Série Après avoir évoqué l’impact des appareils volant sans pilote dans les combats entre la Russie et l’Ukraine depuis 2022 puis la manière dont ils bouleversent l’art de la guerre, troisième et dernière partie de notre grand entretien avec Isabelle Dufour, directrice des études stratégiques à Eurocrise : sommes-nous prêts, en France et en Europe, à ce nouveau type de conflit ?
Pour aller plus loin
La une du 29 mai 2025
Edition de la semaine Ukraine : la guerre des drones
> Retrouvez la première partie et la deuxième partie de cet entretien.
Il existe manifestement un débat au sein des militaires et des experts en stratégie pour savoir si la dronisation du conflit ukrainien est conjoncturelle ou si elle préfigure la guerre de demain. Qu’en pensez-vous ?
Isabelle Dufour Pour moi, il n’y a pas de débat : il est évident que ce n’est pas conjoncturel. En revanche, il est difficile de voir clairement vers quoi on va. La seule certitude réside dans le fait que les drones aériens sont l’avant-garde d’une automatisation croissante de tous les compartiments du combat : automatisation des détections, des actions de feu et aussi de la logistique. Les drones terrestres ne sont pas encore complètement opérationnels – le sol comportant plus d’obstacles que l’air ou l’eau –, mais ils vont l’être. Depuis un peu plus d’un an, on voit des choses intéressantes sur le champ de bataille. Mais nos armées ne savent pas trop quoi faire encore des engins : vont-ils suivre le fantassin qui n’aura pas besoin de porter 40 kilos sur son dos et arrivera plus frais au combat ? Est-ce qu’ils vont faire la logistique, dont on a vu qu’elle était compliquée pour les Ukrainiens à Koursk, par exemple, du fait des drones russes ? Les UGV [Unmanned Ground Vehicles] capables de transporter des packs d’eau sur le front pourraient éviter que les camions soient dégommés par un drone FPV [First Person View] bon marché, mais, pour le moment, ils sont encore trop chers pour ce qu’ils portent et n’arrivent pas à destination de manière certaine. Néanmoins, cela pourrait vite changer. En Ukraine, on teste aussi l’automatisation de l’évacuation de blessés : l’UGV vient chercher le blessé, on pose le brancard dessus et l’engin repart avec le blessé, cela évite de risquer la vie de deux personnes qui brancardent et qui, en plus, pendant ce temps-là, ne sont pas au combat.
Publicité
L’introduction de l’intelligence artificielle (IA) pourrait-elle encore accélérer cette automatisation ?
Les armées y travaillent, bien sûr, parce qu’elle marche déjà très bien dans certains secteurs, comme l’imagerie par exemple, ce qui permet d’améliorer la reconnaissance. Mais il y a encore des couacs spectaculaires : si surgit un objet totalement exotique – pas présent dans la base de données avec laquelle a été entraîné le modèle –, la machine risque de l’assimiler à ce qu’elle connaît et de voir un canon là où il y a un enfant déguisé en éléphant. Ce problème, on le trouve dans le combat urbain par exemple, qui est un environnement très complexe : selon les régions du monde, les villes ne se ressemblent pas, ni les modes de vie. Si vous n’avez pas intégré dans le modèle que dans certains pays, il est normal de se promener avec une arme, il voit des combattants partout ; s’il ne sait pas que dans certaines zones, il existe des tracteurs à chenille, il voit des chars partout. Il ne faut jamais oublier que ces systèmes sont en général développés par des Occidentaux, avec une vision et une connaissance du monde qui se répercutent dans les résultats des calculs.
Un opérateur de drone de la 42e brigade de l’armée ukrainienne lors d’essais, dans la région de Kharkiv, le 19 mars 2025.
Un opérateur de drone de la 42e brigade de l’armée ukrainienne lors d’essais, dans la région de Kharkiv, le 19 mars 2025. JOSE COLON/ANADOLU VIA AFP
Cela signifie-t-il qu’on est encore loin de machines – et de drones en particulier – qui prendraient la décision de tirer de manière autonome ?
Complètement autonome, je ne pense pas que ce soit pour demain. Mais semi-autonome, c’est déjà le cas. Il existe des systèmes qui identifient des cibles de manière automatique et les proposent aux humains, dans la défense antiaérienne par exemple. Néanmoins, cela n’est pas sans poser problème. A plusieurs occasions, des avions – de combat amis ou tout simplement civils – ont été abattus par des missiles parce que les programmes informatiques les avaient identifiés comme des menaces et que les humains n’avaient pas osé contredire les ordinateurs. Même si la décision est humaine, une relation à la machine est engagée, qu’il est nécessaire d’interroger. Les systèmes informatiques s’améliorant, cette réflexion qu’on appelle « l’humain dans la boucle » agite toutes les armées en ce moment. La question, évidemment, est de savoir si la machine ferait mieux en décidant elle-même. Pour l’instant, il semble que non, et je plaide pour que l’humain reste dans la boucle. Pour moi, il y a à cela une raison fondamentale : dans la guerre, les cas non conformes sont la règle. Tromper l’adversaire est un but constamment recherché, or les IA sont encore faciles à tromper.
Néanmoins, on a l’impression en vous écoutant que le conflit en Ukraine est un terrain d’expérimentation que scrutent toutes les armées du monde pour voir ce qu’elles pourraient changer…
Tout à fait. Même si les armées ont tendance à se demander plutôt : que faut-il qu’on ajoute ? Or, comme d’autres, je pense que la question est plus fondamentale. Il faudrait revoir complètement la formation des unités, que tous les soldats – à commencer par les fantassins – sachent comment se pilote un drone, ce que voit l’opérateur, etc. Même s’ils n’auront jamais à manier un FPV sur le terrain, ils sauront ce qu’on peut faire avec ces engins. Ils sauront, par exemple, que les changements rapides de direction sont gênants pour le pilote. Il est toujours intéressant de connaître ce que perçoit et ressent l’ennemi. Cela donne des idées pour lui échapper.
A ce propos, il faudrait aussi réinvestir la formation au tir au fusil, pour que les soldats arrivent à abattre un FPV qui les poursuit. Les Russes le font : ils font intervenir des spécialistes du ball-trap dans les unités pour familiariser les fantassins au tir sur petite cible mobile. C’est très utile pour abattre un drone, mais aussi pour le viser avec les canons laser qui servent à le brouiller.
Il faudrait aussi augmenter la formation technique des soldats, qu’ils sachent démonter un drone, remplacer les pièces, réparer une centrale inertielle.
Et puis, plus globalement, il faut repenser la structure des forces armées. Par exemple, je ne vois pas l’intérêt pour la France de se doter d’un second porte-avions qui est trop cher, trop vulnérable. Mais là se pose un problème structurel : un porte-avions a un intérêt pour l’industrie de l’armement que n’ont pas les drones…
Markus Reisner, historien et officier des forces armées autrichiennes, évoquant les avancées majeures de la guerre en Ukraine et le développement de l’artillerie par drones, à Vienne, le 2 avril 2025.
Markus Reisner, historien et officier des forces armées autrichiennes, évoquant les avancées majeures de la guerre en Ukraine et le développement de l’artillerie par drones, à Vienne, le 2 avril 2025. BIANCA OTERO/ZUMA/SIPA
Justement, l’industrie militaire française – et au-delà européenne – est-elle adaptée à ces conflits dronisés ?
Si l’on considère la capacité d’innover vite – et à l’initiative des usagers –, ce n’est pas du tout dans notre culture, c’est certain. Autre problème : nous n’avons plus de terrain d’intervention pour tester les systèmes en conditions réelles. C’était une des explications à l’attachement de l’armée de terre pour l’opération extérieure au Mali qui, en dehors de cela, n’avait pas grand sens : elle a servi à tester du matériel, comme par exemple les robots de déminage. Rien ne vaut le terrain pour voir concrètement ce qui pose problème : le vent, le sable, la chaleur, etc.
L’armée française est-elle consciente de cette inadaptation ?
Bien sûr, les militaires français voient et savent ce qui se passe en Ukraine. Mais ils ne sont pas sur le terrain, ils ne perçoivent qu’abstraitement les changements et ce qu’ils impliquent par exemple sur la temporalité du combat : quand on est repéré par un drone de reconnaissance, on n’a plus un quart d’heure pour se planquer en attendant le tir d’artillerie, un drone FPV peut arriver dans la minute. Tout cela les Ukrainiens n’arrêtent pas de nous le dire, mais la transmission orale d’une expérience, ce n’est pas pareil que l’expérience. Je l’éprouve parce que je suis chercheuse et n’ai pas fait la guerre, ce que les militaires ont beau jeu de me rappeler, à raison. Mais les militaires français sont dans la même situation vis-à-vis de ce qui se passe en Ukraine.
Et si l’on s’en tient aux drones proprement dits, où en est la France ?
On a tardé à se mettre aux drones MALE [pour Moyenne Altitude-Longue Endurance, les grands appareils de reconnaissance ou de frappe] parce que l’armée de l’air – qui en aurait été la première usagère – a longtemps privilégié les aéronefs pilotés. C’est le cas de beaucoup de pays dont les armées sont dotées d’une aviation pilotée de bon niveau. D’autant que, pour des raisons évidentes, les industriels lançaient des prototypes sophistiqués et très coûteux – comme le nEUROn de Dassault ou le projet européen Eurodrone –, donnant un bon prétexte aux chefs de l’armée de l’air pour ne pas trop les utiliser. On a aussi raté le segment des FPV [petits drones pilotés à faible distance] parce que pas nobles, pas intéressants industriellement et considérés par l’infanterie – qui en serait pourtant l’usagère première – comme un truc d’aviateurs.
Alors, nous sommes toujours en retard d’un développement : en guise de véhicule, le Griffon aurait été très bien en Afghanistan, mais il est arrivé pour le Mali. Le Patroller, un grand drone tactique de renseignement, aurait été super pour le Mali, mais comme on voit bien qu’il ne serait pas très utile dans un conflit type Ukraine, on lui a collé des roquettes, ce qui en fait l’équivalent d’un TB2 très très cher, qui ne servirait à rien dans un conflit de haute intensité. Nos Reaper sont également arrivés à la fin de l’opération Barkhane au Mali.
Autrement dit, des segments entiers nous manquent. Alors, on développe des programmes d’urgence, qui ont l’air de fonctionner mais sur lesquels on a peu de retours d’expérience. Ça bouge, donc, mais lentement, en décalé.
Isabelle Dufour, directrice des études stratégiques à Eurocrise, sur le plateau de Public Sénat, le 18 mars 2025.
Isabelle Dufour, directrice des études stratégiques à Eurocrise, sur le plateau de Public Sénat, le 18 mars 2025. CAPTURE ÉCRAN PUBLIC SÉNAT
D’autres armées européennes ont-elles bougé plus vite ?
L’armée turque, si on considère que la Turquie est en Europe. Son aviation pilotée se limite à quelques anciens F-16 américains et les Turcs ont été recalés pour participer au programme de son successeur, le F-35, parce qu’ils voulaient aussi acheter des systèmes de défense sol-air russes, ce que les Américains voyaient évidemment d’un mauvais œil. Les Turcs ont donc décidé de droniser leur utilisation des airs. Et se sont mis à produire plusieurs catégories de drones pour autonomiser leur approvisionnement de systèmes. Résultat : ils sont en avance.
Si je comprends bien : en Turquie, comme en Iran, les drones ont d’abord été développés à défaut d’autre chose. Ce qui rappelle une idée qu’on entend souvent : « le drone est la kalachnikov de la guerre moderne »…
Oui, l’arme du pauvre, dit-on aussi. C’est plus ou moins vrai, car si on regarde en haut du spectre capacitaire du drone – un appareil qui serait capable de faire ce que fait un chasseur piloté dernière génération –, ce n’est plus une arme du pauvre.
C’est là la force du drone : il fait tout, de bas en haut du spectre capacitaire. Ce qui pose d’ailleurs un problème de définition : faut-il qualifier de la même façon, avec le même mot, un petit FPV qui trimballe quelques kilos d’explosifs et un engin qui aura peut-être un jour les mêmes capacités qu’un avion de chasse piloté ? C’est une question.
Et pourquoi n’a-t-on pas vu venir ce bouleversement ?
On l’a un peu vu venir, mais l’accélération s’est produite tout récemment. Avant l’Ukraine, les usages étaient non seulement fragmentés – les mini-drones utilisés par Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique] pour lâcher une grenade, les grands drones de frappes turcs contre les Kurdes… – mais avaient lieu sur des terrains que nos armées regardent peu. Par exemple, on se moquait un peu des chars syriens que l’Etat islamique mettait hors d’usage avec un drone… « Nous, on a le Rafale, c’est beaucoup mieux ! », pensaient nos militaires. L’idée que nous aurions de fait une supériorité dans les airs, même si elle est questionnée en théorie depuis longtemps, a retardé la prise de conscience qu’il se passait quelque chose.
Et l’armée américaine ?
C’est différent. Les Américains ont d’innombrables programmes, comme d’habitude, et dans toutes les forces. Les marines ont leurs programmes, l’armée de terre les siens. Ils déboursent des milliards de dollars. Donc, du point de vue matériel, ils sont prêts. Mais une capacité militaire, ce n’est pas seulement du matériel, c’est aussi la doctrine, l’organisation, les compétences, la logistique, l’entraînement. Et ça, c’est autre chose, surtout dans une société très technocentrée, qui oublie parfois que les systèmes ne suffisent pas. C’est aussi une leçon de l’Ukraine : la dronisation du combat est un bouleversement qui doit être pensé dans sa globalité.