• Raoul Vaneigem : « Contre le capitalisme, une révolution maraîchère » Par Catherine Marin - Reporterre - Entretien — Séries d’été
    https://reporterre.net/Raoul-Vaneigem-Contre-le-capitalisme-une-revolution-maraichere

    Écrivain engagé, acteur essentiel de l’Internationale situationniste, avec Guy Debord, médiéviste, Raoul Vaneigem a publié une cinquantaine de livres https://wikimonde.com/article/Raoul_Vaneigem depuis son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, qui participa à l’embrasement des universités en Mai 68. Un passionnant livre d’entretiens avec Gérard Berréby, Rien n’est fini, tout commence , paru en 2014 aux éditions Allia https://www.editions-allia.com/fr/livre/695/rien-n-est-fini-tout-commence , permet de mieux comprendre sa trajectoire, des milieux ouvriers du Hainaut belge à la défense du socialisme autogestionnaire.
    Parmi ses dernières publications, Rien ne résiste à la joie de vivre (éd. Grevis, 2022) et Retour à la vie (éd. L’insomniaque, à paraître en octobre). Un essai, d’Adeline Baldacchino, lui a récemment été consacré : Raoul Vaneigem — Une politique de la joie (éd. Michalon, 2022).

    Reporterre — Le 10 mai dernier https://reporterre.net/Desertons-des-jeunes-ingenieurs-appellent-a-refuser-les-jobs-destructeur , des étudiants d’AgroParisTech dénonçaient publiquement l’enseignement reçu, complices à leurs yeux des « ravages sociaux et écologiques en cours ». Après d’autres, ils appelaient à bifurquer https://reporterre.net/Comment-la-desertion-gagne-la-France pour des « vies moins cyniques », notamment à la campagne. Sont-ce là les germes d’une rébellion que vous appelez depuis longtemps de vos vœux contre le capitalisme et son mépris de la vie ?

    Raoul Vaneigem  — Quitter les centres urbains pour reprendre contact avec la nature n’est plus comparable au repli champêtre qui motiva les hippies, dans la retombée du Mouvement des occupations de Mai 68. Aux rêveurs bucoliques, les pesticides auraient tôt fait de rappeler que le profit répand ses remugles en tous lieux. Le choix de la campagne va bien au-delà d’une réaction d’autodéfense de la vie en proie à la pollution urbaine.

    L’ironie de l’histoire nous remet ici en mémoire les luttes communalistes qui, aux XIIe et XIIIe siècles, voient les villes naissantes se soulever, en Catalogne, en Italie du Nord, en Allemagne, en France occitane et picarde, contre la tyrannie des seigneurs féodaux. L’importance croissante du libre-échange, qui inaugure la lutte du capitalisme contre un immobilisme agraire, cadenassé par l’aristocratie, est alors l’élément moteur d’une lutte dressant la bourgeoisie des villes contre la puissance oppressive des féodaux https://www.mollat.com/livres/660017/raoul-vaneigem-le-mouvement-du-libre-esprit-generalites-et-temoignages-sur-l . Cependant, ce projet d’émancipation révèle très vite son ambiguïté. Dans sa Complainte des tisserandes https://www.chants-de-lutte.com/la-complainte-des-tisserandes , Chrétien de Troyes se fera l’écho de la nouvelle oppression. Pour avoir nourri les luttes communalistes, le slogan « l’air des villes rend libre » servira de tremplin à l’idéologie d’un bonheur terrestre débarrassé des dieux et de leur tutelle.

    L’attrait de la campagne tient à ce qu’elle offre de nouvelles assises aux luttes qui s’esquissent aujourd’hui, inséparablement existentielles et sociales. Car, en dehors de l’obstination des Gilets jaunes, la stagnation des combats revendicatifs est atterrante. La révolte aspire à se frayer d’autres voies. La campagne offre à la perspective d’un bouleversement collectif et individuel ce que l’on pourrait qualifier de « champ de bataille démilitarisé » , un lieu des possibles, ouvert aux gageures de la poésie créative.

    Une évidence se fait jour : le mouvement d’émancipation universelle naîtra de petites entités fédérées, de microsociétés mues par la volonté de défendre et de développer le sens humain. C’en est fini de miser sur le grand nombre des protestataires, sur les foules trop aisément manipulables, sur les nations, les ensembles surpeuplés. Si la ville peut parer à l’étouffement du surnombre, c’est en ravivant ses anciennes structures villageoises, en recréant ces solidarités de quartiers qui ont toujours été propices aux émeutes et aux insurrections — Haussmann ne s’y trompait pas, qui les quadrilla et les éventra de grandes avenues.

    En 1967 https://www.babelio.com/livres/Vaneigem-Traite-de-savoir-vivre-a-lusage-des-jeunes-genera/15798 , votre « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations » appelait à sortir des déterminismes sociaux pour « se créer en recréant la société ». Aujourd’hui, ces jeunes adultes déserteurs qui cherchent à se réancrer dans une existence matérielle https://reporterre.net/Lola-Keraron-A-24-ans-j-ai-deserte-AgroParisTech en lien avec le vivant (boulangerie, apiculture, etc.) répondent-ils à ce mouvement ?

    Du haut de leur bureaucratie politique et syndicale, où ils gèrent les impuissances de la subversion, les rhéteurs de l’anticapitalisme ont toujours traité avec mépris ceux qui souhaitaient atténuer par des réformes une inhumanité dont ils réprouvaient viscéralement la cruauté. Les réformistes n’étaient pas révolutionnaires. Les grandes idéologies prolétariennes ne l’étaient pas davantage, si l’on en juge par le démembrement de la conscience ouvrière, dont nous leur sommes redevables. À vrai dire, il ne faut pas se leurrer, la plupart des prétendues organisations à but humanitaire — du style Kouchner https://books.openedition.org/iheid/2943?lang=fr — sont une imposture. Elles relèvent de la philanthropie, du marché caritatif, bref des bonnes œuvres du capitalisme. Mais, là comme partout, c’est à nous de poser sans relâche la question « Cui prodest ? À qui cela profite-t-il ? » Il n’est pas d’autres moyens de départager, en les passant au crible, les entreprises délétères et les initiatives salutaires.

    Ce qu’il y a d’attractif dans le projet de « se créer en recréant le monde » découvre sa pratique par l’entremise de groupes solidaires dont l’autonomie individuelle est l’élément central. Tandis que l’État et ses commanditaires multiplient les zones à détruire, un nombre croissant de collectivités lui opposent le rachat, à titre privé, de terrains qu’ils dédient à la permaculture, à l’agriculture renaturée, au maraîchage, à l’artisanat, à la recherche d’énergies non polluantes ; tout en excluant l’écologie marchande. De telles initiatives favorisent des révoltes inattendues, comme celle d’ingénieurs agronomes refusant de collaborer davantage à l’empoisonnement agro-alimentaire, de chercheurs ne supportant plus les technologies de l’inhumain, de techniciens devenus hostiles aux industries de la pollution climatique qui les emploient. Imaginez, dans la foulée, un sabotage des taxes et des impôts par les fonctionnaires devenus malgré eux les collecteurs de l’injustice !

    « La planète entière frémit du même désir d’une vie libre. »

    Sous les couleurs de l’humour et de la bonne humeur, une « révolution maraîchère » s’emploie à récupérer une terre qui est la nôtre, il faut le rappeler. Les coups qui aboliront la tutelle des États et des intérêts privés jailliront de l’existentiel et de son tissu social. Il est de la plus haute importance qu’en ces lieux de fraternité retrouvée se redécouvrent la joie de vivre ensemble, l’efflorescence des passions, le désir sans fin. Que l’apiculteur se sente au sein de ses abeilles comme au sein d’un milieu naturel et de relations véritablement humaines, c’est toute la différence avec la même occupation exercée dans le monde marchand. Ce qui s’opère sous nos yeux est un basculement radical. La résurgence de l’entraide et de l’individu autonome annonce la fin du règne de l’individualiste, de l’esclave prédateur, du petit homme au calcul égoïste. C’est le déracinement de la servitude volontaire.

    Réduire ces solidarités nouvelles à un folklore associatif, c’est oublier qu’elles peuvent être le ferment de plus amples développements. Le rejet de la barbarie a donné naissance à des zones à défendre tels le Chiapas zapatiste https://reporterre.net/Declaration-pour-la-vie-les-zapatistes-annoncent-leur-venue-en-Europe et le Rojava. La France l’illustre avec une revendication galactique d’une spécificité insolite et insolente. Si la présence imperturbable des Gilets jaunes rayonne humblement de résonances poétiques qui troublent le monde entier, ce n’est ni hasard ni magie, mais parce que la planète entière frémit du même désir d’une vie libre. Parce que partout, du Chili au Sri Lanka, le rêve d’une société radicalement nouvelle se conjugue avec l’histoire et se concrétise.

    Ces gestes forts sont l’écho d’une conscience écologique qui s’affirme. Pensez-vous que l’écologie politique, avec ses luttes contre les grands projets inutiles https://reporterre.net/La-carte-des-luttes-contre-les-grands-projets-inutiles (routiers, aériens, etc.), sa dénonciation du productivisme et du travail contraint (chez les pionniers), sa défense du vivant, peut être une chance de renaissance politique ? Dans quelle mesure ?

    Si sympathiques qu’elles soient, les manifestations en faveur du climat servent d’exutoires au sentiment d’impuissance qu’éprouvent intimement les protestataires. Comment imaginer que des mesures pratiques et un tant soit peu conséquentes contre la pollution puissent être adoptées par des États et des monopoles qui en sont la cause et les bénéficiaires ? Ce n’est pas dans les capitales que la colère est requise, c’est aux côtés des zadistes en lutte contre la propagation des nuisances, des pesticides, des inutilités rentables — on n’a même pas obtenu l’interdiction des produits qui tuent les abeilles et nous empoisonnent https://reporterre.net/Neonicotinoides-tueurs-d-abeilles-le-passage-en-force-du-gouvernement !

    De quelles vertus voulez-vous créditer la politique et le parlementarisme ? Les marchandises électorales sont interchangeables. L’envers vaut l’endroit. Le populisme fascisant réclame la liberté de ne pas se faire vacciner et le populisme gauchiste appelle à la vaccination obligatoire. Avons-nous jamais connu une telle disette de l’intelligence sensible et du sens humain ? Pendant que les pitreries médiatiques captent l’attention, les lobbies du nucléaire, du pétrole, de la pharmacie, de la 5G, du gaz de schiste, des malversations bancaires, triomphent avec le soutien d’une corruption et d’un parasitisme étatiques exhibés sans scrupules. Ce beau monde s’en donnerait à cœur joie s’il en avait un. En l’occurrence, la « totale » assurance de poursuivre son entreprise de destruction lucrative lui suffit.

    Comment passer de la désertion individuelle à l’insurrection collective ?
    L’État et ses commanditaires auraient intérêt à nous entraîner dans une guerre civile, ou du moins dans sa parodie. Ils en tireraient un double avantage. Ils nous acculeraient sur un terrain qu’ils connaissent assez pour nous écraser. Plus déplorable encore, ils nous militariseraient, ils nous mécaniseraient, nous engageant à contresens de la conscience humaine pour laquelle nous luttons. Libre à qui le souhaite de recourir à une de ces guérillas sans armes, selon le principe « ne jamais détruire un être humain, mais détruire les machines qui nous déshumanisent » .

    Néanmoins, compte tenu de l’effondrement programmé par l’écart croissant entre l’économie réelle et l’économie spéculative, mieux vaut miser sur une insurrection pacifique comme celle qu’illustrent à leur façon les zapatistes, les Gilets jaunes et ces insurgés improbables qui surgissent de partout.

    Le peuple avait fini par s’aviser que ses exploiteurs étaient des malades. Il lui apparaît maintenant que le pouvoir n’est plus assumé par des égrotants mais qu’il est géré par la terreur épidémique et l’épidémie de terreur. Le capitalisme moribond érige la morbidité en mode de gouvernement. La peur de la maladie est l’instrument d’une oppression automatisée. Une fois mise en branle, la machine fonctionne seule, elle s’accommode de dirigeants décérébrés, de créatures acéphales trébuchant de sottises en incompétences. L’État et ses commanditaires sont déchargés de toute responsabilité. Et nous, de tout devoir envers eux ! L’autodéfense sanitaire devient pour chacune et chacun la substance d’une autodéfense généralisée. Sous cet angle, l’autogestion — autrement dit l’organisation du peuple par lui-même — n’a plus rien de subversif, c’est une cure de santé parfaitement légitime !

    #raoul_vaneigem #vaneigem #gilets_jaunes #capitalisme #autogestion #état #zad #coronavirus #mai68 #zapatistes #autodéfense #anarchisme #travail #capitalisme #oppression #exploitation #effondrement #des_grands_projets..._inutiles_

    l’Internationale situationniste
    https://www.youtube.com/watch?v=jc38K2JFLDA

  • IL N’Y AURA PAS DE PAYSAGE APRÈS LA BATAILLE (À propos de l’invasion de l’armée russe en Ukraine). « Enlace Zapatista, Mars 2022
    https://enlacezapatista.ezln.org.mx/2022/03/06/il-ny-aura-pas-de-paysage-apres-la-bataille-a-propos-de-lin

    Nous vous faisons part de nos paroles et pensées sur ce qui se passe actuellement dans la géographie que l’on nomme Europe :

    PREMIÈREMENT.- Il y a une force qui agresse : l’armée russe. Il y a en jeu des intérêts du grand capital, des deux côtés. Ceux qui souffrent maintenant des délires des uns et des calculs économiques sournois des autres, ce sont les peuples de #Russie et d’#Ukraine (et, peut-être bientôt, ceux d’autres géographies proches ou lointaines). En tant que Zapatistes que nous sommes, nous ne soutenons ni l’un ni l’autre des États, mais celles et ceux qui luttent pour la vie et contre le système.

    Lors de l’invasion multinationale de l’Irak (il y a presque 19 ans), avec à sa tête l’armée nord-américaine, il y a eu des mobilisations contre cette guerre dans le monde entier. Aucune personne saine d’esprit ne pensait que s’opposer à l’invasion revenait à se ranger du côté de Sadam Hussein. Aujourd’hui, la situation est similaire, mais pas identique. Ni Zelinski, ni Poutine. Arrêtez la guerre.

    DEUXIÈMEMENT.- Différents gouvernements se sont alignés d’un côté ou de l’autre, le faisant pour des motivations économiques. Il n’y a chez eux aucune préoccupation humaniste. Pour ces gouvernements et leurs « idéologues », il y a des interventions-invasions-destructions bonnes, et il y en a de mauvaises. Les bonnes sont celles que réalisent leurs alliés et les mauvaises celles qui sont perpétrées par leurs opposants. Les applaudissements à l’argument criminel de Poutine pour justifier l’invasion militaire de l’Ukraine se transformeront en lamentations quand, avec les mêmes mots, on justifiera l’invasion d’autres peuples dont les parcours n’auront pas l’agrément du grand capital.

    Ils envahiront d’autres géographies pour les sauver de la « tyrannie néo-nazie » ou pour mettre fin aux « narco-États » voisins. Ils répéteront alors les mêmes mots que Poutine : « Nous allons dénazifier » (ou son équivalent) et ils multiplieront les « raisonnements » de « danger pour leurs peuples ». Et alors, comme nous disent nos compañeras en Russie : « Les bombes russes, les fusées, les balles volent vers les Ukrainiens sans leur demander leurs opinions politiques ou la langue qu’ils parlent », mais c’est la « nationalité » des unes et des autres qui changera.

    TROISIÈMEMENT.- Le grand capital et ses gouvernements « d’Occident » se sont assis pour contempler – et même encourager – la façon dont la situation se détériorait. Puis, une fois l’invasion commencée, ils ont attendus de voir si l’Ukraine résistait, et ils ont ensuite calculé ce qu’ils pourraient gagner d’un résultat ou d’un autre. Comme l’Ukraine résiste, alors ils ont effectivement commencé à allonger des factures « d’aide » qui seront remboursées plus tard. Poutine n’est pas le seul à être surpris de la résistance ukrainienne.

    Ceux qui y gagnent dans cette guerre ce sont les grands consortiums d’armements et le grand capital qui voient l’opportunité de conquérir, de détruire/reconstruire des territoires, c’est-à-dire, de créer de nouveaux marchés de marchandises et de consommateurs, de personnes.

    QUATRIÈMEMENT.- Au lieu de nous tourner vers ce que diffusent les médias et les réseaux sociaux des deux camps respectifs – et que tous deux présentent comme des « actualités » – , ou sur les « analyses » dans la prolifération soudaine d’experts en géopolitique et de soupirants au Pacte de Varsovie et à l’OTAN, nous avons décidé de chercher et de demander à celles et ceux qui, comme nous, sont engagé.es dans la lutte pour la vie en Ukraine et en Russie.

    Après plusieurs tentatives, la Commission Sexta Zapatiste a réussi à entrer en contact avec nos proches en résistance et en rébellion dans les géographies qu’on appelle la Russie et l’Ukraine.

    #guerre

  • Du Chiapas à Dijon - Interview d’un membre de l’équipe d’accueil de la délégation zapatiste

    Les 10, 11 et 12 octobre, 180 zapatistes venu·es à la rencontre des luttes européennes se sont réuni·es à l’Espace autogéré des Tanneries pour organiser la suite de leur voyage. Un membre de l’organisation nous raconte cette aventure incroyable et le sens qu’il a mis à relever ce défi.

    https://dijoncter.info/du-chiapas-a-dijon-interview-d-un-membre-de-l-equipe-d-accueil-de-la-del

    #ezln #zapatistes #mexique #voyagepourlavie

  • Quelques nouvelles du “Voyage pour la vie” des zapatistes...

    Annoncé en octobre 2020 dans le communiqué « une Montagne en haute mer », le voyage pour la vie des délégations zapatistes en Europe va véritablement commencer ces prochains jours

    https://communaux.cc/2021/10/quelques-nouvelles-du-voyage-pour-la-vie-des-zapatistes

    #zapatistes #chiapas #autonomie #luttes

  • Notes anthropologiques (LXII)

    Georges Lapierre

    https://lavoiedujaguar.net/Notes-anthropologiques-LXII

    « La violence sacrificielle manipulée par les seigneurs a servi à renforcer les inégalités sociales, en concentrant et en centralisant le pouvoir. Maurice Godelier rappelle justement que, dans la théorisation du don, Mauss ajoute une quatrième obligation, souvent oubliée, aux trois étapes classiques de la réciprocité : donner, recevoir, rendre. Il s’agit de l’obligation de faire des dons aux dieux et aux hommes qui les représentent. Les offrandes et les sacrifices auraient la capacité de “contraindre” les divinités à continuer à dispenser aux humains les biens dont ils sont les maîtres (pluie, nourriture, plantes, richesses diverses). Dans ces rapports, les dieux et les esprits sont toujours supérieurs aux hommes, qui restent perpétuellement les débiteurs. La formation de classes sociales et la divinisation des seigneurs (rois, souverains) qui manipulent ces croyances sont corrélatives de cet “endettement”. C’est la dette de la vie (de l’énergie qui anime les hommes, de leur sang) que les hommes doivent payer régulièrement aux divinités par le truchement de ceux qui les représentent, voire de ceux qui les incarnent. Le sacrifice humain est donc une prédation et il n’est pas étonnant que les félins, les plus grands prédateurs du règne animal, apparaissent constamment dans l’iconographie des peuples américains. »

    Dans un premier temps, Je me propose de commenter ce passage de Carmen Bernand tiré de son livre Histoire des peuples d’Amérique.

    La première remarque concerne le don aux dieux, qui serait selon l’opinion de Maurice Godelier une quatrième obligation, le plus souvent oubliée, dans les étapes concernant le don : le don aux dieux viendrait donc couronner les différents moments qui définissent d’un point de vue théorique la pratique du don : donner, obligation de recevoir, obligation de rendre et, enfin obligation de faire des dons aux dieux. Dans cette affaire, Maurice Godelier et à sa suite Carmen Bernand confondent, volontairement ou non, deux circonstances différentes qui peuvent se présenter en fonction du donneur : il s’agit de rendre à qui donne. (...)

    #anthropologie #Carmen_Bernand #Maurice_Godelier #Marshall_Sahlins #Luc_de_Heusch #don #dette #dieux #assujettissement #aliénation #banques #insoumission #zapatistes

  • Dauphins !

    SCI Galeano

    https://lavoiedujaguar.net/Dauphins

    Mai 2021.

    Ce fut un moment dramatique. Acculée entre des bouts de cordages et le bastingage, la petite bestiole menaçait l’équipage de sa lance tout en observant du coin de l’œil la mer déchaînée où elle était à l’affût d’un kraken, de l’espèce « kraken escarabujos » — spécialisé dans la consommation de scarabées. Alors, l’intrépide passager clandestin, n’écoutant que son courage, leva ses multiples bras au ciel et sa voix rugit, couvrant le bruit des vagues cognant contre la coque de La Montagne :

    Ich bin der Stahlkäfer, der Größte, der Beste ! Beachtung ! Hör auf meine Worte ! (Je suis le scarabée d’acier, le plus grand, le meilleur. Attention ! Écoutez mes paroles !)

    L’équipage s’arrêta net. Pas parce qu’un insecte schizophrène les avait défiés avec un cure-dent et un couvercle en plastique. Ni parce qu’il leur parlait en allemand. C’était parce qu’entendre leur langue maternelle, après des années à n’entendre que l’espagnol tropical de la côte, les avait transportés dans leur patrie comme par un étrange enchantement.

    Gabriela dira plus tard que l’allemand de la petite bestiole était plus proche de celui d’un migrant iranien que du Faust de Goethe. Le capitaine défendit le passager clandestin, affirmant que son allemand était parfaitement compréhensible. Et, comme là où commande capitaine, Gabriela ne gouverne pas, Ete et Carl ont approuvé, et Edwin, même s’il n’avait compris que le mot « cumbia », était d’accord. Donc ce que je vous raconte, c’est la version de la bestiole traduite de l’allemand (...)

    #zapatistes #traversée #voilier #Durito #passager_clandestin #sorcière

  • Sur la mer

    SCI Galeano

    https://lavoiedujaguar.net/Sur-la-mer

    Mai 2021

    Pensant à ses passagers, comme il se doit, le capitaine Ludwig a recommandé de partir dans l’après-midi du 2. La houle prévue pour le 3 allait faire souffrir sans nécessité les marin·e·s novices. C’est pourquoi le capitaine a proposé d’avancer le départ à 16 heures le deuxième jour du cinquième mois.

    Le sous-commandant insurgé Moisés l’a écouté attentivement et a été d’accord. Ainsi, par ces temps où on a coutume d’utiliser le mot « historique » pour tout et n’importe quoi, c’est la première fois que le zapatisme effectue quelque chose de programmé plus tôt que prévu (en général, on traîne et on commence en retard). Ergo : c’est quelque chose d’historique dans le zapatisme.

    L’Escadron 421 est donc parti le 2 mai 2021 à 16 h 11’30’’. Voici deux rapports différents sur la même étape de la navigation.

    Rapport de l’Escadron 421 au Haut Commandement zapatiste :
    Itinéraire du navire La Montagne. Les heures indiquées correspondent à l’horaire officiel de Mexico (UTC -5).

    2 mai 2021. À 16 h 11’30’’, La Montagne a commencé son voyage à une vitesse d’environ 4 nœuds (1 nœud = 1,852 km/h). À 16 h 21’30’’, elle a mis le cap au sud-sud-est et à 17 h 23’04’’, La Montagne a commencé à virer légèrement à l’est. À 17 h 24’13’’ on a commencé à manœuvrer pour déployer toute sa voilure. (...)

    #Mexique #Cuba #navigation #voilier #zapatistes

  • Du bloc-notes du Chat-Chien
    L’abordage

    SCI Galeano

    https://lavoiedujaguar.net/Du-bloc-notes-du-Chat-Chien-L-Abordage

    La Montagne a été abordée le 30 avril 2021, à une heure donnée. Le navire était ancré à environ cinquante brasses du port, « loin de l’agitation / et de la fausse société ». Autour de lui voletaient les mouettes rieuses, cormorans, frégates superbes, ibis rouges et même un candide colibri, perdu, cherchait à faire son nid dans le bastingage de proue. Contre la coque, sous la ligne de flottaison, des dauphins à nez de bouteille tambourinaient une cumbia, un requin-baleine marquait le rythme avec ses nageoires et la raie manta déployait ses ailes noires comme des hanches volantes.

    Le groupe de boucaniers était mené par le sous-commandant insurgé Moisés qui, avec une troupe formée d’une insurgée tercia, d’un insurgé chauffeurologue et mécanicien, d’un membre des bases de soutien chauffeurologue, de cinq terci@s, d’une commandante et de deux commandants, était venu dire au revoir à la délégation maritime, l’Escadron 421, et vérifier sur place que l’embarcation disposait du nécessaire pour l’épopée nautique. Une équipe de soutien de la Commission Sexta était présente pour rédiger les nécrologies des morts au combat.

    Il n’y eut aucune résistance de la part de l’équipage. De fait, le capitaine avait ordonné qu’on hisse, en guise de misaine, une grande banderole avec l’image qui identifie la délégation maritime zapatiste, agrégeant ainsi La Montagne, équipage inclus, à la lutte pour la vie. Sur le gréement nu, le symbole du délire zapatiste brillait et scintillait avec impétuosité. (...)

    #Mexique #zapatistes #traversée #équipage

  • Du bloc-notes du Chat-Chien
    Hier : la théorie et la pratique

    SCI Galeano

    https://lavoiedujaguar.net/Du-bloc-notes-du-Chat-Chien-Hier-la-theorie-et-la-pratique

    Une assemblée dans un village d’une des montagnes du Sud-Est du Mexique. Ça doit être en juillet-août d’une année récente, avec la pandémie de coronavirus qui est en train de s’emparer de la planète. Ce n’est pas n’importe quelle réunion. Non seulement à cause de la folie qui convoque les participants, mais aussi à cause de la distance évidente entre les chaises et parce que les couleurs des masques s’occultent derrière la buée des visières transparentes.

    La direction politique et organisationnelle de l’EZLN est là. Certains chefs militaires sont également présents, mais restent silencieux, sauf si on leur demande de parler sur un point précis.

    Ils sont beaucoup plus nombreux que ce qu’on pourrait croire. Il y a là au moins six langues originaires, toutes apparentées au maya, et ils utilisent l’espagnol, « la castilla », comme pont pour se faire comprendre les uns des autres.

    Plusieurs des présents sont des « vétérans », ils ont participé au soulèvement qui a commencé le 1er janvier 1994 et, les armes à la main, ils sont descendus dans les villes, avec des milliers de compañeras et compañeros : un, une, parmi tant d’autres. Il y a aussi « les nouveaux », des hommes et des femmes qui ont été incorporés à la direction zapatiste après de longs apprentissages. La majorité des « nouveaux » sont des « nouvelles », des femmes de tous les âges, parlant différentes langues. (...)

    #Mexique #Chiapas #zapatistes #EZLN #assemblée #théorie #pratique #connaissances

  • « L’invasion zapatiste » commence !

    Jérôme Baschet

    https://lavoiedujaguar.net/L-invasion-zapatiste-commence

    Cela avait été annoncé il y a six mois ; maintenant, nous y sommes.
    Le voyage zapatiste vers l’Europe a commencé.
    La « conquête inversée » a bel et bien débuté.

    Lorsque, le 5 octobre 2020, les zapatistes ont publié leur communiqué « Une montagne en haute mer », la surprise fut considérable, à l’annonce d’une tournée de l’EZLN (Ejército Zapatista de Liberación Nacional) sur les cinq continents, en commençant par l’Europe. Il faut dire que, si les zapatistes n’ont pas été avares d’initiatives tant au Chiapas qu’à l’échelle du Mexique (avec par exemple la Marche de la couleur de la terre, il y a tout juste vingt ans), c’est presque la première fois (à une petite exception près en 1997) qu’ils sortent des frontières de leur pays.

    Puis, le 1er janvier dernier, ils ont écrit et cosigné avec des centaines de personnes, collectifs et organisations une « Déclaration pour la vie » exposant les raisons de ce voyage : contribuer à l’effort pour que les luttes contre le capitalisme — qui sont indissociablement des luttes pour la vie — se rencontrent dans la pleine conscience de leurs différences et loin de toute volonté d’homogénéisation ou d’hégémonie.

    Au cours de ces six derniers mois, un ample processus d’organisation s’est mis en place à l’échelle européenne, mais aussi dans chaque pays ou « géographie », selon la terminologie zapatiste. Une coordination francophone a ainsi vu le jour, puis, en son sein, huit coordinations régionales fédérant collectifs et initiatives locales. Dans le même temps, l’EZLN a confirmé que se préparait une ample délégation composée de plus d’une centaine de ses membres, aux trois quarts des femmes, et qu’elle serait en outre accompagnée par des membres du Congrès national indien (...)

    #Mexique #zapatistes #Jérôme_Baschet #Europe #Gilets_jaunes #ZAD #planète_blessée

  • La route d’Ixchel

    SCI Galeano

    https://lavoiedujaguar.net/La-route-d-Ixchel

    Avril 2021.
    La Montagne va partir.

    D’une des maisons d’Ixchel, la mère de l’amour et de la fertilité, la grand-mère des plantes et des animaux, la mère jeune et la mère vieille, la rage en laquelle se transforme la douleur de la terre lorsqu’elle est blessée et souillée, partira la Montagne.

    Une des légendes mayas raconte qu’Ixchel s’est étendue sur le monde sous la forme d’un arc-en-ciel. Elle l’a fait pour donner à la planète une leçon de pluralité et d’inclusion, et pour lui rappeler que la couleur de la terre n’est pas une, mais multiple, et que toutes, sans cesser d’être ce qu’elles sont, illuminent ensemble la merveille de la vie. Et elle, Ixchel, la femme arc-en-ciel, embrasse toutes les couleurs et en fait une part d’elle-même.

    Dans les montagnes du Sud-Est mexicain, dans la langue racine maya des plus anciens des anciens, on raconte une des histoires d’Ixchel, mère-lune, mère-amour, mère-rage, mère-vie. Le Vieil Antonio parle ainsi :

    « De l’est sont venus la mort et l’esclavage. C’est ainsi que c’est arrivé, et tant pis. On ne peut rien changer à ce qui est passé. Mais Ixchel a dit :

    “Que demain à l’est voguent la vie et la liberté dans la parole de mes os et mes sangs, de mes enfants. Qu’une couleur ne commande pas. Qu’aucune ne commande pour que personne n’obéisse et que chacun soit ce qu’il est avec joie. Parce que la tristesse et la douleur viennent de ceux qui veulent des miroirs et non des vitres pour où regarder tous les mondes que je suis. Avec rage, il faudra briser sept mille miroirs jusqu’à ce que la douleur s’apaise. (...)

    #Mexique #Chiapas #zapatistes #voyage

  • « Et pendant ce temps, dans la selva Lacandone... »
    (Terci@s Compas)

    https://lavoiedujaguar.net/Et-pendant-ce-temps-dans-la-selva-Lacandone-Terci-s-Compas

    Aperçus des adieux aux délégations zapatistes dans quelques communautés indiennes zapatistes sur les rives des rivières Jataté, Tzaconejá et Colorado, dans les montagnes du Sud-Est mexicain, au Chiapas, Mexique, Amérique latine, planète Terre. (...)

    #Mexique #Chiapas #zapatistes #délégation

  • Escadron 421
    (La délégation maritime zapatiste)

    SCI Galeano

    https://lavoiedujaguar.net/Escadron-421-La-delegation-maritime-zapatiste

    Avril 2021.

    Calendrier ? Un petit matin du quatrième mois. Géographie ? Les montagnes du Sud-Est mexicain. Un silence soudain s’impose aux grillons, aux aboiements épars des chiens au loin, à l’écho d’une musique de marimba. Ici, dans les entrailles des montagnes, un murmure plutôt qu’un ronflement. Si nous n’étions pas là où nous sommes, on pourrait penser que c’est la rumeur du grand large. Pas les vagues se brisant contre le rivage, la plage ou la falaise découpée par le caprice d’une entaille. Non, quelque chose d’autre. Et puis… un long gémissement et un tremblement intempestif, bref.

    La montagne se dresse. Elle retrousse un peu ses jupons, pudiquement. Non sans difficulté, elle arrache ses pieds de la terre. Elle fait le premier pas avec une grimace de douleur. Maintenant, elle a la plante des pieds qui saigne, cette petite montagne, loin des cartes, des destinations touristiques et des catastrophes. Mais ici tout est complicité, alors une pluie hors saison lui lave les pieds et, avec la boue, soigne ses blessures.

    « Prends soin de toi, ma fille », dit la Ceiba mère. « Courage », dit comme pour lui-même le huapác. L’oiseau tapacamino la guide. « Vers l’est, amie, vers l’est », dit-il tout en sautant d’un côté à l’autre.

    Habillée d’arbres, d’oiseaux et de pierres, la montagne chemine. Et sur son passage, des hommes, des femmes, des personnes qui ne sont ni l’un ni l’autre, des petites filles et des petits garçons endormis s’accrochent aux bords de son jupon. (...)

    #Mexique #Chiapas #EZLN #voyage #zapatistes #délégation_maritime #Europe #Moby_Dick

  • Notes anthropologiques (LIX)

    Georges Lapierre

    https://lavoiedujaguar.net/Notes-anthropologiques-LIX

    La civilisation de l’argent opposée à la civilisation du don

    À la fin des notes anthropologiques précédentes, j’en étais arrivé en conclusion à la reconnaissance de deux modes de vie sociale, un mode reposant sur le don, l’autre reposant sur l’argent. Ces deux modes de vie en société sont, tous les deux, l’expression de la pensée, l’un est la réalisation de la pensée en tant que pensée non aliénée, l’autre, la réalisation de la pensée comme aliénation de la pensée. Je me montrais moins optimiste que Hegel ou que Marx en me disant que la non-aliénation de la pensée ne pouvait pas se présenter comme un aboutissement de l’aliénation. Nous retrouvons cette idée d’une fin glorieuse de l’aliénation dans la non-aliénation, comme un fleuve débouchant dans la mer, au centre des religions monothéistes, juive, chrétienne et musulmane, toutefois ces religions ont l’intelligence de présenter cette fin glorieuse de l’aliénation dans le giron de la pensée subjective comme un au-delà dont elles garderaient la nostalgie. Les mouvements millénaristes ont pris au mot ces religions de l’au-delà en cherchant à réaliser sur terre le paradis qu’elles ne pouvaient promettre que dans l’au-delà d’une nostalgie.

    La plus abjecte « nostalgie » dérobe la « nostalgie du paradis » a écrit Mircea Eliade en avant-propos de son livre Images et symboles, dans lequel l’auteur se livre à la fois à une critique du positivisme et de la psychanalyse selon Freud pour retrouver derrière l’homme d’aujourd’hui l’importance occulte des mythes dont celui du paradis (...)

    #civilisation #argent #don #religions #monothéisme #millénarisme #aliénation #Mircea_Eliade #Hegel #Marx #idéologie #zapatistes #Jean_de_Léry

  • Appel à participation à un tournoi de football
    populaire, inclusif et pour la liberté
    Montpellier Intergalaktik Fútbol !

    https://lavoiedujaguar.net/Appel-a-participation-a-un-tournoi-de-football-populaire-inclusif-et

    Sonnez hautbois, résonnez cornes de brume, l’appel pour le Montpellier Intergalaktik Fútbol est maintenant plié sous forme d’avion de papier, prêt à s’envoler vers d’autres géographies !

    Aux équipes de foot féminines et mixtes zapatistes,
    À toutes les équipes de football populaire, inclusif et anti-oppression de France et d’ailleurs,

    Nous, signataires de cet appel, individu·e·s, collectifs et organisations qui luttons pour l’existence de sports véritablement populaires, ouverts à toutes et tous sans distinction de genre ni d’origine,

    Nous, qui luttons pour que les sports puissent être pratiqués ensemble, que nous soyons... (normalement, à ce moment du texte suit une longue énumération, que nous n’allons justement pas dérouler... cela afin de n’exclure personne),

    Nous vous adressons cette invitation : participer à un tournoi autoarbitré d’équipes à 7, à Montpellier (France), les 4 et 5 septembre 2021, stades Père-Prévost et Montcalm, afin que les sports célèbrent notre égalité, car nous sommes tou·te·s différent·e·s. (...)

    #Montpellier #football #liberté #femmes #mixte #zapatistes #autoarbitrage #invitation

  • À vingt ans de la Marche de la couleur de la terre
    Les journées où tout le Mexique a vu et entendu les peuples indigènes

    Gloria Muñoz Ramírez

    https://lavoiedujaguar.net/A-vingt-ans-de-la-Marche-de-la-couleur-de-la-terre-Les-journees-ou-t

    Le pays entier a été secoué il y a vingt ans lors du passage de la Marche de la couleur de la terre, une mobilisation sans précédent dans l’histoire moderne du Mexique : pour la première fois les peuples indiens prenaient la tête d’une vaste campagne nationale et internationale appelant à mettre à l’ordre du jour non seulement les droits et la culture indigènes, mais aussi une autre façon de faire de la politique et d’affronter le pouvoir. Les partis politiques ont été bien en dessous d’une société civile mue par l’espoir de ce qu’elle allait pouvoir construire avec ses propres forces.

    La mobilisation convoquée par l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) avait plusieurs objectifs. Ils se proposaient de porter devant le Congrès de l’Union les Accords de San Andrés signés avec l’État mexicain le 16 février 1996 (avec le gouvernement antérieur) et en chemin de rencontrer l’ample mouvement indigène national et les organisations et collectifs internationaux, outre des milliers de gens de base et du monde intellectuel, artistique et scientifique.

    La Marche de la couleur de la terre a fait des peuples indigènes des protagonistes de leur propre histoire au dehors de leurs communautés. Le racisme enraciné dans les institutions et de larges secteurs de la société a subi une débâcle presque aussi forte que celle que lui a assénée, le 1er janvier 1994, le soulèvement armé zapatiste et la prise de sept chefs-lieux du Chiapas. C’est jusqu’à aujourd’hui l’une des plus grandes mobilisations de l’époque moderne en marge des partis politiques et des conflits postélectoraux. (...)

    #Mexique #zapatistes #marche #mobilisation #histoire #peuples_originaires #autonomie #sous-commandant_Marcos #commandante_Esther

  • Notes anthropologiques (LVII)

    Georges Lapierre

    https://lavoiedujaguar.net/Notes-anthropologiques-LVII

    Le commerce et le sacré

    Dans les emporia, ces comptoirs dédiés au commerce maritime en Méditerranée dans l’Antiquité, les archéologues ont découvert des vestiges de temples avec de nombreux ex-voto dédiés à la divinité. Les emporia sont installés dans des endroits stratégiques entre l’arrière-pays et la mer : il s’y concentre une intense activité commerciale, surtout à la fin du VIIe siècle avant notre ère. Ainsi le nom d’une richissime famille marchande d’Égine, les Sostratos, pourrait se retrouver dans des dédicaces à Apollon ou à Aphrodite à différentes époques et dans différents lieux de cet espace méditerranéen consacré au commerce. On a retrouvé les initiales S O qui pourraient être celles de Sostratos dans une dédicace à Aphrodite gravée sur un plat à Naucratis, comptoir marchand sur le delta du Nil. À Gravisca, autre site, cette fois sur la côte tyrrhénienne à proximité de Tarquinia, les archéologues ont mis au jour une ancre marine avec cette dédicace sur la barre transversale : « J’appartiens à Apollon d’Égine, Sostratos m’a fait… » L’offrande n’était pas isolée. Une dizaine d’autres jas d’ancre, sans inscription toutefois, ont été découverts dans le même sanctuaire. Enfin, on retrouve une dédicace à Apollon d’Égine dans le delta du Pô par un certain Sostratos.

    La religion avec ses temples et ses inscriptions votives est bien présente dans ces lieux entièrement voués au commerce. À Égine, dans la cité et dans l’île face à l’Attique, toute l’activité des citoyens semble bien orientée et dictée par le commerce maritime et lointain et les échanges marchands (...)

    #religion #commerce #échanges #sacré #Grèce_ancienne #Moyen_Âge #État #idéologie #Staline #Poutine #Xi_Jinping #Mexique #don #résistance #zapatistes

  • Celles qui ne sont plus là

    EZLN

    https://lavoiedujaguar.net/Celles-qui-ne-sont-plus-la

    Leurs histoires.

    Leurs joies et leurs tristesses.

    Leurs douleurs et leurs rages.

    Leurs oublis et leurs souvenirs.

    Leurs rires et leurs larmes.

    Leurs présences et leurs absences.

    Leurs cœurs.

    Leurs espoirs.

    Leur dignité.

    Leurs calendriers.
    Les années qu’elles ont eues.
    Celles qui leur restaient et que nous leur devons.

    (...)

    #zapatistes #femmes #dignité #8-Mars

  • Déclaration de la Cinquième Assemblée conjointe
    du Congrès national indigène et du Conseil indigène de gouvernement

    CNI

    https://lavoiedujaguar.net/Declaration-de-la-Cinquieme-Assemblee-conjointe-du-Congres-national-

    Frères et sœurs du monde entier, nous vous saluons, nous qui conformons le Congrès national indigène. Nous sommes des peuples et des communautés qui habitaient déjà nos terres et nos territoires avant l’imposition de ce qu’on appelle l’État mexicain, nous avons non seulement notre propre langue et notre façon de nous habiller, mais aussi une forme de gouvernement, une façon de voir, de comprendre et de vivre le monde différente de celle du monde capitaliste, qui voit tout comme une marchandise. Nous sommes des peuples qui aiment la terre, les montagnes, les eaux, les collines, les oiseaux et tous les êtres vivants qui habitent notre mère la terre. Pour nous la vie est sacrée, nous la vénérons. Au cours des ans, les donneurs d’ordres, ceux qui ont pour but de dominer et d’exploiter, ont voulu en finir avec nous, détruire notre culture et notre territoire. Nous sommes une histoire de dépossession, de résistance et de rébellion, et aujourd’hui, après plus de cinq cents ans de conquête et de guerre, nous sommes en danger d’extinction, avec le monde entier.

    Frères et sœurs zapatistes, frères et sœurs aîné·e·s, comme toujours vos paroles et vos initiatives créent une lumière d’espoir et un chemin pour nos peuples. Les mégaprojets, les sociétés transnationales, le crime organisé en coordination avec le gouvernement nous envahissent toujours plus pour exploiter et détruire notre territoire, pour détruire la vie. Les paroles mensongères de López Obrador et sa soi-disant Quatrième Transformation cherchent à créer un mur qui cache la guerre qui fait rage contre les peuples (...)

    #Mexique #peuples_originaires #résistance #mégaprojets #zapatistes #capitalisme #assemblée #accords

  • Première partie : Une déclaration… pour la vie

    EZLN

    https://lavoiedujaguar.net/Premiere-partie-Une-declaration-Pour-la-vie

    Frères, sœurs et compañer@s,

    Durant ces derniers mois, nous avons pris contact entre nous de différentes manières. Nous sommes femmes, lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, travestis, transsexuels, intersexes, queers et autres encore, hommes, groupes, collectifs, associations, organisations, mouvements sociaux, peuples originaires, associations de quartier, communautés et un long et cetera qui nous donne une identité.

    Nos différences et les distances entre nous viennent des terres, des ciels, des montagnes, des vallées, des steppes, des déserts, des océans, des lacs, des rivières, des sources, des lagunes, des races, des cultures, des langues, des histoires, des âges, des géographies, des identités sexuelles ou pas, des racines, des frontières, des formes d’organisation, des classes sociales, des capacités financières, du prestige social, de la popularité, des followers, des likes, des monnaies, des niveaux de scolarité, des manières d’être, des préoccupations, des qualités, des défauts, des pour, des contre, des mais, des cependant, des rivalités, des inimitiés, des conceptions, des argumentations, des contre-argumentations, des débats, des différends, des dénonciations, des accusations, des mépris, des phobies, des philies, des éloges, des rejets, des abus, des applaudissements, des divinités, des démons, des dogmes, des hérésies, des goûts, des dégoûts, des manières d’être, et un long et cetera qui nous rend différents et bien des fois nous oppose. (...)

    #EZLN #zapatistes #Mexique #Grèce #Allemagne #France #Pays_basque #Autriche #Belgique #Bulgarie #Catalogne #Chypre #Ecosse #Slovaquie #Europe #Angleterre #Irlande #Norvège #Portugal #République_tchèque #Russie #Suisse #Togo #État_espagnol #Italie #Argentine #Brésil #Canada #Chili #Colombie #Equateur #Etats-Unis #Pérou

  • EZLN : trente-sept ans de dignité et d’autonomie

    Raúl Zibechi

    https://lavoiedujaguar.net/EZLN-trente-sept-ans-de-dignite-et-d-autonomie

    En ces temps féroces, il y a peu à célébrer. Tandis que l’obscurité du système devient routinière, lorsque ceux d’en haut nous dépossèdent par la mort et la violence, les lumières d’en bas brillent de tout leur éclat, déchirant la nuit, illuminant les chemins et les pentes. Le trente-septième anniversaire de l’Armée zapatiste de libération nationale est certainement la lumière la plus puissante du firmament latino-américain.

    L’EZLN fête son trente-septième anniversaire en faisant face à l’une des plus grandes offensives militaires depuis longtemps, encouragée par le gouvernement progressiste d’Andrés Manuel López Obrador, par le gouvernement du Chiapas et plusieurs municipalités de ce État, qui ont lancé une guerre d’usure contre les territoires autonomes, pour dépouiller et détruire l’EZLN et ses bases de soutien.

    Mais que célébrons-nous dans les faits ? La continuité et la persévérance d’un mouvement révolutionnaire différent de tout ce qui l’a précédé, quelque chose que nous devons considérer dans toute sa transcendance. Non seulement ils n’ont pas capitulé, ne se sont pas vendus et n’ont pas trahi, mais ils n’ont pas répété le schéma avant-gardiste qui, en transformant leurs dirigeants en nouvelles élites, reproduit la culture dominante. (...)

    #Raúl_Zibechi #Mexique #EZLN #zapatistes #autonomie #dignité #persévérance #Chili #Argentine #Colombie #Pérou

  • Quatrième partie
    « Souvenir de ce qui viendra »

    SCI Galeano

    https://lavoiedujaguar.net/Quatrieme-partie-Souvenir-de-ce-qui-viendra

    C’est il y a 35 octobres.

    Le vieil Antonio regarde le feu résister à la pluie. Sous son chapeau de paille ruisselant il allume à un tison sa cigarette roulée dans une feuille de maïs. Le feu tient bon, parfois en se cachant sous les bûches ; le vent l’aide et de son souffle avive les braises qui rougeoient de fureur.

    C’est le camp nommé Watapil, dans ce qu’on appelle la Sierra Cruz de Plata, qui se dresse entre les bras humides des rivières Jataté et Perlas. C’est l’année 1985 et octobre reçoit le groupe avec une tempête, qui présage de leurs jours à venir. Le haut amandier (qui donnera son nom à cette montagne dans la langue insurgée) observe avec compassion à son pied cette petite, toute petite, insignifiante poignée de femmes et d’hommes. Visages émaciés, peaux sèches, regards brillants (la fièvre peut-être, l’entêtement, la peur, le délire, la faim, le manque de sommeil), vêtements bruns et noirs déchirés, bottes déformées par les lianes qui s’efforcent de maintenir en place les semelles.

    Avec ses mots posés, lents, à peine perceptibles dans le bruit de la tempête, le vieil Antonio leur parle comme s’il s’adressait à lui-même :

    « Pour la couleur de la terre le Donneur d’ordres viendra à nouveau imposer sa parole dure, son JE meurtrier de la raison, sa corruption déguisée en aumône.

    Le jour viendra où la mort revêtira ses vêtements les plus cruels. Ses pas décorés d’engrenages et de grincements, la machine qui rend les chemins malades mentira en disant qu’elle apporte la prospérité alors qu’elle sème la destruction. Qui s’oppose à ce bruit qui terrifie plantes et animaux sera assassiné dans sa vie et dans sa mémoire. Dans l’une par le plomb, dans l’autre par le mensonge. Ainsi la nuit sera plus longue. La douleur sera plus prolongée. La mort sera plus meurtrière. (...)

    #Mexique #SupGaleano #zapatistes #préparatifs #voyage

    • Sur un autre plus loin, on pouvait lire : « Pourquoi pleurer quand il y a déjà trop d’eau salée », et il y avait une suite : « Ce bateau a été fabriqué par la Commission maritime de la commune autonome rebelle zapatiste “On nous reproche de mettre un nom très long aux MAREZ et aux Caracoles, mais ça nous est égal”, du Conseil de bon gouvernement “Aussi”. Produit périssable. Date de caducité : ça dépend. Nos embarcations ne sombrent pas, elles périment, ce n’est pas la même chose. Embauche de fabricants de canoës et de musiciens dans le CRAREZ (la marimba et la sono ne sont pas inclus — parce que si jamais ils coulent, on ne les remplace pas —, mais on se donne à fond pour chanter… enfin, plus ou moins. Ça dépend, quoi). Ce canoë est uniquement coté sur les marchés de la résistance. La suite sur le prochain canoë… » (bien sûr, il fallait faire le tour du canoë et des parois intérieures pour lire le « nom » en entier ; oui, vous avez raison, ça va prendre tellement de temps au sous-marin ennemi de transmettre le nom complet du navire à couler que, quand il aura fini, le navire aura déjà abordé les côtes européennes).

      […]

      « De toute façon, il n’y aura pas de place pour les femmes non plus », a argumenté le Sup « au bord de la crise de nerf ».

      Elle : « Ah, c’est que nous, nous n’allons pas en bateau. Nous allons en avion, pour ne pas vomir. Enfin, un peu quand même, mais moins. »

      Sup : « Et qui vous a dit que vous, ce serait en avion ? »

      Elle : « Nous. »

      Sup : « Mais d’où vous avez sorti toutes ces paroles que tu me dis ? »

      Elle : « C’est que Esperanza est arrivée à la réunion de comme les femmes que nous sommes et nous a informées que nous allons toutes mourir misérablement si nous allons avec ces maudits hommes. Alors nous y avons réfléchi en assemblée et nous sommes arrivées à l’accord que nous n’avons pas peur et que nous sommes très disposées et déterminées à ce que les hommes meurent misérablement et nous pas.

      #lol

  • Cinquième partie
    « Le regard et la distance à la porte »

    SCI Galeano

    https://lavoiedujaguar.net/Cinquieme-partie-Le-regard-et-la-distance-a-la-porte

    Supposons qu’il est possible de choisir, par exemple, le regard. Supposons que vous pouvez vous libérer, ne serait-ce qu’un moment, de la tyrannie des réseaux sociaux qui imposent non seulement ce qu’on regarde et ce dont on parle, mais aussi comment regarder et comment parler. Donc, supposons que vous relevez les yeux. Plus haut : de ce qui est local à ce qui est régional ou à ce qui est national ou à ce qui est mondial. Vous regardez ? Oui, un chaos, un fouillis, un désordre. Alors supposons que vous êtes un être humain, enfin, que vous n’êtes pas une application numérique qui, à toute vitesse, regarde, classifie, hiérarchise, juge et sanctionne. Alors vous choisissez ce que vous regardez… et comment regarder. Il se pourrait, c’est une supposition, que regarder et juger ne soient pas la même chose. Ainsi, vous ne faites pas que choisir, vous décidez aussi. Changer la question « ça, c’est mal ou bien ? » en « qu’est-ce que c’est ? ». Bien sûr, la première question conduit à un débat agréable (il y a encore des débats ?). Et ensuite au « ça, c’est mal — ou bien — parce que je le dis ». Ou, peut-être, il y a une discussion sur ce qu’est le bien et le mal, et de là, des arguments et des citations avec notes de bas de page. C’est vrai, vous avez raison, c’est mieux que de recourir à des « likes » et des « pouces en l’air », mais je vous ai proposé de changer de point de départ : choisir la destination de votre regard.

    Par exemple : vous décidez de regarder les musulmans. Vous pouvez choisir, par exemple, entre ceux qui ont perpétré l’attentat contre Charlie Hebdo ou ceux qui marchent maintenant sur les routes de France pour réclamer, exiger, imposer leurs droits. Vu que vous êtes arrivé jusqu’à ces lignes, il est très probable que vous penchiez pour les « sans-papiers ». Bien sûr, vous vous sentez aussi dans l’obligation de déclarer que Macron est un imbécile. (...)

    #Mexique #Chiapas #zapatistes #SupMarcos #Europe #France #sans-papiers #Macron #guerre #migrants #Morelos #mégaprojets #mer #radeau #marimba