Difficile alors d’imaginer que YouTube s’apprête à faire trembler Disney et les chaînes câblées américaines. Mais Google comprend avant tout le monde la révolution en marche. En 2006, le géant d’Internet rachète la plateforme pour 1,65 milliard de dollars. Un coup de maître.
« 2006 est sans aucun doute la date la plus importante de l’histoire de la plateforme. C’est le rachat par Google qui a fait de YouTube ce qu’il est aujourd’hui », estime Yvette Assilaméhou-Kunz, maîtresse de conférences en psychologie sociale à l’Université Sorbonne Nouvelle et coautrice de « La Machine YouTube ».
►https://cfeditions.com/youtube« C’est le début du fonctionnement basé sur les revenus publicitaires, qui fait de YouTube une interface entre les vidéastes, les créateurs et créatrices, les utilisateurs et les annonceurs qui viennent chercher une audience. C’est cet écosystème et ce modèle économique qui ont rendu YouTube rentable et même plus que rentable », explique la chercheuse, qui rappelle qu’en 2020, l’hébergeur de vidéos en ligne a rapporté 20 milliards de dollars à Alphabet, la maison mère de Google.
« L’illusion du choix »
C’est le début de l’ère des youtubeurs et des influenceurs. Rémunérés à hauteur de 50 % des revenus publicitaires, ils sont de plus en plus nombreux à tenter leur chance dans ce nouvel espace d’expression. Avec la démocratisation des caméras et des outils de montage, les créateurs se professionnalisent pour offrir des contenus toujours plus soignés et fédérer d’importantes communautés de fans. Certains d’entre eux deviennent des stars mondiales, à l’image de l’Américain MrBeast, le plus suivi de la plateforme, dont les défis loufoques sont suivis par 359 millions d’abonnés.
En France, au-delà des historiques Squeezie et Tibo InShape, Inoxtag est sans doute le youtubeur qui a le plus repoussé les limites des formats traditionnels ces derniers mois avec un gigantesque « 1, 2, 3... Soleil » sur les Champs-Élysées, inspiré de la série sud-coréenne Squid Game, mais surtout avec le documentaire « Kaizen. 1 an pour gravir l’Everest ». Au-delà de ces personnalités de premier plan, YouTube revendique la création de 21 000 emplois dans l’Hexagone et une contribution de 850 millions d’euros au PIB français sur un an.
Sans studios ni coûts de production, puisque les contenus sont mis en ligne par les utilisateurs, YouTube dispose d’un avantage considérable sur les médias traditionnels. « C’est un véritable tuyau d’arrosage à contenus que l’on ne peut pas arrêter, et il y en a pour tous les goûts, donc les gens sont toujours branchés », constate auprès de l’AFP l’analyste Ross Benes de la société d’études eMarketer.
En France, difficile de faire émerger un profil type d’utilisateur car littéralement tout le monde regarde YouTube, que ce soit pour réparer une chasse d’eau, trouver la solution d’un jeu vidéo ou s’informer sur France 24. Selon des résultats Médiamétrie publiés en novembre, la plateforme est la première destination vidéo réunissant chaque jour les 15-49 ans, devant l’ensemble des chaînes de télévision linéaires.
Autant agrégateur de médias que réseau social et lieu de création, YouTube se distingue aussi de la télévision par ses algorithmes de recommandation censés offrir une expérience personnalisée à l’utilisateur. « Environ 70 % des vidéos regardées sur YouTube le sont à partir de recommandations. Donc, au final, un peu comme avec la télévision, on est portés par une forme de flux. Là où YouTube est très fort, c’est qu’il entretient l’illusion du choix », analyse Yvette Assilaméhou-Kunz.
Face à la concurrence
L’histoire de YouTube a aussi été jalonnée de débats autour des droits d’auteur, de la modération et des fake news, mais Google a rapidement su faire évoluer sa filiale. Le géant californien a notamment conclu des accords avec les studios de production et chaînes de télévision pour ne pas crouler sous les procès. En 2015, le groupe a par ailleurs lancé YouTube Kids, une version pour enfants, plus protégée et sans publicités intempestives.
« Au-delà de son modèle économique, on pourrait dire que la grande force de YouTube, c’est sa capacité d’adaptation. Grâce à la puissance financière et d’analyse des données de Google, elle peut tester des choses, prendre des risques et s’adapter à la concurrence. On l’a vu notamment avec l’apparition des ’shorts’ [courtes vidéos] pour répondre à TikTok ou encore des ’lives’ [directs] au moment où le streaming prenait de plus en plus de place dans le numérique », détaille Yvette Assilaméhou-Kunz.