• L’envers des friches culturelles | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/231218/l-envers-des-friches-culturelles

    Terrains vagues, bâtiments désaffectés, rails à l’abandon… Un peu partout en France, ces espaces qui faisaient auparavant l’objet d’occupations illégales sont convertis en lieux culturels par une poignée d’entrepreneurs ambitieux. Ces sites, souvent éphémères, se présentent comme « engagés » et « créatifs » et participant à la revalorisation de quartiers dépréciés. Mais cette « valorisation » semble avant tout financière. Une enquête parue dans le numéro 11 du Crieur, toujours en librairie.

    • C’est que Ground Control s’inscrit plus largement dans une politique foncière en pleine expansion au sein de la SNCF  : l’urbanisme transitoire. «  Cette démarche dite d’“urbanisme temporaire” ou transitoire est un levier essentiel de valorisation, avance Fadia Karam, directrice du développement de SNCF Immobilier. Cela permet d’intensifier l’usage de nos sites parfois vides et d’éluder des coûts de gardiennage, d’entretien et de sécurité, en limitant la détérioration et l’obsolescence de notre patrimoine. En dotant nos sites de nouveaux usages, nous développons la valeur de nos actifs.  »

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      La stratégie d’urbanisme transitoire du groupe ferroviaire prend naissance en 2013, quand une galerie de street art propose à ICF Habitat, filiale logement de la SNCF, d’investir provisoirement une de ses tours de logement destinée à la démolition. L’initiative, baptisée Tour Paris 13, est une telle réussite – trente mille visiteurs en un mois – que la SNCF entrevoit rapidement dans ce site culturel éphémère un formidable outil de communication sur la future HLM qui s’érigera en lieu et place de la tour. Et, par ricochet, d’augmentation de l’attractivité de ce quartier résidentiel grâce aux artistes graff les plus célèbres de la scène mondiale venus s’approprier l’immeuble en friche.

      Rapidement surnommée la «  cathédrale du street art  », la tour a été l’objet d’une grande attention médiatique, à l’image de Télérama, qui ira jusqu’à suivre en direct, avec trois caméras, la destruction du bâtiment en 2014. Trois ans plus tard, le même journal publiait un article élogieux sur le nouvel «  immeuble HLM à l’architecture délirante  » situé dans l’«  eldorado parisien du street art  ». Une opération de communication bénéficiant à la fois à l’acteur privé – la galerie Itinerrance – et à la SNCF, qui a pu aisément vendre ses logements flambant neufs à un prix lucratif.

      En 2015, deux ans après Tour Paris 13, l’occupation temporaire du dépôt de train de la Chapelle par Ground Control est appréhendée par SNCF Immobilier comme un projet pilote en vue de mieux formaliser sa démarche d’urbanisme transitoire. Après cette expérience concluante de friche culturelle éphémère, la filiale lance en fin d’année un appel à manifestation d’intérêt afin que seize de ses espaces désaffectés soient reconvertis provisoirement en «  sites artistiques temporaires  ».

      En réinvestissant une deuxième fois le dépôt de la Chapelle en 2016, puis la Halle Charolais de la gare de Lyon, Denis Legat devient, avec son concept Ground Control, le fer de lance de l’urbanisme transitoire prôné par la société nationale des chemins de fer. Au plus grand bonheur de Marie Jorio, cadre développement au sein de SNCF Immobilier qui, à propos du site de la Chapelle, déclare sans ambages  : «  Avec Ground Control, nous avons fait exister cette adresse plus rapidement et avons créé de l’attractivité  : les opérateurs ont envie d’y aller et d’innover !  »

      Aux yeux de la SNCF, la friche culturelle Ground Control a en effet servi d’outil marketing pour mieux promouvoir l’aménagement urbain qui prévoit la construction de cinq cents logements dans ce coin morne du XVIIIe arrondissement. Quant aux visiteurs, ils ont été les cobayes de la future identité urbaine de ce quartier dévitalisé, Ground Control constituant un showroom hype au service du complexe immobilier en devenir. «  L’ADN ferroviaire du site du dépôt Chapelle est ressorti très fortement dans l’appétence et le succès du concept, révèle ainsi SNCF Immobilier. Le projet urbain en cours de définition fera revivre cet ADN et cette identité ferroviaire très forte qui constituent un actif immatériel et un capital fort.  »

      Le recours aux occupations temporaires pour accroître la valeur financière d’un projet immobilier et préfigurer ses futurs usages est de plus en plus systématique. En janvier 2018, l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Île-de-France avait recensé pas moins de soixante-dix-sept projets d’urbanisme transitoire en région francilienne depuis 2012 – dont plus de la moitié sont en cours. Quatre cinquièmes des propriétaires des sites sont des acteurs publics ( collectivités locales, établissements publics d’aménagement, SNCF, bailleurs sociaux ) et les occupations à dimension culturelle sont largement prédominantes.

      Les pouvoirs publics locaux ont par ailleurs décidé d’accompagner pleinement cette dynamique d’optimisation foncière. Le conseil municipal de Paris et le conseil métropolitain du Grand Paris ont tous deux récemment adopté le vœu qu’à l’avenir, tout projet d’aménagement urbain soit précédé d’une opération d’urbanisme transitoire. De plus, sur la quarantaine de projets d’urbanisme temporaire actuels, vingt-sept sont soutenus par la région Île-de-France dans le cadre de son appel à manifestations d’intérêt sur l’urbanisme transitoire lancé en 2016. Une enveloppe qui s’élève à 3,3 millions d’euros.

      Là encore, malgré les incantations à l’«  innovation urbaine  » et à la «  transition écologique  » de cet appel à projets, c’est avant tout l’argument économique qui fait mouche. «  Il faut en moyenne douze ans pour qu’une ZAC [ zone d’aménagement concerté ] sorte de terre, avançait l’an dernier Chantal Jouanno, alors vice-présidente de la région. Durant ce laps de temps, les immeubles ne servent à personne, peuvent être squattés et perdre leur valeur.  » La nature a horreur du vide. Les édiles parisiens également.
      Espace public, bénéfice privé

      Cultplace et La Lune rousse ne se contentent pas d’accaparer des friches. L’ensemble de leurs sites éphémères et établissements présentent en effet la particularité d’être des espaces hybrides, à la fois publics et privatisables, culturels et commerciaux. Des logiques tout autant artistico-festives que marchandes, qui ont permis aux entrepreneurs culturels de s’approprier une dénomination en vogue  : celle de «  tiers-lieu ».

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      Conceptualisé par le sociologue américain Ray Oldenburg dans un ouvrage intitulé The Great Good Place ( 1989 ), le tiers-lieu désigne à l’origine les espaces de sociabilité situés en dehors du domicile et du travail, comme les cafés ou les parcs publics. Cette expression aux contours flous a été employée afin de qualifier les premiers fablabs, les hackerspaces et autres jardins urbains partagés. Mais au grand dam des tenants de l’éthique open source et de l’esprit collectif de la débrouille, le terme de tiers-lieu s’est progressivement dénaturé jusqu’à qualifier de facto tout espace hébergeant des activités pluridisciplinaires, gratuites comme lucratives.

      «  Je vois nos sites comme des écrins pour l’initiative, pour l’émergence d’envies, s’enflamme ainsi Renaud Barillet. Mais la réalité économique d’un tiers-lieu comme la friche 88 Ménilmontant fait qu’on a besoin de clients. Ce que l’on fabrique, ce sont des initiatives privées mais qui peuvent avoir une quote-part d’intérêt général. »

      Loïc Lorenzini, adjoint au maire du XVIIIe arrondissement chargé des entreprises culturelles, porte néanmoins un autre regard sur l’émergence de ces tiers-lieux. « Ground Control au dépôt de la Chapelle, cela n’a pas été évident avec eux au début, se souvient l’élu. Il y avait un service d’ordre avec des vigiles à l’entrée du lieu, ce qui n’a pas vraiment plu aux habitants du quartier.  »

      Sa circonscription héberge actuellement deux sites artistiques temporaires de la SNCF  : L’Aérosol – un hangar de fret reconverti en espace dédié au graffiti – et La Station-gare des mines – ancienne gare à charbon devenue salle de concert. Ces deux occupations de sites ferroviaires en friche préfigurent d’importants projets d’aménagement urbain comportant des logements, des bureaux ou encore l’Arena 2, une salle omnisports qui devrait être inaugurée en vue des Jeux olympiques de 2024.

      «  Ces entreprises culturelles sont venues bousculer la vision classique de la culture, c’est-à-dire une vision subventionnée, avance Loïc Lorenzini. L’enjeu avec ces tiers-lieux, c’est qu’ils ne deviennent pas le cache-sexe de projets privés urbanistiques. Notre rôle est de rappeler que dans un arrondissement populaire comme le XVIIIe, il y a des enjeux locaux forts, telle la gentrification.  »

    • Dernier avatar en date des tiers-lieux culturels qui foisonnent dans la capitale, La Recyclerie se présente comme «  une start-up innovante qui réinvente le concept du tiers-lieu ( ni la maison ni le travail ) et fédère un large public sur le thème de l’écoresponsabilité  ». Inauguré en 2014, cet établissement, composé d’un café-cantine, d’un atelier de réparation et d’une mini-ferme urbaine, est implanté au sein d’une station de train désaffectée de la Petite Ceinture, la gare Ornano, au nord du XVIIIe arrondissement.

      Les quais de la gare désaffectée du boulevard Ornano sur la ligne de Petite Ceinture. Les quais de la gare désaffectée du boulevard Ornano sur la ligne de Petite Ceinture.

      Un emplacement loin d’être anodin  : la station à l’abandon se situe en effet porte de Clignancourt, à deux pas des échoppes discount des puces de Saint-Ouen, de la préfecture de police chargée des demandes d’asile de la capitale et d’un bidonville de Roms installé en contrebas de l’ancienne voie ferrée. Un carrefour où vendeurs à la sauvette, chiffonniers et migrants tentent de survivre par l’économie informelle.

      Malgré le fait qu’un tiers-lieu culturel ne soit pas de prime abord le projet urbain le plus pertinent en termes de besoins sociaux dans ce quartier populaire, «  le maire de l’époque, Daniel Vaillant, a personnellement appuyé notre dossier, dévoile Marion Bocahut, présentée comme cheffe de projet écoculturel du lieu. La mairie du XVIIIe n’avait pas les moyens financiers d’acheter la gare Ornano, nous avons donc racheté l’intérieur du bâtiment  ».

      La Recyclerie appartient à Sinny & Ooko, une société «  créatrice de tiers-lieux et d’événements  » dirigée par Stéphane Vatinel. Figure du milieu de la nuit, connu pour avoir fondé en 1992 le Glaz’art, un club électro emblématique installé dans un ancien dépôt de bus, l’entrepreneur a repris de 2003 à 2008 les rênes du Divan du monde, salle de spectacle historique de Pigalle.

      Par l’intermédiaire de son entreprise, ce quinquagénaire hyperactif est aujourd’hui l’exploitant de La Machine du Moulin rouge, l’incontournable discothèque techno du nord de la capitale, et du Pavillon des canaux, une bâtisse abandonnée sur les bords du bassin de la Villette réhabilitée en coffice – mi-café, mi-espace de travail.

      Quand il rachète la gare Ornano pour installer son tiers-lieu empreint «  des valeurs collaboratives et du Do It Yoursef  », Stéphane Vatinel fait appel à son ami Olivier Laffon, qui s’investit financièrement dans l’opération. Cet ancien magnat de l’immobilier devenu millionnaire a été le promoteur de mégacentres commerciaux, à l’instar de Bercy Village, Vélizy 2 ou Plan de campagne dans les Bouches-du-Rhône. Mais avec sa holding C Développement, Olivier Laffon s’est reconverti dans l’entreprenariat social.

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      Sa réalisation la plus célèbre demeure le Comptoir général, un ancien entrepôt au bord du canal Saint-Martin reconverti en 2009 en bar et «  espace événementiel écosolidaire  » à l’ambiance exotique. Devenu une référence quasi caricaturale du «  Paris branché  », le Comptoir général a fait appel jusqu’en 2013 aux services de Sinny & Ooko afin de développer et d’animer sa programmation. Une alliance pérenne entre les deux hommes d’affaires puisque C Développement avait précédemment investi dans le rachat du Divan du monde et dans La Machine du Moulin rouge, établissements gérés par Stéphane Vatinel…

      Pour les événements écoculturels de La Recyclerie, Sinny & Ooko a fait appel à un partenaire des plus édifiants  : la fondation Veolia. L’entreprise du CAC 40, connue pour être le géant mondial de la privatisation de l’eau, finance en effet en grande partie la programmation du lieu et est partenaire de son cycle de conférences sur l’économie circulaire. La bibliothèque de La Recyclerie a de surcroît été ouverte avec des livres offerts par la multinationale. «  Veolia nous accompagne aussi dans notre développement, notamment avec Scale up ( “changement d’échelle” ), un programme de l’Essec Business School qui nous a permis de savoir comment dupliquer un lieu comme La Recyclerie  », détaille Marion Bocahut.

      Le concept de La Recyclerie a effectivement depuis peu changé d’échelle. Sinny & Ooko a inauguré en août dernier un nouveau tiers-lieu écoculturel baptisé la Cité fertile. Ici, comme pour Ground Control, SNCF Immobilier a fait signer à Sinny & Ooko, à l’aune de son appel à projets sur l’urbanisme transitoire, une convention d’occupation de trois ans de son ancienne gare de fret basée à Pantin. « Nous sommes là pour opérer une transition entre une gare de marchandises et le futur écoquartier de la ville de Pantin  », assume Clémence Vazard, cheffe du projet de la Cité fertile.

      L’écoquartier prévoit mille cinq cents logements et près de cent mille mètres carrés de bureaux et de locaux commerciaux. Une opération foncière des plus rentables pour SNCF Immobilier et les promoteurs. Surnommée la «  Brooklyn parisienne  », Pantin constitue depuis peu un eldorado de la spéculation immobilière  : l’ancienne cité industrielle a vu flamber de 15 % en cinq ans le prix du mètre carré, un record parmi les villes de la petite couronne parisienne.

      En attendant, sur près d’un hectare, la Cité fertile veut «  explorer et imaginer la ville de demain  » en attirant un million de curieux par an avec ses ateliers, ses conférences et sa cantine approvisionnée en circuits courts. Clémence Vazard explique que l’équipe a consulté la municipalité de Pantin afin d’«  identifier les acteurs locaux et demander leurs contacts  ». Parmi la cinquantaine de personnes salariées sur le site, une seule pourtant se consacre à cette ouverture sur les Pantinois. «  En tout cas, si on a un partenariat comme Veolia qui peut se présenter, ce serait le meilleur pour nous  », souligne la cheffe de projet. Avant de préciser  : «  Sinny & Ooko possède l’agrément Entreprise solidaire d’utilité sociale ( Esus ), en aucun cas nous ne faisons du greenwashing.  »

      L’originalité de cette friche éphémère réside cependant ailleurs. La Cité fertile héberge en effet depuis septembre le « campus des tiers-lieux », école de formation et incubateur d’entreprises dont le but est de développer les tiers-lieux culturels en tant que modèles économiques d’avenir. «  Depuis l’an dernier, Sinny & Ooko est certifié comme organisme de formation. Nous proposons un module pour apprendre à être responsable de tiers-lieu culturel, détaille Clémence Vazard. Nous avons déjà formé une soixantaine de personnes, dont certaines ont récemment monté leur propre tiers-lieu à Montreuil – la Maison Montreau – ou à Niamey, au Niger – L’Oasis, un espace de coworking parrainé par Veolia.  »

      Selon les formateurs Sinny & Ooko, le tiers-lieu culturel est un modèle démultipliable à souhait, telle une unité standardisée qui se résume, selon sa plaquette de présentation, à un «  HCR [ hôtel café restaurant ] à portée culturelle  », où une activité économique « socle  » de bar-restauration permet de financer une programmation qui fait vivre le lieu.
      Friche partout, créativité nulle part

      En moins de cinq ans, Cultplace, La Lune rousse et Sinny & Ooko ont édifié un véritable petit empire économique en Île-de-France. Elles ont même l’ambition de s’implanter durablement à travers l’Hexagone en reproduisant des fac-similés de leurs tiers-lieux respectifs. Renaud Barillet a ainsi récemment remporté deux appels à projets à Bordeaux et un autre à Lyon afin d’édifier «  des projets très proches en termes d’ADN et de ventilation des espaces de ce qu’est La Bellevilloise  ».

      En Charente-Maritime, à Rochefort, Cultplace est en train de mettre sur pied Grand foin, «  une déclinaison rurale de La Bellevilloise », aux dires de Renaud Barillet. Par ailleurs, depuis 2016, Denis Legat et son équipe débarquent chaque été aux Rencontres de la photographie d’Arles, où ils investissent un ancien hangar de la SNCF avec leur habituelle formule Ground Control.

      Stéphane Vatinel, quant à lui, doit ouvrir d’ici 2023 La Halle aux Cheminées, un tiers-lieu dans une ancienne friche militaire de Toulouse dont le concept n’est autre qu’un copier-coller de La Recyclerie. Autant de jalons d’une hégémonie économico-culturelle dont se défend du bout des lèvres Renaud Barillet : «  C’est vrai que ceux qui ont commencé à réaliser des tiers-lieux arrivent aujourd’hui à se développer et je pense que pour un nouveau venu, ce n’est pas si simple. Les appels d’offres demeurent très économiques et orientés vers l’immobilier.  »

      Ce business model des friches est si bien rodé et rencontre un tel succès qu’il en devient vecteur d’une certaine uniformisation. À Paris, en plus du Poinçon, la gare de Montrouge rénovée par Cultplace, et de La Recyclerie, ex-gare Ornano, la plupart des seize stations de la Petite Ceinture deviendront des tiers-lieux, à l’instar du Hasard ludique, «  lieu culturel hybride  » niché porte de Saint-Ouen, ou de La Gare-jazz à la Villette – en lieu et place de l’ancien squat artistique Gare aux gorilles.

      La gare Masséna vue depuis la rue Regnault. La gare Masséna vue depuis la rue Regnault.

      Dans le cadre de Réinventer Paris, l’ancienne gare Masséna sera quant à elle réhabilitée en «  lieu de vie et de proximité  » d’ici 2019 avec bar et cantine, ferme urbaine, boutiques bio, espaces artistico-culturels et bureaux. Enfin, Stéphane Vatinel a l’an dernier remporté l’exploitation de deux sites en friche grâce à Réinventer la Seine, un appel à projets visant à «  la construction d’un territoire métropolitain évident et d’envergure internationale  ». Une usine désaffectée à Ivry et l’ancien tribunal de Bobigny seront ainsi, à l’horizon 2022, reconvertis tous deux en tiers-lieux écoculturels estampillés Sinny & Ooko.

      À cette dynamique de duplication des tiers-lieux s’ajoutent les dizaines de terrasses temporaires qui essaiment chaque été dans les interstices urbains de la capitale, à l’image de la Base Filante, une friche éphémère de trois mille mètres carrés qui a ouvert ses portes en juillet dernier à deux pas du Père-Lachaise. L’initiative est portée par quatre collectifs, dont certains ont déjà pris part à la conception d’une autre terrasse temporaire, la friche Richard Lenoir, ou à l’aménagement de La Station-gare des mines.

      Au programme de la Base Filante, le sempiternel quatuor bières artisanales, cours de yoga, tables de ping-pong et musique électronique. «  On assiste à une sorte de standardisation qui annihile toute créativité  : tout espace en friche se voit devenir un lieu éphémère avec un bar et des transats, s’alarme Quentin, du collectif Droit à la ( Belle )ville. La créativité s’arrête dès qu’il y a une tireuse à bière artisanale…  »

      Enfin, la mise en avant quasi généralisée de l’imaginaire «  squat  », via la scénographie récup’ et DIY, comme à travers la rhétorique de l’alternative et du collaboratif dans la communication de ces lieux festifs, participe également à cette uniformisation des sites culturels. «  Ces friches font croire à une fausse occupation de l’espace alors qu’il y a des vigiles à l’entrée, fulmine Quentin. On vend de faux espaces de liberté où on dit aux gens ce qu’ils doivent consommer et où.  »

      Pour les chercheuses Juliette Pinard et Elsa Vivant, «  cette esthétique du squat […], donnant la part belle aux atmosphères brutes et industrielles, participe à la mise en scène de ces lieux temporaires en tant qu’“espaces alternatifs” et expérience singulière  ». En institutionnalisant les occupations transitoires, les friches culturelles éphémères ont réussi le tour de force de neutraliser la portée subversive des squats artistiques, qui contestaient la propriété privée en privilégiant le droit d’usage, tout en s’appropriant leurs codes esthétiques.

      «  Et le squat devient fréquentable  », titrait ainsi Télérama en avril dernier à propos des occupations transitoires après que Libération eut publié sur son blog Enlarge Your Paris un entretien intitulé «  Les friches font entrer les villes dans l’ère des squats légaux ».

      Dans le quartier Darwin. Dans le quartier Darwin.

      Le phénomène des friches culturelles se circonscrit de moins en moins à la région Île-de-France. À Bordeaux, les instigateurs du site culturel Darwin Écosystème, installé depuis 2009 dans l’ancienne caserne Niel et qui se présente comme un «  lieu d’hybridation urbaine mêlant activités économiques et initiatives citoyennes  », ne se sont jamais cachés de s’être inspirés directement de La Bellevilloise. Le promoteur immobilier Résiliance a de son côté mis à disposition un terrain vague de vingt hectares situé au nord de Marseille à Yes We Camp, un collectif de cinquante salariés spécialisé dans la création de friches culturelles éphémères, à Paris comme à Roubaix.

      Depuis cette année, la vaste parcelle en jachère accueille un «  parc métropolitain d’un nouveau genre, à la fois lieu de vie, de mémoire, de pratiques culturelles et sportives  ». Le site, baptisé Foresta, est inséré dans un projet d’aménagement porté par Résiliance et articulé autour d’un immense entrepôt commercial réservé aux grossistes du marché textile chinois.

      Quant aux anciens abattoirs de Rezé, dans l’agglomération nantaise, ils hébergent depuis juillet dernier Transfert, trois hectares de friche culturelle définie par ses concepteurs comme un «  espace qui se mue en un lieu de transition où l’on imagine, invente et fabrique ensemble un lieu de vie qui questionne la ville de demain  ». L’occupation provisoire durera cinq ans, le temps nécessaire à accroître l’attractivité et la valeur immobilière de ce no man’s land qui doit accueillir un gigantesque projet d’aménagement urbain prévoyant trois mille logements.

      Cette politique de l’éphémère à fin mercantile semble ainsi définitivement être sur les rails qui la conduiront à se pérenniser et à s’étendre à l’ensemble du territoire. «  Nous avons désormais un vivier de porteurs de projets qui nous sollicitent, affirme Charlotte Girerd, de SNCF Immobilier. Depuis 2015, une vingtaine de projets d’urbanisme transitoire ont été mis en œuvre. Notre ambition est que d’ici 2019-2020, deux à trois sites répondant à la démarche d’urbanisme transitoire soient lancés chaque année, avec la volonté de travailler de plus en plus hors d’Île-de-France.  »

      Une filiale de la SNCF à la manœuvre d’opérations immobilières spéculatives, des collectivités publiques au service du développement économique, des entreprises culturelles de plus en plus hégémoniques… Si les friches culturelles viennent « questionner la ville de demain », elles soulèvent aussi une tout autre question  : comment faire exister une politique culturelle affranchie de toute logique économique  ?

    • L’envers des friches culturelles | Mickaël Correia
      https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/231218/l-envers-des-friches-culturelles

      ( ai manqué publié un doublon ; j’ajoute ici pour mémoire l’ensemble de l’article et des #)

      MICKAËL CORREIA
      Terrains vagues, bâtiments désaffectés, rails à l’abandon… Un peu partout en France, ces espaces qui faisaient auparavant l’objet d’occupations illégales sont convertis en #lieux_culturels par une poignée d’#entrepreneurs ambitieux. Ces sites se présentent comme « engagés » et participant à la revalorisation de quartiers dépréciés. Mais cette « valorisation » semble avant tout financière. Une enquête parue dans le numéro 11 du Crieur, toujours en librairie.

      En haut de la rue de Ménilmontant, dans l’Est parisien, une palissade court le long du numéro 88. Pour les passants, impossible de deviner ce que cachent ces hautes planches de bois. Mais depuis l’an dernier, le 88 ouvre ses portes dès les prémices de l’été. Et il suffit de montrer patte blanche à un vigile nonchalant pour y découvrir une vaste friche réhabilitée en terrasse éphémère.

      Tables et chaises de guingois, mobilier en palettes de chantier et buvette en pin, décoration de bric et de broc, fresques street art… Tout respire l’esthétique récup’ et Do It Yourself. Sous la chaleur écrasante, certains sont avachis sur une chaise longue et sirotent une bière. D’autres s’adonnent paresseusement à une partie de ping-pong sur fond de musique électro.
      Durant tout l’été, dans cette scénographie naviguant entre squat urbain et guinguette, la #friche dénommée sobrement 88 Ménilmontant propose pêle-mêle initiations au yoga, ateliers de sophrologie ou performances artistiques. Entre deux palmiers en pot et une « fresque végétale collaborative », quelques rares graffitis semblent avoir été tracés bien avant la réhabilitation de cet espace en jachère. «  Ce sont de vieux graffs qu’on pourrait presque qualifier d’historiques, assure une habitante du quartier. Avant, il y avait un squat d’artistes ici et tout a été rasé  !  »

      À peine quatre ans auparavant, en lieu et place du 88 Ménilmontant, se dressaient d’anciens ateliers d’artisans miroitiers. Occupé depuis 1999 par un collectif libertaire, le bâtiment, rebaptisé La Miroiterie, était au fil des ans devenu un #squat incontournable de la scène musicale underground parisienne. Ses concerts éclectiques – hip-hop francilien, punk suédois, rap libanais, sans compter les interminables jam-sessions jazz du dimanche – attiraient chaque semaine un public bigarré.

      Certes, le lieu commençait à être insalubre, la qualité sonore n’était pas toujours au rendez-vous et les murs tagués sentaient la bière éventée. Mais comme le soulignent Emy Rojas et Gaspard Le Quiniou, qui y ont organisé une trentaine de concerts sous l’étiquette Arrache-toi un œil, «  en passant le portail du squat, il y avait une sensation de liberté difficile à retrouver dans des lieux plus institutionnels ». Avec ses soirées à prix modiques, ses ateliers d’artistes indépendants et ses stands proposant fanzines et autres disques autoproduits, cet espace autogéré incarnait un îlot de #contre-culture mythique bien au-delà des frontières de la capitale.

      En avril 2014, l’effondrement d’un mur vétuste lors d’un concert sonne le glas de cette aventure singulière. Menacés d’expulsion depuis 2009 par un promoteur immobilier ayant acquis la parcelle, les occupants de La Miroiterie sont évacués sans ménagement ni projet de relogement, et ce malgré quinze années d’animation du quartier et le soutien de nombreux habitants.

      À deux pas de l’ex-Miroiterie siège l’imposante Bellevilloise. Fort de ses deux mille mètres carrés de salle de concert, d’espace d’exposition et de restaurant, cet établissement culturel est aujourd’hui l’un des repaires incontournables du Paris branché. Chaque année, le site accueille près de deux cent mille visiteurs qui viennent clubber ou applaudir des groupes estampillés «  musique du monde  ». À ces activités festives s’ajoutent des débats publics, avec parfois des invités de prestige comme Edgar Morin ou Hubert Reeves, et des soirées privées de grandes entreprises telles que Chanel et BNP Paribas.

      La façade de La Bellevilloise à Paris.

      Plus qu’un temple dédié à la #culture et aux grands événements parisiens, La Bellevilloise est aussi la figure de proue des friches urbaines reconverties en sites culturels. Ancienne coopérative ouvrière de consommation créée peu de temps après la Commune, bastion militant où Jean Jaurès tenait ses rassemblements, l’immeuble à l’abandon, qui hébergea après guerre une caisse de retraites, a été racheté au début des années 2000. À la manœuvre de cette opération immobilière, un trio de jeunes entrepreneurs issus du monde du spectacle et de la publicité. «  Nous étions assez pionniers à l’époque. Mobiliser une surface aussi importante sur Paris pour des activités culturelles, c’était novateur  », reconnaît Renaud Barillet, l’un des trois fondateurs et directeur général associé de La Bellevilloise.

      Quand le site est inauguré en 2006, le chef d’entreprise est pleinement dans l’air du temps. Motrice de nombreuses occupations illégales de friches industrielles, la vague techno qui a submergé l’Europe à la fin des années 1980 est alors en train de progressivement s’éteindre. Les warehouses berlinoises, ces entrepôts désaffectés investis le temps d’une soirée clandestine, se transforment en clubs électros commerciaux. À Paris, l’organisation en 2001 d’une fête techno sauvage dans l’ancienne piscine désaffectée Molitor, en plein XVIe arrondissement, marque le chant du cygne des free parties urbaines.

      La façade de La Condition publique à Roubaix.

      Le tournant des années 2000 voit dès lors les débuts de la réhabilitation des lieux industriels en #espaces_culturels. L’ancien marché couvert Sainte-Marie à Bruxelles est reconverti en 1997 en complexe culturel baptisé Les Halles de Schaerbeek. De son côté, la manifestation Lille 2004 Capitale européenne de la culture fait émerger nombre d’établissements dans des usines abandonnées par l’industrie textile locale. « Nous nous sommes inspirés de La Condition publique, un lieu culturel installé dans un ancien entrepôt de laine à Roubaix depuis Lille 2004, mais aussi de ce que fabriquait Fazette Bordage, la créatrice du Confort moderne à Poitiers, première friche culturelle en France », détaille Renaud Barillet.

      Du point de vue de l’équipe de La Bellevilloise, se pencher sur le 88 de la rue de Ménilmontant était une démarche des plus évidente. « Nous avons toujours été préoccupés par ce que La Miroiterie allait devenir, car un squat, par définition, c’est éphémère, explique l’entrepreneur. Comme elle est située juste derrière La Bellevilloise, nous nous sommes dit que si une opération immobilière se préparait, il fallait être attentif à l’ensemble architectural, aux problèmes de nuisances sonores, etc. »

      Ayant eu vent de ce que le récent propriétaire du lieu voulait édifier un immeuble d’un seul tenant, les dirigeants de La Bellevilloise interpellent Bertrand Delanoë, à l’époque maire de la capitale. À peine quelques mois plus tard, #Paris_Habitat, bailleur social de la ville de Paris, rachète le lot immobilier et un projet de réhabilitation est ficelé avec Renaud Barillet et ses comparses  : côté rue, des logements étudiants avec, au rez-de-chaussée, sept ateliers-boutiques d’artistes design. En fond de cour, l’entrepreneur a prévu «  une fabrique d’image et de son [ un studio de production et une salle de concert – ndlr ], des espaces de coworking, des bureaux et un spa à dimension artistique  ».

      Bertrand Delanoë en 2010.

      Partant, l’ancienne Miroiterie est démolie. Afin de rentabiliser cette friche et d’engranger des recettes qui serviront à la construction du nouvel établissement (dont l’ouverture est prévue en 2021), l’équipe a mis sur pied une terrasse éphémère dès le printemps 2017. Bien éloigné des visées culturelles à but non lucratif de La Miroiterie, le 88 Ménilmontant n’est pas sans susciter l’ire des riverains et des anciens occupants du squat.

      Figure historique de La Miroiterie, Michel Ktu déclare ainsi par voie de presse : « Ils montent des salles en piquant nos idées parce qu’eux n’en ont pas. Ils récupèrent un décor de squat, mettent des câbles électriques apparents, des trous dans le mur, des canapés défoncés et des graffs, mais ils ne savent pas accueillir les gens ni les artistes. » « Il y a une surface vide, autant qu’elle soit utilisée, se défend Renaud Barillet. Quant à la forme “transat et tireuses à bière”, on ne va pas réinventer l’eau chaude : c’est un modèle basique et provisoire. »

      Faire du blé sur les friches

      Renaud Barillet n’en est pas à son galop d’essai. Avec son acolyte, Fabrice Martinez, également cofondateur de La Bellevilloise et ancien chef de publicité chez Nike et Canal+, il a récemment créé le groupe Cultplace, qui s’affiche comme une «  fabrique de lieux de vie à dimension culturelle  ». Les ambitieux entrepreneurs ont ainsi reconverti en 2013 un coin des halles de La Villette, anciens abattoirs aux portes de la capitale rénovés au début des années 2000. Dans cet écrin de métal et de verre appartenant au patrimoine public, ils ont conçu un restaurant-scène de jazz baptisé La Petite Halle.

      La rotonde du bassin de la Villette.

      Au sud du bassin de la Villette, La Rotonde, ex-barrière d’octroi du nord de Paris datant du XVIIIe siècle, a quant à elle été réhabilitée par ces businessmen en Grand Marché Stalingrad, hébergeant des « comptoirs food  », un concept-store design et un club. Le bâtiment, alors à l’abandon, avait été restauré à l’initiative de la ville de Paris en 2007.

      Durant la seule année 2018, deux friches industrielles reconverties en site culturel ont ouvert sous la houlette de #Cultplace. L’ancienne gare désaffectée de Montrouge-Ceinture a été confiée par Paris Habitat et la mairie du XIVe arrondissement à Renaud Barillet afin d’être rénovée en café-restaurant culturel. Sur les bords du canal de l’Ourcq, à Pantin, les gigantesques Magasins généraux ont été quant à eux réhabilités en 2016. Longtemps surnommés le «  grenier de Paris  », ces entrepôts stockaient auparavant les grains, farines et charbons qui approvisionnaient la capitale.

      Si l’immeuble de béton accueille depuis peu le siège du géant de la publicité BETC, Cultplace y a niché à ses pieds Dock B – le B faisant référence à La Bellevilloise –, mille deux cents mètres carrés de cafés-comptoirs, scène artistique et terrasse qui devraient être inaugurés à la rentrée 2018. «  Tous nos lieux sont indépendants, car nous ne sommes pas sous tutelle publique ni même subventionnés, insiste Renaud Barillet. Nous ne dépendons pas d’un grand groupe ou d’un seul investisseur.  »

      Logo de CultPlace.

      Cultplace n’est cependant pas la seule entreprise partie à la conquête des friches industrielles de la métropole parisienne. En vue de concevoir et d’animer le Dock B, Renaud Barillet s’est associé à l’agence Allo Floride. Avec La Lune rousse, une société organisatrice d’événementiels, cette dernière a été à l’initiative de Ground Control, un bar temporaire inauguré en 2014 à la Cité de la mode et du design. Depuis cette première expérience lucrative, La Lune rousse s’est fait une spécialité  : l’occupation provisoire, sous l’étiquette Ground Control, de sites désaffectés appartenant à la SNCF.

      Ainsi, en 2015, quatre mille mètres carrés du dépôt ferroviaire de la Chapelle, dans le XVIIIe arrondissement, ont été mis à disposition de l’entreprise le temps d’un été afin de le reconvertir en «  bar éphémère, libre et curieux  ». La manifestation s’est révélée si fructueuse en termes d’affluence qu’elle a été renouvelée l’année suivante par la SNCF, attirant quatre cent mille personnes en cinq mois.

      Espace insolite chargé d’histoire industrielle, musique électro, transats, ateliers de yoga, comptoirs food et esthétique récup’, le concept Ground Control utilise exactement les mêmes ficelles que Cultplace pour produire ses friches culturelles. Quitte à réemployer les mêmes éléments de langage. Se définissant ainsi comme un «  lieu de vie pluridisciplinaire  » ou comme une «  fabrique de ville, fabrique de vie  », Ground Control, couronné de son succès, a pris place depuis 2017 au sein de la Halle Charolais, un centre de tri postal de la SNCF situé près de la gare de Lyon. Un million de visiteurs annuels sont cette fois-ci attendus dans le hangar à l’abandon.

      Ouvertes en février, la « Halle à manger  », qui peut servir trois cents couverts par jour, les boutiques et les galeries-ateliers de Ground Control se réclament toutes d’un commerce équitable ou bio. Et si, sur la cinquantaine de #salariés sur le site, quarante-deux sont employés en tant que #saisonniers, ce «  laboratoire vivant d’utopie concrète  », aux dires de ses créateurs, n’hésite pas à s’afficher comme un «  lieu engagé  » accueillant tous ceux qui sont en «  mal de solidarité  ».

      Toutefois, Denis Legat, directeur de La Lune rousse, ne s’est pas seulement attelé à la réhabilitation d’une jachère urbaine en friche culturelle «  alternative et indépendante  ». Depuis plus de vingt ans, cet homme d’affaires s’est solidement implanté dans le business de l’organisation des soirées d’entreprise. Sa société compte à son actif la mise en œuvre de la Nuit électro SFR (si_ c)_ au Grand Palais, afin de « célébrer l’arrivée de la 4G à Paris  », ou encore la privatisation de la salle Wagram lors d’une soirée Bouygues Bâtiment.

      Récemment, La Lune rousse a conçu un «  bar à cocktail domestique et connecté  » pour le groupe Pernod Ricard, présenté lors d’un salon high-tech à Las Vegas, et scénographié la summer party de Wavestone, un cabinet de conseil en entreprise coté en bourse. Des clients et des événements bien éloignés des «  initiatives citoyennes, écologiques et solidaires  » brandies par Ground Control…

      Malgré l’ambivalence éthique de La Lune rousse, la SNCF s’est très bien accommodée de cette entreprise acoquinée avec les fleurons du secteur privé français pour occuper plusieurs de ses friches. «  Ce sont des lieux qui nous appartiennent et que nous ne pouvons pas valoriser immédiatement, justifie Benoît Quignon, directeur général de SNCF Immobilier, la branche foncière du groupe. Nous choisissons donc de les mettre à disposition d’acteurs qui se chargent de les rendre vivants.  »

      En faisant signer à La Lune rousse une convention d’occupation temporaire de la Halle Charolais jusque début 2020, l’objectif de SNCF Immobilier est assurément de rentabiliser financièrement cet espace vacant sur lequel un programme urbain dénommé «  Gare de Lyon-Daumesnil  » prévoit la création de six cents logements, de bureaux et d’équipements publics d’ici 2025.

      C’est que #Ground_Control s’inscrit plus largement dans une politique foncière en pleine expansion au sein de la SNCF  : l’#urbanisme_transitoire. «  Cette démarche dite d’“urbanisme temporaire” ou transitoire est un levier essentiel de valorisation, avance Fadia Karam, directrice du développement de SNCF Immobilier. Cela permet d’intensifier l’usage de nos sites parfois vides et d’éluder des coûts de #gardiennage, d’entretien et de #sécurité, en limitant la détérioration et l’obsolescence de notre patrimoine. En dotant nos sites de nouveaux usages, nous développons la valeur de nos actifs.  »

      La stratégie d’urbanisme transitoire du groupe ferroviaire prend naissance en 2013, quand une galerie de street art propose à ICF Habitat, filiale logement de la SNCF, d’investir provisoirement une de ses tours de logement destinée à la démolition. L’initiative, baptisée Tour Paris 13, est une telle réussite – trente mille visiteurs en un mois – que la SNCF entrevoit rapidement dans ce site culturel éphémère un formidable outil de #communication sur la future HLM qui s’érigera en lieu et place de la tour. Et, par ricochet, d’augmentation de l’attractivité de ce quartier résidentiel grâce aux artistes graff les plus célèbres de la scène mondiale venus s’approprier l’immeuble en friche.

      Rapidement surnommée la «  cathédrale du #street_art  », la tour a été l’objet d’une grande attention médiatique, à l’image de Télérama, qui ira jusqu’à suivre en direct, avec trois caméras, la destruction du bâtiment en 2014. Trois ans plus tard, le même journal publiait un article élogieux sur le nouvel «  immeuble HLM à l’architecture délirante  » situé dans l’«  #eldorado parisien du street art  ». Une opération de communication bénéficiant à la fois à l’acteur privé – la galerie Itinerrance – et à la SNCF, qui a pu aisément vendre ses logements flambant neufs à un prix lucratif.

      En 2015, deux ans après Tour Paris 13, l’occupation temporaire du dépôt de train de la Chapelle par Ground Control est appréhendée par SNCF Immobilier comme un projet pilote en vue de mieux formaliser sa démarche d’urbanisme transitoire. Après cette expérience concluante de friche culturelle éphémère, la filiale lance en fin d’année un appel à manifestation d’intérêt afin que seize de ses espaces désaffectés soient reconvertis provisoirement en «  sites artistiques temporaires  ».

      En réinvestissant une deuxième fois le dépôt de la Chapelle en 2016, puis la Halle Charolais de la gare de Lyon, Denis Legat devient, avec son concept Ground Control, le fer de lance de l’urbanisme transitoire prôné par la société nationale des chemins de fer. Au plus grand bonheur de Marie Jorio, cadre développement au sein de SNCF Immobilier qui, à propos du site de la Chapelle, déclare sans ambages  : «  Avec Ground Control, nous avons fait exister cette adresse plus rapidement et avons créé de l’attractivité  : les opérateurs ont envie d’y aller et d’innover !  »

      Aux yeux de la SNCF, la friche culturelle Ground Control a en effet servi d’outil #marketing pour mieux promouvoir l’#aménagement_urbain qui prévoit la construction de cinq cents logements dans ce coin morne du XVIIIe arrondissement. Quant aux visiteurs, ils ont été les cobayes de la future identité urbaine de ce quartier dévitalisé, Ground Control constituant un showroom hype au service du complexe immobilier en devenir. «  L’ADN ferroviaire du site du dépôt Chapelle est ressorti très fortement dans l’appétence et le succès du concept, révèle ainsi SNCF Immobilier. Le projet urbain en cours de définition fera revivre cet ADN et cette identité ferroviaire très forte qui constituent un actif immatériel et un capital fort.  »

      Le recours aux occupations temporaires pour accroître la valeur financière d’un projet immobilier et préfigurer ses futurs usages est de plus en plus systématique. En janvier 2018, l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Île-de-France avait recensé pas moins de soixante-dix-sept projets d’urbanisme transitoire en région francilienne depuis 2012 – dont plus de la moitié sont en cours. Quatre cinquièmes des propriétaires des sites sont des acteurs publics ( collectivités locales, établissements publics d’aménagement, SNCF, bailleurs sociaux ) et les occupations à dimension culturelle sont largement prédominantes.

      Les pouvoirs publics locaux ont par ailleurs décidé d’accompagner pleinement cette dynamique d’optimisation foncière. Le conseil municipal de Paris et le conseil métropolitain du Grand Paris ont tous deux récemment adopté le vœu qu’à l’avenir, tout projet d’aménagement urbain soit précédé d’une opération d’urbanisme transitoire. De plus, sur la quarantaine de projets d’urbanisme temporaire actuels, vingt-sept sont soutenus par la région Île-de-France dans le cadre de son appel à manifestations d’intérêt sur l’urbanisme transitoire lancé en 2016. Une enveloppe qui s’élève à 3,3 millions d’euros.

      Là encore, malgré les incantations à l’«  innovation urbaine  » et à la «  transition écologique  » de cet appel à projets, c’est avant tout l’argument économique qui fait mouche. «  Il faut en moyenne douze ans pour qu’une ZAC [ zone d’aménagement concerté ] sorte de terre, avançait l’an dernier Chantal Jouanno, alors vice-présidente de la région. Durant ce laps de temps, les immeubles ne servent à personne, peuvent être squattés et perdre leur valeur.  » La nature a horreur du vide. Les édiles parisiens également.

      Espace public, bénéfice privé

      Cultplace et La Lune rousse ne se contentent pas d’accaparer des friches. L’ensemble de leurs sites éphémères et établissements présentent en effet la particularité d’être des espaces hybrides, à la fois publics et privatisables, culturels et commerciaux. Des logiques tout autant artistico-festives que marchandes, qui ont permis aux entrepreneurs culturels de s’approprier une dénomination en vogue  : celle de «  #tiers-lieu ».

      Conceptualisé par le sociologue américain Ray Oldenburg dans un ouvrage intitulé The Great Good Place ( 1989 ), le tiers-lieu désigne à l’origine les espaces de sociabilité situés en dehors du domicile et du travail, comme les cafés ou les parcs publics. Cette expression aux contours flous a été employée afin de qualifier les premiers fablabs, les hackerspaces et autres jardins urbains partagés. Mais au grand dam des tenants de l’éthique open source et de l’esprit collectif de la débrouille, le terme de tiers-lieu s’est progressivement dénaturé jusqu’à qualifier de facto tout espace hébergeant des activités pluridisciplinaires, gratuites comme lucratives.

      «  Je vois nos sites comme des écrins pour l’initiative, pour l’émergence d’envies, s’enflamme ainsi Renaud Barillet. Mais la réalité économique d’un tiers-lieu comme la friche 88 Ménilmontant fait qu’on a besoin de clients. Ce que l’on fabrique, ce sont des initiatives privées mais qui peuvent avoir une quote-part d’intérêt général. »

      Loïc Lorenzini, adjoint au maire du XVIIIe arrondissement chargé des entreprises culturelles, porte néanmoins un autre regard sur l’émergence de ces tiers-lieux. « Ground Control au dépôt de la Chapelle, cela n’a pas été évident avec eux au début, se souvient l’élu. Il y avait un #service d’ordre avec des #vigiles à l’entrée du lieu, ce qui n’a pas vraiment plu aux habitants du quartier.  »

      Sa circonscription héberge actuellement deux sites artistiques temporaires de la SNCF  : L’Aérosol – un hangar de fret reconverti en espace dédié au graffiti – et La Station-gare des mines – ancienne gare à charbon devenue salle de concert. Ces deux occupations de sites ferroviaires en friche préfigurent d’importants projets d’aménagement urbain comportant des logements, des bureaux ou encore l’Arena 2, une salle omnisports qui devrait être inaugurée en vue des Jeux olympiques de 2024.

      «  Ces entreprises culturelles sont venues bousculer la vision classique de la culture, c’est-à-dire une vision subventionnée, avance Loïc Lorenzini. L’enjeu avec ces tiers-lieux, c’est qu’ils ne deviennent pas le cache-sexe de projets privés urbanistiques. Notre rôle est de rappeler que dans un arrondissement populaire comme le XVIIIe, il y a des enjeux locaux forts, telle la gentrification.  »

      Les friches culturelles, têtes de pont de la gentrification  ? C’est justement ce que dénonce le collectif d’habitants Droit à la (Belle)ville, créé en 2015 dans l’est de Paris. «  Ces tiers-lieux excluent symboliquement les #habitants les plus #précaires du quartier, fustige Claudio, l’un des membres de l’association. On autorise temporairement des occupations de friche par des acteurs privés mais en parallèle, dès qu’il y a une occupation informelle de l’espace public à Belleville, comme quand, encore récemment, des jeunes font un barbecue improvisé dans la rue ou des militants organisent un marché gratuit, la police est systématiquement envoyée.  »
      Et Quentin, également du collectif, d’ajouter  : «  Pour ces entrepreneurs et pour les élus, les artistes ne sont que des créateurs de valeur. Les sites culturels qui les hébergent participent à changer l’image de notre quartier, à le rendre plus attractif pour les populations aisées. Ce sont des espaces qui sont pleinement inscrits dans la fabrication de la ville pilotée par le #Grand_Paris.  »

      Ambitionnant de faire de la région Île-de-France une métropole compétitive et mondialisée, le projet d’aménagement territorial du Grand Paris entrevoit dans les tiers-lieux culturels un outil de promotion de son image de #ville_festive, innovante et écoresponsable à même d’attirer une «  #classe_créative  ». Une population de jeunes cadres qui serait, aux yeux des décideurs, vectrice de développement économique.

      Les futures friches estampillées La Bellevilloise sont ainsi pleinement ancrées dans la stratégie de développement urbain et de #marketing_territorial portée par les élus de la #métropole. Dans l’ancienne station électrique Voltaire, au cœur du XIe arrondissement, Renaud Barillet prévoit pour 2021 un cinéma et un «  restaurant végétalisé et solidaire  ». L’exploitation de ce bâtiment industriel a été remportée par l’entrepreneur dans le cadre de Réinventer Paris, un appel à projets urbains lancé fin 2014 par la mairie de Paris afin de développer «  des modèles de la ville du futur en matière d’architecture, de nouveaux usages, d’innovation environnementale et d’écoconstruction  ».

      Le dirigeant de La Bellevilloise vient même de réussir à faire main basse sur l’ancienne piscine municipale de Saint-Denis, via le concours Inventons la métropole du Grand Paris. Avec l’aide d’un investissement financier de la part de #Vinci Immobilier, la piscine dyonisienne à l’abandon sera «  à la frontière entre l’hôtel, le gîte et l’auberge de jeunesse  » et le relais d’«  initiatives entrepreneuriales, culturelles, artistiques, sportives et citoyennes  ».

      «  On est conscient de notre impact dans un quartier mais la gentrification est un rouleau compresseur sociologique qui nous dépasse », assure pourtant Renaud Barillet. «  Nous ne sommes pas dans un processus naturel mais bien dans un conflit de classes. À Paris, nous sommes dans une continuité d’expulsion des #classes_populaires qui a débuté depuis la Commune en 1871, analyse Chloé, du collectif Droit à la (Belle)ville. Dans ces friches, les entrepreneurs vont jusqu’à récupérer le nom, l’imaginaire politique, les anciens tags de ces espaces pour les transformer en valeur marchande.  »

      La Bellevilloise n’hésite ainsi nullement à s’afficher sur ses supports de communication comme «  Le Paris de la Liberté depuis 1877  » et, dans le futur projet du 88 de la rue Ménilmontant, le spa pourrait s’appeler « Les Thermes de La Miroiterie ». «  Ils accaparent des ressources que les habitants ont créées, que ce soient les ouvriers qui ont mis sur pied La Bellevilloise à la fin du XIXe siècle ou les punks libertaires de La Miroiterie au début des années 2000, souligne Claudio. Ces tiers-lieux culturels transforment des valeurs d’usage en valeur d’échange… »

      Rien ne se perd, tout se transforme

      Dernier avatar en date des tiers-lieux culturels qui foisonnent dans la capitale, La Recyclerie se présente comme «  une start-up innovante qui réinvente le concept du tiers-lieu ( ni la maison ni le travail ) et fédère un large public sur le thème de l’écoresponsabilité  ». Inauguré en 2014, cet établissement, composé d’un café-cantine, d’un atelier de réparation et d’une mini-ferme urbaine, est implanté au sein d’une station de train désaffectée de la Petite Ceinture, la gare Ornano, au nord du XVIIIe arrondissement.

      Un emplacement loin d’être anodin  : la station à l’abandon se situe en effet porte de Clignancourt, à deux pas des échoppes discount des puces de Saint-Ouen, de la préfecture de police chargée des demandes d’asile de la capitale et d’un bidonville de Roms installé en contrebas de l’ancienne voie ferrée. Un carrefour où vendeurs à la sauvette, chiffonniers et migrants tentent de survivre par l’économie informelle.
      Malgré le fait qu’un tiers-lieu culturel ne soit pas de prime abord le projet urbain le plus pertinent en termes de besoins sociaux dans ce quartier populaire, «  le maire de l’époque, Daniel Vaillant, a personnellement appuyé notre dossier, dévoile Marion Bocahut, présentée comme cheffe de projet écoculturel du lieu. La mairie du XVIIIe n’avait pas les moyens financiers d’acheter la gare Ornano, nous avons donc racheté l’intérieur du bâtiment  ».

      La Recyclerie appartient à #Sinny_&_Ooko, une société «  créatrice de tiers-lieux et d’événements  » dirigée par Stéphane Vatinel. Figure du milieu de la nuit, connu pour avoir fondé en 1992 le Glaz’art, un club électro emblématique installé dans un ancien dépôt de bus, l’entrepreneur a repris de 2003 à 2008 les rênes du Divan du monde, salle de spectacle historique de Pigalle.

      Par l’intermédiaire de son entreprise, ce quinquagénaire hyperactif est aujourd’hui l’exploitant de La Machine du Moulin rouge, l’incontournable discothèque techno du nord de la capitale, et du Pavillon des canaux, une bâtisse abandonnée sur les bords du bassin de la Villette réhabilitée en coffice – mi-café, mi-espace de travail.

      Quand il rachète la gare Ornano pour installer son tiers-lieu empreint «  des valeurs collaboratives et du Do It Yoursef  », Stéphane Vatinel fait appel à son ami #Olivier_Laffon, qui s’investit financièrement dans l’opération. Cet ancien magnat de l’immobilier devenu millionnaire a été le promoteur de mégacentres commerciaux, à l’instar de Bercy Village, Vélizy 2 ou Plan de campagne dans les Bouches-du-Rhône. Mais avec sa holding C Développement, Olivier Laffon s’est reconverti dans l’#entreprenariat_social.

      Sa réalisation la plus célèbre demeure le Comptoir général, un ancien entrepôt au bord du canal Saint-Martin reconverti en 2009 en bar et «  espace événementiel écosolidaire  » à l’ambiance exotique. Devenu une référence quasi caricaturale du «  Paris branché  », le Comptoir général a fait appel jusqu’en 2013 aux services de Sinny & Ooko afin de développer et d’animer sa programmation. Une alliance pérenne entre les deux hommes d’affaires puisque C Développement avait précédemment investi dans le rachat du Divan du monde et dans La Machine du Moulin rouge, établissements gérés par Stéphane Vatinel…

      Pour les événements écoculturels de La Recyclerie, Sinny & Ooko a fait appel à un partenaire des plus édifiants  : la fondation Veolia. L’entreprise du #CAC_40, connue pour être le géant mondial de la privatisation de l’eau, finance en effet en grande partie la programmation du lieu et est partenaire de son cycle de conférences sur l’économie circulaire. La bibliothèque de La Recyclerie a de surcroît été ouverte avec des livres offerts par la multinationale. «  Veolia nous accompagne aussi dans notre développement, notamment avec Scale up ( “changement d’échelle” ), un programme de l’Essec Business School qui nous a permis de savoir comment dupliquer un lieu comme La Recyclerie  », détaille Marion Bocahut.

      Le concept de La Recyclerie a effectivement depuis peu changé d’échelle. Sinny & Ooko a inauguré en août dernier un nouveau tiers-lieu écoculturel baptisé la Cité fertile. Ici, comme pour Ground Control, SNCF Immobilier a fait signer à Sinny & Ooko, à l’aune de son appel à projets sur l’urbanisme transitoire, une convention d’occupation de trois ans de son ancienne gare de fret basée à Pantin. « Nous sommes là pour opérer une transition entre une gare de marchandises et le futur #écoquartier de la ville de Pantin  », assume Clémence Vazard, cheffe du projet de la Cité fertile.

      L’écoquartier prévoit mille cinq cents logements et près de cent mille mètres carrés de bureaux et de locaux commerciaux. Une opération foncière des plus rentables pour SNCF Immobilier et les promoteurs. Surnommée la «  Brooklyn parisienne  », Pantin constitue depuis peu un eldorado de la spéculation immobilière  : l’ancienne cité industrielle a vu flamber de 15 % en cinq ans le prix du mètre carré, un record parmi les villes de la petite couronne parisienne.

      En attendant, sur près d’un hectare, la Cité fertile veut «  explorer et imaginer la ville de demain  » en attirant un million de curieux par an avec ses ateliers, ses conférences et sa cantine approvisionnée en circuits courts. Clémence Vazard explique que l’équipe a consulté la municipalité de Pantin afin d’«  identifier les acteurs locaux et demander leurs contacts  ». Parmi la cinquantaine de personnes salariées sur le site, une seule pourtant se consacre à cette ouverture sur les Pantinois. «  En tout cas, si on a un partenariat comme Veolia qui peut se présenter, ce serait le meilleur pour nous  », souligne la cheffe de projet. Avant de préciser  : «  Sinny & Ooko possède l’agrément Entreprise solidaire d’utilité sociale ( Esus ), en aucun cas nous ne faisons du greenwashing.  »

      L’originalité de cette friche éphémère réside cependant ailleurs. La Cité fertile héberge en effet depuis septembre le « campus des tiers-lieux », école de formation et incubateur d’entreprises dont le but est de développer les tiers-lieux culturels en tant que modèles économiques d’avenir. «  Depuis l’an dernier, Sinny & Ooko est certifié comme organisme de formation. Nous proposons un module pour apprendre à être responsable de tiers-lieu culturel, détaille Clémence Vazard. Nous avons déjà formé une soixantaine de personnes, dont certaines ont récemment monté leur propre tiers-lieu à Montreuil – la Maison Montreau – ou à Niamey, au Niger – L’Oasis, un espace de coworking parrainé par Veolia.  »

      Selon les formateurs Sinny & Ooko, le tiers-lieu culturel est un modèle démultipliable à souhait, telle une unité standardisée qui se résume, selon sa plaquette de présentation, à un «  HCR [ hôtel café restaurant ] à portée culturelle  », où une activité économique « socle  » de bar-restauration permet de financer une programmation qui fait vivre le lieu.

      Friche partout, créativité nulle part

      En moins de cinq ans, Cultplace, La Lune rousse et Sinny & Ooko ont édifié un véritable petit empire économique en Île-de-France. Elles ont même l’ambition de s’implanter durablement à travers l’Hexagone en reproduisant des fac-similés de leurs tiers-lieux respectifs. Renaud Barillet a ainsi récemment remporté deux appels à projets à Bordeaux et un autre à Lyon afin d’édifier «  des projets très proches en termes d’ADN et de ventilation des espaces de ce qu’est La Bellevilloise  ».

      En Charente-Maritime, à Rochefort, Cultplace est en train de mettre sur pied Grand foin, «  une déclinaison rurale de La Bellevilloise », aux dires de Renaud Barillet. Par ailleurs, depuis 2016, Denis Legat et son équipe débarquent chaque été aux Rencontres de la photographie d’Arles, où ils investissent un ancien hangar de la SNCF avec leur habituelle formule Ground Control.

      Stéphane Vatinel, quant à lui, doit ouvrir d’ici 2023 La Halle aux Cheminées, un tiers-lieu dans une ancienne friche militaire de Toulouse dont le concept n’est autre qu’un copier-coller de La Recyclerie. Autant de jalons d’une hégémonie économico-culturelle dont se défend du bout des lèvres Renaud Barillet : «  C’est vrai que ceux qui ont commencé à réaliser des tiers-lieux arrivent aujourd’hui à se développer et je pense que pour un nouveau venu, ce n’est pas si simple. Les appels d’offres demeurent très économiques et orientés vers l’immobilier.  »

      Ce business model des friches est si bien rodé et rencontre un tel succès qu’il en devient vecteur d’une certaine uniformisation. À Paris, en plus du Poinçon, la gare de Montrouge rénovée par Cultplace, et de La Recyclerie, ex-gare Ornano, la plupart des seize stations de la #Petite_Ceinture deviendront des tiers-lieux, à l’instar du Hasard ludique, «  lieu culturel hybride  » niché porte de Saint-Ouen, ou de La Gare-jazz à la Villette – en lieu et place de l’ancien squat artistique Gare aux gorilles.

      La gare Masséna vue depuis la rue Regnault.

      Dans le cadre de Réinventer Paris, l’ancienne gare Masséna sera quant à elle réhabilitée en «  lieu de vie et de proximité  » d’ici 2019 avec bar et cantine, ferme urbaine, boutiques bio, espaces artistico-culturels et bureaux. Enfin, Stéphane Vatinel a l’an dernier remporté l’exploitation de deux sites en friche grâce à Réinventer la Seine, un appel à projets visant à «  la construction d’un territoire métropolitain évident et d’envergure internationale  ». Une usine désaffectée à Ivry et l’ancien tribunal de Bobigny seront ainsi, à l’horizon 2022, reconvertis tous deux en tiers-lieux écoculturels estampillés Sinny & Ooko.

      À cette dynamique de duplication des tiers-lieux s’ajoutent les dizaines de #terrasses_temporaires qui essaiment chaque été dans les interstices urbains de la capitale, à l’image de la Base Filante, une friche éphémère de trois mille mètres carrés qui a ouvert ses portes en juillet dernier à deux pas du Père-Lachaise. L’initiative est portée par quatre collectifs, dont certains ont déjà pris part à la conception d’une autre terrasse temporaire, la friche Richard Lenoir, ou à l’aménagement de La Station-gare des mines.

      Au programme de la Base Filante, le sempiternel quatuor bières artisanales, cours de yoga, tables de ping-pong et musique électronique. «  On assiste à une sorte de standardisation qui annihile toute créativité  : tout espace en friche se voit devenir un lieu éphémère avec un bar et des transats, s’alarme Quentin, du collectif Droit à la ( Belle )ville. La créativité s’arrête dès qu’il y a une tireuse à bière artisanale…  »

      Enfin, la mise en avant quasi généralisée de l’imaginaire «  squat  », via la scénographie récup’ et DIY, comme à travers la rhétorique de l’alternative et du collaboratif dans la communication de ces lieux festifs, participe également à cette uniformisation des sites culturels. «  Ces friches font croire à une fausse occupation de l’espace alors qu’il y a des vigiles à l’entrée, fulmine Quentin. On vend de faux espaces de liberté où on dit aux gens ce qu’ils doivent consommer et où.  »

      Pour les chercheuses Juliette Pinard et Elsa Vivant, «  cette #esthétique_du_squat […], donnant la part belle aux atmosphères brutes et industrielles, participe à la #mise_en_scène de ces lieux temporaires en tant qu’“espaces alternatifs” et expérience singulière  ». En institutionnalisant les occupations transitoires, les friches culturelles éphémères ont réussi le tour de force de neutraliser la portée subversive des squats artistiques, qui contestaient la propriété privée en privilégiant le droit d’usage, tout en s’appropriant leurs codes esthétiques.

      «  Et le squat devient fréquentable  », titrait ainsi Télérama en avril dernier à propos des occupations transitoires après que Libération eut publié sur son blog Enlarge Your Paris un entretien intitulé «  Les friches font entrer les villes dans l’ère des squats légaux ».

      Dans le quartier Darwin.

      Le phénomène des friches culturelles se circonscrit de moins en moins à la région Île-de-France. À Bordeaux, les instigateurs du site culturel Darwin Écosystème, installé depuis 2009 dans l’ancienne caserne Niel et qui se présente comme un «  lieu d’hybridation urbaine mêlant activités économiques et initiatives citoyennes  », ne se sont jamais cachés de s’être inspirés directement de La Bellevilloise. Le promoteur immobilier Résiliance a de son côté mis à disposition un terrain vague de vingt hectares situé au nord de Marseille à Yes We Camp, un collectif de cinquante salariés spécialisé dans la création de friches culturelles éphémères, à Paris comme à Roubaix.
      Depuis cette année, la vaste parcelle en jachère accueille un «  parc métropolitain d’un nouveau genre, à la fois lieu de vie, de mémoire, de pratiques culturelles et sportives  ». Le site, baptisé Foresta, est inséré dans un projet d’aménagement porté par Résiliance et articulé autour d’un immense entrepôt commercial réservé aux grossistes du marché textile chinois.

      Quant aux anciens abattoirs de Rezé, dans l’agglomération nantaise, ils hébergent depuis juillet dernier Transfert, trois hectares de friche culturelle définie par ses concepteurs comme un «  espace qui se mue en un lieu de transition où l’on imagine, invente et fabrique ensemble un lieu de vie qui questionne la ville de demain  ». L’occupation provisoire durera cinq ans, le temps nécessaire à accroître l’attractivité et la valeur immobilière de ce no man’s land qui doit accueillir un gigantesque projet d’aménagement urbain prévoyant trois mille logements.

      Cette politique de l’éphémère à fin mercantile semble ainsi définitivement être sur les rails qui la conduiront à se pérenniser et à s’étendre à l’ensemble du territoire. «  Nous avons désormais un vivier de porteurs de projets qui nous sollicitent, affirme Charlotte Girerd, de SNCF Immobilier. Depuis 2015, une vingtaine de projets d’urbanisme transitoire ont été mis en œuvre. Notre ambition est que d’ici 2019-2020, deux à trois sites répondant à la démarche d’urbanisme transitoire soient lancés chaque année, avec la volonté de travailler de plus en plus hors d’Île-de-France.  »

      Une filiale de la SNCF à la manœuvre d’opérations immobilières spéculatives, des collectivités publiques au service du développement économique, des entreprises culturelles de plus en plus hégémoniques… Si les friches culturelles viennent « questionner la ville de demain », elles soulèvent aussi une tout autre question  : comment faire exister une politique culturelle affranchie de toute logique économique  ?


  • Que c’est beau la #photographie : Sur la plage abandonnée
    http://kecebolaphotographie.blogspot.fr/2017/07/sur-la-plage-abandonnee.html

    Avant même que j’ai fait la moindre photo, je me suis retrouvé coincé par 2 agents de sécurité habillés en noir qui m’ont immobilisé physiquement. Je passe sur le fait qu’ils ont voulu contrôler mon identité en exigeant que je leur montre ma carte de presse (ce que j’ai refusé de faire). Au total, cette histoire a finalement déplacé 4 vigiles, 2 régisseurs et 3 policiers, soit 9 personnes (excusez du peu). Parmi les vigiles se trouvaient un spécialiste qui prétendait reconnaitre au premier coup d’oeil un appareil photo professionnel (Comme d’habitude. Celui-là, on devrait lui décerner un pin’s).


  • http://www.rennes-info.org/Un-refugie-tchadien-tente-de-s

    Lundi 13 mars, vers 10h30, un homme a tenté de s’immoler par le feu à la préfecture d’Ille et Vilaine. Grâce à la rapide intervention d’usagers, il a été sauvé et rapidement pris en charge par les services d’urgence mais il est sérieusement brûlé au cou et au visage.

    Il s’agit d’un jeune demandeur d’asile tchadien, arrivé en France en février 2013. Comme de nombreux #migrants placés en procédure Dublin avec une réadmission vers l’Espagne, il a été contraint d’attendre près de 2 ans sans hébergement stable et sans ressource avant de pouvoir engager sa demande d’asile en France ! Son dossier est toujours en cours d’examen devant la CNDA ( Cour Nationale du Droit d’Asile).

    Souffrant de syndromes post-traumatiques suite aux violences subies dans son pays, ces troubles ont été accentués par la précarité dans laquelle l’a maintenu l’administration pendant 4 ans. Comme la majorité des jeunes hommes célibataires en demande d’asile, il a connu l’errance, l’hébergement ponctuel en foyer, avant que son état ne nécessite une hospitalisation depuis un an au sein de l’établissement psychiatrique Guillaume Régnier.

    Déjà en octobre 2014, un homme avait fait irruption dans la préfecture d’Ille et Vilaine brandissant une barre de fer et menaçant de s’immoler. Il avait été neutralisé par la police qui lui avait tiré une balle dans la jambe. Suite à cet acte désespéré, la #préfecture avait annoncé l’embauche d’un #vigile supplémentaire pour contrôler les entrées.

    La preuve a malheureusement été apportée hier, qu’il ne suffit pas de renforcer la sécurité des conditions d’accès à la préfecture, pour éviter des gestes de #désespoir de personnes vulnérables en souffrance qui demandent protection à la #France.

    Ce sont les conditions d’accueil des #demandeurs_d’asile qu’il faut améliorer, pour que chaque demandeur d’asile bénéficie d’un hébergement digne et d’un accompagnement adapté durant l’instruction de son dossier.

    Parce que c’est une urgente nécessité, le #MRAP_35 demande de mettre fin immédiatement au règlement Dublin appliqué inéquitablement dans l’Union Européenne, comme sur le territoire national selon l’usage de la clause discrétionnaire du préfet. En effet, il engendre un allongement des procédures et un engorgement des dispositifs d’accueil en maintenant inutilement les demandeurs d’asile dans une situation de précarité et de vulnérabilité intolérable.


  • #Corse : les racistes du VNC défendus par un islamophobe
    http://lahorde.samizdat.net/2016/09/14/corse-les-racistes-du-vnc-defendus-par-un-islamophobe

    Le 4 octobre prochain aura lieu à Bastia le procès pour “incitation à la haine raciale” et “injures publiques” de #Solange_Massoni et de trois autres personnes de #Vigilenza_Naziunale_Corsa (VNC), mouvement auto-dissous après l’affaire des Jardins de l’Empereur à Ajaccio. Ce procès fait suite à l’affaire de l’école de Prunelli di Fium’orbu, dont nous avions déjà [&hellip

    #Extrême_droite_radicale #Racisme #islamophobie #Philippe_Chansay-Wilmotte #racisme



  • Le Jardin d’Alice parachuté à Montreuil
    http://paris-luttes.info/le-jardin-d-alice-parachute-a-4345

    Lorsque j’ai lu le texte de rendez-vous du 20 novembre sur Paris Luttes Info [1] au collectif artistique le jardin d’Alice, j’ai failli tomber du fauteuil du taxi-phone ; houla dangereux... Comment la mairie de paris ou l’État, ou la mairie de Montreuil, ou les trois, ont offert au collectif (...) — 1, 2, Les Baras, 3, 4, 5, http://anticop21.org/atelier-pour-preparer-la-4220, http://www.curry-vavart.com/res/Communique_de_presse_02_01_2012.pdf, http://paris.intersquat.org/festival-ouvertures-utiles/8eme-edition


  • Nord : Mairie, Pôle emploi, CPAM, CAF, les agents d’accueil des services publics sont à bout - 20minutes.fr
    http://www.20minutes.fr/lille/1582831-20150409-nord-agents-accueil-services-publics-bout

    « Beaucoup de procédures ont migré vers le web et on n’a pas attendu que les allocataires s’habituent à ce nouvel outil ». A la #CAF, Isabelle Lerat regrette que les choses soient faites à l’envers : « Les rendez-vous, la #dématérialisation... Tout cela est fait pour des raisons économiques et non pour l’usager. Celui qui attend son #RSA pour vivre ne peut pas se contenter d’une date fixée à plusieurs semaines. Il vient à l’#accueil et veut une réponse immédiate ». Il faut de l’humain, mais aujourd’hui, les humains n’en peuvent plus.

    Des #vigiles, des bipeurs d’urgence et des #caméras à la Caf du Nord
    http://www.francebleu.fr/infos/des-vigiles-des-bipeurs-d-urgence-et-des-cameras-la-caf-du-nord-2270437

    Pour apaiser les esprits, la direction propose de généraliser la prise de #rendez-vous sur internet. (...) les agents d’accueil sont maintenant équipés d’un bipeur provisoire. (...) 70% des usagers disposent d’un ordinateur.

    CAF : Débrayage massif dans une agence de Vendée
    http://www.20minutes.fr/societe/1582311-20150409-caf-debrayage-massif-agence-vendee

    Selon le quotidien, c’est un récent #licenciement qui a fait descendre le personnel dans la rue. Celui-ci déplore, aujourd’hui, la dégradation de ses #conditions_de_travail, l’impossibilité pour lui de répondre au mieux aux attentes des #allocataires, et enfin la suppression de 16 postes à l’horizon 2017, imposée par les directives nationales.

    #austérité


  • Publireportage : CAF : finie l’attente aux guichets, accueil exclusivement sur rendez-vous - Libération
    http://www.liberation.fr/societe/2014/09/10/caf-finie-l-attente-aux-guichets-accueil-exclusivement-sur-rendez-vous_10

    Pour améliorer leurs sévices, les caisses d’allocations familiales (CAF) ont engagé une vaste réorganisation : bientôt les #usagers ne seront plus reçus que sur rendez-vous, ce qui devrait soulager aussi les #agents d’accueil, soumis à une charge de #travail croissante et régulièrement confrontés à des incivilités.
    A la #CAF de Colombes (Haut-de-Seine), en ce début d’après-midi de milieu de semaine, les locaux semblent étonnamment vides. Un #vigile régule les entrées sans bousculade. Ici, finie l’attente aux guichets : depuis début juillet, les usagers sont tous reçus sur rendez-vous. Une petite révolution.

    #restructuration #mise_à_distance #contrôle #allez_attendre_ailleurs #non-recours


  • http://errata.eklablog.com/sans-crier-gare-surgit-la-nuit-extraits-a107592382


    Sans crier gare surgit la nuit (extraits)

    Quand je me suis présenté, Gino a scruté mes traits d’un air interrogatif. Puis il m’a dit qu’il me reconnaissait.
    Il parle lentement, d’une voix cassée, en économisant ses forces – son visage émacié porte des traces profondes de brûlures, surtout sur les joues et le cou. Son crâne est glabre hormis une touffe de cheveux ras à la lisière du front. Son dos a été gravement brûlé et surtout la partie postérieure de sa tête. Le cartilage de ses oreilles a dû être entièrement reconstitué par des greffes, mais leur aspect est plutôt informe.
    Il semble content que quelqu’un vienne lui parler. Il se force à sourire – il sourit sans étirer les lèvres, ce qui dégage une étrange impression de fixité, comme s’il portait un masque rigide. Il change souvent de position sur son matelas antalgique et son visage grimace durant de brefs instants. Ses yeux sont vifs et son intelligence semble intacte.


    La politique le passionne depuis toujours – très jeune, il a été pigiste pour divers journaux et a créé un site d’information sur la Toile. Il est convaincu que le raz de marée PSAR n’est pas la fin de l’histoire, d’autres partis naîtront et mourront après lui. Il pense que la phase de dépolitisation de la population n’est pas encore arrivée à son terme – il prévoit qu’aux prochaines élections législatives, plus de soixante pour cent des électeurs s’abstiendront et dix pour cent voteront nul.
    Il résume ainsi l’idée que les gens se font des hommes politiques. L’un d’eux se tourne vers un collègue et déclare : « En y réfléchissant bien, il doit y avoir un moyen de faire de la politique honnêtement.
    – Ah oui, et lequel ? interroge l’autre.
    – Eh bien, conclut le premier, j’étais certain que tu ne le connaissais pas non plus. »
    Les yeux dans le vague, Gino caresse distraitement les cicatrices de son cou.
    « Tout le monde a peur, poursuit-il, tout le monde se méfie de tout le monde. Le suicide est devenu la première cause de mortalité chez les gens de moins de trente-cinq ans, l’accident vasculaire chez les autres, le désespoir engendre la violence qui renforce le besoin sécuritaire – comment sortir de ce cercle vicieux ? »
    Nous parlons de l’attentat et il me décrit le dispositif des tueurs : des bombes incendiaires petites et discrètes disséminées parmi les rayons, de préférence près de produits inflammables. Ces bombes contiennent du phosphore blanc et ont été réalisées de manière artisanale par un artificier compétent qui a pris soin de n’utiliser que des matières non signalées par le détecteur de métal : boîtiers en résine polyester, retardateurs et détonateurs en graphène. Mais cela, je le sais déjà. J’ai lu et relu ad nauseam tous les rapports d’expertise. Le phosphore blanc est un matériau pyrophorique – cela signifie qu’il s’enflamme spontanément au contact de l’air. Il brûle en produisant une flamme jaune et provoque de douloureuses brûlures chimiques qui ont l’aspect de zones nécrosées de couleur jaunâtre. Il est très soluble dans les lipides, c’est pourquoi les particules enflammées s’enfoncent rapidement sous la peau. Les brûlures sont généralement multiples et profondes, car le phosphore blanc continue à brûler jusqu’à ce qu’il soit totalement consumé ; il peut donc pénétrer jusqu’à l’os – les membres des blessés ressemblent alors à des mottes de gruyère. La combustion dégage une épaisse fumée blanche et corrosive qui attaque les muqueuses des yeux et des bronches. Les survivants à une attaque de ce type souffrent la plupart du temps de problèmes pulmonaires.
    Les rapports précisaient que le phosphore blanc n’est pas un produit réservé à l’usage militaire puisqu’il a une infinité d’applications. On le retrouve dans un nombre considérable de produits, des boissons gazeuses à la pâte dentifrice. L’industrie s’en sert pour produire de l’acide phosphorique, pour fabriquer des engrais, des additifs alimentaires, des produits de nettoyage et bien d’autres choses encore, comme la méthamphétamine, une drogue puissamment neurostimulante.

    Gino me répète tout cela, mais ne m’apprend rien. J’attends qu’il en vienne à l’essentiel, qu’il me raconte ce qu’il a vu dans la parfumerie avant d’être blessé et de perdre la mémoire des visages. Je suppose qu’il devine ma curiosité – il est l’un des principaux témoins de l’attentat qui a coûté la vie de ma fille, fait qu’il ne doit pas ignorer. Mais que pourra-t-il m’apprendre de plus que ce qu’il a déjà raconté des dizaines de fois à la police et que j’ai lu dans les rapports ? J’aimerais qu’il me révèle un détail nouveau qui mettrait mon imagination en marche. Mes mains se crispent, elles sont nouées l’une à l’autre jusqu’à me faire mal, je déglutis ma salive pour contrôler ma nausée. Il me parle de cette femme assez corpulente présente dans la parfumerie. Le vigile l’a accostée au moment où elle sortait. L’homme a demandé à voir l’intérieur de son sac. Elle a pâli en l’ouvrant. Le vigile voulait l’entraîner dans une petite salle au fond de la parfumerie pour la fouiller. La femme a lâché son cabas pour s’enfuir. Le molosse l’a retenue par le bras, il a ramassé le sac, puis il l’a poussée vers la petite salle du fond – Gino a oublié les traits de la cliente, mais il se souvient que les gens qui étaient là paraissaient embarrassés, peut-être même offusqués qu’on traite ainsi une femme qui n’était sans doute plus très jeune. Il a décidé de quitter la parfumerie alors que la femme tentait de se dégager, mais le vigile la retenait fermement par le col de sa robe ou par le bras – il ne saurait le dire avec précision. L’homme a fourragé dans le sac et a crié : « Regardez, elle a pris ça ! » en tendant à bout de bras un petit boîtier noir à peine plus gros qu’un réveille-matin. À l’instant où il a prononcé la dernière syllabe, il a disparu dans une gerbe de feu. Gino Fontaine franchissait le seuil de la parfumerie et son corps frappé par un souffle brûlant a bondi comme un ressort vers les policiers de l’entrée. L’un d’eux l’a reçu dans les bras.
    L’analyse de l’ADN des cadavres extraits de la parfumerie n’avait pourtant conduit à aucune piste sérieuse. Si la cliente mystérieuse de Gino avait eu effectivement un rôle dans l’attentat et si elle avait péri dans l’incendie, elle n’était en tout cas répertoriée sur aucun fichier de police.
    On a montré à Gino le portrait de toutes les victimes, celles de la parfumerie et les autres, mais leurs visages ne lui disaient rien. La police a reconstitué la façon dont ces victimes étaient vêtues, Gino penchait pour une robe en matière synthétique de ton grenat, mais ne pouvait l’affirmer. Les enquêteurs s’étaient heurtés à une difficulté majeure : l’incendie avait eu raison des supports numériques où étaient gravés les films de télésurveillance. Tout ce que les caméras avaient enregistré, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du centre commercial, était parti en fumée. Il semble que des bombes aient été placées intentionnellement tout près de la cabine de gardiennage où étaient centralisés ces enregistrements et la plupart des vigiles présents avaient d’ailleurs péri lors des explosions.

    [...]

    Le groupe semble avoir achevé les préparatifs et se dirige en file indienne vers le biopôle. Le type baraqué qui marche à nos côtés nous prévient que l’action durera exactement sept minutes et que ceux qui s’attarderont au-delà de ce délai devront se débrouiller par eux-mêmes.
    Je me demande : Que faire si je ne la retrouve pas en sept minutes ?
    Le petit groupe de tête composé de cinq ou six militants armés de pinces-monseigneurs et accompagnés de quelques chiens, sectionne le grillage de clôture et pénètre sans difficulté dans le parc de stationnement.
    Pour l’instant, en apparence, aucune alarme ne s’est déclenchée.
    Les chiens, débarrassés de leurs muselières, s’élancent aussitôt à la recherche de ceux des vigiles.
    Des silhouettes un peu titubantes – le personnel de sécurité semble avoir été surpris en plein sommeil – font leur apparition au seuil des bâtiments et s’avancent prudemment sur le parc.
    Je regarde ma montre : il est quatre heures sept.
    Probablement impressionnés par le nombre d’assaillants, les vigiles rebroussent chemin et vont se réfugier dans les bâtiments en gardant leurs chiens près d’eux.
    Les portes des deux immeubles jumeaux sont fracassées à coup de massue et les sirènes se mettent à hurler, divers voyants de sécurité s’affolent et clignotent à tout crin.
    Des militants s’infiltrent dans chacun des deux bâtiments, le groupe le plus nombreux envahit celui qui abrite le CEPEN et l’animalerie – nous sommes une trentaine à nous ruer à travers le sas, horde compacte et bruyante piétinant des débris de verre (je note que la plupart des militants sont chaussés de solides godillots). Les chiens semblent avoir parfaitement compris que leur rôle consistait à neutraliser non seulement leurs congénères à quatre pattes, mais aussi tout individu porteur d’uniforme et ils trouvent d’instinct la loge des gardiens – lesquels ont tenté de se barricader dans leur cage vitrée en déplaçant du mobilier, défense dérisoire face aux massues des assaillants. Ces vigiles ne sont que trois, des types bedonnants, plus âgés et beaucoup moins athlétiques que ceux de l’équipe de jour. Bien que portant pistolet au ceinturon, ils n’opposent pas de résistance, se laissent bâillonner et ligoter, puis attacher à leurs fauteuils. Leurs chiens sont piqués et endormis, le matériel informatique et de télécommunication soigneusement détruit en l’espace de quelques secondes.

    Le gros des troupes se dirige vers l’animalerie située au premier étage. Pour ma part, je cherche les salles d’opération ou d’hospitalisation et bute sur des portes blindées et verrouillées qui, à mon grand regret, n’intéressent pas les autres. Je m’adresse à un garçon armé d’une massue et lui demande de fracasser la large porte du secteur d’examen et d’internement. Elle est munie d’un dispositif de verrouillage de sécurité automatique et résiste plusieurs minutes, mais son blindage se déforme petit à petit et elle finit par céder avec un claquement sec qui couvre durant une fraction de seconde le bruit strident de la sirène d’alarme.
    Un long couloir s’ouvre devant moi, éclairé à intervalles réguliers par les balises de veille qui dessinent le volume d’une voûte sombre et sinistre. Le sol est très brillant et glissant, couleur de beurre frais. Certaines portes donnent sur des salles d’examen où seuls sont discernables d’imposants appareils, d’autres sont verrouillées et je n’ai pas l’impression, tant s’en faut, que je pourrais les défoncer d’un coup d’épaule.
    Dans l’une des salles d’hospitalisation, je découvre un vieillard allongé, endormi ou inconscient, le crâne couvert d’un filet géodésique bourré d’électrodes reliées à un écran où zigzaguent des courbes de différentes couleurs – je demeure immobile durant plusieurs secondes, fasciné par cette vision, me demandant : Est-ce ainsi qu’on « reprogramme » un cerveau ? Je poursuis et ne découvre aucune autre présence humaine. Il ne semble y avoir à cette heure ni infirmier de garde, ni personnel médical, sans doute parce que les patients sont monitorisés et surveillés depuis la loge des gardiens.
    Des aboiements et d’autres cris d’animaux résonnent dans le couloir – un chahut infernal digne d’un abattoir où l’on écorcherait vif des centaines de bêtes.
    Même si je ne l’inspecte que sommairement à la lumière des veilleuses, chaque salle que je visite me fait gaspiller de précieuses secondes. Le temps passe vite et les sept minutes fatidiques seront bientôt écoulées.
    Le bruit du martèlement des chaussures dans les escaliers et les vibrations conduites par le béton du palier s’intensifient, ce qui annonce peut-être la fin prochaine de l’évacuation des animaux.
    Je me démène comme un diable, ouvre et ferme les portes de manière de plus en plus précipitée. Mes gestes sont maladroits. Mon corps pèse une tonne. J’ai peur de me perdre, de ne plus reconnaître l’espace ni les objets. J’arrive, à bout de souffle, à l’extrémité du couloir et je pousse les battants d’une porte métallique, puis d’une autre donnant accès à un autre couloir qui n’est pas éclairé. J’avance prudemment, me cogne les tibias dans divers objets, puis j’ouvre une porte dont je trouve la poignée à tâtons. J’aperçois une forme allongée dans la pénombre, un corps inerte enveloppé d’une couverture.

    Avis et commentaires :
    http://errata.eklablog.com/avis-et-commentaires-sur-sans-crier-gare-surgit-la-nuit-a107172896

    #animalerie #biopôle #bombe #brûlure #chien #méthamphétamine #phosphore #polar #roman #vigile



  • Les agents de surveillance très spéciaux de la mairie de Montreuil - Page 4 | Mediapart
    http://www.mediapart.fr/journal/france/290513/les-agents-de-surveillance-tres-speciaux-de-la-mairie-de-montreuil?page_ar

    Après la triste affaire du Melies, autres nouvelles de Montreuil et de sa maire Dominique Voynet...

    Pour Frédéric Foncel, secrétaire général du SNPM-FO, il s’agit ni plus ni moins que d’« une équipe de gros bras mise en place pour faire le ménage dans une municipalité ». « Il est certain qu’il est plus facile d’utiliser ces personnes pour des missions particulières que des policiers municipaux, qui ont un statut et refuseraient des tâches illégales », estime-t-il.

    Dans un courrier envoyé au ministre de l’intérieur et à la garde des Sceaux, l’USPPM et le SNPM FO ont demandé « le démantèlement immédiat de cette milice constituée par Madame Voynet », ainsi que « l’interpellation sur-le-champ de tout fonctionnaire territorial qui, sans droit, se servirait à l’occasion de l’exercice de ses fonctions d’une arme ».

    Car pour Bernard Vellutini, président de l’USPPM, les responsabilités sont plus que partagées. « Il paraît peu probable que l’administration ou même les services de l’État puissent ne pas avoir remarqué que ces fonctionnaires étaient porteurs à l’occasion de leur service, ce de manière ostensible, d’armes de la 6e catégorie, en l’occurrence des bombes lacrymogènes incapacitantes d’une taille respectable et difficilement dissimulables… », s’étonne-t-il.

    #vigiles


  • A l’occasion de ce qu’on nomme un « fait divers », tu t’avises qu’il y a une brigade « spécialisé[e] dans les interventions dans les HLM parisiens »
    http://www.leparisien.fr/info-paris-ile-de-france-oise/paris-trois-agents-municipaux-blesses-dans-une-bagarre-25-05-2013-2831857

    C’est que gérer les pauvres, qui plus est les pauvres en #HLM, ça requiert des compétences de #police tout à fait spécifiques. Est-ce que c’est le même genre de brigade qui intervient dans les cités, ou un genre encore plus spécialisé « dans les interventions dans les HLM-de-zones-sensibles-à-risque-où-les-pauvres-sont-encore-plus-pauvres » ?

    Trois agents municipaux parisiens ont été « sérieusement blessés » vendredi soir lors d’une altercation avec des individus dans le hall d’un immeuble HLM de la ville de Paris dans le 19ème arrondissement. Trois personnes ont été arrêtées.

    Vers 20H45, dix agents du Groupement parisien inter-bailleurs de surveillance (GPIS), des fonctionnaires municipaux non-armés spécialisés dans les interventions dans les HLM parisiens, sont intervenus dans le hall d’un immeuble au 45 rue de Flandres, a précisé Arthur Toscan du Plantier, conseiller communication du maire de Paris Bertrand Delanoë.

    Néanmoins, l’article du Parisien semble faire un beau raccourci en parlant de « fonctionnaires non-armés », et Mediapart avait déjà enquêté sur le GPIS
    http://www.mediapart.fr/journal/france/240812/les-sales-methodes-du-gpis-charge-de-surveiller-les-hlm-parisiens?page_art

    Financé par la Ville de #Paris et les bailleurs sociaux, le GPIS est chargé de la surveillance de près de 80 000 HLM parisiennes. Employant près de deux cents #vigiles, ses méthodes sont de plus en plus contestées, en interne même. Fausses déclarations, agressions bidon, arrêts maladie suspects, politique du chiffre et guerre des chefs : notre enquête.

    Il y a un #paywall, mais tu trouveras quelques bribes par-ci par-là
    http://www.metronews.fr/paris/les-surveillants-des-hlm-parisiens-pointes-du-doigt/mlhz!MySyxMToejw

    Pour assurer la sécurité des zones HLM de la capitale, il y a la police. Mais pas seulement. Depuis 2004, il existe le GPIS : le groupement parisien inter-bailleurs de surveillance. Ces groupes d’agents patrouillent la nuit dans les HLM, là où la police n’a pas accès. Contrairement aux forces de l’ordre, les membre du GPIS ne sont pas armés, pour l’instant.

    Dans une enquête publiée en ligne, le site Mediapart apporte un peu de lumière sur le fonctionnement de ces surveillants à mi-chemin entre les policiers et les vigiles de la #sécurité_privée. Doté d’un budget de 12 millions d’euros (financé pour moitié par la Ville de Paris), le GPIS semble apprécié tant par les associations de locataires que par les élus de la capitale. Néanmoins, d’après Mediapart, tout n’est pas aussi parfait qu’il y semble.

    Et puis Le Parigot n’est pas très cohérent sur sa propre terminologie : dans un article de 2012, il disait (c’est moi qui souligne)
    http://www.leparisien.fr/paris-75/paris-75015/les-vigiles-des-hlm-seront-armes-03-01-2012-1794199.php

    Pour faire face à la forte hausse des agressions qu’ils subissent, les vigiles des ensembles sociaux parisiens seront armés de matraques et de bombes lacrymogènes.

    Quant à ses statuts, le GPIS est un GIE qui regroupe le privé et le public :
    http://www.societe.com/societe/groupement-parisien-inter-bailleurs-de-surveillance-453414427.html

    Administrateur PARIS HABITAT-OPH représenté par Antoine DAMBRINE
    Administrateur REGIE IMMOBILIERE DE LA VILLE DE PARIS représenté par Caroline GRANDJEAN
    Administrateur SAGECO SA D’HLM représenté par Philippe GUILBERT
    Administrateur „IMMOBILIERE 3 F” représenté par Pascal DURAND
    Administrateur SOCIETE IMMOBILIERE D’ECONOMIE MIXTE DE LA VILLE DE PARIS S représenté par Agnes BENREKASSA
    Administrateur LOGEMENT FRANCILIEN représenté par Christophe DUJARDIN

    • Saint-Blaise : Le GPIS ment !
      http://paris20info.toile-libre.org/spip.php?article18

      Comme dans les autres quartiers pauvres de Paris, c’est un lieu assidûment fréquenté par les flics et autres GPIS, et c’est lors de la nuit du jeudi 26 mai, que ces derniers opérèrent une course poursuite rue St-Blaise, et arrêtèrent des jeunes sans raison. Les habitants du quartiers, eux aussi gazés et matraqués, décident de ne pas se laisser faire ni par la #police, ni par la justice. Ils défendront les jeunes (...)

      #socialiste

      Cette police privée a été créée durant le mandat de Delanoé, en 2004. Paris est une riche ville de riches, mais la polarisation sociale y est forte. Un grand nombre de #Parisiens sont #pauvres : environ 70 000 allocataires du #RSA, 9% de la population titulaire de la #CMU - ce qui suppose de ne pas disposer de plus de 670€/mois pour une personne seule - le taux de #chômage y est supérieur à celui de l’Ile de France et bien des emplois sont sous payés, etc.

      Depuis la destruction au bulldozer d’un foyer de travailleurs immigrés à de Vitry (#PCF, 1980), puis les premiers arrêtés anti-mendicité (La Rochelle, #PRG, 1995) de nombreuses villes « de gauche » ont crée des services de sécurité.
      La politique de la mairie de Montreuil ( #EELV) mérite une mention spéciale : La #milice de #Voynet à la pointe des expulsions - #Vidéo #tract
      http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=6083
      Si vous tapez Hochard, le responsable du Agence pour la Surveillance de la Voie Publique sur un moteur de recherche vous trouverez de nombreuses mentions de leurs faits d’armes.