pensait que cela lui passerait et que c’était seulement l’affaire de quelques jours avant qu’elle soit consciente du ridicule et du pathétique de la situation mais force est d’admettre qu’elle s’est plantée et alors que cela fait désormais près de sept décades que sa vieille chienne est morte elle continue à agir comme si celle-ci était encore là ou du moins comme si la lapine en peluche qu’elle a posée exactement à « sa » place sur le canapé en était la métempsychose — elle lui parle sur le même ton, lui fait des gratte-gratte sous la même papatte, lui propose les mêmes promenades (qu’elle semble refuser, on se demande pourquoi) et est allée jusqu’à l’affubler du même nom. Grâce à ou à cause de cette curieuse réincarnation en lagomorphe synthétique Beu-Beu est devenue une sorte de chienne de Schrödinger, elle est à la fois présente et absente, morte et pas morte ; cette « béquille » est bien évidemment à double tranchant puisqu’elle empêche la Garreau de complètement faire son deuil en lui maintenant le nez au ras des eaux saumâtres de la folie — comme toujours on joue à être quelqu’une ou quelque chose jusqu’à ce que ce soit tellement crédible qu’on le devient pour de bon.
Bref, il y a encore peu de temps de cela elle aurait été incapable de comprendre le processus intellectuel qui incite certaines personnes à faire empailler un animal après sa mort. Or si elle en avait eu les moyens elle n’est aujourd’hui plus très sûre qu’elle ne l’aurait pas fait.
