La querelle des modernes et des modernes : réponse aux critiques et développement de l’argumentaire de l’Appel des 451 sur les métiers du livre
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Dans notre société, à l’inverse, il devient peu à peu impossible de choisir d’utiliser internet ou non : c’est à travers lui que se font les démarches administratives, les commandes de marchandise, les recherches d’emploi, les déclarations d’impôt, les recherches de logement, les rencontres amoureuses, l’achat de produits de consommation, etc.
Se détourner d’internet reviendrait donc à se marginaliser, un peu comme ne pas avoir de téléphone (et que dire du portable ?), ou comme ne pas avoir de vêtement pour sortir dans la rue. Et qui voudrait se marginaliser, s’extraire des relations symboliques et affectives qui font que nous nous sentons appartenir à une communauté humaine ? Ainsi internet est-il devenu une forme d’organisation sociale plutôt qu’un simple outil ; c’est-à-dire une manière d’être au monde et d’être avec les autres. Structurellement, ce n’est donc pas un espace de liberté à l’extérieur de notre société, mais une de ses dimensions instituée, avec, à l’intérieur d’elle-même quelques rares zones où l’on peut se sentir plus à l’aise, moins épié, moins contraint que dans d’autres. (...)
Aussi, n’en déplaise à ceux qui ont cherché à pointer notre manque de cohérence en recourant à un site en ligne pour présenter notre texte, tout en dénonçant les travers d’internet, nous ne sommes pas des hommes et des femmes habillé.e.s de peaux de bête, massue à la main. Nous faisons partie de ce monde, et nos critiques sont tout autant modernes que l’adhésion généralisée au web. Au même titre que le capitalisme est devenu une forme-de-vie totalisante, et de la même manière que certaines technologies sont devenues hégémoniques au point de définir nos rapports sociaux, comme le nucléaire ou le pétrole, il n’existe pas d’extériorité viable à partir de laquelle on pourrait adopter une critique pure d’internet. C’est notre condition moderne : nous sommes tous dans le même bain et il serait vain d’opposer anciens et modernes. En revanche, si l’on veut trouver des pistes d’émancipation vis-à-vis de ces états de fait étouffants, il faut bien commencer quelque part et ne pas avoir peur de critiquer l’informatique, l’effet de serre ou le CAC 40 au prétexte que c’est comme ça mon petit monsieur et qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse.
Nous rejetons par conséquent les critiques qui prennent pour seul argument « Le futur c’est mieux que le présent », non seulement parce que le futur n’est pas préétabli et qu’il dépend de notre capacité à critiquer le présent, mais aussi parce que la temporalité n’est pas une valeur, pas plus que ne l’est l’idée de progrès. Nous avons voulu placer notre critique sur une vision du monde que nous partagions, en nous posant la question de ce que deviennent nos corps, nos sens et notre pensée lorsqu’ils sont plongés dans l’océan informatique ; et tout cela n’est pas une question de progressisme ou de passéisme, mais plutôt de manières d’être et de penser la question sociale.
Or, pour contourner par exemple l’épineuse question du contrôle accéléré par internet, certains spécialistes ont argué qu’il est du ressort de chacun de se munir de connaissances techniques appropriées pour se défendre des mécanismes de pouvoir induits par le web. Qu’avec certains systèmes élaborés de protection informatiques et de bonnes pratiques, on peut échapper aux travers du net en matière de violation de la vie privée, de surveillance policière ou de traçage publicitaire. À quel prix ? Les migrants obligés de passer des contrôles biométriques doivent-ils se réjouir de se cramer les doigts pour effacer leurs empreintes digitales, sous prétexte que le progrès libère l’humanité ? Devons-nous éluder la transparence de nos activités sur internet au prétexte qu’il suffirait de devenir des experts informatiques pour se rendre opaques aux yeux du pouvoir ? Soyons francs : le fait de passer des jours et des jours d’autoformation pour plus d’autonomie face à internet, dans cette position d’individu courbé aspiré par son écran n’est pas quelque chose qui nous fait rêver. Par ailleurs, nous pensons qu’il y a déjà tant de formes plus simples d’autonomie à nous réapproprier avant celle du codage informatique, que nous ne pouvons nous résoudre à investir tout notre désir révolutionnaire dans la vie assistée par ordinateur.
Les formes de communauté, de rencontres ou d’échanges que propose internet ont coïncidé avec la gueule de bois des révoltes esquissées dans les années 1960-70, autrement dit après l’affaiblissement d’autres manières d’être ensemble et d’avoir un engagement politique qui ne sont pas si vieilles que cela. Nous constatons qu’en même temps qu’il est devenu de plus en plus facile de se parler et de se rencontrer par écrans interposés, il est devenu de plus en plus compliqué de se réunir et de se confronter à l’autre dans l’espace public.
Pris dans la rapidité des innovations technologiques, au sein de nos métiers comme dans la vie de tous les jours, nous avons l’impression de ne pas avoir le temps de considérer ce qui nous arrive, et de devoir justifier le fait accompli des formes de sociabilité qu’internet et autres plans marketing mettent en place, sans vraiment songer à ce qu’il est possible de faire sans écran. Il est d’autant plus délicat de déjouer le consensus concernant internet que beaucoup de militants de gauche y participent activement, comme l’exploration d’un nouveau territoire d’émancipation, et que nous sommes nous-mêmes attirés par certaines commodités indéniables que la mise en réseau des informations permet.
Il est de bon ton de voir dans internet la manifestation du virtuel ; un univers immatériel où la pensée et les fantasmes s’ébroueraient innocemment. Il y a là un effet tabou que nous souhaitons briser. Par ailleurs, même si quelques sites indépendants font un travail aussi salutaire qu’admirable, il ne faudrait pas oublier qu’internet facilite avant tout la mise en concurrence mondialisée des productions et des services, accélérant donc les nuisances du capitalisme.
Internet ne supprime pas les injustices, il ne fait que les déplacer et les invisibiliser.
Le fil que nous tirons avec le livre nous sert de témoin pour parler des bouleversements anthropologiques en cours. L’automatisme du recours à l’informatique dès le réveil et jusqu’à l’endormissement, les pratiques compulsives sur écran ou plus simplement la transformation de nos manières de penser liée aux modifications de lecture ont des conséquences sur ce que nous devenons, tant en ce qui concerne nos aptitudes physiologiques et neurologiques que notre être social. En analysant cette nouvelle manière d’être au monde imposée par l’informatique et le management, couplée avec celle plus ancienne du libéralisme existentiel, nous sommes parvenus à une autre question qui nous semble envelopper notre réflexion : celle du temps.
C’est parce que nous voulons prendre le temps d’affiner notre critique, mais aussi le temps de rire et de rêver, que nous avons décidé d’avancer pas à pas, sans céder à la réaction. En même temps que nous écrivons ces lignes, nous continuons à imaginer les prémisses de ce que pourraient être des organisations concrètes comme autant de propositions positives face à la situation actuelle : syndicats, coopératives, mutuelles, espaces transversaux, etc. Pour préciser ces idées vagues, en plus de temps, en plus de nouveaux mots, nous avons besoin de rencontres.
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