascent uprising." So the evidence marshaled by Elias is that since the regime released them from jail, it means it controls them and even controls them when they bomb the regime sites and when they kill regime supporters, etc. But here is what curious: if this is the evidence in itself, how come Elias never wrote that US is responsible for the Jihadi in Iraq, Pakistan, and Afghanistan as the US release scores of Jihadi fighters INCLUDING BAGHDADI HIMSELF? And does this argument not apply to Jordan, Saudi, Pakistani, Afghani, and Moroccan regime? The Jordanian regime is most culpable among them all as it started to manipulate Jihadis long before any of those regimes. So if the evidence is the release from jail, then it can’t be true in the case of Syrian regime and not true in the case of all those other regimes including the US government and its occupation authorities in the region.

      6) Then Elias produces another conspiracy theory more fascinating than the first one: "The intelligence services guessed correctly that the peaceful secular demonstrations would be overrun by violent former inmates". Here, what does overrun mean? I mean, if the rebels were mostly secular, why would the release of Jihadi “overrun” them? What would that happen if the majority are active in the Voltaire Battalions? Why did not the more popular (according to Elias and all other mainstream journalists) secular forces overrun the others?

      7) Then Elias proceeds to make a Lebanon analogy: "That group was widely seen as a tool of Syrian intelligence". Widely seen? It was only “widely seen” by the Hariri family and the rest of the Saudi-run March 14 Movement. There was never any evidence presented about that. The only evidence is that its leader once spent time in Syrian regime jail, just as Baghdadi once spent time in US military jails in Iraq. And many of those Jihadi groups are openly and blatantly opposed to the Syrian regime on sectarian grounds and in fact the regime fought against them in Lebanon during the Syrian political domination of Lebanon. But it gets worse:

      8) Elias then says: "Longtime Syria-watchers will recall that Hizbullah was adamantly opposed to the Lebanese Army’s assault on the camp". I consider myself “a long time Syria-watcher” — and an occasional bird-watcher — and I dont recall that. This is absolutely and totally untrue, and even Elias friends in March 14 would not mischaracterize the stance of Hizbullah as such. Hizbullah was NOT opposed to the assault on the camp: Nasrallah specifically said that entry into the camp “is the red line”. He meant that the civilian population of the camp should be spared and that the assault on Fath Al-Islam should have sparred the lives of civilians But unfortunatley, once the Lebanese Amy began the assault on the camp, Hizbullah never complained AS IT SHOULD HAVE. More than 45 Palestinian civilians were massacred by the Lebanese Army assault. I was and still am of the position that the Lebanese Army should not have assaulted the camp (I call on Elias to visit what is left of the camp to see for himself) in order to get rid of a small armed gang, especially that negotiations were going on. In fact, the lousy Syrian regime Army supported and helped and the lousy Lebanese regime Army in the assault of the camp. And unfortunately Hizbullhah provided intelligence and military support for the Army during the assault. So if my position against Army assault make me an accomplice with Fath Al-Islam, be my guest. But it was really incredible how Elias—desperate to find evidence of any kind—decided to distort the position of Hizbullah.

      9) Finally, Elias concludes with his last evidence, that the Syrian regime had “infiltrated” those groups: "given the regime’s successful infiltration of these groups". Wait. Infiltration of groups means control and creation of those groups? Do you remember after Sep. 11 when George Tenet testified before US Congress that CIA had infiltrated Al-Qa`idah? Syrian, Jordanian, Saudi, and other Arab and Western and Israeli intelligence services had all infiltrated those groups, but why do you go from here to decide that only the Syrian regime is guilty of infiltration? Are you that desperate to validate a lousy piece of journalism by Roy Gutman? Finally, here is what I find interesting: Gutman built up his case on coffee shop chatter by Syrians in Istanbul, but usually Westerners mock unsubstanitated conspiracy theories by Middle Easterners. Yet, only in the case of Syria are those conspiracy theories believed and peddled and only because they serve the propaganda interests of of Western governments.

      PS Do you notice that when people cite the lousy piece by Roy Gutman they always say: the award-winning Roy Gutman. I remember when people cited Judith Miller about WMDs of Iraq before 2003, they also always said: award-winning journalist, Judith Miller.

      PPS Elias Responds here.
      https://qifanabki.com/2016/12/07/assad-and-isis/comment-page-1/#comment-127286

    • Sinon, c’est la même #théorie_du_complot, explicitée cette fois par Michel Touma de l’Orient-Le Jour, reprise de manière extrêmement fainéante par Courrier international :
      http://www.courrierinternational.com/article/lettre-ouverte-du-liban-pourquoi-francois-fillon-tout-faux-su

      (alors qu’il y aurait beaucoup à dire sur le fait de baser une politique étrangère française sur la prétendue et forcément catastrophique « protection des Chrétiens d’Orient »)

  • Toulouse : conférence sur “confusionnisme et théories du complot”
    http://lahorde.samizdat.net/2016/09/15/toulouse-conference-sur-confusionnisme-et-theories-du-complot

    L’UAT (Union Antifasciste Toulousaine) organise une conférence samedi 17 septembre à 18h à la Chapelle (36, rue Danielle Casanova, métro Compans Caffareli). Le thème de cette conférence portera sur “CONFUSIONNISME ET THÉORIES DU COMPLOT”, animé par Yannis Youlountas. Complot sioniste, nouvel ordre mondial, 1%, chemtrails, juifs dominant la finance internationale, franc-maçons, reptiliens, prédestination extra-terrestre,… Nombreux sont [&hellip

    #Initiatives_antifas #confusionnisme #conspirationnisme #théorie_du_complot

  • La théorie du complot et les pompiers pyromanes (Libération)
    http://www.liberation.fr/debats/2016/06/22/la-theorie-du-complot-et-les-pompiers-pyromanes_1461296

    Dans le cadre de la lutte contre la radicalisation, le ministère de l’Education recommande au corps enseignant de prévenir et de sensibiliser les élèves contre les « théories complotistes ». Une approche précipitée et dogmatique. Une incitation à « penser droit » ?
    […]
    Nouvelle marotte du moment : la lutte contre le complotisme ! Organisée sans préparation ni sensibilisation des enseignants à une connaissance des théories du complot (infiniment plus complexes à comprendre qu’à dénoncer), elle repose sur une volonté contre-productive de normalisation des représentations. Au mieux, les élèves les plus malins ou les plus provocateurs sauront piéger les commissaires politiques de la rééducation mentale ; au pire, les contre-feux maladroitement allumés ne feront que transformer les convictions timides en brasier. Les outils offerts par le ministère de l’Education nationale sont indigents, et ne sauraient remplacer une formation en histoire des idées et philosophie politique.
    […]
    La France n’a pas besoin de transformer ses enseignants en agents de contre-propagande, mais ses dirigeants auraient intérêt à comprendre et à soutenir un enseignement accru des sciences humaines à l’école.

    #éducation #théorie_du_complot #radicalisation #EMC #Sciences_humaines #enseignement

  • Le thème de la catastrophe imminente, sa date, ses causes etc. est de plus en plus abordé, probablement parce qu’en effet, elle se rapproche. Il existe même maintenant une nouvelle discipline qui lui est consacrée, la Collapsologie, issue d’une réflexion et d’un livre publié par Pablo Servigne et Raphaël Stevens :
    http://www.collapsologie.fr

    Bibliographie (la plupart sont déjà sur seenthis, mais je compile) :

    Pourquoi certaines sociétés prennent-elles des décisions catastrophiques ?
    Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, 2005
    https://collectiflieuxcommuns.fr/829-pourquoi-certaines-societes?lang=fr

    Hervé Kempf : « Ce que nous vivons n’est pas la crise, mais la mutation de sortie du capitalisme. »
    Article 11, le 13 janvier 2009
    http://www.article11.info/?Herve-Kempf-Ce-que-nous-vivons-n

    4000 ans de Fukushima (1)
    François Ruffin, Fakir, avril - mai 2011
    http://www.fakirpresse.info/4000-ans-de-Fukushima-partie-I.html

    4000 ans de Fukushima (2)
    François Ruffin, Fakir, avril - mai 2011
    http://www.fakirpresse.info/4000-ans-de-Fukushima-partie-II.html

    Richard Wilkinson : Comment les inégalités économiques nuisent aux sociétés
    TED Talk, Juillet 2011
    http://www.ted.com/talks/richard_wilkinson?language=fr

    “La croissance mondiale va s’arrêter”
    Stéphane Foucart et Hervé Kempf, Le Monde, le 25 février 2012
    http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/05/25/la-croissance-mondiale-va-s-arreter_1707352_3244.html

    Le Club de Rome confirme la date de la catastrophe : 2030
    Jean Paul Baquiast, Europe Solidaire, le 8 avril 2012
    http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=879

    Dennis Meadows : « Nous n’avons pas mis fin à la croissance, la nature va s’en charger »
    Terra Eco, le 29 mai 2012
    http://www.terraeco.net/Dennis-Meadows-Nous-n-avons-pas,44114.html

    « Le scénario de l’effondrement l’emporte »
    Laure Noualhat, Libération, le 15 juin 2012
    http://www.liberation.fr/futurs/2012/06/15/le-scenario-de-l-effondrement-l-emporte_826664

    L’homme, cet animal suicidaire peint par Jared Diamond
    Par Frédéric Joignot, Le Monde, le 27 septembre 2012
    http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/09/27/l-homme-animal-suicidaire_1766966_3246.html

    La fin du monde : la faute à qui ?
    Dror Warschawski, Le Courrier (Genève), le 6 mai 2014
    http://www.lecourrier.ch/120627/la_fin_du_monde_la_faute_a_qui

    Ils avaient raison : nous sommes proches de l’effondrement !
    Jean-François Goulon, Médiapart, le 2 septembre 2014
    https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-goulon/blog/020914/ils-avaient-raison-nous-sommes-proches-de-l-effondrement

    « Tout va s’effondrer. Alors... préparons la suite »
    Pablo Servigne, Reporterre, le 7 mai 2015
    https://www.reporterre.net/Tout-va-s-effondrer-Alors-preparons-la-suite

    Limites et frontières : là où finira notre civilisation
    Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Basta, le 13 octobre 2015
    http://www.bastamag.net/La-finitude-de-notre-civilisation-entre-limites-et-frontieres

    « L’égalité c’est la santé » (et l’amour aussi...)
    Baptiste Lefevre, interview de Richard Wilkinson, Fakir, juin 2014 - édité en livre en février 2016
    http://www.fakirpresse.info/l-egalite-c-est-la-sante-et-l-amour-aussi

    Pablo Servigne : « Les plus individualistes crèveront les premiers »
    Terra Eco, le 19 février 2016
    http://www.terraeco.net/Pablo-Servigne-Les-plus,64497.html

    L’effondrement de notre civilisation industrielle
    Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Acropolis, le 20 mars 2016
    http://www.revue-acropolis.fr/testimonial/pablo-servigne-et-raphael-stevens

    « Nous sommes en train de vivre une mosaïque d’effondrements » : la fin annoncée de la civilisation industrielle
    Ivan du Roy, Basta, le 8 juin 2015
    http://www.bastamag.net/L-effondrement-qui-vient

    Les « solutions » sont nécessaires, mais elles n’empêcheront pas l’effondrement
    Pablo Servigne, Reporterre, le 13 juin 2016
    https://www.reporterre.net/Les-solutions-sont-necessaires-mais-elles-n-empecheront-pas-l-effondreme

    #effondrement #collapsologie #catastrophe
    #recension