en récupère bien davantage qu’elle n’a matériellement le temps d’en lire, alors c’est pour ça, maintenant elle en a trop — la plupart des piles de « lectures en attente » ont même fini par s’effondrer, ce ne sont plus que des tas qui jonchent un peu partout le sol et le moindre promontoire de la thébaïde, il y en a plus qu’à la bibliothèque municipale mais rien n’est classé, rien n’est rangé.
Elle qui passe son temps à conchier la propriété, comment peut-elle amonceler tout ça ? Ha ha, mais attention, ces bouquins ne sont pas à elle, ils sont uniquement en stage, ils proviennent quasiment tous de boîtes à livres et ont pour vocation d’y retourner dès que possible — enfin non, pas tous, pour être franche elle conserve ceux qui l’ont le plus enthousiasmée pour les donner à une autre vieille dame qui jadis lui avait avoué aimer lire. En les lui apportant elle joue la Bernadette Pivote, pontifie, y va de son petit commentaire : « Si vous devez n’en choisir qu’un lisez celui-ci, mâme Michu (1), vous verrez, c’est beau, ça parle de notre époque à nous, vous allez pleurer ».
Bien sûr elle ignore si mâme Michu les lit vraiment : peut-être qu’elle fait du feu avec, ou s’en sert pour caler des meubles ou les utilise à d’autres choses que l’extrême sensibilité des abonné·e·s à ce flux SeenThis nous interdit de nommer ici. C’est toujours le même problème, quand exceptionnellement on essaie d’être gentille : on fait des cadeaux parce qu’on se persuade que ça fait plaisir aux gens qu’on les leur fasse, et eux ils les acceptent uniquement parce qu’ils sont persuadés que ça nous a fait plaisir de les leur faire, et ça peut durer comme ça des vies entières durant lesquelles tout le monde se fait ch**r à faire de bon cœur des choses qui n’ont en fait jamais procuré la moindre satisfaction à quiconque — toute sociabilité repose sur des malentendus.
Voilà ! Toujours est-il qu’elle a aujourd’hui pioché dans le tas le plus proche du canapé « La Favorite » de Catherine Rihoit. Ça commence pas trop mal : une histoire d’enfance dans les quartiers populaires de la fin des Années Soixante-Dix et du début des Années Quatre-Vingts. Dans le style souvenirs recuits Rihoit est certes assez loin des divines Ernaux ou Rochefort (il faut dire aussi que par rapport à celles-ci Rihoit arrive quelques décennies plus tard) mais « ça le fait quand même », comme disent les jeunes de maintenant. On s’identifie sans peine à la narratrice, tous les personnages ont des gueules d’atmosphère, il y a un ton et même une « petite musique » — et puis on sent poindre le drame et les désillusions, on les attend d’une page à l’autre, on ne voudrait pas être à la place de l’héroïne mais on y est quand même.
Seulement ce bouquin là, mâme Michu n’en verra jamais la couleur : il est en trop mauvais état, il est à moitié déchiqueté, il a pris l’eau, il est taché de partout et même s’il est intéressant on ne peut pas décemment « offrir » un bouquin qui semble sortir d’une poubelle.
Il serait temps de trouver une chute à ce déjà trop long dazibao, non ? Bah oui mais ça ne vient pas, alors tant pis : il va se terminer comme ça.
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(1) Il s’agit d’un nom d’emprunt, évidemment.