►https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2025/09/14/entre-castres-et-toulouse-les-vies-englouties-de-l-a69-habitants-evacues-mai
C’était une belle maison. Dissimulée derrière une rangée d’arbres, 350 mètres carrés sur deux niveaux, pas un voisin à l’horizon. Certes, la façade donnait quasiment sur la nationale 126, mais la vie se déroulait à l’abri de la route, de l’autre côté, du côté de l’immense véranda, du jardin de 9 000 mètres carrés et de la vue sur le clocher de Bourg-Saint-Bernard, au loin, sur les hauteurs. Jean-Noël Gilabert et sa compagne sont arrivés en 2003 à La Bordé du Pin, lieu-dit situé à Montcabrier, à mi-chemin entre Castres et Toulouse. « C’était une zone paradisiaque, se souvient-il, la belle campagne, la petite vallée. Les lobbys l’ont anéantie. »
Un matin de 2020, la belle maison avec jardin est devenue une belle maison avec autoroute dans le jardin. Un courrier est arrivé à la mairie de Montcabrier où il était adjoint, et Jean-Noël Gilabert a découvert que la future A69 entre Verfeil, près de Toulouse, et Castres allait passer là, à 25 mètres de sa véranda, d’où il ne verrait plus le clocher puisqu’un mur antibruit de 5 mètres de haut serait érigé.
« Je suis passé par toutes les phases du deuil. » La colère, le déni, la prise de conscience, puis le combat, pour négocier l’expropriation avec Atosca, concessionnaire de l’autoroute controversée, et déménager à 30 kilomètres de là. « C’est un arrachement, vous comprenez bien. Vous mettez un coup de gomme sur vingt ans de votre vie, parce que des gens l’ont décidé. »
En partant, cet artiste âgé de 75 ans a repensé aux premiers pas de son fils Florentin, né dans cette maison, aux sculptures façonnées dans l’atelier, aux amis de passage, aux moments heureux. « Beaucoup d’amour, beaucoup de vie. » Les 350 mètres carrés sont vides. Le jardin s’est transformé en jungle, les herbes folles envahissent la véranda, le vieux panier de basket de Florentin gît au sol. La belle maison est désormais une épave.
Ruban de sable et de cailloux
Elles sont encore quelques poignées, de part et d’autre de l’ébauche de l’A69. Tous les 2 ou 3 kilomètres, le long de la vallée verdoyante et de la mosaïque de champs que dominent les villages perchés sur les coteaux, apparaît une épave échouée au bord de ce qui n’est encore qu’un interminable ruban de sable et de cailloux. Des bicoques, de jolies demeures, des fermes, parfois un hameau à l’abandon. Portes condamnées, fenêtres murées, piscines à sec.
Les feuilles mortes s’amoncellent, les cadavres de bouteilles aussi, les lieux ont parfois été vandalisés, les façades taguées, les vitres brisées, l’intérieur squatté. Des maisons-fantômes dans un paysage de carte postale : le contraste est saisissant, presque irréel, mélancolique à souhait.
Le chantier de cette #autoroute vouée à supplanter la vieille nationale 126 et censée désenclaver le sud du Tarn a débuté en 2023. La contestation est vive, manifestations houleuses et recours judiciaires se sont multipliés. La justice avait suspendu les travaux en février, elle a autorisé provisoirement leur reprise en mai, une décision définitive est attendue en novembre, et les partisans du projet espèrent désormais une mise en service fin 2026.
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Sur l’ensemble du parcours, l’ouvrage est sorti de terre et on a évacué les habitants comme on le ferait dans une vallée sur le point d’être inondée par un lac artificiel. Ce sera du bitume, mais le résultat est le même : l’A69 engloutit peu à peu la vallée du Girou et tant d’histoires avec.
« Il y a des représailles »
Engloutie, la maison familiale de Colette Arnaud, au lieu-dit La Boulbène, à Teulat. Deux planches clouées barrent la porte d’entrée. La bâtisse se trouvait à 80 mètres de la nationale, l’A69 est venue se glisser dans cet espace. « Il a fallu que j’aille ailleurs, je ne voulais pas garder cette maison au bord de l’autoroute, dit Colette Arnaud. Cinq générations se sont succédé ici, je suis née à La Boulbène, c’est un crève-cœur, mais que voulez-vous. » Le lieu sert désormais de parking aux ouvriers de NGE, l’entreprise qui construit l’autoroute.
Engloutie, « la ferme du bonheur » de Rémi Niel, au lieu-dit La Crémade, à Saïx. Cet agriculteur octogénaire ne veut plus s’exprimer publiquement : « Il y a des représailles contre ceux qui sont contre l’autoroute. » Mais, dans une vidéo publiée en avril par Le Parisien, on le voit déambuler au milieu des vestiges de son imposant corps de ferme happé par le chantier.
« Ça fait mal, dit le vieil homme. Mon père doit se retourner dans sa tombe. » Il avait acheté le lieu en 1952. Soixante-dix ans plus tard, on a donné à Rémi Niel et à son épouse quelques mois pour partir, c’était en février 2022. « Au mois de mars suivant, on devait fêter nos 50 ans de mariage. On n’a rien fait. »
Au téléphone, Jean-Noël Gilabert enrage. « Dans cette histoire, l’aspect humain a été complètement délaissé. » Le sort des grenouilles rieuses, des tritons palmés et des platanes centenaires a davantage ému que celui des habitants « sacrifiés », c’est son mot, au nom de l’autoroute. Quelque 820 procédures d’expropriation – totale (une propriété entière) ou partielle (un bout de terrain) – ont été menées pour les besoins du chantier. C’est la règle du jeu de ces infrastructures géantes, il fallait bien que ça tombe sur quelqu’un. Pas de chance, c’est tombé sur eux.
« Et mon trampoline ? »
C’est tombé sur Alexandra Dupont. La maison qu’elle louait, à Verfeil, n’est pas devenue une épave, mais un trou. Elle se trouvait au kilomètre 0 de l’A69, elle a été rasée. Alexandra, 45 ans, est la dernière résistante à avoir été délogée, après onze ans passés là et plusieurs mois d’un éprouvant bras de fer avec Atosca, qui a failli mal tourner : une nuit, de mystérieux individus ont mis le feu aux arbres entourant sa maison transformée en ZAD.
Elle habite désormais à 60 kilomètres de là – « Ils ont bousillé ma vie, je ne pouvais pas rester à côté de la maison » – et sanglote beaucoup au bout du fil. « Je demandais juste qu’on me reloge correctement pour pouvoir me reconstruire et on m’a foutue dans un HLM où je ne peux pas me projeter. » Adieu la maison de 360 mètres carrés entourée d’arbres, direction un appartement de 70 mètres carrés « refait à neuf qui a moisi direct ».
Le #projet d’autoroute #A69 entre #Toulouse et #Castres
Alexandra a pu sauver ses chiens et ses chats, mais a dû se séparer du bouc et de la trentaine de poules qui faisaient le bonheur de son fils de 4 ans. « On ramassait les œufs tous les jours, on passait des heures dans le jardin. Il me demande encore : “Et mon trampoline ? Et ma cage à écureuils ? Et mon vélo ?” »
Tout ne rentrait pas dans l’appartement, alors il a fallu louer un box et, ce qui n’entrait pas dans le box, il a fallu le laisser dans la maison. « J’ai laissé la moitié de mes trucs là-bas, des jouets de mon gosse. Ils les ont enterrés une heure après notre départ avec les tractopelles. Voilà, on balaie une vie comme ça. » Un morceau de brouette en plastique vert et bleu repose encore près du cratère où se trouvait la maison.
« Elle est là, à 50 mètres »
Comme celle d’Alexandra, il a fallu raser une quarantaine de propriétés, au fil des 53 kilomètres du tracé, pour que l’autoroute puisse passer. De celle où Jérôme Peron, 90 ans, a vécu entre 1971 et 2024 à Saint-Germain-des-Prés (#Tarn), il ne reste que l’établi et les clapiers à lapins. « Chaque hiver, on tuait le cochon avec les villageois. Et le garage servait de distillerie clandestine », se remémore Philippe, son fils, qui habite, lui, dans une zone séparée du reste du village par l’autoroute.
Il revoit encore son père en larmes le jour où le chantier s’est attaqué aux arbres qu’il avait plantés. Voilà Jérôme Peron parti à 15 kilomètres, à Revel. Il n’aime pas trop. « Ça fend le cœur, dit son fils. J’aurais préféré que l’autoroute passe sur ma propre maison. »
Pour les voisins immédiats de l’autoroute, c’était la peste ou le choléra : il y a ceux qui ont été contraints de partir et ceux qui n’ont eu d’autre choix que de rester, avec l’autoroute sous leurs fenêtres. Par endroits, ses concepteurs semblent l’avoir fait entrer au chausse-pied pour éviter d’empiéter chez les gens et d’avoir à les indemniser.
Les habitants se retrouvent alors dans la pire configuration. Tout juste hors de l’emprise de l’autoroute, donc non éligibles à l’expropriation, trop proches pour que la vie ne devienne pas infernale. Voilà les grands perdants de cette affaire. Ils vont devenir ces propriétaires que l’on plaint quand, à 130 à l’heure, on passe au ras de ce qui devait être une maison agréable à vivre, avant.